jeudi, 26 septembre 2002
N°6 - Sommaire "L'amour brisé ?"
Le trimestre des Épées
par Anne-Cécile Molitor et Michel Collin
Revue des revues
par Sébastien de Kerrero
Actualité
À l’Est, retour des Princes ou de la monarchie ? par Benoît Carey
Georges Mathieu : le véritable enjeu par Marie-José de Bravura
Politique
Le terrain miné des réformes constitutionnelles par Christophe Boutin
Vive la démocratie ? (2) par Jean-Baptiste Bartélémy
Le monde comme il ne va pas
Le site nucléaire de Bure
DOSSIER : L’Amour brisé ?
Le tombeau de Richard Durn par Alain Raison
Dans les décombres du romantisme : Entretien avec Gérard Leclerc
La modernité contre l’amour par l’abbé Guillaume de Tanoüarn
La déviance comme norme sociale : Entretien avec Christian Authier
La politique amoureuse par Antoine Clapas
Nos humanités
Thésée par Jacqueline de Romilly, de l’Académie française
Cinéma
Hulot contre les robots par Laurent Dandrieu
Livres
Léon Daudet et Victor Hugo par Antoine Foncin
Notes de lectures
Par Philippe Aleyrac, A. Clapas, Sébastien de Kerrero, Jules Hyppolite, Pierre Lafarge, E. Marsala, Clémence de Maloy de Misilli.
L’humeur de E. Marsala
Voyage en Thanatopie (cinquième partie)
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N°6 - Editorial "L'amour brisé ?"
Le souci politique de l’amour ne serait-il pas à redécouvrir ? Sans amour, l’être humain se dessèche, l’ordre social se perd, et la civilisation se dissout. Dans l’amour que se vouent deux êtres, la société demande à naître, à se renouveler, à se désirer elle-même en établissant la continuité des hommes. A travers l’amour, c’est au fond l’ordre de l’être que la société humaine recherche ou magnifie. Il suffit que l’amour soit tronqué pour que se brisent les familles, semant doute et discorde dans le cœur des enfants, et c’est ainsi que l’Etat en vient à remplacer le rôle des parents. Il suffit que l’amour ne soit plus ressenti comme la plus haute responsabilité et la plus grande joie de l’homme pour que la perception de la Justice et du pardon, pour que le goût des solidarités humaines tendent à se dissoudre, au profit de l’amertume et du dégoût.
Aujourd’hui, les pathologies de l’amour (ou de ses mille différentes copies) révèlent la faillite de la philosophie moderne à
assurer la pérennité des relations humaines, à fonder la société sur le propre de l’homme. Le divorce, le suicide, la pornographie, la solitude amère signalent toute la crise de l’amour, qui ne cesse de fragiliser ou d’amputer l’homme, alors même que la satiété est le grand Credo de notre société. Il y a dans les représentations modernes de l’amour une imposture : l’amour n’y est plus que plaisir, objet de consommation, il n’est plus cette noble volonté de donner, d’espérer et de s’engager pleinement envers l’autre. Ces représentations ont une incidence dramatique dans les mentalités et les comportements : l’amour mal dirigé ou mal incarné ne révèle-t-il pas une haine de soi, un renoncement à l’humanité même ?
Dénoncer les illusions qui minent l’amour est donc devenu une mission à la fois morale et politique, soucieuse de l’être et de la civilisation. Ce n’est pas un hasard si notre dossier, à propos de l’amour, parle de politique, de philosophie, de sociologie et de littérature : c’est que dans tous les cas, la tâche consiste à retrouver un ordre vivant.
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N°6 - À l'Est, retour des Princes ou de la monarchie ?
Plus de dix ans après la dislocation du bloc communiste, les Princes sont aujourd'hui de retour en Europe du sud-est : Siméon II de Saxe-Cobourg-Gotha est revenu d'exil pour devenir Premier Ministre de la Bulgarie, après avoir remporté triomphalement les élections législatives de juin 2001 ; le prince héritier et prétendant au trône de Serbie, Alexandre Karadjorjevic, est rentré à Belgrade après la chute de Milosevic, et occupe depuis juillet 2001 les deux palais royaux qui furent les résidences officielles de Tito, puis de Milosevic ; en Roumanie, le roi Michel s'est vu restituer sa nationalité et ses propriétés, confisquées par le pouvoir communiste, et a effectué plusieurs visites marquantes dans le pays. Peut-on pour autant parler dans cette région d'un retour de l'idée monarchique, et cette forme de régime peut-elle avoir un rôle à jouer dans la recomposition politique d'une région qui peine à sortir des affres du communisme et de la guerre ethnique ? Le dernier numéro de la revue La Nouvelle alternative, consacré à ces "retours d'exil", donne des éléments utiles pour mener une réflexion sur ce thème souvent négligé dans les études consacrées à l'Europe post-communiste.
Recours au Prince
Alors que les pays d'Europe centrale (Pologne, Hongrie, République tchèque) ont réussi à reconstruire un système politique, à redonner une direction à leur histoire nationale, les nations de l'Europe du sud-est ont vécu une décennie tragique et désespérante, qui laisse ces peuples sans repères et sans perspectives, incertains sur leur passé comme sur leur avenir. Dans cette situation, les Princes apparaissent souvent comme des recours, et jouissent d'une popularité qui se nourrit à des sources multiples : héritier des dynasties nationales, le Prince est celui qui peut renouer le lien avec un passé parfois mythique, et souvent idéalisé ; installé en Occident après avoir été chassé de son pays, il symbolise une réussite que la nation veut réaliser à son tour, et apparaît comme celui qui peut faire cesser l'autre exil, celui de la nation elle-même, coupée de l'Occident. Pour peu qu'il soit doté de charisme, le Prince peut représenter simplement l'homme providentiel qu'attend toute nation qui préfère le rêve politique à une réalité trop amère. Bonnes ou mauvaises, toutes ces raisons ouvrent aux Princes des perspectives politiques réelles, en même temps qu'elles font peser sur leurs épaules une responsabilité historique devant leur peuple.
