mardi, 26 mars 2002

N°4 - Sommaire "Mission du langage"

medium_couv4-pench.gifActualité
Fanatisme et religion : Entretien avec Gérard Leclerc
Le trimestre des Épées par Michel Collin

Politique
La disparition du vote par Christophe Boutin
Le gouvernement des passions par Alain Raison
Revue des revues par Sébastien de Kerrero
Hommage au général par François-Marin Fleutot

DOSSIER : Missions du langage
L’avilissement démocratique du langage par Antoine Clapas
Au commencement était le verbe  par l’abbé Guillaume de Tanouärn
Langage et société “communicationnelle” par Jean-Louis Harouel
Babel, ou la confusion du langage par Guillaume D.
Langage et poésie par Antoine Foncin

Études maurrassiennes
L’intelligence de l’avenir par Henri Le Bal

Nos humanités
Sur les pas d’Eurydice par Marie-Claire Boutang
Jacques Perret par Hélène Verdier et Jean-Baptiste Chaumeil

Lectures
Par Antoine Clapas, Alain Raison, Anne-Cécile Molitor, Sylvain Bernis.

L’humeur de E. Marsala
Voyage en Thanatopie (troisième partie)

N°4 - Editorial "Mission du langage"

La guerre des langues

« La guerre des langues » dont parle le Roi David évoque les calomnies et les faux-témoignages. Pour nous, elle pourrait désigner aussi les formes de décomposition et de dépersonnalisation qui atteignent le langage dans le monde moderne : la syntaxe, les mots, le style. Dans les années trente, Victor Klemperer étudia la novlangue des nazis*, et en montra les conséquences désastreuses pour l’esprit et la culture. Un tel examen serait à prolonger à propos de la société contemporaine, puisque c’est sur le terreau démocratique que le totalitarisme s’est formé.

Le technicisme, la rhétorique publicitaire abîment l’âme et l’esprit. On le voit aussi en politique, où le sens du bien medium_rose.jpgcommun, les exigences de la vérité et les lois du dialogue sont si souvent avilis : ils mesurent l’extrême incertitude d’une campagne présidentielle où la séduction remplace la raison et fausse la parole. On le constate aussi dans l’usage courant du langage, où le plaisir et la noblesse sont moins sollicités que les automatismes de la société communicationnelle. L’ordre du langage reflète l’ordre du Politique, et actuellement, le langage est confisqué dans une chute libre : tel est le sujet de notre dossier. Mais les plaintes peuvent participer au mensonge, encadrer l’esprit démissionnaire ; c’est pourquoi nous voulons définir les conditions dans lesquelles le langage doit sortir de son commun avilissement. On pourra alors s’accorder avec Bossuet, Tocqueville ou Maurras, mais aussi avec les sommets de la littérature française : le langage a tout à souffrir de l’esprit démocratique, mais il a tout à retrouver y compris son sens populaire, dans les modèles monarchiques, royaume de France ou Royaume de Dieu.

 

Les Épées


* Victor Klemperer : LTI, la langue du troisième Reich, Pocket, 1998.

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N°4 - La disparition du vote : restaurer le politique ou préparer la guerre civile.

Par Christophe Boutin
Christophe Boutin est Professeur agrégé des Facultés de droit à Caen.

Même si Ambose Bierce, auquel il faut toujours revenir un jour, rappelle que le droit de vote, « qui consiste, en règle générale, à pouvoir voter pour un homme choisi par un autre, est grandement prisé », parler du vote en France aujourd'hui revient en fait à s'interroger sur son absence. Les élections prochaines donneront d'ailleurs certainement une consistance nouvelle à ce problème récurrent qu'est l'abstentionnisme politique, mais qu'en penser ?

Typologie

Une première école ne relève cette progression de l'abstentionnisme que pour s'en féliciter, car celle-ci traduirait surtout la béate satisfaction de nos concitoyens. Selon ces analystes en effet, les tensions sociales, uniquement issues de revendications matérielles, vont en se résorbant dans notre "démocratie apaisée". Convaincus de la bonne gestion des politiques, et uniquement soucieux de profiter, grâce aux 35 heures, de la célèbre douceur de vivre française, les citoyens se mobiliseraient peu pour des combats d'un autre âge. C'est notre fin de l'histoire à nous que ce délicieux assoupissement d'individu indéfiniment maintenu, Tocqueville nous l'avait bien promis, dans l'hébétude première de l'enfant repu. Pour faire simple, disons que cette hypothèse suppose de vivre à ce point coupé des réalités de notre quotidien, qu'elle n'a plus cours que dans certains cercles d'intellectuels proches du pouvoir.

Une seconde école avance comme cause de l'abstentionnisme la fréquence des consultations. Il est vrai que l'électeur français de ce tournant de siècle vote de plus en plus. D'abord parce que de nouvelles élections sont apparues, régionales ou européennes ; ensuite parce que d'autres échéances sont maintenant plus fréquentes : tel est par exemple le cas de l'élection présidentielle avec le passage du septennat au quinquennat. Par ailleurs, en dehors de ces consultations électives, il se peut que l'électeur soit appelé aux urnes pour une consultation référendaire, référendum national, bien sûr, mais aussi depuis quelques années référendum local.

Nombre de commentateurs tentent donc de lier déclin de la participation et fréquence des consultations : trop d'élections tuerait l'élection, et plus on nous demanderait notre avis moins nous aurions envie de le donner. On notera, curieusement, que ce sont souvent les mêmes qui, expliquant doctement que la distance est trop longue qui va du domicile de l'électeur au bureau de vote, et la file d'attente de ce dernier bien lassante, nous promettent grâce à l'Internet-connection les consultations quasi-quotidiennes de la démocratie permanente. Cela s'explique car ils veulent remplacer l'élection, avec la légitimité qu'elle confère, par le sondage, toujours plus facilement manipulable et modifiable.

Quelle cité ?

Quoi qu'il en soit de ce futur forcément branché, si la multiplication des consultations a un certain impact, ce qu'on constate en examinant les taux d'abstention des consultations placées dans des périodes particulièrement riches, cela ne peut expliquer l'ampleur du désintérêt actuel.

Il serait sans doute plus judicieux de se poser la question de l'impact des disparitions conjointes de la Nation et du politique. « Voter est un droit, c'est aussi un devoir civique ». Mais pour que le civisme existe, encore faut-il que subsiste une Cité dans laquelle le citoyen se reconnaît et dont il estime que la nécessaire survie rend obligatoire sa participation politique. Or l'indifférenciation des programmes et l'absence de véritables débats d'une part, le remplacement de la lutte politique par la revendication communautaire d'autre part, induisent nécessairement un désintérêt pour l'acte du vote.

