mardi, 09 décembre 2008

N°28 - Entretien avec Paul Jorion

jorion.jpgÉliminer les pratiques spéculatives ?

L’opposition entre « capitalisme de l’entrepreneur » et « capitalisme du spéculateur » formulée récemment par Nicolas Sarkozy explique-t-elle la crise que nous vivons ?

 

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N°28 - Actualités du féminisme

Par Brice Bourdeau

feminisme.jpgEn 1968, dans un appartement mis à leur disposition par Marguerite Duras aux abords du jardin du Luxembourg, Antoinette Fouque, Josiane Chanel et Monique Wittig posent les fondations de ce qui deviendra le MLF (Mouvement de libération des femmes).

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N°28 - École maternelle : le premier maillon

Par Axel Tisserand


dazay.jpg«Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage »… c’est à ce proverbe que fait immanquablement penser le récent pamphlet d’un certain Julien Dazay – c’est un pseudonyme – dirigé contre les écoles maternelles, paradoxalement sous-titré “plaidoyer”. Pour quoi ? Pour qui ? En tout cas pas pour l’école maternelle, tant celui qui se présente comme un inspecteur de l’Éducation nationale n’y va pas par quatre chemins. Ne s’agirait-il pas plutôt de quelque attaché de cabinet ministériel chargé d’un livre-test – c’est dans l’air du temps ? D’aucuns en ont formulé l’hypothèse, que pourraient accréditer les propos tenus en septembre par Xavier Darcos sur l’école maternelle.

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vendredi, 17 octobre 2008

N°27 - Entretien avec Sylvain Tesson

tesson.jpgCette crise énergétique qui vient
Entretien avec Sylvain Tesson

Votre dernier voyage vous a conduit à suivre le chemin d’une « larme d’or de la Haute Asie convoyée à travers steppes et monts jusqu’au ventre des tankers de la Méditerranée ». Vous avez notamment marché le long des 1762 kilomètres du pipeline Bakou-Tbilissi-Ceyhan. Quelle finalité vous êtes-vous proposée lors de ce périple ?

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N°27 - Changer de cap, vite !

Par NK

pdegalles.jpgLes discours un peu creux sur le «développement durable» ne suffisent plus à masquer l’urgence d’un véritable débat sur le destin de nos sociétés. Une période de décroissance est sans doute désormais inévitable. Avec le prince de Galles, commençons à préparer la suite.

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N°27 - Le royalisme politique : état des lieux

Par Antoine Clapas

fdlys.jpgHypothèses, suggestions, objections : cette «Place royale» a décidément pour mission de sortir du confort intellectuel. Pour avancer, il est quelquefois nécessaire d’aller contre soi-même.

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mardi, 10 juin 2008

N°26 - Entretien avec Claude Duneton

duneton.jpgClaude Duneton est un monument. Plus précisément un rempart dressé devant l’inculture ambiante qui vide les mots de leur sens et la France du français. À lire avec impatience sa chronique hebdomadaire dans le Figaro Littéraire, on s’en faisait l’image d’un érudit perdu au fond d’une bibliothèque perdue elle-même dans un prieuré perdu dans l’antique forêt des gaules : hors du temps, très loin, tout proche de ce qui reste de l’âme française.
Et le voilà devant nous, jovial et passionnant et qui se déclare sans qu’on ne lui demande rien « sérieusement monarchiste » ! Hourra !
 
La suite dans la revue... 
 
 

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N°26 - Dossier "Révolution française : une histoire à vif"

revolution.jpgHalte là, il ne s’agit pas d’une commémoration de plus. Ce n’est pas non plus par anticonformisme que nous faisons un dossier sur 1789 alors que le reste de la France se complait dans la mémoire de 1968. Car de la même manière que 89 est l’inverse de 68, le non conformisme n’est jamais qu’un conformisme inversé. Pas de ça dans Les Épées ! Mais voilà, on croyait bien naïvement que les travaux de François Furet avaient achevé la nécessaire démythologisation de la Révolution ; les réactions passionnés suscités par le Livre Noir de la Révolution française manifestent qu’il n’en est rien. Nous avons voulu faire le point, pour prolonger et compléter ces polémiques et surtout introduire de la complexité. Car il ne saurait être question de tomber une nouvelle fois dans un de ces deux écueils symétriques : voir dans la Révolution l’ouverture d’une ère de progrès illimités, ou l’inverse, y voir les débuts d’une décadence continue.
 
 

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vendredi, 21 mars 2008

N°25 - L’alcool est-il de droite ?

Par Arnaud Olivier
658837343.jpgÀ quelles erreurs la bonne éducation ne conduit-elle pas ? Les conversations de bistrot ont mauvaise presse auprès des gens convenables. Il faut n’avoir jamais eu l’honneur de tenir son rôle dans une de ces disputes pour croire qu’elles sont invariablement grossières ou frivoles. De même que les disputes philosophiques les plus profondes portent sur la philosophie elle-même, il serait juste que les conversations de bistrot les plus étincelantes traitent en premier lieu de la science de bien boire. Cependant, l’étude de cette branche de l’activité humaine paraît fort délaissée. Il se trouve certainement des sociologues pleins de confiance dans leurs méthodes et des hygiénistes rigides pour étudier les conséquences de l’alcoolisme chez les femmes du monde ou les chômeurs du Pas-de-Calais. Mais tous ces travaux négligent l’essentiel : en se concentrant sur le phénomène matériel, ils masquent la fin ultime de l’ivrognerie, ils en travestissent la noblesse.

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mercredi, 13 février 2008

N°25 - Retours en Déonie

28e8cff7235d26345132d19fe34d118d.jpg    Michel Déon est probablement le dernier de nos écrivains à avoir su créer un univers romanesque à la fois construit, riche et renouvelé. Il nous paraît malheureusement encore trop souvent victime de vils raccourcis et d’une méconnaissance inique. Pourtant, pour en finir avec les sempiternels clichés sur les hussards, le romancier du bonheur ou l’auteur enfermé dans un courant politique, il suffirait simplement de lire ses livres. A cet égard, les éditions Gallimard éditent son choix personnel d’œuvres dans la collection Quarto. On peut regretter l’absence des Pages grecques ou des Pages françaises. Mais, l’amateur  trouvera avec bonheur des textes de Déon illustrés par des artistes contemporains, comme Jean Cortot ou Julius Baltazar. Ces plaquettes, tirées parfois à seulement trois exemplaires, étaient devenues presque introuvables. Il faut également saluer la qualité des documents et photographies. Le fervent lecteur peut y découvrir le visage de Sheila ou B. de B., dont les transcriptions romanesques parcourent nombre d’ouvrages de Michel Déon.
    Les éditions Flammarion ont également rendu un double  hommage à son génie créatif. La revue littéraire L’Atelier du roman, dans son numéro de septembre 2005, lui livre quelques « exercices d’amitié » de la part d’écrivains ou critiques qui ont reconnu dans ses livres « un canton de [leur] sensibilité » ( Pol Vandromme ). Le directeur de cette revue, Lakis Proguidis, échangea pendant plusieurs années avec Michel Déon une correspondance autour de la création romanesque. Rassemblées dans Guerres et roman, ces lettres sont un libre dialogue esthétique autour du roman, fustigeant concepts et idéologies.
    Inscrits dans leur temps, parfois témoignage du souffle de l’Histoire ( Les  poneys sauvages ),  les livres de Déon restent cependant ceux d’un écrivain désengagé. Les actes du colloque tenu à la Sorbonne le 5 juin 2004 rappellent ce trait essentiel de son œuvre. Loin d’un pédantisme verbeux, des interventions d’une rare qualité permettent de rendre à Michel Déon une place vivante et vraie dans la littérature d’aujourd’hui. Nous retiendrons celle de Jean-Pierre Poussou portant sur « Les paysages dans l’œuvre romanesque de Michel Déon ». Dans cette étude, il cite un superbe passage du premier ( et malheureusement introuvable ) livre de Michel Déon,  Adieux à Sheila, dans lequel sa maîtrise nous semble toute entière - et précocement - contenue : «  Ils partirent le long de la Tamise, à cet instant où elle cesse d’être une embouchure pour devenir un grand fleuve. Au pied de la colline de craie, le fleuve mord, sur la terre, d’une façon indécise. Les baraques de pêcheurs, construites sur pilotis, s’isolent mal du marais. C’est un village incroyable, sans forme, sans ordre, où les roulottes privées de rues alternent avec les grosses baleinières ventrues et lourdes renversées par un coup de marée, dont les familles aussi ingénieuses que pouilleuses, ont fait des logements, perçant des fenêtres et des portes dans la coque. Sur les devantures des bistrots, des noms pour Joseph Conrad. De temps à autre, une montagne de coquillages vides, de carcasses exhale sa puanteur. Les pubs distribuent un whisky frelaté ou une eau-de-vie sirupeuse que l’on boit dans des grands verres à bière. Les joues des vieux pêcheurs s’ornent encore de favoris. Ils marchent pesamment, détachant les pas, bottes de caoutchouc jusqu’aux hanches. »


    Pierre Anclades

Œuvres, Michel Déon, Quarto, Gallimard, 2006.
L’Atelier du roman, n° 43, septembre 2005, Flammarion – Boréal.
Guerres et roman, Michel Déon et Lakis Proguidis, Flammarion, 2005.
Michel Déon, aujourd’hui, sous la direction d’Alain Lanavère, Thierry Laurent et Jean-Pierre Poussou, Presses universitaires de l’université de Paris Sorbonne, 2006.

samedi, 29 décembre 2007

N°24 - Ni de gauche, ni de gauche

Il existe une droite et une gauche pures, cohérentes, opposées.
En confondant jeu des partis et vie intellectuelle, l’affirmation
“ni droite, ni gauche” propose moins une troisième voie politique
qu’elle ne vient consacrer la confusion des esprits
.


Ni droite, ni gauche ? Entendons-nous bien : cette double négation ne signifie quelque chose que lorsque l’on se situe sur un plan politique, ou plus exactement encore, parlementaire. Elle désigne alors ceux qui n’appartiennent ni à la « la droite », c’est-à-dire, aux partis qui s’en réclament ou qui sont qualifiés ainsi, ni aux partis de « la gauche » : soit qu’ils ne se reconnaissent pas dans les modalités du jeu politique tel qu’il fonctionne actuellement, soit qu’ils se situent au centre, dans les espaces laissés entre ces deux groupes de partis, ou aux extrêmes, au delà de leurs frontières. C’est en ce sens, mais en ce sens seul, qu’un royaliste pourrait se dire « ni de droite, ni de gauche » sous la Ve République, de la même façon qu’un républicain aurait pu l’affirmer sous la Restauration.

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N°24 - Lettre ouverte à Émile Brami

À propos de Céline vivant… quant à sa thèse, chapitre 4,
« un pauvre qui pue », selon laquelle dans ses dernières années
à Meudon, Céline, « s’est fabriqué une dégaine de vagabond »
et a « réussi son coup » pour laisser une « image de victime »…

Et ben, Brami ! Qu’est-ce que tu nous fais ? Y te prend quoi ? Monsieur veut intéresser… Trouvaille, le Vieux coquette très, haillons étudiés, écharpe camaïeu, superpositions comme ces dames, Charentaises patinées Benetton… Pas sincère du tout, pas cassé, ni malheureux à en crever, ni brisé délabré… Fringant sous le naufrage… Comédien chaque jour maquillage, quotidien rimmel pour encore chouiner, encore chialer, gémir rompu ersatz…

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N°24 - Devoir d'insurrection

Ce texte initialement paru sur Marianne2 est reproduit (dans la revue, n°24, et ici) avec l’autorisation du journal et de l’auteur. Qu’ils en soient vivement remerciés.

 

760ffe114b2e5b88ad60fd2bf9082069.jpgLe projet de « traité modificatif » (reform treaty) européen a été rendu public le vendredi 5 octobre. On comprend à sa lecture pourquoi ses rédacteurs ont renoncé aux expressions de « mini-traité » ou de « traité simplifié » puisqu'il ne comporte, avec ses douze protocoles et ses 25 déclarations diverses, pas moins de 256 pages et qu'en matière de complexité rédactionnelle on peut difficilement faire pire.

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lundi, 24 décembre 2007

N°24 - Entretien avec Gilbert Comte

Téléchargez l'entretien au format PDF en cliquant sur le lien ci-dessous.

 

 

Entretien avec Gilbert Comte. Tony Kunter 

 

 

 

 

mardi, 10 juillet 2007

N°23 - Non au communautarisme catho (présentation)

Les motivations d’un article contre le communautarisme catho

Cet article n’est qu’une courte introduction au numéro des Epées sur le communautarisme catho. Une simple mise en bouche. L’essentiel est dans la revue.

Pourquoi s’attaquer au communautarisme catho ? Je ne suis pas pour la réduction de la religion à la sphère privée. Ce qui me pose problème ce n’est pas le fait communautaire ou la volonté des catholiques de construire une société conforme aux valeurs qu’ils portent. Il est par ailleurs bien évident que la foi produit de la culture car les communautés chrétiennes sont historiques. Ce qui me préoccupe c’est justement le destin historique de la culture d’origine chrétienne. Aujourd’hui, elle est parfois défendue en tant qu’identité sociale, racine historique, héritage, mais la foi devient seconde voire elle est instrumentalisée au service de cette culture et de cette société. Des groupes sociaux vont mobiliser la acc3f96f6c9480133c41443fd59a7b69.jpgréférence chrétienne comme facteur de cohésion et de distinction pour définir de manière inclusive et exclusive ce qu’est leur groupe. Or, selon moi, il y a là une déviance terrible, car c’est la foi même, sa nature et son autonomie qui se trouve niée. Quand j’entends des « identitaires » qui ont la nostalgie du national, du local, du rural, du familial, du catholique, (etc.), je vois que la foi est mise sur le même plan que d’autres types d’appartenance dans la seule finalité politique et sociale d’exclure. Réaction qui se comprend très bien dans le contexte de la mondialisation. Sauf que la foi n’a rien à voir avec cela.

La foi n’est pas héréditaire

Sans doute Dieu œuvre par les médiations humaines. Nous héritons d’une culture chrétienne, nos pères nous ont transmis la Révélation. Mais attention : dans l’Eglise, la succession apostolique n’est pas une succession héréditaire. C’est Dieu qui appelle ! De la même manière, la foi ne s’hérite pas, elle est un don de Dieu : c’est la conversion personnelle, une relation d’amour et de fidélité au Christ. La foi n’est pas la propriété d’un groupe social ou d’une culture. Elle est un dépôt à transmettre à toutes les nations. La foi ne peut être mobilisée contre les païens, les incroyants ou les gentils sans dénaturation profonde. La croix du Christ ne peut être un étendard d’un groupe de « parfaits » contre le reste du monde, car sur sa croix le Christ est mort pour tous les hommes.

Le communautarisme : nostalgie de la religion civile

Le communautarisme – qui n’a rien à voir avec l’existence de communautés spontanées ou organisées de chrétiens – vise sur le mode anglo-saxon à faire exister les catholiques comme un groupe social, avec une culture, contre d’autres groupes sociaux ou confessionnels. Le communautarisme est à la fois fruit du conflit et instrument dans le conflit. Il est une réponse au multiculturalisme croissant des sociétés occidentales. Il tente une coalescence des individus héritiers d’une même identité pour éviter leur dissolution dans la grande soupe de la « world culture ». Mais la foi n’est pas un instrument au service de la survie d’un groupe ou d’une culture. Il faut veiller à ce que les « catholiques et français toujours » ne tombent pas dans le contre témoignage en instrumentalisant la foi. Le spirituel ne doit pas être assujetti au temporel. Il y a dans le rapport des communautaristes au catholicisme une nostalgie inavouée de la religion civile. L’apologie d’une « Eglise de l’ordre » dont les seules vertus valables seraient sociales n‘est pas loin… Sous couvert d’une pseudo finalité apostolique, le communautarisme catho est surtout une sécularisation radicale du catholicisme, une dénaturation profonde de la Nouvelle Alliance, bref le retour du grand inquisiteur…

 

 Alain Raison

 

Voici les lettres qui nous ont été adressées suite à l'article paru dans le n°23. Vous pouvez les télécharger au format PDF.

 

Réponse de Paul-Marie Couteaux 

Réponse de l'Abbé Guillaume de Tanouarn

Réponse de Jacques de Guillebon

Réponse de Falk Van Gaver 

 Réponse de Henri Peter

Réponse de Jean-Pierre Maugendre

 

 

vendredi, 16 mars 2007

N°22 - Extraits d'articles

Chapeau du dossier
Les élections présidentielles contre la démocratie


Dominique Wolton avait montré comment les élections étaient désormais rentrées dans une dialectique à 3 acteurs (hommes politiques / journalistes / opinion publique via les sondages). Avec cette nouvelle échéance, alors que le Parti socialiste lui-même s’est fait débordé par la construction médiatique “Ségolène Royal”, où en sommes-nous ? Quel avenir pour nos institutions sous la dictature du « système médiatico-sondagier » (Emmanuel Todd) ?

 
 
 
 
Paradoxe de l’élection ou comment une procédure anti-démocratique est devenue synonyme de démocratie

Depuis quelques années, quelques décennies peut-être, l’élection est devenue le symbole, le synonyme et l’unique procédure « démocratique » d’un système qui se présente pourtant comme la forme la plus achevée de démocratie. L’unique procédure, dans la mesure où tous les autres moyens de donner la parole au peuple, comme le référendum ou le mandat impératif, semblent désormais plus ou moins discrédités.
Le référendum, par exemple, constitue le moyen par excellence de permettre au peuple, prétendu souverain, de se prononcer directement sur une loi ou sur une révision constitutionnelle. Or, malgré un certain retour en grâce au début des années 2000, il semble que le coup de tonnerre politique du 29 mai 2005 lui ait porté un coup fatal : il est vrai que ce résultat inimaginable a rappelé aux gouvernants que leur Maître, le peuple, pouvait parfois désobéir à leurs ordres et à leurs prévisions. Le referendum n’est jamais sans risques.
Les conséquences de ce cataclysme sont de plusieurs ordres. D’une part (...)

E. Marsala



Un magicien nommé Marcel

Marcel Aymé est mort il y a 40 ans, le 12 octobre 1967. Retour sur celui dont Philippe Muray écrivait dans nos colonnes qu’il restait le seul écrivain à admirer et « aussi le seul qui éclaire à mes yeux de manière précise et informée l’humanité contemporaine ».

«C’est chose rare qu’un auteur qui cherche à se faire plus petit que son œuvre » s’étonnait  Antoine Blondin dans les années 1950 à propos de son ami le grand Marcel Aymé, le « créateur d’un merveilleux humain ». Cette réflexion explique mieux qu’aujourd’hui le quarantième anniversaire de sa mort ne soit pas même marqué. Car rien ne semble changé au paradoxe. Les contes du chat perché et Le passe-muraille sont lus dans les classes, ses romans et ses nouvelles ont les honneurs de la Pléiade. Même si, provisoirement, le théâtre semble un peu oublié, Uranus et d’autres œuvres sont, et seront adaptées au cinéma. Mais l’on s’interdit de donner à leur auteur la place qui lui revient dans l’histoire de la littérature. Marcel Aymé est comme poussé hors de son œuvre, qui semble désormais vivre et s’imposer par sa propre puissance. Cet éloge par défaut est sans doute le plus grand qui se puisse faire à un auteur, mais (...)

Antoine Foncin




Fabrice Hadjadj à la vie à la mort

Comment écrire sur le livre de Fabrice Hadjadj, Réussir sa mort, déjà ancien et reconnu, comment faire le portrait d’un écrivain avec lequel on partage tant, à commencer par l’amitié ? Tel est le casse-tête auquel je me trouve maintenant confronté et que je ne saurais résoudre que par la simplicité : en exposant au lecteur ce que j’aime chez Fabrice Hadjadj. Simplement.


Après une poignée de livres incandescents, une pièce déjà culte sur saint François-Xavier, Hadjadj a conquis un large public par ce livre dont le titre est provocateur, mais dont le contenu est plus provocant encore. À l’époque où fleurissent, dans l’hypermarché de la culture prétendument démocratisée, techniques de développement personnel et de maîtrise de soi et kits de construction de sa propre religion, ce livre vient rappeler deux choses essentielles : celui qui veut réussir sa vie la perd ; celui qui veut être sauvé ne peut passer que par la mort et la résurrection dans le Christ. J’avoue que si ce livre me touche comme il a touché des milliers de Français, c’est parce qu’il construit (...)

François Huguenin





Portrait de Guy Dupré en Janus, maître du temps et de la guerre

De l’auteur des Fiancées et du Grand coucher, les plus grands ont entonné le dithyrambe mérité. Albert-Marie Schmidt l’a peint en cruel renard du Japon prenant les fillettes aux pièges de leur propres désirs, Béguin a salué l’ensorceleur, débusqué la singularité absolue de ses ressources verbales, Rinaldi a marqué l’oxymore apparent : « L’Aigle de Meaux survole avec majesté les charniers de Verdun, court se percher sur l’Arc de Triomphe pour y lâcher sa fiente qui éclabousse les gloires officielles », Nadeau fait allégeance à l’initié, l’historien l’écrivain (trois en un), Vandromme, autrement, revient à l’initié « Dupré écrit en code pour redécouvrir le chemin des secrets perdus », l’inscrit « barrésien de la grande lignée » : aux côtés de Montherlant, Drieu et Aragon, en terre de Haute Solitude où vont ceux qui savent « perdu le secret qui permet de lier la douceur à l’honneur de vivre » (1).
Trilogie
Un demi siècle plus tard, la trilogie romanesque reparaît, à peine augmentée, seul le dernier volet est récent, 1991. Cinquante ans après, noyés sous un déluge de mots et de livres inutiles, nous l’admirons d’avoir en trois livres donné à entendre ce qu’en cinquante, beaucoup de ses contemporains ne surent.
Dès le premier roman, le corpus s’est fait œuvre, avant que la mort ne le ferme. Le génie a frappé, exigeant qu’à sa suite, Dupré chemine (...)

Sarah Vajda


+ Guy Dupré : Les fiancées sont froides, Le grand coucher,
Les mamantes, romans, éditions du Rocher, 2006.

1. Respectivement en 1953, 1954, 1961, 1986 et 1991.

lundi, 23 octobre 2006

N°21 - Extraits d'articles

Chapeau du dossier "Politesse"

La politesse est-elle le masque hypocrite du vice, et donc l’instrument d’un pouvoir asservissant, ou le rempart portatif de ceux que la modernité épuisent ?
On sent bien qu’elle n’est pas innocente mais au contraire grosse de pensées inavouées, de systèmes complexes, de subtilités statutaires qui dépassent largement la question du tutoiement.
Avec Frédéric Rouvillois comme porte-lanterne, Les Épées explorent ce champ si particulier du lien social pour y découvrir la démocratie à l’œuvre : antipolitesse révolutionnaire, bienséance du langage, pièges de la “bonne franquette” à la Franklin et douceurs suries des manières survivantes de l’Ancien Régime, la politesse s’avère une fois encore un combat, la civilité une question de civilisation. On ne se refait pas.




