mercredi, 08 juin 2005
N°16 - Sommaire "Bye-bye Bruxelles"
Actualité
Europe et lobbies : une réelle égalité ?, par Robert Grégoire
Hommage
Jean-Marc Varaut, avocat du roi, par Antoine Clapas
Portrait d’un grand avocat, par Me Jacques Vergès
Jean-Marc Varaut, un cavalier français, par Nicolas Kayanakis
Architecture
Une cage pour les bons enfants, par Eric Arnodin
Place Royale
Vouloir le roi, par Antoine Clapas
DOSSIER : Bye-bye Bruxelles - Le 29 mai : révolte ou révolution ?
L’inimaginable non, par Frédéric Rouvillois
Propos souverainiste - Entretien inédit avec Paul Thibaud
Le souverainisme face à la construction européenne, par Paul-Marie Couteaux
Au revoir, par Jean-Baptiste Barthélémy
Le nécessaire rétablissement de la préférence communautaire, par Maurice Allais
Comparaison est-elle raison ?, par Patrick Longuet
Les Hollandais pourfendent l’EUrobot, par Robert Hubert
Nos humanités
Auguste, le gant de velours, par Danielle Porte
BD
Dites Manga, par Hector Nissac
1er degrés (nouvelle rubrique)
Les limousines, par Olivier Tournafond
Lectures critiques
Débat croisé avec Gabriel Matzneff et Marc Cohen
Arnaud Bordes, Benoît Carey, Gilles Chabrier, Antoine Clapas, Laurent Dandrieu,
Jean Desfontaines, C. Equilbecq, Emmanuel Fontan, David Foubert,
Norbert Kanchelkis, Rodolphe Lachat, Xavier Lucciano, E. Marsala,
Thomas Mercier, Philippe Mesnard, Louis Monier, Inès Villela-Petit.
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N°16 - Editorial "Bye bye Bruxelles"
La victoire du Non est un vrai traumatisme pour les institutions européennes. Leur désolation quasi-biblique encouragerait à dire : « ils ont été châtiés ceux qui n’avaient pas mis leur confiance dans le peuple mais se reposaient sur l’iniquité, la force et l’argent (quatre cent millions d’euros de propagande gouvernementale…). Gémissant contre le sort qui les accable, impénitents, ils ne veulent pas entendre la voix qui a parlé ni comprendre le message qui leur a
Politique. Économie. Fruits.
Il ne suffit pas qu’une majorité se dégage pour qu’elle ait une signification sûre, mais le Non dessine en creux les contours d’un possible sens politique. Plus nébuleux encore que le camp du Oui, celui du Non a entremêlé quantité d’inquiétudes, de reproches et de raisons. Ce qui a été pressenti, au-delà des catégories politiques, c’est une dépossession sociale, politique ou nationale, celle que nous n’avons pas cessé de dénoncer depuis 1991. Le Non ne reflète sans doute que très partiellement la réamorce d’un vouloir national. Du moins témoigne-t-il diversement d’un esprit public, d’un attachement au rôle de l’État, d’une méfiance envers la barbarie qu’abrite l’économie moderne. Au vrai, c’est peut-être moins l’économie moderne qui est à dénoncer que l’ordre politique contemporain, réellement barbare puisque tout entier tourné, au niveau mondial, au service du plus fort, l’économie libérale sans frein ayant été le moyen d’asservissement. Fructueux terrain d’études pour Les Epées.
Alternative. Extérieur. Direction.
Les politiques ont joué l’Europe soit parce qu’ils ne croient pas à la France, soit parce qu’ils désespèrent des Français, incapables d’accepter de nécessaires réformes ; les Français ne veulent plus de l’Europe soit parce qu’elle ne leur a pas apporté ce qu’ils souhaitent, soit parce qu’ils désespèrent des politiques, incapables de faire passer les nécessaires réformes. On voit par là que le Non n’a pas résolu toutes les difficultés. Et que les mots “politique extérieure” sont en train de prendre un sens nouveau, propre à notre siècle.
Il ne suffit donc pas de rejeter une conception erronée de l’Union européenne. Il faut encore avoir la volonté de reconstruire la France à partir d’elle-même, et lui redonner une direction politique véritable, sous peine de s’écrouler dans l’amorphisme qui la mine.
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N°16 - Entretien avec Me Vergès
Hommage à Jean-Marc Varaut
Propos recueillis par E. Marsala et David Foubert
Photo : Louis Monier
Dernier livre paru : Journal 2003-2004 : Rien de ce qui est humain ne m’est étranger, Plon, 2005.
Comme on va le voir, malgré les oppositions politiques ou philosophiques, Jean-Marc Varaut et Jacques Vergès s’appréciaient. Ils appartenaient tous deux à la grande lignée des avocats français, à la fois libres et soucieux de ne pas s’agenouiller devant le conformisme et les tabous. Dans ce même attachement à la liberté de l’esprit, Les Épées sont heureuses d’interroger Me Vergès pour ce portrait.
Les Épées : Quels furent vos premiers contacts avec Jean-Marc Varaut ?
Me Jacques Vergès : Je suis un peu plus âgé que Jean-Marc mais nous nous sommes inscrits au Barreau à la même époque (moi en 1955, lui en 1956). Nous étions alors stagiaires tous les deux et préparions le concours de la Conférence du Stage, dont il fut premier secrétaire en 1959, trois ans après moi. Nous nous sommes ensuite croisés lors de la guerre d’Algérie. En 1957, je suis allé à Alger pour défendre le FLN. Lui y est arrivé en 1961 pour défendre les accusés de l’autre bord, ceux de l’Algérie française puis ceux de l’OAS. Mais nos rapports n’ont pas changé pour autant pendant cette période. Jean-Marc aimait la vérité à tel point que sur les tortures en Algérie, dont il avait d’abord nié l’existence, il est venu m’avouer en 1961 que j’avais eu raison.
Pour vous, qu’est-ce qu’un avocat engagé ?
C’est l’avocat qui dans les périodes de crise, défend des personnes avec qui il peut sympathiser, voire même avec qui il partage un certain nombre de convictions. Mais pour autant, il n’en devient pas l’ennemi de son confrère qui défend ceux d’en face. Je dis souvent, au grand dam de certains frileux, que j’ai eu deux maîtres au Barreau : Jacques Isorni et Tixier-Vignancourt.
Le propre du grand avocat est-il de ne plaider que pour les causes perdues ?
Pas forcément. Mais c’est celui qui ne les refuse pas. Dans une cause, l’objectif est double : obtenir la plus petite peine et donner un sens à ce qui arrive à l’accusé. Lui faire comprendre que le malheur qui peut lui arriver n’est pas forcément une défaite. Bernanos disait de Jeanne d’Arc que son procès ecclésiastique était un procès perdu d’avance. Mais au fond, c’est pour cela, qu’elle est morte en martyr, et qu’elle a été canonisée. Il y a des gens qui perdent un procès mais qui gagnent devant l’histoire. C’est quelque chose que Jean-Marc Varaut savait parfaitement, même s’il n’était pas aussi amateur que je le suis de la défense de rupture. Jean-Marc faisait plus confiance aux magistrats que moi. C’est une différence entre nous.
Confiance dans le droit ou confiance dans la vertu des hommes ?
Pour lui, assurément, c’était l’un et l’autre.
Pourtant le procès Papon lui fit beaucoup de tort : on sait que des avocats refusaient de déjeuner avec lui à Bordeaux entre les audiences du procès Papon.
Il m’a avoué que ce procès lui avait fait perdre une partie de sa clientèle. Il existe en France une pensée unique, une police de la pensée. Pensez ! Avoir le même avocat que Papon : un certain nombre de grands patrons se sont effrayés. En ce qui concerne les avocats, j’ai aussi connu ce genre de situation : des confrères qui se refusent de vous serrer la main, ou qui se lèvent bruyamment pendant votre plaidoirie sans parler du curé qui fait sonner le glas au début d’une autre. Mais j’ai une puissance de mépris que Jean-Marc n’avait pas. Il était gentil et extrêmement courageux. Nous avions beaucoup d’estime l’un pour l’autre, et plus encore, sur la fin, de l’amitié même.
Dans cette défense des réprouvés, vos carrières sont donc un peu parallèles ?
Dans une certaine mesure, en effet, même s’il appartenait à l’establishment et qu’il état issu d’une longue lignée de juristes, ce qui n’est pas mon cas. C’était un grand avocat, avec des plaidoiries très belles, issues d’une grande culture classique telles que la Conférence du Stage forme pour le faire.
N’étiez-vous pas, en un sens, les derniers représentants d’une race d’avocats en voie de disparition ?
C’est vrai. Mais pour autant, demeure, y compris chez les plus jeunes de nos confrères, un véritable attachement à la Défense, celui que Jean-Marc a toujours manifesté au plus haut point.
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N°16 - Vouloir le roi
« Comment, il y a encore des royalistes en France ? À l’heure de Grégory, de la construction européenne et de Star Wars ? » Depuis 1792, 1830 ou 1848, les royalistes français n’ont cessé de réfléchir sur les conditions d’une restauration ou d’une instauration, comme à un recours utile à la nation. Pourquoi, comment peut-on aspirer à une monarchie en 2005 ?
«Pour faire la monarchie, disait Roland Mounier en 1989, il suffit d’un prétendant et d’un peuple ; les conditions sont donc réunies. » Cette réflexion a priori rassurante pour les royalistes ne doit pas masquer les évidences : la monarchie se situe hors des débats politiques les plus courants, elle n’est abordée que par les royalistes eux-mêmes, dans des revues, sur Internet et dans quelques rares ouvrages. Pour beaucoup, la couronne est davantage l’affaire du dentiste que celle du prétendant. Pour les uns, il n’est de roi désirable que celui qui copierait ses propres intentions politiques, un roi de gauche ou de droite, ou bien une potiche rassurante à contempler. Pour les autres, beaucoup plus nombreux, un roi est un personnage inquiétant, parce qu’il possèderait un pouvoir exorbitant, proche de la dictature, niant le droit de l’individu, et qu’il relèverait d’un cadre définitivement révolu.
