samedi, 26 avril 2003

N°8 - Sommaire "Du nouveau chez les réacs"

medium_couv8-pench.gifActualité
Vive le progrès par Mathilde Herbillo
Bilan de la construction européenne par Jean-Baptiste Barthélémy
Décentralisation : inventaire avant fermeture par Christophe Boutin

Société
La fatigue de l’individu moderne par Alain Raison

Politique
Communisme : un cadavre encombrant par Benoît Carey
L’amertume du peuple abandonné par Alain Raison

DOSSIER : Du nouveau chez les réacs
Les nouveaux et les anciens par le Pr Ibn P. Assidim
Réponse aux juges par Charles Baudelaire
Daniel, spectateur engagé : Entretien avec Daniel Lindenberg
Léo &Carl par Pierre Carvin
Moi, l’homme le plus réactionnaire du monde par Antoine Foncin

Nos humanités
Virgile et Homère par Bruno Pinchard

Culture
Berlioz : tombeau pour un génie français par Antoine Clapas

Cinéma
Daredevil, justicier cherche coupable par Laurent Dandrieu

Notes de lecture
Par Antoine Clapas, Jules Hyppolite, Norbert Kanchelkis, Sébastien de Kerrero, Clémence de Maloy, Alain Laquièze, Eric Letty, Philippe Mesnard, Camille Réan, Frédéric Rouvillois.
Entretien avec Jean-Claude Albert-Weil
Entretien avec Maurice G. Dantec

L’humeur de E. Marsala
Voyage en Thanatopie (septième partie)

 

 

N°8 - Editorial "Du nouveau chez les réacs"

Le pouvoir américain avait misé sur une guerre expéditive, facilitée par des soulèvements populaires et des alliés nombreux. Il se sera enlisé dans un conflit plus long que prévu, pour découvrir les ressorts du vieux patriotisme irakien. Pour la première fois, la France, la Russie, l’Allemagne et la Chine se sont solidarisées dans un non diplomatique à l'hyperpuissance mondiale. Face à une guerre très mal justifiée, l’hypothèse d’une politique étrangère de l’U.E. est devenue plus dérisoire que jamais.

Ni pacifistes, ni bellicistes, nous voyons avec tristesse l’horreur subie par un peuple harrassé par douze ans d’embargo, medium_villepin.jpgdes prémisses de guerre civile, la morgue du consortium Bush et l’humiliation des Américains les plus lucides. Les collusions économiques du clan de la Maison Blanche éclatent au grand jour*, mais émeuvent surtout les Européens. L’arrière-plan politique et religieux de la guerre américaine est plus complexe à cerner – Les Épées y reviendront dans le prochain numéro.

Depuis le 20 mars dernier, les Français se rangent quasi unanimement derrière la position officielle de leur pays : qu’importent les ambiguïtés de celle-ci, une “monarchie de la guerre”, en conjonction avec les justes appels du Pape, s’est instaurée au plus noble de leurs sentiments. Peu d’occasions produisent une telle unanimité. Dans un contexte de feu, de fer et de sang, et quoiqu’il ne nous console pas de la sombre tragédie du Proche-Orient, un tel fait mérite de s’inscrire dans notre souci de la France.

 

Les Épées


 

* Eric Laurent : La guerre des Bush, Plon.

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N°8 - Dossier : Du nouveau chez les réacs

Le Côté Obscur contre-attaque. Sur la nation et l’individualisme politique, l’ingratitude moderne, la liberté et l’autorité, le rôle des institutions, les ambiguïtés de l’idéologie humanitaire, de dangereux rebelles se perdent depuis quelque temps dans le trou noir de la Réaction. Le saviez-vous ? Les ci-devant Debray, Taguieff, Muray, Lévy, loin de vouloir refonder la République française, serviraient en définitive les intérêts ou les mânes de Maurras, Thiers et Tamerlan…

Sur un point au moins, le libelle(1) qui a scandalisé durant une saison entière le microcosme parisien recevra notre approbation : vouloir ressusciter la République idéale constitue le dernier fantasme du jacobinisme, une nostalgie qui se recroqueville devant les changements de la société. – Que cette république-là soit figée, et que la monarchie ait donné l’exemple d’une adaptation maîtrisée sur plus de mille ans, à l’image de ses promesses, ce sera le propos du prochain numéro.

Pour l’heure, Les Epées entendent participer, avec un peu de distance, au débat qui a secoué l’intelligentsia bien pensante, écartelée entre les dénonciateurs et les dénoncés, les nouveaux réacs, ceux qui les accusaient d’en être, et ceux qui répliquaient que non, pas du tout, et que c’est celui qui dit qui y est. Avec une différence fondamentale : que loin d’être contraintes à de fastidieux démentis, Les Epées se proclament volontiers réactionnaires, qu’elles disent comment elles le sont, et pourquoi il faut l’être. À l’assaut !

 

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N°8 - La fatigue de l’individu moderne

Par Alain Raison

Ne soyez pas dupé par sa cravate flashy et sa démarche alerte de jeune loup ; il faut ouvrir la pharmacie de l’homme branché. Elle regorge de Prozac et autres anxiolytiques supplétifs à la baisse de l’élan vital… Plus généralement, la marchandisation des technologies de “bien être”, le recours au psy, le coaching, l’édition de guides para-médicaux, la demande massive de pilules miracles pour un « bonheur sur ordonnance », révèlent en négatif une « chimie du désespoir ». L’observateur des sociétés occidentales ne peut esquiver l’inquiétante omniprésence de ces symptômes dépressifs massifs. 