 

Chapeau du dossier "Maurras"
 
Maurras ne pourra prendre la place qu’il mérite dans l’histoire tant que deux attitudes stériles feront perdurer sa malédiction : la patrimonialisation et la stigmatisation ; deux attitudes à l’égard de l’œuvre de Maurras qui suivent des intérêts divergents mais contribuent également à faire des faux Maurras… D’un côté, c’est un nazi totalitaire, un jacobin blanc, de l’autre un catholique traditionaliste. Dans les deux cas toutes les subtilités du personnage disparaissent. Il n’y a pas à condamner Maurras aux oubliettes de l’histoire, mais il n’y a pas non plus à en faire une icône vénérable où mirer avec autosuffisance et illusion la certitude « d’avoir raison ». La vraie tradition est critique et c’est la démarche de Maurras tout autant que ses idées qui doivent inspirer la réflexion : répondre jour après jour aux problèmes qui se posent en France, sans esprit de système, mais avec la volonté de défendre les libertés. À ce titre, le royalisme exige un détachement de Maurras parce que Maurras ne constitue pas tout le royalisme. Il a su restaurer l’idée monarchique en la rendant conforme aux aspirations et à la rationalité politique de son époque.
Il a ainsi sauvé du naufrage la vieille idée royale, toute prête à se perdre en dévotion bigote aux cendres de Louis XVII et au Sacré Cœur « espoir et salut de la France » ; le royalisme risquait de devenir alors autre chose qu’une politique pour disparaître dans les sables d’un fidéisme malsain ou dans l’attente nihiliste d’un « miracle ».
Au-delà du contenu de l’œuvre de Maurras, dont la pertinence est à réévaluer à chaque moment si on veut en faire un usage politique – pour ne pas tomber dans les vains slogans et perdre de vue le réel – il faut s’attacher à sa démarche d’élaboration d’une politique qui réponde aux enjeux du moment et sauver le royalisme du fossé. Aujourd’hui tout est à refaire ; trop souvent, les royalistes se désintéressent de la politique au nom de l’idée royale dont ils sont imbus et qu’ils préfèrent contempler plutôt qu’examiner le difficile problème du trou de la Sécu. Sous condition d’inventaire et de réinterprétation, l’œuvre de Maurras peut susciter un renouveau, susciter l’innovation et la réflexion politique.
     

 

 

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dimanche, 23 juillet 2006

N°20 - Chapeau du dossier "Manifeste Capétien"

Historiens, philosophes, journalistes évoquent parfois la politique ou des personnalités « capétiennes ». Quoiqu’elle circule dans un certain nombre de sources et de commentaires, cette catégorie reste pourtant à explorer et mérite d’être mieux connue. Elle comble un vide terminologique. Elle donne une cohérence à des idées ou à des faits que l’on croyait dispersés. Mais elle nous renvoie surtout à une modalité (particulièrement heureuse, croyons-nous), du vivre ensemble français, celle par laquelle ce pays peut concevoir son destin. Loin de proposer une fiche de vocabulaire, ce dossier conduit une investigation politique. Et puisque la sensibilité capétienne est peut-être ce qui définit le mieux le projet des Épées, en avant !

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N°20 - C'est Capet qu'il nous faut !

Par Les Epées

555672879.jpg Ce qui menace la France menace d’abord chaque Français dans ses plus personnelles espérances et dans sa liberté la plus secrète, dans son indépendance et dans sa vie. Dans la lutte du faible et du fort, c’est la liberté qui opprime et c’est la loi qui libère. La Nation française construite par les capétiens est avant tout la condition de notre liberté. C’est pour défendre nos libertés qu’il nous faut retrouver le sens d’une politique capétienne.

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dimanche, 23 avril 2006

N°19 - Chapeau du dossier "Fantasmes du complot"

C’est dans la sombre matrice du complot que naît et grandit la nation démocratique. Non pas forgée au grand jour par les épreuves subies et traversées ensemble, ou mûrie par les jours tranquilles, mais sourdement travaillée par les énergies occultes, irriguée par de troubles humeurs : sectes souterraines, fratries perverses, compagnies aux desseins cachés, riches infâmes, tyrans secrets…
Car ce voile jeté sur la réalité l’illumine d’un jour rationnel : tout est simple puisque tout s’explique par une Puissance amorphe, à la prodigieuse énergie vitale, dont le seul but est de détruire les glorieux jours à venir. Chaque échec, chaque vérité cruelle opposée par la réalité, chacune des comédies du pouvoir, tout n’est que la résultante mécanique, rhétorique, idéale, de l’action cachée mais éclatante du Complot Permanent.
Envers symbolique et nécessaire de tous les pouvoirs révolutionnaires, parfait instrument d’explication fantasmatique – et donc irréfutable, le complot traverse toute la société moderne, du XVIIIe au XXIe siècle. Les Épées l’examine, le scrute, le décrypte.
Ici l’ombre.

 

 

 

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vendredi, 23 décembre 2005

N°18 - Chapeau du dossier "Défense de la frontière"

Recourir à la frontière, c’est se réfugier dans la cape du souverain, en appeler à la volonté et à la politique contre la fatalité et la force. Alors que le libéralisme met en concurrence tous les peuples sous le joug du capital, la patrie apparaît plus que jamais comme la seule richesse du pauvre. La maîtrise de son destin, la défense du bien commun, supposent préalablement l’existence d’une communauté. Or il n’y a pas de communauté libre sans État souverain ni d’État souverain sans frontière. Aux sceptiques un rappel : parce que la frontière garde un ordre en son sein, elle permet aussi d’y échapper, de le fuir. Parce qu’il est un ailleurs, il y a une liberté possible dût-elle avoir le goût amer de l’exil. Mais lorsqu’il n’est plus de frontières, il n’y a plus que le pouvoir de l’argent et de la force. Lorsque le même œil regardera par-dessus toutes les montagnes, que la même police contrôlera toutes les foules, alors espérons qu’il restera au moins la frontière du monde sauvage, pour que les forêts offrent aux hommes libres un ultime refuge contre la tyrannie.

 

 

 

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N°18 - Suite (et fin ?) du Non à la Constitution européenne

Par Jean-Baptiste Barthélémy
 
Plusieurs mois se sont écoulés depuis les Non français et néerlandais et les prévisions des européistes ne se sont pas réalisées.
 
D’un côté, les fédéralistes expliquaient sur un ton proprement apocalyptique, digne des plus catastrophiques prophéties d’un Paco Rabanne, qu’il n’y avait aucun « Plan B » et, par conséquent, qu’un refus de la Constitution signerait inévitablement la fin de la construction européenne. C’était, finalement, la « Constitution ou la mort ». À l’inverse, la majorité des partisans du Non soutenaient qu’une victoire du Non conduirait nécessairement à une renégociation du projet de traité et, à plus ou moins long terme, à l’élaboration d’un texte revu et corrigé en fonction des préoccupations manifestées à l’occasion des référendums.
S’il est exact que l’état de la construction européenne est bien peu reluisant, il est faux, et malhonnête, d’imputer la responsabilité de cette situation à la victoire des Non, les résultats des référendums apparaissant d’abord comme la conséquence d’une crise préexistante que comme la cause de la déshérence actuelle du projet européen. Et, en vérité, le Non à la Constitution européenne n’a en rien arrêté le processus mortifère dans lequel l’Europe s’enlise : le lancement officiel des négociations d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne n’a-t-il pas eu lieu, comme prévu, en octobre dernier, et ce alors même que cette perspective avait très largement nourri les Non français et néerlandais ?
Alors, que sont donc devenues les promesses des tenants du Non ? Qu’en est-il de la renégociation du projet de traité ?
 
Un vrai respect des règles
 
La proposition était logique mais d’une naïveté confondante. L’ouverture de cette renégociation supposait en effet que ceux-là même qui venaient de perdre la partie, les fédéralistes, respectent les règles du jeu démocratique. Or, bien que défaites dans les urnes, les élites européistes n’ont jamais sérieusement envisagé la moindre remise en cause du traité constitutionnel. À l’image d’un Jacques Chirac radicalement désavoué par le suffrage universel mais demeurant « droit dans ses bottes », les édiles de Bruxelles ont souverainement choisi d’ignorer la vox populi. D’où cette surprenante Déclaration des chefs d’État et de gouvernement sur la ratification du Traité établissant une Constitution pour l’Europe, texte publié à l’issue du Conseil européen des 16 et 17 juin 2005 : « Nous avons pris acte des résultats des référendums en France et aux Pays-Bas. Nous estimons que ces résultats ne remettent pas en cause l’attachement des citoyens à la construction européenne (…) Les développements récents ne remettent pas en cause la validité de la poursuite des processus de ratification. Nous sommes convenus que le calendrier de la ratification dans les différents États membres sera si nécessaire adapté à la lumière de ces développements et selon les circonstances dans ces États membres ».
À la date du 29 mai 2005, un seul mot figure donc sur l’agenda européen : « Rien ». Tout juste admet-on, comme Margot Wallstrom, Vice-présidente de la Commission européenne chargée de la stratégie de communication et des relations institutionnelles, que « le rejet de la Constitution pour l’Europe par les électeurs français et néerlandais a indéniablement causé un sérieux retard au processus d’intégration européenne » (1) mais, en tout état de cause, il est clairement établi que « les aspirations dont il (le traité) était porteur - une Union plus démocratique, plus transparente et plus efficace - demeureront un référence importante ». Un « retard dans le processus d’intégration », mais surtout pas un coup d’arrêt comme l’espéraient pourtant les millions de Français et de Néerlandais qui, à trois jours d’intervalle, ont dit non à la Constitution européenne…
 
Un dialogue constant
 
Et puisque la mécanique infernale ne doit absolument pas s’arrêter de fonctionner jusqu’à l’adoption définitive, sous une forme ou sous une autre, du projet de traité, les brillants esprits ont prévu d’occuper la galerie en prévoyant l’ouverture d’une période de réflexion. La Déclaration des chefs d’État et de Gouvernement précitée précise à ce sujet : « Les citoyens ont (toutefois) exprimé des préoccupations et des inquiétudes dont il faut tenir compte. Il est donc nécessaire d’entreprendre une réflexion commune à cet égard. Cette période de réflexion sera mise à profit pour permettre un large débat dans chacun de nos pays associant tant les citoyens, la société civile, les partenaires sociaux, les parlements nationaux, que les partis politiques. Ce débat mobilisateur, qui est déjà en cours dans bon nombre d’États membres, doit être intensifié et élargi. Les institutions européennes devront également y apporter leur contribution ; un rôle particulier revient dans ce contexte à la Commission ».
Comme si le débat démocratique intervenu en France à l’occasion de la campagne référendaire, débat qui se poursuit encore avec, en point de mire, l’élection présidentielle de 2007, n’était pas d’une qualité suffisante, l’Union européenne invite donc les États membres et les institutions communautaires à relancer le dialogue sur la construction européenne. Et, naturellement, c’est la Commission européenne qui, la première, s’est engouffrée dans la brèche ainsi ouverte…
Le 13 octobre dernier, le Collège bruxellois a présenté sa Contribution à la période de réflexion (2), son fameux « Plan D comme Démocratie, Dialogue et Débat » - ce n’est là qu’un début, et on attend avec impatience le prochain Livre blanc « sur la stratégie de communication et la démocratie » (l’intitulé est à lui seul tout un programme…). Pas de Plan B, pas de renégociation du projet de traité, mais un Plan D visant à favoriser « un vaste débat sur les relations entre les institutions démocratiques de l’Union européenne et ses citoyens ». Bien évidemment, ce Plan D n’est qu’une vulgaire arnaque derrière laquelle on voit réapparaître les grosses ficelles de la Gouvernance démocratique (3) si chère à l’eurocratie européenne.
 
Vers la participation de tous
 
Ainsi, lorsque la Commission dresse le constat d’une crise de confiance entre le public et l’Union européenne, évoque-t-elle les cinglants résultats des référendums organisés au printemps ? Non, elle préfère de loin étayer son propos en citant les résultats d’une enquête réalisée par l’une de ses officines, Eurobaromètre, enquête indiquant certes un léger recul de la confiance, mais soulignant aussi que « l’appartenance à l’Union reste largement majoritaire ». Conclusion de la Commission, conclusion qui par définition constitue l’un des présupposés de la démarche à l’origine du Plan D : « Les gens ont besoin de sentir que l’Europe apporte une valeur ajoutée (…) L’émergence d’une Europe plus à l’écoute de ses citoyens (traduisez en langage courant d’une Europe avec plus de pouvoir) afin de pouvoir répondre à leur attente apparaît donc nécessaire ».
Autre illustration du cynisme de la Commission : les publics ciblés par le Plan D. Si les interlocuteurs désignés sont nombreux, « les citoyens, la société civile, les partenaires sociaux, les parlements nationaux, les partis politiques », le document insiste aussi la nécessité de prendre en compte « des groupes cibles spécifiques qui n’ont pas été atteints durant les campagnes référendaires, comme les jeunes ou les minorités ». Plus loin, à propos de la participation aux élections européennes, la Commission revient à nouveau sur l’intérêt que présente le « vote des jeunes et des minorités ». Enfin, évoquant l’organisation de discussion de groupe dans le cadre de l’ouverture de son processus décisionnel, la Commission réitère son souhait « d’accorder une attention toute particulière aux opinions exprimées par les jeunes ». Au-delà du jeunisme qui semble contaminer la Commission, c’est bien une démarche de type communautariste que Bruxelles entend mettre en œuvre. Humiliées par le suffrage universel, les institutions communautaires misent désormais sur une autre forme de « participation citoyenne » qui consiste à segmenter le corps politique pour, ensuite, satisfaire, anonymement et discrètement, les intérêts particuliers de chaque groupe. Bien entendu, l’objectif recherché est clair : il s’agit, en procédant de la sorte, de démontrer aux « cibles » que leurs intérêts catégoriels transcendent leur appartenance politique, c’est-à-dire leur enracinement national. Qu’ils soient Français, Allemands ou Danois, les jeunes sont d’abord européens parce que leurs envies, leurs besoins et leur « culture » (très important la « culture » jeune…), sont identiques à Paris, Berlin ou Copenhague. De même un homosexuel, une lesbienne, un transsexuel vivant en Grande-Bretagne, en Espagne ou en Belgique, sont d’abord Européens puisque les discriminations dont ils ou elles sont victimes sont les mêmes à Londres, Madrid ou Bruxelles. Bien entendu, le raisonnement vaut également avec toutes les autres minorités qu’elles soient raciales, religieuses, etc.
Enfin, dernier point qui mérite d’être relevé : la revendication, par la Commission de son rôle de maître d’œuvre de la propagande européiste. « La Commission collaborera avec les gouvernements nationaux à l’organisation et au financement d’événements de nature à favoriser le débat. Ces opinions devraient couvrir tout le spectre des opinions politiques ». « La Commission, peut-on lire plus loin, s’emploiera à stimuler le débat au niveau européen (…) L’initiative de la Commission vise à faire connaître la valeur ajoutée offerte par l’Union européenne ». Et pour ce faire, Bruxelles envisage, parmi bien d’autres moyens, de solliciter « des personnalités nationales ou locales du monde de la culture, des affaires, des sports ou d’autres domaines intéressants certains public cibles. Ces “ambassadeurs de la bonne volonté européenne” pourraient prendre part, dans chaque État membre, à des manifestations telles que des meetings, des ateliers de travail, etc. ». Rien ne nous sera donc épargné, pas même le débauchage de « leaders d’opinion » chargés de dispenser la bonne parole fédéraliste. On imagine déjà Laurie chantant « l’européiste attitude » dans les collèges de nos banlieues en flammes, et les Village People, enveloppés dans le drapeau bleu étoilé, se déhanchant fébrilement sur les trottoirs du Marais…
Le Plan D dont on nous parle aujourd’hui, c’est évidemment un Plan D comme démagogie et duperie, un plan qui n’a qu’un seul objet : refermer la parenthèse démocratique ouverte en France le 29 mai. Le Plan D, c’est le cocktail Molotov lancé sur les peuples européens par ces casseurs de la Démocratie que sont les commissaires de Bruxelles. Imperturbable, parfaitement étrangère aux fracas du monde, la construction européenne reprend ainsi son mouvement naturel, celui de la technocratie souveraine et du primat donné à l’effacement du fait national. Comme toujours, toujours à Bruxelles, tout change parce que rien ne change…
 

Jean-Baptiste Barthélémy


 
1. Margot Wallstrom, “Redéfinir les termes du débat sur l’Europe”, Le Figaro du 18 octobre 2005.
2. Communication de la Commission au Conseil, au Parlement européen, au Comité économique et social européen et au Comité des régions, Contribution de la Commission à la période de réflexion et au-delà : Le Plan D comme Démocratie, Dialogue et Débat, COM(2005) 494 final, Bruxelles, le 13 octobre 2005.
3. Voir nos articles dans les numéros 5 et 6 de cette revue.
 
 

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N°18 - Présidentielle 2007 : état d'urgence sur les candidatures

Par Patrick Longuet
 
La prochaine élection présidentielle est prévue dans seulement dix-huit mois, mais on compte déjà une vingtaine de candidats déclarés. Entre grandes manœuvres et petites ambitions, la kermesse présidentielle est bel et bien ouverte…
 

Un certain nombre jetteront l’éponge avant l’échéance, soit qu’ils auront été victimes des procédures de sélection internes aux partis politiques (on pense ici à quelques-uns des éléphants du Parti socialiste), soit qu’ils n’auront pas réussi à obtenir les parrainages indispensables (hypothèse qui n’est absolument pas à écarter du côté du Front national, et ce quel que soit son candidat…), soit encore qu’ils auront échoué à réunir les fonds nécessaires. Si nul ne peut donc dire, à ce jour, combien de candidats participeront finalement au premier tour de l’élection présidentielle, on peut en revanche être assuré que l’éclatement de l’offre électorale, sa « proportionnalisation »,  sera à nouveau l’un des phénomènes marquants du prochain scrutin élyséen.
 
Électorat à la dérive
 
Déjà signalée par le Conseil constitutionnel (1) en novembre 2002, cette perspective inquiète d’ailleurs bien des observateurs qui attribuent à la multiplication des candidatures la responsabilité du 21 avril 2002. « La tendance à la multiplication des candidatures, constatée en 2002, se confirme et s’amplifie, faisant planer sur le scrutin de 2007 le risque d’un nouveau 21 avril, écrit Philippe Ridet » (2). Quant à Alain Duhamel, il voit dans ce « trop-plein de candidats » se reproduire l’une des « dérives de 2002 » et constate, amer : « les leçons du 21 avril n’ont pas été tirées » (3).
Comment expliquer cette augmentation constante du nombre de candidats admis à participer à l’élection du chef de l’État ? Dans l’ensemble, les avis exprimés à ce sujet se rejoignent là aussi pour rapporter le phénomène à ce qu’il est convenu d’appeler la « crise du politique ». L’échec des partis dits « de gouvernement » à apporter des réponses efficaces et durables aux « problèmes des Français » nourrirait un rejet des formations politiques classiques, rejet dont l’inflation des candidatures à la présidentielle serait, à côté de l’augmentation constante de l’abstention et du vote protestataire, l’une des plus singulières illustrations. « Stade suprême du mécontentement » (41), l’éparpillement présidentiel serait plus exactement l’un des symptômes de la crise de la représentation, c’est-à-dire de l’incapacité grandissante des partis institutionnels à conserver le monopole de l’expression politique.
Faute de pouvoir agir à la source, les solutions envisagées pour inverser la tendance visent alors à redonner à ces partis contestés les moyens de se réapproprier artificiellement le processus de sélection des candidats à la présidentielle, de le maîtriser plus efficacement.
On pense spontanément aux primaires qui, d’ores et déjà pratiquées au sein du Parti socialiste, vont voir le jour au sein de l’UMP. Reste que l’effet de telles procédures strictement internes aux formations politiques demeure non seulement limité aux seules formations concernées, mais le succès des primaires suppose aussi que l’ensemble des candidats d’une même famille politique acceptent de s’y plier…
À côté de ce mécanisme partisan, on peut également envisager de modifier le dispositif applicable à la présentation officielle des candidats. C’est en l’occurrence la manière forte, et c’est ce que suggère implicitement Alain Duhamel en distinguant les « véritables candidats à la présidence de la République » des « candidats à la campagne présidentielle ». Les premiers, explique Duhamel, « aspirent vraiment à entrer au palais de l’Élysée et possède une chance, grande ou petite, d’y parvenir. Ils se recrutent parmi les principaux partis de gouvernement ». À l’inverse, poursuit le commentateur, les seconds « savent fort bien qu’ils ne deviendront pas chef de l’État. Ce qui les anime, c’est la chance de pouvoir pendant un an ou dix-huit mois bénéficier de l’éclairage et de la promotion des médias ».
 
Vote sous surveillance
 
Cette summa divisio entre candidats n’est pas bien sûr pas une trouvaille ; ce qui est nouveau, en revanche, c’est l’idée que ces petits candidats, fondamentalement inutiles dans l’esprit d’Alain Duhamel, parasitent à ce point le scrutin présidentiel et qu’il conviendrait à présent de s’en débarrasser définitivement. Des hypothèses ont été formulées en ce sens. On a ainsi évoqué le relèvement du nombre de parrainages et, sans doute encore plus radical, la publication de l’identité des élus qui accordent leur parrainage à un candidat, proposition formulée par le Conseil constitutionnel qui « estime essentiel que soit rendue publique, pour chaque personnalité présentée, la liste intégrale de ses présentateurs. Conforme à l’égalité entre élus qui présentent un candidat comme à la transparence de la vie démocratique, cette publicité serait matériellement facilitée par l’usage d’Internet » (5).
En dehors du fait que cette traçabilité des parrainages dissuaderait sans doute certains élus indépendants d’accorder leur « soutien » à des candidats situés à la périphérie du Système politique, placer les signataires de parrainage sous les projecteurs éviterait aussi que les grands partis ne se livrent au petit jeu de billard à trois bandes consistant à donner discrètement des signatures à des petits candidats susceptibles de gêner quelques adversaires potentiels. Ainsi, pour prendre ici l’exemple de 2002, une rumeur (6) insistante raconte que le RPR aurait fourni les signatures manquantes à Bruno Mégret dans l’espoir que celui-ci prenne des voix à Jean-Marie Le Pen…
 
La Ve, De Gaulle et le vote
 
Quelle que soit l’option retenue, mise en place d’une procédure de sélection interne aux partis politiques ou renforcement du mécanisme du parrainage, il est intéressant de noter que toujours les promoteurs de ces réformes invoquent la nécessité de redonner sa dignité à l’élection présidentielle. Dénonçant le trop-plein de candidats, Alain Duhamel écrit en ce sens que « la victime s’appelle l’élection présidentielle ; condamnée à l’embouteillage, elle ne peut plus remplir sa fonction, c’est-à-dire désigner clairement le monarque quinquennal de notre demi-démocratie ». Quant aux partisans des primaires à l’UMP, certains soutiennent mordicus qu’il s’agirait d’une procédure parfaitement conforme à l’esprit des institutions… Force est cependant de reconnaître que parler d’un retour à ce fameux « esprit » des institutions tout en consacrant l’emprise des grands partis politiques sur l’élection présidentielle s’avère très périlleux.
Parce que « l’institution présidentielle, sous la Ve République, entend renouer avec ce qu’était l’essence de la monarchie capétienne d’Ancien Régime, l’incarnation de l’unité nationale dans la personne du chef de l’État à qui est confiée l’autorité indivisible de l’État » (7), l’élection présidentielle n’est pas une élection comme les autres. Scrutin solennel s’il en est, sacre républicain scellant la rencontre, la communion entre un homme et le peuple français, la présidentielle ne pouvait, aux yeux du général De Gaulle, se plier aux contraintes de la routine politicienne. Par principe, elle ne devait surtout pas se confondre avec ces joutes électorales qui font la joie des professionnels de politique, et le malheur des Français. Dans une certaine mesure, on peut même dire que, pour le père de la Ve République, la désignation du chef de l’État tenait moins de l’élection, c’est-à-dire d’une compétition ouverte, que de la confirmation, de la ratification d’un « choix » s’imposant de lui-même bien avant l’échéance. Partant, il était naturellement impensable que l’acte de candidature puisse résulter d’autre chose que d’une mise en situation préalable au scrutin. En d’autres termes, c’est pour ainsi dire aux événements qu’il revenait de désigner « le candidat », et à nulle autre instance.
C’est là ce qui explique justement le refus catégorique du général De Gaulle de permettre à quiconque, à commencer par les partis, de s’approprier un scrutin qui n’appartenait qu’aux Français. D’où ses réticences à instituer le moindre filtre (8) entre ces derniers et les prétendants à la charge suprême. Pas question non plus, pour le général de Gaulle candidat en 1965, de « faire campagne » : c’eut été non seulement s’abaisser au rang d’un compétiteur comme les autres mais, de surcroît, cautionner l’immixtion des partis dans une affaire à laquelle ils devaient impérativement demeurer étrangers.
 