Les représentations de la monarchie dans la conscience française fournissent un beau sujet, pourtant distinct de celui-ci. Qu’est-ce que vouloir un roi ? De fait, cette volonté implique un décalage entre ce qui est et ce qui n’est pas encore, qu’il faut provoquer et ordonner. Elle consiste dans un projet politique touchant à la nature du régime et, dans l’ordre de l’action, d’un degré de probabilité actuellement très réduit. Les questions surgissent immédiatement. Peut-on sans contradiction restaurer un pouvoir dit traditionnel ? pourquoi la République ne serait-elle pas la tradition de la France depuis 1875 ? Or, quelle serait la forme de cette monarchie ? Qu’apporterait-elle de différent ou de préférable ? Cette volonté procède-t-elle seulement de la politique ? D’où vient qu’il faille vouloir un roi, quand nos ancêtres n’avaient qu’à l’aimer ou à consentir à son autorité ? Nous nous trouvons face à une série d’inconnues auxquelles bien peu de penseurs se sont confrontés. Peut-on vouloir la monarchie sans penser aux différents échecs de restauration depuis le XIXe siècle ? Autre point capital : peut-on désirer la monarchie comme la démocratie s’est voulue elle-même ? La démocratie, si elle se comprend comme le régime des libertés concrètes, et non plus en tant qu’utopie destructrice du lien politique, ne peut-elle pas s’articuler à un règne légitime ? Où commencent le principe politique (un roi régnant ou gouvernant) et le contenu du régime (défini par une philosophie, une idéologie, et informé par la réalité du pays ?).
Le lien politique
Pour notre génération et celle qui vient, un immense effort d’interprétation est à entreprendre, à moins que disparaissent cette idée et cette mouvance – il y a des utopistes et des fétichistes en royalisme comme dans toutes les sensibilités politiques. Pour le moment, l’institution monarchique ne constitue une véritable question qu’aux marges de la politique, au milieu d’une démocratie libérale en crise, dans une situation sans précédent de déclin du politique et de la responsabilité civique, à un moment où un procès perpétuel est intenté contre le passé, au point d’obstruer l’avenir. Comme l’indique Léo Strauss dans Qu’est-ce que la philosophie politique ?, dans la modernité, le régime ne fait plus question. Aussi certains préfèrent-ils en rester à des aménagements républicains ou européens, ne pas demander plus, comme s’il suffisait de participer à des fuites en avant pour participer, en réalité, à la destruction du lien politique.
Pour vouloir le roi, il faut d’abord savoir ce que Roi et monarchie veulent dire. Etre royaliste en France, c’est être fidèle à la dynastie capétienne ; c’est prendre un engagement vis-à-vis d’une famille protectrice, de qui la justice, le bienfait ou le moindre mal sont attendus. C’est participer politiquement à une institution inscrite dans la durée, dont le souverain constitue la clef de voûte, sans être le distributeur de toutes les tâches. On peut affirmer avec Boutang que « le royalisme est une fidélité comme le patriotisme est une vertu ». Cette fidélité, cette loyauté est, selon le point de vue que l’on adopte, l’élément minimal ou maximal de justification ; c’est lui qui apparaît dans la bouche des Marocains, des Anglais ou des Thaïlandais lorsqu’on les interroge sur leur monarchie. Il faut sans doute faire ici la distinction entre le royalisme et l’attachement au roi. En monarchie, le royalisme en tant que doctrine politique devient paradoxal, inutile, voire parasitaire. Aujourd’hui, le royalisme fait parfois naître des fidélités dépouillées d’armature théorique précise ; d’autres fois, la recherche rationnelle supplante le royalisme d’héritage, qui se perd depuis des générations. Mais là où la doctrine se tient, la fidélité n’est pas nécessairement réduite ; elle ne disparaît pas au prétexte que la raison se met en demeure de justifier et de construire. En revanche, si la doctrine s’interpose, si le royalisme tombe dans l’idéologie, il s’annule lui-même. C’est ce qui est arrivé à certaine droite française, au cours des soixante dernières années, en feignant de croire (par exemple) que l’on pouvait être maurrassien sans être royaliste.
Le paradigme
On rappelle toujours que la France a été faite par des rois ; mais aujourd’hui, nous sommes pris entre l’évidence des origines et l’obscurité du destin. Les Français oublient trop souvent qu’ils ont vécu beaucoup plus longtemps en monarchie qu’en République, et les alternatives au régime qu’ils connaissent les renvoient à des modèles épouvantables dont on les martèle en croyant fournir un argument : ces régimes totalitaires qui ont été les maladies des démocraties et des incarnations excessives de la modernité ! Face à l’oubli, il convient non seulement de retrouver le sens du récit national, mais, plus profondément, de distinguer la monarchie de son historicité, pour la penser sur un mode plus général et technique. C’est ainsi que selon Boutang, la monarchie était à la fois « un modèle » et « un reproche » vis-à-vis de la Constitution de 1958. À des degrés divers, Jean Foyer et Michel Debré ont eu besoin de réfléchir sur la fonction monarchique de l’État pour rédiger ce texte. Elle demeure invinciblement un paradigme de la pensée politique. En outre, il faut convenir à quel point la monarchie française fut évolutive. Les institutions ont considérablement changé de Louis VII à Saint-Louis, de Louis XII à Louis XIV, de Louis XVI à Louis-Philippe ; la monarchie anglaise a connu de semblables adaptations jusqu’à aujourd’hui. Une monarchie doit évidemment correspondre à la situation concrète de la société sous peine d’aboutir à un régime désincarné, soit le contraire de ce qu’elle doit être. Mais elle est encore un modèle théorique, diversement interprété par Platon, Saint-Thomas d’Aquin, Vico, de Maistre, Maurras, Bernanos, Marcel, Thibon et Boutang, offrant une matière inépuisable de réflexions.
On ne saurait assurément vouloir la monarchie en 2005 dans les termes littéraux où l’Action française la voulut en 1900. Dans son Enquête sur la monarchie, Maurras s’était adressé au public patriote, alors très large et puissant, et à la France qu’il avait devant lui. Aujourd’hui, c’est l’esprit pédagogique et constructeur de son effort que l’on peut retenir, pour une France extrêmement différente, dont les contours ont été redessinés et réduits. Cela dit, de larges pans de sa critique continuent de se vérifier dans les faits. Par exemple, s’il est vrai qu’il y eut un Ancien Régime, il n’y en a pas de nouveau : il n’y a qu’un état d’esprit qui l’empêche de naître, aussi vrai que l’utopisme moderne tend à rejeter inéluctablement dans le passé la moindre construction dont il accouche. C’est très logiquement que la démocratie française s’épuise et veut se métamorphoser en démocratie européenne, la territorialité et l’histoire ne lui sont que des motifs secondaires ou méprisables.
Rouvrir la définition
Maintenant, quels sont les objets à rechercher dans la monarchie ? Historiquement, elle articule de manière nuancée les éléments suivants : l’unité du pouvoir, le principe d’autorité (elle n’est pas une autocratie), l’arbitrage et la Justice, la protection des plus faibles, la défense des intérêts communs, la capacité à ordonner les intérêts privés (jadis, corps intermédiaires, aujourd’hui, sociétés, associations, voire lobbies ?) ; ajoutons à cela une pratique réaliste, généralement raisonnable, de la diplomatie. Si nous tenons à la monarchie, c’est en fonction de ces éléments de définition. Bien sûr, nous savons qu’il faut enrichir les réponses : telle est la tâche de cette « place royale ». On nous permettra du moins de préciser l’un des motifs de notre volonté. Pour nous, le pouvoir monarchique, en tant qu’incarnation politique d’un peuple, coïncide avec la garantie d’un être politique distinct de la gestion, de l’économie, de l’argent ou de la compétition, mais différent aussi de ce fameux repliement sur soi qui tourmente tant la conscience contemporaine. Un roi, en tant qu’incarnation du pouvoir suprême, peut garantir la fonction symbolique du pouvoir tout en s’accordant au concert des nations, et en facilitant même les échanges. Cela ne fait pas du roi un être fabuleux, mais, peut-être, un véritable ami. Le lien qui unit le peuple à son roi est un dialogue secret et pourtant sensible, qui demande une certaine tenue de l’être auprès de l’histoire humaine, une forme de confiance, voire d’amour, qui dépasse l’ordre de l’opinion. Une volonté politique qui ne commence pas et ne se termine pas dans cette amitié n’est pas aimable, et cette absence d’amour nous semble l’une des raisons principales de la fuite contemporaine hors de la politique.
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N°16 - Varaut, un cavalier français
À notre rencontre, en 1951, aux étudiants d’AF dont je venais de me voir confier la direction, Jean-Marc avait dix-huit ans et entrait à la Faculté de droit ; j’en avais vingt et sortais de Sciences-Po. Après plus de cinquante ans d’amitié, de fréquentations quotidiennes au temps de notre jeunesse au Quartier Latin, certes plus espacées par la suite, comment évoquer un ami qui vient de partir et faire le tri des souvenirs qui se bousculent, sans risquer de déformer ou de figer un visage qui vous reste si vivant, sans le ramener à soi ou sans le réduire aux souvenirs auxquels on est le plus attaché, souvenirs de la presque enfance ?
Jean-Marc, c’est une balade à cheval près de Pontoise, son écharpe dans le vent devant une boutique des Champs-Élysées, la récitation d’un passage des Enfants tristes de Nimier sur un rendez-vous au Pampam ou, avec ses parents, une route heureuse un jour de printemps, vers le Congrès de l’UNEF à Rouen : le lendemain, nous serions des adultes sérieux pour accueillir avec le président de l’UNEF, Jacques Balland, une délégation d’étudiants… soviétiques qui, quelques heures plus tard, devra entendre, au Havre, le discours nationaliste de Jacques, venu de l’extrême gauche. C’est encore, toujours avec ses parents, un jour sombre d’automne, où nous allions, le cœur serré, aux obsèques de Charles Maurras. C’est aussi sa volonté quand, au cours de vacances dans le Tarn, il était descendu de la Montagne Noire à Castres pour devoir ensuite, au retour, entreprendre une remontée de vingt kilomètres à vélo.
C’est surtout, pour ne pas dissimuler l’essentiel, la confidence de sa maman sur le long temps qui lui avait été nécessaire pour parler de sa recommandation : « ne le bousculez pas trop ». Je promis ; et je gardai le secret et, présent, le souci de ce secret. Mais ai-je vraiment tenu la promesse ?
Pas vraiment. Il était difficile de ne pas employer les qualités exceptionnelles du garçon. Je confiais à Jean-Marc, dès sa première année de licence, la responsabilité du groupe d’AF du droit. Un an après, je lui demandai de s’inscrire en Sorbonne : la présidence du syndicat de propédeutique allait être vacante. J’en disposai et fis élire Jean-Marc Varaut. Je me demande quelquefois si là n’est pas le clinamen qui le conduira à un doctorat de lettres et à une charge de cours de métaphysique, éléments d’une carrière qu’il poussera jusqu’à l’Institut.
Néanmoins, c’est comme délégué de la Faculté de droit que Jean-Marc Varaut participera au congrès national contre la CED constitué sous le patronage de parlementaires et de soldats (Monsabert, Bénouville, etc.), et qui ne contribuera pas peu à faire avorter la projet d’armée européenne. Varaut en fut l’un des principaux animateurs étudiants. Cinquante ans après, l’armée européenne n’a pas vu le jour. De même, il ne sera pas étranger à l’actuel rejet de la constitution européenne.