Bonnet blanc et...

Lassitude du citoyen, d'abord, devant le peu d’intérêt des consultations référendaires. Non pas d'ailleurs que les problèmes qui lui sont soumis ne le concernent pas directement, mais aucune campagne, politique ou médiatique, ne tente de lui expliquer en quoi la réponse qu'il va donner aura un impact réel sur l'avenir des institutions, sur la place de son pays sur la scène internationale, et donc sur sa vie quotidienne. Quant à l'effet des sujets choisis, tant qu'il n'y aura pas de possibilité d'initiative populaire du référendum – en gardant à l'esprit que cela ne saurait résoudre tous les problèmes de l'abstentionnisme politique, et les exemples de nos voisins le montrent bien –, il ne faut pas espérer voir remonter significativement les taux de participation à ces consultations. Encore faudrait-il que l'on évite de présenter à l'électeur certaines évolutions institutionnelles ou de société comme inéluctables, et qu'on lui redonne confiance dans le politique. Ce qui implique d'élire des responsables affirmant de vrais choix.

Dans le cadre de la compétition électorale cette fois, voter doit en effet permettre d'affirmer un choix politique précis. Que celui-ci puisse être véritablement exprimé suppose deux contraintes : d'une part, que la formation politique, parti ou groupement qui l'incarne, ait la possibilité d'exister et de s'exprimer – ce qui ne va pas de soi malgré les garde-fous mis en place pour éviter la dictature de la majorité ; d'autre part, que le système électoral lui-même ne vienne pas obérer la transcription de ce choix, en interdisant finalement, par le seul jeu du mode de scrutin, toute représentation institutionnelle de ces idées. Pour un certain nombre de nos concitoyens cependant, le choix politique ne peut plus s'exprimer par le vote, Droite et Gauche se confondant dans un même discours-programme. Le refus manifesté par tous les gouvernements successifs depuis quelques années de traiter, et même souvent de seulement prendre compte, les problèmes les plus évidents de la société française traduit bien cette offre politique édulcorée. La seule excuse de nos politiques est de se présenter comme les victimes de facteurs extérieurs (Europe, mondialisation…) qui les dépasseraient et qu'ils ne feignent même plus de vouloir organiser, discréditant ainsi la notion même d'action politique nationale. La cohabitation, triste spécificité française, a simplement ajouté ses confusions perverses à cette soporifique monotonie. Ajoutons ici que la fameuse "onction démocratique", qui conférerait à nos dirigeants une légitimité plus forte encore que celle du Saint Chrême, est bien limitée lorsque la majorité de votants, compte tenu des progressions parallèles du vote blanc et de l'abstention, ne représente – au mieux ! – qu'un petit tiers des citoyens…

Un pouvoir qui se refuse à poser les vraies questions à la nation, qui se refuse à assumer ses responsabilités et à faire de la politique, un pouvoir dont la légitimité est plus ténue chaque jour, voilà qui ne peut guère renforcer la participation des citoyens. Mais voter c'est aussi choisir de participer à la vie d'une nation particulière, différente de ses voisines, et se reconnaître impliqué dans cette communauté de destin. Or, le moins que l'on puisse écrire est qu'un certain nombre de personnes résidant sur notre territoire national ne se sentent pas véritablement concernées par sa survie. Et ce ne sont pas les cours d'instruction civique nouvelle manière, pesant énoncé de droits en "novlangue" politiquement correcte, sans que jamais aucun devoir ne soit évoqué, qui changeront quoi que ce soit. Pour cette partie toujours plus importante de ceux qu'il nous faut continuer à appeler, même si le terme ne veut plus rien dire pour eux, nos « concitoyens » la nation n'est qu'un ensemble d'aides, de subventions et de profits qu'ils espèrent voir perdurer. Or maintenir ces fameux "acquis" peut se faire sans participation politique aucune.

Exprimer un choix électoral permettait en effet d'espérer voir satisfaites une partie au moins de ses revendications politiques – entendues ici au sens le plus limité des seules revendications matérielles. Qui ne voit que ces revendications ont choisi aujourd'hui d'autres lieux que le bureau de vote pour s'exprimer ? La rue est devenue le siège de toutes les manifestations corporatistes – au plus mauvais sens du terme bien sûr –, et la prise en otage du reste de la société est quotidiennement instrumentalisée par telle ou telle minorité agissante. Or nul ne peut nier, au vu des abandons permanents de nos dirigeants, que ce sont là des moyens autrement plus efficaces pour voir comblés ses désirs qu'un malheureux bulletin de vote, trahi sans répit depuis 1974.

Ainsi, devant les abandons de certains de nos politiques et les usurpations d'autres pouvoirs, infra ou supra-nationaux, la démocratie élective disparaît peu à peu, avec ce qu'elle supposait de cohésion nationale, au profit d'une communautarisation que notre État s'avère incapable de maîtriser. La fin du vote signifie la disparition du dialogue politique. Or, le vote représente peut-être l'institutionnalisation, la ritualisation de la guerre civile, mais, en l'absence de la Figure de l'arbitre royal, sa disparition marque seulement l'entrée en scène de la guerre civile elle-même…
 
 
Christophe Boutin
 
1 : Ambose Bierce, Le dictionnaire du diable, Paris, Nouvel office d'adition, 1964.
2 : Cf. sur ce point coll. Sd. F. Rouvillois et C. Boutin, L'abstentionnisme politique, Paris, F.-X. de Guibert, à paraître.
3 : On peut se reporter à Coll., s. d., F. Rouvillois, La cohabitation, fin de la République ?, Paris, F.-X. de Guibert, 2001 et à J.-M. Denquin, La monarchie aléatoire, Paris, PUF, 2001.
4 : J. Macé-Scaron, La tentation communautaire, Paris, 2001.


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N°4 - Entretien avec Gérard Leclerc

Fanatisme et religion
Entretien avec Gérard Leclerc

Gérard Leclerc est éditorialiste à La France catholique. Écrivain, il a notamment publié : Pourquoi veut-on tuer l’Église (1996), Jean-Paul II, le résistant (1996) et Portrait de M. Guitton (1998). Dernière parution : Le bricolage religieux, Collection "Colère", Éd. du Rocher, 8 euros.

Le drame du 11 septembre a-t-il contribué à instruire un nouveau procès des religions ?