Sans-doute, la dépression désigne-t-elle avec un vocable scientifique une réalité plus ancienne. Job déjà succombe au désespoir en murmurant : « Pourquoi ne suis-je pas mort au sortir du sein, n’ai-je péri aussitôt enfanté ? » Le désespoir, la mélancolie, l’acédie, la dépression, recouvrent à des époques différentes ce même affaissement de la volonté, ce relâchement de la tension vitale en désir de mort. La conscience de la vanité du monde est une meule, qui selon leur trempe ronge l’âme du poète, du philosophe ou du moine jusqu’au suicide ou l’aiguise jusqu’à Dieu. Hommes qui ont en commun la rare lucidité d’être bien peu de chose, de la cendre, rien de plus. Comme le montre Alain Ehrenberg, la mélancolie des anciens n’est pas sans filiation avec la dépression des modernes, les deux naissent d’une conscience de soi extrême : « Si la mélancolie était le propre de l’homme exceptionnel, la dépression est la manifestation de la démocratisation de l’exception. (...) La dépression est ainsi la mélancolie plus l’égalité, la maladie par excellence de l’homme démocratique ». Elle est la contrepartie pathologique de la croyance moderne en la liberté de chacun de “devenir soi-même”, ce héros caché sous l’homme ordinaire.

Le culte de la performance

Star Academy, Loft Story, les Start-Up, la glorification de la réussite sociale, la médiatisation de l’entreprise, concourent à entretenir la mythologie d’un épanouissement individuel de masse. La compétition est une pédagogie qui incarne pour tous la possibilité et le devoir de devenir “quelqu’un”. Elle reproduit dans la vie sociale le paradigme sportif qui permet de résoudre la contradiction centrale dans les sociétés démocratiques entre égalité de principe et inégalités réelles.

Le sport mobilise la passion de l’égalité et le stade est le lieu où est le mieux mise en scène l’utopie moderne de l’harmonie entre la compétition et la justice. Les athlètes partent de la même ligne de départ au même signal. Chacun est responsable de sa victoire ou de sa défaite. Que le meilleur gagne ! La justice est le fruit de la compétition.

Mais le « sport est sorti du sport », il est devenu pour l’homme compétitif que nous devons tous devenir, un état d’esprit, un véritable « culte de la performance » ; c’est un mode de formation du lien social, du rapport à soi et à autrui qui se décline dans toutes les sphères d’activités de la vie sociale. Pour Jean-Pierre Le Goff, les nouvelles méthodes de management appliquent ce modèle sportif à l’entreprise : “Autonomie”, “évaluation”, “contrats d’objectifs” dessinent la nouvelle configuration de l’encadrement et des rapports de travail. Les normes de productivité sont désormais censées être le produit d’une libre adhésion et font l’objet de “contrats individuels”.

Chaque salarié doit affronter seul le paradoxe constitutif de sa “libération” : il est sommé d’être autonome et de “s’épanouir” en même temps qu’il doit se conformer à des normes strictes de performances. L’envers de l’héroïsation du cadre dynamique est son sursis permanent d’être “chômeur volontaire” par défaut d’objectif réalisé. Comme le dit un thérapeute d’entreprise : « Le sentiment le plus important est ce sentiment de pouvoir faire aussi bien que les autres. Les gens ne peuvent arrêter de bosser de peur que quelqu’un les dépasse ou même prenne leur place. » Chacun doit se singulariser, montrer ses dents blanches, son haleine pepermint ; il faut être à l’optimum de ses performances, qu’elles que soient ses conditions de travail et être vigilant : est-on jamais sûr de ses propres compétences, en comparaison avec les autres mais aussi avec son propre fantasme de “devenir” l’athlète du marché, le cadre branché en stéréo sur les cours du dollars et de l’euro ?

Comme l’écrit Alain Ehrenberg « le culte de la performance fait la synthèse de la compétition et de la consommation, en mariant un modèle ultra concurrentiel et un modèle de réalisation personnelle ». La comparaison permanente devient la norme qui sanctionne toutes les relations sociales, aboutissant à des logiques de singularisation des personnes qui doivent toujours plus rendre visible leur individualité. C’est le trait marquant de la sensibilité égalitaire moderne : « se différencier dans la similitude ».

Logique de l’addiction

L’impératif de réussite individuelle a pour nécessaire face d’ombre l’angoisse de l’échec, la peur de n’être pas à la hauteur de ce que suppose l’égalité de la compétition. Comme le dopage sportif, la prise de psychotropes répond à cette crainte. Si pour Baudelaire dans les Paradis artificiels les drogues sont un moyen d’évasion dans l’irréalité en décuplant sa personnalité jusqu’à devenir dieu ; les psychotropes proposent au contraire une aide pour affronter une réalité utopique qui exige d’être un dieu. Leur prise relève de la logique du dopage sportif, c’est une toxicomanie d’action, qui permet à l’individu de s’intégrer dans une réalité hostile. Les psychotropes « doivent dès lors être considérés comme l’exercice du rapport à autrui quand autrui n’est plus que la mesure de soi même » note Ehrenberg. Les psychotropes et autres antidépresseurs sont une prothèse chimique, c’est un lit de Procuste à l’envers qui doit permettre à chacun de devenir le héros qu’est l’individu “réalisé”. Pour Marcel Gauchet, « la dope est le moyen de combler la passion purement privée d’être soi dans l’impossibilité d’y arriver ».