C'est la conscience de cette responsabilité qui guide aujourd'hui l'action de certains de ces Princes, figures marquantes, parfois étonnantes, de l'Europe d'aujourd'hui. Étonnantes, comme le prince Nikola Petrovic, architecte parisien, breton par sa mère, et héritier de la très ancienne dynastie du Monténégro par son père. Sans prétendre à une restauration, il a joué depuis 1989 un rôle d'autorité morale essentiel pendant cette période troublée, refusant de servir de caution aux communistes reconvertis en ultra-nationalistes, et n'hésitant pas à appeler ses concitoyens à la désertion lors du siège de la ville croate de Vukovar, en 1991. En Serbie, Alexandre II, qui s'est engagé personnellement pour aider à surmonter les divisions d'une opposition incapable de s'unir contre Slobodan Milosevic, aspire aujourd'hui à restaurer la monarchie abolie en novembre 1945, et à incarner l'unité d'une nation meurtrie : « mon devoir et mon obligation en tant que Prince héritier est d'assumer que la Couronne reste au-dessus des partis politiques et ne s'occupe que des intérêts de la nation ». Le modèle, pour Alexandre II, est celui d'une monarchie constitutionnelle dans laquelle « le gouvernement est élu par le peuple et gouverne, [tandis que] le monarque règne en assurant l'unité et la continuité ».
Mission politique
Assurément, l'institution monarchique serait à même, dans certains de ces pays, d'apporter des repères politiques indispensables au développement d'une nation. Située au-dessus des partis, elle pourrait incarner l'unité nationale, dans des pays qui souffrent de divisions politiques profondes : on peut penser à la Bulgarie, déchirée depuis dix ans entre les "rouges" (les anciens communistes) et les "bleus", partisans d'un ancrage du pays à l'Occident. On peut penser aussi à la Serbie, où le fossé grandissant entre le président Kostunica et le premier ministre Djindjic menace la stabilité du pays. Susceptible de conforter et de clarifier une identité nationale souvent perçue comme fragile et menacée, un monarque pourrait permettre de concilier affirmation nationale et ouverture à l'Occident, aussi indispensable l'une que l'autre à la santé politique de ces peuples et à celle de tout le continent. Encore faudrait-il que les Princes eux-mêmes apportent à leur peuple le meilleur, et non pas le pire : l'exemple de Leka Zog, prétendant à la couronne d'Albanie, soufflant sur le feu du nationalisme grand-albanais, montre que le rôle des hommes, dans ces périodes historiques décisives, est déterminant, et que l'institution monarchique n'est pas une garantie contre la manipulation des symboles nationaux, l'utilisation sélective de l'histoire, la démagogie mise au service d'ambitions personnelles. Ce que l'histoire agitée de ces Couronnes, entre les deux guerres mondiales, nous avait déjà appris.
Que penser, dès lors, du retour spectaculaire de Siméon II de Bulgarie, le Tsar premier ministre ? Il est sans doute trop tôt pour dresser le bilan d'une entreprise dont le but réel n'est pas encore très clair. Force est de constater que pour l'instant, le roi n'est pas à sa place, et qu'il gouverne au lieu de régner. Saura-t-il transformer son pouvoir, ou cette expérience de gouvernement, forcément décevante, surtout au regard de tant de promesses, ne sera-t-elle qu'une illusion de plus pour un peuple qui n'a plus confiance en ses gouvernants ? « Le droit du Prince naît du besoin du peuple » et de sa qualité à y répondre.
- À noter aussi, deux publications intéressantes sur la région : sous la direction de Dominique Colas, L'Europe post-communiste, Paris, PUF, 2002, 693 p., 29 g, synthèse utile (mais sans génie) des études politiques, sociologiques, démographiques et stratégiques sur la région ; et surtout, sous la direction de Chantal Delsol, Michel Maslowski et Joanna Nowicki, Mythes et symboles politiques en Europe centrale, Paris, PUF, 2002, qui prolonge la remarquable Histoire des idées politiques de l'Europe centrale parue en 1998 dans la même collection.
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N°6 - Le tombeau de Richard Durn
De l’amour à la destruction totale
Non, il n'a pas hurlé, achevant sa besogne avec l'obstination méthodique de celui qui n'est déjà plus de ce monde. Hurler ? Peur de mourir ? L'expression d'un regret, non. Qu'importe ! Vivre, mourir, apparences changeantes, le même vide, le même ennui seulement : « Pourquoi continuer à vivre ? Je peux juste pendant quelques instants me sentir vivre en tuant. »
La nuit est tombée comme un rideau métallique, le ciel est blanc comme un écran vide, la lueur des néons a chassé les étoiles, déjà on aperçoit les gyrophares des ambulances. Richard Durn est calme, « Il faisait des gestes très nets, il tendait le bras, il tirait, il tendait le bras, il tirait. Il était très froid. » La résignation a creusé en lui une paix minérale. La frustration a usé tous les obstacles, il n'est plus vestige d'un espoir. « Il remettait des chargeurs, il a dû tirer 40 ou 50 cartouches. » Conjurant son impuissance, Durn a soumis le monde : 8 morts, 15 blessés graves. Capturé, l'accomplissement de son plan est différé de deux jours. La chute fut courte, du quatrième étage de la conciergerie, Richard Durn s'est suicidé. « J'ai capitulé, il y a bien longtemps. Je voulais aimer, apprendre à travailler, apprendre à me battre pour des gens et des choses que j'aime. Je voulais être libre. Mais j'ai une mentalité d'esclave et de faible. Je me sens si sale. Depuis des années, depuis toujours, je n'ai jamais vécu. Je me suis trop branlé, au sens propre comme au sens figuré. Je suis foutu. Mon corps se délabre car je ne me respecte pas, je ne m'aime pas. Je ne mérite pas de vivre. C'est pour cela que je dois tuer des gens. J'éprouverais le sentiment de puissance d'être quelqu'un. » écrivait-il.
