mercredi, 26 juin 2002

N°5 - Sommaire "Un inconnu nommé Maurras"

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Le trimestre des Épées par Michel Collin

Politique
La division, la délation et la bêtise
Les leçons d’un scrutin par Christophe Boutin
Vive la démocratie ? par Jean-Baptiste Barthélemy
Nous sommes tous des animaux par Alain Raison

DOSSIER : Un inconnu nommé Maurras
Le souci politique
Entretien avec le Pr Ibn P. Assidim
La métaphysique sans système par Antoine Foncin
Charles Maurras, de l’Académie française : Entretien avec Michel Mohrt
La confession de Maurras par l’abbé Guillaume de Tanoüarn
L’Avenir de l’intelligence par Henry Le Bal

Nos humanités
Ulysse dans sa patrie par Pierre Boutang

Revue des revues
par Sébastien de Kerrero

Livres
Le théatre du Verbe : Entretien avec Henry Le Bal
Alexandre Dumas par Vladimir Volkoff

Notes de lectures
Par Sylvain Bernis, Antoine Clapas, Auguste de Contrepont, François-Marin Fleutot, Olivier François, Sébastien de Kerrero, Pierre Lafarge, Clémence de Maloy de Misilli, Alain Raison, Lise Sainte-Claire, David Sellos.

L’humeur de E. Marsala
Voyage en Thanatopie (quatrième partie)

 

N°5 - Editorial "Un inconnu nommé Maurras"

Il n’est pas, en vérité, de penseur plus ignoré ou travesti que lui. On a vu des journalistes employer  le mot « maurrassien » pour discréditer des hommes politiques. Certains historiens se contentent de faire rentrer Maurras dans des grilles pré-établies, sans l’étudier sérieusement, comme le firent Victor Nguyen et même Eugen Weber. Ils font medium_maurras.jpgapparaître unilatéralement Maurras comme un théoricien de l’antisémitisme d’État et font disparaître de lui le penseur politique, le critique, le prosateur, le poète, reconnu par les plus grands, de Proust à Audiberti, Valéry, Eliot et Mistral. Le temps est éloigné où un journaliste de l’humanité disait son admiration pour Anthinéa. Mais, alors, comment expliquer la profonde influence intellectuelle, esthétique, politique que Maurras exerça sur plusieurs générations, très au-delà de l’Action française et de la France ? Son rôle dans l’histoire des idées, dans la réapparition de la perspective royale ? D’où vient l’admiration que lui portaient Albert Thibaudet, Curtius ou Jean Paulhan, qui notait en 1921 : « Maurras ne nous laisse pas le droit en politique d’être médiocres ou simplement moyens ? » Est-il honnête de réduire un auteur à ses aspects les plus discutables ? Un juste discernement doit au contraire nous permettre d’en retirer le meilleur, de s’abreuver de sa part fondatrice, ce qui ne veut pas dire qu’il fournisse une totalité parfaite – ce que montre bien le Maurras de Boutang. C’est dans cette perspective que nous souhaitons le considérer ici.

La vie de Maurras appartient à un autre siècle. Mais ses plus grandes œuvres font partie intégrante de l’héritage culturel français : elles demeurent, immenses, passionnantes, et elles se présentent comme un contient riche de nombreuses vois d’accès. Certains préféreront sa Politique naturelle, son analyse politique, ses vues sur la civilisation et sur les régimes :; d’autres, sa manière d’interroger le religieux et le sacré ; d’autres, ses routes de Provence et ses chemins grecs ; ses hymnes à la beauté et sa méditation classique ; sa critique littéraire ; son platonisme…

« Cher Monsieur, lui écrivait Proust, nous vivons, hélas, comme dans deux siècles différents, je ne vois pas plus votre visage, je ne serre pas plus votre main que si vous étiez Virgile ou Dante. » Quoi qu’il n’en soit peut-être que disciple – mais en maître ‘est de cette manière que nous sommes portés, aujourd’hui, à lire Charles Maurras : comme s’il était, pour la France, Virgile ou Dante.

 
Les Épées
 

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N°5 - Entretien avec le Pr Ibn P. Assidim

La politique contre le totalitarisme
Entretien avec le Pr Ibn P. Assidim
Philanthrope et gérant de la Société impériale du bitume du Maroc.

Pensez-vous que, dans l'histoire des idées, Maurras soit surtout repérable comme l'auteur d'une synthèse de la pensée réactionnaire ?


À une telle question, on doit sans doute répondre en plusieurs points. Le premier, c'est qu'il opère en effet, de son propre aveu, indéfiniment répété et décliné, une synthèse des principaux courants contre-révolutionnaires du XIXe siècle : d'une part, celui des "classiques", lié à l'émigration, et que Barbey d'Aurévilly appelait les "prophètes du passé" : Joseph de Maistre, Louis de Bonald, subsidiairement Barruel ; d'autre part, la littérature contre-révolutionnaire, incarnée par Balzac, Baudelaire et bien sûr Edgar Poe ; d'autre part enfin, les éléments contre-révolutionnaires plus ou moins épars dans les œuvres des grands penseurs de la seconde moitié du XIXe, Renan, Frédéric Le Play, Taine, et évidemment Auguste Comte. Le premier intérêt de Maurras est sans doute de cet ordre : d'avoir réuni en une synthèse cohérente ces apports relativement disparates.