L’individu fragilisé

Le recours aux drogues légales comme au soutient psychologique révèlent les fragilités de l’individu sommé de devenir “lui-même”. Le sacre du “choix individuel” comme norme ultime de la société s’est substitué aux grands récits communautaires qui donnaient sens à la vie de chacun et constituait un ensemble de valeurs référantes pour tous. L’idéal de l’accomplissement n’est plus associé à la quête d’un salut surnaturel ou à une aspiration collective à la transformation de la société, mais s’est subjectivé et sécularisé en “réalisation de soi”. Cette individualisation de l’utopie en idéal du moi est « le style de la certitude quand il n’y a plus de certitudes ». L’individu, doit lui-même produire le sens de sa vie et interpréter l’adversité de l’existence. Il erre entre tous les systèmes philosophiques ou religieux qu’offre le marché du sens sans pouvoir s’attacher ; puisque tous semblent se valoir, aucun ne peut lui donner un réconfort durable pour orienter son existence. Pourquoi vivre, aimer, travailler, procréer et mourir ? Faute d’un sens, l’homme moderne perd intérêt pour la réalité parce qu’il ne parvient pas à la rejoindre.

Derrière un masque au sourire chimique, le flou existentiel, la frivolité, l’ennui, la fatigue, l’angoisse et les tendances suicidaires manifestent la vulnérabilité d’un individu qui a perdu sa raison de vivre. Comme le décrit bien Tony Anatrella, l’individu moderne est incapable d’anticiper l’avenir, de faire des projets ; il laisse les circonstances décider à sa place. Sans repères dans l’existence, il ne parvient à inscrire sa vie dans la durée, à s’engager et reste dans la crainte d’une perte à venir et le deuil des possibilités passées. Pour s’orienter au gré des jours, en pleine crise de l’intériorité, divisé contre lui même par une raison désorientée, l’individu sans repères se réfugie dans l’injonction des sens qui seuls le guident et l’entraînent dans leur course aléatoire. À mesure que le permis des normes d’une société structurée recule, la volonté de l’individu “libéré” est annihilé dans le champ indéterminé du possible et devient la proie des désirs-stimulis de l’offre marchande.

La dépression est la sanction pathologique de cette errance. Dans un contexte où le choix est la norme et la précarité interne le prix, elle compose la face sombre de l’intimité contemporaine. « Telle est l’équation de l’individu souverain : libération psychique et initiative individuelle, insécurité identitaire et impuissance à agir » conclut Ehrenberg. Telle est la leçon de la dépression : « L’impossibilité de réduire totalement la distance de soi à soi est inhérente à une expérience anthropologique dans laquelle l’homme est propriétaire de lui même et source autonome de son action ». L’humain reste un système de signification qui le dépasse et le constitue simultanément. En ignorant le sens social et spirituel de la personne humaine, le développement du libéralisme au nom de l’autonomie, de l’égalité et de la concurrence répand la mort dans les âmes, érode le sens de l’avenir et le goût de l’engagement, conduit la société à sa fin.
 
 
Alain Raison
 
À lire
- Tony Anatrella : Non à la société dépressive, Champs Flammarion, 1995.
- Alain Ehrenberg, La fatigue d’être soi, Odile Jacob, 1999.
- Le culte de la performance, Hachette-Pluriel, 1996.
- Jean-Pierre Le Goff, La barbarie douce, La Découverte, 1999

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N°8 - Entretien avec Daniel Lindenberg

Quel était votre objectif en publiant ceRappel à l’ordrequi a tellement inquiété l’intelligentsia parisienne ?

C’était précisément de cartographier des idées de cette intelligentsia, ce qui n’avait pas été fait depuis longtemps. J’ai préféré à une pseudo sociologie, tenter de m’intéresser à ce que dit cette intelligentsia, aux idées, aux valeurs. Je pense qu’une douzaine d’années après la fin de l’hégémonie marxiste et la chute du monde communiste, il y avait de nouvelles choses à dire, dont j’ai essayé de dégager les lignes de force.

Aviez-vous des modèles à l’esprit en écrivant ce livre, des textes plus anciens suivant une démarche comparable ?

Sinon à des modèles, je pense à tout ce qui s’est écrit sur le parti intellectuel, dans la mouvance de Péguy, sans être forcément d’accord avec sa vision des choses. Et puisqu’on parle de la mouvance de Péguy, on peut évoquer l’ombre de Benda ; je l’ai d’ailleurs vu après que des gens ont dit que j’avais plus ou moins voulu refaire La Trahison des clercs. Mais je ne pense pas avoir eu de modèle à proprement parler. Je suis un historien des idées. Je suivais une méthode que j’avais moi-même utilisée dans Les années souterraines, qui consiste à repérer des réseaux, des ponts, des passerelles un peu cachés entre les différents courants de pensée. Surtout les courants de pensée dominés, mais cependant actifs, parfois secrètement très influents. J’ai voulu, à mes risques et périls bien entendu, poursuivre ça pour l’actualité.

