mercredi, 26 mai 2004

N°12 - Sommaire "Le pastiche"

medium_couv12-pench.gifActualités
Décentralisation, piège à c... ? par Christophe Boutin
Le chômage utile par Robert Grégoire
L’affaire Laschet : entretien avec Paul-Marie Coûteaux
Désorganisation internationale : le Kosovo par Benoît de Falkenhorst

Spiritualités
La nuit de l’inconnaisance par Jean-Marc Vivenza

Revue des revues
par Arnaud Olivier

Architectures
par Eric Arnodin et Joseph Roueeler

Rire et société
Pastiche et parodie sont dans un bateau par Philippe Mesnard
Entretien avec Basile de Koch
Un pastiche sinon rien par E. Marsala

DOSSIER : La démocratie contre le vote
Démocratie représentative par Alain Raison
Le vote sous l’Ancien régime par Jean-Louis Harouel
La comédie du suffrage universel par Jean-Baptiste Barthélémy
Les absents ont toujours raison par E. Marsala
Osons le vote ! par Christophe Boutin
Entretien avec Frédéric Rouvillois

Nos humanités
Pourquoi Boèce ? par Axel Tisserand

Le Monde comme il ne va pas
Banlieues : consomme et tais-toi par Olivier Dejouy

BD
Une Europe rêvée : la fortune littéraire du communisme par Philippe Mesnard

Imageries par Jean Birnbaum

Lectures critiques
Entretien avec Arnaud Teyssier. Photos Louis Monier.
Mathieu Baumier, Sylvain Bernis, Benoît Carey, Gilles Chabrier, Pierre Carvin, Antoine Clapas, C. Equilbecq, Antoine Foncin, Stéphane Giocanti, Clémence de Malloy, E. Marsala, Thomas Mercier, Philippe Mesnard, abbé Guillaume de Tanouärn, Marie Uccelli.

Mission en Métagonie (troisième partie)
par Fabrice Hadjadj

 

N°12 - Editorial "Le pastiche"

Le vieux Sorel a dû se retourner dans sa tombe pour rire un bon coup : car voilà que la gauche molle, en la personne de Dominique Strauss-Kahn, s’approprie la notion de mythe qu’il avait inventée il y a un siècle, dans ses Réflexions sur la violence. Le texte de Strauss-Kahn s’intitule plus sobrement Construire l'Europe politique. Cinquante propositions pour l’Europe de demain. Pour autant, l’emprunt n’est pas contestable : l’Union européenne, écrit Strauss-Kahn au commanditaire de l’étude, le président de la Commission, (qu’il appelle familièrement « Cher Romano »), l’Union, donc, « traverse une triple crise. Ses institutions ne fonctionnent pas bien […], son projet est en panne, […] son territoire est incertain ». Alors, comment relancer la machine – puisqu’il est entendu qu’il faut aller de l’avant, rester optimiste, et que, comme on dit, cette crise est surtout une crise de croissance ? Eh bien, il faut imaginer un mythe qui lui permettra de rebondir. « L’Europe, déclare Strauss-Kahn, s’est construite à travers des “mythes” mobilisateurs, dont le dernier a été l’euro ; quel doit être le prochain mythe européen ? »
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On n’épiloguera pas sur la réponse : pour Strauss-Kahn, ce mythe doit être la construction d’une « Europe politique », d’un gigantesque état fédéral, « res publica européenne » sans commune mesure avec le projet de constitution établi par Giscard, puisqu’elle implique entre autres l’intégration de l’Afrique du Nord et de la Turquie, mais aussi la fabrication d’un peuple européen : « il faut maintenant faire des Européens ». Les Épées y reviendront plus longuement dans le prochain numéro.

En attendant, on peut revenir à Sorel, et rappeler que ce qui caractérise le “mythe”, c’est qu’il sacrifie la vérité à l’efficacité : peu importe l’énormité du bobard, s’il parvient à mobiliser les masses et à faire avancer l’Histoire. Celui-ci sera-t-il assez gros pour mener les peuples à l’abattoir ? Sur ce point, le rapport Strauss-Kahn renvoie opportunément aux deux dossiers de ce douzième numéro des Épées : le vote, admirable machine à duper ceux dont il consacre prétendument la souveraineté ; et le pastiche, puisque cette Europe-là a tout de même un petit air de déjà vu, sauf qu’elle avait à l’époque un fort accent allemand…

 

Les Épées

N°12 - Dossier : La démocratie contre le vote

« L’habitude, notait récemment René Rémond, nous conduit à confondre vote et élections, et à identifier celles-ci avec la démocratie. Or le vote […] est un fait de société, de tous les temps et sous les régimes les plus divers ». C’est pour cela qu’il entretient des rapports aussi ambigus avec la démocratie.