Pendant les années cinquante, notre action commune était conduite par Pierre Boutang. Vingt ans plus tard – comme le rappelle Varaut dans le Dossier H consacré à Boutang –, revenu à ses études de métaphysique en Sorbonne au moment où Boutang y donnait son premier cours, cette coïncidence heureuse lui permettra de monter la garde à l’entrée du cours que les gauchistes avaient prétendu empêcher.
Cette fidélité conduira Varaut à être le principal animateur de l’Association Pierre Boutang, après la mort du maître ; et lors d’un colloque « Reprendre le pouvoir » de l’association, après un exposé que je venais de faire, Varaut rappelait qu’à l’occasion nous avions pu avoir des divergences, notamment en 1954, lorsque la direction de l’AF avait écarté Boutang du journal Aspects de la France. Jean-Marc était resté dans la vieille maison, alors que je m’en éloignais (peu, et peu de temps). La courtoisie attachée à toutes ses démarches n’empêchait pas de telles clartés même sur des désaccords. Cette qualité le gardait de tomber dans la classe politique dont les mœurs lui restaient étrangères.
Sa fidélité à sa formation royaliste et à son catholicisme ont été sans faille. Elle s’est exprimée entre autres dans ses livres : La défense du roi, ou le chapitre “Charles Maurras” dans Poètes en prison dont mon exemplaire porte en dédicace : « ces poètes, dont notre maître Charles Maurras ».
Peut-être fut-il moins heureux avec Le procès de Jésus dont la brillante reconstitution ne m’a pas tout à fait convaincu : s’il réussit à attribuer à la justice romaine la responsabilité de la condamnation, c’est sans parvenir à occulter qu’elle était réclamée par le Sanhédrin juif, qui n’avait plus la capacité de prononcer une condamnation. Autre façon de pouvoir « s’en laver les mains ».
La guerre d’Algérie nous avait éloignés (géographiquement), puis nos carrières différentes. Mais très vite la guerre d’Algérie rapprochait. Varaut me retrouvait au parloir de la prison de la Santé que nous fréquentions l’un et l’autre à des titres différents…
Puis, quand plus tard, mais bien plus tard que lui, je revenais à l’Université pour une thèse sur l’Algérie française, mes professeurs de jadis ayant sauf un disparu, c’est à Jean-Marc Varaut que j’ai demandé d’être mon parrain, ce qui lui donna l’occasion d’une recommandation particulièrement élogieuse : mon éloignement des études aurait tenu à mon choix « d’assurer les engagements militaires de la France ».
D’autres circonstances (tristes) nous rapprochèrent : ainsi, aux obsèques du commandant Guillaume, le « Crabe-Tambour », je vis Maître Varaut, qui avait été son avocat devant les tribunaux d’exception de la république, porter le cercueil de cet ami déjà légendaire.
Avocat de la France
J’ai mieux encore retrouvé Jean-Marc Varaut à la fin des années quatre-vingt-dix, quand j’ai repris du service à l’Action française pour y assurer la direction du mouvement et, après une scission qu’il venait de subir, en assurer le redéploiement. Jean-Marc, dans un souci d’unité de la famille royaliste aurait préféré me voir me rapprocher de la scission dont je n’appréciais pas le comportement : respectant ma position, il s’est gardé de me parler de la sienne qui m’est revenue par des amis communs. Jean-Marc n’en a pas moins répondu à tous mes appels pendant cette période d’action militante.
Tout d’abord, pour les manifestations d’Action française : il a aussitôt signé avec une centaine de personnalités, ambassadeurs, universitaires, ministres, avocats, le Manifeste pour la souveraineté de la France que nous avions lancé en 1998, « contre l’abandon de la liberté politique de la France ».
En mai 1998, à la veille de la fête de Jeanne d’Arc, il a été l’orateur vedette d’une réunion sur « l’indépendance de la France, garantie de nos libertés » sous la présidence d’honneur de Pierre Boutang, alors hospitalisé. Il y ajoutait en novembre une conférence à l’Institut d’Action française sur la « Défense de la France ».
Le 20 juin 1999, s’est tenue la journée du centenaire de l’Action française dans une grande salle comble de la Mutualité, journée dont le commissaire général était David Sellos. La matinée a été consacrée à une table ronde que j’animais sur « la France souveraine » et qui réunissait auprès de Varaut notamment quelques grands noms de l’AF : Jean-Louis Daudet, Jean-Baptiste Biaggi ainsi que Georges Laffly, notre responsable des étudiants d’AF d’Alger quand nous étions étudiants. Dans la salle, au premier rang, Hervé et Jacques Bainville. La table ronde conclura que « pour exister, la France a besoin d’être souveraine ».
Parallèlement, Varaut sera, dans la même ligne de pesée et d’action, de toutes les principales actions souverainistes autour de l’année 2000.
Après les manifestations organisées à Versailles, le 18 janvier 1999 par l’Alliance pour la souveraineté de la France – et ordonnées par l’Action française –, manifestation qui avait conspué les parlementaires venus voter contre la France, s’est tenue au château, face au Congrès de la trahison, une réunion du Conseil National Souverainiste dont Jean-Marc, qui en faisait partie, a été l’orateur le plus chaleureux et le plus émouvant : la « nation France est la condition normale de l’accès à l’universel ».
Avocat de la France, Varaut ne la limitait pas à la seule période monarchiste. Il savait se souvenir que contre l’ennemi prussien, la France avait été gardée à Valmy par l’armée, il est vrai « du roi », mais « renforcée de volontaires ». Il allait même jusqu’à soutenir que les « droits de l’homme » avaient leur origine dans l’Ancien régime, ce qui ne manquait pas de rendre grincheux quelques royalistes moins ouverts.
Je dois, pour conclure, ajouter que, ne se bornant pas à mettre son talent d’orateur au service de la France, cet homme de culture et de combat, tout au long de sa carrière d’avocat prestigieux dont les médias avaient bien dû rendre compte largement, et parallèlement à une ascension qui l’a conduit à l’Académie des sciences morales et politiques, n’a pas cessé d’être le défenseur bénévole et efficace de tous les militants d’Action française, poursuivis ou condamnés, qui se sont adressé à lui, et au service desquels il a mis son talent et sa voix.
Ce fut sans aucun doute la plus belle manifestation de ses qualités de cœurs.
À Dieu, Jean-Marc, donc au revoir.
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N°16 - Propos souverainistes
Dans les pages opinions des grands quotidiens, dans les colonnes des revues qui comptent ou au sein de multiples chapelles dissidentes, du club Phares et balises à la Fondation du 2 mars, le philosophe Paul Thibaud n’a cessé d’affûter une critique toujours plus implacable de la construction européenne et de son idéologie. Il était donc naturel – alors que la plupart de ses pairs se complaisaient dans un silence flagorneur ou ralliaient l’invraisemblable camp du « non au non » – qu’il participât pleinement au débat qui accompagna la campagne référendaire pour dénoncer un mauvais traité et rappeler le rôle primordial des nations, lieu de jonction entre le singulier et l’universel. Une voix rare et libre qui a accepté de nous recevoir pour évoquer les perspectives de l’après-29 mai.
Les Épées : Paul Thibaud, pourriez-vous nous résumer vos arguments en faveur du Non ?
Paul Thibaud : Le Traité n’éclairait ni la nature ni la visée de l’Union européenne. Il ne marquait aucun effort pour conceptualiser, définir, orienter ce qu’il prétendait organiser, contrairement à ce que l’on était en droit d’attendre d’un texte à prétention constitutionnelle. Au contraire, la Convention a poursuivi l’entassement et persévéré dans l’ambiguïté, voire la confusion. Depuis longtemps certains prétendent que cette manière de s’installer, de s’étendre dans le flou relève d’un sain pragmatisme mais cet argument apparaît singulièrement affaibli devant l’insuccès croissant de l’entreprise européenne dans bien des domaines : influence dans le monde, prospérité, démographie, etc. On est loin de ce que les promoteurs et partisans de l’Union disaient en attendre. Cela n’a pourtant suscité aucune réflexion chez les infatigables artisans du Grand Œuvre. Leur constitution était au contraire assise sur un présupposé massif : tout va bien en Europe, ce qui a été fait a été bien fait, capitalisons les acquis et continuons.
Cet autisme, cette intouchabilité de l’Europe est particulièrement illustrée par le préambule. Un juriste européen, Eric Azoulay, a parlé à ce propos d’une « Europe posthume », une Europe qui ne connaît pas ses parents, qui ne veut pas les reconnaître et prétend se fonder par elle-même, sans rien leur devoir. Cette manière d’être a été rendue évidente par la discussion sur l’héritage chrétien de l’Europe. La question n’était pas de savoir si l’on allait faire de Dieu le garant des valeurs affirmées par les textes européens, mais si on allait admettre que notre civilisation n’est pas née dans les choux, qu’elle procède de la chrétienté à travers de complexes évolutions. On aurait dû en somme déterminer historiquement l’objet dont on allait prétendument faire la Constitution. La Constitution Française ne le fait pas, mais la France est une donnée préalable claire. L’Union, elle, est un objet à construire. Sans histoire ni géographie, ce traité était pour moi un objet assez monstrueux pour une Europe sans substance ni rivage.
Concernant le contenu organisationnel, je pense qu’on aurait très bien pu avoir des votes à la majorité à condition qu’il existe la possibilité pour une nation, se considérant comme sérieusement menacée dans ses intérêts essentiels, de s’exempter de telle ou telle politique, ce qui suppose une Europe à géométrie variable. Cela aurait permis davantage de décision sans offenser l’identité des nations. L’article I-6 qui pose la supériorité du droit européen sur tous les textes nationaux, sans excepter les constitutions, est, à mon avis, attentatoire à la dignité des nations en tant que collectivités politiques libres. Ce qu’indique cet article, ce n’est pas un engagement de coopérer, de mettre des compétences en commun, mais un renoncement à exister.
La troisième partie avalisait nombre de points considérés comme acquis dont certains sont très contestables. Notamment l’article 314, espèce de clause OMC qui voue l’Europe à un libre échange extérieur sans borne. Cela existait avant, mais on a voulu le constitutionnaliser ! Autre monstruosité, la Déclaration des droits qui rappelait la constitution soviétique par cette manière de noyer les droits proprement dits – personnels et politiques – dans une foultitude de déclarations d’intention et de vœux pieux.
Cette Europe, telle qu’elle est faite, est mal faite. Le problème n’était donc pas de la continuer mais de la changer.
Dans un article de la revue Géopolitique, vous analysez le politiquement correct à la française. Vous évoquez notamment la rencontre entre le politiquement correct et les institutions de l’Union européenne : comment s’opère la jonction ?