Précisément, le fait de déceler des choses cachées, peu lisibles, est-ce que ce n’est pas de là que viennent la plupart des critiques qui vous ont été faites, du reproche de rattacher ensemble des choses qui n’avaient pas vocation à l’être ?

Si on cherche à déceler des réseaux, des lignes, des chemins qui ne sont pas visibles comme en géographie, lorsqu’on regarde les traces d’un paysage rural ancien avec des photos aériennes, etc. Chercher ce qui est caché passe souvent pour quelque chose de type policier, et en effet, il y a un point commun entre le travail de la police et l’histoire intellectuelle, il faut chercher, et parfois relier les choses entre elles. Mais ça n’a rien de déshonorant, et au fond, c’est tout à fait différent.

À ce propos, votre démarche se voulait-elle celle d’un homme de science ou celle d’un militant ?

Pas d’un militant en tout cas, pas dans ce livre. Oui, là aussi, sans me prendre pour qui je ne suis pas, la notion de spectateur engagé me convient. J’ai utilisé des lectures, des connaissances, etc. Ce qu’on peut presque appeler l’esquisse d’une méthode. Après à chacun d’en tirer les conclusions qu’il veut pour le militantisme.

Pensez-vous que votre ouvrage aidera à une recomposition du paysage intellectuel français ?

Il n’appartient pas à un livre d’analyses, même s’il retient l’attention publique, de recomposer le paysage. Il peut cependant accélérer les choses. Je suis maintenant certain que la polémique qui a eu lieu a eu pour conséquence, peut-être imprévue et non souhaitée des acteurs de cette petite comédie, de ce petit drame, de leur faire prendre conscience qu’ils formaient un groupe, une manière d’école de pensée. Pour prendre un exemple, l’argument massue était de dire que Houellebecq et Dantec étaient des hommes de lettres qui n’avaient rien à voir avec le politique, avec l’idéologie, etc. Or, il faut maintenant constater l’inverse, notamment dans le dernier livre de Dantec où il se reconnaît les amis que je lui ai assignés. De ce point de vue, sans savoir si j’ai favorisé cette recomposition, on doit reconnaître qu’elle est là.

Mais ces nouveaux réactionnaires ne sont-ils pas des réactionnaires tout court ? Je pense notamment à Houellebecq qui au fond n’a de nouveau que la qualificatif que vous voulez bien lui-donner si l’on considère que son premier ouvrage, sa biographie de Lovecraft était déjà franchement réactionnaire.

Ce que vous dites pose plusieurs problèmes : problème méthodologique et problème de fond, d’analyse politique des œuvres. Comme vous l’avez vu, l’une de mes hypothèses, c’est que la contre-culture peut se rattacher à la grande tradition réactionnaire américaine ; à cet imaginaire fantastique qui remonte à Edgar Poe et dont Lovecraft est un des avatars. Il est évident que Lovecraft est authentiquement un auteur réactionnaire, au sens fort du mot. Et Houellebecq l’a bien vu qui lui a consacré un ouvrage. Pourtant, si je ne pouvais pas ne pas constater que pendant toute une période de sa vie, Houellebecq s’est situé dans une mouvance d’extrême-gauche, anti-mondialisation, anti-libérale. Je sais bien que l’anti-libéralisme est quelque chose d’extrêmement polysémique politiquement. Mais il écrivait quand même dans L’Humanité. Cela pose d’ailleurs un problème que je n’ai pas vraiment abordé dans mon livre, le fait que les choses ne sont pas si logiques que ça dans le positionnement des intellectuels et, en particulier, des écrivains français de gauche. C’est comme Aragon qui a toujours été barrésien quelque part et qui n’en est pas moins le modèle de l’écrivain communiste.

Il y a pourtant une erreur dans mon livre, qui m’a été révélée par l’intéressé lui-même. C’est de dire que Renault Camus n’est pas un nouveau réactionnaire : or il m’a dit lui-même venir de la gauche socialiste des années 80, et revendique hautement (l’un des rares) l’étiquette de nouveau réactionnaire.

Cette cristallisation réactionnaire, vous apparaît-elle, sur le plan des idées, comme une menace ?

Non, pas du tout. C’est pourtant ce qu’on a voulu me faire dire. Quelqu’un comme Finkielkraut, qui occupe une place assez centrale dans mon livre, a mené l’attaque, en disant que je ne faisais rien d’autre que de présenter un nouvel anti-fascisme. Il voulait absolument me faire dénoncer, comme étaient censées le prouver mes allusions sournoises aux années trente, un nouveau fascisme en préparation derrière ce label apparemment innocent de nouveau réactionnaire. En fait, il n’en est absolument rien : le concept de fascisme n’a jamais été vraiment explicité, c’est un concept polémique. Je suis d’accord avec François Furet sur les ambiguïtés de ce fascisme dans lequel on fourre absolument tout, Hitler, Mussolini, Franco, Drieu et n’importe qui dès lors qu’on ne l’aime pas. Cela devient la figure du mal. Mais je ne me sers pas du tout de ce tocsin là. Je n’ai pas voulu dire qu’il y avait une menace, mais seulement qu’il y avait un changement. Les jours du grand optimisme progressiste, où l’on pensait que la démocratie, les droits de l’homme avaient triomphés, la fin de l’histoire, etc. sont terminés. On est dans autre chose où réapparaissent des éléments enfouis de la culture politique de droite. C’est Rosanvallon, qui, stupéfait après la découverte de Dantec chez Gallimard, m’avait lancé sur le sujet. En creusant, j’ai vu que l’hypothèse était valide, topique. On pouvait voir que partout, plus ou moins consciemment s’opérait un retour de la culture contre-révolutionnaire européenne notamment par la médiation de Carl Schmitt. C’est vraiment le “logiciel Carl Schmitt” qui a permis cette évolution.