Gérard Leclerc : Si l'on se place du point de vue américain, il faut répondre non à une telle question. Car les États-Unis d'Amérique ont répondu à l'agression, selon leur habitude, en invoquant le nom de Dieu, en plaçant leur pays sous la protection divine. Les discours du président Bush étaient très caractéristiques à ce sujet. La religion demeure ce que Tocqueville estimait, c'est-à-dire la principale institution américaine, avec ses caractéristiques propres. Cependant, il est vrai que chez nous le phénomène islamiste a ranimé de vieux instincts rationalistes. On a même vu l'hebdomadaire Marianne mettre Dieu en accusation sur sa couverture. Pour beaucoup qui se réclament de la Libre Pensée, l'occasion était trop bonne pour faire le procès du religieux, défini comme un stade précritique ou pré-scientifique de la pensée.

Le courant positiviste, fidèle à la loi des trois états d'Auguste Comte, va dans un sens identique, en frappant d'interdit ou d'illégitimité ce qui relève de la théologie. Dans mon petit livre, je m'insurge contre de tels préjugés qui confortent la presse contemporaine. La réflexion théologique, loin de nous soumettre à l'irrationnel et à des archaïsmes barbares, nous ouvre à une intelligibilité beaucoup plus fine de la réalité et du domaine anthropologique.

Vous écrivez que « l'ultra-laïcisme fait le lit de l'islamisme ». De quelle façon ?

Ce n'est pas sans quelque fureur que j'ai entendu un de nos plus brillants publicistes déclarer qu'il fallait répandre l'apostasie en terre d'Islam, pour émanciper toutes les populations musulmanes. Celui qui prônera l'athéisme en Algérie, en Egypte, en Iran ou en Arabie Saoudite n'est pas encore né. Mais surtout, les islamistes ont tout intérêt à répandre l'idée que les Occidentaux sont antireligieux par essence et que le devoir du bon musulman est de déclarer la guerre à de tels impies. Il ne faut pas oublier que la plupart de ceux qui se sont engagés dans les organisations terroristes peuvent être définis comme des déçus de la modernité, et qu'ils sont revenus à l'Islam, dans une acception très particulière, pour retourner leur colère contre une civilisation qu'ils considèrent comme décadente, matérialiste et athée.

Pourquoi la situation actuelle vous amène-t-elle à réfuter des auteurs comme l'Allemand Eugen Drewermann et l'Iranien Dargush Shayegan ?

Je considère que l'affaiblissement du christianisme en France, en Europe, comme en Amérique du Nord produit des phénomènes de repaganisation ou encore de retour aux divers gnosticismes. De tels phénomènes ne sont nullement anodins. Ils déterminent une modification fondamentale de la perception du monde, ils induisent une mentalité fataliste alors même qu'ils prétendent donner des moyens d'agir sur l'au-delà. Surtout, ils signifient l'abandon de la Révélation biblique et chrétienne, avec la théologie de l'Alliance et le face à face de Dieu et de l'homme. Drewermann, ancien prêtre catholique, a, en quelque sorte, traversé la Mer Rouge à l'envers, abandonnant la théologie chrétienne pour revenir aux mythes païens ainsi qu'à un naturalisme anti-humaniste. Quant à Shazyegan, intellectuel brillant, il conforte le refus de la tradition métaphysique et du monothéisme judéo-chrétien au profit d'une religion universelle où toutes les traditions communiquent, sauf comme par hasard, celle qui nous vient de la Bible. Cela se comprend mieux si on voit que les interdits bibliques contre la manifestation du divin garantissent la transcendance de Dieu et son caractère personnel. J'ajouterai que Drewermann tout comme Shayegan sont de chauds partisans du bouddhisme, du moins d'une certaine conception du bouddhisme, dans la mesure où ils y trouvent une déconstruction de la métaphysique occidentale et du monothéïsme judéo-chrétien. Les ravages de tels courants sont patents : multiplication des pratiques ésotériques et magiques dans des milieux sociaux très divers, et haine de la tradition monothéiste chez les intellectuels.

Quels moyens l'Église détient-elle pour surmonter les tensions entre pays riches et pays pauvres, entre le Nord et le Sud ?

La caractéristique de l'Église catholique en ce début du XXIe siècle, est d'être devenue une Église-monde, dont le centre de gravité doit se trouver aujourd'hui quelque part du côté des Caraïbes. Par ailleurs, son influence en Afrique est massive, et si ce continent sort de ses difficultés énormes et de ses crises, il le devra très probablement pour une bonne part, au dynamisme et à la sagesse des chrétiens africains. Il ne faut pas sous-estimer non plus la vivacité des chrétientés asiatiques, pas seulement aux Philipinnes. En Corée du Sud, au Viet-Nam, le christianisme ne cesse de progresser. Que deviendra la Chine lorsque la chape de plomb du communisme cédera ? On se fait une idée fausse, chez nous, des mouvements religieux. Le bouddhisme est en crise dans une de ses terres d'élection comme la Thaïlande. L'Église-monde détient quelques-unes des clefs de l'équilibre géo-politique de la planète au siècle qui commence.

 

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N°4 - Langage et société communicationnelle

Par Jean-Louis Harouel
Jean-Louis Harouel est professeur à l'Université Panthéon-Assas (Paris II) et écrivain, auteur notamment de Culture et contre-cultures (PUF).

La démocratie technicienne à haut niveau de vie et à forte égalité sociale du dernier tiers du XXe et du début du XXIe siècle est une démocratie médiatique, fondée sur l'idéologie exacerbée de la "communication". Les médias techniciens, et tout particulièrement la télévision, ont exercé une profonde influence sur le langage, impérieusement invité à s'aligner sur celui de la masse, et plus précisément sur celui de la masse des jeunes. Les classes dirigeantes elles-mêmes s'y plient peu ou prou, d'autant que la nécessité politique de plaire au plus grand nombre crée de manière permanente la tentation de la démagogie, afin de ne point risquer d'être taxé d'élitisme.

D'où le triomphe d'une vulgarité qui exprime, ou prétend exprimer, ce que l'on appelle abusivement la "culture de masse". La télévision a imposé à travers Coluche le langage du quart monde, des routards, des zonards. On le retrouve du bas en haut de la société, n'épargnant ni la presse sérieuse, ni la classe politique, ni les intellectuels. En 1992, mis en contact avec des écrivains à l'occasion d'une "Fureur de lire", des élèves d'un lycée de banlieue manifestaient leur étonnement ravi : « Ils sont cools. Ils parlent comme nous. »

Tocqueville avait souligné que, dans les sociétés démocratiques, caractérisées par le dogme de l'« infaillibilité de la masse », existait une « pression immense de l'esprit de tous sur l'intelligence de chacun ». D'où un despotisme de l'opinion, qui dans la société "communicationnelle" qu'est la démocratie médiatique, s'exerce au moyen des mass media. La télévision, en particulier, réalise entièrement la crainte tocquevillienne d'une mise à la norme des individus.