Le second point sur lequel il faut insister, en contrepoint du premier, c'est que la plupart des grandes œuvres politiques sont au fond, elles aussi, des synthèses : il est facile de trouver des précurseurs au Prince de Machiavel, à la République de Bodin ou à L'Esprit des Lois de Montesquieu. Mais ceci n'enlève rien au génie de l'auteur, ni à son importance dans l'histoire de la civilisation et de la pensée humaine. Ce qui importe, c'est d'avoir su être l'accoucheur de ce qui, jusqu'au moment où on le met au jour, n'existe que de façon dispersée, diffuse ou confuse.

Enfin, dernier point, Maurras, comme les auteurs des grandes œuvres que l'on vient de citer, ne s'est évidemment pas contenté d'opérer une synthèse : il y ajoute quelque chose d'absolument neuf, qui tient notamment au regard qu'il porte sur le fonctionnement et l'évolution de la démocratie contemporaine, notamment par rapport à ce qu'on pourrait appeler "la culture" – il écrit alors L'Avenir de l'Intelligence –, par rapport à ce qu'on pourrait appeler la géopolitique – cela donne Kiel et Tanger –, ou encore, par rapport aux libertés et à la montée du despotisme démocratique – et il publie Libéralisme et libertés.

Cette synthèse est-elle encore opératoire de nos jours ?

Je suis en train de lire l'admirable texte de Ruskin, traduit par Marcel Proust, Sésame et les Lys, où l'auteur développe notamment l'idée suivant laquelle il existerait deux sortes d'ouvrages, les livres d'un temps, le prêt-à-lire, et donc à oublier, et les livres de tous les temps, dont l'intérêt ni la valeur ne disparaissent avec leur auteur. Dans l'œuvre de Maurras, il y a naturellement un peu des deux : pour la simple raison que Maurras est aussi un journaliste qui écrit au quotidien, jour après jour, en se laissant parfois piéger par les passions et les événements – avec pour conséquence que certains de ses ouvrages, qui ne sont que la publication en volume du résultat de cette activité, peuvent nous paraître vieillis, parfois dépassés et parfois même peu défendables. Mais il y a surtout le reste, je veux dire ce qui reste, ce qui est appeler à durer : la perspective et l'architecture générale de sa pensée, mais aussi une large part des conclusions auxquelles elle aboutit : la mesure de l'homme, la place de la nation, la nécessité de la monarchie.

Maurras ne sacrifie-t-il pas, comme d'aucuns l'ont affirmé, la liberté à l'autorité ?

C'est certainement ce que pensent tous ceux qui ne l'ont pas lu, et certains de ceux qui l'ont lu il y a trop longtemps pour bien s'en souvenir – et croyez-moi, cela fait du monde. Ce qui est un peu trompeur, c'est son offensive contre le courant qu'il qualifie de "libéralisme", en donnant à ce mot une signification un peu "ancienne", que l'on retrouve toutefois dans le monde anglo-saxon, où le libéralisme se situe très nettement "à gauche". Depuis Maurras, il me semble qu'on a précisé le sens de ce concept et de ce courant, en France, en montrant notamment qu'il peut parfaitement se combiner avec une perspective conservatrice et pessimiste (qu'on trouve ainsi chez Daniel Halévy ou Léo Strauss), et se dissocier radicalement de l'idéologie démocratique (ce qui conduit à nuancer Maurras, lorsqu'il fait de Jean-Jacques Rousseau le prophète du libéralisme, et du Contrat social, sa Bible). En fait, certains ont eu l'impression, fausse, que Maurras vidait le bébé avec l'eau du bain, les libertés avec le libéralisme. Alors que, de fait, c'est tout le contraire. Il suffit, déjà, de rappeler l'importance qu'a pour lui la décentralisation, la manière très profonde dont il l'envisage et le reproche qu'il fait à la démocratie, d'interdire toute évolution en ce sens.

On pourrait citer à ce propos d'innombrables passages de ses œuvres, comme celui où il évoque le règne, virtuellement despotique, de la majorité : celle-ci « exprimant ce que Rousseau appelle la volonté générale, exprimera ainsi en quelque sorte une liberté générale : la volonté de la majorité devient dès lors un décret de loi contre lequel personne ni rien ne saurait avoir de recours, si utile et si raisonnable, ou si précieuse et si sacrée que puisse être cette chose ou cette personne. La liberté-principe établit une règle qui ignore méthodiquement les forces et les libertés particulières ; elle se vante de créer toute seule la liberté de chacun ; mais en pratique, l'histoire le montre bien, cet individualisme affaiblit les individus. C'est son premier effet. Le second est de tyranniser, sans sortir du "droit" tous les individus n'appartenant pas au parti de la majorité, et ainsi de détruire les derniers refuges des libertés réelles. »(1) Ce que Maurras décrit-là, c'est l'effet inéluctable de la démocratie majoritaire. Et il le fait de telle sorte qu'il n'y a plus à s'interroger sur l'actualité, brûlante, de son analyse.

Alors, Maurras anti-totalitaire ?