Justement, puisqu’il y a évolution, quelle est la cause de cette convergence ?

Comme la nature, le monde intellectuel a horreur du vide. Or l’effondrement du marxisme, qui a été dominant pendant très longtemps, même si ce n’était qu’un marxisme imaginaire l’échec complet de cette révolution des droits de l’homme des années 80 de cette fin de l’histoire, le retour des guerres en Europe, la montée du terrorisme, le 11 septembre et, in fine, le dernier choc politique des élections ; tout ça a laissé une place vide. Il y a désormais quelque chose qui invite les intellectuels à changer complètement leur optimisme progressiste contre une autre posture. On assiste en ce moment à une redécouverte qui débouchera forcément, chez la plupart des gens dont je parle, à une reconnaissance de ce qu’ils sont. Ils seront alors dans une culture diamétralement opposée à ce qui a bercé leur jeunesse. Aujourd’hui, il suffit de prononcer le nom de Charles Maurras pour avoir une réaction pavlovienne de la part de gens qui, sans le connaître, savent que “c’est pas bien”, et ne veulent pas y être assimilés. Alors que parfois les mêmes reprennent littéralement des argumentaires que l’on peut trouver dans cette œuvre que vous connaissez bien… Un jour, ils oseront paraître ce qu’ils sont, pour paraphraser Bernstein sur la social-démocratie.

Propos recueillis par Frédéric Rouvillois et David Foubert
Photo Louis Monier
 

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N°8 - Réactionnaires : les nouveaux et les anciens

Par le Pr Ibn P. Assidim
Maître de conférences à l’Université de Mascate 

Le mot remonte à 1794, avec sa couleur péjorative. Aujourd’hui, pour les uns il sert à discréditer ; pour d’autres, il correspond à une catégorie politique pertinente : un chemin où l’on retrouve « les arbres, les demeures, les êtres » chers à Daniel Halévy.

Lorsqu’un critique gastronomique imaginatif s’est avisé, il y a quelques décennies, d’inventer la « Nouvelle Cuisine », personne ne s’amusa à lui demander des comptes : car chacun savait ce que c’est que la cuisine – et celle que l’on pourra, par contrecoup, qualifier de classique, de traditionnelle, de bourgeoise, etc. À l’inverse, l’un des défauts majeurs du petit livre de Daniel Lindenberg, Le rappel à l’ordre, Enquête sur les nouveaux réactionnaires, vient de ce que l’on ignore, a priori, ce que c’est que d’être réactionnaire, et que l’auteur de ce pamphlet ne répond pas, sinon de manière allusive, fragmentaire et contradictoire, à cette question qui devrait pourtant constituer son point de départ. Il évoque bien certains « thèmes aux saveurs un peu oubliées : l’ordre, l’autorité, la restauration des valeurs, le peuple réel (…) voire le culte des racines et des identités constituées ». Il parle d’une méfiance « marquée à l’égard de la démocratie, de l’État de droit et des fondements d’une société ouverte », dénonce un goût « pour la provocation, l’insulte, la dénonciation ad hominem et la transgression systématique de tous les tabous »  – à ce propos, on s’interrogera avec profit sur la compatibilité de cette transgression, et de l’amour de l’ordre évoqué plus haut – ; il vilipende enfin une hostilité caractérisée à l’égard de la version postmoderne de la démocratie et de ses corollaires, « l’acceptation du système des partis, (…) le souci de l’individu et de ses droits, et l’acquiescement à l’économie de marché ainsi qu’au pluralisme de l’information ». Mais il s’agit là d’une non-définition – qui ne délimite rien, et se contente pour l’essentiel, non sans un certain talent de plume parfois, d’empiler des clichés un peu flous, dont le principal intérêt est de fournir à Lindenberg une grille d’analyse indéfiniment extensible : il peut y faire rentrer à loisir tous ceux qu’il n’aime pas, ou qui le gênent. « Un réactionnaire, déclare-t-il à un journaliste de Libération, c’est quelqu’un qui pense que c’était mieux avant. Un nouveau réactionnaire, c’est quelqu’un qui, n’ayant pas montré jusque-là une telle attitude, commence brusquement ou subrepticement à penser ainsi »(1). Mais est-ce vraiment cela, être réactionnaire ? Sans épuiser la question, qui mériterait de plus amples développements, on est tout de même tenté de formuler quelques remarques.

Qui c’est celui-là ?