L'utopie du libéralisme amoureux
Richard Durn a-t-il existé ? La perfection narrative de son destin, la qualité de son journal, nous porteraient à croire que c'est un personnage de roman. À moins que le réel ne soit devenu fiction et qu'il ait crevé l'écran de sa peau, pour sortir d'un jeu de miroir infernal où le vrai n'est plus qu'un moment du faux. Sans doute. En franchissant le seuil de la mort, en tuant, en se tuant, Durn a voulu sortir du tombeau d'une vie qui est privation de vivre, parce qu'elle est mensonge. Tel un héros de Dostoïevski, son destin nous invite dans le « souterrain », où toutes les contradictions de son âme reflètent l'état de notre société. Suivons-le : « Je ne veux pas crever sans avoir beaucoup baisé. Je ne veux pas crever sans avoir été amoureux et sans qu'une femme ait été amoureuse de moi, même si je suis faible, déglingué et immature et que j'ai déjà plus de trente ans. » Du désir d'amour à la haine de soi et au meurtre, Durn semble paradoxal, sauf si embusqué sous l'apparence de l'amour ne se cache un piège fatal.
Qui ne voudrait pas aimer ? Sans l'amour, l'homme se réduit à peu de chose et c'est chercher à accomplir notre humanité que de chercher à aimer. Véritable iconostase du monde moderne, le corps glorieux de la femme nue excite ce désir. À son buste, tel un arbre prodigue, les paires de seins semblent des fruits abondants qu'il suffit de cueillir en bon sauvage, libre de satisfaire son appétit. Gary Becker, prix Nobel d'économie, a théorisé ce rousseauisme publicitaire. L'amour n'est qu'un marché comme un autre livré à la concurrence pour les ressources rares et le couple n'est durable que s'il accroît la fonction d'utilité de chaque partenaire. Mais le ver est dans le fruit, la légitimité de la compétition postule l'égalité des concurrents. Là se loge la perversité du marché amoureux ; elle apparaît à l'observation de sa plus optimale concrétisation : la boîte de nuit.
Le prolétariat des frustrés
Prenons le Paramango Club, à la sortie de Loury. Comme toutes les fêtes, la boîte est l'institution d'un monde à l'envers. La foule, la musique, la déco, configurent les contours d'un autre monde en rupture avec l'ordinaire extérieur et sa structuration sociale. L'alcool et les danses en font un univers où la transgression est loi. Tous les moyens habituels de communication sont renversés. Le bruit ne permet pas la discussion, et l'échange de l'intimité nécessaire à l'accouplement, passe par le regard et le toucher, seuls sens qui survivent à cet environnement. Le soin des tenues manifeste cette contrainte, le corps est érotisé par l'instrumentalisation vestimentaire et gestuelle du désir. C'est la seule présentation de soi possible, c'est la règle du marché ; l'impératif de transparence réduit la personne à son corps pour que chacun puisse l'estimer du regard. Dès lors la piste de danse laisse libre jeu à la concurrence, d'autant plus que les danses ne nécessitent plus de "cavalier", chacun peut y prétendre dans un cercle de danseurs plus large. La piste a donc une structuration pluripolaire qui très vite se hiérarchise. Les plus sexuellement attractifs, disposent d'un espace plus large au centre, ce qui leur permet d'être vus et désirés par tous. Le marché produit la frustration en ignorant l'inégalité originelle. En périphérie, les individus corporellement peu convoitables sont masqués par la foule, ou développent des stratégies alternatives de séduction par la parole, autour d'une table. Pour ceux qui restent sur la piste, l'offre rencontre la demande, le choix se faisant selon la constatation réciproque de la performance. La rencontre est signifiée par une débauche de signes corporels intimes dans une dimension, cette fois exclusivement bipolaire. Les deux membres du couple miment le coït par un ajustement du mouvement des hanches et des flexions parallèles des deux corps. La contractualisation est manifestée par les premiers attouchements. Véritable industrie de la rencontre ; la productivité sensuelle optimisée par la concurrence, permet d'obtenir un bon rendement d'associés sexuels provisoires. Durex s'en félicite.
Ne restent aux marginalisés condam-nés à désirer sans être désirés à leur tour ? Que les marchés marginaux des petites annonces et des serveurs minitels. Houellebecq lucide, a dévoilé dans L'extension du domaine de la lutte, le mal être de ce prolétariat amoureux : « J'ai de quoi me payer une pute par semaine ; le samedi soir, ça serait bien. Je finirai peut-être par le faire. Mais je sais que certains hommes peuvent avoir la même chose gratuitement, et en plus avec de l'amour. Je préfère encore essayer. » Les sociétés traditionnelles avaient leurs tantes marieuses, les structures sociales permettaient à chacun de trouver une femme. Mais « tout comme le libéralisme économique sans frein, et pour des raisons analogues, le libéralisme sexuel produit des phénomènes de paupérisation absolue. (...) C'est ce qu'on appelle la "loi du marché". Dans un système économique où le licenciement est prohibé, chacun réussit plus ou moins à trouver sa place. Dans un système sexuel où l'adultère est prohibé, chacun réussit plus ou moins à trouver son compagnon de lit. En système économique parfaitement libéral, certains accumulent des fortunes considérables ; d'autres croupissent dans le chômage et la misère. En système sexuel libéral, certains ont une vie érotique variée et excitante ; d'autres sont réduits à la masturbation et à la solitude. »(1)
Ceux comme Richard Durn, qui n'ont plus pour se satisfaire que les images exhibées de corps idéals, sont condamnés au phantasme, à l'éjaculation triste devant le calendrier LVMH : « Je suis onaniste depuis au moins vingt ans. Je ne sais plus ce qu'est le corps d'une femme et je n'ai jamais vécu de véritable histoire d'amour. Je me branle par solitude, par habitude du dégoût de moi-même, par volonté d'oublier le vide de ma vie et sans doute par plaisir. Mais quelle sorte de plaisir ai-je véritablement ? »
Le nihilisme du bonheur
Le mendiant d'amour est victime de tous les marchands de bonheur, Barbara Cartland, Men's Health, Vingt Ans, qui tous les mois sortent leur mini guide pour « bien être en couple », « Le bonheur c'est facile », ou « le faire plus jouir ». Le bonheur ou l'amour sont toujours présentés comme un état sensible à acquérir. Cette promesse excite le désir. Tout le monde veut "son" histoire d'amour, être emporté par la passion aux confins du possible, aux frontières de la mort. Le droit au bonheur est brandit. Toutes les relations qui n'auront pas le sceau de l'enfin, "enfin elle", "enfin jouir", le bonheur conquis, la conscience anéantie dans les affects, paraîtront dérisoires et méprisables. Illusion fatale ! Denis de Rougemont l'a dénoncé : « Le bonheur est une Eurydice : on l'a perdu dès qu'on veut le saisir. Il ne peut vivre que dans l'acceptation, et meurt dans la revendication. C'est qu'il dépend de l'être et non de l'avoir (...). Tout bonheur que l'on veut sentir, que l'on veut tenir à sa merci ? Au lieu d'y être comme par grâce ? Se transforme instantanément en une absence insupportable ».