Vessies et lanternes
 
Surprenante vision des choses que celle qui prétend donc rendre son lustre d’antan à la fonction présidentielle en entérinant le rôle de ceux-là même qui portent la lourde responsabilité de sa banalisation et, par voie de conséquence, de sa dénaturation. Car n’oublions pas que l’action corrosive des grands partis a dépassé de très loin la simple récupération du scrutin présidentiel. Une fois placée sous la tutelle des partis, la fonction présidentielle a méticuleusement été dépouillée de ces attributs les plus essentiels, ce qui a encore accéléré la démonétisation du scrutin : qui peut sérieusement nier qu’il existe un rapport évident entre le passage au quinquennat présidentiel et la précocité avec laquelle la campagne présidentielle de 2007 a débuté - en l’espèce au lendemain de la réélection de Jacques Chirac…
Il est parfaitement exact que le spectacle offert lors de la présidentielle de 2002 n’a rien de reluisant. 16 candidats, parmi lesquels une grosse poignée de farfelus, un Président incapable de réunir sur son nom et son action passée plus de 20 % des suffrages exprimés au premier tour : on comprend sans mal que le sens et la portée de l’élection présidentielle puissent désormais échapper à l’immense majorité de nos compatriotes. Est-ce cependant en réservant aux seuls partis de gouvernement, qui sont aussi et avant tout les fossoyeurs de la Ve République, l’exclusivité de la participation au scrutin présidentiel que l’on modifiera la donne ? Il est permis d’en douter et, en définitive, on se laisse aller à penser, parfois, que les objectifs assignés par le général de Gaulle à la fonction présidentielle sont fondamentalement incompatibles avec l’exercice de la démocratie moderne…     
 
 
Patrick Longuet
 
 
 

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N°18 - Entretien avec Lucienne Bui Trong

Normalienne, puis philosophe avant de passer, à 40 ans, le concours des commissaires de police, elle a créé et dirigé pendant dix ans la section Violences urbaines des Renseignements généraux. Créatrice de la section Violences urbaines des RG, Lucienne Bui Trong, ne donne aucune excuse aux “jeunes” délinquants.
 
À la suite des événements qui ont enflammé la plupart des banlieues françaises le mois dernier, pensez-vous que la situation des violences urbaines soit plus grave aujourd’hui que celle que vous avez analysée il y a quelques années ? Pensez-vous notamment que l’évolution des business en tout genre ont modifié la donne ?
 
Les événements de novembre 2005 sont venus confirmer la tendance de fond dégagée par les Renseignements généraux depuis quinze ans : celle d’une aggravation continue du phénomène. Sans changer réellement de nature, la violence au quotidien gagne du terrain, touche des quartiers nouveaux y compris dans les zones de compétence de la Gendarmerie. Ses formes ne changent pas, si ce n’est une aggravation des modes opératoires : groupes plus étoffés en nombre, munitions de plus en plus dangereuses (bouteilles d’acide, boules de pétanque, tirs au fusil de chasse), regroupements plus rapides grâce à l’usage de téléphones portables, accroissement de la mobilité (violences contre les lycéens lors des manifestations), incendies nombreux de voitures lors de la Saint-Sylvestre ou du 14 juillet. Le développement constant du « business » (drogue mais aussi vols divers et recel) a entraîné certaines accalmies de façade, mais a contribué à accélérer le rejet des valeurs du travail et les hostilités aux institutions : la présence d’un business n’est pas une garantie contre l’émeute, les embuscades anti-policières et les discours anti-institutionnels ont surtout lieu dans des quartiers atteints par ces dérives.
Les émeutes de novembre entrent dans le schéma classique : les incidents de Clichy-sous-Bois suivent le schéma habituel d’escalade à la suite d’événements suscitant une forte émotion et une solidarité de voisinage (accidents mortels dans la centrale EDF, gaz lacrymogènes dans la salle de prières). La contagion qui a suivi n’est pas vraiment nouvelle : on y retrouve l’esprit de territoire (chacun casse chez soi) et l’émulation entre cités (désir de faire parler de soi) excitée par le traitement télévisuel des événements. Son ampleur est cependant exceptionnelle. Je l’explique par les divisions qui ont eu lieu au sein du gouvernement : les discours contradictoires (remise en cause du ministre de l’intérieur par certains de ses collègues) ont nui à l’efficacité de la gestion de la crise, les choses ont traîné, laissant au tam-tam médiatique le temps d’accomplir son œuvre, un mot d’ordre (contre Sarkozy) a animé les bandes de quartier.
Lorsque le gouvernement s’est enfin décidé à montrer un front uni, les choses sont rentrées dans l’ordre. Mais le mal était fait. Un nouveau pli a été pris.
 
Le système d’analyse et d’alerte que vous avez mis en place notamment à la Direction Centrale des Renseignements Généraux au début des années 1990 est-il aussi efficace et entendu aujourd’hui ?
 
Ce système ne m’a jamais déçue : aucune émeute ne nous a jamais pris au dépourvu. Mais nos mises en garde s’appuyaient sur le relevé de petits faits qui, pris isolément, paraissaient mineurs, en sorte que le politique ne s’intéressait vraiment au sujet que lorsque l’émeute était déjà là et que la presse en parlait.
Mon système n’a réellement fonctionné que jusqu’en 2000. Il a ensuite été mis en extinction. Un nouvel observatoire a dû être créé de nouveau, alimenté à la fois par la gendarmerie et par la police nationale ; il fonctionne depuis le début 2005. C’est grâce à lui qu’on a su que 28 000 voitures avaient brûlé entre le 1er janvier et le 31 octobre 2005. Mais il n’intègre pas ma notion d’échelle d’évaluation et a perdu la caractère de « baromètre » qu’avait le mien.
 
Pensez-vous que le renseignement opérationnel soit véritablement structuré et efficace au sein de la Police nationale ?
 
Ce type de renseignement est devenu prioritaire au sein des Renseignements généraux. Il est le lot quotidien de la DST, il est fondamental dans certains types d’enquêtes menées par la Police judiciaire ou par les structures spécialisées de la Sécurité publique telles les Sûretés départementales. Je le pense efficace. Il gagnerait à être renforcé, en cette période de troubles (banlieues, terrorisme). Toutefois, le renseignement n’a jamais bonne presse aux yeux des défenseurs des libertés publiques : le juridisme contemporain s’oppose à la notion de force publique, qu’il cherche à contrôler de plus en plus étroitement, quitte à l’étouffer.
 
Savez-vous ce que sont devenus aujourd’hui les émeutiers d’il y a une quinzaine d’années ?
 
Je n’en ai que de vagues idées. Une recherche sur ce thème relèverait d’enquêtes sociologiques.
 
Quel rôle assignez-vous aux médias dans la propagation de ce phénomène ? Question subsidiaire : comment interprétez-vous que la seule revendication unanime soit le renvoi de Nicolas Sarkozy ?
 
J’ai dit plus haut que le rôle de la télévision avait été majeur, dans la mesure où ce média essentiel avait propagé avec beaucoup de complaisances les divisions intra-gouvernementales. Les paroles de M. Sarkozy ont été totalement discréditées, alors que le ministre de l’Intérieur était, par définition, celui qui incarne la loi, la norme, la protection des victimes. Dès lors, nul n’a osé condamner les violences, même les plus criminelles et les plus odieuses, qui ont été considérées comme un simple moyen d’expression en valant bien un autre. Les récupérations idéologiques ont ensuite été nombreuses, une fois de plus la répression a été présentée comme superflue voire injuste, nocive et provocatrice, et les policiers se sont retrouvés bien seuls, alors même que leur comportement a été exemplaire pendant ces trois semaines. Il me semble pourtant que, en-dehors du champ médiatico-politique, le peuple « d’en bas » a été profondément choqué et indigné par les exactions criminelles !
 
Les architectes et les urbanistes sont aussi désignés comme responsable de l’échec de ces quartiers : qu’en pensez-vous ?
 
L’urbanisme des années 1970 paraît insupportable aujourd’hui, mais c’est un anachronisme de le condamner : il a été utile et fort apprécié en son temps. Des quartiers aujourd’hui difficiles (tel celui du Chêne Pointu de Clichy-sous-Bois, d’où est partie l’émeute) ont été habités à l’époque par les classes moyennes.
Donc, construisons autrement mais ne nous lançons pas dans des anathèmes stériles contre les urbanistes d’hier ! Ceci dit, la violence urbaine touche aussi des petits quartiers, les phénomènes de bandes sont liés à la conjonction de facteurs à la fois sociaux (exclusion) et psycho-culturels (ressentiment contre la société globale). À Chicago, les quartiers où règne la violence sont souvent des quartiers de centre-ville, composés de petites maisons individuelles, dans lesquelles résidaient autrefois les classes moyennes.
 

Propos recueillis par Michaël Vidocq et David Foubert
 
 
+ Lucienne Bui-Trong, Violences urbaines. Des vérités qui dérangent, Bayard, 2000 ; Violence : les racines du mal, Éditions du Relié ; La Police dans la société française, PUF, 2003, 15 n.
Dernier ouvrage paru : Les Racines de la violence. De l'émeute au communautarisme, Éditions Louis Audibert, 2003, 18 n.
www.demlib.com/sec/edi/viol/def.html <http://www.demlib.com/sec/edi/viol/def.html>
 

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N°18 - Eloge de la frontière

Par Paul-Marie Couteaux

Les points cardinaux de toute politique se sont tant envolés depuis trente ans que l’on finit par ne même plus repérer les incroyables contradictions de cette soupe idéologique aujourd’hui dominante que l’on ose encore nommer “libéralisme”. De ces points cardinaux, l’un semble aujourd’hui pulvérisé, celui pourtant décisif de frontière. En aura-t-on soupé de la disparition des frontières et des litanies transfrontiéristes, de ce “sans frontiérisme” avec lequel des “Voyages sans frontières” à “l’Europe sans frontières”, toute une génération s’est gargarisée sans comprendre qu’elle plongeait ainsi à pieds joints dans un mondialisme où les marchands de tout poil ne l’attendaient que trop. Et voilà que, dans le même temps, la frontière que l’on croyait disparue resurgit sous maints visages, que l’on en vient à parler de “frontière” entre les départements, entre les régions et l’on entendit même ces derniers jours, lors des émeutes banlieusardes, parler de “frontières” des quartiers.
Se peut-il voir clair dans ces approximations obscures, pouvons-nous encore sauver cette notion qui, à bien y regarder, est consubstantielle à la politique - et dont pour mieux dire la disparition signerait la fin même de toute politique ?
Pour mériter le nom de frontière il faut qu’avec le temps une ligne soit tracée de façon suffisamment durable pour être reconnue par les contemporains comme un repère qui les dépasse, un héritage qui les oblige. Insistons sur cette notion de durée sans laquelle le monde n’est qu’un permanent glissement des choses, des êtres et des appartenances les unes sur les autres menant tout droit à ce nomadisme dont certains penseurs à trois sous ont voulu faire, voici quelques années, la formule magique du xxie siècle - ce dont, avouons-le, les actuels prodromes ne sont guère aguichants… Tout groupe humain ne naît groupe que s’il ne se connaît un “intérieur” et un “extérieur”, faute de quoi il n’est plus qu’une collection vague et fluctuante d’individus, privés de signes de reconnaissance, de ce que l’on appelle d’un mot un peu vague l’“identité”. On connaît les très belles phrases par lesquelles Fernand Braudel ouvre le premier tome de son magistral ouvrage L’identité de la France - Espace et histoire : « Qu’entendre par identité de la France, sinon une sorte de superlatif, sinon une problématique centrale, sinon une prise en main de la France par elle-même, sinon le résultat vivant de ce que l’interminable passé a déposé patiemment par couches successives, comme le dépôt imperceptible de sédiments marins a créé, à force de durée, les puissantes assises de la croûte terrestre ? (…) Une nation ne peut être qu’au prix de se chercher elle-même sans fin, de se transformer dans le sens de son évolution logique, de s’opposer à autrui sans défaillance, de s’identifier au meilleur, à l’essentiel de soi, conséquemment de se reconnaître au vu d’images de marque, de mots de passe connus des initiés (que ceux-ci soient une élite ou la masse entière du pays, ce qui n’est pas toujours le cas). Se reconnaître à mille tests, croyances, discours, alibis, obscures confluences, idéologies, mythes, fantasmes… ».
Nous approchons ici de l’essentialisme platonicien ; mais pas seulement. Dans son fameux ouvrage La dynamique des groupes, le philosophe Didier Anzieu écrit que tout ensemble humain a besoin « d’une enveloppe qui le contienne, le protège, et permette les échanges avec l’extérieur, autrement dit un moi-peau ». Une frontière remplit ainsi au moins deux fonctions essentielles à toute civilisation - si toutefois on veut d’une civilisation : d’abord elle transforme une existence contingente en une appartenance, un « souci de soi » comme dit Braudel, elle fait que « les choses sont ce qu’elles sont », les fixant dans la durée, seule façon de constituer une fixité et peut-être une essence, c’est-à-dire de restituer de l’être à ce qui ne fait que passer - et l’on ne voit pas de sens possible, c’est-à-dire d’appartenance forte, sans une essence. Ensuite, une frontière, instance de clôture qui constitue le groupe, se fait aussi lieu d’ouverture, permettant à l’instance ainsi constituée d’échanger avec l’extérieur : la limite d’un peuple ne le limite pas, elle l’ouvre aux autres tout autant qu’elle lui permet de se constituer lui-même. Seule la frontière crée les conditions de tout échange, non seulement parce que l’autre s’y donne, et le fait d’autant mieux qu’il ne peut s’imposer ni l’autre s’imposer à lui, mais aussi parce que soi-même s’y forme et s’y offre aux autres, selon la si belle et inactuelle formule de Claudel : « Ce que chacun peut offrir de meilleur au monde, c’est soi-même ».

« Rien plus oultre »

Toute frontière est garante d’une civilisation en ce qu’elle lui donne à la fois une permanence et peut-être un mystère, une protection et peut-être une défense, une cohérence propre et peut-être une essence. C’est à l’endroit même où se constitue la connaissance de soi que l’autre est possible, même désirable. Une illustration parfaite de cette dialectique fut donnée un beau jour de l’an 842 à Strasbourg, lorsque les deux petits-fils puînés de Charlemagne, Louis le Germanique et Charles le Chauve, se rencontrent sur la frontière du Rhin (car c’était déjà bel et bien une frontière, déjà, depuis Clovis, et sa victoire de Tolbiac sur les Alamans) pour se jurer assistance mutuelle contre les revendications de leur aîné Lothaire - Lothaire, l’homme sans frontières qui entendait recréer à son profit l’Empire carolingien. Or à Strasbourg, chacun des deux frères puînés s’exprime dans la langue de l’autre. Ces textes, qui, fait infiniment émouvant, seront les premiers connus en ce qui est encore à peine la langue française sous le nom de “Serment de Strasbourg” sont emblématiques de la dialectique essence/reconnaissance de l’autre : ce jour-là, chacun des deux frères à la fois reconnaît l’autre en ce qu’il est différent de lui et simultanément le reconnaît comme un allié. C’est là peut-être la pure formule de l’alliance et sans doute la clef de toute Europe, de toute Europe des nations. Dans son merveilleux livre Essai sur le colinguisme européen, Renée Balibar a montré les implications politiques de la rencontre de Strasbourg : c’est, en 842, dans cette altérité mutuellement reconnue que s’instituèrent les deux nations, la future Allemagne à l’est, la future France à l’ouest et s’il faut trouver une illustration de la logique politique particulière qu’est la nation, fort moderne par rapport aux traditionnels Empires, c’est bien à Strasbourg qu’il faut se reporter - Strasbourg prolongeant Tolbiac où Clovis avait mis fin une fois pour toutes aux invasions germaniques, fixant là une frontière qui cahin-caha a traversé les siècles. Et l’on ne peut manquer de faire observer que Clovis est bien en cela l’héritier de ces Francs de « Gaule-Belgique » dont parlait César qui, à l’exact inverse des autres tribus germaniques, a très tôt accepté de jouer pour Rome le jeu de gardes-frontières, défenseurs du limes septentrional, sur cette ligne qui grosso modo va de Calais jusqu’au Rhin aux alentours de Cologne, en passant par Bruxelles...
Ce n’est point par hasard que nous “remontons” ainsi aux premiers âges, du moins aux premiers âges repérables de la nation, aux Mérovingiens, aux Carolingiens et finalement à cette politique du “pré carré” qui fut toujours celle de leurs successeurs capétiens : car l’on peut au fil des âges, des dynasties et des Républiques (faisons abstraction de l’erreur que fut l’Empire de Napoleone Buonaparte) repérer une très remarquable constance dans les frontières françaises dessinées par cet hexagone que forme au nord le limes franc, à l’est le Rhin, puis les chaînes du Jura et des Alpes, au sud la Méditerranée et les Pyrénées, à l’ouest les côtes d’Atlantique et de Manche. Cette fixité est remarquable (au point que, à sa mort en 1478, Louis XI laissait des frontières qui, à peu de chose près, sont celles de la France d’aujourd’hui). Preuve a contrario, le magnifique réflexe qu’eut Louis IX quand il refusa une terre d’oultre-Rhin que lui donnait l’Empereur d’Allemagne pour le remercier d’un arbitrage rendu en sa faveur contre le Pape. Ces terres n’étaient point françaises, opina sagement Saint Louis en refusant l’offre. Et l’on vit de même Louis XIV abandonner Casals et Pignerol, terres qui n’étaient point françaises. On vit aussi de Gaulle, dernier Capétien, au nom de cette même logique que bien des prétendus Capétiens ne comprirent pas, “abandonner” l’Algérie… C’est là une politique toute française, une politique nationale du nec plus ultra, “rien plus oultre” qui s’opposera notamment à la devise de Charles Quint, celle de tous les Empires : « Plus Oultre ». La frontière est sans doute la pierre angulaire de la pensée nationale.

Ontologie des limites

Il est à peine besoin de dire les développements qu’il se pourrait tirer de ces prémices : si ce qui passe aujourd’hui pour l’Europe ne trouve aucune fixité, par là aucun contenu tant soit peu susceptible d’emporter l’adhésion, si elle ne trouve aucune identité ni personnalité politique tant soit peu repérable, n’est-ce pas justement que ses promoteurs, incapables de penser la frontière et qui sont même des adversaires de toute frontière, n’ont jamais pu lui donner de limites précises. La faillite du projet dit “européen” est bien inscrite dans ce transfrontiérisme qui, d’élargissement en élargissement, l’emporte et l’embourbe jusqu’en Turquie et bientôt le Caucase - la Georgie en attendant l’Azerbadjian étant déjà membre du Conseil de l’Europe… De même, de nombreux développements seraient à faire sur les fausses frontières que l’on tente de recréer dans le cadre flageolant de “l’Europe des Régions”. Régions, provinces ? Ces lignes sont écrites à Mirebeau, aujourd’hui Mirebeau-en-Poitou qui pendant plusieurs siècles ne fut guère une cité poitevine mais angevine, placée sous la suzeraineté du Duc d’Anjou. Non loin d’ici la Vendée fut longtemps dénommée “Bas-Poitou” alors qu’elle se trouve aujourd’hui incorporée à la vague, très vague, région des Pays-de-Loire. De même habitai-je auparavant dans la non moins vague région “Centre”, région juxtaposant maladroitement des bouts de provinces, provinces dont les frontières étaient elles-mêmes fort approximatives puisque la demeure que j’ai possédée dans le village de Jouet-sur-l’Aubois, aujourd’hui réputé être dans le Berry, fut pendant des siècles placé sous la suzeraineté du Duc de Nevers et qu’il se trouva dans l’intervalle sous celle du Comté de Sancoins dans le Bourbonnais. En France il n’y a pas de frontières, il n’y a que des confins. Parce qu’elles n’ont nulle fixité, il n’y a pas plus de frontières intérieures à la France qu’il y a de frontières extérieures à l’Europe.
Sont-elles naturelles, sont-elles culturelles ? Vieille mais fausse question, tant il est vrai que ces catégories ne s’opposent pas autant qu’elles s’allient, que nos frontières sont et naturelles et culturelles, comme on pourrait le dire, justement, du “jardin à la française”. Inscrites dans notre long travail d’archéologie de la France (recherche de ses fondements), elles apparaissent, à cette confluence de la Nature et de la volonté des hommes, pour intégralement politiques “françaises”, ainsi dans le plein sens du terme… Ainsi n’y a-t-il de frontières, donc de limites, donc de sagesse, qu’aux nations, conditions de tout ordre du monde, cet ordre infiniment perdu, parce qu’il a oublié le sens des limites et qu’il a nié ce qui les fait telles et ce qui, ce faisant, nous fait tels que nous sommes, le Temps.
 