Vive la télé

La masse s'autoplébiscite dans les mass media. Ceux-ci, télévision en tête, sont le miroir des sociétés démocratiques "communicationnelles". Et c'est un miroir qui abaisse ceux qui ne sont pas encore à la norme. Le plus grand nombre s'adore lui-même à travers ses idoles médiatiques, lesquelles sont dans l'ensemble de fausses élites, du moins sur le plan de la culture et de la pensée. Comme l'observe Michel Henry, avec les célébrités médiatiques, c'est trop souvent « la vulgarité, le direct, la pensée réduite à des clichés et le langage à des onomatopées ». Les médias techniciens, et tout particulièrement la télévision, ont permis aux sociétés démocratiques actuelles de se débarasser des modèles supérieurs qui leur portaient ombrage, et de retrouver de manière rassurante le reflet de leur propre médiocrité à travers de pseudo-élites.

D'ailleurs, la société "communicationnelle" recherche de plus en plus comme objet de spectacle l'individu ordinaire, c'est-à-dire elle-même. La masse du public se distrait sur le mode de la médiocrité satisfaite en s'offrant le spectacle d'elle-même. C'est la raison du succès de "Loft story". C'est ce qui a fait parler à la France entière le langage rudimentaire et souvent trivial des jeunes du loft.

Culture

Cependant, la société "communicationnelle" a soin de se masquer sa médiocrité et sa vulgarité. L'emploi à tort et à travers du terme valorisant de "culture" l'y aide beaucoup, engendrant une véritable langue de bois. Le mot culture est littéralement mis à toutes les sauces. Tout est culture, la culture inclut tous les aspects, y compris les plus prosaïques ou même triviaux, de la vie quotidienne.

Telle est la conséquence de la mise en circulation par la sociologie américaine des années 1950 du terme de mass culture. En 1961, un essai d'Edgar Morin vulgarise de ce côté-ci de l'Atlantique le terme de "culture de masse", avec toute la confusion sémantique et les potentialités anti-culturelles qu'il recèle. De fait, en 1981, dans un article du Monde, Jean-Marie Domenach donnait pour exemples de la culture de masse les blue jeans et la pop music, ce qui en fait de culture est tout de même un peu mince. Grand "communicateur" s'il en fut, Lang a trahi cyniquement la culture en imposant à partir de 1981 comme un dogme officiel l'idéologie du « tout est culture ».

Ainsi, d'abord réservé à une poignée de spécialistes, le sens anthropologique indéfiniment dilaté du mot culture s'est répandu dans la société au cours des dernières décennies. Journellement employé par les médias, il appartient désormais au langage courant. Dans nos sociétés postmodernes, et tout particulièrement dans les médias, l'emploi du mot culture n'a généralement plus rien à voir avec la véritable culture.

Aujourd'hui, les médias parlent à l'envie de la culture d'entreprise, de la culture de gestion, de la culture d'opposition, de la culture des banlieues, de la culture du revolver, de la culture des gangs, etc. La langue de bois engendrée par la totale dissolution du sens du mot culture règne en maîtresse dans la société actuelle. Culture peut désigner aussi bien, accidentellement, la véritable culture, que les mentalités, les mœurs, le système de croyances, les modes de comportement, les formes de loisirs, voire la totalité sociale. Très souvent, "culture" habille d'un mot valorisant et vague ce qui est tout simplement l'identité d'un groupe humain donné.

Bref, c'est un mot passe-partout, tarte à la crème et paresseux, qui fait de l'effet à peu de frais et dispense de penser avec précision. Cela doit être mis en rapport avec l'observation de Tocqueville, que les peuples démocratiques « aiment mieux l'obscurité que le travail » et affectionnent les mots flous, qui « rendent l'expression plus rapide et l'idée moins nette ». L'emploi actuel du mot culture est une illustration de cette remarque tocquevillienne sur la tendance à la facilité et à l'imprécision conceptuelle des sociétés démocratiques.

Ayant un fort effet relativiste, l'emploi du mot culture dans un sens ethnologique dilaté a pour conséquence de tout mettre au même niveau. Loisirs et distractions sont placés sur un pied d'égalité avec la culture authentique. L'emploi relativiste du mot culture vise à camoufler le fait que la société "communicationnelle" vit très largement en dehors de la culture. Elle le vit d'ailleurs très bien, mais préfère manifestement qu'on ne le lui dise pas trop.
 
 
Jean-Louis Harouel

 

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N°4 - L’avilissement démocratique du langage

Par Antoine Clapas

L'Etat culturel voudrait faire accroire que la démocratie pourrait bonnement cultiver le « saint langage, honneur des hommes » (Valéry). Cependant, une avalanche d'indices soulève la question d'un avilissement proprement démocratique du langage, condition du moins de voir dans la démocratie un système métaphysique et un ensemble de valeurs, et pas seulement une forme juridique. C'est lui que met courageusement en cause Jean-Louis Harouel dans Culture et contre-cultures au XXe siècle. Le signe le plus spectaculaire réside sans aucun doute dans l'épuisement, au moins momentané, de la famille des grands écrivains français. Une telle extinction ne traduit-elle pas une crise profonde du langage et de la langue ?

Sous l'effet conjugué de la technique et des médias, on assiste en effet à une standardisation du langage commun. Appauvrissement de la syntaxe et du lexique, technicisme de l'expression, introduction excessive de vocables et de tournures anglo-saxonnes, méfiance à l'égard de ce à quoi le langage oblige ; en philosophie, nouvel essor du sophisme (Deleuze, Derrida) ; ces constats sont bien connus. On cherche des causes dans la dictature des marchés, l'embrigadement du consommateur dans un monde qui se veut toujours plus soumis à l'économie.

Mais à cela, il faut ajouter que s'est créée dans le monde une illusion très rousseauiste, l'hypothèse d'une transparence du signe : la parfaite clarté du langage, son immédiateté, son universalité, son efficacité directe sont des rêves à la fois des utopies classiques et de l'économie de marché moderne. Descartes et le Père Mersenne n'ont-ils pas, au XVIIe siècle, jeté les bases d'un programme de langue artificielle ? Leur désir était de créer une langue conforme à la raison, organisée, épurée des sédimentations historiques, de la coutume et de l'étymologie. De même, on voit ce que l'appauvrissement du langage peut apporter à la préparation du consommateur, en créant des réflexes et en réduisant l'esprit critique. L'écono-misme contemporain prétend sans cesse établir la société ou le monde de demain ; les techniques publicitaires et commerciales de grande dimension travaillent à la production d'un monde utopique, sachant se contenter d'une Novlangue. Celle-ci est destinée, d'après Orwell, « non à étendre, mais à diminuer le domaine de la pensée et la réduction au minimum du choix des mots [aide] indirectement à atteindre ce but. » L'administration des choses peut alors remplacer le gouvernement des hommes et, à l'instar du Financier qui trompe le Savetier, les empêcher de chanter.

