vendredi, 23 septembre 2005
N°17 - Sommaire "Qu'est-ce qu'un antimoderne ?"
Actualité
Ils se lèvent tous pour Danone, par Jean-Baptiste Barthélémy
La réforme institutionnelle, la vraie, par Patrick Longuet
Le Monde comme il ne va pas
La solitude des médecins ruraux, par Madeleine de Maneville
Société
Mauvais genre, par Alain Raison
Place royale
Je suis royaliste, mais je me soigne, par Michel Michel
Dossier : Qu’est-ce qu’un antimoderne ?
Moderne ? Post-moderne ? Anté-moderne ou antimoderne ? Décidément, on se ne sortira pas de cette interrogation fondamentale, à moins de s’entendre sur les mots et les définitions. C’est ce que refuse Antoine Compagnon dans un récent livre célébré par l’intelligentsia, mais c’est ce que l’on doit s’efforcer de faire, en renouant avec des réflexions classiques ou en retrouvant des chemins oubliés.
Fausses pistes, par E. Marsala
Jacques Maritain, doctrinaire de l’antimodernisme, par Frédéric Guillaud
Pourquoi Kundera récidive ? par l’abbé Guillaume de Tanoüarn
Môssieur réac, par Nadar
Entretien inédit avec Philippe Muray
Maistre sans paradoxe, par Antoine Foncin
Nos humanités
Plotin, par Lucien Jerphagnon
BD
La métamorphose des super héros, par Hector Nissac
Dossier : La critique littéraire a-t-elle un avenir ?
Apprendre à lire, par Antoine Clapas
Albert Thibaudet, par Alain Lanavère
Presse et critique, par Thomas Mercier
Métacritiques, petite histoire en coulisse, par Eric Hubert
Lectures critiques
Antoine Clapas, Jean Desfontaines, C. Equilbecq, Antoine Foncin, Emmanuel Fontan,
David Foubert, Alain Lanavère, E. Marsala, Thomas Mercier, Louis Monier, Charles Naudé.
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N°17 - Editorial "Qu'est-ce qu'un antimoderne ?"
D’un côté, leurs bons maîtres songent sérieusement à les punir pour leur impardonnable bévue. Dans un article écrit au lendemain du référendum sur la constitution européenne dans la prestigieuse Revue du droit public, le professeur Jacques Robert, ancien membre du Conseil constitutionnel, soulignait ainsi le « coup très rude » porté à l’institution référendaire par ces (scandaleux) résultats : « Sans risquer de se tromper beaucoup, ajoutait-il, d’aucuns affirment, non sans arguments, que le référendum est mort, en France, le 29 mai 2005 ».
Mais alors que l’on envisage d’enterrer le seul moyen laissé aux Français de secouer le joug des médias, des partis et du pays légal, et ce, précisément parce qu’ils ont osé le faire, on recommence aussi à parler des présidentielles. Car il ne faudrait pas qu’il prenne aux électeurs le désir saugrenu d’en faire un lieu de libre parole, un moyen de protester un peu vigoureusement, un substitut périodique au référendum. C’est pourquoi, à droite comme à gauche, on songe à resserrer le cadre.
Côté socialiste, Montebourg-le-tonitruant, après avoir longtemps plaidé pour l’abolition de l’élection présidentielle, jugée antidémocratique, propose désormais, dans un libelle paru en septembre, de la vider de son venin en transformant le chef de l’État en potiche décorative. Les Français voteront, mais pour du beurre. Côté UMP, le rêve est assez différent : pas question de castrer le président ; ce qu’il faut, c’est agir en amont, et exiger des candidats, non plus 200 parrainages, comme avant Giscard, non plus 500, comme aujourd’hui, mais 1000 ou 2000, ce qui éliminerait d’emblée les « extrémistes », ceux qui ont des électeurs, mais pas de réseaux, et qui grâce à cela n’auraient plus d’électeurs, puisqu’ils ne pourraient pas se présenter. Des deux côtés, on joue gagnant, suivant la même logique que celle qui recommande l’abolition du référendum : principe de précaution, réduction des risques ; et comme on ne peut pas supprimer le vote (ce serait mal), on songe aux moyens de ne plus distribuer à l’électeur que deux bulletins – en attendant de ne lui en donner qu’un seul, ce qui permettrait de renverser le schéma de Rousseau, et de le faire voter en permanence. On appelle cela la démocratie continue.
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N°17 - La réforme institutionnelle, la vraie !
La VIe République : chaque secousse électorale ramène inexorablement le thème de la réforme institutionnelle dans le débat national.
Alternance à répétition, abstention, vote de plus en plus massif en faveur des formations anti-système et, facteur plus conjoncturel, affaiblissement politique de l’actuel chef de l’État suite à la cuisante défaite référendaire : pour bien des observateurs (et des acteurs) de notre vie politique, les symptômes de la fracture civique entre la « France d’en haut » et la « France d’en bas » indiquent que nos institutions se meurent lentement, à tout le moins qu’elles entrent dans la phase terminale de leur agonie. Et qu’il vaudrait mieux en finir rapidement…
Retour au régime parlementaire ou passage au régime présidentiel, dans cette querelle des « Anciens et des Modernes » les opinions divergent. Cependant, le constat chez les partisans d’une profonde réforme institutionnelle (laquelle pourrait aboutir, selon certains, à l’adoption d’une nouvelle Constitution) est dépourvu d’ambiguïté : le modèle constitutionnel français qui combine la responsabilité (à ce point encadrée qu’elle en est devenue hypothétique) du Gouvernement devant la chambre basse et l’élection au suffrage universel direct du président de la République serait intrinsèquement pervers. Non seulement cet hybride réduirait le rôle du Parlement à sa plus simple expression mais, dans le même temps, il offrirait au chef de l’État une totale irresponsabilité, tant pénale que politique.
De là viendrait justement cette prise de distance des citoyens à l’égard de la politique : d’une part, en privant le Parlement de l’essentiel de ses compétences, on aurait finalement tué le débat public et contradictoire ; d’autre part, le fait de concentrer tant de pouvoirs entre les mains d’un homme intouchable durant l’exercice de ses fonctions irait à l’encontre des principes les plus élémentaires de la « saine » gouvernance, et ferait souffler un « vent mauvais » sur l’ensemble de la classe politique.
40 ans, ça suffit
Que le fonctionnement actuel de nos institutions ne soit pas des plus satisfaisants, nul ne saurait le contester. Est-ce néanmoins une raison suffisante pour s’en prendre à nouveau au fondement même de notre République, à savoir la fonction présidentielle ? Ne pourrait-on pas envisager d’autres mesures pour réconcilier les Français et la politique, et ce sans nécessairement toucher encore et toujours à l’architecture institutionnelle de la Ve République déjà sérieusement mise à mal depuis plus de vingt ans ? D’ailleurs le procès habituellement intenté à la Ve République est-il vraiment pertinent ? La crise de régime que nous connaissons n’est-elle pas d’abord la conséquence à la fois d’un abus de modifications constitutionnelles (ex : le quinquennat) et d’une pratique institutionnelle (on pense en particulier à la cohabitation qui enterre le principe de la responsabilité politique du chef de l’État) radicalement contraires à l’esprit de la Ve République ? Et si la solution n’était pas dans une énième révision prétendument novatrice – quelle que soit son ampleur – mais résidait, finalement et surtout, dans le retour à la lecture première, gaullienne, et aux grands équilibres de la Ve République des origines ?
Depuis le 29 mai 2005, la réflexion sur la crise de notre système politique se cristallise autour de la durée du mandat présidentiel. Ainsi nous explique-t-on que « la longévité à l’Élysée de François Mitterrand et celle Jacques Chirac, provoquant dans les deux cas “dix ans, ça suffit”, a (aussi) contribué à mettre sur la sellette le monarque républicain ». La thèse est claire : si le Non à la Constitution européenne l’a emporté le 29 mai, c’est, en partie, parce que des Français voulaient signifier leur mécontentement à l’égard d’une présidence chiraquienne jugée trop longue (et peu féconde ?).
Cette proposition est très certainement fondée. Pour autant, bien plus que la durée du mandat présidentiel – trop court à notre avis puisque la fonction présidentielle appelle, par principe, une action s’inscrivant dans la continuité –, c’est davantage dans l’exceptionnelle longévité de la carrière de Jacques Chirac que réside le vrai problème. En d’autres termes, même s’ils ne laisseront assurément pas un souvenir impérissable dans l’histoire nationale, les dix ans de Jacques Chirac à l’Élysée comptent bien moins dans la disgrâce qui le frappe que ses quarante longues années de vie publique.
En effet, celles-ci mettent en exergue l’une des originalités les plus marquantes – et les plus déplorables – de notre vie politique : l’inamovibilité de nos élus. Si dans la grande majorité des démocraties occidentales la défaite à une consultation électorale majeure annonce le retrait définitif des responsables de l’échec, en France, c’est au contraire dans l’accumulation des revers électoraux que se forgent les grands destins… Jacques Chirac, comme avant lui François Mitterrand ou Valéry Giscard d’Estaing, n’est que le produit d’un système politique marqué par la durée record des « carrières » politiques. Sous ce rapport, l’exercice successif de deux mandats présidentiels n’est rien dès lors qu’on le rapporte au nombre d’années de mandats que totalisent l’immense majorité des élus de la république que sont les maires, les conseillers généraux, les conseillers régionaux, les députés ou les sénateurs.
C’est précisément ce point qu’il faut examiner (et traiter) en priorité si l’on veut saisir la raison pour laquelle de plus en plus d’électeurs refusent désormais de cautionner le fonctionnement d’une mécanique qu’ils savent verrouillée, et donc sclérosée. En effet, conséquence directe de cette triste exception française, le pouvoir – du moins le peu qui s’exerce encore au niveau national – est confisqué par une caste totalement hermétique au renouvellement : les responsabilités au sein des partis politiques, les fonctions et les mandats électifs sont devenus la propriété privée d’une élite, des charges que l’on se transmet, au sein de petites baronnies, entre gens sinon du même bord politique, du moins du même monde. L’éloignement des Français vis-à-vis de l’espace politique considéré comme légitime, éloignement dont Corentin Sellin se faisait admirablement le porte-parole dans un grand quotidien du soir, est dès lors tout à fait normal dans la mesure où, détournée de son cours naturel par une oligarchie de gérontocrates, la démocratie française trahit systématiquement les principes sur lesquels elle est censée reposer. « Parmi les sans-grade, résume parfaitement Martin Hirsch, le sentiment prévaut que rien ne change, que les mêmes erreurs sont commises par les élites, où l’aveuglement règne. Ils s’étonnent de ce mélange de réflexe suicidaire et d’immortalité qui fait penser aux séries de science-fiction : quoi qu’il arrive, on les retrouve toujours. C’est d’ailleurs l’un des paradoxes de la situation politique française, bien connu mais mal analysé : nous sommes le pays dans lequel chaque élection depuis vingt ans aboutit à la défaite de ceux qui sont en place, mais où la classe politique se renouvelle le moins. Nous cumulons les inconvénients de l’instabilité avec ceux de la sclérose ».