Pourquoi ? Parce qu’en démocratie, le vote est un intrus. C’est la très aristocratique Venise qui a inventé les procédures modernes du vote, c’est par le vote qu’étaient choisis les premiers rois de France et que continuent d’être élus les papes, derniers monarques absolus d’Occident. Or, si ce mode de désignation était pratiqué dans ces systèmes, c’était pour choisir le meilleur. Ce qui, précisément, va à l’encontre du principe cardinal de la démocratie, qui exige qu’on ne prenne pour représentant que quelqu’un de semblable à ceux qu’il dirige : quelqu’un qui sera leur égal, et non leur supérieur, puisque le fait d’être gouverné par des supérieurs est justement la définition de l’aristocratie. C’est d’ailleurs pour cela que les premières démocraties, celles de l’Antiquité, furent si longtemps favorables au tirage au sort.

En définitive, c’est faute de mieux, le tirage au sort n’étant plus praticable dans des sociétés étendues, que les démocraties modernes s’en sont remises au vote : comme à un mal nécessaire.

Malheureusement, ce mal lui-même s’avère de plus en plus difficile à mettre en œuvre. Pour le vote, l’heure est mauvaise, comme le note Michel Offerlé, qui constate « la routinisation du suffrage et l’apparition […] d’une forme de dégoût, de distance, de scepticisme ». Les causes de cet éloignement ne  sont pas mystérieuses : elles tiennent au sentiment croissant de dépossession, d’inutilité du vote. À la conviction, aussi, que les résultats électoraux dépendent moins des électeurs, que de petits arrangements entre (faux) ennemis. De là, les phénomènes récurrents que les commentateurs affolés détaillent à chaque nouveau scrutin : vote extrême, dissidence, abstention, vers dans le fruit, mais si énormes et si gloutons qu’ils risquent bien d’engloutir le fruit tout entier. Or qu’est-ce qu’un fruit auquel il ne reste plus ni chair, ni jus, ni peau, ni pépins ? Et qu’est-ce qu’une démocratie où l’on ne vote plus, sinon pour les ennemis au régime, et où, décidément, on laisse les puissants décider, pour soi-même et pour les autres ?

 

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N°12 - Le ventre de Paris

Par Eric Arnodin
Eric Arnodin est architecte.

Quatre architectes sur le Ventre de Paris

On efface tout et on recommence. La versatilité, le goût de l’alternance et le manque de consistance de la démocratie s’exprime également dans son architecture, laquelle peut se montrait presque aussi éphémère et illusoire qu’un gouvernement de laVème république ou une victoire législative. Il n’y à pas vingt ans à peine que complexe commercial et socio-culturel des Halles est achevé qu’il est-il déjà voué au démantèlement. Construit par Vasconi, Penhcrea’h, Prouvé, Willerval et Chemetov sous Chirac, il sera détruit par Delanöé. Motifs invoqués: les mauvaises conditions d’évacuation d’urgence des quelque 600 000 voyageurs qui empruntent la gare RER souterraine des Halles et la médiocrité générale de l’architecture et des aménagements urbains.

Quatre nouveaux projets d’architectes, dont un seul sera retenu au mois de Juin sont donc présentés aux Parisiens et soumis à leurs critiques. Il s’agit des projets de Jean Nouvel (France), Rem Koolhaas (Pays-Bas), Winy Maas (Pays-Bas) et David Mangin (France).

Jean Nouvel, le « gros ventre » de Paris

Fidèle à sa mégalomanie et à son appétit de carnassier, Jean Nouvel présente un projet très chargé et hétérogène, camouflé sous une masse de végétation pour mieux s’établir au centre d’un Paris bobo, préoccupé par l’importation de la nature à la ville et de la plage sur les quais.

Au prétexte d’étager ses jardins sur trois niveaux : à rez-de-chaussée, à mi-hauteur des bâtiments environnants et au-dessus des toits parisiens, il fait pousser ses immeubles tout au long de la rue Berger et, à l’endroit de l’ancien carreau des Halles, pose sur de hautes cannes frêles un gigantesque radeau de verdure. Flottant sur une « mer de toîts de zinc », il est équipé comme un paquebot d’une longue piscine en plein air : une véritable arche Delanöé. Sous cette vaste dalle Nouvel recrée un complexe et une gare RER dans un vocabulaire résolument high tech et baroque : bassins au fond transparent servant de plafonds lumineux, surface en miroir programmable…

Nouvel ne s’en tient pas là pour autant. Il rase aussi tout un îlot rue de la Grande Truanderie pour y construire face au chevet de st Eustache une jolie petite tour en bois très dessinée à vocation de conservatoire : « diapason du site ». A l’ouest de l’église, pour créer  un parvis et une « nouvelle place de quartier », il construit de hauts immeubles de rapport entre la rue Coquillière et la bourse du commerce et enferre St Eustache en flanquant sur sa façade sud un « immeuble vitrail optique qui diffracte son image». Cette si belle façade gothique-renaissance qui s’offrait enfin tout entière depuis le parc des Halles déployait son ordonnancement solide et majestueux d’arc-boutants enchevêtrés… Enfin à l’angle de la rue des Halles et de la rue de Rivoli, afin d’ouvrir une entrée à mi-chemin du long corridor de liaison souterraine de la station de métro Châtelet–les Halles, il investit toute la placette construit rien de moins qu’un nouvel immeuble RATP.

Nouvel propose donc pour les Halles de recouvrir le quartier de ses œuvres, Paris « ville Nouvel », mais au final, la dimension et la composition générale du projet laisse plutôt lire l’opulence et le spectaculaire que l’harmonie et la finesse.