Démocratie et Marché

L'idéal utopique de la démocratie et le monde technico-commercial se rejoignent donc sur la question du langage. C'est en effet dans la mesure où elle est utopique (volontariste) que la démocratie moderne tend à réinventer, à réduire, à avilir le langage, pour en faire un instrument de sa révolution. D'autres critères sont pourtant à considérer. L'égalité démocratique malmène le style – la qualité, la profondeur, la beauté de l'expression. « Le style, c'est l'homme » écrit Buffon. L'homme démocratique voit dans le style une cause d'inégalité et de dissemblance, et il cherche à s'en passer, voire à le combattre ; c'est ainsi qu'au XIXe siècle, la déchéance du style est prophétisée par Tocqueville dans La Démocratie en Amérique, et perdue par Baudelaire et les Symbolistes (Villiers, Mallarmé, Maeter-linck). Le monde commun en démocratie voudrait créer son style médiocre, son langage standard et ses codes particuliers, où beauté et propriété de l'expression ne semblent plus que des archaïsmes prétentieux ou des freins à la communication immédiate.

Il n'est donc pas étonnant que le principal lieu de la démocratie moderne, la télévision, soit alimenté par la haine du sublime et par la méfiance envers la complexité. L'utilitarisme industriel et l'égalitarisme marchent ensemble pour créer un Homme muet ou bavard. L'enseignement des langues anciennes peut bien être supprimé sans aucun dommage pour l'idéal démocratique du langage qui prévaut. De même, un inspecteur peut bien recommander aux professeurs de français de ne plus enseigner le passé simple ; les professeurs des écoles, écrire comme des cochons, et appeler « production des élèves » leurs exercices écrits. On peut aussi rechercher la suppression des filières élitaires, comme l'École normale. Que les éditeurs sortent chaque année en France 44 000 livres (de tous ordres) ne peut réjouir que les sots ; ce chiffre ne fait qu'attester le règne de la quantité, une consommation qui éteint la puissance du verbe. Combien sont les lecteurs à vouloir, à l'instar de Péguy, une « lecture bien faite » ? À la place de cela, nous vivons les ravages de l'industrie littéraire, prophétisés cette fois par Maurras dans L'Avenir de l'Intelligence ; la création de faux événements littéraires, la domination des bavards, la banalisation du parler sale ou vulgaire à la radio ou à la télévision, pour aguicher le bon peuple et dresser les enfants à la démocrassie.

La démocratie contre le style

Comme l'a bien vu Pierre Boutang, « la démocratie » est bien « contre le style » en désordonnant la subjectivité, en faisant le procès systématique des paternités philologiques et théologiques du langage, et en faisant perdre aux hommes le goût du monde et des dieux. Le nihilisme a fait son entrée dans le langage depuis bien longtemps, à mesure que la démocratie est entrée en scène : cette coïncidence chronologique devrait éveiller davantage l'attention… « La même révolte, le même effort de dissociation ont ruiné la primauté de l'Église catholique, la société monarchique et le style français », écrit Boutang. L'état du langage dans une société donnée renvoit en effet au rapport à l'être. Si cet être déchoit, qu'il s'éparpille, se vexe de son caractère fini, ou encore s'il vit avec l'instinct du néant, le langage perd alors sa fonction vivante. La cité elle-même se délite et se ruine. « La communauté du langage, écrit Maurras, est un bien suprême, suprême élément de concorde et d'unité à l'intérieur du plus divisé des États. Ne fût-on plus d'accord sur la nécessité de conserver l'indépendance de la Patrie, on resterait uni sur le sens des mots qui servent à constater cette division. » À partir de là, on comprend pourquoi, pour Maurras, l'ordre du langage détermine le sens même de la Politique : ce constat a également précisé l'une des tâches philosophiques les plus exaltantes de Boutang (des Abeilles de Delphes à son La Fontaine politique).

Pour se battre, il faut songer d'abord aux générations qui se renouvellent, et aux richesses littéraires passées, dont la force assure l'immortalité. Le langage s'y présente souvent de manière sublime, reflète le trésor d'une tradition vivante que l'on goûte dans le monde entier ; il rappelle le sens de l'être et de Dieu. Mais une séparation s'établit cependant entre les lecteurs qui font effort pour échapper au commun avilissement, et le reste de la population, formé pour en être la victime et connaître une forme de mort à travers la crise du langage. La démocratie traite son peuple en troupeau. La démocratie ? Qui ? Quelle volonté ? Celle du "on" anonyme, du simulacre de souveraineté individuelle et du réel mythe du progrès en marche.

Pour en savoir plus : George Steiner : Réelles Présences, Langage et Silence. Dialogues de G. Steiner et P. Boutang, Lattès. Juan Asencio : Essai sur l'œuvre de George Steiner, L'Harmattan. A. Clapas : "Chemins et déroute du langage", Certitudes, n°2. Le tome II des Abeilles de Delphes de P. Boutang, à paraître en novembre aux Éditions du Rocher, traite du langage en son premier chapitre.
 
 
Antoine Clapas
 

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N°4 - Dossier : le langage

On sait que les totalitarismes ont endommagé les langues allemande et russe : est-on certain que la démocratie et l’activisme des marchés n’atteignent pas d’une manière aussi fondamentale l’ordre du langage ? Le règne des codes concurrence les injonctions au non-style communicationnel. C’est la fameuse « chute dans la banalité du dire » constatée par Boutang, et préparée par les Lumières, qui n’en finissent pas d’éteindre la civilisation : voyez l’enquête...

 

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N°4 - Jacques le grand

Par Hélène Verdier

Parisien, de la vieille Lutèce ou peu s'en faut, Jacques Perret assume tous les caractères de l'histoire de France depuis la Gaule chevelue jusqu'aux confins du Grand Ouest en une écriture luxuriante. « Aventurier en bretelles », baroudeur casanier, Jacques Perret, écrivain et personnage, pourrait incarner le paradoxe du héros malgré lui, ne serait-ce l'élégante désinvolture, le sens de la mise en scène et la distance amusée de celui à qui l'on en a déjà conté. Entre le héros perretien et Perret lui-même, la frontière est ténue. Mais, dira-t-on, quel auteur ne s'est pas rêvé et raconté à travers ses personnages ? Perret, lui, a dû être chacun de ses héros : écrivain, journaliste, un peu dramaturge, certes… professeur, illustrateur… forestier au Danemark, prospecteur d'or en Guyane, mercenaire manqué au Mexique, pêcheur au Honduras, moissonneur au Canada.