D'un strict point de vue historique, il faut constater que Maurras n'utilise pas ce concept, qui n'a été véritablement formulé et théorisé qu'après sa mort. Mais au fond, et même si le mot n'est pas prononcé, tel est sans aucun doute l'un des sens décisifs de son combat : contre un État qui s'arroge arbitrairement le droit de tout faire, contre un pouvoir qui prétend réformer l'homme et la nature, contre des nations qui s'érigent en absolus et qu'il accuse de "nationalitarisme", contre l'Argent roi qui prétend devenir le critère absolu du bien et du mal et se soumettre l'Intelligence, Maurras est et se proclame sans relâche du côté d'Antigone, vierge-mère de l'Ordre.

La crise du Politique, le relatif effacement des nations, le processus européen ne rendent-ils pas obsolète la question de la restauration monarchique pensée par Maurras ?

À cet égard, il me semble que nous nous trouvons, toutes choses étant inégales par ailleurs, dans la même situation que Maurras et l'Action française durant la Première Guerre Mondiale. En 1914-1918, comme aujourd'hui, l'impératif premier, notamment chronologique, c'était bien sûr la sauvegarde de la nation. En un sens, celle-ci est trop directement menacée pour que l'on puisse, par exemple, faire l'économie d'alliances avec tous ceux qui la défendent : le souverainisme n'est qu'une nouvelle mouture de l'Union sacrée. À l'époque, l'A.F. et Maurras avaient effectivement mis entre parenthèses, en suspens, la question royale. Mais cette parenthèse n'était pas destinée à durer, pas plus qu'elle ne saurait l'être à l'heure actuelle. Et ceci, pour une raison très simple : seul un changement de régime permettrait de limiter les risques, de tirer hors de l'eau l'essentiel national, de préserver ce que certains de nos amis appellent encore la “Répu-blique” : tout ce qu'en revanche, le système démocratique affaiblit de façon inéluctable. En bref, même si sa réalisation peut parfois nous sembler désespérément lointaine, la restauration n'est en rien obsolète. En politique, il n'y a pas d'archaïsme.

Propos recueillis par A. Clapas
1 : Charles Maurras, Libéralisme et Libertés, démocratie et peuple. Ligue d'Action française, 1917, p. 8-9.

 

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N°5 - Entretien Michel Mohrt

Gustave Thibon considérait que la poésie de Maurras possédait « cinq ou six cents vers immortels ». Pour aborder cet aspect trop méconnu, nous avons rencontré Michel Mohrt, membre de l'Académie française. À son bureau, aux éditions Gallimard, le romancier nous récite avec enthousiasme des dizaines de vers de Maurras, tirés de La Musique Intérieure, Au-devant de la nuit, ou de La Balance Intérieure.

Membre de l'Académie française, Michel Mohrt est l'auteur d'une dizaine de romans (Mon royaume pour un cheval, La campagne d'Italie, La prison maritime, La guerre civile). Attaché à l'Université de Yale, Michel Mohrt fut ensuite responsable du domaine anglo-saxon aux éditions Gallimard : c'est ainsi qu'il publia Faulkner, Kerouac, Robert Penn Warren. Dernier ouvrage paru : Jessica ou l’amour affranchi, Gallimard, 2002. À signaler aussi : Le paradoxe de l’ordre, essai sur l’œuvre de Michel Mohrt, de Marie Ferranti, Gallimartd, 2002.


Comment avez-vous découvert la poésie de Maurras ?

Je l'ai découverte très tôt parce que mon père faisait partie de l'Action française et avait dans sa bibliothèque de nombreux livres de Charles Maurras. Entre autres un recueil (La Musique Intérieure) où se trouve une poésie que je trouve très belle :

L'olive est au pressoir, la grappe dans la tonne,
Une rieuse enfant nous verse le muscat,
Le vent vif a cueilli la verveine et la menthe
Pour nous envelopper des charités du Sort.
AMI, nous raisonnons de l'humaine tourmente
Comme deux matelots qui reviennent au port.

C'est parmi les plus beaux poèmes que je connaisse. Maurras l'a dédié à son ami Eugène Marsan. Ces vers sont restés dans ma mémoire. Étudiant en droit à Rennes, alors que mon père avait quitté l'AF quand elle a été condamnée par l'Église (il était avant tout catholique pratiquant), j'ai fréquenté le bureau de l'AF à Rennes, dont le président de la section était le docteur La Panetier de Roisset. Il y avait dans ce bureau, non loin de la Faculté, des personnages savoureux : une vieille comtesse, un paysan. C'était peut-être déjà celui, en moi, qui était un romancier qui s'intéressait aux personnes présentes. J'ai même vendu l'AF, un dimanche matin, avec un ami (G. Darteney) dans plusieurs petits villages des environs de Rennes. Ceci dit, je n'ai jamais fait partie du mouvement. Non seulement le nom de Charles Maurras est l'un des premiers noms d'écrivains que j'ai connus, mais aussi l'un des premiers noms de poète. C'est, au fond, comme poète que je l'ai abordé. Et je pense d'ailleurs qu'il était d'abord poète. Puis j'ai lu plusieurs de ses livres : l'Enquête sur la monarchie, à laquelle je dois plusieurs de mes idées politiques, qui sont extrêmement justifiées aujourd'hui. Je suis déçu de voir qu'aucun commentaire des élections ne met en compte la démocratie et le suffrage universel. Or, l'élection qui vient de se produire me paraît typique des erreurs que le Suffrage universel peut commettre, une condamnation évidente de la démocratie telle qu'elle se pratique en France aujourd'hui.