 
Paul-Marie Couteaux
 
 
 
 
 

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N°18 - Territoires, frontières, autorité

Par E. Marsala
 
On a beaucoup glosé sur la notion d’utopie, et sur sa dénomination : u-topos, le non lieu, le lieu qu’il n’est pas. Pourtant, l’Utopie telle que la conçoit son inventeur, Thomas More, si elle n’existe point, se trouve bien quelque part. Elle s’inscrit même dans l’espace avec une force, une intensité, une netteté inhabituelles en ce début du xvie siècle. Ainsi, le premier geste d’Utopus, son fondateur mythique, fut-il d’établir des frontières infranchissables avec le monde extérieur en faisant creuser l’isthme qui rattachait la République parfaite au reste du monde. Indice supplémentaire, les premières éditions de l’Utopie comportent toutes, en frontispice, une carte de cet État imaginaire, dont le plus grand géographe de la Renaissance, Ortélius, dressera lui-même la carte vers 1590. Même lorsqu’il n’existe pas, un État ne se conçoit qu’inscrit fermement dans l’espace, défini par son territoire, à l’intérieur de frontières qui délimitent l’ordre juridique et politique qu’il domine.
Cette relation n’est d’ailleurs pas unilatérale. Ainsi, la définition que les dictionnaires usuels proposent pour le mot « territoire », est celle d’une « étendue de pays sur laquelle s’exerce une autorité ». Le territoire est donc institué par l’autorité qui s’y exerce, et à l’inverse, c’est parce qu’elle porte sur un territoire (qu’elle définit en tant que tel), et parce qu’elle s’y exerce d’une certaine manière (de façon exclusive, dominante et incontestée) que  l’autorité acquiert un caractère politique. L’essence du politique, affirmait Schmitt, se ramène en dernière analyse à la distinction ami/ennemi : une distinction à laquelle le territoire permet de donner une consistance, en la faisant coïncider avec l’opposition intérieur/extérieur. L’ami, c’est celui qui est ici, dans le territoire, à l’intérieur des frontières; l’ennemi potentiel, c’est celui qui est dehors, à l’extérieur, sur le territoire d’une Cité dont il dépend.
Cette approche théorique correspond très exactement à l’histoire de la genèse de l’État en France. Entre la fin du xve et le milieu du xvie siècle, la diffusion d’un mot « État » dans le discours officiel, la construction de la notion de souveraineté, l’affirmation de l’idée d’« étranger au Royaume » (et non plus, d’étranger à la seigneurie) sont contemporaines de l’établissement, par l’humaniste Oronce Fine, de la première carte de France, sur ordre de François 1er. On achève alors de passer du « proto-État » médiéval, qui n’avait qu’une emprise imparfaite et imprécise sur un territoire qui n’était qu’indirectement le sien, à l’État moderne, qui appréhende ses sujets sur une base territoriale, et non plus (principalement) personnelle.
En même temps que l’espace, enclôt désormais dans des frontières, le politique subit ainsi une mutation fondamentale. Depuis cette époque, son existence n’est plus dissociable de la maîtrise d’un territoire déterminé, au point de se confondre avec lui - ainsi, lorsqu’en parlant de l’État, on le désigne du nom du territoire, du pays qu’il régit…
Le problème inédit auquel on se trouve confronté depuis quelques années est à la fois celui d’une disparition des frontières, et d’un mitage du territoire, deux phénomènes convergents qui laissent craindre un étiolement du politique.
L’expression « mitage » désigne l’apparition de « trous » dans une zone quelconque : et en l’espèce, dans le territoire, en tant que celui-ci se trouve soumis à l’autorité publique, et où il délimite l’obéissance effective à ses règles. Ce mitage est parfois relatif (on pense ainsi à ces villages peuplés majoritairement d’habitants n’ayant pas la nationalité française, ou ces bandes côtières appartenant en continu à des étrangers) ; mais il s’avère parfois beaucoup plus profond : des « zones de non droit », où se développe en toute illégalité une économie souterraine florissante aux banlieues explosives qui ceinturent les grands centres urbains, c’est un nombre croissant (on donne le chiffre de 752) de lieux qui semblent échapper, de façon temporaire ou permanente, à l’autorité de l’État. Des lieux dont on ne sait plus quoi faire, hésitant entre une répression sporadique et leur abandon à des instances communautaires ou associatives jugées plus aptes à se saisir des problèmes locaux et à y faire régner un ordre public minimum. Par ailleurs, ce territoire gruyère voit s’effacer ses frontières extérieures, dans le cadre de l’union européenne d’abord, et au-delà, dans celui de la mondialisation, celle des échanges, des informations, du travail ou des voyages.
Le territoire du politique tel que nous le connaissions depuis la Renaissance était à la fois homogène à l’intérieur, et clairement distinct de l’extérieur. Le territoire de la postmodernité tend au contraire à n’être plus ni l’un, ni l’autre. Il est de plus en plus difficile à délimiter, à concevoir, et avec lui, l’autorité politique dont il est le support nécessaire.
Celle-ci, qui implique l’usage de la contrainte, ne peut s’exercer de façon satisfaisante, à la fois efficace et mesurée, que sur des personnes suffisamment fixées dans un lieu déterminé - d’où, la criminalisation ancienne du vagabondage, et la méfiance traditionnelle à l’égard des nomades. Elle devient beaucoup plus aléatoire lorsque l’ancrage territorial s’affaiblit, et que le territoire lui-même perd son homogénéité. Et l’on retrouve ici, vu sous un angle particulier, l’une des grandes mutations de notre temps : le dépérissement du politique, qui tient à la fois à son moindre pouvoir, à sa moindre légitimité, et au sentiment d’éloignement, sinon d’aliénation qu’il suscite chez les citoyens. Le sentiment que le pouvoir devient étranger en même temps que l’on devient étranger au pouvoir, le sentiment qu’on ne le connaît plus, qu’il ne nous comprend plus, qu’il ne parle plus notre langue. Le pouvoir s’efface avec la délimitation du territoire, lequel tend ainsi à perdre son statut, à n’être plus qu’un espace quelconque, ouvert à tous les vents, et non plus ce sur quoi se fondait l’identité des personnes, ce pays dont la sauvegarde justifiait l’obéissance des sujets.
Ayant commencé avec l’Utopie de Thomas More, on est tenté de conclure avec celles de ses disciples, qui imaginaient, pour le meilleur ou pour le pire, l’apparition d’un pouvoir mondial s’exerçant de façon unifiée sur l’ensemble de la planète. Or, c’est la solution inverse qui paraît se profiler, avec l’émergence de pouvoirs multiples, innombrables, informes et dépourvus d’ancrage territorial. Celle de pouvoirs « anonymes et vagabonds », de pouvoirs essentiellement non politiques, indifférents au « bien commun » - puisqu’il n’y a de communauté que sur un territoire, et qu’en outre, ce pouvoir n’aurait rien de commun avec elle. Car du territoire ne dépend pas seulement l’existence d’une autorité politique : celui-ci est également l’une des conditions de sa justice et de sa légitimité. Echappant à toute sanction, étranger à toute morale, libre de toute tradition, récusant toute limite, un pouvoir qui se trouve partout et qui n’est nulle part serait forcément despotique.
 
 
E. Marsala
 
 
 

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N°18 - Mort d'un aristocrate

Par Xavier Lucciano
 
Les lecteurs de Vladimir Volkoff qui guettaient avec gourmandise la parution de chacun de ses romans vont devoir se contenter des parutions posthumes (en particulier un nouveau roman, Le Tortionnaire, que les éditions du Rocher annoncent pour l’année 2006). Le grand écrivain les a quittés, abandonnant à 72 ans ce monde qui décidément lui devenait bien étranger. Il en était l’observateur amusé, ayant choisi de mettre son talent et sa sagacité au service de la critique d’un siècle n’ayant plus rien de commun avec son idéal d’aristocrate orthodoxe. Il nous laisse un message et une œuvre.
 
Le réactionnaire
 
Son parcours politique est un modèle de discernement. Anticommuniste (le communisme, « une épidémie mentale », « le mensonge par excellence ») d’autant plus virulent qu’il souffrait de voir sa patrie russe martyrisée par les barbares, il avait très tôt dénoncé la folie de l’utopie marxiste. « Je suis attaché à la monarchie, je suis antisoviétique et je m’en flatte », fanfaronnait-il à une époque où l’on se retrouvait au pilori pour moins que cela. À défaut du pilori, sa liberté de pensée lui vaudra de solides inimitiés. Un esprit polémique pourrait même y voir un début d’explication à son échec au seuil de l’Académie française…
Pourtant, gardons nous de réduire la pensée de Volkoff à une nostalgie de russe blanc rêvant à son samovar perdu et pleurant sur le martyr de la Sainte Russie. L’homme était un fin politique, auteur de professions de foi (Pourquoi je suis moyennement démocrate, suivi d’un Pourquoi je serais plutôt aristocrate, Éditions du Rocher) et d’un Manuel du politiquement correct (Éditions du Rocher) qui ont leur place dans la bibliothèque de l’honnête homme. Son idéal politique, qui à l’instar d’un Jacques Perret le conduisait à préférer le Trône et l’Autel, l’avait très rapidement conduit à se passionner pour ce qu’il avait identifié comme un trait caractéristique des sociétés démocratiques : l’instrumentalisation de l’information comme mode de gouvernement des masses. Fasciné par cet art de nos gouvernants dans le maniement de l’opinion publique, il avait consacré plusieurs ouvrages au phénomène de la désinformation, dont une terrifiante Petite Histoire de la désinformation (Éditions du Rocher).
 
Le romancier
 
Pourtant c’est le romancier Volkoff et pas le moraliste qui passera à la postérité. Cette belle plume classique nous a offert au cours des quarante dernières années de grands romans ayant pour toile de fond des décors toujours recommencés : sa chère Russie, mise en scène à travers les aventures de faux tsars, de vrais popes ou d’inquiétants agents soviétiques, son orthodoxie constitutive, son royalisme, sa connaissance intime des services secrets, fruit d’une carrière d’officier du renseignement, dans une autre vie que celle d’écrivain (le thème de l’espion s’est décliné chez lui sur le registre de la bande dessinée : qui ignore que l’honorable Vladimir Volkoff perçait sous le pseudonyme de « Lieutenant X », auteur de la série Langelot aux Éditions du triomphe ?).
De ses premiers succès (Le retournement puis Le Montage, Grand Prix de l’Académie française) aux plus récents (L’enlèvement, Les orphelins du tsar) en passant par Le Professeur d’histoire et sans oublier ses fresques historiques inspirées de la Russie tsariste (Les Hommes du tsar (Le Rocher)), on retrouve le même sens aigu du récit, la même originalité dans la conception d’intrigues subtiles et surtout le même talent de romancier, habile à tenir le lecteur en haleine. Pour la littérature française dont cet émigré (plutôt bien intégré…) portait haut les couleurs, cette disparition est une perte sèche.
 
 
Xavier Lucciano
 
 
 

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N°18 - Morand roman

Par Arnaud Olivier

Comme tous les grands événements, la parution en « Pléiade » des œuvres romanesques de Paul Morand soulève plus de problèmes qu’elle n’en résout. En l’espèce, la perplexité du lecteur est bien excusable : ce fort volume ressemble assez exactement à l’époque hétéroclite et agitée qui fut celle de Morand. Lorsque l’on trouve rassemblés côte à côte - et identiquement traités - L’homme pressé, Le flagellant de Séville, Lewis et Irène, on a le sentiment d’assister à l’un de ces somptueux bals vénitiens des années cinquante, auxquels des milliardaires mexicains se faisaient une règle d’inviter pêle-mêle des princes déchus, des ambassadeurs, des playboys et des surréalistes. À l’image de ces fêtes illustres, les œuvres romanesques de Morand donnent une impression de luxe cosmopolite et de désordre, que vient seule sauver une élégance un peu canaille qui mérite toutes les indulgences.

Séducteur et sincère

Dans ces romans comme dans la vraie vie, on rencontre en abondance des escrocs, des femmes du monde et de jeunes diplomates au charme fou. Toutefois, rien n’est fixé d’avance et le héros peut tout aussi bien être banquier, antiquaire ou inspecteur des Finances : il faut bien un peu de variété. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, cet étonnant mélange n’est pas imputable au snobisme de l’auteur, mais à son excès de sincérité : Morand a simplement décrit le monde qui était le sien. Car, pour compliquer les choses, cet homme semble avoir non seulement tout vu, mais voulu tout mettre dans ses livres. Le volume de la « Pléiade » nous le rappelle : diplomate, amateur d’art, ami de Marcel Proust, séducteur d’innombrables femmes, époux d’une princesse roumaine follement riche et antisémite, poète et prosateur, devenu après la guerre un moraliste amer et contempteur de son temps, Paul Morand a vécu assez pour alimenter en anecdotes piquantes et en situations romanesques plusieurs générations de nos auteurs dépressifs.
En découvrant ce recueil, le lecteur d’aujourd’hui, muré dans notre triste époque, ne pourra donc que se sentir insulté par tant d’élégance, de bonheur et de facilité. Il faut dire que la comparaison de ce temps lointain avec le nôtre paraît bien cruelle : n’oublions pas que notre Morand, c’est Jean d’Ormesson. Même goût des femmes et des mondanités, même facilité de plume, même honte un peu surjouée de se voir un peu trop favorisé par l’existence, et jusqu’au Figaro, dont Morand s’occupe à partir de 1933 : les deux hommes se ressemblent comme l’original et la copie. Cette similitude s’étend même à leur carrière académique, puisque Morand réussit finalement à entrer sous la Coupole en 1968. Le général de Gaulle, qui avait la rancune tenace et savait le prix de la littérature, avait pendant dix ans opposé son veto à la candidature de l’écrivain et, après son élection, dispensa de la traditionnelle visite à l’Élysée cet autre octogénaire revenu de tout.
Une vexation aussi mesquine aurait certainement accablé le Morand d’avant guerre, ignorant des rigueurs de la vie ; il est peu probable qu’elle ait affecté un homme qui se savait alors rejeté par tout le monde après avoir été fêté par l’Europe entière. Le sort des parias peut avoir du bon. Exilé en Suisse et près du Champ-de-Mars (cette autre Suisse au cœur de Paris), Morand eut enfin la possibilité de se consacrer entièrement à ce qu’il savait le mieux faire : écrire. C’est la raison pour laquelle la quasi totalité des romans réunis par la « Pléiade » datent de cette période : enfin débarrassé de ses contraintes mondaines et partiellement guéri de la soif aiguë de publicité qui l’animait dans sa jeunesse, cet homme que l’on croyait voué de manière exclusive au genre de la nouvelle, se révéla dans sa maturité un véritable auteur de romans. Il faut apparemment en conclure que les romanciers sont des gens qui ont des loisirs.

Mystère Morand

À la fin de la Guerre, Morand avait cinquante-sept ans et l’habitude de ne jamais renoncer à ses fantaisies. Son attrait nouveau pour le roman n’eut donc rien d’une conversion : ce fut bien plutôt un approfondissement de son talent. Sans rien perdre du fa presto qui avait fait sa gloire, il prit le temps de donner à ses nouvelles l’ampleur qui leur faisait auparavant défaut. C’est pourquoi la distinction - certes utile - entre nouvelles et romans opérée par les éditeurs paraît quelque peu artificielle. On peut ainsi se demander pourquoi Lewis et Irène, ravissant tableautin daté de 1924, obtient de figurer parmi les romans de l’auteur, tandis que Hécate et ses chiens se trouve rangé dans le volume de nouvelles déjà publié par la « Pléiade ». Il semble bien qu’il soit aussi difficile pour les érudits d’imposer à l’œuvre de Morand les classifications en usage que, pour les profanes, de porter sur lui un jugement rationnel. Car il faut bien l’avouer : pour nous qui apprécions, sans arrière pensée, l’élégance du style et le pittoresque dans l’intrigue, il est difficile de lire Morand sans l’aimer, mais il est presque impossible de comprendre pourquoi nous l’aimons.
D’abord, Paul Morand est-il un véritable romancier ? Marcel Proust en personne pourrait nous donner un commencement de réponse. Dans la préface qu’il a écrite pour Tendres stocks, Proust fait voir que Morand était trop plein de lui-même, trop pressé de vivre et d’étaler son talent pour le devenir. Pour y parvenir, il faut, au contraire, renoncer à se faire voir, à exister pour soi ; il faut que « l’intelligence se soit incorporée à la matière ». Avec la brutalité qui caractérise les grands hommes à l’approche de la mort (c’était en 1921), Proust reproche donc au jeune Morand d’avoir quelquefois « des images autres que des images inévitables », c’est-à-dire de parler des choses plutôt que de les laisser parler. Se faire l’interprète du monde, ce serait tout l’art du roman. C’est pourquoi, Stendhal, malgré ses descriptions squelettiques (de la Sanseverina, on sait seulement qu’elle est une « femme charmante » ou « admirable »), parvient malgré tout à faire vivre le monde qu’il décrit : il n’y prend pas trop de place. C’est aussi pourquoi Morand ne devint romancier que sur le tard : il lui fallut d’abord apprendre à considérer ses personnages plus que soi.
Même à cette époque, cependant, l’habitude du bonheur était prise : Morand ne fut jamais Stendhal, ce raté de génie qui ne savait se désennuyer que dans ses propres livres. Il eut donc recours à des subterfuges : il puisa dans son expérience. C’est en transcrivant ses souvenirs que Morand atteint son plus haut degré d’intensité romanesque. Incapable, par égoïsme, d’élaborer la matière littéraire de ses voyages, de ses lectures, de ses amitiés, il eut le génie de la jeter presque sans changement sur le papier. Ces romans, déjà tout faits, sont les meilleurs qu’il ait produits : à bien des égards, sa vie de Fouquet, Le Soleil offusqué, reste son chef-d’œuvre. Bizarrement, cette analyse vaut aussi pour L’homme pressé, écrit en 1941 et que l’on cite en général comme exemple d’une construction romanesque particulièrement aboutie. Or, il se trouve que le héros de ce livre, Pierre Niox, un marchand d’art impatient de vivre et de mourir, est le portrait d’un personnage bien réel, le grand antiquaire Nicolas Landau, qui légua au Louvre une magnifique collection d’instruments scientifiques et dont, aujourd’hui encore à Drouot, on répète pieusement les aphorismes.
On ne saurait toutefois reprocher à Morand de ne pas être un véritable romancier, s’il se révélait un grand écrivain. Mais l’est-il vraiment ? À première vue, il semblerait impossible voire criminel de prétendre le contraire : rarement un prosateur français aura eu de tels bonheurs d’expression. Pourtant, il se trouve des critiques pour faire observer que tous ces mots sublimes, ces descriptions délicieusement imprévisibles ont mal vieilli. On aimerait croire que ce ne sont là que témoignages de jalousie ou d’inculture. Il faut néanmoins prêter l’oreille, car c’est Julien Gracq, lui-même embaumé tout vivant dans la « Pléiade », qui parle ainsi. Évoquant ses lectures de jeunesse dans les Carnets du grand chemin, il juge Morand avec sévérité : celui-ci aurait abusé de l’air du temps, de ces notations faites comme en passant et qui signalent au lecteur la supériorité, l’élégance et la richesse de l’écrivain qui s’abaisse à leur parler. En 1924, cette coquetterie consistait à faire lire Freud au héros de Lewis et Irène pendant un voyage en avion ou encore à parler du « parfum à deux temps » des fleurs de jasmin. Innocentes faiblesses en regard des merveilles de poésie que l’on trouve chez Morand, jugent ses admirateurs ; et l’on se demande quel obscur grief peut susciter une telle haine chez Julien Gracq, toujours si froid et si guindé. C’est que l’auteur du Rivage des Syrtes, avant de se vouer avec un désintéressement presque mystique à la littérature, s’était laissé prendre aux charmes de la vie élégante et facile que décrit Morand. L’aveu qu’il fait à ce propos atteste le pouvoir de séduction que de tels livres peuvent exercer : découvrant à quinze ans Lewis et Irène, Gracq avait décidé de faire HEC. Il paraît inutile de se demander après cela si Morand fut ou non un grand écrivain : on ne peut refuser son admiration à un homme qui a presque convaincu Julien Gracq de devenir banquier.

Adieu aux cons

La rancune tenace que le vieil auteur conserva envers le corrupteur de sa jeunesse s’explique aussi par des raisons politiques : c’est la contrepartie d’une fascination, fort commune chez les marxistes de la grande époque, pour le capitaliste heureux, pour le riche sans mauvaise conscience, en un mot : pour l’ennemi de classe n°1. Morand sut en effet incarner à la perfection ce personnage. Pour autant, est-il de droite ? C’est en tout cas la réputation qu’on lui fait aujourd’hui. Elle repose néanmoins sur des bases fragiles : c’est avant tout l’opinion des gens de gauche qui permit à Morand d’entrer au Panthéon des réactionnaires. Son principal titre semble bien mince : il s’agit avant tout de l’antisémitisme qui s’exprime dans France la doulce. Ce roman, ouvrage de circonstance d’ailleurs raté, vaut aujourd’hui à son auteur une réputation assez effroyable pour lui assurer, en tout état de cause, de passer à la postérité.
Dans les romans écrits après la Guerre, Morand prit par contre un malin plaisir à la mériter. Les revers de l’Histoire avaient alors jeté dans l’exil intérieur une partie non négligeable de ses lecteurs habituels ; Morand sut en tirer admirablement parti pour écrire Le flagellant de Séville, qui met en scène le destin d’un jeune espagnol venant en aide, par enthousiasme révolutionnaire, aux armées napoléoniennes. Cette ingénieuse mise en scène de la Collaboration en costume d’époque acheva de le faire haïr de ses contemporains qui, déjà, ne le comprenaient plus. La réputation de légèreté qui collait au personnage empêcha en effet l’opinion du temps, toute barbouillée d’existentialisme, de comprendre qu’avec ce roman, Morand commençait vraiment à faire de la politique. Le flagellant de Séville lui valut néanmoins un redoublement d’estime de la part des jeunes Hussards. Voyant déjà en lui un parangon de style et d’élégance, ils voulurent s’en faire un maître. Mais, contrairement à Chardonne qui entretint une correspondance nourrie avec Nimier, il ne semble pas que Morand se soit attaché des disciples parmi les Hussards : c’est en se désintéressant d’eux qu’il se montra véritablement leur modèle. De même, c’est en conservant son mystère qu’il s’offre aujourd’hui à nous.


Arnaud Olivier



+ Paul Morand, Romans, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, vol. n°514, 2005, 62,50 n.
Le volume contient : Lewis et Irène, Bouddha vivant, Champions du monde, France-la-doulce, L’Homme pressé, Montociel, Rajah aux grandes Indes, Le Flagellant de Séville, Tais-toi.
À lire aussi : Paul Morand, Entretiens, La Table ronde, Petite Vermillon, 2001.


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N°18 - L'empire de la mélancolie

Par Philippe Mesnard
 
Puissance de la ruine, amer plaisir de la lucidité, renoncement fataliste à l’avenir, déjà pollué par les rêves inaboutis des totalitarismes triomphants, des utopies mortifères : la Mélancolie est-elle en soi une dénonciation du présent ? Ou peut-on se borner à la goûter comme un plaisir aigu et dangereux ? La mélancolie apparaît comme un goût, un sentiment, un symptôme, une inclination idéologique,  religion. Son empire menace.
 