Il en va de même pour les choses sérieuses comme la guerre : peu après son engagement dans les corps-francs en 1939 – à presque quarante ans – il se verra attribuer la médaille militaire et la croix de guerre avec palme, après avoir fait au combat « l'admiration de tous par son audace réfléchie, son calme imperturbable dans les pires circonstances et ses hautes vertus morales qui en ont fait le premier soldat de son bataillon. » En juin 1940, il est fait prisonnier ; il séjournera d'abord en stalag, puis en camp disciplinaire avant de s'évader avec succès en mars 1942, après trois tentatives manquées. Des souvenirs de sa captivité naîtra Le Caporal épinglé, frayant avec l'étrange société des prisonniers de guerre, entrecoupé de rêveries poétiques, de méta-politique fantaisiste où se dessinent ses principaux traits de style et sa conception de l'héroïsme : une volonté désinvolte qui ne se départit pas d'un humour à toute épreuve ; ce n'est pas un hasard si les épreuves les plus pénibles sont souvent, dans le roman, les plus cocasses.

Il s'engage en 1944 dans les maquis de l'ORA, par patriotisme d'abord, mais aussi par goût de l'aventure, cherchant à retrouver une atmosphère mêlée de chouannerie et de colonie de vacances qu'il traduira dans Bande à part, (prix Interallié en 1951).

Tout en écrivant pour Le Figaro, L'Étoile du soir, Aspects de la France et Itinéraires, il publiera deux romans au fort parfum d'iode, de rhum et de calfat : Le Vent dans les voiles et Mutinerie à bord ; quatre recueils de nouvelles, quelques recueils de chroniques ainsi qu'une pièce de théâtre.

À partir de 1961, les trahisons d'un pouvoir censé incarner la France, ont raison de la joie roborative et proverbiale de Perret à mesure que se précise un engagement politique qui prend la forme du désenchantement. En 1962, lui, le « clodovicien patriotard » est condamné pour « offense à la Légion d'Honneur », et doit témoigner pour son fils, impliqué dans un règlement de comptes organisé par l'OAS. En octobre il est aussi condamné pour offense au chef de l'État qu'il accuse de « fourberie, trahison et parjure ». Il continuera de publier jusqu'en 1984, plusieurs articles, quelques récits et chroniques. Il meurt le 10 décembre 1992, à l'âge de 91 ans.

Ce qu'on aime à retenir d'une œuvre aussi prolixe qu'éclectique, c'est d'abord un style fait de bric et de broc, trafiquant avec la jubilation d'un chineur les trouvailles clinquantes et rutilantes dénichées aux quatre coins du vocabulaire : vieux français ou argot, termes vaguement ésotériques de marine ou de sciences naturelles, anglais francisé, créole... Un style qui cultive à la fois l'épique, le merveilleux et le sacré, mais d'une manière débonnaire et familière, avec la tranquille discrétion des choses dont on ne doute pas. Aujourd'hui Perret, passe pour un "joyeux réactionnaire", autant dire, pour nous, contre-révolutionnaire, qui allie à la force de l'engagement une solide joie d'être, d'être de France.

 
Hélène Verdier
 

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N°4 - La poésie est la langue des dieux

Par Antoine Foncin
Antoine Foncin est l’auteur d’une thèse sur “La pensée de Léon Daudet” sous la direction de Pierre Boutang.

« Qu'est-ce que la poésie ? » est vraiment la question que chacun craint le plus qu'on lui pose. Non pas que manquent les réponses, mais au contraire parce qu'elles se pressent en grand nombre. On entre alors dans l'énumération des modes, des genres et des figures poétiques, définissant au passage ce qu'est l'acte poétique dans ses rapports avec l'existence, c'est-à-dire en quoi ce "faire" particulier échappe au cycle indéfini du désir où s'enferme l'existence pratique, ou encore assignant une origine épique commune à toute forme de poésie, comme le fait Pierre Boutang(1). Le mystère persistant, qu'on ne peut non plus aborder sans quelque appréhension, est celui de la langue poétique, ce en quoi elle se rapproche de toute parole dite dans le monde des hommes, et ce par quoi surtout elle s'en détache pour devenir « langue des dieux ».

Disons-le tout de suite : pour définir l'essence de la langue poétique dans ses conditions de possibilité et non à travers ses modes d'être, les poètes ne nous seront pas d'un grand secours. Pour eux, cette essence commune ne se montre que dans l'acte même de la création poétique accomplie, sous la forme désormais acquise du poème qu'exprime le suffixe grec -ma, transformant le verbe pour en faire le nom de ce qui est accompli par l'action qu'il désigne (ici le poiein de la création seconde opposé au prattein de l'action ordinaire). Ne sont-ils pas réduits, et nous avec eux, à chercher dans l'imitation, c'est-à-dire dans la reproduction de l'acte lui-même, la seule réponse possible à cette demande impossible à satisfaire. Ainsi Adéodat, sommé par son père Augustin de définir le verbe "marcher", ne peut tant soit peu approcher d'une définition qu'en marchant devant lui(2).

Tout de même, lorsqu'il s'agit de poésie, nous pensons, avec les notions quantitatives de rythme, de mesure, de prosodie, en savoir un peu plus sur la poésie qu'Adéodat n'en sait sur la marche. Au-delà s'annoncent en effet des terres hospitalières où règnent de fortes et commodes distinctions, comme par exemple celle qui sépare la prose de la poésie. La prose, étymologiquement prorsa, va droit devant elle sans se soucier ni du sublime – elle est un parler bas – ni de la mesure. En suivant son chemin, elle s'interdit de regarder les autres chemins et demeure prudemment, prosaïquement, dans le sillon bien tracé de l'univoque. Il suffit maintenant d'inverser les termes de cette définition pour voir apparaître, en creux, la figure du langage poétique par une opposition terme à terme.

Le point d’origine

En fait, ces distinctions, utiles dans un projet descriptif limité, conduisent rapidement à de très tenaces contradictions. Citons d'abord le biais méthodique qui consiste, en croyant expliquer le complexe (la poésie et ses équivoques) par la "simplicité" de la prose, à finir par poser cette dernière comme origine et disserter sur le  "degré zéro", l'écart poétique ainsi que l'ont fait nombre de modernes. Outre le fait, que nous envisageons plus loin, que la prose n'est sans doute pas aussi simple que nous voudrions qu'elle le soit, il est infiniment plus plausible, même si moins commode, de placer la langue poétique comme archétype et point d'origine de toute langue. Le démontrent les Grecs, qui non seulement voyaient en Homère « l'éducateur de la Grèce », mais dans la langue homérique leur langue commune dans laquelle se fondait l'hellénisme face à la barbarie. Quant à la prose, constamment retrempée dans une langue poétique prolongeant celle d'Homère que la tragédie mettait au cœur de la Cité, elle était considérée comme une dépendance, une retombée de la poésie, prête à retrouver son origine : si Esope écrit ses fables en prose, Socrate, sur l'ordre du dieu, en attendant le bateau qui revenant de Délos lui apporte la mort, les met en vers en s'accompagnant de la lyre.