Au moment où Maurras écrit Le Mystère d'Ulysse, les poètes contemporains s'appellent Breton, Valéry, T.S. Eliot en Angleterre. Comment interprétez-vous la distance de Maurras avec ce que l'on a appelé la modernité poétique ?

Les Surréalistes venaient en partie de Mallarmé, sur qui Maurras est sévère, peut-être trop. Il se rattacherait plutôt à certains poètes du XVIIe siècle, comme Du Bellay et Ronsard, c'est-à-dire à la tradition de la Renaissance. Certains de ses poèmes comme "Le Mystère d'Ulysse" prolongent cette tradition. Il laisse de côté ceux que Verlaine a révélés avec les "poètes maudits", comme Tristan Corbière. Il n'est pas de la famille de Maurras. Mais il y a plusieurs demeures dans la maison du père.

En poésie, au fond, je me suis arrêté à Apollinaire, ou à Cocteau. Je pense que la poésie doit être amie de la mémoire, doit garder des rimes, des rythmes, peut-être même se couler dans des formes très précises ou contraignantes comme la ballade ou le sonnet, et c'est pourquoi, pour moi, le plus grand poète français est probablement Baudelaire. Maurras conteste violemment Mallarmé (dans La Balance Intérieure), il critique cette poésie qui pour faire de la poésie pure a complètement détruit la poésie. D'après moi, la Poésie devrait être entièrement dans la mémoire, on ne devrait pas avoir besoin de livres. Maurras a appartenu à l'École Romane, et il doit beaucoup à Moréas. C'est donc une poésie classique. Par certains de ses thèmes (il n'hésite pas à mettre dans ses vers des idées politiques et philosophiques), il me rappelle quelquefois Vigny. Cela dit, les poésies de lui que j'aime le mieux sont des vers légers comme ceux-ci :

De Saint-Louis en l'Ile
Le clocher à jour,
Offre à la grand'ville
Les roses du jour.

Jean Prévost écrit dans la NRF en 1925 (à propos de La Musique Intérieure) qu'il ressent « de la sympathie pour l'homme en même temps que pour la poésie ». êtes-vous surpris par ce jugement ? Et quelle est en effet la part autobiographique de la poésie de Maurras ?

Je suis d'accord avec ce jugement, et je le trouve très juste. Il y a des poèmes qui touchent probablement à la vie privée de Maurras, absolument inconnue. Maurras est un homme qui a dû connaître des amours, connaître des femmes :

Une liqueur à l'écorce d'orange,
Du cœur, des yeux, des fraises, du satin,
Les vis-à-vis du démon et de l'ange
Auront tenu jusqu'au premier matin.
L'aube traînant (alors que rien ne change !)
Furent scellés les chevaux du Destin :
Purs de reproches et surtout de louange.
On a ravi convives et festin.

Voilà une poésie de lui qui me parle beaucoup car je devine une effusion personnelle chez un homme qui apparaissait, par sa surdité, en dehors du monde, ne pensant qu'à la politique, etc., mais qui a dû avoir une vie privée comme le suggère ce poème.

Avez-vous rencontré Maurras ?

Je l'ai seulement vu lorsqu'il était de passage à Hyères pour une séance de signature, en 1938. Je l'ai vu de près mais n'ai jamais pu lui parler, ce que je regrette. Je pense que c'est un grand écrivain, et que son œuvre restera. Il a influencé toute une génération, notamment tous les Hussards. Son influence, chez moi, était une tradition familiale. En 1943, j'ai publié Les intellectuels devant la défaite de 1870. J'avais consacré un chapitre à Gobineau, qui avait eu un réflexe intéressant face à la défaite de 1870. J'étais venu à Vichy, où j'avais rencontré Henri Massis, qui dirigeait La Revue Universelle. Il m'a proposé d'y publier le chapitre sur Gobineau. Et je me disais : qu'est-ce que Maurras (qui n'aime pas Gobineau, et qui l'appelle un « Rousseau gentillâtre »), va penser de ce texte qui constate le déclin français ? J'ai été supris et touché de lire dans L'Action française un article où Maurras reprenait ce texte en disant à peu près : Michel Mohrt qui nous connaît bien, et qui sait que j'ai traité Gobineau de « Rousseau gentillâtre », etc. J'en fus très heureux.

Pensez-vous comme Maurras que « les poètes sacrés [sont] pères de tous les sages » ("Le Mystère d'Ulysse”) ?

Je pense que oui. Mais je me réserve le droit d'aimer des poètes plus "modernes", jusqu'à Apollinaire. Cela dit, on trouve chez Maurras des poèmes qui annoncent des poèmes plus récents. Et il y en a un que je trouve admirable, où il évoque les amants de Venise. Il met curieusement Musset assez haut dans la poésie. Dieu sait pourtant si Maurras a attaqué le romantisme. Mais je crois qu'il y a des poésies qui vous touchent dans la vie, selon l'âge. Musset est un poète pour la jeunesse. « Venise la rouge », je trouvais extraordinaire cette poésie quand j'avais dix-sept ans ! Il y a chez Hugo des vers qui me touchent plus qu'aucun autre. En même temps, je vois bien la critique que l'on peut en faire. Il y a enfin quelque chose qui m'a ému aux larmes, chez Maurras, c'est la "Prière de la fin" ; il l'a écrite alors qu'il était en prison et qu'il allait mourir :

Seigneur, endormez-moi dans votre paix certaine
Entre les bras de l'Espérance et de l'Amour.
Ce vieux cœur de soldat n'a point connu la haine
Et pour vos seuls vrais biens a battu sans retour.