En sus, la quête sensuelle de bien-être, met les individus en parallèle sans espoir de rencontre authentique ; au mieux les corps se pénètrent, mais l'autre reste un écran, travesti par la logique égotique du désir qui y projette ses phantasmes. Le "je", du « je t'aime » est déjà piégé. « Moi je », « moi je », autant de barreaux à leurs geôles ! Chacun aimera son amour, jamais l'autre, le miroir est trop épais. L'homme est définitivement seul avec son désir, l'aliénation de la vie est complète, la raison s'épuise à déchiffrer une réalité que l'utopie lui rend inintelligible ; coupé du monde, séparé de lui-même, il est dans un tombeau.
La prison du désir égotique
Car le réel résiste aux promesses de la passion. Quid de la souffrance ou de l'échec, devenus la part maudite d'un monde affichant sa bedaine replète ; l'utopie de l'amour moderne creuse le sillon de la haine puisque, privé du bonheur des autres, ce miroir aux alouettes en suspens sur toutes les couvertures des magazines. Les "machines désirantes" qui s'épuisent à l'atteindre, ne tardent à se haïr par mépris de leur impuissance, à haïr autrui comme idéal introuvable, à haïr le monde créé comme carcan de limites humiliantes. Les mensonges des fictions amoureuses mènent à l'anorexie, à la dépression, au suicide ou au meurtre ! Durn en est le sanglant prophète, derrière lui, une armée entière de désespérés va ébranler le monde.
N'en doutons pas, la guerre va se poursuivre au corps à corps. Certains fuiront leur être, la chirurgie esthétique les calquera sur la star du moment, mais à l'inflation des seins gonflés de silicone, la bourgeoisie sexuelle répondra avec des moyens conséquents. Des divisions de chirurgiens et de généticiens garderont son pouvoir. Bientôt, ils pourront "tuner" leur corps et le "manager" comme une équipe sportive dont on peut, par la greffe, changer les membres pour gagner en zones érogènes. Ils parleront à leur sexe ; l'emmèneront chez le toiletteur comme un caniche. Sur internet, on trouvera des clitoris au marché noir, les dernières frigides se les arracheront. Bientôt, il sera possible d'en avoir plusieurs, et l'absolutisation du bien-être individuel fera sortir l'humanité de son orbite.
2 : Les citations du journal de Richard Durn, sont tirées des extraits publiés dans Le Monde du 10 avril 2002.
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N°6 - Entretien avec Gérard Leclerc
Entretien avec Gérard Leclerc
Gérard Leclerc est éditorialiste à France Catholique. Écrivain, il a notamment publié : Jean Paul II, le résistant (1996), Portrait de M. Guitton (1998), L'amour en morceaux (2000) et Le bricolage religieux (2002).
Il semble que l'on n’ait jamais autant parlé de l'amour mais que son sens n'ait jamais été aussi équivoque. Quel regard portez-vous sur l'amour aujourd'hui ?
Je partirai d'un constat qui est de plus en plus dans les médias, c'est celui d'un amour cassé et plus grave, cassé dans la tête des enfants. Curieusement c'est le quotidien Libération qui a jeté un cri d'alarme en disant que de plus en plus d'enfants, dès dix ans, regardent des films pornographiques. On commence à se rendre compte que la pornographie n'est pas neutre, comme le disait Claudel, « on ne compose pas avec le mal parce que le mal décompose ». Il décompose en particulier les plus fragiles, car donner dès le départ une image bafouée, violée, de l'amour humain, c'est destructurer profondément des enfants qui vont se débattre jusqu'au bout de leur vie pour se construire eux-mêmes, c'est déstabiliser la société future. Le lien entre la libération sexuelle et les tournantes est indéniable. Qu'un journal comme Libération jette un cri d'alarme est un signe parce que, précisément, ce journal a exalté tous les thèmes de la révolution sexuelle.
Dans L'amour en morceaux, quelle a été votre démarche pour trouver les racines de l'actuelle crise de l'amour ?