Non moins fondateurs de toute prose (et de toute poésie) à venir dans leur langue et dans bien d'autres sont Virgile et Dante, liés entre eux aussi par cela. Certes le latin et l'italien existaient avant eux, mais eux seuls, par des moyens poétiques, ont pu les constituer en fournissant un modèle, mais plus encore en révélant leur essence propre, et sans doute ce en quoi elles se rattachent à une essence commune. Ce qu'aucune prose n'aurait su ni pu faire. À propos de Dante particulièrement, le récit de Primo Lévi Si c'est un homme indique de façon démonstrative la position première de la langue poétique par rapport à toute autre forme de langage, qu'il nous faut encore appeler de façon indistincte "prose". Le narrateur, déporté à Auschwitz, profite d'une accalmie dans la tempête de souffrance qui est constitutive de la "vie" au camp pour apprendre à un codétenu français quelques rudiments d'italien. Il commence par les mots de la prose la plus usuelle : suppa, la soupe, acqua, l'eau… Mais bientôt, comme poussé par une force inconnue, et pressé de transmettre le plus intime de la langue, il se met à réciter des fragments de La Divine Comédie échappés à l'oubli, et dont le souvenir le rend, provisoirement, à l'humanité.

Les muses en effet sont « filles de Mémoire », comme le rappelle cet autre homéride qu'est La Fontaine. Pour aider la mémoire, le rythme fournit une forme, souvent préexistante à toute poésie, dont le caractère quantitatif et mesurable (alternance du poser et du lever, quantité des syllabes…) semble conduire vers une science où se définirait assez bien le langage poétique. Mais les poètes protestent, non pas contre la « gêne salutaire » que leur impose la prosodie, mais contre la part excessive accordée au nombre. Verlaine qui dénonce « les torts de la rime » est parmi eux. Il n'abandonne pas pour autant toute métrique, mais cherche au contraire à la renouveler. Pourquoi ? Léon Daudet(3) nous donne une solution : approfondissant la notion de rythme hors et dans l'homme, il affirme bien que « le rythme de la poésie française est quantitatif », mais précise immédiatement : « Il n'est nullement artificiel, comme quelques-uns l'ont prétendu bien à tort… ». Il est pour lui l'« extériorisation », c'est-à-dire la métaphore d'un certain nombre de rythmes plus complexes et plus vastes qu'il appelle « qualitatifs » pour les distinguer des premiers, et qui sont ceux de la mémoire et de l'imagination.

Ce qui est au centre de la conception de Daudet est la notion de retour : la parole poétique est traversée de réminiscences, de cadences émotives venues du fond des âges. Recours facile à une notion indéfinie d'inconscient collectif(4) ? Nullement, puisque l'étude des rythmes poétiques, qu'il s'agisse de prose ou de vers, est appuyée sur une logique de l'image très complète et très précise, elle-même centrée autour de la figure-clé de l'analogie, que met en œuvre et déploie dans le temps la parole poétique.

Nous comprenons mieux dès lors pourquoi cette parole est plus proprement humaine et essentielle : à travers l'unité qu'elle désigne sans l'atteindre, elle est la seule image d'une langue perdue, celle des origines.
 
 
Antoine Foncin

1 : Pierre Boutang, Commentaire sur Quarante-neuf dizains de la Délie, Paris, Gallimard, 1953.
2 : Saint Augustin, De Magistro .
3 : Léon Daudet : La Ronde de Nuit, in "Le courrier des Pays-Bas", Paris, Grasset, 1928
4 : Jung fut pourtant lecteur attentif de Léon Daudet.


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N°4 - Sans foie ni estomac

Par Jules-Marie de Saint-Hippolyte

  Une remarque blessante, et l'on vous provoquait à l'épée ou au pistolet. La civilisation a décliné : de nos jours on vous convoque aux tribunaux. C'est pourquoi la critique juste est un bien rare : elle ne fait que passer en coup de vent. Qui rechigne, se tait. Haedens est mort, qui nous reste-t'il ? Murray, Angelo Rinaldi, Meyer, et aussi un universitaire capable de citer Blanchot et Gotlib dans une même phrase un peu plus adroitement que les autres, du nom de Pierre Jourde.

Après Julien Gracq

Les réflexions de Pierre Jourde s'inspirent d'un court essai de 1950, La littérature a l'estomac dans lequel Gracq déplorait la disparition de lecteurs curieux et sans complexe, au profit de nouveaux Bourgeois Gentilshommes attentifs à ce qui "se porte". Le dix-neuvième a suffisamment ignoré ses génies : il fallut dès lors honorer l'Écrivain et la culture en général, bruyamment, pour ne surtout pas « manquer le Messie » encore une fois. D'où une crise du jugement : le goût s'effaça devant l'opinion. Le Grand Écrivain naquit non plus d'une découverte, mais d'un appel d'air, d'un besoin de vedettes ; l'obscurité de sa pensée fut garante de qualité. Bref : plus le temps de digérer quoi que ce soit : l'on se référa aux spécialistes pour apprécier l'œuvre. Beauvoir et « son école sexuelle du soir » suscita comme le dit Maulnier à propos des surréalistes, soit une aversion gendarmée, soit le négatif de l'incompréhension. Il suffit de se rappeler l' "affaire Catherine M." pour encore mesurer l'importance de la polémique au détriment de la lecture impartiale (autre « éléctoralisation de la littérature », rayon Enfer des bibliothèques). Que s'est-il passé depuis un demi-siècle ? "

On ne sait plus lire que des nouvelles, et encore, en précipitant le lecteur in media res, au milieu d'une partouze ou d'un carnage.

Pierre Jourde distingue trois modes d'écriture : le "rouge" de Christine Angot, Olivier Rolin (avec du style, en gros), le "blanc" de Redonnet, Bobin (de la "discrétion") et "l'écru" de Delern (de la naïveté). Tout cela forme l'air du temps ; « l'individualisme triomphe, médiocre, mesuré mais sincère » ; c'est ainsi que Jourde consacre quelques pages à ces auteurs, d’une verve qui ne faiblit jamais. Voilà Emmanuelle Berheim : « Avec en son milieu un anchois presque horizontal, sa pizza, telle une bonne grosse figure, paraissait lui sourire ». Et le commentaire : « Là, on regrette presque un manque d'ambition. Métaphysiquement, il y aurait encore beaucoup plus à tirer de la pizza, ce grand thème moderne également traité par Marie Darrieussecq. Il faudrait interroger la tomate, fouiller le lardon. » Ailleurs, au sujet d'un calembour solitaire de Delern : « il y va du calembour comme des flatulences : une seule, discrète en fin de conversation, cela manque de goût, c'est un peu honteux ; énormément et sur tous les tons, c'est de l'art ». Mais ils pullulent chez Beigbeder : Jourde nous en dresse un inventaire heureusement non exhaustif. Un bémol : Jourde examine le style à la loupe, ou commente l'intrigue de façon lapidaire.