L’Union concentre et rend obligatoire tout ce qui dans nos sociétés tend à être mis au-dessus du débat politique. L’Europe n’est pas une nouvelle souveraineté, c’est une non-souveraineté. Si on diminue les souverainetés nationales, ce n’est pas pour transférer des pouvoirs, mais pour réglementer l’exercice des souverainetés, en mettant hors débat les exigences du marché ou celles du droit. On pourrait imaginer qu’une souveraineté européenne s’impose aux nations comme celle de l’Empire allemand s’est imposée à la Bavière. Mais, la dimension réduite du budget le montre, il ne s’agit pas de constituer un pouvoir actif, mais des autorités et des réglementations qui surplombent les systèmes nationaux. Deviennent ainsi des obligations « transcendantes », peut-on dire, la transparence au marché sans frontière aussi bien que la reconnaissance des droits des « minorités ». La liste de ces « transcendances » ne peut que s’accroître, du moment que, dans le cadre de l’Europe, on ne peut plus opposer aux demandes des consommateurs et des ayant droit le souci d’un ensemble politique viable et significatif. L’Europe illustre largement la tendance au débordement de l’individualisme, au droit de chacun à tout, qui habite la démocratie moderne. La montée du droit méta-national se présente toujours comme un supplément de bien, de bonne volonté que l’on se donne l’illusion de mettre en œuvre, toujours parce que les choses qui sont hors discussion sont, par définition, hors contrôle. Non seulement cela produit des illusions, mais étend la zone de l’indiscutable. Non seulement il faut que les homosexuels ne soient pas « discriminés » mais il faut considérer comme normal leur désir de parenté et ne pas s’y opposer. Et si le malheureux Rocco Buttiglione (1) croit devoir penser la même chose que le Pape, alors il sera banni, banni pour opinion. Cette extension du hors discussion est évidemment une chose malsaine. Mais elle est dans la nature de l’Europe telle qu’on l’a faite. Ceci explique en bonne partie la campagne référendaire et son issue. Le parti de l’Europe telle qu’elle va était déconcerté et dépourvu d’arguments quand on était sorti du postulat d’une Europe incontestable et univoque, à voie unique.
En même temps, on affirme avec force les principes démocratiques.
Oui, mais c’est une démocratie des individus et non des citoyens. Ce n’est pas celle de la responsabilité, de la décision collective, de la délibération ouverte. C’est une démocratie du consommateur de droits et de produits.
Mais la victoire du 29 mai n’est-elle pas pour beaucoup la victoire des ayants droits, des individus voulant davantage de droits ?
La discussion sur la Charte des droits fondamentaux était de ce point de vue très intéressante. Un critique de droite, dont je me sens en l’occurrence plutôt proche, insistait comme je l’ai fait sur la confusion que nous avons évoquée entre droits exigibles et objectifs politiques. L’extrême gauche, elle, critiquait ce qu’elle considérait comme des droits imprécis ou non garantis. Les deux critiques étaient fondées, notamment parce que la prolifération des droits fait qu’ils deviennent des pseudo droits. Évidemment, il y aura toujours à l’extrême gauche des gens qui pensent qu’on peut tout promettre. Et ils l’ont largement fait lors de ce débat, prenant l’Europe à son propre piège démagogique, celui d’une Union stricte vis-à-vis des États (Pacte de stabilité, discipline budgétaire, renonciation à certaines facilités etc.) et laxiste vis-à-vis des individus. C’est pourquoi le politiquement correct, qui est essentiellement une flatterie à l’égard de l’individu quel qu’il soit, passe très souvent par l’Union européenne, contournant ainsi le citoyen.
En subissant les attaques de ceux qui demandaient encore plus de droits, l’Europe s’est donc trouvé débordée. Mais elle l’avait bien cherché ! Ceci étant, je ne suis pas très inquiet sur l’avenir de la démagogie anti-européenne, je pense qu’elle se dégonflera et que l’affirmation civique qu’a été le « non » a en elle-même un potentiel anti-démagogique. Quant à la campagne référendaire et au vote, s’il s’agissait de tracer une ligne de démarcation, celle-ci serait, je crois, entre ceux qui croient à la politique et ceux qui n’y croient pas, qui me paraissent majoritaires chez les tenants du « oui ». Certains d’entre eux étaient très critiques envers la constitution mais méfiants à l’égard du peuple et de ses jugements, en définitive inquiets par tout geste politique, ne cessant de scander : « On va se ridiculiser. On va retomber dans nos ornières », etc. Il faut restaurer chez eux la croyance en la politique en lui redonnant une certaine crédibilité. Or, il faut avouer que la mobilisation des opposants au traité était purement négative, donc que l’infiltration des démagogies y était inévitable. Personnellement, je dois admettre que je n’avais pas d’idée alternative immédiate, de plan B, et que je voulais essentiellement casser une pseudo-fatalité.
Donc, la démarche était essentiellement négative dans les deux camps ?
Effectivement, la dénonciation des idées ou des sentiments prêtés à autrui a été l’essentiel de la campagne. Il est clair que ce sont les partisans du « oui » qui ont le plus parlé du fameux « plombier polonais », reprochant incessamment aux autres d’être obsédés par ce maléfique personnage, dont eux surtout parlaient. De même, alors que la défense modèle français était un thème chiraquien essentiel, on a accusé ceux qui votaient « non » d’être des partisans utopiques, intégristes, chauvins du modèle français. De l’autre côté, il y avait quelque chose d’analogue dans l’accusation d’ultralibéralisme. C’était une idée que l’on se faisait de la vision du monde des autres et dont on les affublait. Cette campagne a été nourrie d’accusations croisées. Ce n’est pas nécessairement bon, c’est peut-être pour cela que tant d’amertume subsiste chez ceux pour qui la victoire n’est pas un baume sur les plaies.
Après le scrutin, plusieurs analystes ont souligné la prégnance d’un sentiment national, pour le déplorer et l’assimiler à la xénophobie…
Je suis frappé de voir comment durant cette campagne le mot « souverainiste » a été utilisé comme une injure et introduit dans une liste où figurait le mot raciste. Dans la définition que j’en donne, je puis tranquillement m’affirmer souverainiste. La souveraineté est à la collectivité politique ce que la liberté est à l’individu. La liberté de l’individu, essentielle à sa dignité, n’empêche pas qu’il puisse être un être moral, obéir à des lois et essayer d’être honnête avec son prochain. Mais, pour la bien-pensance, le souverainiste est une espèce de monstre qui voudrait fermer les frontières, conquérir le monde entier, envoyer des canonnières dans le Pacifique, etc. Le souverainisme rappelle que nous sommes un sujet politique de plein exercice et donc, en définitive, que c’est nous qui devons décider de ce que nous jugeons essentiel. La souveraineté n’est ni toute-puissance, ni mépris de tout engagement, c’est, comme dit Michel Troper, un problème d’imputation. Le peuple souverain est ce au nom de quoi on légifère, on lui impute la législation. On juge au nom du peuple français et non pas au nom de la Reine d’Angleterre ou des Saints du Paradis. Au nom de quoi va-t-on juger si on ne le fait pas au nom du peuple français ?
Quelle Europe peut souhaiter un souverainiste tranquille tel que vous ?
Partons de ce qui s’est passé le 29 mai : on a vu que la délibération commençait quand elle était contradictoire, quand il pouvait y avoir une réponse par oui ou par non. Auparavant, c’était l’Europe obligatoire, ni discutée, ni votée. Je souhaite une Europe à laquelle on puisse dire non dans ses propositions. Une Europe qui ne soit plus celle de la voie unique mais celle de la diversité. En disant non, on est entré dans un autre type d’Europe. L’Europe actuelle est fondée sur l’obligation de similarité, c’est-à-dire sur la contrainte d’avancer ensemble, de parler d’une seule voix. Si on veut une Europe démocratique, délibérative, une Europe qui, comme le disait le général De Gaulle, intéresse les peuples – beau programme qui est encore devant nous –, il faut qu’elle soit diversifiée.
Le débat européen doit aussi, indissolublement, être un débat national. Il ne peut avoir lieu directement à l’échelon européen. Où se passe le débat ? C’est exactement à l’articulation du niveau européen et du niveau national. En France, cela s’est passé autour de la question de la justice sociale. Tout le monde était d’ailleurs d’accord là-dessus. La véritable question posée était : la conception française de la justice est-elle compatible avec l’Europe ? Il faut donc introduire le débat dans chaque nation pour ensuite avoir un débat européen. Il y a là une articulation à trouver et qui a intuitivement fonctionné cette fois. Cela entraîne une conséquence : cette Europe ne doit pas être fondée sur des institutions et des organigrammes, mais essentiellement sur des projets. Il faut demander aux peuples ce qu’ils veulent pour l’Europe et en son nom.
Comment imaginez-vous concrètement ces articulations ? Est-ce que cela ne se fait pas déjà assez naturellement lorsque Chirac défend à Bruxelles le modèle social français ?
Oui, mais cela pourrait être beaucoup mieux organisé. Une Europe reposant davantage sur des projets que sur des institutions, des majorités et des conseils serait beaucoup plus productive. Il faut tenir compte de ce que j’appelle la promiscuité européenne. Dans Entre empire et nations, l’ambassadeur Gabriel Robin montre parfaitement comment l’intensité de la concertation aboutit au délitement de la pensée. L’obsession constante du compromis, le compromis non seulement comme objectif mais comme manière d’être, donne ce résultat que vos pensées finissent par vous échapper, que vous ne vous situez plus que par rapport au(x) partenaire(s). C’est cela la promiscuité : il n’y a plus d’intimité. L’ouvrage de l’Allemand Tilo Schabert, sur la fabrication de Maastricht et de l’euro, illustre cela de manière très intéressante. L’objet de la politique (unité allemande, monnaie européenne) a été comme dissout, presque dévoré par la forme politique, à savoir « l’amitié » franco-allemande, l’obligation « d’avancer ensemble », la concertation permanente qui plus d’une fois a été un chantage, le masque d’une sourde hostilité, celle des couples inséparables. Il n’est pas du tout sûr que dans ces conditions la politique fonctionne au mieux. Il faut donc restaurer en Europe de la dialectique, de la possibilité de se poser en face les uns des autres, de se séparer…
Il faudrait une organisation européenne qui non seulement ne supprime pas les nations mais permette un système de discussion plus libre, et donc plus productif. Et le devoir impératif de marcher ensemble est très nuisible au débat. Je suis aussi persuadé que les constitutions nationales, les dignités institutionnelles des nations, devraient être respectées et qu’il devrait être impossible de nous imposer un droit contraire. Cet irrespect ne peut que provoquer des sentiments mauvais. Évoquez la restauration de la primauté du droit national quand les principes essentiels sont en cause, on vous répondra « déconstruction », « décomposition », etc. Mais si nous sommes tous démocrates et que nous croyons tous aux mêmes valeurs, est-ce un grand danger que sur certains points nous ayons des comportements collectifs différents ? L’obligation qu’il n’y en ait qu’un seul est en fait le produit d’une certaine méfiance. Si l’Europe est obsédée de réglementation, et non d’action commune, c’est parce qu’elle est largement fondée sur l’association de la promiscuité et de la méfiance. Pourrions-nous inventer une Europe de la confiance ? Elle serait sans doute, bien plus que l’actuelle, une Europe de l’action et des projets.