La première, à tous égards, consiste à savoir si l’on peut le définir : existe-t-il une définition pertinente du réactionnaire ? Disons d’abord qu’il y a nombre de définitions non pertinentes, parmi lesquelles(2), indéniablement, celle de Lindenberg : si le réactionnaire, c’est tout bonnement celui qui regarde en arrière, sans autres précisions, alors, tout le monde est réactionnaire – de même que tout le monde est conservateur si cela se résume à vouloir conserver certaines choses –, et personne ne l’est – puisque nul ne se contente de regarder en arrière, surtout pas Maurras, dont Lindenberg fait l’archétype du réactionnaire, qui ne cessa d’agir en vue du siècle à venir et de répéter que le passé oriente, mais qu’il ne se répète point. Le problème vient ici, à l’évidence, de cette idée d’un regard « en arrière », alors précisément que cet « arrière », étant variable à l’infini, ne signifie absolument rien. Un nostalgique de Brejnev ne regarde pas la même chose qu’un nostalgique de Nicolas II, et leur sentiment n’établit entre eux aucun lien, aucun rapport, aucune communauté. En fait, Lindenberg, défenseur fervent et même tonitruant du « projet des Lumières », se contente de plaquer, sur ceux qu’il appelle les réactionnaires, un schéma mental propre à la philosophie du Progrès : si le Progrès est nécessaire et perpétuel, alors l’avenir, quels que soient ses défauts superficiels ou apparents, est toujours objectivement préférable au passé, puisqu’il nous rapproche de l’âge d’or et de la perfection. Or, sur ce plan, Lindenberg fait fausse route : car le réactionnaire, pour pasticher le mot fameux de Joseph de Maistre, n’est pas un progressiste en sens contraire (pour qui, plus on remonterait dans le passé, et plus on se rapprocherait du Paradis perdu) : c’est le contraire d’un progressiste. Autrement dit, ce qui caractérise fondamentalement le réactionnaire, c’est qu’il pense que rien ne s’améliore de façon certaine et infinie à mesure que le temps s’écoule, et que par suite, l’homme d’aujourd’hui n’est pas forcément meilleur, ni pire du reste, que ses ancêtres ou que ses descendants. Ce que Lindenberg appelle, assez joliment, son « humeur chagrine face à la modernité » (idem) ne vient pas de ce qu’il préfère forcément le passé, mais de ce que la modernité se fonde entièrement, dans ses principes, ses réalisations et ses destructions, sur la certitude d’une amélioration globale de la condition humaine.

Vers la catharsis

Au fil de la réplique, on est d’ailleurs allé un peu vite en besogne. Sur quoi se fonder pour avancer une telle définition ? Faute de mieux, sur le mot lui-même, qui prend son sens contemporain peu après la chute de Robespierre – dont les partisans vont alors dénoncer « la réaction » qui, assurent-ils, s’est fait sentir « après chacune des crises qui ont eu lieu depuis la Révolution »(3). À cette époque, on forge donc le mot "réactionnaire" par analogie avec son antithèse, "révolutionnaire". Fréron parle ainsi des « crimes réactionnaires », c’est-à-dire, ceux de la contre-révolution. Le réactionnaire, comme l’indique son nom et le sens, à l’époque gravement péjoratif, qu’on lui donne, se détermine donc par opposition. Mais non au présent, ni même à l’avenir, simplement à la pensée (ou à la politique) qui entend projeter dans ce présent ou cet avenir les promesses du Progrès et les rêves de l’Utopie, la figure de l’Homme nouveau et la certitude du bonheur universel. Au fond, le réactionnaire est par excellence un pessimiste – ce qui peut le mener jusqu’à l’aveu désabusé, et quasi-houellebecquien, de Jacques Bainville, qui est le nec plus ultra de la réaction : « rien n’a jamais bien marché ». Au mieux, et ce n’est déjà pas si mal, les hommes peuvent espérer un moindre mal, parfois illuminé par des moments de grâce, par ce que l’on appelait jadis des "grands siècles", même si de tels chefs-d’œuvre sont toujours provisoires, menacés par la rechute dans la barbarie, comme la fragile Marina des Falaises de marbre. Fragilité des choses qui, du reste, n’invite pas nécessairement à se détourner de l’action : au contraire, même, déclarait Pierre Boutang : « Étrange comme ceux qui connaissent le mieux cette possibilité pour l’homme et pour les civilisations de se défaire, (…) sont aussi les plus attentifs à restaurer (…) le minimum de mesure dans une situation que la démesure a rendue en apparence désespérée. »(4)

Sur le plan de l’histoire des idées, la pensée réactionnaire peut donc se voir assigner une date de naissance assez précise : le moment où apparaissent, sur l’autre rive, la thématique du Progrès, l’Utopisme et la Modernité occidentale, dans le prolongement de la révolution scientifique du premier XVIIe siècle. À ce propos, il faut toujours garder en vue le rapport d’opposition existant entre ces deux grands courants, cette symétrie exacte qui fait que la pensée réactionnaire défend et valorise, presque systématiquement, ce que le progressisme prétend détruire ou dénigrer : la nature, les différences, la tradition, la coutume, l’appartenance. À l’inverse, le réactionnaire s’attaquera à tout ce qui manifeste ou suppose l’optimisme historique, anthropologique et technique de la Modernité : l’égalitarisme, la démocratie, ou encore, la rhétorique des Droits de l’Homme. Ce faisant, il se reconnaît à merveille dans le personnage de Plateforme qui, « quand les gens parlent de droits de l’Homme », a « toujours plus ou moins l’impression qu’ils le font du second degré »(5), avant de constater, avec un peu de commisération consternée, que ce n’est pas le cas.