Le Grand Palais a manqué accueillir une ville chinoise complète pour la Nuit blanche 2005. Tout était prêt, mais au dernier moment le ministère de la Culture et la Ville de Paris se sont fâchés. Adieu la lente déambulation dans les faubourgs reconstitués de Pékin, dans la vapeur et la fumée des étals des “marchands de bouche”. Depuis, le Palais a accueilli une soirée du Téléthon, avec des vedettes (un jongleur crachait puis rattrapait puis recrachait des balles de ping-pong, jusqu’à quatre à la fois. Il jongla aussi avec des assiettes, mais avec les mains) et une fête foraine complète, avec des manèges électriques et de la guimauve. Ce lieu revivait, quoi.
Juste à côté, en contrepoint, Mélancolie - génie et folie en Occident rencontrait un extraordinaire succès public et une faveur critique tout aussi extraordinaire dans l’abondance des articles, les éloges presque excessifs ou les condamnations sans appel. Jean Clair, qui dirige pourtant le musée Picasso, fut même assimilé aux nouveaux réactionnaires tant son projet parut (en partie en raison de son succès) crépusculaire, maussade, inquiet, lourd, enfin, de sous-entendus forcément malsains sur la modernité triomphante, le culte du progrès, le festivisme obligatoire (surtout à Paris). Il s’agissait en effet de parler intelligemment d’un thème plutôt que de célébrer sans frein un Artiste. L’intelligence est toujours suspecte en ces temps radieux de pensée unique. Mais ce n’est pas ce débat qui nous intéresse, et la matière est trop riche pour n’en avoir qu’une approche idéologique.
 
Un thème pour notre temps
 
Ce thème de la mélancolie traverse les âges, au moins dans notre culture occidentale, et c’est proprement cette universalité qui a suscité l’exposition, sous l’angle de l’histoire des “idées” : qu’un tel sentiment, accentué jusqu’à la dépression et exaspéré jusqu’à la folie, unisse les premiers Grecs et les derniers Européens (Ajax et Chirac, en gros), plus sûrement que le souci du Bien commun ou l’immortalité de l’âme, voilà qui est fascinant.
Que le xxe siècle nous ait donné quelques raisons d’être pessimistes quant à l’avenir, la chose est claire. Il nous aura sûrement donné le goût d’aller chercher plus loin dans le temps, au delà des messianiques xviiie siècles européens (l’exposition se veut internationale), des raisons de vivre et d’espérer - ou des raisons d’être dégoûtés. Nous sommes passés de Saturne à Uranus, notre tristesse ne peut plus être domptée, elle nous a fait verser dans la folie. Entraînés par des énergies qu’on n’a plus la force de dompter mais auxquelles au contraire on s’abandonne sans frein. L’âme mélancolique se contemple elle-même, et le monde tel que sa sombre fantaisie l’a transformé ; c’est sa mort qu’elle aperçoit partout, dans un monde qui va vivre et où elle n’a pas sa place. Immortalité insupportable ou mort trop assurée, tout n’est que douleur, contrainte, fuite impossible.
 
Malades ?
 
Cette exposition est d’abord et avant tout un art de la référence, un art intellectuel : rien ne peut s’apprécier sans la référence à Durer (ex. : Melancolia 1514-2003, de Claudio Parmiggiani), et chaque artiste entend très clairement se situer dans une lignée, comme chaque exégète ne veut voir qu’une continuité, faite de transformations, de modulations, certes, mais jamais de ruptures. A fortiori, les descriptions cliniques de la mélancolie sous ses différents noms ne s’apprécie que dans leur évolution.
Tout est réévalué en fonction de ce thème, et son domaine ne cesse de s’étendre au gré de l’analyse et du culte que lui rendent ses exégètes, ses esthètes, ses confidents, ceux qui la goûtent. Le thème contamine, envahit. Depuis le chagrin, la déploration, la fureur, l’accablement et la méditation grecs, en passant par la morosité, la morne contemplation, le portrait désabusé (comme signe de la sagesse ou de l’intelligence) de l’âge moderne ou classique, jusqu’aux visions cauchemardesques des xixe et xxe siècles, le chemin est long. Chemin aussi entre le malade et l’artiste, entre l’esprit perdu et l’âme troublée.
Mais personne ne confond Génie et Folie, on les y juxtapose, on essaye de trouver le point de contact. Le dialogue est fécond (et la confusion ne serait pas un travers contemporain). Humeur sombre dont se délecte l’homme sensible, prélude à sa création ou à son divertissement, aussi bien que maladie de l’âme, acédie anesthésiante du moine, psychose maniaco-dépressive du contemporain, la mélancolie est un “champ”.
Les deux contributions les plus justes me paraissent, à cet égard, celles d’Hersant (qui a fait paraître dans la collection Bouquins un recueil dédié à la mélancolie) et de Fumaroli, l’un pour le Moyen-Âge et la Renaissance, l’autre pour la France classique : l’équilibre entre folie, élan créatif, morbidité, etc., y est merveilleusement décrit, et tous les “moyens” de ces deux “extrêmes”, que sont Génie et Folie sont parcourus.
Cela dit, tout l’intérêt de l’exercice de l’exposition thématique vient bien sûr de la richesse des champs traversés, et l’apport clinique est indéniable. Il faudrait tout citer, tant la description médicale (qu’il s’agisse de la très fine psychologie médiévale ou de l’approche scientifique et descriptive du xixe) est éclairante : le délire des négations, « cette étrange hypocondrie qui conduit le sujet à nier son nom, ses parents, son âge, ses organes, jusqu’à nier son existence propre, et jusqu’au monde extérieur dans son ensemble » (Jean Clair parlant du délire de Cotard). Ainsi dépourvu de toute substance, le malade se croit immortel. Ce délire « d’immortalité mélancolique » est évidemment une profonde horreur, une douleur atroce.
Il est symptomatique que de l’artiste saturnien on dérive peu à peu jusqu’au malade ayant donné une expression artistique à son mal-être, que le territoire de la mélancolie cultivée, culturelle, s’augmente de toutes les monographies psychiatriques, et qu’on finisse, à l’orée du xxie siècle, par confondre dans une même fascination Dürer et Nebreda (terribles, terrifiants, fascinants autoportraits mutilés et sanglants) : notre monde tout entier s’écroule (dans la sensation exténuante d’une chute sans fin vers une “société” toujours plus amorale : « de l’enfer il ne sort / que l’éternelle soif d’une impossible mort »), et les élégants symptômes d’un sentiment qu’on cultive pour mieux le domestiquer, le brider, l’annuler, font place aux affirmations sans fards d’une déréliction, d’un abandon, d’une acédie irrémédiable (Yves Bonnefoy). Glissement déjà médiéval entre le péché et la maladie, entre l’acédie et la mélancolie, entre le morose et le triste, entre l’humeur noire et le corrompu.
Parcourir physiquement l’exposition a un sens que la lecture du catalogue ne peut qu’imparfaitement rendre, se confronter physiquement aux œuvres a une portée que leur reproduction ne peut qu’imparfaitement recréer. Il nous faut nous aussi traverser la mélancolie.
 
« Jusqu’au sombre plaisir d’un cœur mélancolique » (2)
 
Parcourir l’exposition et lire son catalogue sont deux expériences complémentaires. Au bout du compte, on en ressort bizarrement réconforté. D’abord par l’intelligence du projet, tout à la fois « enquête iconographique, exposition thématique, histoire des idées » (Jean Clair), qui restaure la culture dans sa dimension encyclopédique - et donc de partage, qui restaure l’intelligence dans sa dimension d’analyse - et donc de dialogue, et qui restaure le discours sur les mœurs comme exercice intellectuel, ce qui est quand même la meilleure façon de ne pas laisser chacun croire qu’il est seul au monde.
Ensuite parce qu’il doit en ressortir clairement, pour la plupart, que nous ne sommes pas fous, et que notre vague à l’âme a des précédents tout en restant heureusement contenu dans des expressions normales, et partagées. Des formules heureuses comme « perversion de la volonté qui veut l’objet mais non la voie qui y conduit, et qui tout à la fois désire et barre la route à son désir » (G. Agamben cité par Y. Hersant), ou encore « même dégoût, chez le mélancolique et l’acédieux, d’une vie que déjà la mort saisit ; même sentiment d’écroulement, d’écoulement et d’abandon, tandis que le moi se vide et (comme le dira la psychanalyse) s’identifie à un objet perdu ; même délirante prolixité, ou même réclusion dans le silence », abondent au fil des textes.
Enfin parce qu’il se dégage un plaisir ironique à se dire que ce vaste commentaire peut être interprété comme une logomachie folle, symptôme même de la mélancolie médiévale (« evagatio mentis, fuite de l’âme en avant, course inquiète de rêverie en rêverie qui se traduit par la verbositas, verbiage proliférant vainement sur lui-même, par la curiositas, soif insatiable de voir pour voir qui se perd en possibilités toujours renouvelées… » G. Agamben cité par Y. Hersant).
 
Exténués, lucides, désabusés ?
 
Peut-être ne faut-il pas, comme les Modernes, laisser le médical dévorer le psychologique et ne parler de notre mélancolique attitude, à l’heure où tout sombre, que comme d’une défaite ou d’un renoncement, de l’expression d’une sensibilité maladive, mais au contraire y voir « ce qui se passe de plus délicat dans la vie spirituelle » : après tout, il n’est pas si évident de vouloir à la fois appartenir au Royaume qui n’est pas de ce monde et faire renaître le Royaume d’ici-bas. Sommes-nous si paresseux ? (paresse, pigritia, autre attribut mélancolique) Ou sommes-nous pensifs devant le labeur à entreprendre et surtout sa légitimité à cette échelle ? Le besoin de l’infini sans les moyens pour y parvenir, peut-être même la nostalgie d’un infini entr’aperçu mais désormais inatteignable ou au prix d’un effort qu’une nature épuisée ne peut entreprendre, qu’elle conçoit comme définitivement étrangère à sa nature. Comment ne pas être mélancolique ? « Pour nous, elle n’est ni un péché, ni une maladie des hypocondres ; elle est un état d’esprit que nous a imposé le destin. » (A. Huxley).
Il y a une réponse classique. Celui qui médite sur les fins dernières en contemplant des vanités y voit sa propre mort, assurément, mais y tire la force de vivre pour autre chose que lui-même, la vanité « l’invitant à méditer tristement mais avec calme le côté nocturne et fugace de la chair et de la vie terrestre » (Marc Fumaroli). Mettre un peu de distance (ou une distance telle) entre soi et le malheur plutôt que de céder à la tentation de s’y abîmer.


Philippe Mesnard

 
 
+ Mélancolie. Génie et folie en Occident.
Galeries nationales du Grand Palais, 13 octobre - 16 janvier 2006.
Le catalogue, abondant, s’attache moins à montrer chaque œuvre exposé qu’à donner les éclairages les plus complets et les plus divers sur la Mélancolie à travers les âges. C’est une somme indispensable.
(1). Mon amour végétal croîtrait / Plus vaste et lent que les empires
A. Marvell, To his coy mistress. A sa maîtresse prude.
(2). J’aime le jeu, l’amour, les livres, la musique, / La ville et la campagne, enfin tout ; il n’est rien / Qui ne me soit souverain bien, / Jusqu’au sombre plaisir d’un cœur mélancolique. (La Fontaine).
 

 

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N°18 - Vive le baroque

Par Inès Villela-Petit
 
Rome, Gênes et Turin, Naples et Palerme ; Madrid, Salamanque, Séville ; Lisbonne, Porto et Braga ; Dresde, Munich, Bayreuth ; Vienne, Salzbourg, Prague et Saint-Pétersbourg… de l’orée du xviie siècle jusqu’au milieu du suivant, l’Europe entière se couvre de monuments baroques qui modèlent aujourd’hui encore la physionomie de ses plus belles villes. L’Europe entière ? Non, nous disait jadis le « Lagarde et Michard », un royaume résiste : la France...
 
Qu’est-ce que le baroque ?
 
Mais d’abord, qu’est-ce donc que le Baroque ? Un art d’invention formelle débridée, rappelle Yves Bottineau dans son volumineux L’art baroque, un art dynamique, y compris en ses architectures, un art des contrastes lumineux, prodigue dans le décor et l’ornement, les perspectives vertigineuses et le trompe-l’œil, alliant le réalisme aux effets scéniques avec force nuages, conques marines et angelots joufflus, mais aussi un art solennel et majestueux propre à exalter la foi catholique et le pouvoir royal. L’auteur débute par une mise au point sémantique qui taille en pièces quelques idées trop simples pour être honnêtes : « le baroque, nuance du bizarre » disait-on d’un ton moqueur dès la fin du xviiie siècle, opposé à la mesure, à la rationalité et au bon goût français, diront d’autres… Le Baroque est d’abord l’incarnation esthétique de la Contre-Réforme catholique post-tridentine et Rome, tout naturellement, son premier et principal foyer. Il est l’expression de la grandeur pontificale retrouvée, d’un catholicisme rasséréné qui part à la reconquête spirituelle des terres perdues. Face au luthéranisme, en Souabe, Franconie, Suisse alémanique, les églises de pèlerinages et les monastères se multiplient, dont le programme architectural et décoratif est une proclamation de catholicité autant qu’un instrument de la prédication. Catholique et romain d’abord, l’art baroque se révèle par la suite parfaitement compatible avec la Russie des tsars et s’adapte aux églises orthodoxes dont les architectes, au demeurant, seront souvent Italiens. Les seules contrées à rester vraiment hors de cette esthétique sont celles du protestantisme puritain : l’Angleterre, passé le règne de Charles Ier, et les Provinces-Unies (Pays-Bas) essentiellement ; les principautés luthériennes d’Allemagne s’y montrant quant à elles beaucoup plus perméables.
Qu’en est-il alors de la France et de son « classicisme » ? Le royaume du Très Chrétien fait-il vraiment exception dans le concert baroque ? Le cas de la France de Louis XIV reste en effet particulier : le baroque, quand baroque il y a, y est généralement atténué si on le compare à ses versions romaines ou germaniques. Pourtant, à y regarder de plus près, comme l’auteur y invite, la France aussi fut baroque à sa manière, qui chez nous s’appelle plutôt… classicisme. Le char du soleil surgissant du bassin d’Apollon à Versailles est, malgré qu’on en ait, d’un effet pleinement baroque, et dans les jardins la statue de L’hiver de Girardon, dont Bottineau lui-même veut pourtant faire une illustration de l’esprit classique…, ne l’est guère moins ! Les contraires étrangement se confondent. Il est bien difficile de « déduire des catégories d’une réalité mouvante qui se joue d’elles… » reconnaît l’auteur. C’est sans doute que le baroque subit ici la concurrence d’autres courants, souvent soutenus par les membres de l’Académie nouvellement fondée : le classicisme bien sûr, mais aussi un qu’il ne cite pas et qui pourtant prendra le pas sur les autres dès le début du xviiie siècle, à savoir l’esthétique des Précieuses et de leurs salons qui, à bien des égards, préfigure déjà le « rocaille ». L’antinomie habituelle paraît de plus quelque peu forcée. En peinture, par exemple, il serait plus juste de relever les influences croisées de l’italianisme de Simon Vouet et de l’atticisme de Poussin qui ne sont pas complètement superposables au baroque et au classicisme. Et il ne faut pas oublier que le Poussin, modèle absolu des tenants du classicisme à la française, ne se trouva bien qu’à Rome où il vécut l’essentiel de sa vie… Toujours est-il qu’au terme d’une longue querelle de théoriciens les Rubénistes, et avec eux une certaine liberté baroque, allaient l’emporter sur les Poussinistes.
 
La revanche des Précieuses
 
Dans la perspective qui est la sienne, Bottineau ne néglige pas non plus l’Angleterre et les Provinces-Unies protestantes, l’une largement gagnée au palladianisme inspiré des villas de Palladio en Vénétie et qu’on peut dire déjà néo-classique, les autres fidèles à la tradition réaliste. Le brevet de « classicisme » accordé par l’auteur à des artistes tels que Rembrandt ou Vermeer semble toutefois abusif voire déplacé. Le cadre conceptuel vole ici aussi en éclats, et il faudrait au moins ajouter aux tendances précitées celle du « réalisme » d’ascendance flamande, un réalisme spiritualisé ou poétisé… mais le concept ne peut guère subsumer le génie. L’ouvrage embrasse en tous cas un panorama plus large encore que ne le laisserait supposer le titre : c’est tout l’art européen de deux siècles, architecture, sculpture, peinture et arts décoratifs, qui défile sous nos yeux, jusqu’en ses extensions d’Amérique hispanique et lusitane. Pour ne citer que les architectes, on croise le Bernin et Borromini, Rastrelli, les frères Asam, Mansart, Le Vau et même Inigo Jones, et les religieux savants et artistes que furent le père Pozzo, Guarino Guarini ou Filippo Juvarra. Il est également question du rococo ou style rocaille diffusé à partir des années 1720 et dont l’auteur fait une étape de l’évolution du baroque. Par certains aspects cependant le xviiie siècle prend le contre-pied de celui-ci : au Grand Genre on préfère désormais la scène de genre, familière et sans prétention ; au grandiose, à l’impétuosité et aux rouges de Rubens succèdent la joliesse, le menu, l’intimisme, le pittoresque et les tons pastels, et c’est ici que l’on pourrait parler de la revanche des Précieuses ; de l’emblématique Louis XIV en pied en ses habits de sacre par Rigaud on passe au portrait en pastel de Marie Leczinska à mi-corps un fichu sur la tête par Quentin de la Tour. Bottineau voit dans l’inflexion rocaille l’expression de la paix relative et de la prospérité économique du xviiie siècle qui amènent une détente après le marasme et les guerres qui avaient marqué le siècle précédent. L’alacrité insouciante des tableaux d’un Boucher ou d’un Chardin ne sont pas pour le démentir. Après les accents de gravité du temps de Bossuet, les polissonneries des Lumières… Mais le rococo lui-aussi ne manque pas de chef-d’œuvres telle l’église des quatorze intercesseurs (Vierzehnheiligen sur le Main) et fait montre d’une inventivité et d’une virtuosité inégalées dans les arts décoratifs (marqueterie, bronzes d’ornement, carrosses, argenterie de table, porcelaine…). En termes d’ornement le partage entre baroque et rococo reste d’ailleurs difficile à établir, le second n’étant parfois qu’une version plus enchevêtrée du premier. La véritable coupure n’est pas avec le rocaille mais bien avec le néo-classicisme dont les partisans répudieront violemment la liberté du baroque au nom d’une pureté formelle qu’ils pensaient ne pouvoir trouver que dans un retour à l’Antique. Le choix d’une chronologie large permet en tous cas à l’auteur d’inclure dans son champ d’analyse les réalisations du baroque tardif qui, en Amérique latine notamment, fleurit jusqu’au début du xixe siècle. Sur fond de palmiers et d’azur parfait, les églises du Brésil aux murs blancs de chaux découpent leurs lignes échancrées en un baroque tropical qui n’est pas le moins séduisant.
 

Inès Villela-Petit


 
+ Yves Bottineau, L’art baroque, Citadelles
& Mazenod, 1986, rééd. 2005, 620 p., 1 100 ill., 199 n.
 

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vendredi, 23 septembre 2005

N°17 - La réforme institutionnelle, la vraie !

Par Patrick Longuet
 
La VIe République : chaque secousse électorale ramène inexorablement le thème de la réforme institutionnelle dans le débat national.
 
Alternance à répétition, abstention, vote de plus en plus massif en faveur des formations anti-système et, facteur plus conjoncturel, affaiblissement politique de l’actuel chef de l’État suite à la cuisante défaite référendaire : pour bien des observateurs (et des acteurs) de notre vie politique, les symptômes de la fracture civique entre la « France d’en haut » et la « France d’en bas » indiquent que nos institutions se meurent lentement, à tout le moins qu’elles entrent dans la phase terminale de leur agonie. Et qu’il vaudrait mieux en finir rapidement…
Retour au régime parlementaire ou passage au régime présidentiel, dans cette querelle des « Anciens et des Modernes » les opinions divergent. Cependant, le constat chez les partisans d’une profonde réforme institutionnelle (laquelle pourrait aboutir, selon certains, à l’adoption d’une nouvelle Constitution) est dépourvu d’ambiguïté : le modèle constitutionnel français qui combine la responsabilité (à ce point encadrée qu’elle en est devenue hypothétique) du Gouvernement devant la chambre basse et l’élection au suffrage universel direct du président de la République serait intrinsèquement pervers. Non seulement cet hybride réduirait le rôle du Parlement à sa plus simple expression mais, dans le même temps, il offrirait au chef de l’État une totale irresponsabilité, tant pénale que politique.
De là viendrait justement cette prise de distance des citoyens à l’égard de la politique : d’une part, en privant le Parlement de l’essentiel de ses compétences, on aurait finalement tué le débat public et contradictoire ; d’autre part, le fait de concentrer tant de pouvoirs entre les mains d’un homme intouchable durant l’exercice de ses fonctions irait à l’encontre des principes les plus élémentaires de la « saine » gouvernance, et ferait souffler un « vent mauvais » sur l’ensemble de la classe politique.
 
40 ans, ça suffit
 
Que le fonctionnement actuel de nos institutions ne soit pas des plus satisfaisants, nul ne saurait le contester. Est-ce néanmoins une raison suffisante pour s’en prendre à nouveau au fondement même de notre République, à savoir la fonction présidentielle ? Ne pourrait-on pas envisager d’autres mesures pour réconcilier les Français et la politique, et ce sans nécessairement toucher encore et toujours à l’architecture institutionnelle de la Ve République déjà sérieusement mise à mal depuis plus de vingt ans ? D’ailleurs le procès habituellement intenté à la Ve République est-il vraiment pertinent ? La crise de régime que nous connaissons n’est-elle pas d’abord la conséquence à la fois d’un abus de modifications constitutionnelles (ex : le quinquennat) et d’une pratique institutionnelle (on pense en particulier à la cohabitation qui enterre le principe de la responsabilité politique du chef de l’État) radicalement contraires à l’esprit de la Ve République ? Et si la solution n’était pas dans une énième révision prétendument novatrice – quelle que soit son ampleur – mais résidait, finalement et surtout, dans le retour à la lecture première, gaullienne, et aux grands équilibres de la Ve République des origines ?
Depuis le 29 mai 2005, la réflexion sur la crise de notre système politique se cristallise autour de la durée du mandat présidentiel. Ainsi nous explique-t-on que « la longévité à l’Élysée de François Mitterrand et celle Jacques Chirac, provoquant dans les deux cas “dix ans, ça suffit”, a (aussi) contribué à mettre sur la sellette le monarque républicain ». La thèse est claire : si le Non à la Constitution européenne l’a emporté le 29 mai, c’est, en partie, parce que des Français voulaient signifier leur mécontentement à l’égard d’une présidence chiraquienne jugée trop longue (et peu féconde ?).
Cette proposition est très certainement fondée. Pour autant, bien plus que la durée du mandat présidentiel – trop court à notre avis puisque la fonction présidentielle appelle, par principe, une action s’inscrivant dans la continuité –, c’est davantage dans l’exceptionnelle longévité de la carrière de Jacques Chirac que réside le vrai problème. En d’autres termes, même s’ils ne laisseront assurément pas un souvenir impérissable dans l’histoire nationale, les dix ans de Jacques Chirac à l’Élysée comptent bien moins dans la disgrâce qui le frappe que ses quarante longues années de vie publique.
En effet, celles-ci mettent en exergue l’une des originalités les plus marquantes – et les plus déplorables – de notre vie politique : l’inamovibilité de nos élus. Si dans la grande majorité des démocraties occidentales la défaite à une consultation électorale majeure annonce le retrait définitif des responsables de l’échec, en France, c’est au contraire dans l’accumulation des revers électoraux que se forgent les grands destins… Jacques Chirac, comme avant lui François Mitterrand ou Valéry Giscard d’Estaing, n’est que le produit d’un système politique marqué par la durée record des « carrières » politiques. Sous ce rapport, l’exercice successif de deux mandats présidentiels n’est rien dès lors qu’on le rapporte au nombre d’années de mandats que totalisent l’immense majorité des élus de la république que sont les maires, les conseillers généraux, les conseillers régionaux, les députés ou les sénateurs.
C’est précisément ce point qu’il faut examiner (et traiter) en priorité si l’on veut saisir la raison pour laquelle de plus en plus d’électeurs refusent désormais de cautionner le fonctionnement d’une mécanique qu’ils savent verrouillée, et donc sclérosée. En effet, conséquence directe de cette triste exception française, le pouvoir – du moins le peu qui s’exerce encore au niveau national – est confisqué par une caste totalement hermétique au renouvellement : les responsabilités au sein des partis politiques, les fonctions et les mandats électifs sont devenus la propriété privée d’une élite, des charges que l’on se transmet, au sein de petites baronnies, entre gens sinon du même bord politique, du moins du même monde. L’éloignement des Français vis-à-vis de l’espace politique considéré comme légitime, éloignement dont Corentin Sellin se faisait admirablement le porte-parole dans un grand quotidien du soir, est dès lors tout à fait normal dans la mesure où, détournée de son cours naturel par une oligarchie de gérontocrates, la démocratie française trahit systématiquement les principes sur lesquels elle est censée reposer. « Parmi les sans-grade, résume parfaitement Martin Hirsch, le sentiment prévaut que rien ne change, que les mêmes erreurs sont commises par les élites, où l’aveuglement règne. Ils s’étonnent de ce mélange de réflexe suicidaire et d’immortalité qui fait penser aux séries de science-fiction : quoi qu’il arrive, on les retrouve toujours. C’est d’ailleurs l’un des paradoxes de la situation politique française, bien connu mais mal analysé : nous sommes le pays dans lequel chaque élection depuis vingt ans aboutit à la défaite de ceux qui sont en place, mais où la classe politique se renouvelle le moins. Nous cumulons les inconvénients de l’instabilité avec ceux de la sclérose ».
 