Trois réformes
Il est exact que des mesures destinées à oxygéner notre système politique ont été adoptées – comme cette loi « inique » sur la parité entre hommes et femmes ou celle sur la très timide limitation du cumul des mandats –, mais se garde bien de procéder aux trois réformes qui, seules, pourraient bouleverser l’ordre des choses.
La première concerne l’organisation politico-administrative française. 36 800 communes (dont 60 % ont moins de 500 habitants) auxquelles il faut ajouter les innombrables structures intercommunales (syndicats d’agglomération, communautés de communes, etc.), les départements, les régions, les pays, l’État, l’Union européenne : la multiplication des niveaux d’administration, dont le coût financier exorbitant n’a d’égal que l’inefficacité, génère un nombre considérable de mandats (et de fonctions) électifs à se répartir entre les forces du Système. Que ce soit au niveau local, national ou européen, la république, en distribuant généreusement les places, petites et grandes, comme autant de prébendes et de sinécures, achète à prix forts l’allégeance de ses sujets. Elle donne à chaque parti institutionnel de quoi se constituer, d’entretenir et de fidéliser ses clientèles. On retrouve là, pour ainsi dire à l’identique, le principe de la centralisation républicaine. « Plus il y a de fonctionnaires, écrivait Charles Maurras, plus le pouvoir central électif a de fortes chances de bien tenir ces électeurs, les fonctionnaires étant le plus précieux des moyens termes entre les électeurs et lui ». Aujourd’hui rien n’a changé, à ceci près que la supercherie décentralisatrice et le discours lénifiant sur la démocratie de proximité ont fait de l’élu local, à côté du fonctionnaire, un second pilier du régime.
Partant, l’une des toutes premières réformes indispensables consisterait à mettre un terme définitif à cet empilement anarchique de collectivités publiques. Et, en ce sens, dans le cadre d’un authentique mouvement de décentralisation, il serait opportun de procéder au regroupement communal, à la suppression des échelons qui n’ont plus lieu d’être – on pense tout spécialement ici au département, institution d’un autre âge – ainsi qu’à la formation de grandes régions (ainsi, il faudra bien tourner la page de l’absurde division de la Normandie) capables de jouer un rôle actif dans la construction européenne. On l’aura compris, outre l’effet positif qu’elle aurait sur les finances publiques locales (on imagine le salutaire dégraissage que produiraient ces réformes au sein de la fonction publique territoriale) cette rationalisation réduirait fortement le nombre de ces mandats qui, loin de favoriser l’expression de la démocratie locale, servent surtout les intérêts des professionnels de la politique.
Supprimer le Sénat
Dans le même mouvement, la deuxième réforme viserait à interdire le cumul des mandats. La longévité des carrières de notre personnel politique a une raison bien précise : la conjugaison de la multiplication des mandats et de leur cumul par les mêmes personnes. En France, un élu ne meure jamais : le parlementaire (député ou sénateur) est aussi un élu local (maire et/ou conseil général) ; battu lors d’un scrutin, il « rebondit » et tente de « se refaire » à partir de ses autres mandats. Quant aux autres – les petits, les sans-grade du suffrage universel – ils reproduisent fidèlement le comportement de leurs aînés en cumulant un siège de maire et de conseiller général (ou régional), voire en grappillant en plus la présidence d’une quelconque communauté de communes ou d’agglomération… Cette situation ne présente évidemment que des désagréments. Au niveau national, elle revient à confier les affaires de l’État à des parlementaires dont la préoccupation première est d’entretenir leurs réseaux locaux en vue du prochain renouvellement ; or, comme l’écrit Denis Tillinac, « gouverner la France est un art difficile qui ne s’apprend pas en implantant des bacs à fleurs, des rotondes ou des piscines ».. Au niveau local, les élus de terrain, abusivement sacralisés avec cette trompeuse chimère de démocratie de proximité et constamment frustrés de ne pas jouer dans la cour des grands, accumulent avidement les mandats et les fonctions espérant ainsi, au terme de moult marchandages et de maintes concessions, consolider leur position et disposer de la sorte des ressources et des soutiens nécessaires afin, un jour, d’entrer à leur tour au Palais Bourbon ou dans celui du Luxembourg…
Là encore, la réforme s’impose de toute urgence. Le problème du cumul des mandats locaux étant pour ainsi dire automatiquement résolu avec la disparition des Conseils généraux et la réduction massive du nombre de communes, le changement ne concernerait plus que le cumul d’un mandat local et d’un mandat national. Et sur ce point il n’y a plus à hésiter : il faut absolument délocaliser le mandat parlementaire en interdisant son cumul avec un mandat local. Le député ne doit plus être cet élu de circonscription qui consacre l’essentiel de son temps à des tâches relevant plus de l’assistanat social que de l’intérêt national. Il doit à l’inverse redevenir ce représentant de la nation capable de s’élever au-dessus des contingences. Et pour aller résolument dans cette direction, afin d’accroître encore l’autonomie des parlementaires vis-à-vis du « terrain », cette interdiction du cumul des mandats locaux et nationaux s’accompagnerait de l’introduction d’une forte dose de proportionnelle pour les élections législatives – ce qui permettrait de renforcer la représentativité politique de l’Assemblée nationale.
Enfin, une troisième réforme viendrait utilement compléter le dispositif évoqué ici : la suppression du Sénat, institution dont le rôle modérateur dans le processus législatif n’a plus réellement de sens depuis la montée en puissance du Conseil constitutionnel. Qualifié à juste titre « d’anomalie démocratique » par Lionel Jospin, cette assemblée à la légitimité douteuse n’aurait naturellement plus sa place dans une France à la fois régionalisée et épurée des départements. On pourrait bien sûr envisager une transformation sur le modèle proposé par le général de Gaulle en mars 1969, mais l’important, dans l’immédiat, serait d’éliminer ce poids mort qui donne, non sans raison, une si détestable image de nos institutions. Qu’est-ce que le Sénat de nos jours, sinon une assemblée ayant vocation à recaser les « anciens » dignitaires du régime ?
Ces quelques propositions ne sauraient épuiser la réflexion sur la réforme des institutions. Il y aurait bien d’autres aspects à prendre en compte comme, par exemple, la révision de ce statut de la fonction publique qui privilégie outrageusement l’accès des fonctionnaires aux mandats électifs. Toutefois, ces mesures évoquées ici nous semblent les seules de nature à bouleverser les mœurs délétères de notre classe politique, à rompre avec ces pratiques d’un autre âge dont les Français ne veulent plus. Car, encore une fois, même si elle s’est brutalement manifestée à l’occasion de la dernière élection présidentielle et, dans une certaine mesure, lors de la consultation référendaire du 29 mai dernier, la crise de confiance entre le peuple et ses élites politiques s’enracine avant tout dans le quotidien de notre démocratie, c’est-à-dire dans les errements répétés de l’ensemble des élus. Que les réformes présentées ici soient appliquées, et l’on verra que la question révision institutionnelle se posera alors en des termes très différents.
Reste que l’adoption de ce programme exigerait, en temps normal, le consentement de ceux-là mêmes qui en feraient les frais. Autant dire que, faute de circonstances exceptionnelles qui autoriseraient un changement brutal de nos institutions, et en l’absence d’une autorité légitime située au-dessus des intérêts particuliers, à l’abri des sollicitations et des ambitions, aucune de ces réformes nécessaires ne verra jamais le jour. Telle est la loi d’airain de la machine à mal faire »…
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N°17 - Mauvais genre
Par Alain Raison
Pour éviter que les féministes ne substituent un nouvel ordre sexuel au patriarcat qu’elles cherchent à abolir, Judith Butler propose d’abréger l’interrègne de la « femme libérée » au profit du Queer : l’émancipation du désir et de l’identité individuelle de toute norme sexuelle.
Trouble dans le genre, l’ouvrage clef de la “professeure” Judith Butler, sous-titré « pour un féminisme de la subversion », vient d’être traduit en français quinze ans après sa première édition. L’ouvrage est un classique des gender studies et a eu lors de sa sortie un impact révolutionnaire sur la pensée féministe. Depuis sa parution en France au mois d’avril, tous les mags à la mode s’entichent de la philosophe « Queer » et récitent leur petite leçon de relativisme sur sexe et genre, masculin/féminin, etc. C’est un serpent de mer qu’on avait déjà aperçu dans les brumes soulevées par La domination masculine de Pierre Bourdieu, mais cela à une petite différence près : Butler veut déconstruire le concept de « genre » pour faire avancer la révolution féministe sur une voie nouvelle. Illustration exemplaire du réflexe paranoïaque qui pousse toute entreprise de déconstruction à se déconstruire elle-même pour traquer les normes clandestines qu’elle pourrait véhiculer à son insu et qui risqueraient de la condamner à reproduire une forme de domination analogue à celle qu’elle souhaite détruire. (Reprenez une fois lentement puis passez au paragraphe suivant)
Les identités sexuelles sont des constructions sociales
Le concept de genre vient de l’anglais gender qui désigne une catégorie grammaticale pour classer les noms, pronoms, adjectifs et verbes en masculin, féminin ou neutre. Entendu comme « la signification culturelle que prend le sexe du corps », le genre est un concept forgé par les féministes dans les années soixante pour émanciper la femme de tous les rôles qui lui sont attribués au nom de la nature mais qui de fait masquent un asservissement à une phallocratie archaïque. Comme l’écrit Judith Butler, « La distinction entre genre et sexe visait d’abord à réfuter l’idée de l’anatomie comme destin. Le genre est culturellement construit indépendamment de l’irréductibilité biologique qui semble attachée au sexe : c’est pourquoi le genre n’est ni la conséquence directe du sexe ni aussi fixe que ce dernier ne le paraît ».
Male, femelle : deux sexes corporels, biologiques, qui ne nous déterminent que parce que nous croyons qu’ils nous assignent une identité d’homme ou de femme. La connaissance de l’histoire des cultures humaines devrait pourtant nous garder d’une telle naïveté ! Chez les Inuits, on considère qu’en tout individu revit une des personnes dont l’enfant reçoit le nom. Si une fillette reçoit le nom d’un homme, elle sera habillée et éduquée comme si elle était du sexe de la personne éponyme, c’est-à-dire comme un homme. La fillette ne « redevient » femme qu’à la puberté. Chez les Azandes du sud Soudan, la pénurie de femmes conséquente à la polygamie pouvait aboutir à ce qu’un guerrier prenne pour épouse un jeune garçon qui endossait les obligations ménagères et sexuelles d’une femme. Nos sociétés occidentales « modernes » nous fournissent aussi beaucoup d’exemples de la transgression du lien entre un sexe male et un style de vie masculin, un sexe femelle et un style de vie féminin : celle-ci est garçonne, celui là efféminé… De manière plus radicale, on trouve dans des couples homosexuels une altérité entre rôles masculin et féminin malgré l’homologie des sexes.