Idealtypus Sollers

Inutile de vous dire que Sollers, pape de l'avant-arrière garde culturelle française est à l'honneur de La Littérature sans estomac (Un doute nous guette cependant : à lire sa prose, Sollers est-il français ?), de même que madame Savigneau sa compère, en bons symptômes de la gauche-caviar épanouie. Voilà encore un piège : Steiner dénonçait la littérature au second degré, ou critique de la critique. Jourde s'y adonne, avec Sollers d'abord, puis il reproche à "l'écriture blanche" selon Barthes d'avoir permis un style apprêté comme celui de Redonnet.

Si Jourde a beau vouloir sauver l'anonymat des auteurs qui lui tiennent à cœur comme Eric Chevillard (Le caoutchouc décidément) Valère Novarina ou Guégan, c'est, hélas, la revigorante partie pamphlétaire de son œuvre qui retient l’attention. Le reste du temps, Jourde délaisse sa panoplie de cancre brillant contre celle de professeur, et sachez qu'il a son vocabulaire technique bien en main… Regardez-le éreinter toute cette littérature de jeune fille (livres blancs immaculés : Folio, épais d'un demi centimètre, couverture en simili-Doisneau, écrit gros et espacé à l'intérieur, mauvais genre Houellebecq, boy-scout Delern ou anorexique Bobin, et pour le blanc crème, voir Actes Sud) : il est au grand Huit ! On y retrouve le sens de l'adjectif de Vialatte, le goût des petits commentaires entre parenthèses qui ponctuent la phrase originale (le style "poil au nez"), et aussi la politesse – relative – de Léon Daudet, qu'il fustige pourtant (c'est pour mieux enfoncer Sollers page 52). Mais Jourde a hérité de lui cette vivacité un peu excessive des sévérités et des bontés, que l'on retrouve chez Bernard Franck ou Haedens.

Pierre Jourde écrit de façon fraîche et irrésistible. On aurait envie de le féliciter. Hélas, cela le consternerait encore une fois. On lui répondra comme Du Bellay que « cent fois plus qu'à louer, je me plaist à médire / pour cequ'en médisant, on dict la vérité… »
 
 
Jules-Marie de Saint-Hippolyte

  + Pierre Jourde : La Littérature sans estomac, L’esprit des péninsules, 2001, 336 p., 20,5 euros.

 

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N°4 - Le caporal des troufions de la reine

Par Jean-Baptiste Chaumeil

Lors de sa jeunesse estudiantine, entrecoupée par la guerre du Maroc, Jacques Perret n'était pas un habitué de l'Action française et de la rue Saint-André des Arts. Mais il fut de ces journalistes, qui "couvraient” pour la presse nationale la sortie de prison de la Santé de Charles Maurras en 1937. Il garda de ce moment une admiration particulière pour le vieux maître qu'il nomma plus tard « le têtu magnifique ». Ses chemins d'avant-guerre croisèrent tout de même quelques camelots dans un rôle de « supplétifs occasionnels dans les chahuts de Sociétés Savantes, [où il] comptait quelques amis dans la faction. » Mais c'est au lendemain de la Libération que Jacques Perret devint le chroniqueur régulier du petit fait vrai de l'actualité pour Aspects de la France. Il y tint aussi un temps la rubrique théâtrale.

Ainsi de son premier papier en 1948 intitulé "Le canular au vin" à 1970, date à laquelle il se fit plus rare, il commit là quelque cinq cent soixante quatre billets. De ses chroniques au style enlevé sur les sujets les plus grandioses comme le ticket de métro, Vincent Auriol, la crécelle, Paul Claudel, les hauts de forme, Mauriac, la Sécurité Sociale ou le tire-bouchon, Jacques Perret tire une leçon d'usage mondial ou personnel, au choix. Au besoin, il convoque dans cet exercice Chilpéric, Jeanne d'Arc ou Vercingétorix… Servi par une exceptionnelle richesse de vocabulaire, voire d'invention lexicale, le style de Jacques Perret bouillonne en catimini, mitonne sous la cape pour exploser en conclusions luxuriantes de verbes inattendus, mots cocasses et adjectifs en bataille. La puissance d'invention de son verbe est toujours au service d'une syntaxe sans faille et son propos ironique et tordant sert un regard attendri sur ses frères humains. On aurait du mal à trouver chez lui une quelconque trace de méchanceté. Et pourtant…

De ses articles d'Aspects de la France il ne récolta pas moins de trois condamnations pour « offense au chef de l'État » et une pour « offense à la Légion d'honneur ». Il participa durant ces années à de nombreux banquets d'AF (et même de médecins d'AF). Il vint souvent au Camp Maxime Réal Del Sarte partager le méchoui de clôture avec les étudiants et les pieds-noirs réfugiés sans compter les défilés de Jeanne d'Arc où, sans esprit de carrière, il n'hésitait pas à se montrer aux côtés du Comité directeur avec Louis-François Auphan et Pierre Chaumeil.

En 1965, l'ancêtre des Épées s'appelait AFU (Action Française Universitaire), elle était mensuelle. Jacques Perret était convié à mettre son "grain de sel" à l'occasion du dixième anniversaire du journal et il convoquait Saint-Michel à la rescousse : « Ce n'est pas le moment de lâcher Saint-Michel. C'est un personnage considérable. Il est chef de milice et caution des saintes violences. Il a beaucoup fait pour Jeanne d'Arc. Il est casqué de sagesse et cuirassé de vérités. C'est un chevalier volant qui fait beaucoup plus dans notre ciel. S'il a baptisé de son nom le grand déambulatoire du quartier latin, c'est pour y veiller, croyons-le, jour et nuit sur vos patrouilles, s'assurer de la relève et se réjouir d'une petite troupe aussi servante et gaie, sûr de son cap, et taillant sa route à travers les courants, les remous et les vasières d'une jeunesse plutôt mélangée. »(1) (AFU, mars 1965)

Muni d'un tel viatique, nul doute que Les Épées frémiront longtemps encore dans leur royal étui. En attendant la prochaine occase…
 
 
Jean-Baptiste Chaumeil

 

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