Trois réformes
 
Il est exact que des mesures destinées à oxygéner notre système politique ont été adoptées – comme cette loi « inique » sur la parité entre hommes et femmes ou celle sur la très timide limitation du cumul des mandats –, mais se garde bien de procéder aux trois réformes qui, seules, pourraient bouleverser l’ordre des choses.
La première concerne l’organisation politico-administrative française. 36 800 communes (dont 60 % ont moins de 500 habitants) auxquelles il faut ajouter les innombrables structures intercommunales (syndicats d’agglomération, communautés de communes, etc.), les départements, les régions, les pays, l’État, l’Union européenne : la multiplication des niveaux d’administration, dont le coût financier exorbitant n’a d’égal que l’inefficacité, génère un nombre considérable de mandats (et de fonctions) électifs à se répartir entre les forces du Système. Que ce soit au niveau local, national ou européen, la république, en distribuant généreusement les places, petites et grandes, comme autant de prébendes et de sinécures, achète à prix forts l’allégeance de ses sujets. Elle donne à chaque parti institutionnel de quoi se constituer, d’entretenir et de fidéliser ses clientèles. On retrouve là, pour ainsi dire à l’identique, le principe de la centralisation républicaine. « Plus il y a de fonctionnaires, écrivait Charles Maurras, plus le pouvoir central électif a de fortes chances de bien tenir ces électeurs, les fonctionnaires étant le plus précieux des moyens termes entre les électeurs et lui ». Aujourd’hui rien n’a changé, à ceci près que la supercherie décentralisatrice et le discours lénifiant sur la démocratie de proximité ont fait de l’élu local, à côté du fonctionnaire, un second pilier du régime.
Partant, l’une des toutes premières réformes indispensables consisterait à mettre un terme définitif à cet empilement anarchique de collectivités publiques. Et, en ce sens, dans le cadre d’un authentique mouvement de décentralisation, il serait opportun de procéder au regroupement communal, à la suppression des échelons qui n’ont plus lieu d’être – on pense tout spécialement ici au département, institution d’un autre âge – ainsi qu’à la formation de grandes régions (ainsi, il faudra bien tourner la page de l’absurde division de la Normandie) capables de jouer un rôle actif dans la construction européenne. On l’aura compris, outre l’effet positif qu’elle aurait sur les finances publiques locales (on imagine le salutaire dégraissage que produiraient ces réformes au sein de la fonction publique territoriale) cette rationalisation réduirait fortement le nombre de ces mandats qui, loin de favoriser l’expression de la démocratie locale, servent surtout les intérêts des professionnels de la politique.
 
Supprimer le Sénat
 
Dans le même mouvement, la deuxième réforme viserait à interdire le cumul des mandats. La longévité des carrières de notre personnel politique a une raison bien précise : la conjugaison de la multiplication des mandats et de leur cumul par les mêmes personnes. En France, un élu ne meure jamais : le parlementaire (député ou sénateur) est aussi un élu local (maire et/ou conseil général) ; battu lors d’un scrutin, il « rebondit » et tente de « se refaire » à partir de ses autres mandats. Quant aux autres – les petits, les sans-grade du suffrage universel – ils reproduisent fidèlement le comportement de leurs aînés en cumulant un siège de maire et de conseiller général (ou régional), voire en grappillant en plus la présidence d’une quelconque communauté de communes ou d’agglomération… Cette situation ne présente évidemment que des désagréments. Au niveau national, elle revient à confier les affaires de l’État à des parlementaires dont la préoccupation première est d’entretenir leurs réseaux locaux en vue du prochain renouvellement ; or, comme l’écrit Denis Tillinac, « gouverner la France est un art difficile qui ne s’apprend pas en implantant des bacs à fleurs, des rotondes ou des piscines ».. Au niveau local, les élus de terrain, abusivement sacralisés avec cette trompeuse chimère de démocratie de proximité et constamment frustrés de ne pas jouer dans la cour des grands, accumulent avidement les mandats et les fonctions espérant ainsi, au terme de moult marchandages et de maintes concessions, consolider leur position et disposer de la sorte des ressources et des soutiens nécessaires afin, un jour, d’entrer à leur tour au Palais Bourbon ou dans celui du Luxembourg…
Là encore, la réforme s’impose de toute urgence. Le problème du cumul des mandats locaux étant pour ainsi dire automatiquement résolu avec la disparition des Conseils généraux et la réduction massive du nombre de communes, le changement ne concernerait plus que le cumul d’un mandat local et d’un mandat national. Et sur ce point il n’y a plus à hésiter : il faut absolument délocaliser le mandat parlementaire en interdisant son cumul avec un mandat local. Le député ne doit plus être cet élu de circonscription qui consacre l’essentiel de son temps à des tâches relevant plus de l’assistanat social que de l’intérêt national. Il doit à l’inverse redevenir ce représentant de la nation capable de s’élever au-dessus des contingences. Et pour aller résolument dans cette direction, afin d’accroître encore l’autonomie des parlementaires vis-à-vis du « terrain », cette interdiction du cumul des mandats locaux et nationaux s’accompagnerait de l’introduction d’une forte dose de proportionnelle pour les élections législatives – ce qui permettrait de renforcer la représentativité politique de l’Assemblée nationale.
Enfin, une troisième réforme viendrait utilement compléter le dispositif évoqué ici : la suppression du Sénat, institution dont le rôle modérateur dans le processus législatif n’a plus réellement de sens depuis la montée en puissance du Conseil constitutionnel. Qualifié à juste titre « d’anomalie démocratique » par Lionel Jospin, cette assemblée à la légitimité douteuse n’aurait naturellement plus sa place dans une France à la fois régionalisée et épurée des départements. On pourrait bien sûr envisager une transformation sur le modèle proposé par le général de Gaulle en mars 1969, mais l’important, dans l’immédiat, serait d’éliminer ce poids mort qui donne, non sans raison, une si détestable image de nos institutions. Qu’est-ce que le Sénat de nos jours, sinon une assemblée ayant vocation à recaser les « anciens » dignitaires du régime ?
Ces quelques propositions ne sauraient épuiser la réflexion sur la réforme des institutions. Il y aurait bien d’autres aspects à prendre en compte comme, par exemple, la révision de ce statut de la fonction publique qui privilégie outrageusement l’accès des fonctionnaires aux mandats électifs. Toutefois, ces mesures évoquées ici nous semblent les seules de nature à bouleverser les mœurs délétères de notre classe politique, à rompre avec ces pratiques d’un autre âge dont les Français ne veulent plus. Car, encore une fois, même si elle s’est brutalement manifestée à l’occasion de la dernière élection présidentielle et, dans une certaine mesure, lors de la consultation référendaire du 29 mai dernier, la crise de confiance entre le peuple et ses élites politiques s’enracine avant tout dans le quotidien de notre démocratie, c’est-à-dire dans les errements répétés de l’ensemble des élus. Que les réformes présentées ici soient appliquées, et l’on verra que la question révision institutionnelle se posera alors en des termes très différents.
Reste que l’adoption de ce programme exigerait, en temps normal, le consentement de ceux-là mêmes qui en feraient les frais. Autant dire que, faute de circonstances exceptionnelles qui autoriseraient un changement brutal de nos institutions, et en l’absence d’une autorité légitime située au-dessus des intérêts particuliers, à l’abri des sollicitations et des ambitions, aucune de ces réformes nécessaires ne verra jamais le jour. Telle est la loi d’airain de la machine à mal faire »… 
 
 
Patrick Longuet
 
 
 

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N°17 - Mauvais genre

Le grand retour de la femme sans barbe
Par Alain Raison
 
Pour éviter que les féministes ne substituent un nouvel ordre sexuel au patriarcat qu’elles cherchent à abolir, Judith Butler propose d’abréger l’interrègne de la « femme libérée » au profit du Queer : l’émancipation du désir et de l’identité individuelle de toute norme sexuelle.
Trouble dans le genre, l’ouvrage clef de la “professeure” Judith Butler, sous-titré « pour un féminisme de la subversion », vient d’être traduit en français quinze ans après sa première édition. L’ouvrage est un classique des gender studies et a eu lors de sa sortie un impact révolutionnaire sur la pensée féministe. Depuis sa parution en France au mois d’avril, tous les mags à la mode s’entichent de la philosophe « Queer » et récitent leur petite leçon de relativisme sur sexe et genre, masculin/féminin, etc. C’est un serpent de mer qu’on avait déjà aperçu dans les brumes soulevées par La domination masculine de Pierre Bourdieu, mais cela à une petite différence près : Butler veut déconstruire le concept de « genre » pour faire avancer la révolution féministe sur une voie nouvelle. Illustration exemplaire du réflexe paranoïaque qui pousse toute entreprise de déconstruction à se déconstruire elle-même pour traquer les normes clandestines qu’elle pourrait véhiculer à son insu et qui risqueraient de la condamner à reproduire une forme de domination analogue à celle qu’elle souhaite détruire. (Reprenez une fois lentement puis passez au paragraphe suivant)
 
Les identités sexuelles sont des constructions sociales
 
Le concept de genre vient de l’anglais gender qui désigne une catégorie grammaticale pour classer les noms, pronoms, adjectifs et verbes en masculin, féminin ou neutre. Entendu comme « la signification culturelle que prend le sexe du corps », le genre est un concept forgé par les féministes dans les années soixante pour émanciper la femme de tous les rôles qui lui sont attribués au nom de la nature mais qui de fait masquent un asservissement à une phallocratie archaïque. Comme l’écrit Judith Butler, « La distinction entre genre et sexe visait d’abord à réfuter l’idée de l’anatomie comme destin. Le genre est culturellement construit indépendamment de l’irréductibilité biologique qui semble attachée au sexe : c’est pourquoi le genre n’est ni la conséquence directe du sexe ni aussi fixe que ce dernier ne le paraît ».
Male, femelle : deux sexes corporels, biologiques, qui ne nous déterminent que parce que nous croyons qu’ils nous assignent une identité d’homme ou de femme. La connaissance de l’histoire des cultures humaines devrait pourtant nous garder d’une telle naïveté ! Chez les Inuits, on considère qu’en tout individu revit une des personnes dont l’enfant reçoit le nom. Si une fillette reçoit le nom d’un homme, elle sera habillée et éduquée comme si elle était du sexe de la personne éponyme, c’est-à-dire comme un homme. La fillette ne « redevient » femme qu’à la puberté.  Chez les Azandes du sud Soudan, la pénurie de femmes conséquente à la polygamie pouvait aboutir à ce qu’un guerrier prenne pour épouse un jeune garçon qui endossait les obligations ménagères et sexuelles d’une femme. Nos sociétés occidentales « modernes » nous fournissent aussi beaucoup d’exemples de la transgression du lien entre un sexe male et un style de vie masculin, un sexe femelle et un style de vie féminin : celle-ci est garçonne, celui là efféminé… De manière plus radicale, on trouve dans des couples homosexuels une altérité entre rôles masculin et féminin malgré l’homologie des sexes.
Les variations de l’identité féminine dans l’histoire permettent de dénoncer la croyance en son origine naturelle, en des qualités intrinsèques aux êtres femelles, comme un impensé dans lequel se logent les ressorts de la domination masculine et patriarcale. N’oublions pas la leçon de Durkheim : l’inconscient, c’est l’histoire. Dans une société donnée, les manières de vivre son sexe, les rôles sociaux assignés aux mâles et ceux assignés aux femelles, chasser ou élever les enfants, sont historiques et non pas naturels malgré la manière dont ils s’imposent comme des évidences indépassables et structurent notre inconscient. Bref, si, comme l’a écrit Simone de Beauvoir, « on ne naît pas femme : on le devient », pourquoi ne pas naître homme et devenir femme ? Le couple conceptuel genre/sexe répond à la volonté de penser ce hiatus gênant, intolérable, qui devrait être impossible, d’une femme qui a un corps d’homme et vice versa. Le concept de genre a ainsi procuré aux féministes une arme de choix pour dénoncer le caractère culturel et donc politique du rôle que leur naissance semblait leur imposer. Qu’une libertine soit une salope et un libertin un Don Juan les révoltait. Il était temps de prouver qu’un homme peut-être une mère comme une autre.
 
Neutraliser le genre
 
Dans les années soixante-dix, le mouvement féministe reposait sur l’idée qu’il fallait au féminisme une base universelle, un noyau présumé de ce qu’est une femme allant de pair avec l’idée d’une oppression commune par le patriarcat ou la domination masculine. Le but de Judith Butler est de contester cette ambition en dénonçant le risque qu’elle reproduise la domination normative à laquelle les féministes cherchent à échapper : « La construction de la catégorie « femme » comme un sujet cohérent et stable n’est-elle pas, à son insu une régulation et une réification des rapports de genre ? Or une telle réification n’est-elle pas contraire aux desseins féministes ? » Butler ne souhaite pas substituer la domination féminine à la domination masculine et cherche au contraire à penser les conditions d’une véritable égalité des genres, d’un pluralisme sexuel où aucune « orientation » ne serait dominée. À cette fin, elle s’oppose à la doxa féministe de l’époque et défend qu’il n’y a pas que deux genres. Selon elle, rester dans la dualité des genres féminin et masculin entretien la fiction d’une complémentarité sexuelle et aboutit à se soumettre à la domination de la norme hétérosexuelle, c’est-à-dire des rapports hiérarchiques entre dominants et dominés. En outre, la limitation des genres à deux catégories va produire la déviance et la domination de tous ceux qui ne s’y conforment pas.
 
Goût du cuir et subversion Queer
 
Ici, le manifeste de Butler s’articule étroitement avec sa pensée de la construction des genres. Toute société véhicule de manière plus ou moins consciente des normes sur ce qu’est une femme, ce qu’est un homme. Ces normes conditionnent les comportements entre personnes comme des prédictions « performatives », c’est-à-dire qui créent ce qu’elles énoncent : on éduque une petite fille (poupée, dînette, robe) conformément à la nature qu’on pense qu’elle a comme « femme » et ce faisant elle devient telle ; éduquée à jouer à la maman et à la ménagère, elle vivra avec ce modèle inconscient comme horizon indépassable de son devenir et tâchera de s’y conformer toute sa vie en adoptant les rôles sociaux correspondants. Ainsi chaque genre est incorporé par la personne comme une seconde peau au cours de sa socialisation primaire mais aussi tout au long de sa vie, par une conformation répétée et inconsciente à la norme prégnante de ce qu’est un homme ou une femme. Or certaines personnes, pour diverses raisons, n’intériorisent pas la norme sexuelle et deviennent autre chose qu’une femme ou un homme « comme les autres ». Leur sentiment d’identité ne coïncide pas avec leur sexe corporel, ils sont attirés par des personnes de même sexe, aiment les combinaisons de cuir, n’ont pas d’identité stable, sont Raoul le jour et deviennent Lola la nuit et de ce fait souffrent de discrimination sociale (« T’as vu la tarlouze ! »). En outre, les législations ne leur permettent pas de vivre leurs aspirations comme les autres, puisque l’hétérosexualité est la condition du mariage, de l’adoption, etc. Bref, ils sont marginalisés injustement car souvent, ils ont moins choisis l’homosexualité que l’homosexualité ne les a choisis. Ils sont, ou ont envie d’être, « comme ça » et ne voient pas pourquoi ils souffriraient en se conformant à une norme hétérosexuelle qui ne répond pas à leur genre.
Par conséquent, Butler pense que la cause féministe n’avancerait à rien si elle substituait aux identités sexuelles dites « naturelles » deux genres définis. Même détachés de la sexuation corporelle, ils aboutiraient nécessairement à exclure ceux qui ne s’y conforment pas. Butler de proposer alors un autre projet pour le féminisme : « Si une notion stable du genre n’est plus de fait la prémisse fondatrice de la politique féministe, il est peut-être souhaitable que cette politique renouvelle sa forme pour contester les réifications même du genre et de l’identité, une forme qui ferait de la variabilité dans la construction de l’identité une exigence tant méthodologique que normative, pour ne pas dire un but politique ». Autrement dit, le meilleur moyen de rompre la domination de la norme hétérosexuelle est d’effacer les frontières des genres, d’ouvrir l’espace des possibles à tout ce qu’il y a d’étrange et d’inquiétant dans l’indétermination de sexualités et de styles de vie totalement subversifs parce que totalement Queer, qui ne répondent à aucuns canons des genres masculins et féminins mais les transgressent tous deux en conjuguant leurs antagonismes dans autant de combinaisons possibles. Les féministes doivent ouvrir le concept de genre au Queer pour le vider de tout contenu normatif, in fine ériger le particulier en universel et empêcher la recomposition d’un nouvel ordre sexuel.
 
Libertarisme sexuel
 
Les lecteurs fidèles doivent reconnaître ici un raisonnement qu’ils ont déjà lu dans notre précédent article sur Maurice Godelier : toutes les manières de vivre sont mise à égalité par relativisme et l’exigence de tous les lobbys à voir reconnaître leur droit au même titre qu’un autre est légitimée. Plus fondamentalement, le manifeste Queer de Butler tend à rendre applicable dans le domaine des identités sexuelles le deutéronome de la modernité : on ne choisit plus une chose parce qu’elle est bonne ; elle devient bonne parce qu’on l’a choisi. Il n’est plus de norme supérieure au désir de chaque individu, c’est-à-dire qu’il n’y a plus de norme du tout. Pour supprimer la déviance, il faut effacer la norme. Le programme Queer est à finalité radicalement libertaire. Il tend à faire de l’État un lieu vide de sens, sans finalité ni valeur et de faire du principe de non discrimination corrélé à la défense des droits de la personne l’horizon indépassable de la politique. L’égal respect des singularités individuelles substitue au bien commun ? nécessaire à la communauté politique ? une justice strictement procédurale qui veille à l’absence d’interférence entre les libertés particulières.  L’émancipation des mœurs fait ici le jeu de l’extension du libéralisme à toutes les sphères de la société. À ce titre, les articles sur l’idéologie du genre dans le lexique du Conseil pontifical pour la famille apportent des développements édifiants. L’entreprise de déconstruction des identités sexuelles au profit d’orientations libres et indéterminés doit passer par une destruction de toute les institutions humaines qui transmettent la culture hétérosexuelle. La famille est la première à abattre, vient ensuite la religion. L’éducation serait repensée pour que les enfants n’aient plus comme modèle le servage de la maternité. Il faut vider la société de toute norme sexuelle pour que chacun puisse s’inventer librement le genre de son choix en suivant la spontanéité de ses désirs. Comme le prévoit la féministe Alison Jagger « La suppression de la famille biologique fera aussi disparaître l’obligation de procéder à la répression sexuelle. L’homosexualité masculine, le lesbianisme et les relations sexuelles extra-matrimoniales ne seront plus considérés de manière libérale comme des options alternatives, hors de portée du règlement de l’État […]. Au lieu de cela, même les catégories d’homosexualité et d’hétérosexualité seront abandonnées : l’institution même des « relations sexuelles », où l’homme et la femme exercent un rôle bien déterminé, disparaîtra. L’Humanité pourra enfin revenir à sa sexualité naturelle perverse polymorphe ».
 
Renouer avec le sens de l’être
 
Oui, l’homme n’est pas prédéterminé biologiquement, oui des hommes peuvent vivre de manière antagonistes et éprouver une égale satisfaction, non toutes les manières de vivre ne sont pas également vraies, justes et bonnes. Contrairement à la caricature matérialiste, la nature est dans l’ordre des finalités. Feu le Pape Jean-Paul II a condamné explicitement dans sa « lettre aux femmes » (29 juin 1995), la notion de déterminisme biologique selon laquelle tous les rôles et rapports entre les deux sexes sont fixés dans les gènes de manière statique. Il exhorte les hommes à participer au « grand processus de libération de la femme ». Oui, il y a bien des genres masculin ou féminin qui dépendent des cultures où ils sont nés. Mais cela ne veut pas dire que toutes les fonctions qui y sont attachées relèvent d’un arbitraire culturel et que les identités masculines et féminines sont malléables à volonté. Les corps masculins et féminins ont un sens qui dépasse toutes les cultures. L’être n’existe pas indépendamment du corps et la corporéité est nécessairement sexuée, c’est-à-dire male ou femelle. être un homme exclut automatiquement d’être une femme. C’est cette limite – l’impossibilité d’être l’autre – qui permet l’accomplissement de l’être humain. C’est dire que la sexualité est nécessaire à l’être humain parce que ni l’homme ni la femme ne peuvent être féconds sans l’autre. L’indissoluble enchevêtrement qui noue différence sexuelle, sexualité et fécondité manifeste une dimension essentielle de la nature humaine : tout être est référé à un autre et il n’accomplit pleinement sa nature que dans l’unité duelle du don réciproque entre l’homme et la femme. Parce que toutes les sexualités ne permettent pas cet accomplissement, elles ne sont pas toutes égales. Le genre peut légitimement varier d’une culture à l’autre dans la mesure où il reste conforme à l’ordre naturel donné dans le corps. Croire se libérer de la domination hétérosexuelle n’est souvent qu’une soumission au pathologique. La négation de la différence fondamentale entre homme et femme est une négation de l’humanité. On ne s’étonne pas de tous les fantasmes qu’alimente la possibilité ouverte par le progrès scientifique de transformer toujours plus profondément son corps. L’homme moderne veut en finir avec le dernier vestige d’un sens qui échappe et résiste à son désir, la dernière icône du Dieu qu’il a tué.