Koolhaas « l’exhibitionniste »

L’architecte des buildings pour couturiers à New York, le gourou du Chaos moderne et théoricien du « Fuck the contest » joue sans surprise la carte de la provocation et propose de transformer le « trou » les Halles en un espace tridimensionnel, reliant le monde souterrain à celui de la surface : « un ensemble spectaculaire ».

Il ancre à différents niveaux du sous-sol de vingt et une tours de verre coloré en forme de derricks de taille XXL, lesquels ouvrent des puits de lumière et des accès dans la partie souterraine du forum.

Vingt et une « Bouteilles de parfums » à la géométrie simpliste, qui rappellent les tombes phrygiennes ou les temples brahmaniques archaïques, « émergences » disposées dans le site de manière anarchique, incongrue et proliférantes.

Vingt et une érections aux couleurs gay et ludiques, qui ressemblent sur la maquette à des sucettes et qui colonisent le parc comme un virus parmi des ronds de verdure plus ou moins touffus et des bassins circulaires répandus sur le sol comme des auréoles.

Le tout constitue un ensemble très homo-gène, interchangeable qui peut séduire certains ou certaines —notre maire entre autres— mais qui, aux Halles, fait plutôt mal au Ventre.

Winy Maas « l’onaniste »

L’ex-collaborateur de Koolhaas réalise un projet essentiellement conceptuel et métaphorique. Partant du constat que c’est aux Halles que se croisent les RER des quatre points cardinaux d’île de France, et que se rencontrent toutes les banlieues et que la vocation du complexe socio culturel est cosmopolite. Le projet se présente comme une « gare-cathédrale » souterraine et  immense « patchwork de petits éléments, tous différents, qui ensemble forment une unité ». Tous ces plateaux et boîtes de verre sont reliés par des passerelles et coiffés d’un immense toit-plancher transparent. Dalle de verre qui recouvre tout le site, gigantesque vitrail à plat faisant également office de jardin. En dessous, les plantations, comme en état d’apesanteur flottent dans des alvéoles de béton accrochées à la structure du plafond de verre. Au-dessus, il s’agit de dévoiler les espaces souterrains rénovés, de montrer les cavités de la cité enfouie, de « révéler la beauté sous les pavés » —après « sous les pavés, la plage » : « sous les pavés la cité »…

Ce toit-plancher est conçu et voulu comme une mosaïque de tous les verres, comme l’écho des programmes en dessous. «Une totale transparence via la glace colorée ».

Maas substitue la prescription d’Haussmann à Baltard «  du fer, du fer ,rien que du fer » par «  du verre, du verre, rien que du verre ». Il en tire les concepts les plus fumeux —ou « fumés » : vitrail internationaliste, transparence des activités . Il décolle les racines des arbres pour les planter dans des bulles de bétons et enlève le sol et les pavés pour une «manifestation finale de mille plateaux »…Nous sommes en plein retour sur les utopies des années années 60. Toutes les thèses des Situationnistes et du groupe Archigramm ressurgissent ici dans un vocabulaire deleuzien.

Ce projet se caractèrise donc par l’atavisme d’une architecture opposée au lieu et à l’Histoire, adepte des flux et d’échangisme nomade, fixée sur l’événement permanent la « déterritorialisation » : une sorte de batavisme architectural, un vaste rêve de coffee shop.

David Mangin « l’élégant »

Le moins connu des quatre candidats est aussi le préféré des associations de riverains et de commerçants. Il propose un projet sobre et de composition très classique — ce qui aujourd’hui est une preuve d’originalité : un « toit dans un jardin », l’ensemble traversé par un Cours central reliant Beauboug au Palais Royal.

Le jardin est composé à la française d’alignements d’arbres et de salons de verdures et s’étend sur le lieu du parc actuel, en partie conservé. Le toit, reconstruit à l’endroit des « Parapluies » recouvre tout le forum rénové et forme un véritable carré de 145 mètres de côté, réalisé par une structure en caissons couverts de cuivre patiné, vitrés ou ajourés ; le tout ne s élevant pas à plus de 9 mètres au-dessus du sol, donc à peu près autant que la canopée du parc. Sous cette exceptionnelle couverture, véritable monument à plat, une spacieuse salle d’échange pour le RER, bénéficiant ainsi d’une lumière naturelle, vient remplacer le « flipper » actuel.  La grande promenade centrale est un véritable boulevard parisien. Elle révèle de nouvelles perspectives : mise en scène du Centre Pompidou vers l’est et de la Bourse du Commerce et  sa colonne de Bullant vers l’ouest, et défile avec majesté entre St Eustache et les vieux immeubles de la rue Berger. L’espace est dominé, savouré, respiré.

Tout en étant respectueux du travail accompli, Mangin résout un programme complexe dans un projet simple et unitaire, lisible et pérenne. Il s’inscrit dans l’enchaînement et la tradition des grands sites parisiens : les Tuileries, la Cour Carrée du Louvre, le parc du Palais royal, la place des Vosges…et se monte à la hauteur humble mais puissante de l’élégance.
 
