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mardi, 09 décembre 2008

N°28 - École maternelle : le premier maillon

Par Axel Tisserand


dazay.jpg«Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage »… c’est à ce proverbe que fait immanquablement penser le récent pamphlet d’un certain Julien Dazay – c’est un pseudonyme – dirigé contre les écoles maternelles, paradoxalement sous-titré “plaidoyer”. Pour quoi ? Pour qui ? En tout cas pas pour l’école maternelle, tant celui qui se présente comme un inspecteur de l’Éducation nationale n’y va pas par quatre chemins. Ne s’agirait-il pas plutôt de quelque attaché de cabinet ministériel chargé d’un livre-test – c’est dans l’air du temps ? D’aucuns en ont formulé l’hypothèse, que pourraient accréditer les propos tenus en septembre par Xavier Darcos sur l’école maternelle.


L’inspecteur téléguidé


D’autant que, paradoxalement, le plus gênant du livre est peut-être son manque de courage, l’auteur sachant combien la thèse qu’il défend est impopulaire. Parlant ici de « remettre en cause l’école maternelle » pour mieux « la défendre », il instille quelques pages plus loin l’idée que c’est le concept lui-même, pourtant séculaire, auquel répond cette école, fondée par la Fléchoise Marie-Pape Carpantier au milieu du xixe siècle, à savoir « l’ambivalence entre jeu et apprentissage », qui est à l’origine même de la crise qu’elle connaît, comme si l’éducation et l’acquisition de tout savoir, au sein de la famille ou de tout autre micro-structure, ne reposait pas sur cette ambivalence même. À moins que la vraie raison de ce livre n’apparaisse au détour d’une courte phrase dans l’Avertissement (mettre en place « un système si possible viable économiquement ») et d’un court chapitre, en fin de volume : “Un coût trop élevé pour l’État”.


Du reste, Julien Dazay, faisant feu de tout bois, n’hésite pas à se contredire : critiquant ici le fait que l’école maternelle ne sache pas suffisamment s’adapter au rythme de chaque enfant (elle n’est pas assez “maternelle”), là, au contraire, qu’elle ne les prépare pas suffisamment à la discipline scolaire (elle n’est plus assez “école”). Et s’il est vrai que tout est loin d’être parfait dans le meilleur des mondes, le préambule, intitulé “Une journée ordinaire dans une maternelle en 2008”, est à ce point caricatural qu’on est en droit de se demander si, vraiment, Dazay a jamais été inspecteur.


Témoignant d’un mépris réel pour les agents territoriaux spécialisés (ATSEM) des écoles maternelles, tous plus incultes les uns que les autres, et donc pour les « coûteux » « instits bac + 5 » qui leur auraient laissé prendre le pouvoir, la conclusion du livre est connue dès l’avertissement : l’école maternelle “déstabilise” des milliers d’enfants, « fabrique et entretient des inégalités et des handicaps scolaires », comme si la solution qu’il préconise : son remplacement jusqu’à la moyenne section comprise par des garderies municipales, ne ferait pas qu’accroître les maux que l’auteur fait mine de dénoncer – notamment le repli communautaire –, quand on sait que les questions de langage et d’intégration culturelle et sociale ne peuvent être traitées efficacement que si elles sont décelées et traitées dès le plus jeune âge. Il est du reste intéressant de noter que lorsque les critiques de Dazay sonnent juste, en particulier sur une conception trop vague de l’enseignement donné au sein des écoles maternelles, consécutive à un pédagogisme qu’il ne dénonce pas nommément, il fait mine de ne pas voir que ce même pédagogisme ravage toute l’institution scolaire, de la maternelle au lycée. Nous ne pourrons donc qu’approuver l’idée d’abaisser à cinq ans l’âge de l’obligation scolaire, et d’intégrer pleinement la Grande section dans le cursus du primaire. Mais pas pour les mêmes raisons que notre inspecteur. Sachant les parents attachés à cette institution, il s’agit pour lui de faire une cote mal taillée : leur donner cet os à ronger pour mieux faire passer la pilule de la transformation de la maternelle en garderie municipale, dans le seul but d’économiser l’argent de l’État au préjudice des finances locales... qui sont toujours l’argent des Français.


Aussi Alain Bentolila, dans un article du Monde, n’a-t-il pas tort de s’insurger « contre les irresponsables qui osent proposer de fermer les écoles maternelles » : ce vrai spécialiste de l’illettrisme veut en faire « une véritable machine de guerre contre la fatalité de l’échec programmé ». Regrettant qu’elle doive trop souvent encore se substituer à des crèches en nombre insuffisant en accueillant des enfants de deux ans, il milite pour la construction d’une maternelle « plus forte et plus lucide, capable de combattre avec succès les inégalités linguistiques et sociales » en réhabilitant « sémiologiquement, culturellement et linguistiquement une part importante des enfants qui lui sont confiés », sous peine d’exclure de 10 à 15 % d’entre eux. La lutte contre l’illettrisme est à ce prix-là, et non à celui de prises de position démagogiques, ce qui suppose évidemment « une formation spécifique » du fait qu’il est « proprement aberrant de proposer une formation identique à une enseignante qui devra accompagner des bambins de 3 à 6 ans dans leur développement linguistique, intellectuel et moteur et à celle qui aura à inculquer des connaissances à des préadolescents de 10 ou 11 ans ». Faut-il pour autant abaisser l’obligation scolaire à trois ans, comme il le suggère ? Symboliquement, la mesure pourrait avoir un effet négatif : l’incitation serait préférable pour atteindre les enfants des classes défavorisées et/ou issues de l’immigration, qui ne sont pas encore inscrits à l’école maternelle.


On comprend mieux, en revanche, la publication du pamphlet de Dazay dans le contexte actuel d’uniformisation européenne et de révision générale des politiques publiques visant à sacrifier toute forme de socialité opposée aux critères marchands et à détruire la cellule familiale. Après la tentative de supprimer la carte famille nombreuse ou la volonté de banaliser le travail le dimanche (2), c’est à une institution qui participe fondamentalement de la démographie que veut désormais s’attaquer la rue de Grenelle… ou Bercy, dans une politique européenne visant à faire de l’immigration, “choisie” ou pas, la variable d’ajustement de toute politique explicitement malthusienne.

Axel Tisserand


Julien Dazay, Il faut fermer les écoles maternelles, Paris, Michalon, 2008, 121 p., 14 n.
<1> Le Monde, 3 septembre 2008, p. 21 : “La maternelle, machine de guerre contre les inégalités”.
<2> … et alors même que la Commission européenne fait pression sur les États-membres pour une réduction voire une suppression totale des allocations de congé parental (pression qui vient d’atteindre son objectif en Autriche), la mère au foyer étant, paraît-il, source de pauvreté… !

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