Les variations de l’identité féminine dans l’histoire permettent de dénoncer la croyance en son origine naturelle, en des qualités intrinsèques aux êtres femelles, comme un impensé dans lequel se logent les ressorts de la domination masculine et patriarcale. N’oublions pas la leçon de Durkheim : l’inconscient, c’est l’histoire. Dans une société donnée, les manières de vivre son sexe, les rôles sociaux assignés aux mâles et ceux assignés aux femelles, chasser ou élever les enfants, sont historiques et non pas naturels malgré la manière dont ils s’imposent comme des évidences indépassables et structurent notre inconscient. Bref, si, comme l’a écrit Simone de Beauvoir, « on ne naît pas femme : on le devient », pourquoi ne pas naître homme et devenir femme ? Le couple conceptuel genre/sexe répond à la volonté de penser ce hiatus gênant, intolérable, qui devrait être impossible, d’une femme qui a un corps d’homme et vice versa. Le concept de genre a ainsi procuré aux féministes une arme de choix pour dénoncer le caractère culturel et donc politique du rôle que leur naissance semblait leur imposer. Qu’une libertine soit une salope et un libertin un Don Juan les révoltait. Il était temps de prouver qu’un homme peut-être une mère comme une autre.
Neutraliser le genre
Dans les années soixante-dix, le mouvement féministe reposait sur l’idée qu’il fallait au féminisme une base universelle, un noyau présumé de ce qu’est une femme allant de pair avec l’idée d’une oppression commune par le patriarcat ou la domination masculine. Le but de Judith Butler est de contester cette ambition en dénonçant le risque qu’elle reproduise la domination normative à laquelle les féministes cherchent à échapper : « La construction de la catégorie « femme » comme un sujet cohérent et stable n’est-elle pas, à son insu une régulation et une réification des rapports de genre ? Or une telle réification n’est-elle pas contraire aux desseins féministes ? » Butler ne souhaite pas substituer la domination féminine à la domination masculine et cherche au contraire à penser les conditions d’une véritable égalité des genres, d’un pluralisme sexuel où aucune « orientation » ne serait dominée. À cette fin, elle s’oppose à la doxa féministe de l’époque et défend qu’il n’y a pas que deux genres. Selon elle, rester dans la dualité des genres féminin et masculin entretien la fiction d’une complémentarité sexuelle et aboutit à se soumettre à la domination de la norme hétérosexuelle, c’est-à-dire des rapports hiérarchiques entre dominants et dominés. En outre, la limitation des genres à deux catégories va produire la déviance et la domination de tous ceux qui ne s’y conforment pas.
Goût du cuir et subversion Queer
Ici, le manifeste de Butler s’articule étroitement avec sa pensée de la construction des genres. Toute société véhicule de manière plus ou moins consciente des normes sur ce qu’est une femme, ce qu’est un homme. Ces normes conditionnent les comportements entre personnes comme des prédictions « performatives », c’est-à-dire qui créent ce qu’elles énoncent : on éduque une petite fille (poupée, dînette, robe) conformément à la nature qu’on pense qu’elle a comme « femme » et ce faisant elle devient telle ; éduquée à jouer à la maman et à la ménagère, elle vivra avec ce modèle inconscient comme horizon indépassable de son devenir et tâchera de s’y conformer toute sa vie en adoptant les rôles sociaux correspondants. Ainsi chaque genre est incorporé par la personne comme une seconde peau au cours de sa socialisation primaire mais aussi tout au long de sa vie, par une conformation répétée et inconsciente à la norme prégnante de ce qu’est un homme ou une femme. Or certaines personnes, pour diverses raisons, n’intériorisent pas la norme sexuelle et deviennent autre chose qu’une femme ou un homme « comme les autres ». Leur sentiment d’identité ne coïncide pas avec leur sexe corporel, ils sont attirés par des personnes de même sexe, aiment les combinaisons de cuir, n’ont pas d’identité stable, sont Raoul le jour et deviennent Lola la nuit et de ce fait souffrent de discrimination sociale (« T’as vu la tarlouze ! »). En outre, les législations ne leur permettent pas de vivre leurs aspirations comme les autres, puisque l’hétérosexualité est la condition du mariage, de l’adoption, etc. Bref, ils sont marginalisés injustement car souvent, ils ont moins choisis l’homosexualité que l’homosexualité ne les a choisis. Ils sont, ou ont envie d’être, « comme ça » et ne voient pas pourquoi ils souffriraient en se conformant à une norme hétérosexuelle qui ne répond pas à leur genre.
Par conséquent, Butler pense que la cause féministe n’avancerait à rien si elle substituait aux identités sexuelles dites « naturelles » deux genres définis. Même détachés de la sexuation corporelle, ils aboutiraient nécessairement à exclure ceux qui ne s’y conforment pas. Butler de proposer alors un autre projet pour le féminisme : « Si une notion stable du genre n’est plus de fait la prémisse fondatrice de la politique féministe, il est peut-être souhaitable que cette politique renouvelle sa forme pour contester les réifications même du genre et de l’identité, une forme qui ferait de la variabilité dans la construction de l’identité une exigence tant méthodologique que normative, pour ne pas dire un but politique ». Autrement dit, le meilleur moyen de rompre la domination de la norme hétérosexuelle est d’effacer les frontières des genres, d’ouvrir l’espace des possibles à tout ce qu’il y a d’étrange et d’inquiétant dans l’indétermination de sexualités et de styles de vie totalement subversifs parce que totalement Queer, qui ne répondent à aucuns canons des genres masculins et féminins mais les transgressent tous deux en conjuguant leurs antagonismes dans autant de combinaisons possibles. Les féministes doivent ouvrir le concept de genre au Queer pour le vider de tout contenu normatif, in fine ériger le particulier en universel et empêcher la recomposition d’un nouvel ordre sexuel.
Libertarisme sexuel
Les lecteurs fidèles doivent reconnaître ici un raisonnement qu’ils ont déjà lu dans notre précédent article sur Maurice Godelier : toutes les manières de vivre sont mise à égalité par relativisme et l’exigence de tous les lobbys à voir reconnaître leur droit au même titre qu’un autre est légitimée. Plus fondamentalement, le manifeste Queer de Butler tend à rendre applicable dans le domaine des identités sexuelles le deutéronome de la modernité : on ne choisit plus une chose parce qu’elle est bonne ; elle devient bonne parce qu’on l’a choisi. Il n’est plus de norme supérieure au désir de chaque individu, c’est-à-dire qu’il n’y a plus de norme du tout. Pour supprimer la déviance, il faut effacer la norme. Le programme Queer est à finalité radicalement libertaire. Il tend à faire de l’État un lieu vide de sens, sans finalité ni valeur et de faire du principe de non discrimination corrélé à la défense des droits de la personne l’horizon indépassable de la politique. L’égal respect des singularités individuelles substitue au bien commun ? nécessaire à la communauté politique ? une justice strictement procédurale qui veille à l’absence d’interférence entre les libertés particulières. L’émancipation des mœurs fait ici le jeu de l’extension du libéralisme à toutes les sphères de la société. À ce titre, les articles sur l’idéologie du genre dans le lexique du Conseil pontifical pour la famille apportent des développements édifiants. L’entreprise de déconstruction des identités sexuelles au profit d’orientations libres et indéterminés doit passer par une destruction de toute les institutions humaines qui transmettent la culture hétérosexuelle. La famille est la première à abattre, vient ensuite la religion. L’éducation serait repensée pour que les enfants n’aient plus comme modèle le servage de la maternité. Il faut vider la société de toute norme sexuelle pour que chacun puisse s’inventer librement le genre de son choix en suivant la spontanéité de ses désirs. Comme le prévoit la féministe Alison Jagger « La suppression de la famille biologique fera aussi disparaître l’obligation de procéder à la répression sexuelle. L’homosexualité masculine, le lesbianisme et les relations sexuelles extra-matrimoniales ne seront plus considérés de manière libérale comme des options alternatives, hors de portée du règlement de l’État […]. Au lieu de cela, même les catégories d’homosexualité et d’hétérosexualité seront abandonnées : l’institution même des « relations sexuelles », où l’homme et la femme exercent un rôle bien déterminé, disparaîtra. L’Humanité pourra enfin revenir à sa sexualité naturelle perverse polymorphe ».
Renouer avec le sens de l’être
Oui, l’homme n’est pas prédéterminé biologiquement, oui des hommes peuvent vivre de manière antagonistes et éprouver une égale satisfaction, non toutes les manières de vivre ne sont pas également vraies, justes et bonnes. Contrairement à la caricature matérialiste, la nature est dans l’ordre des finalités. Feu le Pape Jean-Paul II a condamné explicitement dans sa « lettre aux femmes » (29 juin 1995), la notion de déterminisme biologique selon laquelle tous les rôles et rapports entre les deux sexes sont fixés dans les gènes de manière statique. Il exhorte les hommes à participer au « grand processus de libération de la femme ». Oui, il y a bien des genres masculin ou féminin qui dépendent des cultures où ils sont nés. Mais cela ne veut pas dire que toutes les fonctions qui y sont attachées relèvent d’un arbitraire culturel et que les identités masculines et féminines sont malléables à volonté. Les corps masculins et féminins ont un sens qui dépasse toutes les cultures. L’être n’existe pas indépendamment du corps et la corporéité est nécessairement sexuée, c’est-à-dire male ou femelle. être un homme exclut automatiquement d’être une femme. C’est cette limite – l’impossibilité d’être l’autre – qui permet l’accomplissement de l’être humain. C’est dire que la sexualité est nécessaire à l’être humain parce que ni l’homme ni la femme ne peuvent être féconds sans l’autre. L’indissoluble enchevêtrement qui noue différence sexuelle, sexualité et fécondité manifeste une dimension essentielle de la nature humaine : tout être est référé à un autre et il n’accomplit pleinement sa nature que dans l’unité duelle du don réciproque entre l’homme et la femme. Parce que toutes les sexualités ne permettent pas cet accomplissement, elles ne sont pas toutes égales. Le genre peut légitimement varier d’une culture à l’autre dans la mesure où il reste conforme à l’ordre naturel donné dans le corps. Croire se libérer de la domination hétérosexuelle n’est souvent qu’une soumission au pathologique. La négation de la différence fondamentale entre homme et femme est une négation de l’humanité. On ne s’étonne pas de tous les fantasmes qu’alimente la possibilité ouverte par le progrès scientifique de transformer toujours plus profondément son corps. L’homme moderne veut en finir avec le dernier vestige d’un sens qui échappe et résiste à son désir, la dernière icône du Dieu qu’il a tué.
+ Judith Butler, Trouble dans le genre : pour un féminisme de la subversion, La Découverte, 2004, 284p., 23 n.
+ Conseil Pontifical pour la Famille, Lexique des termes ambigus et controversés sur la famille, la vie et les questions éthiques, Téqui, 2004, 1001 p., 60 n. Nous reviendrons prochainement sur toutes les qualités de cet utile ouvrage de combat.