 
Eric Arnodin

Exposition au Forum des Halles, niveau -2, 1 rue Pierre Lescot, du lundi au samedi de 10h à 19h30.

 

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N°12 - Revue des revues

Par Arnaud Olivier

Qu’est-ce qu’une revue ? Une revue est un prétexte commode que prennent des gens impropres à devenir sportifs ou chanteurs de variétés pour donner leur avis sur tout sans rendre de comptes à qui que ce soit. Qu’est-ce donc qu’une revue des revues ? C’est, avant toute chose, un moyen sournois de rappeler aux rédacteurs des publications susdites qu’il n’est pas envisageable, malgré qu’ils en aient, d’échapper au lecteur. On pourrait bien dire qu’il s’agit là d’un acte de malveillance absolue, mais aussi d’un acte salutaire : à l’abri de toute surveillance, certains profitent de ce qu’ils ne sont pas lus pour devenir peu à peu illisibles. On fait injure au public sous prétexte de l’éclairer : il nous revient d’en tirer vengeance.

Pour cela, on ne saurait mieux faire que de commencer par la dernière livraison d’Esprit : on y traite en effet de « la ville à trois vitesses : gentrification, relégation, périurbanisation ». Confiants dans leur solide réputation de dignité et d’ennui, les rédacteurs d’Esprit s’offrent, comme on le voit, le luxe d’un titre ridicule et d’un sous-titre inintelligible. On ne peut leur nier le mérite d’une certaine cohérence : le reste est à l’avenant. Les mille ressources de la macro-urbanistique, de l’ethnopsychologie sociale et de la sociographie holiste sont épuisées pour nous amener à la conclusion que les villes sont en général très peuplées et que leurs habitants ont en général beaucoup de problèmes. Un sort particulier est d’ailleurs fait au petit bourgeois de banlieue (ou plutôt aux « catégories intermédiaires de la périurbanisation »). Sur ce point, Jacques Donzelot, grand spécialiste de la question urbaine et inspirateur de ce numéro d’Esprit, conclut doctement : « Il n’est pas de moyen que la ville puisse à nouveau faire société qui ne nécessite d’apporter une solution aux classes moyennes, celles qui s’estiment, à juste titre, les oubliées de la nouvelle configuration pour la pure et simple raison qu’elles se trouvent en position de la subir. » On ne saurait être plus clair ; traduisons cependant : le petit blanc va continuer à se faire marcher sur les pieds. C’est, tout à la fois, trop long et un peu court : bref, la ville est un de ces lieux où Esprit a tendance à s’essouffler. On se prend à regretter que M. Donzelot ne pousse pas le raisonnement à son terme. Déjà caractérisé par ses « trois vitesses », le fonctionnement de la société urbaine, avec son alternance de vie diurne et de vie nocturne, ne rappelle-t-il pas également celui du moteur deux temps ? Ainsi se trouverait enfin établie l’identité, trop longtemps méconnue, entre les mégalopoles modernes et les mobylettes.

Ne soyons pas trop sévères néanmoins : on ne peut dénier le mérite d’une certaine originalité à une revue qui sacrifie un numéro entier au problème de la ville ; et l’on ne peut en dire autant des autres, comme le Débat ou Commentaire. Ces deux honorables publications ont en effet prudemment choisi de se cantonner à l’étude des relations entre l’Europe et les Etats-Unis. Une telle audace a de quoi laisser le critique sans voix, du moins sans autre ressource que de rappeler cette vérité simple : sous des habillages divers, les revues sérieuses, et en particulier Commentaire avec sa collection d’ambassadeurs cacochymes, ne traitent au fond jamais d’autre chose que des relations franco-américaines. Ainsi, Le débat donne ce mois-ci le sentiment très net de solder ses invendus : n’y découvre-t-on pas le texte d’une conférence consacrée à cette question et prononcée par Lionel Jospin devant les étudiants du MIT en décembre 2003 ? Ceux des lecteurs qui n’auraient pas eu le bonheur d’y assister (ce qui prouve qu’on peut lire le Débat sans avoir étudié au MIT), se voient affranchis de quelques vérités essentielles. Morceaux choisis : « Les peuples du Proche-Orient ont besoin de connaître un mouvement de réforme englobant le mode de développement, la démocratie, le rapport de la religion à l’Etat, le statut des femmes. » On se prend à regretter les échecs électoraux de Lionel Jospin : pour peu qu’il se fût maintenu au pouvoir, l’insipidité de sa pensée aurait pu passer pour une forme hautement raffinée de prudence diplomatique.
Arnaud Olivier



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N°12 - Les absents ont toujours raison

Par E. Marsala

On a les divines surprises que l’on peut. Celle qu’ont éprouvé les amis du système, qu’ils soient de droite ou de gauche, au soir du premier tour des régionales de mars dernier, tenait en un chiffre : 37,9. Pour la première fois depuis des lustres, la fièvre abstentionniste semblait retomber, la participation électorale étant supérieure de 4 points à celle enregistrée six ans plus tôt, aux régionales de 1998. Victoire lamentable, certes, si l’on songe qu’au premier tour des présidentielles de 2002, les 28 % d’abstention avaient été vécus comme un terrible raz-de-marée ; ou si l’on se souvient des régionales de 1986, où l’abstention atteignait péniblement les 22 %. Mais victoire tout de même, au regard de ce que prévoyaient les observateurs qui se demandaient si l’on ne dépasserait pas, cette fois-ci, le seuil fatidique des 50 %. On en est là : à chanter victoire parce que la catastrophe n’a pas (encore) eu lieu, parce que le désastre n’est pas aussi complet qu’il aurait pu l’être. Un désastre qui obligerait à repenser les fondements du système, ou à y renoncer…

Car au fond, en démocratie, la question de l’abstention, telle une épée de Damoclès, domine et surplombe toutes les autres : elle est la seule qui mette en cause son principe même.