Est-ce que ceux qui ont voté non, en France et en Hollande, sont capables d’envisager l’instauration de cette Europe ?
Je remarque actuellement une nouveauté : on voit des hommes d’État (Blair, Chirac et d’autres) dire qu’il faut réfléchir, s’interroger sur l’objectif européen. La préoccupation de la direction semble l’emporter sur celle de l’avancée. Mais les vraies remises en causes, préparant les propositions nouvelles, sont encore loin devant nous. On va d’abord vers une période de désagrégation, durant laquelle les peuples vont devenir de plus en plus insupportables. Rappelons-nous que parmi les raisons pour lesquelles les Hollandais ont voté non, il y avait le désir de ne pas payer. L’Europe va donc fonctionner de plus en plus difficilement et ensuite adviendra le temps des réformes. Une des questions est de savoir si Blair (qui « a la main » ou qui peut la prendre s’il ne reste pas bloqué sur sa ristourne) en profitera pour faire avancer son idée de l’Europe (qu’est-elle en fait ?) ou s’il se contentera d’accélérer le « détricotage » de l’Europe franco-allemande qui a échoué. La France est le pays où la crise de ce qu’on peut appeler le continuisme européen (du marché à la citoyenneté !) a été déclarée. Donc ce pays a en lui, potentiellement, une autre idée de l’Europe. Mais il lui faudrait d’abord d’autres dirigeants ; il faudrait aussi qu’il surmonte sa crise propre, que le « grand projet » européen a entretenu parce qu’il permettait de la dissimuler. Aussi bien en France qu’en Europe, ce sont des faux semblants qui viennent de craquer.
Quel peut encore être le rôle des personnes qui pensent dans cette redéfinition ?
Les politiques ne sont pas des preneurs d’idées quand ils ne sont pas de vrais politiques, c’est-à-dire des créateurs. Mais il faudra bien des innovations, y compris conceptuelles, si on veut sortir de là. L’illusion qu’ont entretenue les constructeurs de l’Europe était qu’ils pouvaient se passer d’idées, qu’ils n’avaient qu’à mettre en forme un processus historique qui les emportait et les justifiait. Les voilà privés de cette fausse assurance. La curiosité intellectuelle va peut-être leur revenir.
Lorsque l’on lit un livre de Stefan Zweig, on est extrêmement frappé de voir à quel point l’Europe qui existait à cette époque – celle des échanges culturels, artistiques et intellectuels – est aujourd’hui morte. L’Europe que l’on construit depuis les années 1950 n’a-t-elle d’autre but que purement matériel, économique et financier ? Est-ce que vous pensez que cela suffit pour pouvoir constituer un vouloir européen commun ?
Non. Évidemment non. La question est de comprendre les raisons de ce déclin européen. Il n’y a pas de doute que depuis le Monde d’Hier la main est passée de l’autre côté de l’Atlantique. L’Europe est-elle encore capable de relancer son Histoire ? Un des grands torts de la construction européenne a été de ne pas avoir de vision historique, ou une vision très pauvre qui consistait à penser que, jusqu’à la déclaration Schumann, c’était l’horreur, la guerre et la haine. Simplisme étonnant et délétère ! Certes, il y a eu des rivalités et des conflits entre les grandes cultures, grandes cultures qui depuis des siècles sont la matière de l’Europe. Mais le miracle, qui n’a pas d’équivalent ailleurs, est que cette hétérogénéité, avec les échanges constants qui l’ont fait vivre, ait persisté, ait été reconnue et voulue, puisque, à l’exception du nazisme, la volonté de détruire l’autre, l’autre État, l’autre langue, n’a pas eu cours. La malédiction des guerres européennes vient essentiellement des impérialismes, et non pas des nationalismes.
On pourrait raisonnablement lire l’histoire de l’Europe autrement que comme un enchaînement de violences auquel l’unification est enfin venu mettre fin. On pourrait dire que ce continent est, selon une formule de Rousseau, une « famille de nations », qui s’est organisée à partir du moment où tous les virus impérialistes en ont été extirpés. On ne peut rien construire à partir de la négation de son histoire.
George Steiner, en empruntant une expression de Kafka, écrit que l’Europe est geschichte müde, fatiguée de l’Histoire.
La thèse de Fukuyama était un bon diagnostic de l’étape qui a suivi la fin du communisme. Mais on ne peut pas dire que des peuples sont fatigués de ce qu’on ne leur présente pas. L’histoire n’est pas refusée par les Européens, ils ne savent pas par quel bout la prendre. En partie, c’est un effet pervers de « l’organisation » de l’Europe. Je pense à ce propos à une phrase de Rilke que Claude Simon a mis en exergue d’un de ses livres (Histoire) : « Cela nous dépasse, nous l’organisons. Cela tombe en morceaux, nous l’organisons à nouveau, et nous tombons nous-mêmes en morceaux ». Peut-être faudrait-il que nous sortions de l’obsession de réduire l’Europe à une organisation pour reconnaître qu’elle nous dépasse, notamment à travers sa tenace diversité, diversité non seulement de paysages et d’accents mais surtout d’imaginaires et de sujets politiques, donc qu’elle nous indique une histoire à faire.
En ce qui concerne la France, 1989 a marqué la fin de la question révolutionnaire (et contre-révolutionnaire) qui a été notre défi pendant deux siècles. Au lieu d’intégrer la démocratie dans l’histoire et la légende nationales comme l’Angleterre l’avait fait, les Français ont eu l’ambition en 1789 de devenir un peuple nouveau. La démocratie est arrivée parmi nous sous la forme non pas d’une continuité mais sous celle d’une reconstruction radicale de la cité, de la révolution. Ce qui en Angleterre a été essentiellement mouvement d’émancipation individuelle, y compris par le marché, a pris en France un visage à la fois radical et politique, l’utopie de reconstruire radicalement la cité, ce qui a produit chez nous un nationalisme anti-nationaliste, un nationalisme non pas pour soi mais pour la cause à quoi on s’identifie. Pour cette raison la France, mère de la Révolution, a été au XIXe siècle le théâtre sur lequel le destin du monde se mettait en scène. Mais le théâtre a fermé en 1989. Restait alors l’hypothèse anglaise, celle de la continuité et du libéralisme, y compris du marché qui, en Angleterre, est l’instrument et l’emblème de la liberté individuelle, du libre choix… Depuis, une bonne part de ceux qui réfléchissent en France pensent que le rôle de ce pays, qui en somme s’est fourvoyé, compromis, ruiné dans l’aventure révolutionnaire, est terminé, que, survivants d’une histoire folle, nous n’avons qu’à nous rallier à l’autre modèle, l’Europe organisée étant, pour plus d’un, une manière pour nous de rentrer dans le rang. Mais, peut-être est-ce une question sous-jacente à la crise où nous sommes pris que de savoir si le « jugement de l’histoire » est aussi univoque que cette opinion répandue le suggère. Les cultures anglo-saxonnes sont sans doute rejointes par le radicalisme inhérent à la démocratie, qui ne prend pas chez elles la forme du jacobinisme, mais d’une crise culturelle, dont la poussée néo-conservatrice est aux États-Unis un symptôme. Pour « civiliser » la démocratie, la canaliser, nécessité que Tocqueville avait bien reconnue, pour contenir ce qu’elle a d’utopique, d’immodéré, de déstabilisant, il se peut que l’idée française, républicaine si l’on veut, d’une cité régie par une idée collective de la justice, soit une ressource aussi adaptée que la combinaison du marché et du conservatisme et du nationalisme. Sur la synthèse entre la démocratie et la nation, l’émancipation et l’organisation collective, sur l’équilibre entre le côté politique et le côté utopique de la démocratie, notre histoire offre des exemples qui sont des ressources encore disponibles.
(1) Ce commissaire européen dû démissionner en novembre 2004 devant la pression de ses opposants qui lui reprochaient ses prises de opinions hostiles à l’homosexualité.
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N°16 - L'inimaginable NON
Professeur de droit public à l’Université Paris V - René Descartes
L’inimaginable s’est finalement produit. L’inimaginable, en l’occurrence, ce n’était pas le coup d’arrêt à l’accélération de la construction européenne, qui a déjà eu lieu à plusieurs reprises, en août 1954 avec l’échec du projet de Communauté européenne de défense, puis dans les années soixante avec le refus d’élargir la Communauté, la « politique de la chaise vide » et le compromis de Luxembourg. Ce qui apparaît vraiment comme une grande première, c’est le référendum négatif qui, lui, n’a pratiquement aucun précédent comparable dans notre histoire politique nationale.
On pourrait certes rétorquer, pour minimiser l’événement, que cela s’est déjà produit dans le passé, d’abord en mai 1946, avec le refus du projet de constitution socialo-communiste, puis à nouveau en avril 1969, lorsque les Français rejetèrent la révision constitutionnelle relative au Sénat et à la régionalisation. Mais il s’agissait en réalité de cas de figure singuliers, très différents de ce qui s’est passé dimanche 29 mai 2005. En 1946, le projet de constitution, clairement marxiste et virtuellement liberticide, avait été combattu avec violence par le général De Gaulle, encore tout auréolé de sa gloire de libérateur de la Patrie, mais aussi par l’ensemble des partis modérés, des radicaux aux démocrates chrétiens. En 1969, à l’inverse, De Gaulle, devenu président de la République, proposait aux Français une réforme manifestement et peut-être volontairement impopulaire, comme pour leur forcer la main, en annonçant qu’il démissionnerait en cas de réponse négative. Chantage, suicide, ou les deux à la fois ? Lassés par onze ans de pouvoir sans partage, et suivant les consignes de l’opposition, les électeurs profiteront de l’occasion pour se débarrasser du chef de l’État, comme l’avaient d’ailleurs prévu la plupart des ministres du Général.
Le référendum du 29 mai, lui, n’était pas encombré par ce type de considérations, ou de fantasmes. En l’espèce, il ne s’agissait pas de se débarrasser du chef de l’État – le président Chirac ayant répété, comme avant le référendum de septembre 2000, qu’il ne quitterait pas ses fonctions en cas de désaveu populaire. Aussi ce référendum apparaît-il vraiment comme un cas unique, une grande première historique. Mais une grande première où l’on peut voir à la fois une victoire du principe, et un fort mauvais présage pour ses utilisations futures.