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N°17 - Entretien avec Philippe Muray
C’est plutôt une méthode. Une méthode pour voir, faire voir, penser les phénomènes ou les événements. L’obstacle à la compréhension de l’actualité et plus généralement des phénomènes de la société contemporaine, c’est le sérieux avec lequel ils se présentent et, surtout, avec lequel ils s’autocommentent. Essayer de reprendre tout cela sous un éclairage « drôle », c’est aussi éviter au maximum le discours critique ou analytique qui, à mon avis, a fait son temps. Il n’y a plus grand-chose à « décrypter », de nos jours, tout s’offrant toujours plus ou moins avec son décodage en paquet-cadeau, sa « démythologisation » rituelle et lassante. Mais ce n’est évidemment jamais le décodage ou la démythologisation qui seraient susceptibles de faire jaillir le comique des événements. Je crois aussi que dans un monde d’infantilisation profonde, forcenée, comme le nôtre, le comique, parce qu’il est l’antagoniste radical de cette infantilisation (les enfants ne rient pas, ils ne peuvent pas, ils ont besoin de certitudes), est d’une puissance de rupture sans équivalent, d’une capacité de désordre qu’on ne trouve plus nulle part. C’est pourquoi il n’a rien à voir avec la légèreté ou la futilité ; c’est au contraire sans doute l’activité la plus adulte qui soit, et donc, pour cette raison, exceptionnelle, puisqu’il n’y a pratiquement plus d’adultes ; et d’une efficacité renversante quand il se produit. Ce monde est dérisoire, mais il a mis fin à la possibilité de dire à quel point il est dérisoire ; du moins s’y efforce-t-il, et de bons apôtres se demandent aujourd’hui si l’humour n’a pas tout simplement fait son temps, si on a encore besoin de lui, etc. Ce qui n’est d’ailleurs pas si bête, car le rire, le rire en tant qu’art, n’a en Europe que quelques siècles d’existence derrière lui (il commence avec Rabelais), et il est fort possible que le conformisme tout à fait neuf mais d’une puissance inégalée qui lui mène la guerre (tout en semblant le favoriser sous les diverses formes bidons du fun, du déjanté, etc.) ait en fin de compte raison de lui. En attendant, mon objet étant les civilisations occidentales, et particulièrement la française, qui me semble exemplaire par son marasme extrême, par les contradictions qui l’écrasent, et en même temps par cette bonne volonté qu’elle manifeste, cette bonne volonté typiquement et globalement provinciale de s’enfoncer encore plus vite et plus irrémédiablement que les autres dans le suicide moderne, je crois que le rire peut lui apporter un éclairage fracassant. Derrière l’énorme discours moral qui constitue notre pain quotidien, même lorsque la morale n’est pas en cause (surtout lorsqu’elle n’est pas en cause : il n’y a qu’à penser au vertuisme dévotieux des thuriféraires de la pornographie, et à la voix tremblotante de respect de tous ceux qui font l’éloge de l’irrespect et du déréglement de tous les sens), existe un immense désir d’irruption du rire, comme une attente du sacrilège dans un univers de patenôtres étouffant. Le rire est une façon de manifester que l’agnosticisme par rapport au réel moderne est encore possible. Au fond, nous sommes tous des colonisés du Bien qui parlons la langue du colonisateur (mais ce colonisateur, c’est aussi nous !) mais qui sommes prêts, à la première occasion, à parler la langue du Mal pour peu qu’elle prenne soin de se parer de quelque séduction ; le Mal étant entendu ici comme tout ce qui s’oppose à la bonne pensée rousseauiste qui veut que l’homme soit mauvais alors qu’il est si parfait, tel quel, qu’il ne faut plus y toucher, les gens de gauche y ont d’ailleurs assez touché et ça suffit comme ça. Le malin génie du rire peut s’emparer de n’importe quoi. Il m’a saisi l’autre jour dans un TGV en lisant que les fumoirs prévus il y a quatre ans au moment de la conception du train Téoz (le Corail de deuxième génération) allaient être supprimés et transformés en « Espaces convivialité ». Il m’avait plus durablement saisi cet hiver, pendant près de six mois, en voyant des imbéciles bien intentionnés, sur la dalle de Montparnasse, se rassembler pour faire du roller et ainsi militer pour la libération de Florence Aubenas et de son guide en portant des tee-shirts où on pouvait lire : « Ils sont partis pour nous, ils reviendront grâce à nous ». Au fond, nous ne devrions plus traverser ce monde qu’en rigolant sans cesse comme des baleines. Pour ne prendre que cet exemple récent, il y a eu une dérision profonde dans l’épisode de la campagne du référendum, dans l’échec du oui, dans la manière rageuse dont les partisans du oui ont aussitôt tenu à faire savoir aux mal-votants que la « construction européenne » était de toute façon inéluctable et qu’on ne pouvait pas, de toute façon, être contre l’Europe. Il y a eu une autre dérision dans l’espoir fiévreux que la candidature de la France aux Jeux olympiques serait retenue, et ferait ainsi oublier le non au référendum. Et l’échec même de cette candidature a couronné le tout par son comique supérieur. Je crois qu’il n’y a plus d’autre façon de faire événement dans les événements que de trouver la manière d’en rire et surtout d’en faire rire. S’il y a bien un salut par rapport aux intimidations de toutes sortes dont nous sommes bombardés, il réside là, dans ce rire agnostique. On parle beaucoup de déclin des grandes religions, de demande de spirituel ou de retour du religieux, mais à mes yeux le XXIe siècle commence sous le joug d’une religion implacable : le Moderne. Le Moderne pour le Moderne. Le Moderne en soi. C’est la plus dure des religions et, contre elle, je ne vois pas d’autre délivrance que celle du rire. Pour reprendre une formule connue, le rire est un anti-destin.
Vous avez inventé Homo festivus, un personnage conceptuel qui vous permet d’étriller notre époque à travers ses pauvres aventures. Or le voici qui connaît une mue ; il est désormais Festivus festivus. Que signifie cette mutation ? De quel état passe votre personnage, à quel nouvel état ?
Je n’ai inventé Homo festivus puis Festivus festivus que parce qu’ils étaient déjà là sous nos yeux, partout, et que les aventures quotidiennes du néo-humain sont mon objet d’étude. Festivus festivus, qui vient après Homo festivus comme Sapiens sapiens succède à Homo sapiens, est l’individu qui festive qu’il festive : c’est le moderne de la nouvelle génération, dont la métamorphose est presque totalement achevée, qui a presque tout oublié du passé (de toute façon criminel à ses yeux) de l’humanité, qui est déjà pour ainsi dire génétiquement modifié sans même besoin de faire appel à des bricolages techniques comme on nous en promet, qui est tellement poli, épuré jusqu’à l’os, qu’il en est translucide, déjà clone de lui-même sans avoir besoin de clonage, nettoyé sous toutes les coutures, débarrassé de toute extériorité comme de toute transcendance, jumeau de lui-même jusque dans son nom. C’est quelqu’un qui a évacué la vieille dualité, anciennement constitutive de l’humain, ainsi que tous les clivages, les contradictions, les anciennes divisions sexuelles ou autres, et qui est prêt pour ce que j’annonce comme la grande guerre tautologique, la grande tautomachie de l’avenir, celle du Moderne contre le Moderne, puisqu’il n’y a plus d’antagonismes qu’à l’intérieur du Moderne (l’ancien n’existe plus, sauf à titre d’épouvantail nécessaire au Moderne pour rendre plus majestueux encore son propre cours ; mais peu à peu, même les résidus réels d’« ancien » authentique, l’islamisme terroriste par exemple, vont aussi se convertir). Après la fin de l’Histoire, donc aussi après la fin des événements, il faut bien qu’il y ait encore quelque chose qui ait l’apparence d’événements même si ça n’en est pas. Eh bien ces ersatz d’événements, le Moderne les puisera en lui-même, dans un affrontement perpétuel avec lui-même qui constituera la mythologie (mais aussi la comédie) de la nouvelle époque. C’est ce spectacle encore inédit d’événements se produisant pour ainsi dire par scissiparité que je voudrais maintenant observer et dont j’aimerais rendre compte et c’est pourquoi, après Festivus festivus, un nouveau livre de moi va paraître incessamment, qui s’intitule Moderne contre Moderne…
Mais qui arrêtera Festivus Festivus ?
À cette question, il n’y a aucune réponse, je regrette, sauf celle du pari. Et celui-ci porte sur la question de savoir si l’humain, c’est-à-dire la dualité sexuée, c’est-à-dire l’échec vivant de tout projet de totalité, est increvable malgré tous les efforts que l’on peut faire pour le réduire à sa plus simple expression, et s’il se vengera d’une manière ou d’une autre de cette entreprise, ou s’il succombera décidément, se métamorphosera et ne souffrira même plus de la dualité perdue comme d’un membre manquant. Vous remarquerez qu’en Festivus festivus, ce pléonasme incarné, ne subsiste plus aucune distance, même minimale, aucun dehors, aucune différence (aucune transcendance non plus), et pas davantage la moindre illusion ni corrélativement la moindre réalité. Festivus festivus est une fin possible de l’humain par simplification, par infantilisation, par principe de précaution et de perfection et encore par bien d’autres choses qui sont désirées (du moins en paroles) par la majorité d’entre nous. C’est une fin possible de l’humain par dé-différenciation, par recul en-deçà du bien et du mal comme du vrai et du faux ou du beau et du laid. C’est une fin possible de l’humain par descente au-dessous de l’humain, c’est une destruction violente et totale de l’humain, de son apparence comme de ses valeurs et de son environnement. Ce n’est toutefois pas une fin inéluctable. L’humain, je le répète, est précisément ce qui ne suit jamais jusqu’au bout les programmes que l’on a établis pour lui (et généralement dans son intérêt !), et les fait rater plus ou moins involontairement. Rien, au fond, n’a jamais réussi jusqu’au bout dans l’histoire humaine. Peut-être que la voie tracée aujourd’hui se perdra dans les sables. Peut-être que même les projets les plus caricaturaux échoueront. Peut-être que Festivus festivus lui-même, sans le vouloir, les fera échouer. Peut-être que c’est lui qui se tapera le sale boulot de tout défaire in extremis ? Peut-être que c’est lui qui, même à son propre insu, fera tout ce qu’il faut pour que ça merdre (pour lui ajouter la touche Ubu qui lui va si bien) ?
Comment Festivus Festivus nous a-t-il sorti de l’Histoire (ou a-t-il accompagné la sortie de l’Histoire) ?
Il est l’incarnation de la sortie de l’Histoire plus qu’il n’en est l’agent, et maintenant il est extrêmement difficile de dire ce qu’était l’Histoire dans la mesure où nous en avons effacé les traces parce que nous lui avons substitué un ensemble de films de fiction sur lesquels nous portons des jugements moraux et que nous traînons devant des tribunaux rétrospectifs plus burlesques les uns que les autres. Ce délire procédurier rétrospectif trouve bien entendu son équivalent au présent, dans la société contemporaine, où la folie procédurière en cours se nourrit du ressentiment de tous contre tous, du sentiment d’innocence que chacun entretient vis-à-vis de lui-même et de l’accusation de culpabilité qu’il porte envers tous les autres. La société n’est plus agitée que par ce mouvement ininterrompu de responsabilité-irresponsabilité qui lui donne une apparence de vie. Elle en tire des séries d’émotions primaires qui sont comme des électrochocs dans lesquels chacun croit assouvir des illusions d’autonomie et d’individualité. L’autre satisfaction, cette société la tire bien sûr de l’avalanche festive où elle satisfait ce qui lui reste de besoin d’unité. Toutes les anciennes structures sociales détruites, tous les intermédiaires liquidés, toutes les hiérarchies et séparations saccagées, la démocratie décomposée aussi, et les Lumières en faillite, débouchent sur cette situation désespérante, mélange d’aigreur et de fun, poussés tous deux au maximum d’intensité et composant l’espèce de magma infra-humain et infra-sexué où sombre ce qui reste de l’ancienne civilisation. Ce magma, pour avoir encore une ombre de définition, ne peut plus compter que sur ses ennemis, mais il est obligé de les inventer, tant la terreur naturelle qu’il répand autour de lui a rapidement anéanti toute opposition comme toute mémoire. En résumé, si nous savions comment nous sommes sortis de l’Histoire, nous pourrions y rentrer ; mais c’est justement cela que nous ne savons pas. Donc nous sommes dans une situation impalpable et affolante.