L’abstention menace en effet la légitimité démocratique sur deux plans complémentaires. Indirectement, d’abord, dans la mesure où elle perturbe le jeu normal de l’alternance en favorisant les « extrêmes », par définition plus mobilisés que les « modérés ». Or, plus ceux qui s’abstiennent sont nombreux, plus le poids relatif de ceux qui persistent à participer s’accroît. Mais la menace est également directe. « Sous le taux d’abstention, notaient naguère Françoise Subileau et Marie-France Toinet, se joue la légitimité du système et des acteurs politiques » (1). En démocratie, le pouvoir se fonde en effet sur une légitimité formelle, a priori : l’autorité est légitime - elle doit être obéie - non en raison de ce qu’elle fait, mais parce qu’elle procède  de ceux que la loi définit comme composant le peuple : les citoyens. Sur ce plan, la théorie démocratique est intransigeante : nul n’a aucun titre à gouverner, si ce n’est la volonté expresse de ceux qui acceptent d’être dirigés, et qui, par le vote, vont confier cette mission à celui qu’ils ont choisi. Fondamentalement, la démocratie se ramène au principe d’égalité : or celui-ci implique une égale participation à la vie politique, et concrètement, à la désignation des gouvernants. On la résume parfois par l’équation « un homme, une voix » ; mais encore faut-il que cette voix s’exprime.

S’il en allait autrement, c’est d’ailleurs un  autre principe fondamental de la démocratie qui serait remis en cause, celui de l’identité entre gouvernés et gouvernants, ceux-ci ne représentant plus qu’une partie de ceux-là, les plus éclairés, les plus conscients, les plus motivés. Or, en démocratie, le pouvoir n’est fondé que s’il  résulte de la volonté commune. À l’inverse, il perd sa valeur et sa légitimité lorsqu’il ne procède plus que d’une fraction du peuple. C’est ce que rappelait l’article 26 de la Déclaration des droits de juin 1793 : « Aucune portion du peuple ne peut exercer la puissance du peuple entier ». À ceci, on peut toujours rétorquer que ceux qui ne s’abstiennent pas ne sauraient être considérés comme une « fraction du peuple », dès lors que les autres, les abstentionnistes, étaient libres de participer, et qu’en outre, leur attitude peut être considérée comme un acquiescement implicite, comme une certaine forme de participation. Qui ne dit mot consent, à la fois au système lui-même, au principe du vote, et aux conséquences induites de son propre comportement. Dans la « démocratie parfaite » décrite par l’auteur de Globalia, Jean-Christophe Ruffin, le taux d’abstention atteint 98 % sans que personne n’y trouve rien à redire, et sans altérer l’apparente unanimité du groupe.

Malheureusement, on devine d’instinct le caractère bancal de ce type d’argumentation. D’abord, parce que l’abstention ne  saurait, en réalité, s’interpréter comme un acquiescement - alors qu’elle est le plus souvent une manifestation de défiance, ou au mieux d’indifférence, le signe le plus tangible de l’érosion de la citoyenneté. Ensuite, parce qu’en tout état de cause, la légitimité démocratique - contrairement à la légitimité monarchique, par exemple - se caractérise précisément par le fait que le simple consentement ne suffit pas à fonder l’autorité. Celle-ci, souligne l’article 3 de la Déclaration des droits de l’homme de 1789 doit émaner « expressément » de la Nation. Ce qui la fonde, c’est la participation, une participation expresse, active et effective, forme modernisée de l’acclamation pratiquée dans les démocraties antiques. On peut toujours tenter de se rassurer, mais le problème est bien présent, et d’autant plus angoissant qu’il continue, bon an mal an, à faire son chemin, et que les remèdes proposés à ce haut mal paraissent tantôt dérisoires (la reconnaissance du vote blanc), tantôt incantatoires (l’appel au principe de proximité, à la démocratie participative, associative ou « continue »), tantôt inadmissible (le vote obligatoire) (2).

Décidément, l’abstention ne saurait être considérée comme un problème banal. Laissant apercevoir la trame oligarchique de nos démocraties contemporaines, elle contribue à en saper les derniers fondements, et à montrer qu’elles ne sont, au  fond, que des versions pacifiées ou édulcorées de la loi du plus fort.

 
E. Marsala


Voir C. Boutin, F. Rouvillois, L’abstention électorale, apaisement ou épuisement ?, F.-X. de Guibert, 2002.