Et ce lien d’opposition avec la Modernité permet aussi de dessiner, en creux, l’histoire complexe de ce courant, ses contours, anciens et actuels, comme de lui prédire une ample descendance. Il permet enfin – où l’on en revient à notre point de départ – de valider certaines hypothèses de Lindenberg (par exemple, le rôle central de Maurras), et d’en contester beaucoup d’autres. Contrairement à ce qu’il semble croire, un Moderne déçu n’est pas forcément un Ancien qui se découvre, ni a fortiori, un allié objectif ou un compagnon de route de la réaction. Pour reprendre ses propres mots, il est loin d’être sûr que les positions de ce Moderne déboussolé « prennent les formes d’authentiques régressions, (qui) visent dans son cœur, sans toujours l’avouer, le projet démocratique lui-même et son ambition égalitaire ». Peut-être y viendra-t-il : mais cela exigera une catharsis, une révolution intérieure, plus profonde que celle que suscitent la rancœur ou la désillusion, même nourries des lectures sulfureuses dénoncées par Lindenberg. Républicains, encore un effort, et vous serez réactionnaires…
 
 
Pr Ibn P. Assidim


1 : « Se battre pour la modernité demeure un point essentiel. Daniel Lindenberg s’explique », Libération, 30 novembre 2002.
2 : Dans le florilège de définitions aberrantes ou invalides suscitées par le livre de Lindenberg, on cueillera avec délices celle d’un maître de conférences de l’Université de Nanterre, Thomas Clerc, qui du haut de sa jeune science nous déclare doctement qu’ « être réactionnaire consiste à analyser le monde avec des outils inadaptés, qui ne rendent plus compte de sa complexité sémiologique » (“Qu’est-ce qu’être réactionnaire ?”, Libération, 3 décembre 2002, p. 5). ça, c’est envoyé !
3 : Moniteur, réimpression, t. XXI, p. 591, cité in F. Brunot, Histoire de la langue française, t. IX, 2e partie, Armand Colin, 1967, p. 844.
4 : P. Boutang, La politique considérée comme souci, Froissard, 1947, p. 178.
5 : M. Houellebecq, Plateforme, J’ai Lu, p. 80.


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N°8 - « Moi, l’homme le plus réactionnaire du monde »

Par Antoine Foncin 

Les “nouveaux réactionnaires”, de l’aveu même de leur inventeur et exégète Daniel Lindenberg(1), font un peu pâle figure face au lyrisme offensif et à la verve destructrice d’un Léon Bloy, « entrepreneur en démolition », ou d’un autre Léon, le Léon Daudet des Morticoles. Sans aucun doute, il a raison : les “anciens” réactionnaires – dont nous allons voir en quoi ils ne sont pas exactement (ou peut-être pas encore) les pères des nouveaux – ne se sont pas contentés d’assener des évidences à l’allure faussement iconoclastes comme « Jacques Prévert est un con »(2). Ces gracieusetés sont très pauvres il est vrai à côté de l’horreur concentrée, du rire vengeur et de l’implacable imagination qui sont comme l’allure naturelle, la guise du polémiste de l’Action française. L’alliance immémoriale du rire hyperbolique et de la réaction(3) est pleinement consacrée par le “polygélaste” Daudet dans ses souvenirs(3), où il se dépeint ainsi :

« Cet Américain avait bien raison qui demandait, en parlant de moi, à un huissier de la Chambre, de lui montrer le siège de “l’homme le plus réactionnaire du monde”… in the world. Je suis tellement réactionnaire que j’en perds quelquefois le souffle. » L’aveu est complété immédiatement par ce commentaire très significatif : « Toute la vilenie, toute la bêtise, des hommes et des choses se résument pour moi dans le terme de démocratie. »

Pour une part, bien sûr, Léon Daudet rejoint ce que D. Lindenberg appelle « l’éternelle contre-révolution », dont le mot réaction n’est qu’une traduction polémique, un néologisme selon Littré. La critique de la démocratie niveleuse, ne produisant que laideur et médiocrité, faisant de la guerre civile un principe de gouvernement, à la fois belliqueuse et incapable de protéger la Nation contre les appétits que suscite à l’extérieur le spectacle de sa faiblesse, Daudet la fait naturellement sienne et l’orchestre puissamment. Qu’elle fasse partie aussi du corpus maurrassien ne signifie par ailleurs nullement qu’elle constitue une dogmatique, mais une tradition vivante aux sources multiples dont Maistre, Bonald ou Maurras ne sont que des expressions privilégiées.

L’exemple de Daudet démontre bien que l’attitude réactionnaire ne procède pas d’une dogmatique, mais du refus de la dogmatique (politique, bien entendu). Quelles que soient les formes qu’elle peut prendre – nous les retrouverons un peu plus loin – son premier mouvement est toujours celui d’une révolte intérieure contre les deux postulations apparemment antagonistes, mais nécessairement liées, du système démocratique, qui en font un système d’enfermement.

Dialectique funeste

La première postulation est celle du libéralisme : révolutionnaires et libéraux-conservateurs s’accordent nécessairement, les premiers pour démembrer l’héritage national(4), les seconds pour en vendre les débris. Deux passions s’affrontent dans une dialectique sans fin dans laquelle périt le Bien Commun : la peur, celle des possédants, prêts à presque tout concéder à l’adversaire, sauf la possession des richesses, pourvu qu’ils puissent profiter des bouleversements qu’il opère, et l’envie, celle des révolutionnaires et socialistes de toute obédience, qui les pousse à la confiscation violente. Daudet s’étonne déjà de ce qu’un tel système n’ait pas encore eu raison de la France !