Poème qui annonce ses dernières paroles : « Pour la première fois, j'entend quelqu'un venir ».
Propos recueillis par Antoine Clapas et Pierre Lafarge
 

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N°5 - La métaphysique sans système

Par Antoine Foncin

Étrange manière de ne pas en faire, qui réclame quelques éclaircissements. Avant cela, à défaut de pouvoir prétendre à décrire ici la courbe et l'évolution de ce que fut cette métaphysique dans sa part avouée et consciente, en la distinguant de celle au bord de laquelle il s'est arrêté. Même si toute cette métaphysique, et surtout l'ontologie qui la soutient, semble née tout entière du « besoin de comprendre pour croire »(1), ce serait une erreur, en confondant les ordres, de la superposer avec la question de la Foi dont elle n'aurait été qu'un préambule dramatique.

Dans une démarche exactement inverse de celle de la fides quaerens intellectum, Maurras refuse de « se donner », même par hypothèse (à la façon d'un mythe) comme résolu le problème pour lui obsédant de la causalité. C'est ici que se définit le trait le plus constant de Maurras métaphysicien : une recherche passionnée de la vérité – pour lui plus âpre mais plus désirable que la beauté – sans concession à aucune idole abstraite, à aucune des facilités de pensée que procurent les systèmes déductifs. Le fameux rationalisme qui lui fut reproché en 1926 est plus qu'un malentendu. Maurras affirme effectivement que la raison est la faculté qui définit l'homme en tant qu'homme(2). Il célèbre dans Anthinéa (1901) « le pouvoir unificateur de la claire raison de l'homme couronné du plus tendre des sourires de la fortune », ce qui est bien refuser de la confondre avec un esprit absolu : sans cette tuch et la grâce qu'elle ajoute à l'acte, elle demeure incapable de connaître par elle-même les mystères de la vie et de la mort et les rythmes secrets qui gouvernent leur réciproque attraction. De façon caractéristique, malgré son admiration pour Leibniz, il ne considèrera pas la magnifique entreprise de la Théodicée comme satisfaisante.

C'est sans doute la rencontre providentielle de la raison et de la beauté qui est l'expérience métaphysique la plus déterminante pour Maurras. Esthétisme ? Néoclassicisme ? Ces deux vers de La Balance intérieure indiquent plus et autre chose :

Beauté, claire raison de l'ordre universel

Qui fait l'âme revivre et renaître les corps…

Le privilège de la beauté est chez lui pleinement d'ordre ontologique, comme le souligne Pierre Boutang(3), parce que lié, de façon parfaitement grecque, à la notion d'ordre, c'est à dire de cosmos(4), à l'idée selon laquelle la chose belle est une merveille, un « mystère de conciliation »(5), un équilibre prêt à se rompre où s'offre à la contemplation la forme, non pure et abstraite mais dans le miracle de sa composition avec la matière. Sa lecture de Platon(6)  le conduit à ne pas séparer, mais à admirer dans le mixte ainsi formé la tension et la résistance propre de l'étoffe dont « l'être des choses est tissé ». Attitude où se révèle aussi un profond "réïsme", qui le conduit à poser, sur un mode cette fois aristotélicien, une « nécessité de l'arrêt », dans une défiance vis-à-vis de l'abstraction qui est chez lui un fait de méthode.

Chez Maurras en effet, l'impossibilité tôt reconnue de parvenir par les moyens de la seule raison à résoudre la question de la causalité absolue que les systèmes théocentriques et leurs conséquences religieuses (nullement refusées par lui, pourvu qu'en soient acceptés les fondements) résolvent parfaitement, et l'échec des approches kantiennes et néothomistes(7), le conduisent à poser pour son propre usage une métaphysique provisoire qui, sans écarter a priori tout nihilisme, rende du moins possible une connaissance. C'est à ce titre que la beauté, qui n'est pour lui ni universalité "sans concept" ni élevée au rang des causes et divinisée par un "ontologisme" indiscret est pour lui la grande médiatrice du savoir. De même l'amour, si du moins est écartée la dangereuse et funeste mystique des amants de Venise célébrant l'amour de l'Amour, alors que Platon n'a voulu faire de ce dernier qu'un démon. Maurras, lui, le considère comme un « pilote » qui conduit vers le mystère de l'être. L'influence, consciente et acceptée, du Banquet est ici déterminante et la figure de Diotime donne à sa pensée un aspect moins rationaliste qu'initiatique.

Il restera en effet impossible pour lui, jusqu'au terme, d'évacuer la mort et le mal et d'éliminer l'hypothèse « du triomphe du pire des pires »(8) et l'idée que la matière puisse, à la fin, engloutir la forme dans un néant sans limite ; car la présence universelle de la mort, non pas menace extérieure mais située au cœur des êtres, même et surtout parvenus à leur point de perfection, manifeste que l'indéfini de la matière n'est que provisoirement soumise à la juridiction de la forme définissante et interdit de conclure absolument et rationnellement à la permanence des « substances sacrées »(9). Mais l'espoir qu'elles échappent à la perte est un vœu contre la raison éloigné de tout scepticisme, qu'une raison autre et supérieure sera chargée de justifier. D'où son admiration paradoxale pour le dogme chrétien de la résurrection des corps et le Colloque des morts qu'il aura toujours entretenu(10). Du point de vue de la connaissance, si « la vie est pour lui celle qui se tient au sein de la mort même », selon l'expression de Pierre Boutang, c'est selon cette double postulation que les conditions de possibilité des êtres et leurs rapports mutuels seront analysés.