Alain Raison
 
 
+ Judith Butler, Trouble dans le genre : pour un féminisme de la subversion, La Découverte, 2004, 284p., 23 n.
+ Conseil Pontifical pour la Famille, Lexique des termes ambigus et controversés sur la famille, la vie et les questions éthiques, Téqui, 2004, 1001 p., 60 n. Nous reviendrons prochainement sur toutes les qualités de cet utile ouvrage de combat.
 
 

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N°17 - Entretien avec Philippe Muray

Philippe Muray, vous venez de publier, avec la journaliste Élisabeth Lévy, Festivus Festivus, un recueil d’entretiens enregistrés entre juin 2001 et décembre 2004. L’actualité de notre ère globale y est traitée d’une manière en même temps virulente et drôle. Qu’il s’agisse de la prison d’Abou Ghraïb, de Paris-Plage, de la littérature d’Amélie Nothomb ou de l’islamisme… voilà autant de faits tragiques ou navrants qui sous votre regard deviennent comiques. Le rire, est-ce pour supporter ?
 
C’est plutôt une méthode. Une méthode pour voir, faire voir, penser les phénomènes ou les événements. L’obstacle à la compréhension de l’actualité et plus généralement des phénomènes de la société contemporaine, c’est le sérieux avec lequel ils se présentent et, surtout, avec lequel ils s’autocommentent. Essayer de reprendre tout cela sous un éclairage « drôle », c’est aussi éviter au maximum le discours critique ou analytique qui, à mon avis, a fait son temps. Il n’y a plus grand-chose à « décrypter », de nos jours, tout s’offrant toujours plus ou moins avec son décodage en paquet-cadeau, sa « démythologisation » rituelle et lassante. Mais ce n’est évidemment jamais le décodage ou la démythologisation qui seraient susceptibles de faire jaillir le comique des événements. Je crois aussi que dans un monde d’infantilisation profonde, forcenée, comme le nôtre, le comique, parce qu’il est l’antagoniste radical de cette infantilisation (les enfants ne rient pas, ils ne peuvent pas, ils ont besoin de certitudes), est d’une puissance de rupture sans équivalent, d’une capacité de désordre qu’on ne trouve plus nulle part. C’est pourquoi il n’a rien à voir avec la légèreté ou la futilité ; c’est au contraire sans doute l’activité la plus adulte qui soit, et donc, pour cette raison, exceptionnelle, puisqu’il n’y a pratiquement plus d’adultes ; et d’une efficacité renversante quand il se produit. Ce monde est dérisoire, mais il a mis fin à la possibilité de dire à quel point il est dérisoire ; du moins s’y efforce-t-il, et de bons apôtres se demandent aujourd’hui si l’humour n’a pas tout simplement fait son temps, si on a encore besoin de lui, etc. Ce qui n’est d’ailleurs pas si bête, car le rire, le rire en tant qu’art, n’a en Europe que quelques siècles d’existence derrière lui (il commence avec Rabelais), et il est fort possible que le conformisme tout à fait neuf mais d’une puissance inégalée qui lui mène la guerre (tout en semblant le favoriser sous les diverses formes bidons du fun, du déjanté, etc.) ait en fin de compte raison de lui. En attendant, mon objet étant les civilisations occidentales, et particulièrement la française, qui me semble exemplaire par son marasme extrême, par les contradictions qui l’écrasent, et en même temps par cette bonne volonté qu’elle manifeste, cette bonne volonté typiquement et globalement provinciale de s’enfoncer encore plus vite et plus irrémédiablement que les autres dans le suicide moderne, je crois que le rire peut lui apporter un éclairage fracassant. Derrière l’énorme discours moral qui constitue notre pain quotidien, même lorsque la morale n’est pas en cause (surtout lorsqu’elle n’est pas en cause : il n’y a qu’à penser au vertuisme dévotieux des thuriféraires de la pornographie, et à la voix tremblotante de respect de tous ceux qui font l’éloge de l’irrespect et du déréglement de tous les sens), existe un immense désir d’irruption du rire, comme une attente du sacrilège dans un univers de patenôtres étouffant. Le rire est une façon de manifester que l’agnosticisme par rapport au réel moderne est encore possible. Au fond, nous sommes tous des colonisés du Bien qui parlons la langue du colonisateur (mais ce colonisateur, c’est aussi nous !) mais qui sommes prêts, à la première occasion, à parler la langue du Mal pour peu qu’elle prenne soin de se parer de quelque séduction ; le Mal étant entendu ici comme tout ce qui s’oppose à la bonne pensée rousseauiste qui veut que l’homme soit mauvais alors qu’il est si parfait, tel quel, qu’il ne faut plus y toucher, les gens de gauche y ont d’ailleurs assez touché et ça suffit comme ça. Le malin génie du rire peut s’emparer de n’importe quoi. Il m’a saisi l’autre jour dans un TGV en lisant que les fumoirs prévus il y a quatre ans au moment de la conception du train Téoz (le Corail de deuxième génération) allaient être supprimés et transformés en « Espaces convivialité ». Il m’avait plus durablement saisi cet hiver, pendant près de six mois, en voyant des imbéciles bien intentionnés, sur la dalle de Montparnasse, se rassembler pour faire du roller et ainsi militer pour la libération de Florence Aubenas et de son guide en portant des tee-shirts où on pouvait lire : « Ils sont partis pour nous, ils reviendront grâce à nous ». Au fond, nous ne devrions plus traverser ce monde qu’en rigolant sans cesse comme des baleines. Pour ne prendre que cet exemple récent, il y a eu une dérision profonde dans l’épisode de la campagne du référendum, dans l’échec du oui, dans la manière rageuse dont les partisans du oui ont aussitôt tenu à faire savoir aux mal-votants que la « construction européenne » était de toute façon inéluctable et qu’on ne pouvait pas, de toute façon, être contre l’Europe. Il y a eu une autre dérision dans l’espoir fiévreux que la candidature de la France aux Jeux olympiques serait retenue, et ferait ainsi oublier le non au référendum. Et l’échec même de cette candidature a couronné le tout par son comique supérieur. Je crois qu’il n’y a plus d’autre façon de faire événement dans les événements que de trouver la manière d’en rire et surtout d’en faire rire. S’il y a bien un salut par rapport aux intimidations de toutes sortes dont nous sommes bombardés, il réside là, dans ce rire agnostique. On parle beaucoup de déclin des grandes religions, de demande de spirituel ou de retour du religieux, mais à mes yeux le XXIe siècle commence sous le joug d’une religion implacable : le Moderne. Le Moderne pour le Moderne. Le Moderne en soi. C’est la plus dure des religions et, contre elle, je ne vois pas d’autre délivrance que celle du rire. Pour reprendre une formule connue, le rire est un anti-destin.
 
Vous avez inventé Homo festivus, un personnage conceptuel qui vous permet d’étriller notre époque à travers ses pauvres aventures. Or le voici qui connaît une mue ; il est désormais Festivus festivus. Que signifie cette mutation ? De quel état passe votre personnage, à quel nouvel état ?
 
Je n’ai inventé Homo festivus puis Festivus festivus que parce qu’ils étaient déjà là sous nos yeux, partout, et que les aventures quotidiennes du néo-humain sont mon objet d’étude. Festivus festivus, qui vient après Homo festivus comme Sapiens sapiens succède à Homo sapiens, est l’individu qui festive qu’il festive : c’est le moderne de la nouvelle génération, dont la métamorphose est presque totalement achevée, qui a presque tout oublié du passé (de toute façon criminel à ses yeux) de l’humanité, qui est déjà pour ainsi dire génétiquement modifié sans même besoin de faire appel à des bricolages techniques comme on nous en promet, qui est tellement poli, épuré jusqu’à l’os, qu’il en est translucide, déjà clone de lui-même sans avoir besoin de clonage, nettoyé sous toutes les coutures, débarrassé de toute extériorité comme de toute transcendance, jumeau de lui-même jusque dans son nom. C’est quelqu’un qui a évacué la vieille dualité, anciennement constitutive de l’humain, ainsi que tous les clivages, les contradictions, les anciennes divisions sexuelles ou autres, et qui est prêt pour ce que j’annonce comme la grande guerre tautologique, la grande tautomachie de l’avenir, celle du Moderne contre le Moderne, puisqu’il n’y a plus d’antagonismes qu’à l’intérieur du Moderne (l’ancien n’existe plus, sauf à titre d’épouvantail nécessaire au Moderne pour rendre plus majestueux encore son propre cours ; mais peu à peu, même les résidus réels d’« ancien » authentique, l’islamisme terroriste par exemple, vont aussi se convertir). Après la fin de l’Histoire, donc aussi après la fin des événements, il faut bien qu’il y ait encore quelque chose qui ait l’apparence d’événements même si ça n’en est pas. Eh bien ces ersatz d’événements, le Moderne les puisera en lui-même, dans un affrontement perpétuel avec lui-même qui constituera la mythologie (mais aussi la comédie) de la nouvelle époque. C’est ce spectacle encore inédit d’événements se produisant pour ainsi dire par scissiparité que je voudrais maintenant observer et dont j’aimerais rendre compte et c’est pourquoi, après Festivus festivus, un nouveau livre de moi va paraître incessamment, qui s’intitule Moderne contre Moderne…
 
Mais qui arrêtera Festivus Festivus ?
 
À cette question, il n’y a aucune réponse, je regrette, sauf celle du pari. Et celui-ci porte sur la question de savoir si l’humain, c’est-à-dire la dualité sexuée, c’est-à-dire l’échec vivant de tout projet de totalité, est increvable malgré tous les efforts que l’on peut faire pour le réduire à sa plus simple expression, et s’il se vengera d’une manière ou d’une autre de cette entreprise, ou s’il succombera décidément, se métamorphosera et ne souffrira même plus de la dualité perdue comme d’un membre manquant. Vous remarquerez qu’en Festivus festivus, ce pléonasme incarné, ne subsiste plus aucune distance, même minimale, aucun dehors, aucune différence (aucune transcendance non plus), et pas davantage la moindre illusion ni corrélativement la moindre réalité. Festivus festivus est une fin possible de l’humain par simplification, par infantilisation, par principe de précaution et de perfection et encore par bien d’autres choses qui sont désirées (du moins en paroles) par la majorité d’entre nous. C’est une fin possible de l’humain par dé-différenciation, par recul en-deçà du bien et du mal comme du vrai et du faux ou du beau et du laid. C’est une fin possible de l’humain par descente au-dessous de l’humain, c’est une destruction violente et totale de l’humain, de son apparence comme de ses valeurs et de son environnement. Ce n’est toutefois pas une fin inéluctable. L’humain, je le répète, est précisément ce qui ne suit jamais jusqu’au bout les programmes que l’on a établis pour lui (et généralement dans son intérêt !), et les fait rater plus ou moins involontairement. Rien, au fond, n’a jamais réussi jusqu’au bout dans l’histoire humaine. Peut-être que la voie tracée aujourd’hui se perdra dans les sables. Peut-être que même les projets les plus caricaturaux échoueront. Peut-être que Festivus festivus lui-même, sans le vouloir, les fera échouer. Peut-être que c’est lui qui se tapera le sale boulot de tout défaire in extremis ? Peut-être que c’est lui qui, même à son propre insu, fera tout ce qu’il faut pour que ça merdre (pour lui ajouter la touche Ubu qui lui va si bien) ?
 
Comment Festivus Festivus nous a-t-il sorti de l’Histoire (ou a-t-il accompagné la sortie de l’Histoire) ?
 
Il est l’incarnation de la sortie de l’Histoire plus qu’il n’en est l’agent, et maintenant il est extrêmement difficile de dire ce qu’était l’Histoire dans la mesure où nous en avons effacé les traces parce que nous lui avons substitué un ensemble de films de fiction sur lesquels nous portons des jugements moraux et que nous traînons devant des tribunaux rétrospectifs plus burlesques les uns que les autres. Ce délire procédurier rétrospectif trouve bien entendu son équivalent au présent, dans la société contemporaine, où la folie procédurière en cours se nourrit du ressentiment de tous contre tous, du sentiment d’innocence que chacun entretient vis-à-vis de lui-même et de l’accusation de culpabilité qu’il porte envers tous les autres. La société n’est plus agitée que par ce mouvement ininterrompu de responsabilité-irresponsabilité qui lui donne une apparence de vie. Elle en tire des séries d’émotions primaires qui sont comme des électrochocs dans lesquels chacun croit assouvir des illusions d’autonomie et d’individualité. L’autre satisfaction, cette société la tire bien sûr de l’avalanche festive où elle satisfait ce qui lui reste de besoin d’unité. Toutes les anciennes structures sociales détruites, tous les intermédiaires liquidés, toutes les hiérarchies et séparations saccagées, la démocratie décomposée aussi, et les Lumières en faillite, débouchent sur cette situation désespérante, mélange d’aigreur et de fun, poussés tous deux au maximum d’intensité et composant l’espèce de magma infra-humain et infra-sexué où sombre ce qui reste de l’ancienne civilisation. Ce magma, pour avoir encore une ombre de définition, ne peut plus compter que sur ses ennemis, mais il est obligé de les inventer, tant la terreur naturelle qu’il répand autour de lui a rapidement anéanti toute opposition comme toute mémoire. En résumé, si nous savions comment nous sommes sortis de l’Histoire, nous pourrions y rentrer ; mais c’est justement cela que nous ne savons pas. Donc nous sommes dans une situation impalpable et affolante.
 
J’ai relevé un mot de Joseph de Maistre qui s’applique, selon moi, à votre travail de dévoilement : « Il n’y a que violence dans l’univers ; mais nous sommes gâtés par la philosophie moderne qui nous dit que tout est bien ». Quelle est la généalogie de cette pensée ?
 
Pour ce qu’il en est de la généalogie, n’importe quel imbécile vous répondrait que c’est là tout simplement une pensée réactionnaire ; d’autant qu’après « qui nous dit que tout est bien » Maistre poursuit ainsi : « tandis que le mal a tout souillé, et que, dans un sens très vrai, tout est mal, puisque rien n’est à sa place ». Constat de désordre, donc, constat foncièrement réactionnaire et négatif, etc. Mais la généalogie ne m’intéresse plus ; il me semble qu’il y a bien assez à faire avec le présent, et que si la pensée a aujourd’hui le moindre intérêt c’est quand elle est capable de battre sur leur propre terrain les événements, de les devancer, d’aller plus vite qu’eux, ne serait-ce que d’une très courte tête, d’être en avant du nouveau monde réel tel qu’il ne cesse de s’inventer et de l’inventer encore plus burlesque qu’il ne s’invente lui-même. On ne peut plus, par ailleurs, être dupe des mots. Il n’y a certes que violence dans l’univers ; mais ce n’est plus une violence référencée, historique ; et quand la philosophie moderne nous dit que tout est bien, ce n’est donc pas grave non plus parce que ce bien n’est plus non plus historique. Donc tout est en ordre, tout est à sa place, et nous sommes bien sur la scène moderne…
 
Si nous sommes donc dans une sorte d’Empire du Bien, où donc est passé le Mal ?
 
Il est passé dans le gosier et dans le discours des innombrables proclamateurs du Bien qui, dans le même temps, interdisent sévèrement que le Mal soit parlé si peu que ce soit. C’est encore là, je le signale en passant, une situation comique.
 
Et révéler le Mal qui se cache sous l’appellation d’Empire du Bien, n’est-ce pas faire œuvre
de moraliste ? Autrement dit, n’en êtes vous pas un ?

 
Ah oui, si vous voulez dire que presque tout ce dont je parle me paraît foncièrement immoral. Mais le plus immoral encore, et finalement la seule immoralité, serait de ne pas trouver le moyen d’en rire. Ce n’est pas toujours facile.
 
Dans votre monumental essai Le XIXe siècle à travers les âges, vous indiquez que « leXIXe siècle a survécu au XXe siècle », en évoquant notamment l’alliance du socialisme et de la superstition… Le rejet de la religion comme cause et l’abandon de la raison comme explication seraient ainsi à l’origine de notre situation morale et spirituelle actuelle ?
 
Oui, mais il faudrait revoir, réactualiser et corriger tout cela avec le formidable progrès des sciences qui, joint au désarroi général et à l’envie sourde de se débarrasser du fardeau sexuel, est en train de fusionner dans une espèce d’idéologie new age qui n’a même plus besoin de dire son nom. Il y a aujourd’hui un néo-scientisme mystique qui renouvelle tout ce que j’écrivais, à l’époque, sur les danses macabres de l’occultisme et du socialisme. C’est ce néo-scientisme mystique qui triomphe à mon avis en ce moment, même si personne ne l’écrit, dans l’impressionnant succès de Houellebecq et fait de celui-ci, indépendamment de son véritable talent littéraire, une sorte de mage universel. L’alliance du romantisme le plus plaintif et des technosciences vous promettant l’immortalité en même temps que l’éradication du tourment sexuel, est en train de confirmer ce que disait Freud il y a bien longtemps : « Celui qui promettrait à l’humanité de la délivrer de la sujétion sexuelle, quelque sottise qu’il dise, serait considéré comme un héros ». On en est là. Et peut-être pour de bon cette fois-ci. Mon XIXe siècle, sous des formes rénovées, à travers des rodomontades intergalactiques pour « Ère du Verseau », est peut-être hélas en train de gagner la partie. Du moins fantasmatiquement mais c’est déjà beaucoup. Dieu merci, il n’est pas sûr que la plus grande passion de l’homme soit d’être immortel, il en a de bien plus intéressantes.
 
Les enfants (et petits-enfants) de 68 ne seraient-il pas les héritiers de ce XIXe siècle, qui est à bien des égards l’heure de la rupture, de la fêlure interne de notre civilisation ?
 
Certes ; à condition de se souvenir que 68 n’est pas ce qu’on raconte, mais la contribution la plus efficace jamais apportée à l’établissement de la civilisation des loisirs. Par 68, le dernier homme s’est vu gratifier de ce qui lui manquait pour cacher en partie son immense veulerie vacancière : une petite touche de subversion. Tout cela ne se trouve guère au XIXe siècle. Encore que…
 
Pour terminer notre entretien, un exercice d’admiration : quels sont les écrivains, les penseurs, les artistes qui stimulent le plus, voire inspirent, votre travail ?
 
Je ne vois aujourd’hui qu’un seul écrivain à admirer, et c’est aussi le seul qui éclaire à mes yeux de manière précise et informée l’humanité contemporaine : Marcel Aymé. Quand je dis qu’il éclaire de manière précise et informée l’humanité contemporaine, c’est notre humanité de 2005 dont je veux parler, pas de celle qui lui était contemporaine. Ainsi est-il le seul écrivain moderne que je lis et relis sans cesse, presque à l’exclusion de tous les autres, parce qu’il m’informe à chaque page sur le Moderne actuel. Il présente aussi l’avantage de me faire rire, ce qui n’est le cas de presque personne d’autre.
 

Propos recueillis par Antoine Rocalba
 

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N°17 - Fausses pistes

Par E. Marsala
 
Qui sommes-nous ? D’où venons-nous, nous, les réactionnaires ? À quelles généalogies intellectuelles, à quelle famille de pensée nous rattachons-nous au juste, et comment doit-on nous qualifier ? Qui sont nos amis, nos adversaires ? Où sont nos frères, nos cousins, nos voisins, et ceux qui ont usurpé leur identité ? Cette question cruciale – et pas seulement pour nous – a déterminé nombre des réflexions, des orientations, des articles et des dossiers de cette revue – sans parler de celles qui l’ont précédées, et de celles qui lui succéderont sans doute. C’est dire si l’ouvrage d’Antoine Compagnon, Les antimodernes, était attendu, et avec quelle voracité nous nous sommes mis à le déguster, l’appétit aiguisé par la réputation de l’auteur, un assez drôle d’oiseau, scientifique de formation, polytechnicien converti aux lettres par Roland Barthes, aujourd’hui professeur de littérature française à la Sorbonne et à Columbia. Et il faut avouer que les premières bouchées, les premières pages s’avèrent plutôt prometteuses, notamment lorsque l’auteur, ayant qualifié les antimodernes de « modernes déchirés », « en délicatesse avec les temps modernes, le modernisme ou la modernité », met le doigt sur l’ambiguïté profonde de la pensée réactionnaire, définie par ce qu’elle combat et fascinée par ce qui la révulse. Ou encore, lorsqu’il souligne l’importance majeure des antimodernes dans la culture française depuis deux siècles, et l’attrait croissant qu’ils exercent de nos jours : « les antimodernes nous séduisent. La Révolution française appartient au passé, (…) elle semble n’avoir plus rien à nous apprendre, tandis que les antimodernes nous sont de plus en plus présents et paraissent même prophétiques. Nous sommes attentifs aux chemins qui n’ont pas été empruntés par l’histoire. Les vaincus et les victimes nous touchent, et les antimodernes s’apparentent aux victimes de l’histoire (…). Ils ont maintenant l’air plus contemporains et plus proches parce qu’ils étaient plus désabusés. Notre curiosité pour eux s’est accrue avec notre suspicion postmoderne à l’égard du moderne ».
Aurions nous enfin la réponse à nos questions, la réflexion ouverte et sérieuse que nous attendions ? En fait, plus on avance dans la lecture, et plus l’on sent que quelque chose cloche, que tout cela ne fonctionne pas très bien, plus on doute de la pertinence de la catégorie intellectuelle mise au jour par Compagnon, plus on devine qu’elle se résume à un fourre-tout habilement ménagé où l’auteur peut ranger ceux qui lui plaisent, mais dont il va prendre soin d’exclure tous ceux qui le gênent – et notamment, « les conservateurs et réactionnaires de tout poil ». Autrement dit, ceux qui ne lui paraissent pas sortables, même lorsqu’ils correspondent en tous points aux critères énoncés par ailleurs.
C’est ce que l’on voudrait reprendre brièvement, pour montrer en quoi la typologie dégagée s’avère défaillante, et comment elle aboutit à des conclusions largement indéfendables, à des impasses : en un mot, pour raconter l’histoire d’une déception, et d’un ratage.
 