L'amour humain était semble-t-il parasité par des illusions qui en dénaturaient le sens et qui établissaient un couple étrange entre l'amour et la mort. Cela me renvoyait à la question « qu'est-ce que c'est qu'aimer ? » Pour répondre, nous disposons d'un champ immense qu'est la littérature, qui sans l'amour humain serait réduite à peu de chose. Notamment dans l'univers du roman européen apparaissent précisément l'amour et ses pathologies. J'ai fait le choix de deux romans du XVIIIe pour essayer de comprendre la rupture moderne, La nouvelle Héloïse de Jean Jacques Rousseau et Les souffrances du jeune Werther de Goethe. Je me suis rendu compte qu'entre l'avènement de la modernité et les pathologies contemporaines de l'amour, il y a un lien extrêmement étroit. Ce n'est pas un hasard si ces romans de l'amour sont des romans de l'échec qui consacrent l'impossibilité de l'amour. Comme le dit Aragon « il n'y a pas d'amour heureux », c'est le constat des modernes. L'amour est impossible en ce monde, donc on le transpose dans un au-delà mythique : Werther se suicide, Julie, l'héroïne de La nouvelle Héloïse meurt noyée et sa mort est aussi significative d'un amour qui ne peut pas s'accomplir ici-bas. Tout le romantisme va s'inscrire dans la même logique d'un amour impossible parce qu'il est aux prises avec sa propre pathologie : la passion. La passion est destructrice et mène à la mort et cela s'explique parce que comme disait Maurras à propos de Musset et de Sand « Ont-ils aimé ? Ont-ils vraiment aimé ? ». Je ne crois pas, parce que leur amour était fondamentalement destructeur et ne permettait pas la construction d'un "nous" et le prolongement de ce “vivre ensemble” dans la fondation de la société. Pour examiner cette logique de mort, je reprends Rougemont et Girard, en montrant que la mimesis girardienne, avec ce caractère triangulaire du désir qui fait qu'on fixe son désir sur celui d'un rival, explique l'insatiabilité de la passion destructrice. Rougemont a fait le parallèle avec l'univers Cathare, parce qu'il y a un refus commun des limites humaines. L'amour ne peut s'épanouir que dans un monde mythique qui est au-delà de notre propre amour et cela aboutit à une condamnation même de l'amour dans sa finitude, par une diabolisation de l'amour dans la chair et sa fécondité. Alors que dans l'amour chrétien il y a une béatification de la chair qui est bienheureuse comme l'a montré Michel Henry, parce qu'elle reproduit la vie. Ce romantisme aboutit inévitablement au nihilisme ; l'absolutisation du désir individuel de bien-être, devenant une volonté de puissance destructrice qui fait perdre à l'homme la mesure du réel et le sens des choses. De cette haine d'une réalité bornée, on arrive logiquement à la haine de ce qui peut contraindre l'amour, et principalement sa condition fondamentale, la différence sexuelle d'où se déduit la complémentarité homme-femme.
Que reste t-il ensuite de l'amour ?
On en revient à l'amour cassé. Les ouvrages de Michel Houellebecq constituent une grande parabole de cet écroulement d'un monde et de la responsabilité de la révolution sexuelle dans la dissolution sociale et le désamour. On en reste au constat que l'amour humain est détruit et, qu’à force d'obsession du sexe, on a tué le sexe, et on y a perdu notamment le sens de l'amour et de la relation qui précède tout rapport sexuel. Lacan disait d'ailleurs qu'il n'y a pas de rapport sexuel ; il avait parfaitement raison, il y a de l'amitié, de l'amour mais pas à proprement parler de rapport sexuel, c'est l'amour qui met les gens en rapport et la sexualité prend seulement sens dans cette relation profonde. Sans faire d'idéalisme, la sexualité est partie prenante de l'amour humain et de ce point de vue-là on pourrait prendre un philosophe comme Michel Henry pour restituer à la chair toute sa signification forte, mais le rapport sexuel déconnecté de la chair, c'est à dire de la totalité de l'être, de l'individu et de la personne, ça n'a plus de sens et tout disparaît. C'est la logique de l'individualisme qui tue l'individu, c'est la logique du plaisir qui tue le plaisir et, par delà, qui tue le sens même des choses de la vie en société. Cela on s'en aperçoit dans un processus cumulatif qui fait que l'on passe de la dévaluation de cette relation fondamentale structurante qu'est la différence sexuelle, à l'exaltation de différentes formes d'homosexualité où on met à égalité toutes les pratiques sexuelles sans comprendre précisément que les pratiques sexuelles ne signifient rien en dehors des relations fondamentales qui leur donnent sens. De là, on passe à l'exaltation du Queer, ce règne intermédiaire de l'étrange, à l'encontre de ce qui fait sens dans la conception judéo-chrétienne : la création comme séparation. Le Pape Jean Paul II, qui a réfléchi depuis toujours sur l'amour humain a justement été frappé par cette phrase de la Genèse (1,27) « Dieu créa l'homme à son image, à l'image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa ». La création à la ressemblance de Dieu est associée directement à la création de la différence sexuelle. L'image de Dieu s'imprime notamment dans la nature humaine au travers de la séparation des sexes qui donne sens à l'humanité. S'il peut y avoir un amour humain, c'est justement parce qu’au travers de cette différence sexuelle, Dieu a imprimé son image d'amour dans la réalité humaine. Nous avons affaire ici à une réalité d'une grandeur singulière mais que notre modernité s'acharne à détruire. Tout cela n'est pas une simple spéculation intellectuelle mais retentit dans la vie sociale, parce que l'amour en morceaux, c'est la dissolution des couples, c'est la souffrance des enfants, c'est la violence sociale des quartiers.
Une conception fausse de l'amour ébranle donc jusqu'à l'ordre social ?
Le lien social repose sur cette différence fondatrice qui est le point de départ de toute l'histoire humaine comme l'a montré le Père Gaston Fessard. Le rapport social fondamental n'est pas la relation du maître à son esclave de Hegel ou de Marx, mais la relation amoureuse fondée sur la différence sexuelle à partir duquel toute l'arborescence de l'histoire va se constituer. À partir de la filiation, mais aussi de cette réalité importante qu'est la prohibition de l'inceste qui va produire un processus de fraternisation qui doit être déconnecté de l'amour génésique pour produire le lien social.