J’ai relevé un mot de Joseph de Maistre qui s’applique, selon moi, à votre travail de dévoilement : « Il n’y a que violence dans l’univers ; mais nous sommes gâtés par la philosophie moderne qui nous dit que tout est bien ». Quelle est la généalogie de cette pensée ?
Pour ce qu’il en est de la généalogie, n’importe quel imbécile vous répondrait que c’est là tout simplement une pensée réactionnaire ; d’autant qu’après « qui nous dit que tout est bien » Maistre poursuit ainsi : « tandis que le mal a tout souillé, et que, dans un sens très vrai, tout est mal, puisque rien n’est à sa place ». Constat de désordre, donc, constat foncièrement réactionnaire et négatif, etc. Mais la généalogie ne m’intéresse plus ; il me semble qu’il y a bien assez à faire avec le présent, et que si la pensée a aujourd’hui le moindre intérêt c’est quand elle est capable de battre sur leur propre terrain les événements, de les devancer, d’aller plus vite qu’eux, ne serait-ce que d’une très courte tête, d’être en avant du nouveau monde réel tel qu’il ne cesse de s’inventer et de l’inventer encore plus burlesque qu’il ne s’invente lui-même. On ne peut plus, par ailleurs, être dupe des mots. Il n’y a certes que violence dans l’univers ; mais ce n’est plus une violence référencée, historique ; et quand la philosophie moderne nous dit que tout est bien, ce n’est donc pas grave non plus parce que ce bien n’est plus non plus historique. Donc tout est en ordre, tout est à sa place, et nous sommes bien sur la scène moderne…
Si nous sommes donc dans une sorte d’Empire du Bien, où donc est passé le Mal ?
Il est passé dans le gosier et dans le discours des innombrables proclamateurs du Bien qui, dans le même temps, interdisent sévèrement que le Mal soit parlé si peu que ce soit. C’est encore là, je le signale en passant, une situation comique.
Et révéler le Mal qui se cache sous l’appellation d’Empire du Bien, n’est-ce pas faire œuvre
de moraliste ? Autrement dit, n’en êtes vous pas un ?
Ah oui, si vous voulez dire que presque tout ce dont je parle me paraît foncièrement immoral. Mais le plus immoral encore, et finalement la seule immoralité, serait de ne pas trouver le moyen d’en rire. Ce n’est pas toujours facile.
Dans votre monumental essai Le XIXe siècle à travers les âges, vous indiquez que « leXIXe siècle a survécu au XXe siècle », en évoquant notamment l’alliance du socialisme et de la superstition… Le rejet de la religion comme cause et l’abandon de la raison comme explication seraient ainsi à l’origine de notre situation morale et spirituelle actuelle ?
Oui, mais il faudrait revoir, réactualiser et corriger tout cela avec le formidable progrès des sciences qui, joint au désarroi général et à l’envie sourde de se débarrasser du fardeau sexuel, est en train de fusionner dans une espèce d’idéologie new age qui n’a même plus besoin de dire son nom. Il y a aujourd’hui un néo-scientisme mystique qui renouvelle tout ce que j’écrivais, à l’époque, sur les danses macabres de l’occultisme et du socialisme. C’est ce néo-scientisme mystique qui triomphe à mon avis en ce moment, même si personne ne l’écrit, dans l’impressionnant succès de Houellebecq et fait de celui-ci, indépendamment de son véritable talent littéraire, une sorte de mage universel. L’alliance du romantisme le plus plaintif et des technosciences vous promettant l’immortalité en même temps que l’éradication du tourment sexuel, est en train de confirmer ce que disait Freud il y a bien longtemps : « Celui qui promettrait à l’humanité de la délivrer de la sujétion sexuelle, quelque sottise qu’il dise, serait considéré comme un héros ». On en est là. Et peut-être pour de bon cette fois-ci. Mon XIXe siècle, sous des formes rénovées, à travers des rodomontades intergalactiques pour « Ère du Verseau », est peut-être hélas en train de gagner la partie. Du moins fantasmatiquement mais c’est déjà beaucoup. Dieu merci, il n’est pas sûr que la plus grande passion de l’homme soit d’être immortel, il en a de bien plus intéressantes.
Les enfants (et petits-enfants) de 68 ne seraient-il pas les héritiers de ce XIXe siècle, qui est à bien des égards l’heure de la rupture, de la fêlure interne de notre civilisation ?
Certes ; à condition de se souvenir que 68 n’est pas ce qu’on raconte, mais la contribution la plus efficace jamais apportée à l’établissement de la civilisation des loisirs. Par 68, le dernier homme s’est vu gratifier de ce qui lui manquait pour cacher en partie son immense veulerie vacancière : une petite touche de subversion. Tout cela ne se trouve guère au XIXe siècle. Encore que…
Pour terminer notre entretien, un exercice d’admiration : quels sont les écrivains, les penseurs, les artistes qui stimulent le plus, voire inspirent, votre travail ?
Je ne vois aujourd’hui qu’un seul écrivain à admirer, et c’est aussi le seul qui éclaire à mes yeux de manière précise et informée l’humanité contemporaine : Marcel Aymé. Quand je dis qu’il éclaire de manière précise et informée l’humanité contemporaine, c’est notre humanité de 2005 dont je veux parler, pas de celle qui lui était contemporaine. Ainsi est-il le seul écrivain moderne que je lis et relis sans cesse, presque à l’exclusion de tous les autres, parce qu’il m’informe à chaque page sur le Moderne actuel. Il présente aussi l’avantage de me faire rire, ce qui n’est le cas de presque personne d’autre.
Propos recueillis par Antoine Rocalba
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N°17 - Fausses pistes
Qui sommes-nous ? D’où venons-nous, nous, les réactionnaires ? À quelles généalogies intellectuelles, à quelle famille de pensée nous rattachons-nous au juste, et comment doit-on nous qualifier ? Qui sont nos amis, nos adversaires ? Où sont nos frères, nos cousins, nos voisins, et ceux qui ont usurpé leur identité ? Cette question cruciale – et pas seulement pour nous – a déterminé nombre des réflexions, des orientations, des articles et des dossiers de cette revue – sans parler de celles qui l’ont précédées, et de celles qui lui succéderont sans doute. C’est dire si l’ouvrage d’Antoine Compagnon, Les antimodernes, était attendu, et avec quelle voracité nous nous sommes mis à le déguster, l’appétit aiguisé par la réputation de l’auteur, un assez drôle d’oiseau, scientifique de formation, polytechnicien converti aux lettres par Roland Barthes, aujourd’hui professeur de littérature française à la Sorbonne et à Columbia. Et il faut avouer que les premières bouchées, les premières pages s’avèrent plutôt prometteuses, notamment lorsque l’auteur, ayant qualifié les antimodernes de « modernes déchirés », « en délicatesse avec les temps modernes, le modernisme ou la modernité », met le doigt sur l’ambiguïté profonde de la pensée réactionnaire, définie par ce qu’elle combat et fascinée par ce qui la révulse. Ou encore, lorsqu’il souligne l’importance majeure des antimodernes dans la culture française depuis deux siècles, et l’attrait croissant qu’ils exercent de nos jours : « les antimodernes nous séduisent. La Révolution française appartient au passé, (…) elle semble n’avoir plus rien à nous apprendre, tandis que les antimodernes nous sont de plus en plus présents et paraissent même prophétiques. Nous sommes attentifs aux chemins qui n’ont pas été empruntés par l’histoire. Les vaincus et les victimes nous touchent, et les antimodernes s’apparentent aux victimes de l’histoire (…). Ils ont maintenant l’air plus contemporains et plus proches parce qu’ils étaient plus désabusés. Notre curiosité pour eux s’est accrue avec notre suspicion postmoderne à l’égard du moderne ».
Aurions nous enfin la réponse à nos questions, la réflexion ouverte et sérieuse que nous attendions ? En fait, plus on avance dans la lecture, et plus l’on sent que quelque chose cloche, que tout cela ne fonctionne pas très bien, plus on doute de la pertinence de la catégorie intellectuelle mise au jour par Compagnon, plus on devine qu’elle se résume à un fourre-tout habilement ménagé où l’auteur peut ranger ceux qui lui plaisent, mais dont il va prendre soin d’exclure tous ceux qui le gênent – et notamment, « les conservateurs et réactionnaires de tout poil ». Autrement dit, ceux qui ne lui paraissent pas sortables, même lorsqu’ils correspondent en tous points aux critères énoncés par ailleurs.
C’est ce que l’on voudrait reprendre brièvement, pour montrer en quoi la typologie dégagée s’avère défaillante, et comment elle aboutit à des conclusions largement indéfendables, à des impasses : en un mot, pour raconter l’histoire d’une déception, et d’un ratage.
Une typologie défaillante
Alors que la deuxième partie de l’ouvrage, “les hommes”, est consacrée à brosser les portraits de quelques grands antimodernes, la première, la plus importante, intitulée “les idées”, a pour ambition d’établir les bases d’une typologie. C’est-à-dire, de poser les critères qui permettront d’intégrer un auteur ou un penseur dans la catégorie des antimodernes, ou qui conduiront à l’en exclure. Les « figures de l’antimodernité, explique donc Compagnon, peuvent être reconduites à un nombre restreint de constantes – six exactement –, et encore elles forment un système où nous les verrons se recouper souvent ». Et l’auteur d’énumérer, successivement, une figure politique, la contre-révolution, une figure philosophique, l’hostilité aux Lumières, une figure morale, le pessimisme, une figure religieuse, « le péché originel (qui) fait partie du décor antimoderne habituel ». À quoi il ajoute encore une figure esthétique, le sublime, et une figure de style, « quelque chose comme la vitupération et l’imprécation ». Nous voici donc en présence de six critères.
Mais arrivé à ce stade, on se prend à hésiter sur le statut que Compagnon entend donner à ces “figures” : s’agit-il effectivement de critères, permettant de constituer une catégorie, l’antimodernité, dotée de contours relativement stables et définis ? Ou bien simplement de “lieux communs”, de “champs” particuliers, où l’on aura des chances de rencontrer des antimodernes, mais où l’on croisera aussi des auteurs étrangers à cette catégorie, d’autres penseurs antimodernes pouvant en revanche se trouver ailleurs, et ne jamais fréquenter l’un de ces lieux – auquel cas cette catégorie de l’antimodernité s’avérerait d’emblée extrêmement poreuse, instable et incertaine ?