Une victoire du principe ? Contre toute attente en effet, le référendum échappe, de façon éclatante, à la plus classique des accusations formulées contre lui : celle d’être une procédure anti-démocratique, car foncièrement plébiscitaire. Plébiscitaire, conservatrice, voire bonapartiste, dans la mesure où il apparaissait jusque-là comme un moyen sûr et sans risques de contourner la représentation parlementaire en jouant sur la personnalisation du pouvoir et la politique spectacle. En l’occurrence, c’est en étant absolument certains que la réponse serait positive que le Président et le gouvernement avaient décidé d’y recourir : afin de donner un petit supplément d’âme au traité, et de profiter de l’occasion pour se refaire une légitimité élective, celle-ci ayant été fortement malmenée par les régionales de 2004. Les résultats de la consultation nous rappellent à une évidence oubliée : l’appel au peuple n’est jamais sans risque, même lorsque la quasi-totalité des médias, des grands partis et des corps constitués appuient sans réserve la position gouvernementale. Les citoyens auraient-ils cessé de s’en laisser conter ? Seraient-ils devenus adultes en osant enfin transgresser les ordres et répondre par la négative à la question venue d’en haut ?
Dès avant les résultats, certains ont cru pouvoir affirmer que c’était en réalité tout le contraire, puisque les partisans du « non » se prononçaient en fait pour de toutes autres raisons que la constitution européenne, le chômage, la peur de l’avenir, le rejet de la politique intérieure, le discrédit du gouvernement Raffarin. Et qu’ainsi, piégés par les démagogues extrémistes, ils ne répondaient pas véritablement à la question qui leur était posée : pour ou contre le traité. Mais les partisans du « oui » encourent exactement les mêmes reproches : beaucoup d’entre eux avouent s’être prononcés sans avoir lu le texte du traité, pour soutenir le gouvernement, par fidélité partisane ou par réflexe de classe. Et il en va toujours ainsi, pour chaque référendum – en 1958, c’est par crainte du désordre et de la guerre civile que les Français ont plébiscité la Constitution de la Ve République –, et même, au fond, pour toute élection, où l’on choisit des représentants pour des motifs qui ne relèvent pas exclusivement, c’est le moins qu’on puisse dire, du strict calcul rationnel et de la pure intelligence politique. Comme l’a écrit l’un des meilleurs spécialistes français de la question, Jean-Marie Denquin, les critiques qui valent pour le référendum valent aussi, et tout autant, pour la démocratie représentative et les élections ordinaires. On vote toujours pour de mauvaises raisons. Mais si l’on est sincèrement démocrate, et si on l’est de façon conséquente, on ne saurait admettre la légitimité des unes en récusant celle de l’autre, et qualifier d’« accident » de l’histoire la divine surprise du 29 mai. Ceci dit, les réactions amères qui ont suivi l’annonce des résultats nous renseignent assez précisément sur la façon dont nos « élites » conçoivent en réalité la démocratie : à la manière des prêtres de l’ancienne Rome, qui ne voyaient dans leur religion qu’un moyen un peu ridicule d’asseoir leur pouvoir et d’accroître leur fortune.
Mais cette victoire du principe référendaire risque paradoxalement de geler la mise en pratique du référendum.
Une certaine renaissance de cette procédure semblait pourtant s’annoncer à différents niveaux, avec le référendum local institué par la révision de 2003 sur la décentralisation, ou encore avec le référendum obligatoire en cas d’élargissement de l’Union européenne issu de la révision constitutionnelle de mars dernier. Or, la « catastrophe » du 29 risque d’y mettre un point d’arrêt. Le simple spectre d’une défaite possible avait bloqué tout usage de ces mécanismes après la demi réussite du référendum de 1972. L’échec spectaculaire que l’on vient de vivre, alors que le pays légal tout entier s’était mobilisé avec frénésie en faveur du « oui », refroidira probablement pour longtemps les ardeurs référendaires du chef de l’État et de ses successeurs – seuls habilités à déclencher le mécanisme et à s’adresser directement au peuple souverain. Il ne sera d’ailleurs même pas nécessaire pour cela de ressusciter l’accusation de « populisme », naguère très à la mode, mais apparemment neutralisée par les résultats du 29 mai. Il suffira, comme ce fut le cas de 1972 à 1988, de ne pas y avoir recours. Et l’on se retrouvera alors en face d’une nouvelle chimère constitutionnelle : d’un instrument qui, parce qu’il a montré qu’il était désormais efficace, finira peut-être rangé « au musée des antiquités, à côté du rouet et de la hache de bronze ».
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N°16 - Le souverainisme face à la construction européenne
Député français au Parlement européen, directeur du mensuel L’Indépendance
Il n’y a guère qu’un mot qui soit entré récemment dans le vocabulaire politique français, le souverainisme. Il se veut une protestation si globale de la “nouvelle gouvernance” qui se substitue peu à peu au gouvernement classique qu’il est caricaturé à loisir par les grands et petits maîtres de l’opinion. Pourtant, l’actualité ne cesse de confirmer ses prémisses.
Fondements
Ses prémisses, quelles sont-elles ? Au plus simple, le souverainisme n’est autre que la volonté de rétablir la supériorité du souverain, c’est-à-dire du peuple, face aux pouvoirs de fait, féodalités intérieures ou pouvoirs extranationaux. C’est pourquoi il a deux faces indissociables : la souveraineté nationale et la souveraineté populaire déjà théorisées ensemble par Jean Bodin à la fin du XVIe siècle.
Pour Bodin, le souverainisme est le principe de gouvernement qui affirme le primat du pouvoir légitime sur l’ensemble des pouvoirs illégitimes. Pour aujourd’hui ceux-ci sont aussi bien les féodalités économiques, financières, médiatiques, bureaucratiques, les potentats locaux, les appareils syndicaux, de partis, que des pouvoirs extranationaux, les instances européennes, l’Organisation Mondiale du Commerce, l’OTAN... Il ne s’agit pas, évidemment, de refuser les coopérations ponctuelles et révocables avec ces instances supranationales, ni de nier l’existence de tout corps intermédiaire qui, si leur rôle est indispensable pour l’organisation des sociétés, n’en doivent pas moins rester soumis à une instance supérieure, l’État. On pourrait dire en somme que, invoquant les fondamentaux les plus classiques de la politique française (classiques mais hélas perdus de vue par la science politique contemporaine...), la Souveraineté et la Légitimité, le souverainisme a pour objet les conditions de l’autorité légitime dans les sociétés modernes.
Il n’y a pas de jour qui illustre sa disqualification. La plupart des décisions qui concernent nos vies émanent de la Commission de Bruxelles, de l’OMC, de la Banque de Francfort et de multiples organisations souvent dites internationales qui semblent les nouveaux dépositaires d’une souveraineté privée de lien avec une quelconque légitimité démocratique. S’il est si difficile de prévenir les marées noires par exemple, c’est que toute décision sur la double coque ou l’âge des navires, non seulement échappe aux États mais aussi au Conseil des ministres européen, la réglementation dans ce domaine dépendant de l’Organisation Maritime Internationale (OMI), dans laquelle siègent, à proportion des pavillons de complaisance qu’ils accordent, des États ainsi soumis aux armateurs.
À vau l’eau
Le pire est que l’État lui-même est miné de l’intérieur. L’exemple fut donné aussi bien par les gouvernements dits de “gauche” que ceux dits de “droite”. Lorsque le ministre socialiste Christian Sauter constata que deux directions générales de son ministère, celle des Impôts et celle du Trésor, avaient à peu près les mêmes compétences et qu’il entreprit de les fondre, que croit-on qu’il advint ? Les syndicats se mobilisèrent et le ministre dut démissionner. Le ministère de l’Éducation nationale fourmille d’exemple de réformes impossibles : aucun ministre ne parvient davantage à réformer quoi que ce soit dans l’université française qu’à diminuer le nombre de surveillants dans les collèges à proportion de la diminution des scolarisés. La simple déconcentration de la gestion des personnels ouvriers et de service provoqua grèves et manifestations : aussitôt le ministre recula. Il en va ainsi en presque tout domaine : ce que l’on appelle par habitude le pouvoir n’a plus le pouvoir, le roi est nu et, par ricochet, le jeu démocratique devient une partie de football sans ballon...
Bien entendu, c’est dans le cadre du débat européen, sujet sans doute le plus grave auquel la France est aujourd’hui confrontée, que la critique des souverainistes se porte par prédilection.
On sait que l’État national est lentement diminué par des pouvoirs dont les normes sont supérieures aux siennes, renversement proprement historique du principe de souveraineté encore proclamé dans la Constitution. Faut-il rappeler que nos gouvernements sont dans presque tout domaine menacés d’être traînés devant des tribunaux européens, lesquels, on le sait, leur donnent presque toujours tort ? Certes, certains des domaines de l’État échappent aux carcans supranationaux, mais c’est mal connaître les ressorts du pouvoir que de s’imaginer qu’un gouvernement auquel est interdite toute autonomie dans les grandes affaires puisse avoir tant soit peu d’autorité dans les petites. Quand la légitimité s’est trop érodée, quoi que fasse, dise ou tente un gouvernement, il ne dispose plus d’une autorité suffisante pour assurer la mobilisation nationale et son impuissance de plus en plus affichée le délégitime à mesure. Un citoyen n’obéit que s’il reconnaît au pouvoir une suffisante souveraineté, un accès aux grandes affaires du monde...
Ce fut tout l’enjeu du référendum sur la “Constitution” européenne qui dépassa de beaucoup d’ailleurs la seule question de l’Europe. Si le souverainisme désigne la possibilité “qu’il y ait de la politique”, c’est-à-dire de la Volonté générale, du Bien commun, une raison organisatrice dans l’immense chaos de la mondialisation et de la marchandisation du monde, alors c’est bien à lui qu’est désormais attaché tout ce que nous pouvons encore nommer la République.
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N°16 - Au revoir
La scène est restée gravée dans toutes les mémoires : Valéry Giscard d’Estaing s’adresse aux Français qui, quelques jours auparavant, le 10 mai 1981, l’ont remercié. L’ancien président de la République achève son message par un solennel et pathétique « au revoir ». Puis, lentement, il se lève et quitte son bureau laissant, du moins le croit-il, un grand vide symbolisé par cette chaise sur laquelle se fixe la caméra.
Dimanche 29 mai 2005, le président de la Convention était absent des plateaux. Dommage, car l’on aurait bien aimé voir le visage de l’Immortel à l’annonce des résultats du référendum. Que restait-il de l’arrogance affichée au Bundesrat le vendredi précédant la consultation ? Lui qui, sûr de son fait, prétendait que le oui à « sa » Constitution l’emporterait avec 53% des suffrages, quelle tête faisait-il en apprenant que le peuple français venait une nouvelle fois de lui signifier son congé ?