Vouloir effacer le principe de la différence sexuelle comme fondatrice du lien social est une erreur anthropologique fondamentale. Cela aboutit à effacer des notions aussi essentielles que paternité, maternité, filiation, qui sont les marques les plus structurantes du corps social et qui permettent comme le dit Pierre Legendre, le processus d'humanisation. Il y a une articulation naturelle entre l'amour qui est le point de départ de la génération humaine et ce qui crée le lien social, ce qui fait que l'amour nous renvoie à la loi. On ne peut séparer l'un et l'autre. Il y a dans l'amour humain quelque chose qui aspire à s'instituer, parce que la vie civilisée passe par l'institution de la vie précisément. Quand l'amour n'aboutit pas à l'institution de la vie, on tombe dans l'anomie et le processus d'humanisation ne peut plus se faire. L'amour chrétien institutionnalisé et fondé sur la liberté des consentements est devenu le pivot même de la vie sociale. Le mariage est forcément pris en compte par l'État comme noyau de la société. Auparavant l'Église était la garante de cette institutionnalisation de l'amour mais dans une société laïque c'est à l'État de reprendre ce rôle-là. C'est une fonction nécessaire, l'État doit être garant de cette institution de la vie, c'est la mission du politique, et s'il n'y a pas cette garance, l'humanité est mise au péril d'elle-même. À partir d'une réflexion sur l'amour s'offre une entrée royale dans la politique au plus noble sens du terme. Ce qui nous place devant la nécessité de ne pas se tromper en ce qui concerne l'amour, sinon les conséquences sont gravissimes, c'est la pérennité de l'humanité, toute la vie sociale, l'histoire même qui est en cause.
Que dire à la génération sacrifiée par cette libération sexuelle qui n'a été qu'une aliénation de l'homme ?
Il y a une difficulté fondamentale de l'amour moderne. C'est qu'il n'y a plus les formidables soutiens des sociétés holistes où les rôles étaient fixés par avance. Dans les sociétés modernes nous sommes abandonnés à notre propre fragilité et à la fragilité de l'autre. Tout le problème consiste en un pari : ces fragilités peuvent-elles être transcendées dans une promesse ? C'est tout le risque de la liberté et de l'amour. Gabriel Marcel et Paul Ricœur ont bien réfléchi à cette question. Il y a deux notions incluses dans la promesse, celle de parole donnée mais aussi la notion de projet commun qui fait que l'on a foi l'un en l'autre, mais que cette foi se traduit en un projet qui est toujours en devenir et va nous permettre de libérer notre propre liberté pour qu'elle ne soit plus adolescentrique, égotique, etc. L'amour, c'est construire ensemble une histoire. C'est sortir de soi-même et trouver la bonne distance par rapport à l'autre, c'est ce qui va permettre à l'autre d'exister tout en vous permettant d'exister, c'est ça le mystère de l'amour, formidable risque, et fragilité, mais formidable chance. C'est l'appel de l'amour engagement qui ne va pas sans l'alliance et la promesse biblique. Tandis que nos individualismes modernes sont des individualismes faibles dans la mesure où ce sont des fantômes qui se cherchent eux-mêmes et qui n'ont pas l'audace de l'alliance. L'amour humain est un risque à un prix très élevé mais n'en vaut-il pas la peine ?
Propos recueillis par Alain Raison.
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N°6 - Dossier : L'amour brisé
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N°6 - Hulot contre les robots
Un ouvrier s'approche d'un portier d'immeuble qui a la cigarette au bec et lui demande du feu ; au lieu de lui tendre immédiatement son briquet, celui-ci lui fait signe de le suivre quelques mètres plus loin : on s'aperçoit alors que les deux hommes étaient séparés par une paroi de verre. Un peu plus tard, dans le même immeuble, M. Hulot court vainement après le bureaucrate avec qui il a rendez-vous : de part et d'autre d'une cour vitrée, les deux hommes se font signe, mais dès lors qu'ils font mine de se rapprocher, ils s'éloignent inexplicablement l'un de l'autre : c'est que, sans le savoir, ils étaient tous les deux du même côté du miroir, et que chacun cherchait à rentrer en contact avec le reflet de l'autre. Quelques années avant ces scènes extraites de Playtime, le petit garçon de Mon Oncle, cherchant sa mère dans leur maison ultramoderne, entièrement domotisée, croit l'avoir trouvée lorsqu'il entend, à distance, le ronronnement de l'aspirateur ; l'enfant se précipite en criant « Maman », mais se trouve face à face avec le robot ménager qui fonctionne tout seul.
Un enfant qui ne fait plus la différence entre sa mère et un robot, des immeubles en verre censés établir la communication entre les hommes et ne suscitent que le désordre et l'incompréhension : quelques exemples qui suffisent à prouver que le burlesque de Jacques Tati, dont on célèbre cette année le vingtième anniversaire de la disparition, n'est pas un comique gratuit, mais est aussi l'occasion d'une mise en scène de l'état de l'homme et de la société.
Robotisation
Si la célèbre définition du rire donnée par Bergson (« Du mécanique plaqué sur du vivant ») a un sens, c'est bien à propos de Tati, tant l'essence même de son comique repose, justement, sur la confrontation du vivant et du mécanique, celui d'une société en voie de robotisation. Les Vacances de M. Hulot mises à part, simple juxtaposition d'un individu lunaire et maladroit avec une société bien huilée, tous les films de Tati, de Jour de fête à Trafic en passant par Mon oncle et Playtime, tournent autour du choc brutal entre un homme ordinaire, produit d'une société ancienne où la sociabilité n'était pas un vain mot, et la modernité la plus agressive. Modernité fantasmée encore dans Jour de fête (1949), où un facteur de village se met en tête de faire sa tournée postale "à l'américaine". Modernité bien réelle celle-ci, même si Tati a beaucoup d'avance sur son temps, dans Mon oncle (1958), où le débonnaire M. Hulot sème la panique dans la maison robotisée de son beau-frère Arfel, comme dans son usine de tuyaux en caoutchouc à la chaîne, ou dans Playtime (1967), où le même Hulot erre dans un Paris de cauchemar, américanisé et "gratte-cielisé", ou encore dans Trafic (1971), où il affronte cette fois les aléas de la société automobile.
À l'époque où tournait Tati, les jeux n'étaient pas encore faits : le village de Jour de fête était un vrai village, celui de Sainte-Sévère, dans le Berry, dont le cinéaste avait pris les vrais habitants pour acteurs. La France provinciale et anarchique où habitait Hulot, qu'il quittait pour aller rendre visite à son neveu dans la villa futuriste de Mon oncle, était encore bien vivante. Ladite villa, en revanche, fut bâtie de toute pièce pour les besoins du film, comme allait l'être le Paris monstrueux de Playtime, où les monuments les plus célèbres de Paris ne pouvaient plus être aperçus qu'en reflet sur les parois des buildings de style anonyme, dont on pouvait admirer les jumeaux exacts sur les affiches vantant un voyage à Moscou, New York ou Rio.