La seconde postulation est la crispation totalitaire dont Daudet, né au cœur du système, a avant presque tous les autres dénoncé le péril et qui a alimenté sa première révolte, celle des Morticoles. La démocratie cette fois persuade les hommes du caractère nécessaire et “scientifique” de sa domination en s’appuyant (ce fut le cas dans la France des années 1880) sur l’histoire naturelle et sur une conception dogmatique de l’Evolution. Combinant dans une unité oppressive une morale néo-kantienne et le pessimisme de Schopenhauer, elle institutionnalisait un néo-lamarckisme  dont les conséquences sur l’hygiène sociale et raciale seront reprises, combinées cette fois avec la notion weissmannienne de  pureté du germen, par le socialisme allemand des années 1930 ! Une telle perspective a certes de quoi étonner Daniel Lindenberg, qui pose sans détour et sans preuve que les « fantasmes scientistes […] sont compatibles avec Maurras » et donc, probablement, avec la pensée de Daudet. Il est certain au contraire que loin d’être « antirépublicaine » comme il l’affirme, la sociobiologie(5) (mot par ailleurs inadapté à une époque où la biologie n’était pas née) a bien servi de transcendance de substitution aux formes les plus totales de la démocratie. L’affaire Lyssenko suffit à le montrer. 

Pour s’échapper hors de ces cercles infernaux, Daudet, réactionnaire conscient, a recours aux forêts de l’imaginaire. Exemplaire encore en cela, sa révolte prend spontanément deux formes. La première, la plus attendue, est destructrice. Elle emploie toutes les ressources de l’ironie et de la caricature pour dénoncer, précisément, les « fantasmes scientistes » et les terribles conséquences pour l’humanité des doctrines et des illusions de la démocratie. Jusqu’à « perdre le souffle ». Et, parallèlement, il construit une contre-théorie, non fondée sur des concepts qui opposeraient l’abstrait à l’abstrait, mais sur ce qui précisément  a permis la révolte, une « liberté substantielle et élémentaire », selon l’expression de Jünger, qui aurait pu s’inspirer de Léon Daudet pour définir son Waldgänger. être libre, c’est avant tout pour lui « se penser libre » et voir le monde selon la liberté. « La liberté est à l’origine de toutes ces nécessités qui nous terrifient »(6), écrit-il encore. Et il commence, toujours selon la liberté, l’exploration des lois du Monde des Images (1916), dont il tire de quoi achever sa critique de la démocratie comme doctrine inhumaine et de mort.

Quel ordre ?

C’est à vrai dire cette double attitude – destructive et constructive – qui fait de lui le redoutable polémiste que l’on connaît, qui caractérise aussi le réactionnaire dont il sait très tôt représenter surabondamment le type. Et non une nostalgie obsessionnelle d’un ordre et d’une autorité disparus (où D. Lindenberg voit curieusement le secret tropisme de l’anarchiste de droite). Il sait, avec Maurras, que l’ordre « n’est qu’un moyen, un point de départ »(7) et, avec Saint-Exupéry, que l’« ordre pour l’ordre est la caricature de la vie »(8). Pour lui, seule une vision du monde selon la liberté, c’est à dire dégagée des abstractions du nombre et de l’égalité universelle, permet de reconnaître puis de mettre en œuvre les hiérarchies naturelles, non à travers les stéréotypes et les analogies mal maîtrisées de l’organique, mais telles qu’elles existent dans l’imaginaire commun des peuples et des nations et telles, surtout, qu’elles se sont incarnées dans une histoire.

Comme Daudet, le réactionnaire – il lui importe peu, on le comprend désormais, que ce nom lui soit donné, puisqu’il consacre assez bien le mouvement, il échappe à la servitude de l’erreur et la combat en retour – est celui qui a reconnu une fois pour toutes le caractère sacré des liens immémoriaux qui unissent la cité à elle-même. Un amour inquiet le porte à les retisser sans cesse quand le mal et la mort cherchent à les dissoudre(9). Car il sait que les principes et les ordres qui ont fondé une Nation sont ceux qui continuent à la faire vivre. Ce qu’aucune constitution, aucun artifice politique ou législatif, quelle que puisse être leur utilité circonstancielle, ne peuvent obtenir de façon durable.

Il en est de même à vrai dire de tous les « rappels à l’ordre » (mais quel ordre ?) dont est jalonnée en vain l’histoire de la démocratie, si du moins ils ne se proposent que son aménagement dans un sens autoritaire, aristocratique ou simplement “droitier”. Elle a déjà démontré – Daudet en témoigne à propos de Clemenceau et de la Chambre Bleu-horizon qu’elle était capable de les digérer et de les rejeter, non seulement à cause de la médiocrité et de la bêtise de son personnel, mais surtout par la nocivité propre de ses principes et de ses institutions.

La réaction ne saurait donc être une nouvelle posture à l’intérieur du système. Elle requiert un déplacement(10) radical, une ferveur absolue, sans détour ni retour et pourtant, dans sa part constructive, entièrement “archique” et ordonnée. Léon Daudet a raison de penser qu’il représente à cet égard un exemple parmi les plus achevés.
 
 
Antoine Foncin


 

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