À dire vrai, on n’osait pas vraiment y croire. Pas trop tôt du moins. Ne surtout pas précipiter les choses. Ne pas vendre la peau de la Constitution européenne avant de l’avoir tuée. Pourtant, on sentait bien que quelque chose se passait sur le terrain, que le non creusait son sillon, que cette fois-ci la victoire ne pouvait pas nous échapper. Mais toujours cette peur, ce temps qui n’en finit pas de s’écouler... Tels les spectateurs d’un match de football qui regardent fébrilement leur montre en espérant que l’avantage de leur équipe ne sera pas anéanti dans les toutes dernières minutes de la partie, nous avions tous les yeux fixés sur le 29 mai, à l’affût du dernier sondage indiquant un retournement de tendance, redoutant l’événement extérieur – le coup de poker d’un Pouvoir aux abois – de nature à influencer les indécis. Personne n’a oublié l’assaut lancé sur la grotte d’Ouvéa entre les deux tours de la présidentielle de 1988, l’intervention chirurgicale subie par François Mitterrand durant la campagne référendaire de Maastricht ou, plus récemment, l’arrestation d’Yvan Colonna quelques heures avant le référendum sur le statut de la Corse ? Mais Dieu merci, hormis l’indécente mise en scène autour de la « grosse fatigue » du chef de l’UMP, on nous épargna ces pratiques aussi minables que contre-productives. Et le Non l’emporta ! Et de quelle façon ! Une participation record (70% des électeurs inscrits !) pour un score sans appel : près de 55 % des suffrages exprimés en faveur du Non.
Le Plan B de Bruxelles
Le traité établissant une Constitution pour l’Europe a donc rejoint celui instituant une Communauté Européenne de Défense, texte rejeté en 1954 par l’Assemblée nationale à une époque où l’on trouvait encore des parlementaires animés de convictions politiques, dans les poussiéreuses archives de l’Union européenne. À Bruxelles, on tente cependant de faire comme si rien ne s’était produit. Inébranlable, la technostructure fédéraliste veut poursuivre le processus de ratification de la Constitution européenne afin (c’est l’objectif recherché) d’isoler la France pour malgré tout lui imposer, dans quelque temps, ce traité. C’est le plan B des européistes : contourner l’expression de la volonté populaire en marginalisant notre pays puis, in fine, en le plaçant « devant ses responsabilités » à l’occasion, par exemple, d’un nouveau vote, comme le suggérait Valéry Giscard d’Estaing à la veille du 29 mai. C’est « la stratégie de la fuite en avant qui vise à dédramatiser les non en les noyant dans la masse (…) », afin, « en bout de course », de « stigmatiser les bons et les mauvais élèves de l’Europe, ce qui risque de laisser la France au fond de la classe ».
On le voit, le combat n’est évidemment pas fini : non seulement les nationaux vont être appelés à se rassembler et à se battre pour déjouer les manœuvres de la Commission, pour faire en sorte que le Non l’emporte partout ailleurs où des consultations populaires seront organisées, mais la France va devoir immédiatement exiger que sa parole soit entendue et respectée par tous. Et de ce point de vue, notre pays aurait bien besoin d’un chef qui, d’une part, rappelle clairement que, quoi qu’il arrive maintenant, le traité ne pourra pas entrer en vigueur tel quel et, d’autre part, qu’il ne saurait être question d’accepter des aménagements techniques qui, en réalité, consisteraient à mettre discrètement en œuvre les dispositions les plus litigieuses du défunt traité.
La Constitution européenne est-elle la seule victime du référendum ? Pas tout à fait. Celui-ci a aussi causé de très sérieux dégâts au cœur de nos propres institutions. Ce n’est bien sûr pas le Non qui en est la cause ; celui-ci résonne au contraire comme un signe d’espoir, il montre que notre encéphalogramme institutionnel n’est pas totalement plat et que, si le rythme cardiaque de la Ve République est dramatiquement faible, l’espérance n’a pas totalement disparu. Pronostic vital réservé, pourrait-on dire pour résumer la situation. Très réservé même, tant il est vrai que la violence des coups portés par les partisans du Oui aux principes fondamentaux de la Ve République a provoqué de terribles lésions, aux conséquences sans doute irréversibles.
Le référendum contesté
Ainsi nous avons sans doute vécu dimanche 29 mai notre dernier référendum « européen ». En public, chacun salue volontiers l’ampleur et la rigueur du débat démocratique autour de la Constitution européenne (débat qui n’aurait évidemment jamais vu le jour sans consultation populaire) mais, en coulisse, l’enthousiasme des élites est vite apparu bien plus mesuré.
Combien de fois a-t-on entendu nos brillants représentants s’exclamer – en off, bien sûr – « quelle connerie ce référendum » ! « Chirac serait passé par le Parlement, l’affaire aurait était pliée en deux jours » ! D’autres, qui ne font pas profession de solliciter le suffrage des électeurs, ont d’ailleurs éprouvé moins de complexes pour dire tout le mal qu’ils pensaient du choix de la ratification par la voie référendaire. Chez les « politiques », c’est le cas, notamment, de Simone Veil qui, en campagne pour le Oui (bien que membre du Conseil constitutionnel ?), affirmera à plusieurs reprises « regretter le choix du référendum sur un sujet aussi compliqué ». Et que dire de la « boutade » de Valéry Giscard d’Estaing pour qui « c’est une bonne idée d’avoir choisi le référendum, à condition que la réponse soit oui » ?
C’est toutefois chez les observateurs que la remise en cause de la démocratie directe a été la plus franche. Pour Jérôme Jaffré, « l’argument béton en faveur du choix du référendum est qu’en démocratie on ne saurait reprocher au premier responsable politique de faire appel à la décision du peuple. On pourrait cependant, sur un tel dossier, discuter des mérites comparés de la démocratie directe et de la démocratie représentative ». La suggestion est assez claire : la Constitution européenne était un sujet évidemment trop complexe pour la soumettre au peuple. Un sondage sinon rien, pour Jérôme Jaffré…
Dehors les gueux et les ignares ! À bas les Bidochons ! Voilà, en substance, ce qu’écrira pour sa part Jean-Marie Colombani dans l’un de ses consternants éditoriaux dont il partage manifestement le secret avec notre ami Alain Duhamel. Après son « Nous sommes tous des Américains » lancé au lendemain du 11 septembre 2001, et alors que le Oui s’effondrait aussi rapidement que les Tours jumelles, le directeur du Monde se fendait d’un « Tous Européens », article qui débutait ainsi : « En France, l’élémentaire prudence parlementaire, née de la méfiance que tout républicain devrait nourrir à l’endroit du référendum (...), a été écartée au profit du risque maximum : celui de la simplification, alors qu’il s’agit de se prononcer sur un édifice complexe et qui, par nature, résulte d’un compromis ».
Texte trop technique. Français trop stupides. Un troisième et dernier argument a aussi été avancé : l’efficacité. Jean-Dominique Guiliani, Président de la Fondation Robert Schuman, l’énoncera magistralement : « toutes les formations politiques ont appelé à soumettre à référendum le projet de traité constitutionnel. Elles ont exercé un vrai chantage sur le président de la République. On aurait pu faire preuve de plus de discernement (...) jusqu’à preuve du contraire, le Parlement aurait très bien pu examiner la Constitution européenne. Il l’aurait vraisemblablement ratifiée à plus de 80 % ». On reconnaît le tropisme du technocrate bruxellois. Pourquoi, diable, consulter le peuple lorsque l’on peut obtenir à coup sûr le résultat escompté en évitant les urnes ? Et de grâce, épargnez-nous, s’il vous plaît, les foutaises sur l’esprit de la Ve ou la réduction du déficit démocratique entre l’Europe et le peuple ! L’important c’était la ratification de ce traité, et rien d’autre.
Observons néanmoins que si la montée du Non a le plus souvent révélé un profond dégoût pour la démocratie directe, elle a parfois réveillé les appétits de certains. Après François Bayrou et le Président du Conseil de l’Union en exercice, Jean-Claude Junker, c’est, par exemple, VGE qui se prononcera pour l’organisation d’un nouveau référendum – sur un texte parfaitement identique – dans l’hypothèse… d’un rejet du traité le 29 mai ! Au détour de cette prise de position stupéfiante, ce n’est plus uniquement le référendum que les Européistes ont tenté d’enterrer vivant, c’est aussi le principe même du libre exercice du suffrage !
La démocratie manipulée
En termes de manipulation du vote, rien, absolument rien, ne nous aura été épargné. Dissimulation des vrais enjeux avec la mise à l’écart provisoire de la proposition de directive Bolkenstein ou le débat interdit sur l’adhésion de la Turquie, achat massif des votes par le Gouvernement de Jean-Pierre Raffarin (au total la facture du Oui s’élève à plus de 400 millions d’euros !), appel à l’abstention lancé par le Premier ministre (!) aux partisans du non (« un non qui s’abstient c’est un bon non »), intimidation et chantage constamment exercés sur les électeurs par ce même Premier ministre qui promit une crise économique si le non devait l’emporter, humiliation et culpabilisation orchestrées par le chef de l’Etat, pour lequel « on ne peut pas dire je suis européen et je vote non ; ce n’est pas possible, ce n’est pas convenable », et enfin, naturellement, la diabolisation du vote Non. Et sur ce registre, force est de reconnaître que l’on a encore franchi un nouveau palier dans l’abjection…
Max Gallo avait prévenu : « le non à cette Immaculée Conception, à cette Constitution, ce sera le chaos, le néant, la fin de l’espérance. Non pas un échec pour les élites aveugles, mais la mort de l’Europe (...) D’un côté le Bien, de l’autre le Mal. Le oui c’est l’intelligence, le non c’est la bêtise, non pas l’expression du désir d’une autre Europe mais la nostalgie du chauvinisme, du totalitarisme et toujours la rancœur d’une ambition rancie et déçue ». La stratégie était simple : elle consistait à « présenter le oui à la Constitution européenne non comme une option, tout en expliquant que c’était la plus sage, mais comme la réponse obligée, officielle, la seule correcte, des gens bien, convenables, normalisés, et que seuls les barbares et les imbéciles pouvaient s’en exonérer ».
Tous les coups ont donc été permis, notamment les plus pervers. Parmi ceux-ci, on retiendra l’« appel » crapuleux de 11 intellectuels allemands venus tancer les électeurs français, texte publié dans les colonnes du Pariser Zeitung : « c’est avec inquiétude que nous observons le renforcement du non populiste à la Constitution européenne. La majorité des Français veut-elle se terrer dans le bunker commun aux nationalistes de droite et aux nationalistes de gauche ? Ce serait la capitulation de la raison, que les Français eux-mêmes ne pourraient pas se pardonner. C’est pour cela que nous vous demandons de vous opposer avec passion à ce que la France, la patrie classique des Lumières, trahisse le progrès (...) Nous le devons aux millions et millions de victimes de nos guerres insensées et de nos dictatures criminelles ».