L’arme du comique
D'où l'optimisme de Tati : dans cette époque entre chien et loup, où la modernité balbutiante ressort encore bien souvent du futurisme, et le progressisme technologique de l'ère gaullo-pompidolienne n'est encore qu'une obsession volontariste, M. Hulot et ses semblables n'ont guère de peine à être les grains de sable humains qui vont bloquer la belle mécanique robotique, à l'image du chien dont le bout de la queue suffit à détraquer le garage automatique de la villa Arfel, et quelques personnalités résolument rétives à la normalisation suffiront à humaniser l'univers froid et technologique qui n'a pas encore eu le temps de les transformer en machines, comme le montre l'extraordinaire scène de Playtime où Hulot et quelques autres transforment un restaurant international en une gargote parisienne où il fait bon chanter Nini peau de chien.
À l'heure où l'américanisation et la mondialisation prophétisées par Playtime ne sont plus une simple potentialité, mais une réalité quotidienne ; à l'heure où le Loft a institutionnalisé ces appartements transparents où chacun peut vérifier que la vie du voisin est rigoureusement interchangeable avec la sienne ; à l'heure où, comme Diogène cherchant un homme, il faut promener sa lanterne de plus en plus loin pour dénicher un de ces Hulot qui semblaient encore proliférer aux yeux de Tati, et désormais remplacés par des clones formatés qui ne songent pas un instant qu'on puisse ne pas vivre avec son temps ; à l'heure où Internet semble avoir accompli cet idéal de transparence où tout communique, mais rien ne s'échange, il est permis d'être moins optimiste.
Du moins est-il désormais impossible de se tromper sur la nature de l'œuvre de Tati, qui est bien un appel à la sédition vis-à-vis d'une modernité agressive et déshumanisante. Que Tati soit lui-même un cinéaste on ne peut plus précurseur, inventant un comique à retardement tout à fait inédit, mettant au point un jeu avec le silence et la durée tellement novateur qu'ils reste à ce jour presque sans continuateur, effaçant les dialogues jusqu'à, dit-il, les faire rentrer « à l'intérieur du son », ne change rien au fait qu'il est, littéralement, un auteur réactionnaire : s'opposant à l'esprit niveleur de l'époque, prenant le parti, comme Perret ou Aymé ont pu le faire avec d'autres moyens, de l'individu ou, pour mieux dire, de la personne contre la philosophie matriculaire du temps, le cinéma de Tati est véritablement une œuvre de résistance – ce qui n'ôte rien, bien au contraire, à son extraordinaire puissance comique.
Tati, de Marc Dondey, Ramsay, 272 p., 30 g.
Tati, de Michel Chion, Cahiers du cinéma (1987), 128 p., 14,50 g.
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N°6 - Entretien avec Christian Authier
Entretien avec Christian Authier
Christian Authier, est journaliste à L'opinion indépendante, auteur du Nouvel ordre sexuel, Bartillat 2002.
L'homosexualité est une pratique ancienne. Elle est devenue un problème social quand elle a eu prétention a être une identité fondatrice équivalente à l'hétérosexualité. Christian Authier revient sur un processus de normalisation, où la question du sens de la norme sociale amoureuse n'est jamais posée, les voix seules et l'argent sont comptés.
Comment une déviance telle que l'homosexualité devient-elle une norme sociale ? Comment s'institutionnalise-t-elle ?
Je dirais que l'"institutionnalisation" de l'homosexualité a été un phénomène lent depuis l'après-guerre et fulgurant ces 10 ou 15 dernières années. Elle a plusieurs explications : l'évolution des mœurs liée aux conquêtes et aux luttes du féminisme et des avant-gardes minoritaires militantes. Peu à peu, l'homosexualité s'est intégrée, en particulier par une imprégnation culturelle, au travers de l'art, de la musique populaire, la mode, etc.
L'épidémie du SIDA a t-elle accéléré ce processus ?
Effectivement, l'épidémie du SIDA, fut un tournant décisif au milieu des années 80, mettant l'homosexualité au cœur de débats sanitaires et publics. Il a résulté de cette tragédie une sensibilisation de l'opinion publique à la fois à l'épidémie et à la condition homosexuelle en général. Les représentations ont été également fortement modifiées sous l'effet d'œuvres littéraires comme celles d'Hervé Guibert ou cinématographiques telles, Les nuits fauves, qui aura été un des plus gros succès populaires du cinéma de la fin des années 80. Une aura à la fois noire, désespérée et romantique, qu'ont charriée ces œuvres, a amorcé toutes sortes de débats et amené un regard plus tolérant de la société française sur l'homosexualité.
La logique du marché a ensuite avalisée l'institution du groupe gays dans la société, par la production de biens culturels et identitaires ?
Plus près de nous, l'intégration de la culture gay, jusque-là minoritaire, dans le système marchand dominant a largement diffusé des codes et des produits dans le grand public via la publicité, la mode ou la musique. Rappelons pour l'anecdote que la chanson qui a fait danser la France lors de la victoire de la Coupe du monde 98, I will survive, était auparavant l'"hymne" des gays américains. Cette marchandisation est propre à tous les communautarismes. Les appartenances se débitent en tranches, en rondelles identitaires, puis se créent des produits, des programmes audiovisuels, des magazines, des tarifs préférentiels ou des contrats d'union spécifiques. En ce qui concerne les homosexuels, on a pu voir de nombreuses campagnes publicitaires ou la création de produits ciblés. Par exemple, des entreprises comme la Maïf ou Bouygues Télécoms ont investi ces parts de marché, Bouygues proposant notamment un "Pacs téléphonique".