À certains moments, Antoine Compagnon semble bien en faire des critères, au sens fort du terme : ainsi, lorsqu’il cite une lettre de Gustave Flaubert à la princesse Mathilde rapportant la disparition de Théophile Gautier : « il est mort du dégoût de la vie moderne : le 4 septembre l’a tué ». Dans cette lettre, souligne Compagnon, « tous les traits de l’antimoderne sont réunis en quelques lignes » : l’antidémocratisme, le catholicisme, la vitupération, le pessimisme. Mais à d’autres moments, à d’autres endroits du livre, le raisonnement s’embrouille, les critères s’étiolent, et l’on a le sentiment – comme lorsqu’il affirme qu’entre Maistre et Bonald, sa « préférence va au premier » – qu’il s’agit surtout, pour lui, de donner un habillage savant à des choix littéraires foncièrement subjectifs.
Supposons toutefois, pour l’instant, qu’il s’agit bien de critères, permettant de déterminer l’appartenance (ou non) de tel penseur à la catégorie en question. Est-on alors en présence de critères cumulatifs – l’antimoderne véritable correspondant à l’ensemble de ces critères – ou simplement alternatifs – signifiant que pourrait appartenir à cette catégorie tout auteur satisfaisant à l’un quelconque des six critères ? Dans la première hypothèse, la catégorie de l’antimodernité se restreindrait de façon drastique, et interdirait notamment d’y faire figurer certains des écrivains du XXe siècle évoqués par Compagnon dès le début de son livre : Breton, Bataille, Blanchot, Barthes, etc. Dans la seconde hypothèse, au contraire, elle se gonflerait démesurément – une tentation à laquelle Compagnon cède à plaisir, lorsqu’il qualifie d’antimodernes tous ceux (de ses amis) qui protestent, d’une manière ou d’une autre, contre leurs contemporains ou le monde qui les entoure.
En fait, si on les considère du point de vue de l’histoire de la pensée, force est de constater que ces critères, ces “figures”, ne sauraient être considérés comme équivalents lorsqu’il s’agit de déterminer sérieusement la catégorie de l’antimodernité. Les quatre premiers, en effet, – contre-révolution, hostilité à la philosophie des Lumières, pessimisme anthropologique et insistance sur la Chute – apparaissent, contrairement aux deux suivants (l’esthétique du sublime et la vitupération), très étroitement liés les uns aux autres, puisqu’ils se ramènent tous quatre, au fond, à une même hostilité radicale au mythe du Progrès. Eux seuls ont ainsi quelque chose à voir avec l’idée de modernité – qui n’est elle-même, au sens propre, qu’une déclinaison du progressisme, impliquant un acte de foi dans la puissance illimitée de la raison agissante d’un homme appelé à devenir « comme maître et possesseur de la nature ». Au passage, on observera que Compagnon a oublié de mentionner, parmi les critères de l’antimodernité, le thème pourtant décisif de la nature, qui constitue pourtant un fil d’Ariane beaucoup moins ténu que nombre de ceux qu’il prétend déployer.
Toujours est-il que, parmi ceux qu’il évoque, seuls les quatre premiers critères s’avèrent pertinents au regard de la catégorie qu’il entend construire : les deux autres, même s’ils se trouvent brillamment illustrés dans l’œuvre de certains antimodernes, ne paraissent en revanche nullement significatifs de l’antimodernité en général.
À propos du style « véhément » ou « vitupérant », par exemple, Compagnon remarque, chez Joseph de Maistre, un goût du paradoxe et de la provocation se traduisant par l’usage fréquent de l’oxymore. Mais que pourrait-on en déduire, au fond, sur la notion d’antimodernité ? Que peut-on en tirer ? Absolument rien, d’autant que la rhétorique jacobine est encore plus riche que celle de Maistre en oxymores, figures de style d’ailleurs dénoncées à l’époque par Laharpe comme caractéristiques du projet révolutionnaire de renversement total des choses et des valeurs par la violation du langage.
Quant à l’esthétique du sublime, dont on ne perçoit pas non plus la liaison nécessaire avec la notion de modernité (ni avec son contraire), elle semble n’avoir, dans le dispositif mis en place, qu’une fonction essentielle : celle qui consiste à démontrer que Maurras, qui la récuse obstinément, « se situe par là nettement aux antipodes de l’antimoderne ».
Si l’on en vient enfin à Maurras, ce n’est donc pas fortuitement, ni par raccroc. En feuilletant l’index, on constate en effet qu’il est l’auteur le plus fréquemment cité de l’ouvrage, juste après Baudelaire. Et pour cause : celui qui fut, au XXe siècle, l’antimoderne par excellence ne pouvait, sous peine de discréditer le propos, être écarté d’un simple revers de main : d’autant qu’il correspond à quatre ou cinq des critères établis par Antoine Compagnon, et qu’il incarne au plus haut point l’ambiguïté caractéristique de l’antimoderne dans son rapport à la modernité. Mais en même temps, il n’est pas question, pour un universitaire soucieux de sa réputation médiatique, de laisser entrer le loup dans la bergerie de ces « réactionnaires de charme » que sont les antimodernes, ni de se dire séduit par un courant culturel où figureraient aussi le diable, ses suppôts et ses disciples. Dans la démonstration, Maurras représente un enjeu de premier ordre : d’où l’acharnement pathétique de l’auteur à tenter de chasser le méchant du temple, et la multiplication des attaques, tantôt énigmatiques (« Maurras, qui n’était pas un antimoderne même s’il avait commencé sa vie comme critique littéraire », page 24), tantôt sommaires, mais toujours partiales – une partialité qui se manifeste parfois avec éclat, comme lorsqu’en évoquant Julien Benda, Compagnon précise que « bien que certains l’aient tenu pour un graphomane, un vulgarisateur, un imposteur et un charlatan, il mena à partir de la NRF un combat vigilant contre la droite intellectuelle et l’Action française » – laissant entendre que le simple fait d’avoir mené un tel combat le lavait de toutes les accusations accumulées contre lui.
Les bons, et les méchants ? Non seulement, on les distingue aisément – le méchant, c’est celui qui ose croire que son combat n’est pas perdu d’avance –, mais on n’a pas le droit de les mélanger, de les réunir dans la même catégorie ; du coup, celle-ci en perd toute consistance – comme semble d’ailleurs l’avouer l’auteur lorsqu’il reconnaît que « la distinction entre le moderne et l’antimoderne étant par définition relative, on est toujours le moderne de l’un et l’antimoderne de l’autre. Chateaubriand, le premier des antimodernes à nos yeux, est le pire des modernes aux yeux de Maurras ». En bref, on n’est pas en présence d’une catégorie véritable, d’un ensemble cohérent, mais d’un label aléatoire, décerné comme un prix de vertu en fonction des goûts et des lectures de l’auteur.
D’où, la liste de portraits, parfois franchement surprenants, que dresse Antoine Compagnon dans la seconde partie de son livre, “Les hommes”. Des hommes parmi lesquels figure ainsi un écrivain qui, à bien des égards, apparaîtrait plutôt comme l’anti-antimoderne par excellence, Julien Benda. Celui-ci, rappelle Compagnon, « fit toute sa longue carrière d’homme de lettres sur une idée fixe, la réfutation de la philosophie et de la littérature modernes au nom du rationalisme et de l’universalisme des Lumières ».
Des conclusions insoutenables
Et l’on comprend alors, avec un peu de stupeur, le problème de la démonstration : celle-ci résulte au fond de l’absence d’une définition serrée de la notion de modernité, qui rejaillit naturellement sur son antithèse. Dans la remarque que l’on vient de citer, par exemple, le terme « moderne » est utilisé comme synonyme de “contemporain” ou d’“actuel”, bien qu’il désigne en l’occurrence une attitude et une pensée anti, ou du moins, postmodernes – au vu des critères dégagés par Antoine Compagnon –, impliquant un dépassement du rationalisme, de l’optimisme et du progressisme. Si l’on rend aux mots leur sens véritable, et que l’on s’en tient à la typologie établie dans la première partie, c’est donc au nom de la modernité, celle des Lumières, que Julien Benda, « rationaliste absolu », disciple fanatique de Kant et de Renouvier, combat l’antimodernité de ses contemporains : « la préciosité, l’obscurité, la rareté » en littérature, le pessimisme et l’organicisme en philosophie, le particularisme, le nationalisme et l’antidémocratisme en politique. Pour en revenir aux critères de départ, le seul auquel satisfasse Benda est celui du style – en se montrant d’une agressivité furieuse, même pour l’époque, qui lui vaudra une réputation détestable et le surnom de “buveur de sang”. Mais on a vu que ce critère n’en était pas un. Quant au reste, Benda n’a décidément rien à voir avec l’antimodernité : ou alors, cette notion n’aurait aucun sens, puisqu’elle se bornerait à regrouper un certain nombre de penseurs n’ayant en commun qu’une certaine hostilité à leur époque, et la chance d’être agréés par monsieur Compagnon.
Nous évoquions, au début de cet article, l’histoire d’un ratage, et celle d’une déception. Le mot « antimoderne », dont Compagnon n’est d’ailleurs pas l’inventeur, aurait pu être très utilement employé pour désigner, d’une façon à la fois précise, éclairante et non péjorative, un large courant de pensée qui apparaît au cours du XVIIe siècle en réaction à l’idée de Progrès, qui prend corps à l’époque révolutionnaire et se prolonge effectivement jusqu’à nos jours. Il est donc fort regrettable qu’il n’ait été utilisé, en l’occurrence, que pour décorer un joli bric-à-brac, parfois séduisant, mais dépourvu de cohérence logique et de pertinence historique. Le travail reste à faire.
+ Antoine Compagnon, Les Antimodernes, de Joseph de Maistre à Roland Barthes, NRF, Gallimard, 2005, 467 p.
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N°17 - La métamorphose des super héros
Les super héros ne sont pas invulnérables. Mais depuis leur naissance en 1938, ni les blessures, ni les trahisons, ni même la mort n’étaient parvenues à les stopper. Jusqu’au 11 septembre 2001 où l’effondrement des tours du World Trade Center sembla leur porter un coup fatal. Batman, Hulk et consorts, victimes collatérales de Ben Laden ? Bilan quatre ans après la Chute.
Quel pouvait être l’avenir des super héros, symboles d’une Amérique triomphante et sûre d’elle-même, aux lendemains d’attentats qui révélaient la fragilité de l’hyperpuissance ? Plus question pour les scénaristes de renvoyer les justiciers costumés lutter contre des invasions extraterrestres ou des menaces apocalyptiques. Tout comme Hollywood annulait ces blockbusters les plus violents, le monde des comics se devait de faire profil bas. Et la profession de rendre à son tour un hommage appuyé aux victimes en montrant dans des numéros d’anthologie Superman déblayer les ruines de Ground Zero ou Spiderman confronté à l’hostilité de tous ceux qui lui reprochaient de n’avoir rien fait ! Réduit au silence et à l’inaction, le super héros devait aussi subir la concurrence des nouveaux héros de l’Amérique, pompiers, policiers et médecins. À tel point que même Marvel, la principale compagnie de bande dessinées US, entreprit de publier de nouvelles séries qui, pour la première fois, mettaient en scène des samaritains dénués de pouvoirs, de simples individus dont l’adversité avait révélé la valeur morale. Acculé, donné cent fois pour mort, le super héros allait malgré tout survivre et opérer une spectaculaire renaissance.