 

1 :  F. Subileau, M.-F. Toinet, Les chemins de l’abstention, La Découverte, 1993, p. 131.

2 : Dont on peut noter qu’il trouve des défenseurs aussi bien à droite (proposition Cova, député UMP, 5 février 2003), qu’à gauche (proposition L. Fabius, J.-M. Ayrault, B. Roman, 23 janvier 2003).


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N°12 - Démocratie représentative : l'avenir d'une illusion

Par Alain Raison

Dans les régimes contemporains, la démocratie n’est plus que la rhétorique de légitimation d’une oligarchie d’autant plus redoutable qu’elle gouverne et se reproduit au motif du choix populaire.

En démocratie, la pratique du vote masque un certain nombre d’illusions. La plus prégnante parce la plus fondamentale est la nécessité du vote pour la démocratie elle-même. Les manuels de régression civique vous diront que l’extension du suffrage rythme les étapes de l’épopée républicaine, que la Révolution s’apaise par le dépôt des armes au pieds de l’urne que gardent trois vierges représentant la liberté, l’égalité la fraternité. Laissez ces fables… Comme l’écrivait Marx, l’histoire se répète toujours deux fois : la première est une tragédie et la seconde une farce sinistre.  Les révolutionnaires drapés de toges antiques, « peuple numismatique en rupture de médaille[1] » comme les épingle Léon Bloy, rendent hommage à une démocratie antique qu’ils caricaturent. Les démocraties contemporaines quant à elles, se caractérisent par la dévolution élective des charges du pouvoir, aucune n’a attribué le sort de la moindre parcelle de pouvoir par tirage au sort. Sous l’Antiquité cette pratique fut pourtant la caractéristique nécessaire de la démocratie au contraire du vote, d’essence oligarchique.

Contre la représentation

A Athènes, la démocratie se caractérise à la fois par le rôle institutionnel accordé au peuple assemblé (Ekklèsia), pouvoir partagé avec des stratèges élus mais surtout avec des magistrats sélectionnés par tirage au sort. Une pratique ordinaire de dévolution du pouvoir dont dépendait un grand nombre de charges. Socrate s’en gaussait au motif qu’on ne sélectionne pas ainsi un pilote, un architecte ou un joueur de flûte[2]. Protagoras lui répondra que Zeus a réparti également entre les hommes la justice ce qui donne a chacun une égale capacité à agir politiquement. Plus fondamentalement, Socrate néglige le principe même de la démocratie : les magistrats ne sont pas sensés être des pilotes, car s’ils sont bien des organes exécutifs, leur seule légitimité tient à leur soumission aux décisions de l’assemblée. Le souverain (le peuple) est titulaire de son pouvoir et ne le délègue pas. Cette vision de la démocratie est donc incompatible avec la représentation. S’il y a bien une médiation entre le souverain qui décide et l’exécution des lois, c’est celle du coursier qui porte un message d’une personne à une autre et non la médiation du banquier qui gère le compte de ses clients à sa guise pourvu que le rendement soit régulier.

Une identité nécessaire entre gouvernants et gouvernés

Conséquemment les mandats tirés au sort étaient assujettis à un mandat impératif très strict. Pour corriger le sort, Solon régla qu’on ne pourrait tirer au sort que dans le nombre de ceux qui se présenteraient : que celui qui aurait été élu serait examiné par des juges, et que chacun pourrait l’accuser d’en être indigne : cela tenait en même temps du sort et du choix. Quand on avait fini le temps de sa magistrature, il fallait essuyer un autre jugement sur la manière dont on s’était comporté. Les gens sans capacité devaient avoir bien de la répugnance a donner leur nom pour être tirés au sort.  Enfin, la rotation accélérée des magistrats et la collégialité des fonctions affaiblissent le pouvoir exécutif. L’élection n’est utilisée que pour les mandats des généraux ou des stratèges. Ces aménagements institutionnels ont pour but d’empêcher le détournement du pouvoir par une oligarchie d’élus. Garanties nécessaires du principe démocratique d’identité entre gouvernants et gouvernés. Comme l’explique Bernard Manin, le tirage au sort consacre l’égalité absolue entre les citoyens et une conception de la démocratie perçue comme une communauté politique dont le principe demeure l’égale possibilité, au moins théorique, pour chaque citoyen de participer directement à la direction des affaires de la Cité.