Une expérience poétique et sensible fournit un fondement à cette métaphysique du concret qui refuse, en suivant Leibniz(11), de faire abstraction du temps dans lequel naissent, meurent et se succèdent les êtres. Le beau jeu des reviviscences, œuvre presque ultime (1952) explique une dernière fois le sens de cette expérience, celle des retours, non dans la mémoire individuelle mais dans une "métamémoire" collective (la première n'étant qu'une image du fonctionnement de la seconde) des êtres et des circonstances dont l'oubli et la distraction nous empêchent de reconnaître l'immortalité. Ce "jeu" ne peut être éclairé ou plutôt signifié que par l'analogie qu'il présente avec le rythme poétique : « Les règles de cadence qui assignent à toutes choses des rimes, des retours et qui réveillent les apparences passées au long des minutes présentes […] établissent comme une ombre de fixité dans l'écoulement éternel » écrivait-il déjà dans Le chemin de Paradis en 1894. L'enjeu de cette métaphysique y est clairement indiqué, et l'espoir que les sacrifices soient compensés par ces retours à la vie non pas de l'identique mais de l'analogue. Dans la reviviscence se manifesteront à travers le temps et malgré lui des essences communes(12) qui seront fondées dans l'expérience de leur répétition.

On ne peut guère qu'esquisser ici ce que suppose la logique des reviviscences et surtout ce « cœur du monde » où doit s'effectuer le recel des essences qui tour à tour se dévoilent et s'absentent(13). Toutefois il est déjà manifeste que la poésie joue ici le rôle déterminant d'une clé pour une vision du monde selon l'individuel et le concret, dans laquelle la saisie des essences s'effectuera par le moyen de la généralisation(14). Ce que cherche ainsi Maurras dans le « jeu des reviviscences », c'est à reconnaître dans les apparences ce qui ne meurt pas grâce à la puissance de discernement d'un esprit qu'il sait ne pas être que le sien et qui le relie aux autres hommes. C'est à ce point précis que se laisse apercevoir une des secrètes jointures entre sa métaphysique et sa politique : le destin des hommes vivant en cités et en nations ne peut être déchiffré ni, surtout, tourné vers un bien que parce qu'il dessine des formes, des combinaisons et des agrégats dont la permanence à travers le temps et de successives incarnations permet la reconnaissance, non parfois sans une « divine surprise(15) ».

L'immense travail quotidien d'analyse et de synthèse effectué par Maurras dans le domaine politique doit sans aucun doute être rattaché à cette quête de l'immortalité, même s'il n'a jamais considéré que la survie des nations puisse en être autre chose qu'une image. Il n'a jamais considéré non plus que l'histoire était le lieu où se lisait le plus clairement une métaphysique. L'empirisme organisateur, formule dans laquelle il a voulu condenser sa méthode, a une valeur pleinement métaphysique, non seulement parce qu'il privilégie une critique fondée sur l'expérience mais parce qu'il pose que la seule puissance de l'esprit est capable de faire apparaître les types dans la complexité du réel. Autre point proche, qui confirme que toute la politique de Maurras fut dans la dépendance de sa métaphysique : sa confiance quasi absolue dans les pouvoirs du langage, d'un logoV tout puissant dès lors que grâce à une ascèse il se sera rendu capable de fixer avec exactitude dans leur lumière propre les types unifiés et purifiés par l'intelligence.

Il est clair enfin qu'à aucun moment de l’élaboration de sa réflexion politique Maurras n'a pu ni sans doute souhaité se passer d'un recours à la transcendance du Vrai, du Beau et du Bien, en doctrine et surtout en méthode. La métaphysique fut pour lui le fondement opératoire d'une dialectique qui, pour convaincre, cherche dans l'histoire, dans la complexité des types qui la traversent, la multiplicité des combinaisons que rendent possibles ou probables les circonstances, la transcendance, non pas absolue mais inscrite dans son ordre.

Maurras a sans doute raison de dire qu'il ne fait pas de métaphysique dans le sens qu'il ne construit pas de système. Il fait bien plus : il fonde sur des choix métaphysiques toute son existence et le salut d'une Nation que plus qu'aucun autre il aura portée en lui.
 
 
Antoine Foncin
 


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N°5 - Les Tontons-lyncheurs

Par Antoine Clapas

 Les Lumières se sont-elles éteintes ? Mais n'étaient-elles pas frappées de mort (de mort spirituelle) dès leur naissance ? Ce sont les questions que suscite l'essai d'Elizabeth Lévy. Les maîtres-censeurs, également nommés tontons lyncheurs, ce sont les journalistes du Monde, de Libération ou du Nouvel Observateur, des faiseurs d'opinion qui ont oublié toutes les lois du dialogue, et même ceux du combat politique. « Juger, décréter, parfois lyncher deviennent des substituts tant à la pensée qu'à l'action. » Des exemples ? Elizabeth Lévy décortique avec une rare patience les articles de presse à propos du Kosovo et de la guerre de Yougoslavie en général ; elle décrit les procès intentés au sociologue Paul Yonnet, à Pierre-André Taguieff ou Régis Debray, la création de la fausse affaire Renaud Camus, les manipulations de l'antiracisme, la dictature de l'académisme d'avant-garde en art. Toute une domination moralisatrice et dépourvue de discernement moral, perdant en même temps les exigences de la raison et ignorant la spécificité du politique. À propos du dogme européiste, et des projets politiques en général, notre essayiste résume l'attitude qui prévaut à gauche : « Méfiance envers le suffrage universel – le peuple est un obstacle à la nouvelle adaptation ». Il n'est plus question que de jouir du monde et de le dominer tout à fait, en « exhibant un sujet fondé à revendiquer une autonomie illimitée », débouchant naturellement sur un nihilisme mou.