Born again
Dans un premier temps, pour renouer avec le succès, certains auteurs préconisèrent un retour aux postulats les plus primaires du genre. Pour eux, les justiciers masqués devaient redevenir, comme durant la Seconde Guerre mondiale, des super patriotes luttant contre l’envahisseur, des pantins aux ordres de l’oncle Sam dont les exploits en papier étaient censés divertir et l’enfant de l’arrière et le GI du front. C’est ainsi que l’on vit quelques super héros, Captain America le premier, partir guerroyer contre l’ennemi islamiste et les dictatures baasistes. Mais cette tentation revancharde demeura anecdotique. Par son intensité dramatique et ses conséquences, le choc du 11 septembre permit un changement bien plus considérable, la concrétisation en fait d’une évolution amorcée dès la fin des années 70. À partir de cette époque, sur fond de contre-culture et d’échec au Vietnam, le super héros est devenu plus sombre et tourmenté, davantage préoccupé par le contexte social et politique d’une Amérique en crise. C’est dans cette veine – à laquelle Alan Moore et Frank Miller donnèrent ses lettres de noblesse – que le nouveau super héros post-9/11 allait jaillir. Ses caractéristiques ? D’abord, il a rangé au placard ses collants et sa cape fluo pour revêtir des tenues paramilitaires adaptées aux combats. Ensuite, c’est un militant qui, comme tel, se refuse à porter un masque et n’utilise aucune double identité. Enfin, son combat est essentiellement politique et ses méthodes pour le moins radicales : il est prêt à tout pour imposer l’ordre mondial qu’il juge le meilleur et le plus juste. Ce concept décliné de multiples manières a donné naissance, au milieu de beaucoup de médiocrité, à quelques histoires qui resteront : The Autority – une série dans laquelle un groupe d’anarchistes utopistes impose sa dictature sur la planète – et New X-Men – où Grant Morrison et Frank Quitely réinventent complètement l’univers du plus populaire groupe de mutants – en sont les meilleurs exemples.
Le mythe de l’âge d’or
Parallèlement, cette mutation du super héros s’accompagna d’un véritable retour aux sources. Des scénaristes, parmi les plus ingénieux, entreprirent, toujours sur les traces d’Alan Moore, de revisiter complètement les codes du genre tels qu’ils furent définis durant l’âge d’or des comics. Si sous leur plume le super héros retrouvait ses costumes et son attirail kitsch, c’était pour mieux s’interroger sur son rôle dans la société, sur sa normalité, pour montrer ses failles et ses complexes, etc. Ainsi de deux séries récentes traduites en septembre par les éditions Delcourt. Dans Invincible, Robert Kirkman et Cory Walker nous font découvrir la vie d’un jeune lycéen dont le père n’est autre que le super héros le plus puissant de tous les temps. Comment faire dans ces conditions pour étudier, draguer ou se faire des amis ? Quelle attitude adopter quand, avec la puberté, arrive des pouvoirs particulièrement effrayants et totalement incontrôlables. En privilégiant le récit intimiste, Invincible nous offre une relecture particulièrement intelligente et novatrice d’une recette qui fit le succès du Spiderman des années 60 et 70 : raconter l’ordinaire d’un personnage extraordinaire. Dans le même style, les frères Luna s’amusent à décrire les tribulations d’une super héroïne à Spring City, une ville où les justiciers costumés sont partagés entre leur lutte pour la justice et la gestion de leur image publique. Une série, qui tient tout à la fois de Sex in the city et de Wonder Woman, où Ultra, l’une des femmes les plus puissantes de la planète, doit non seulement affronter les criminels mais aussi les hordes de paparazzi, les fans en délire ou les amants intéressés.
French touch
À l’instar d’un Mickey, les super héros américains sont devenus des icônes d’une culture populaire mondialisée, à tel point qu’aujourd’hui tout le monde connaît Superman, Batman ou Wonder Woman sans avoir jamais lu l’un des comics qui ont fait leur renommée. Quoi de plus logique que des auteurs franco-belges nourris de leurs aventures s’emparent de cet héritage pour livrer leurs propres visions du genre. D’abord standardisé et calqué sur le modèle américain, cet exercice s’est récemment révélé des plus audacieux et intelligent. Inaugurant un nouveau format (80 pages et couverture souple), la collection “Expresso” de Dupuis vient d’en offrir deux fleurons, deux albums de qualité dans lesquels hommages décalés et pastiches font mouches. Dans l’univers de Comix Remix, proche de celui de Watchmen, les super héros sont devenus des hommes-sandwich, vantant indifféremment marques de pizzas ou de lessives, qui se livrent à toutes les bassesses pour conserver cette juteuse rente. Dans Prestige de l’uniforme, un scientifique médiocre méprisé par sa femme, humilié par ses collègues de bureau trouve enfin la reconnaissance de ses proches grâce à une expérience qui lui confère de mystérieux pouvoirs. Bénéficiant toutes deux d’un graphisme très personnel, loin des canons des comics, ces deux histoires empruntent aux mêmes thématiques que les nouveaux super héros en ajoutant un ton décalé qui les rend indispensables.
De part et d’autre de l’Atlantique, le super héros, trop vite considéré comme désuet, connaît donc une second souffle. Espérons que ce renouveau prometteur saura dynamiser une bande dessinée américaine souvent conformiste et donner un souffle épique et fantastique à une école franco-belge un peu trop égocentrée.
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N°17 - Apprendre à lire
Je reverrai toujours la mine déconfite d’un amphithéâtre de Sorbonne rempli d’étudiants lorsque notre professeur Arlette Michel annonçait que le but des études littéraires était d’apprendre à lire. De fait, et toute l’œuvre d’un George Steiner est là pour l’attester, le lecteur qui s’imagine avoir fait le tour d’un texte ou d’un auteur frôle la niaiserie et l’insolence.
Utilité de la critique
Naturellement, la lecture d’une œuvre est première, et l’on peut très bien se passer de lire de la critique sans démériter de l’univers. Tout dépend de ce que l’on demande à la littérature… On connaît trop les habitudes scolaires et estudiantines, consistant à s’enfermer dans les commentaires et le prêt-à-lire pour ne pas s’affronter en vérité au texte littéraire. D’un autre côté, la critique littéraire est utile ; qu’elle soit d’origine universitaire, ou qu’elle relève de cette grande famille d’écrivains critiques qui associe les noms de Sainte-Beuve, Thibaudet, André Thérive, Edmond Jaloux, Charles Du Bos, Pascal Pia, jusqu’à Boutang, Gracq, Georges Poulet et tant d’autres. Il n’est pas désagréable de lire une critique davantage journalistique, lorsqu’il s’agit d’articles signés aujourd’hui par Bertrand Delvaille, Angelo Rinaldi ou René de Ceccaty. Il n’est pas impossible de s’intéresser à une critique spécialisée et technique, surtout lorsqu’elle ne s’inféode pas bêtement à un courant analytique, post-structuraliste, génétique, stylistique, etc. A priori, nous croyons que tous les genres de la critique ont leur légitimité, leur intérêt, du moment qu’un talent les nourrit. C’est même l’une des caractéristiques principales de la critique littéraire d’épouser une aussi grande diversité. Que de différences, en effet, entre le Port Royal, ce chef d’œuvre de Sainte-Beuve qui se lit comme un roman, et le riche essai de Philippe Sellier sur Pascal et Saint-Augustin ?
La critique est utile parce qu’elle élargit le jugement, étend la sensibilité, fait découvrir mille trésors d’abord inaperçus, rend perceptibles des aspects à côté desquels nous sommes passés, pour faciliter ensuite des lectures plus personnelles. Les travaux de Jean Mesnard rendent plus difficiles les contresens sur Pascal. Ceux de Jean Céard, d’une prodigieuse érudition, rendent plus abordable le redoutable univers de Rabelais, chargé d’éléments culturels très éloignés de nous. Luc Fraisse démontre comment Proust imprime à la charpente de ses phrases les critères de l’art gothique dont il était éperdument amoureux. Tel autre montre comment les paysages qui ouvrent les romans de Balzac s’inspirent des tableaux de l’École française. Il y a de grands auteurs que nous ne lisons plus de la même façon lorsque de grands critiques en ont renouvelé l’approche : c’est le cas de Rousseau avec Jean Starobinsky, de Mallarmé avec Bertrand Marchal, de Corneille avec Marc Fumaroli, ou de Stendhal avec Michel Crouzet.
Crise du sens
Malheureusement, la critique actuelle vit une crise qui correspond à celle de notre civilisation. Le type de l’écrivain critique a quasiment disparu. Comme l’ont affirmé Maurras et Eliot bien avant Roland Barthes, le critique de cette sensibilité est tout aussi créateur et poète que n’importe quel écrivain. On peut citer à titre d’exemples Une campagne avec Thucydide de Thibaudet, l’un des plus grands chefs d’œuvre de la critique française, ou bien, plus proche de nous, En lisant en écrivant de Julien Gracq. Dans le désert actuel, le Chateaubriand, Poésie et Terreur, de Marc Fumaroli, nous est apparu comme une géniale exception, totalement et heureusement intempestive. Le public cultivé – vraiment cultivé – se raréfiant, les mœurs démocratiques égalisant les goûts, l’ère des masses exaltant la distraction et la bêtise, il devient de plus en plus évident que la société n’a plus besoin de critiques de même qu’elle n’a plus besoin de philosophes et de cours de philosophie. Nous vivons dans le procès de l’écrit et la peur de la parole. Dans le soupçon de l’inutilité et de la non-rentabilité. Aussi la critique littéraire s’est-elle finalement réfugiée, depuis les années soixante-dix, dans la critique universitaire. De nombreux professeurs sont des critiques détournés, obligés de suivre le dictat du positivisme dans lequel s’enferme l’Université française. Souvent passionnante, décisive, même, cette critique n’a que le défaut d’intéresser un nombre restreint de personnes, qui sont en général des étudiants ou des collègues.
Il faut ici expliquer notre réticence vis-à-vis du positivisme universitaire. Il est exact que les critères rationnels, scientifiques et techniques permettent une meilleure connaissance des œuvres et des auteurs. Le spécialiste dispose pour cela tous les outils de la rhétorique, de la grammaire, de la poétique et de l’histoire. Comme le montre Steiner dans Réelles Présences, on en arrive à une inflation gigantesque du commentaire, où l’œuvre elle-même n’apparaît que comme un pré-texte à l’arrogance de la critique, et à une déstructuration du sens. Mais il y a une autre dimension, généralement perdue de vue. Ce positivisme rend de moins en compte du degré de vérité dont la littérature peut témoigner à propos de l’homme : un atome sans destin, dépouillé du sens, mais réduit à une infinité de déterminations interchangeables. En outre, il témoigne d’une peur sans limite. Les sciences humaines mettent mal à l’aise le discours littéraire, soupçonné d’avoir pour matière l’irrationnel, la subjectivité, le mystère, des apories qu’aucun raisonnement ne parvient à réduire. Ce discours se sent donc obligé d’épouser les critères des sciences qui l’incriminent, et de fuir ses propres fondements historiques, esthétiques et rhétoriques. L’histoire littéraire est la plus durement touchée.