La subversion libérale de la tradition démocratique

Loin d’être cantonné à Athènes, le tirage au sort s’est prolongé dans bien des républiques italiennes jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Ni Montesquieu ni Rousseau ne l’ont oublié, mais quelques décades plus tard, la désignation par le sort s’est évanouie de l’esprit des constituants américains et français. L’élection fut adoptée unanimement. La démocratie représentative inventée. Cette révolution des modalités de dévolution du pouvoir s’explique par la subversion libérale de la pensée démocratique. La déclaration d’indépendance américaine s’ouvre par ces mots « Nous tenons pour évidentes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux, ils sont dotés par leur créateur de certains droits inaliénables au nombre desquels figurent la liberté, la vie et la poursuite du bonheur ; les gouvernements sont institués parmi les hommes pour garantir ces droits et ils tirent leurs justes pouvoirs du consentement des gouvernés ».  Cette dernière assertion est une révolution de la pensée du  rapport entre gouvernés et gouvernants : le consentement devient la source de l’autorité légitime et fonde l’obligation des membres de la société à l’égard du pouvoir. Elle correspond a une définition libérale de la démocratie commune à bien des théoriciens de l’Ecole du droit naturel. Principe que l’on trouve exprimé chez Locke : « Ce qui est à l’origine d’une société politique et la constitue véritablement, c’est uniquement le consentement d’un certain nombre d’hommes libres, capables de former une majorité pour s’unir et s’incorporer à une telle société. C’est là et là seulement, ce qui a donné naissance ou ce qui peut donner naissance à un gouvernement légitimé sur terre[3] ». D’une égale possibilité de participer au pouvoir, la démocratie devient l’égale capacité à consentir au gouvernement des seuls représentants. Le vote est moins une modalité de participation que de légitimation du pouvoir. D’actif, le citoyen devient passif.

Une aristocratie élective de légitimité démocratique

 Comme l’écrit Madison, un des principaux architectes de la Constitution américaine de 1787 : la représentation permet « d’épurer et d’élargir l’esprit public en le faisant passer par l’intermédiaire d’un corps choisi de citoyens dont la sagesse est le mieux à même de discerner le véritable intérêt du pays et dont le patriotisme et l’amour de la justice seront les moins susceptibles de sacrifier cet intérêt à des considérations éphémères et partiales. (…) Dans un tel système, il peut fort bien se produire que la volonté publique formulée par les représentants du peuple s’accorde mieux avec le bien public que si elle était formulée par le peuple lui-même, rassemblé à cet effet. [4]» En France, la souveraineté nationale de Sieyès et le rejet du mandat impératif suivent de fait la même logique. La première aristocratie élective de légitimité démocratique est inventée : la démocratie représentative est née. Hybridation ambiguë que trame la tension entre représentation  et démocratie, deux termes qui comme l’a bien montré Carl Schmitt renvoient à deux principes opposés, et même incompatibles. D’un côté, la démocratie repose sur l’identité entre les gouvernants et les gouvernés : c’est une poignée d’hommes d’égale valeur qui se rassemblent sur la place publique pour délibérer en commun. De l’autre, l’idéologie libérale en matière de gouvernement repose sur la représentation, qui est une procédure de désignation de magistrats[5]. En sélectionnant par l’élection les citoyens les plus compétents pour exercer les charges publiques, on passe du principe de l’identité politique à celui de la différenciation, qui relève du principe aristocratique. Par conséquent, en « démocratie représentative » la démocratie n’est plus que la rhétorique de légitimation d’une oligarchie d’autant plus redoutable qu’elle gouverne et se reproduit au motif du choix populaire.

Illusion électorale

Les oligarchies n’en dépendent pas moins du consentement et donc de la participation des électeurs au vote. C’est la ressource de leur affrontement pour la prise du pouvoir. D’où leur nécessité de la croyance au caractère démocratique du vote. Illusion entretenue par une mythologie diffuse qui ne résiste pourtant pas à l’examen. Les pratiques électorales contemporaines permettent de voir dans le vote un formidable outil de légitimation du pouvoir en place parce que son sens n’appartient jamais à ceux qui l’émettent mais à ceux qui en dépendent.

Le résultat des élections n’est pas le miroir des opinions des français, non plus une photo. La combinaison du mode de scrutin et des candidats en lice, convertit la pluralité informe, contradictoires et inagrégeable des opinons particuliers en courant politique distinct et organisé. Car l’élection est en réalité une opération où on demande à l’électeur de faire un choix, en sacrifiant un certain nombre de ses opinions et en regardant ce qui pour lui est essentiel. Mais cet arbitrage comment est-il fait et pourquoi ? A la belle gueule, pour un monde plus solidaire, comme papa, contre le TGV qu’est bruyant ? Sans doute tout à la fois. L’opportunité du choix dépend aussi de l’anticipation du résultat final. C’est bien là que les sondages ont une paradoxale efficacité. Peu importe leur fidélité aux opinions réels ou supposés, mais il est indéniable qu’ils ont des effets sur le vote comme le pronostic sur le pari. L’assurance du résultat libère de la logique éliminatoire du « vote utile » pour un choix plus personnel : « Si Jospin est sûr de passer, autant voter Arlette pour tirer le PS vers sa gauche[6]». Vain calcul : si chacun à un motif de vote, l’opération électorale n’en reflète rien car l’agrégation des bulletins identiques annule toutes les motivations personnelles.