On voit bien, à propos de l'Algérie, la position de l'establishment de la rive gauche. On décrète que l'islamisme algérien est a priori dangereux et terroriste, et l'on se réjouit qu'un président algérien interdise au peuple de s'exprimer aux élections. « Une guerre entre "affreux et pourris" ne procurerait pas aux observateurs la satisfaction de lutter contre le Mal. Il faut donc le transformer en croisade pour la liberté », interroger des femmes laïcardes minoritaires, en appelant Bab el Oued un quartier musulman d'Alger.

Sainte vigilance

Dans les grands médias, les maîtres-censeurs exercent un pouvoir sans commune mesure avec leurs contradicteurs, ni, sans doute, avec leur compétence. Ils agitent les mythes d'une France indigne, coupable et sale pour se complaire au royaume de la Vertu, tout en tenant un langage victimaire. Ils s'inventent des démons et des ennemis, voient Pétain, Héliogabal et Hitler à chaque coin de rue, chez tout passant suspecté de manquer à la sainte « vigilance ». Dès qu'une contradiction est avancée dans le "débat", ils exploitent la reductio ad petainum, comme le dit Finkielkraut, et cherchent à limiter la France aux droits de l'homme. Même dans la recherche universitaire, « la dénonciation publique des liaisons dangereuses » est « le sel de la vie vigilante », antifascisme usant de tous les droits du fascisme le plus obtus.

Les Maîtres-censeurs fournissent ainsi une suite remarquable au Terrorisme intellectuel de Jean Sévillia. Cet essai, essentiel pour comprendre les mœurs journalistiques et politiques actuelles, montre aussi l'esprit de guerre civile que l'Opinion sait animer. Il montre aussi l'une facettes les plus navrantes du système oligarchique. Quoi qu'il en soit des conclusions politiques que nous pouvons en tirer, on ne peut éprouver, par ailleurs, que tristesse et inquiétude : l'esprit délateur, la manipulation, le jeu des soupçons reflètent toute une oppression du journalisme vis-à-vis de la pensée et de ce que Maurras appelait « l'Intelligence ». Que des essayistes situés à gauche comme Taguieff et Finkielkraut puissent être inquiétés par des apprentis-penseurs révèle toute une inversion démocratique, qui place l'opinion au-dessus de la vérité, et fait dépendre le livre du journalisme. L'essai d'Elizabeth Lévy parle très peu des essayistes, des écrivains et des journalistes attachés à des traditions plus ancien-nes que la République dont elle se réclame. On y voit trop souvent une certaine gauche y donner de sages leçons à une autre gauche. Or, il nous semble que l'esprit critique doit admettre la possibilité que des personnes fondent leur conception de la politique sur le droit naturel, l'esprit de tradition, l'espoir d'une unité monarchique de la France, d'un changement d'ordre institutionnel et populaire à la fois. Cette possibilité là n'est pas prise en compte, ou de très loin. Mais n'hésitons pas à remercier Elizabeth Lévy du grand coup d'air libre qu'elle vient d'offrir courageusement.
 
 
Antoine Clapas

* Elisabeth Lévy : Les maîtres-censeurs, Lattès, 2002.

 

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N°5 - Centenaire d’Alexandre Dumas

Que sont les mousquetaires devenus ?
Par Vladimir Volkoff

Vladimir Volkoff est écrivain mousquetaire. Dernier ouvrage paru : Pourquoi je-suis modérément démocrate ?, Le Rocher.

Il y a de grands écrivains, il y en a de moins grands, mais certains écrivains, en dehors de leur qualité, ont la capacité de créer des mythes. Je ne sais plus le nom de l'auteur d'Arsène Lupin, ni de celui de Fantômas, mais Fantômas et Arsène Lupin sont des mythes. Alexandre Dumas aussi, qu'il soit très grand ou moyen, a créé un mythe : l'esprit mousquetaire.

Qu'est-ce que l'esprit mousquetaire ?

C'est, me disait-on récemment, « un esprit de service et d'insolence ». La définition me semble bonne, au-delà de ce que le vocable même de mousquetaire, qui vient de mousquet mais a des affinités avec moustache, peut avoir de sonore et de provocant. Service, oui : les mousquetaires d'Alexandre Dumas sont au service du roi et, très précisément, de la reine, et, pour ce service, ils sont prêts à donner leur vie non seulement sans hésiter mais gaiement. Insolence, aussi, bien sûr : le cardinal est là pour qu'il y ait quelqu'un à défier, mais on ne le défie pas gratuitement, on le défie pour servir d'autant mieux celui qui doit être servi. Dans la trinité reine-roi-cardinal, la reine sert à être servi et le cardinal à être desservi, tandis que le roi assure la stabilité de l'ensemble.