La démagogie n’est pas seulement française.
Le ton ainsi donné, la Terreur ne reculera plus devant rien. Surtout pas devant le « péril fasciste » qu’incarne encore et toujours un Front national décidément bien utile au Système : si la formation de Jean-Marie Le Pen s’est (très modestement) engagée pour le Non, c’est bien la « preuve » irréfragable que ce dernier était foncièrement mauvais et que sa victoire pouvait déclencher un cataclysme sans précédent. Autrement dit, Le Pen à la rescousse du Oui ! « Pour sauver le oui, nous expliquerons qu’une victoire du non serait un nouveau 21 avril », résumait clairement François Hollande. Et Michel Noblecourt d’ajouter qu’un « seul parti sera à l’abri de la crise engendrée par un non auquel il aura fortement contribué : le Front national ».
On accordera cependant la palme de l’ignominie au directeur de ce grand quotidien du soir qui, il faut l’avouer, s’est particulièrement singularisé dès lors qu’il s’est agi de dénigrer les adversaires du traité. Lisons, rien que pour le plaisir, un extrait du dernier édito du sieur Colombani quelques jours avant le vote : la gauche du Non « a gagné la bataille médiatique en accréditant l’idée que le non est de gauche, quand toute l’Europe progressiste et syndicale vote oui. Qu’on le veuille ou non, elle légitime ainsi un populisme de gauche : elle s’est en effet ralliée à l’idée droitière et xénophobe selon laquelle l’abolition des frontières entraîne des conséquences sociales indésirables que l’on pourrait éviter par un repli sur l’État-nation (…) l’idéologie qui porte le non (…) est bien davantage souverainiste que de gauche. Au reste, pour le chef de file du non à gauche, Laurent Fabius, cette évolution n’est guère surprenante : il était logique et cohérent qu’un jour ou l’autre l’homme qui s’était distingué en assurant que Le Pen posait « les bonnes questions » finisse par donner sur un sujet décisif la même réponse que Le Pen ».
Qui aurait imaginé un seul instant que le recours au référendum et son corollaire, la libre expression des choix politiques, conduiraient un jour à de tels excès ? À l’évidence, la culture démocratique régresse à mesure que les institutions de la Ve République poursuivent leur délitement…
La République décapitée
Le statut du chef de l’État portera aussi longtemps les séquelles du 29 mai. On le savait depuis 1997 mais nous en avons ici une nouvelle confirmation, « le principe gaulliste de la responsabilité politique après un appel au peuple perdu » est définitivement abandonné. Cette situation va-t-elle dans le sens d’une démocratie apaisée – c’est-à-dire ayant rompu avec les fameuses « dérives plébiscitaires » des débuts de la République gaullienne ? Assurément non.
Une seule condition pouvait légitimer le maintien de Jacques Chirac à l’Élysée, et ce quelle que soit l’issue au soir du 29 mai : sa neutralité dans la campagne. Le chef de l’État pouvait légitimement se cantonner à sa mission constitutionnelle d’arbitre, soumettre la loi autorisant la ratification du traité à la procédure référendaire, puis demeurer au-dessus du débat. Dans ce cas, et uniquement dans ce cas, il n’aurait jamais été personnellement concerné par le résultat. Mais ce ne fut pas le choix de Jacques Chirac qui, à l’inverse, occupera constamment le devant de la scène du oui, tout en refusant d’en assurer les conséquences ! Le président reste attaché à son idée d’une démocratie moderne si brillamment exposée lors du précédent référendum sur le quinquennat : « nous posons une question aux Français, ils y répondent. Ils répondent oui, c’est bien. Ils répondent non : c’est très bien ».
Cette situation d’irresponsabilité permanente est d’autant plus choquante qu’elle s’accompagne maintenant d’une stupéfiante démission de Jacques Chirac sur la scène internationale. Au lieu de ménager l’avenir afin d’être en position de force au lendemain du référendum, et ce quel qu’en soit le résultat, le président de la République, garant de l’intérêt national et du rang de la France dans le monde, s’est mystérieusement acharné à répéter que, si le non l’emportait, la France n’aurait plus les moyens politiques d’occuper la place éminente qui a toujours été la sienne dans la construction européenne. Bref, ne tenant aucun compte de la nécessité de se ménager certaines marges de manœuvre, le chef de l’État, au diapason de son ministre des Affaires étrangères, n’a cessé de savonner la planche sur laquelle il risquait fort de se retrouver le 30 mai au matin. C’est tout simplement ahurissant. Comme l’écrivait Marie-France Garaud dans un rappel à l’ordre sans concession : « si le non l’emporte, puisque rien ne peut se faire sans la France, nous garderons la main. Sauf évidemment si nos responsables politiques continuent d’étaler leur impuissance dans un chantage à la peur qui les déconsidère. Renoncer à défendre la volonté de son peuple à la seule évocation d’un futur combat, quel aveu d’échec. En fait ce sont eux qui ont peur. Eh bien, s’ils jugent trop lourdes pour leurs épaules les charges que le peuple leur a confiées, qu’ils les quittent ».
Même s’il n’est pas sûr que ce soit toujours pour les bonnes raisons (ainsi, on ne peut que déplorer l’absence totale du débat sur le fédéralisme), les Français ont finalement liquidé le projet de Constitution européenne. Nul ne s’en plaindra. Reste maintenant à organiser l’avenir. Chacun le sent : le courant national a plus que jamais besoin d’une grande force politique pour contrer les tentatives des fédéralistes visant à ressusciter le traité et restaurer, après la prochaine élection présidentielle, les principes fondateurs de la Ve République, principes dont seul le respect scrupuleux est à même de garantir la souveraineté de la France.
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N°16 - Le canard déchaîné
Cousin d’Amérique ou frère de sang, L’idiot international interpelle tous ceux qui aujourd’hui ferraillent contre l’arrogance des puissants et le conformisme intellectuel. À l’occasion de la parution d’une anthologie (Cf. encart), nous avons rencontré deux de ses meilleurs duellistes. Ancien responsable du Collectif communiste des travailleurs des médias, rédacteur en chef de L’idiot, Marc Cohen, qui « a mis du temps a tué l’homme de gauche qui était en lui », traque à présent la bien-pensance au coté du groupe d’intervention culturelle Jalons et de la Fondation du 2 mars*. Écrivain de grand talent**, Gabriel Matzneff s’est aussi imposé depuis l’aventure de La Nation française comme un redoutable polémiste. Agitateur et pamphlétaire, tous deux incarnent la richesse d’un journal qui bouscula l’air de son temps.
Comment s’est passée votre rencontre avec L’idiot international ?
Gabriel Matzneff : Je suis, parmi les collaborateurs de L’idiot, un de ceux qui ont connu Jean-Edern Hallier le plus tôt puisque j’ai fait sa connaissance vers la fin de la guerre d’Algérie en 1961. C’était au cours d’une permission, alors que j’étais encore militaire. Jean Edern travaillait déjà au Seuil pour Tel quel. On avait exactement le même âge : Philippe Sollers, lui et moi, nous sommes nés dans un mouchoir de poche en 1936. Avant L’idiot, j’avais été chroniqueur à Combat, puis au Monde, toujours en tant que collaborateur extérieur. Ce qui m’importait le plus c’était écrire mes romans et rester libre. J’ai donc toujours été épaté par Dominique de Roux ou Jean-Edern qui étaient, eux, très engagés dans la vie littéraire, journalistique, sociale. Personnellement, je n’ai jamais voulu être coincé dans un organisme ou dans une rédaction. Je voulais écrire, et pour cela je devais rester un électron libre. Ma collaboration à L’idiot est probablement due au hasard de l’amitié. Sans doute après un dîner, Jean-Edern m’a t-il fait remarquer que je n’avais encore rien donné à son journal ! Je suis un paresseux, et il y a des choses beaucoup plus agréables que d’écrire des articles, et même des livres. Je n’écrivais donc que lorsque j’étais payé, et c’était spasmodiquement.
Marc Cohen : Sur l’argent, Jean-Edern avait une réputation assez calamiteuse car il plantait volontiers ses créanciers. En revanche, dans tout ce que j’ai pu en voir et en vivre, il a toujours été réglo avec ses proches. Quand il y avait de l’argent, tout le monde en profitait. Bon, parfois de façon un peu caricaturale, lorsqu'il jetait en l’air des billets – de 500 francs, cela va de soit – en espérant que nous allions nous battre pour les ramasser. Très respectueux du travail, il payait bien, mieux en tout cas que les journaux installés.
GM : Je n’ai pas donné beaucoup de textes à L’idiot, une quinzaine, et j’en suis très fier. Ils sont parmi les meilleurs que j’aie écrits dans la presse. Pour des raisons qui touchaient à cette atmosphère si particulière où chacun donnait le meilleur de son talent, et surtout à l’incroyable liberté qui y régnait, au fait qu’on savait qu’aucun article ne serait censuré, qu’aucune virgule ne serait ôtée.
MC : C’est quand même le seul journal francophone où Gabriel pouvait écrire Michel Gorbatcheff (et non, comme tout le monde, Mikhaïl Gorbatchev !) sans être censuré par un correcteur trotskyste. Cela n’aurait sûrement pas été possible au Monde.
GM : Oh, sûrement pas. Au Monde, une de mes chroniques sur Schopenhauer et Nietzsche intitulée « Arthur et Frédéric » a été transformée en « Arthur et Friedrich ».
MC : Ce qui m’a fait venir à L’idiot c’est la lecture de Gabriel Matzneff, de Marc-Edouard Nabe, de Patrick Besson, de Benoît Duteurtre. Ce n’est pas du tout le côté Canard enchaîné. Pour moi la référence, le journal qu’il fallait faire c’était le New Yorker, c’est-à-dire un journal chic, décadent, décalé, intello, brillant. J’ai d’ailleurs réussi, lorsque j’étais rédacteur en chef, à caser une ou deux traductions d’articles du New Yorker. Je pense que nous n’en étions pas loin, il nous a seulement manqué des moyens. J’adorais l’idée de Jean-Edern de faire parler de l’actualité par les écrivains. Je garde en mémoire pour la vie « La Forge », un reportage de Marc-Edouard Nabe dans l’usine Peugeot en grève. Cela n’a jamais été refait ! Le reste, à commencer par ce que j’ai écrit, c’était peanuts. Je me rappelle avoir fait une double page sur les magouilles de l’édition. J’ai pris beaucoup de plaisir à réaliser cette enquête et aujourd’hui, je serais content de la relire, mais soyons clair ce n’est pas ça qui m’aurait fait acheter ce journal.
C’est pourtant aux scandales que L’idiot doit une bonne part de sa réputation sulfureuse.
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