Si on en croit les analystes économiques, les homos sont une cible de choix puisque, souvent célibataires et sans enfants à charge, ils ont des revenus supérieurs à la moyenne, tournés vers les loisirs et la consommation... Ce "type d'homosexuel", peut-être largement rêvé par les annonceurs, incarne le consommateur idéal, ce qui explique l'intérêt que le marché lui porte. Par ailleurs, dans l'ambiance générale favorable à l'homosexualité, quoi qu'en disent les campagnes de presse, il est toujours bon pour n'importe quelle entreprise d'avoir la touche gay friendly, sorte de brevet de citoyenneté et de tolérance. Est-ce que la condition homosexuelle avance avec ce genre de gadget cynique ? Chacun jugera. On peut relever deux attitudes relatives à cette intégration : l'une qui l'observe avec bienveillance et se félicite de la chute de nouveaux tabous ; l'autre plus circonspecte, plus critique sur ce que l'on peut considérer comme une récupération. Ainsi, Benoît Duteurtre, dans son roman Gaieté parisienne, pose un regard satirique et critique sur un milieu gay aussi conformiste et uniforme que le reste de la société. Désormais, certains homosexuels semblent plus enclins à courir après tous les stéréotypes de l'époque moderne (consumérisme frénétique, hédonisme béat…), et l'on peut se demander si la "gay attitude" n'est pas devenue le fer de lance de l'ordre social et moral du capitalisme contemporain. C'est, me semble-t-il, l'aspect le plus intéressant de cette intégration et de cette banalisation de l'homosexualité. On a oublié commodément l'analyse de Pasolini, qui afficha son homosexualité à une époque où elle n'était pas encore "branchée", se livrant dès le milieu des années 70 à une critique impitoyable du nouveau capitalisme qui dénaturait, à ses yeux, les anciennes exigences libérales et progressistes en une banale tolérance morale avide de biens de consommation.
On projette actuellement un film sur les déportés homosexuels. Il semble que l'homophobie ait été instrumentalisée en levier de reconnaissance sociale : les gays jouant du statut de victime persécuté par analogie au génocide juif, pour stimuler une solidarité à leur égard.
Très vite, les milieux militants homosexuels américains ont usé d'analogies entre le sida et le génocide juif, représentations reprises en France par certaines associations comme Act-Up. Ce qui est frappant ces dernières années dans les débats autour de l'homosexualité, c'est la réduction de l'individu à sa sexualité, en l'occurrence à l'homosexualité, puis la réduction de l'homosexuel au statut de victime. L'homosexuel devenant ainsi le paria ultime subissant les pires discriminations, la victime des victimes. En France, l'universitaire et essayiste Didier Eribon, réduit ainsi dans une vision quasi-paranoïaque la condition d'homosexuel à celle d'un individu évoluant dans « un monde d'injures » (sic). De fait, il réclame des lois pour réprimer une homophobie supposée envahissante. Selon les termes d'Eribon, il s'agirait de se prémunir contre « l'injure réelle ou potentielle ». Ce concept d'« injure potentielle » est assez inquiétant et n'est pas sans évoquer les cauchemars orwelliens. Paradoxe : on n'a jamais autant parlé d'homophobie alors que jamais l'homosexualité, du moins en France et en Occident, n'a été autant intégrée dans les normes sociales. L'adoption du Pacs, le succès de la Gay Pride comme de films (Pédale douce, Le placard…) ou de livres prônant la tolérance ou l'élection à la mairie de Paris d'un homme politique ayant fait son coming-out, en sont autant de signes forts. La mode de la "pride" (la fierté en VF) et de la parade, pourrait-elle s'épanouir dans une société homophobe ? On pourrait aussi s'interroger sur cette nouvelle "fierté"… Doit-on être fier de sa sexualité ? S'il n'y a pas de honte à être homosexuel ou hétérosexuel, quel motif de fierté peut-on en tirer ? Raisonnablement aucun, à moins de considérer le narcissisme et le contentement de soi comme l'un des traits dominants de notre époque.
Peut-on dire en résumé qu'ils utilisent leur statut de victimes, pour partie réel et pour partie fantasmée, pour obtenir des droits ?
être homosexuel, en caricaturant à peine, cela peut être aussi un label, ou servir de caution par le biais justement du statut de victime. Comme le montre l'exemple de Philippe Meynard, conseiller municipal pendant dix d'une commune de Gironde de deux mille habitants, qui, du jour où il a fait son coming out et qu'il s'est plaint de réactions homophobes dans son village, est devenu une star des médias, a publié un livre et a été promu dans les instances de son parti politique. En faisant part de sa seule inclination sexuelle, il a acquis un statut médiatique et politique que dix ans de carrière ne lui avaient pas permis. C'est une promotion stupéfiante.
Lors du vote du PACS, on ne parlait que d'héritage, de colocation, de loyer... Il s'agissait essentiellement d'affaires de gros sous. Alors, le PACS, institution bourgeoise ?
C'est l'accusation qu'ont lancée notamment certains homosexuels attachés à ce qui faisait, à tort ou à raison, une certaine identité homosexuelle liée à la marginalité, au refus des règles établies et de l'ordre bourgeois. Il est vrai que l'on n'imagine guère Jean Genet en train de se pacser. Le plus intéressant fut de voir que ce sont les avantages fiscaux et de succession qui ont été souvent mis en avant par les médias traditionnels pour faire la promotion du PACS. Il faut dire aussi, au vu des chiffres (environ 35 000 PACS conclu après les dix-huit premiers mois d'entrée en vigueur de la loi), que le PACS ne concernait finalement que très peu de monde. Contrairement à ce que l'ampleur des débats politiques et médiatiques laissaient supposer, il ne s'agissait sans doute pas d'une mesure essentielle et primordiale pour les Français, homosexuels ou non. Plus profondément, le PACS me semble traduire l'émergence de contrats spécifiques, de lois précaires ou dépréciées, censées répondre aux attentes de communautés ou d'intérêts particuliers. Ce n'est plus le bien commun qui guide le législateur, mais le corporatisme ou le clientélisme.
Propos recueillis par S. de Kererro
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