Auguste Comte aurait été horrifié de constater cette évolution du positivisme : depuis des années, cette idéologie décompose le sens au lieu de le construire. Mais il faut aller plus loin, et mesurer l’étendue de ce qui est perdu. Le positivisme du discours littéraire fait le procès des présences mystérieuses, voire surnaturelles, dont une œuvre peut porter la marque. Pour parler net, l’inspiration divine du Dialogue des Carmélites n’est pas un critère universitaire, et pourtant, c’en est l’essentiel. Pourquoi faudrait-il d’avance refuser cette possibilité ? Dans une civilisation de la Bible et des Évangiles comme la nôtre, pétrie par les catégories d’Aristote et la dialectique de Platon, comment pouvons-nous rejeter les mots « âme » et « immortalité », ignorer combien la littérature peut apporter un témoignage sur la créature, et rendre hommage au Créateur, ou du moins, solliciter une forme de contemplation du monde ? Il n’est pourtant pas interdit au critique ou au lecteur d’être platonicien, chrétien, métaphysicien, ou, si l’on veut, bouddhiste et shintoïste. L’indifférence ou l’athéisme n’y sont pas une obligation. D’un autre côté, tout le monde trouve normal que les chrétiens, les hellénophiles et les shintoïstes absorbent continûment l’épaisseur et les réductions du positivisme athée, et que les critiques ne mettent point Dieu ni « âme » dans leur langue.
Or, de fait, ces qualités ou ces grâces modifient grandement le regard sur les œuvres, en faisant accéder à d’autres domaines de la réalité. Saint Grégoire le Grand souligne que la fonction de la littérature profane est de mettre en évidence la vérité de la littérature sacrée. Il n’y a probablement pas de parole plus profonde et plus humble, et qui consacre davantage le rôle des écrivains. Or, c’est toute une dimension de la Parole humaine, ce sont le Logos, les racines ontologiques du langage dont se détourne la critique littéraire la plus répandue. Heureusement, la critique à laquelle nous pensons possède de respectables exemples : qu’il s’agisse de Luc Estang, de Georges Cattaui, de Jean de Menasce, d’Henri Massis, de Pierre Boutang, ou bien d’un universitaire comme Alain Michel, qui, en prélude à sa très belle thèse consacrée à la Parole et la Beauté dans la littérature latine, affirme qu’il croit au sens de la prière. Le Port Royal de Sainte-Beuve porte peut-être le reflet d’une conversion manquée – celle de son auteur –, mais il témoigne d’une rencontre étonnante entre une école théologique et un esprit animé par la curiosité spirituelle.
Comme par hasard, on notera que le déclin du type de l’écrivain critique est contemporain de la déchristianisation : ce fait est là pour rappeler l’intime relation qui unit la poiésis (la création) et la théologie, et que là où les croyances disparaissent, la plus haute culture tend à s’éteindre aussi.
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N°17 - Albert Thibaudet
Figure célèbre et méconnue de la critique du début du XXe siècle, Albert Thibaudet constitue un exemple proprement génial de l’écrivain critique, entrant dans les arcanes des œuvres et composant les siennes par ce cheminement même. Méthode dépassée ou modèle à suivre ?
En littérature, le temps qui passe est spécialement cruel avec ceux-là même qui se fixent un sacerdoce de la servir : les professeurs (parfois), les auteurs (quelques uns), les critiques (tous). Une génération à peine, leurs œuvres sont introuvables, leur rôle méconnu, leurs noms même perdus. Mes étudiants de lettres, même khâgneux, dès qu’il leur faut composer sur la critique, n’ont pour munitions qu’un peu de Barthes réchauffé et du Genette passé et repassé à la moulinette : fast food des années 2000. Ils ne savent pas – pas du tout – que les grands critiques du XXe siècle, ce furent Charles Du Bos, l’abbé Bremond, et Albert Thibaudet ; et les laisseraient ahuris les noms de Léon Daudet, de Valéry Larbaud, de Kleber Haedens et de Pascal Pia.
Albert Thibaudet mourut en 1936 sans laisser de descendance qui pût veiller aux destinées de ses livres. Son Histoire de la littérature française de 1789 à nos jours (1936), il ne put l’améliorer, et ce livre n’était pas assez scolaire pour rivaliser avec les manuels. Thibaudet, homme de gauche, avait beau mourir en 1936, il n’avait milité nulle part, et même avait, sans passion, très bien écrit sur Barrès et Maurras : on l’oublia. Enfin, le pauvre homme s’était fait vertement reprendre par Proust dans le Contre Sainte-Beuve pour avoir osé risqué l’idée que Flaubert n’était pas très intelligent ; comme aujourd’hui il n’est point de salut hors de Proust, vache sacrée, personne n’ose penser, contre lui, que cette observation, très fondée, sur Flaubert (mais c’est un autre bœuf Apis pour nos contemporains) prouve que Thibaudet, certes, ne manquait pas d’intelligence critique. Ajoutons que les deux « Pléiade » que Thibaudet confectionna (Montaigne, 1934 ; Flaubert, 1936, avec H. Dumesnil) sont caducs. Pas de chance.
Thibaudet, pourtant, laisse une œuvre passionnante. Si l’on en doutait, qu’on parcoure le numéro du 1er juillet 1936 de la Nouvelle Revue Française : entre autres, lui rendent hommage Valéry, Bergson, Alain, Jean Prévost, Jean Grenier, Jean Wahl, Ramon Fernandez, E.-R. Curtius, Maurois, Morand, L.-P. Fargue, Jean Schlumberger, Daniel Halévy… Excusez du peu !
Thibaudet, que l’Université française ni l’Académie ne pensèrent à accueillir, avait été deux fois admissible à l’agrégation de philosophie et, finalement agrégé d’histoire, il quitta vite l’enseignement pour faire son voyage en Grèce (Les Heures de l’Acropole, 1923) et vivre de sa plume, dans La Phalange puis à partir de 1911 dans la NRF. Il y tenait les rubriques « La littérature » puis « Réflexions sur la littérature », jusqu’à sa mort, écrivant chez lui, à Tournus, ou à Upsal et Genève, les Suédois et les Vaudois (qui se souvenaient d’avoir pareillement reçu Sainte-Beuve) ayant eu, eux, la bonne idée de lui confier des chaires. Prodigieux lecteur, il avait fait la guerre de 1914-1918 avec dans sa musette Montaigne et Thucydide. D’où, en 1922, La Campagne avec Thucydide, réflexion sur l’art difficile de la guerre, l’art plus difficile de la paix, et l’écriture de l’histoire. Ancien élève de Bergson à Henri IV, Thibaudet était, en bon bergsonien, soucieux de la durée : durée des courants et des genres littéraires, durée des idées quand elles germent dans un ancien terreau et promettent d’indéfinis développements (d’où son chef d’œuvre, Trente ans de vie française : I. Les idées de Charles Maurras ; II. La vie de Maurice Barrès ; III. Le Bergsonisme, 1920-1923), durée intime des écrivains d’où surgissaient, par des lentes et secrètes métamorphoses, qu’il étudiait, leurs œuvres. On lui doit les premières études profondes qu’appelaient Mallarmé (1912, revu en 1926) et Valéry (1923). Mais encore un Flaubert (1922, revu en 1935), un Amiel (1929), un Mistral (1930), un Stendhal (1930). Et en 1930 une Physiologie de la critique. Les Princes Lorrains de 1924 confrontaient Barrès et Poincaré. Si quelques articles de lui ont été recueillis (Réflexions sur le roman, sur la littérature, sur la critique, 1938, 1939), une masse de textes qu’il donna à la NRF ou au Journal de Genève y dorment encore.
Thibaudet, que son érudition, l’ampleur des compétences, l’indépendance de son esprit et sa passion des Lettres rapprochent de Sainte-Beuve (que Proust a grossièrement méconnu ; mais il revient, on le réédite beaucoup ces jours-ci), n’était pas comme lui curieux des secrets biographiques des hommes, il ne se souciait que des œuvres, cherchant moins à y trouver les raisons du goût qu’il éprouvait pour elles que les secrets de leur maturation. Ainsi se penchait-il sur les lectures, les antécédents littéraires de leurs auteurs, sur leur longue genèse, et dessinait-il les prolongements futurs voire fictifs que ces œuvres lui semblaient mériter de connaître. Aussi attentif à leur musique (on trouve chez lui d’admirables analyses du style de Barrès et de Flaubert) qu’au réseau d’idées qu’elles impliquaient et qu’elles organisaient, Thibaudet se défiait de lui-même (il était modeste !) et, bergsonien, ne redoutait rien tant qu’un jugement arrêté, fixé, pétrifié : il se relisait, modifiait ses attendus, ouvrait le champ à de possibles lectures différentes.
Bourguignon d’allure paysanne, bon vivant, il préférait ne parler que des écrivains qu’il aimait ou avait envie d’aimer ; les autres, il s’en taisait ; « Thibaudet n’éternuait pas de l’acide sulfurique », disait de lui Morand, qui s’y connaissait en éreintements à ses dépens. La critique de Thibaudet, abondante, sinueuse, procède d’un acte de sympathie du lecteur avec son livre et du critique avec “son” auteur ; généreux, le critique offre à son auteur sa science, ses idées ; d’où de féconds rapprochements, soit qu’il s’agît d’illuminer une œuvre par tout ce dont elle résulte (ainsi, Thibaudet éclaire admirablement Maurras par Auguste Comte), soit qu’il fallût dresser contre elle l’œuvre adverse (Poincaré contre Barrès). Bergsonien toujours, Thibaudet poétise sa critique en la nourrissant par osmose du style même de son auteur, si bien qu’on en arrive à croire que, pour une fois doté de lucidité sur soi, l’auteur même se critique à sa propre manière. Il aime aussi les comparaisons et métaphores filées, qui rendent compte du caractère minéral, métallique, floral, sylvestre, etc., de tel ou tel livre.
Le tempérament de Thibaudet, l’influence sur lui moins de la NRF (qui avait ses foucades et ses sectarismes, Gide le premier) que de Montaigne, son bergsonisme surtout le conduisaient à chercher, patiemment, à vérifier son goût par son intelligence critique et, inversement, à irriguer sa critique des joies que lui donnait son intuition de lecteur. On le lit, on apprend beaucoup, on sait les raisons que l’on doit avoir d’aimer tel livre, mais on discerne vite que ces raisons ne suffisent pas, qui ne sont que des raisons, à nous livrer l’accès au sanctuaire. Thibaudet, ou la critique créatrice, c’est le titre de l’une des rares thèses qui lui aient été consacrées (Alfred Glauser, 1952) ; mieux encore, Thibaudet, ou la sage intelligence de la littérature.
Si vous êtes comme moi excédé par le jargon structuralo-psycho-sémio-stylistico etc. de l’Université, si pour vous un livre que vous avez la faiblesse d’aimer (car vous aimez la littérature) n’est pas une structure signifiante, une machine textuelle, un champ ouvert de lectures plurielles, un objet polysémique – lisez Thibaudet. Vous y apprendrez pourquoi, en effet, et malgré Proust, Flaubert n’était pas très intelligent. Mais vous, vous deviendrez intelligent !
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