L’opinion publique ne veut rien, d’ailleurs elle n’existe pas

Les résultats n’ont de sens que comparativement entre les différents candidats, et encore s’ils expriment peut-être un rapport de force, ce n’est que le résidu quasi aléatoire d’anticipations contradictoires. Dire que les résultats des élections peuvent exprimer un quelconque état de l’opinion, avoir un sens, ou pire être qualifiés de « message » est une imposture construite sur une illusion rétrospective. C’est une interprétation qui présuppose que le résultat final est la somme de volontés convergentes et unanimes, autant dire que tous les embouteillages sont volontaires, car voter ou partir en vacances en écoutant Bison Futé[7], sont deux actes analogues. Si, si… Ceux qui partent aux heures des embouteillages annoncés sont parfois surpris par la fluidité de la circulation et vice versa. Les réactions aux pronostics sont contradictoires, le résultat aléatoire. En conséquence, « l’opinion publique » ne veut rien, les français non plus, et toute métaphore anthropomorphique pour décrire le résultat d’élections est un mensonge grotesque. Les électeurs choisissent leur candidat pour des combinaisons de motifs multiples et contradictoires, qui font de tout résultat une simple agrégation d’éléments réduit à leur moindre dénominateur commun, dans tous les cas une somme de sens nulle qui laisse un blanc seing total aux divers politistes et doxologues accrédités pour dire n’importe quoi... Opportunément !

Le vote ne délivre aucun message

Prenons n’importe quel plateau TV, un dimanche soir à la clôture du bureau de vote, deux rangées de concurrents se font faces. Tout à coup l’animateur se trémousse et une belle carte bleue et rouge apparaît sur l’écran derrière lui. Commence alors une seconde joute cruciale, moins une interprétation qu’une imposition du sens du vote. Ecoutons les aux dernières régionales, le couple Hollande applaudit « la sanction », Raffarin pirouette : « les Français ont dit leur volonté de justice. Ils ont dit leur exigence d'efficacité. Ils ont manifesté – nous les avons entendues – et les  inquiétudes et les impatiences. Mais ils n'ont pas choisi le renoncement. Ils n'ont pas choisi le repli. Ils n'ont pas choisi l'inaction. Tous savent, en effet, que dans les grands mouvements du monde, l'immobilisme serait l'allié le plus sûr du déclin économique et du recul social »[8]. Exhortation finale qui manifeste bien par son caractère prescriptif, qu’elle est moins une interprétation qu’une imposition du sens du vote opportune à légitimer Raffarin III. Ne parlons pas du « message » des français que le Président Chirac a « entendu »… Cela relancerait vainement la polémique sur son sonotone[9]. Mais il est évident qu’il répondait au seul « message » de l’opposition. Le vote n’est qu’une ressource qui alimente un rapport de force politique au sein de la sphère politique mais qu’aucun élément extérieur ne peut vraiment perturber. Qu’importe le pluralisme d’une sphère politico médiatique close sur elle-même ! Qu’importe la liberté de penser ! Tant que les électeurs croient aux vertus démocratiques du vote, la rue ne leur apparaît pas un recours nécessaire.

Une contradiction fatale

Sans doute, la taille de l’Etat rend le gouvernement direct du peuple impossible. On peut aussi penser que l’extrême improbabilité d’être tiré au sort dans un pays de plusieurs millions d’habitants épuiserait le sens civique de la pratique. Si la démocratie athénienne est bien passée, reste que le compromis des démocraties représentatives n’est pas durable et sera dépassé. La tension entre démocratie et représentation se fragilise à mesure que l’illusion démocratique s’estompe avec la spécialisation du travail politique : la représentation creuse socialement la distinction entre des représentants qui tendent à se constituer en classe dominante et des représentés voués à l’impuissance et à la soumission. Le vote contestataire comme l’abstention manifestent l’exaspération d’une population qui doute de plus en plus du sens de la relation électorale aux gouvernants. Symétriquement, il se peut qu’une classe qui cumule les ressources sociales, professionnelles et politiques se lasse de dépendre d’un électorat toujours plus versatile. A la tentation populiste répondra la tentation technocratique.  Au désir d’un contrôle direct du pouvoir répondra le désir d’un contrôle total des masses. Par une transposition de la démocratie représentative à une échelle plus grande, la construction européenne ne fait que rendre plus évidentes et insoutenables les contradictions du régime. La dialectique entre démocratie et représentation doit être dépassée.
 
 
Alain Raison


[1] Léon Bloy, La chevalière de la mort, Mercure de France, 1891, p.48.

[2] Xénophon, Mémorables, I, 2, 9.

[3] Cité Par Bernard Manin, p.115.

[4] Madison, « Federalist 57 », in A. Hamilton, J. Madison, J. Jay, The Federalist Papers, [1787-1788], ed. C. Rossiter, New-York, 1961, p. 351.

[5] Carl Schmitt, Théorie de la Constitution, PUF, 1993, p. 396.

[6] Nicolas Mc.N., une Stella pression au poing, à l’Instant Présent, rue du Cherche-midi, 15h30, le 21 avril 2002.

[7] Autoroute FM – 107.7.

[8] Discours de politique générale, prononcé le 5 avril à l'Assemblée nationale.

[9] La plupart des sonotones amplifient sans distinction les sons, d'où des gênes fréquentes pour les malentendants quand ils sont dans des environnements bruyants, voire des effets Larsen insupportables. La société danoise Glapor a développé une prothèse qui traite le son numériquement en amplifiant les fréquences de la voix (240 Hz) et ses harmoniques (les multiples de 240), comme le fait le cerveau humain. Une révolution dont on attend les conséquences politiques.


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