Dans cette perspective, qu'est-ce qui compte pour un mousquetaire ? La vie ? Sûrement pas. La morale ? Encore moins. L'amour ? Peu… Mais l'amitié, oui. Le courage physique bien sûr. L'honneur (ou plutôt une certaine idée de l'honneur), plus que tout. Et dans ces conditions, est-ce que l'esprit mousquetaire peut signifier quelque chose aujourd'hui ou est-il à ranger définitivement au placard paléontologique ?

Lorsque j'écrivais – il y a quarante ans environ – un roman intitulé Les mousquetaires de la République, je voulais monter que les sociétés ont les mousquetaires qu'elles méritent, et que, si la royauté était favorable à l'éclosion de cet "esprit de service et d'insolence", la république avec sa préférence délibérément accordée à la quantité plutôt qu'à la qualité, son civisme égalitaire débilitant, la mollesse invétérée de ces mœurs urbaines, ne pouvait produire que des mousquetaires idéalistes mais inefficaces, rebelles éphémères bientôt domptés. Je pensais alors, je le pense toujours, que ni la gauche, pour qui le gouvernement des hommes est un paternalisme, ni la droite, pour qui c'est une gestion, ne sont équipées pour dispenser une denrée sociale pourtant élémentaire : j'entends l'inspiration. Oh ! Il fut un temps, au tout début, où la Première République sut brièvement le faire : les volontaires de l'an II qui allaient se faire tuer en chantant la Marseillaise étaient sûrement inspirés – mal, mais ils l'étaient. Cela n'a pas duré. Rapidement, la République a retrouvé sa vocation qui est fondamentalement bourgeoise, et on ne sache pas que la bourgeoisie ait jamais été riche d'inspiration.

À notre époque, toute sorte de circonstances empêchent la renaissance de l'esprit mousquetaire, et avant tout le petit nombre d'hommes et de cause qui méritent d'êtres servis ; pour l'insolence, au contraire, les cibles foisonnent, mais quel intérêt y a-t-il à cracher au nez de qui ne fera que s'essuyer avec un kleenex, à provoquer un quidam qui, tout au plus, vous enverra un papier bleu ?

Ces mots qui engagent…

La disparition du duel, qui permettait à tout moment de « mettre sa peau au bout de ses idées » (selon une métaphore anatomiquement audacieuse), est en soi une catastrophe, autant pour l'esprit mousquetaire que pour la virilité, le respect des usages, l'honnêteté, le savoir-vivre et ce que les Romains appelaient la dignitas : ne plus avoir l'occasion et l'obligation d'engager sa vie derrière chacune de ses paroles permet de dire et de faire n'importe quoi à n'importe qui, et comment réagir là-contre si on est un mousquetaire qui se respecte ? La gifle ou le coup de pied, même bien placé, n'ont pas les vertus curatives de l'épée choquée contre une autre épée.

Mais, il n'y a pas que le duel. Il y a à notre époque, toute une Weltanschauung-guimauve, qui fait du mousquetaire un personnage odieux pour les uns, ridicule pour les autres. Le mousquetaire, par définition, n'est pas "politiquement correct" ; quant aux « Droits de l'homme », pardonnez-moi, mais il s'en tamponne le coquillard. Il n'y a pas d'homme pour lui qui ne sache tenir une épée, et aux droits il préfère insolemment les passedroits. Imaginez-vous un mousquetaire ne mettant pas flamberge au vent devant un défilé de grévistes ou une parade de Gay pride ?

Et pourtant…

Et pourtant il ne se peut pas que ce mélange de panache et d'inconscience, de respect et de mépris, de dérision et de vénération, ait complètement disparu de l'âme humaine – de l'âme française pour être plus précis. Qui sont les mousquetaires d'aujourd'hui ? Oh ! Il y a toujours les hommes courageux, depuis les médecins sans frontières jusqu'aux chuteurs opérationnels ou aux nageurs de combat, mais ont-ils la légèreté de leurs ancêtres, leur élégance méprisante, leur dédain de toutes les conventions, y compris la mort ? Ont-ils cette qualité suprême que Hemingway appelait – expression à peu près intraduisible – grace under stress ? Il n'est pas interdit d'en douter.

Non, si l'esprit mousquetaire peut encore servir de notre temps, c'est sans doute de façon plus intériorisée. Il consisterait essentiellement, me semble-t-il, à conserver son indépendance d'esprit dans l'univers de la pensée unique. À choisir les causes que l'on sert sans accorder de considération à leur popularité. À dire ce que l'on pense sans égard pour les idées reçues et les opinions à la mode. À faire un usage judicieux – et au besoin excessif – de l'esprit de contradiction. À ne céder à aucune forme de vénalité. À savoir se montrer guelfe parmi les gibelins et gibelin parmi les guelfes. À appeler un chat un chat et un fripon, si haut placé qu'il soit, un fripon. À ne se laisser impressionner par rien ni personne. À avoir sa propre hiérarchie des valeurs sans se soucier de celle des autres. À répartir le service et l'insolence selon le mérite des uns et des autres. À savoir se choisir une reine qui soit assez noble et belle et un cardinal qui soit assez ignoble et puant.

Les ferrets de diamant sont à ce prix là.
 
 
Vladimir Volkoff
 

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