Une typologie défaillante
 
Alors que la deuxième partie de l’ouvrage, “les hommes”, est consacrée à brosser les portraits de quelques grands antimodernes, la première, la plus importante, intitulée “les idées”, a pour ambition d’établir les bases d’une typologie. C’est-à-dire, de poser les critères qui permettront d’intégrer un auteur ou un penseur dans la catégorie des antimodernes, ou qui conduiront à l’en exclure. Les « figures de l’antimodernité, explique donc Compagnon, peuvent être reconduites à un nombre restreint de constantes – six exactement –, et encore elles forment un système où nous les verrons se recouper souvent ». Et l’auteur d’énumérer, successivement, une figure politique, la contre-révolution, une figure philosophique, l’hostilité aux Lumières, une figure morale, le pessimisme, une figure religieuse, « le péché originel (qui) fait partie du décor antimoderne habituel ». À quoi il ajoute encore une figure esthétique, le sublime, et une figure de style, « quelque chose comme la vitupération et l’imprécation ». Nous voici donc en présence de six critères.
Mais arrivé à ce stade, on se prend à hésiter sur le statut que Compagnon entend donner à ces “figures” : s’agit-il effectivement de critères, permettant de constituer une catégorie, l’antimodernité, dotée de contours relativement stables et définis ? Ou bien simplement de “lieux communs”, de “champs” particuliers, où l’on aura des chances de rencontrer des antimodernes, mais où l’on croisera aussi des auteurs étrangers à cette catégorie, d’autres penseurs antimodernes pouvant en revanche se trouver ailleurs, et ne jamais fréquenter l’un de ces lieux – auquel cas cette catégorie de l’antimodernité s’avérerait d’emblée extrêmement poreuse, instable et incertaine ?
À certains moments, Antoine Compagnon semble bien en faire des critères, au sens fort du terme : ainsi, lorsqu’il cite une lettre de Gustave Flaubert à la princesse Mathilde rapportant la disparition de Théophile Gautier : « il est mort du dégoût de la vie moderne : le 4 septembre l’a tué ». Dans cette lettre, souligne Compagnon, « tous les traits de l’antimoderne sont réunis en quelques lignes » : l’antidémocratisme, le catholicisme, la vitupération, le pessimisme. Mais à d’autres moments, à d’autres endroits du livre, le raisonnement s’embrouille, les critères s’étiolent, et l’on a le sentiment – comme lorsqu’il affirme qu’entre Maistre et Bonald, sa « préférence va au premier » – qu’il s’agit surtout, pour lui, de donner un habillage savant à des choix littéraires foncièrement subjectifs.
Supposons toutefois, pour l’instant, qu’il s’agit bien de critères, permettant de déterminer l’appartenance (ou non) de tel penseur à la catégorie en question. Est-on alors en présence de critères cumulatifs – l’antimoderne véritable correspondant à l’ensemble de ces critères – ou simplement alternatifs – signifiant que pourrait appartenir à cette catégorie tout auteur satisfaisant à l’un quelconque des six critères ? Dans la première hypothèse, la catégorie de l’antimodernité se restreindrait de façon drastique, et interdirait notamment d’y faire figurer certains des écrivains du XXe siècle évoqués par Compagnon dès le début de son livre : Breton, Bataille, Blanchot, Barthes, etc. Dans la seconde hypothèse, au contraire, elle se gonflerait démesurément – une tentation à laquelle Compagnon cède à plaisir, lorsqu’il qualifie d’antimodernes tous ceux (de ses amis) qui protestent, d’une manière ou d’une autre, contre leurs contemporains ou le monde qui les entoure.
En fait, si on les considère du point de vue de l’histoire de la pensée, force est de constater que ces critères, ces “figures”, ne sauraient être considérés comme équivalents lorsqu’il s’agit de déterminer sérieusement la catégorie de l’antimodernité. Les quatre premiers, en effet, – contre-révolution, hostilité à la philosophie des Lumières, pessimisme anthropologique et insistance sur la Chute – apparaissent, contrairement aux deux suivants (l’esthétique du sublime et la vitupération), très étroitement liés les uns aux autres, puisqu’ils se ramènent tous quatre, au fond, à une même hostilité radicale au mythe du Progrès. Eux seuls ont ainsi quelque chose à voir avec l’idée de modernité – qui n’est elle-même, au sens propre, qu’une déclinaison du progressisme, impliquant un acte de foi dans la puissance illimitée de la raison agissante d’un homme appelé à devenir « comme maître et possesseur de la nature ». Au passage, on observera que Compagnon a oublié de mentionner, parmi les critères de l’antimodernité, le thème pourtant décisif de la nature, qui constitue pourtant un fil d’Ariane beaucoup moins ténu que nombre de ceux qu’il prétend déployer.
Toujours est-il que, parmi ceux qu’il évoque, seuls les quatre premiers critères s’avèrent pertinents au regard de la catégorie qu’il entend construire : les deux autres, même s’ils se trouvent brillamment illustrés dans l’œuvre de certains antimodernes, ne paraissent en revanche nullement significatifs de l’antimodernité en général.
À propos du style « véhément » ou « vitupérant », par exemple, Compagnon remarque, chez Joseph de Maistre, un goût du paradoxe et de la provocation se traduisant par l’usage fréquent de l’oxymore. Mais que pourrait-on en déduire, au fond, sur la notion d’antimodernité ? Que peut-on en tirer ? Absolument rien, d’autant que la rhétorique jacobine est encore plus riche que celle de Maistre en oxymores, figures de style d’ailleurs dénoncées à l’époque par Laharpe comme caractéristiques du projet révolutionnaire de renversement total des choses et des valeurs par la violation du langage.
Quant à l’esthétique du sublime, dont on ne perçoit pas non plus la liaison nécessaire avec la notion de modernité (ni avec son contraire), elle semble n’avoir, dans le dispositif mis en place, qu’une fonction essentielle : celle qui consiste à démontrer que Maurras, qui la récuse obstinément, « se situe par là nettement aux antipodes de l’antimoderne ».
Si l’on en vient enfin à Maurras, ce n’est donc pas fortuitement, ni par raccroc. En feuilletant l’index, on constate en effet qu’il est l’auteur le plus fréquemment cité de l’ouvrage, juste après Baudelaire. Et pour cause : celui qui fut, au XXe siècle, l’antimoderne par excellence ne pouvait, sous peine de discréditer le propos, être écarté d’un simple revers de main : d’autant qu’il correspond à quatre ou cinq des critères établis par Antoine Compagnon, et qu’il incarne au plus haut point l’ambiguïté caractéristique de l’antimoderne dans son rapport à la modernité. Mais en même temps, il n’est pas question, pour un universitaire soucieux de sa réputation médiatique, de laisser entrer le loup dans la bergerie de ces « réactionnaires de charme » que sont les antimodernes, ni de se dire séduit par un courant culturel où figureraient aussi le diable, ses suppôts et ses disciples. Dans la démonstration, Maurras représente un enjeu de premier ordre : d’où l’acharnement pathétique de l’auteur à tenter de chasser le méchant du temple, et la multiplication des attaques, tantôt énigmatiques (« Maurras, qui n’était pas un antimoderne même s’il avait commencé sa vie comme critique littéraire », page 24), tantôt sommaires, mais toujours partiales – une partialité qui se manifeste parfois avec éclat, comme lorsqu’en évoquant Julien Benda, Compagnon précise que « bien que certains l’aient tenu pour un graphomane, un vulgarisateur, un imposteur et un charlatan, il mena à partir de la NRF un combat vigilant contre la droite intellectuelle et l’Action française » – laissant entendre que le simple fait d’avoir mené un tel combat le lavait de toutes les accusations accumulées contre lui.
Les bons, et les méchants ? Non seulement, on les distingue aisément – le méchant, c’est celui qui ose croire que son combat n’est pas perdu d’avance –, mais on n’a pas le droit de les mélanger, de les réunir dans la même catégorie ; du coup, celle-ci en perd toute consistance – comme semble d’ailleurs l’avouer l’auteur lorsqu’il reconnaît que « la distinction entre le moderne et l’antimoderne étant par définition relative, on est toujours le moderne de l’un et l’antimoderne de l’autre. Chateaubriand, le premier des antimodernes à nos yeux, est le pire des modernes aux yeux de Maurras ». En bref, on n’est pas en présence d’une catégorie véritable, d’un ensemble cohérent, mais d’un label aléatoire, décerné comme un prix de vertu en fonction des goûts et des lectures de l’auteur.
D’où, la liste de portraits, parfois franchement surprenants, que dresse Antoine Compagnon dans la seconde partie de son livre, “Les hommes”. Des hommes parmi lesquels figure ainsi un écrivain qui, à bien des égards, apparaîtrait plutôt comme l’anti-antimoderne par excellence, Julien Benda. Celui-ci, rappelle Compagnon, « fit toute sa longue carrière d’homme de lettres sur une idée fixe, la réfutation de la philosophie et de la littérature modernes au nom du rationalisme et de l’universalisme des Lumières ».
 
Des conclusions insoutenables
 
Et l’on comprend alors, avec un peu de stupeur, le problème de la démonstration : celle-ci résulte au fond de l’absence d’une définition serrée de la notion de modernité, qui rejaillit naturellement sur son antithèse. Dans la remarque que l’on vient de citer, par exemple, le terme « moderne » est utilisé comme synonyme de “contemporain” ou d’“actuel”, bien qu’il désigne en l’occurrence une attitude et une pensée anti, ou du moins, postmodernes – au vu des critères dégagés par Antoine Compagnon –, impliquant un dépassement du rationalisme, de l’optimisme et du progressisme. Si l’on rend aux mots leur sens véritable, et que l’on s’en tient à la typologie établie dans la première partie, c’est donc au nom de la modernité, celle des Lumières, que Julien Benda, « rationaliste absolu », disciple fanatique de Kant et de Renouvier, combat l’antimodernité de ses contemporains : « la préciosité, l’obscurité, la rareté » en littérature, le pessimisme et l’organicisme en philosophie, le particularisme, le nationalisme et l’antidémocratisme en politique. Pour en revenir aux critères de départ, le seul auquel satisfasse Benda est celui du style – en se montrant d’une agressivité furieuse, même pour l’époque, qui lui vaudra une réputation détestable et le surnom de “buveur de sang”. Mais on a vu que ce critère n’en était pas un. Quant au reste, Benda n’a décidément rien à voir avec l’antimodernité : ou alors, cette notion n’aurait aucun sens, puisqu’elle se bornerait à regrouper un certain nombre de penseurs n’ayant en commun qu’une certaine hostilité à leur époque, et la chance d’être agréés par monsieur Compagnon.
Nous évoquions, au début de cet article, l’histoire d’un ratage, et celle d’une déception. Le mot « antimoderne », dont Compagnon n’est d’ailleurs pas l’inventeur, aurait pu être très utilement employé pour désigner, d’une façon à la fois précise, éclairante et non péjorative, un large courant de pensée qui apparaît au cours du XVIIe siècle en réaction à l’idée de Progrès, qui prend corps à l’époque révolutionnaire et se prolonge effectivement jusqu’à nos jours. Il est donc fort regrettable qu’il n’ait été utilisé, en l’occurrence, que pour décorer un joli bric-à-brac, parfois séduisant, mais dépourvu de cohérence logique et de pertinence historique. Le travail reste à faire.


E. Marsala
 
 
+ Antoine Compagnon, Les Antimodernes, de Joseph de Maistre à Roland Barthes, NRF, Gallimard, 2005, 467 p.
 


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N°17 - La métamorphose des super héros

Par Hector Nissac
 
Les super héros ne sont pas invulnérables. Mais depuis leur naissance en 1938, ni les blessures, ni les trahisons, ni même la mort n’étaient parvenues à les stopper. Jusqu’au 11 septembre 2001 où l’effondrement des tours du World Trade Center sembla leur porter un coup fatal. Batman, Hulk et consorts, victimes collatérales de Ben Laden ? Bilan quatre ans après la Chute.
 
Quel pouvait être l’avenir des super héros, symboles d’une Amérique triomphante et sûre d’elle-même, aux lendemains d’attentats qui révélaient la fragilité de l’hyperpuissance ? Plus question pour les scénaristes de renvoyer les justiciers costumés lutter contre des invasions extraterrestres ou des menaces apocalyptiques. Tout comme Hollywood annulait ces blockbusters les plus violents, le monde des comics se devait de faire profil bas. Et la profession de rendre à son tour un hommage appuyé aux victimes en montrant dans des numéros d’anthologie Superman déblayer les ruines de Ground Zero ou Spiderman confronté à l’hostilité de tous ceux qui lui reprochaient de n’avoir rien fait ! Réduit au silence et à l’inaction, le super héros devait aussi subir la concurrence des nouveaux héros de l’Amérique, pompiers, policiers et médecins. À tel point que même Marvel, la principale compagnie de bande dessinées US, entreprit de publier de nouvelles séries qui, pour la première fois, mettaient en scène des samaritains dénués de pouvoirs, de simples individus dont l’adversité avait révélé la valeur morale. Acculé, donné cent fois pour mort, le super héros allait malgré tout survivre et opérer une spectaculaire renaissance.
 
Born again
 
Dans un premier temps, pour renouer avec le succès, certains auteurs préconisèrent un retour aux postulats les plus primaires du genre. Pour eux, les justiciers masqués devaient redevenir, comme durant la Seconde Guerre mondiale, des super patriotes luttant contre l’envahisseur, des pantins aux ordres de l’oncle Sam dont les exploits en papier étaient censés divertir et l’enfant de l’arrière et le GI du front. C’est ainsi que l’on vit quelques super héros, Captain America le premier, partir guerroyer contre l’ennemi islamiste et les dictatures baasistes. Mais cette tentation revancharde demeura anecdotique. Par son intensité dramatique et ses conséquences, le choc du 11 septembre permit un changement bien plus considérable, la concrétisation en fait d’une évolution amorcée dès la fin des années 70. À partir de cette époque, sur fond de contre-culture et d’échec au Vietnam, le super héros est devenu plus sombre et tourmenté, davantage préoccupé par le contexte social et politique d’une Amérique en crise. C’est dans cette veine – à laquelle Alan Moore et Frank Miller donnèrent ses lettres de noblesse – que le nouveau super héros post-9/11 allait jaillir. Ses caractéristiques ? D’abord, il a rangé au placard ses collants et sa cape fluo pour revêtir des tenues paramilitaires adaptées aux combats. Ensuite, c’est un militant qui, comme tel, se refuse à porter un masque et n’utilise aucune double identité. Enfin, son combat est essentiellement politique et ses méthodes pour le moins radicales : il est prêt à tout pour imposer l’ordre mondial qu’il juge le meilleur et le plus juste. Ce concept décliné de multiples manières a donné naissance, au milieu de beaucoup de médiocrité, à quelques histoires qui resteront : The Autority – une série dans laquelle un groupe d’anarchistes utopistes impose sa dictature sur la planète – et New X-Men – où Grant Morrison et Frank Quitely réinventent complètement l’univers du plus populaire groupe de mutants – en sont les meilleurs exemples.
 
Le mythe de l’âge d’or
 
Parallèlement, cette mutation du super héros s’accompagna d’un véritable retour aux sources. Des scénaristes, parmi les plus ingénieux, entreprirent, toujours sur les traces d’Alan Moore, de revisiter complètement les codes du genre tels qu’ils furent définis durant l’âge d’or des comics. Si sous leur plume le super héros retrouvait ses costumes et son attirail kitsch, c’était pour mieux s’interroger sur son rôle dans la société, sur sa normalité, pour montrer ses failles et ses complexes, etc. Ainsi de deux séries récentes traduites en septembre par les éditions Delcourt. Dans Invincible, Robert Kirkman et Cory Walker nous font découvrir la vie d’un jeune lycéen dont le père n’est autre que le super héros le plus puissant de tous les temps. Comment faire dans ces conditions pour étudier, draguer ou se faire des amis ? Quelle attitude adopter quand, avec la puberté, arrive des pouvoirs particulièrement effrayants et totalement incontrôlables. En privilégiant le récit intimiste, Invincible nous offre une relecture particulièrement intelligente et novatrice d’une recette qui fit le succès du Spiderman des années 60 et 70 : raconter l’ordinaire d’un personnage extraordinaire. Dans le même style, les frères Luna s’amusent à décrire les tribulations d’une super héroïne à Spring City, une ville où les justiciers costumés sont partagés entre leur lutte pour la justice et la gestion de leur image publique. Une série, qui tient tout à la fois de Sex in the city et de Wonder Woman, où Ultra, l’une des femmes les plus puissantes de la planète, doit non seulement affronter les criminels mais aussi les hordes de paparazzi, les fans en délire ou les amants intéressés.
 
French touch
 
À l’instar d’un Mickey, les super héros américains sont devenus des icônes d’une culture populaire mondialisée, à tel point qu’aujourd’hui tout le monde connaît Superman, Batman ou Wonder Woman sans avoir jamais lu l’un des comics qui ont fait leur renommée. Quoi de plus logique que des auteurs franco-belges nourris de leurs aventures s’emparent de cet héritage pour livrer leurs propres visions du genre. D’abord standardisé et calqué sur le modèle américain, cet exercice s’est récemment révélé des plus audacieux et intelligent. Inaugurant un nouveau format (80 pages et couverture souple), la collection “Expresso” de Dupuis vient d’en offrir deux fleurons, deux albums de qualité dans lesquels hommages décalés et pastiches font mouches. Dans l’univers de Comix Remix, proche de celui de Watchmen, les super héros sont devenus des hommes-sandwich, vantant indifféremment marques de pizzas ou de lessives, qui se livrent à toutes les bassesses pour conserver cette juteuse rente. Dans Prestige de l’uniforme, un scientifique médiocre méprisé par sa femme, humilié par ses collègues de bureau trouve enfin la reconnaissance de ses proches grâce à une expérience qui lui confère de mystérieux pouvoirs. Bénéficiant toutes deux d’un graphisme très personnel, loin des canons des comics, ces deux histoires empruntent aux mêmes thématiques que les nouveaux super héros en ajoutant un ton décalé qui les rend indispensables.
De part et d’autre de l’Atlantique, le super héros, trop vite considéré comme désuet, connaît donc une second souffle. Espérons que ce renouveau prometteur saura dynamiser une bande dessinée américaine souvent conformiste et donner un souffle épique et fantastique à une école franco-belge un peu trop égocentrée. 
 
 
Hector Nissac

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N°17 - Apprendre à lire

Par Antoine Clapas
 
Je reverrai toujours la mine déconfite d’un amphithéâtre de Sorbonne rempli d’étudiants lorsque notre professeur Arlette Michel annonçait que le but des études littéraires était d’apprendre à lire. De fait, et toute l’œuvre d’un George Steiner est là pour l’attester, le lecteur qui s’imagine avoir fait le tour d’un texte ou d’un auteur frôle la niaiserie et l’insolence.
 
Utilité de la critique
 
Naturellement, la lecture d’une œuvre est première, et l’on peut très bien se passer de lire de la critique sans démériter de l’univers. Tout dépend de ce que l’on demande à la littérature… On connaît trop les habitudes scolaires et estudiantines, consistant à s’enfermer dans les commentaires et le prêt-à-lire pour ne pas s’affronter en vérité au texte littéraire. D’un autre côté, la critique littéraire est utile ; qu’elle soit d’origine universitaire, ou qu’elle relève de cette grande famille d’écrivains critiques qui associe les noms de Sainte-Beuve, Thibaudet, André Thérive, Edmond Jaloux, Charles Du Bos, Pascal Pia, jusqu’à Boutang, Gracq, Georges Poulet et tant d’autres. Il n’est pas désagréable de lire une critique davantage journalistique, lorsqu’il s’agit d’articles signés aujourd’hui par Bertrand Delvaille, Angelo Rinaldi ou René de Ceccaty. Il n’est pas impossible de s’intéresser à une critique spécialisée et technique, surtout lorsqu’elle ne s’inféode pas bêtement à un courant analytique, post-structuraliste, génétique, stylistique, etc. A priori, nous croyons que tous les genres de la critique ont leur légitimité, leur intérêt, du moment qu’un talent les nourrit. C’est même l’une des caractéristiques principales de la critique littéraire d’épouser une aussi grande diversité. Que de différences, en effet, entre le Port Royal, ce chef d’œuvre de Sainte-Beuve qui se lit comme un roman, et le riche essai de Philippe Sellier sur Pascal et Saint-Augustin ?
La critique est utile parce qu’elle élargit le jugement, étend la sensibilité, fait découvrir mille trésors d’abord inaperçus, rend perceptibles des aspects à côté desquels nous sommes passés, pour faciliter ensuite des lectures plus personnelles. Les travaux de Jean Mesnard rendent plus difficiles les contresens sur Pascal. Ceux de Jean Céard, d’une prodigieuse érudition, rendent plus abordable le redoutable univers de Rabelais, chargé d’éléments culturels très éloignés de nous. Luc Fraisse démontre comment Proust imprime à la charpente de ses phrases les critères de l’art gothique dont il était éperdument amoureux. Tel autre montre comment les paysages qui ouvrent les romans de Balzac s’inspirent des tableaux de l’École française. Il y a de grands auteurs que nous ne lisons plus de la même façon lorsque de grands critiques en ont renouvelé l’approche : c’est le cas de Rousseau avec Jean Starobinsky, de Mallarmé avec Bertrand Marchal, de Corneille avec Marc Fumaroli, ou de Stendhal avec Michel Crouzet.
 
Crise du sens
 
Malheureusement, la critique actuelle vit une crise qui correspond à celle de notre civilisation. Le type de l’écrivain critique a quasiment disparu. Comme l’ont affirmé Maurras et Eliot bien avant Roland Barthes, le critique de cette sensibilité est tout aussi créateur et poète que n’importe quel écrivain. On peut citer à titre d’exemples Une campagne avec Thucydide de Thibaudet, l’un des plus grands chefs d’œuvre de la critique française, ou bien, plus proche de nous, En lisant en écrivant de Julien Gracq. Dans le désert actuel, le Chateaubriand, Poésie et Terreur, de Marc Fumaroli, nous est apparu comme une géniale exception, totalement et heureusement intempestive. Le public cultivé – vraiment cultivé – se raréfiant, les mœurs démocratiques égalisant les goûts, l’ère des masses exaltant la distraction et la bêtise, il devient de plus en plus évident que la société n’a plus besoin de critiques de même qu’elle n’a plus besoin de philosophes et de cours de philosophie. Nous vivons dans le procès de l’écrit et la peur de la parole. Dans le soupçon de l’inutilité et de la non-rentabilité. Aussi la critique littéraire s’est-elle finalement réfugiée, depuis les années soixante-dix, dans la critique universitaire. De nombreux professeurs sont des critiques détournés, obligés de suivre le dictat du positivisme dans lequel s’enferme l’Université française. Souvent passionnante, décisive, même, cette critique n’a que le défaut d’intéresser un nombre restreint de personnes, qui sont en général des étudiants ou des collègues.
Il faut ici expliquer notre réticence vis-à-vis du positivisme universitaire. Il est exact que les critères rationnels, scientifiques et techniques permettent une meilleure connaissance des œuvres et des auteurs. Le spécialiste dispose pour cela tous les outils de la rhétorique, de la grammaire, de la poétique et de l’histoire. Comme le montre Steiner dans Réelles Présences, on en arrive à une inflation gigantesque du commentaire, où l’œuvre elle-même n’apparaît que comme un pré-texte à l’arrogance de la critique, et à une déstructuration du sens. Mais il y a une autre dimension, généralement perdue de vue. Ce positivisme rend de moins en compte du degré de vérité dont la littérature peut témoigner à propos de l’homme : un atome sans destin, dépouillé du sens, mais réduit à une infinité de déterminations interchangeables. En outre, il témoigne d’une peur sans limite. Les sciences humaines mettent mal à l’aise le discours littéraire, soupçonné d’avoir pour matière l’irrationnel, la subjectivité, le mystère, des apories qu’aucun raisonnement ne parvient à réduire. Ce discours se sent donc obligé d’épouser les critères des sciences qui l’incriminent, et de fuir ses propres fondements historiques, esthétiques et rhétoriques. L’histoire littéraire est la plus durement touchée.
Auguste Comte aurait été horrifié de constater cette évolution du positivisme : depuis des années, cette idéologie décompose le sens au lieu de le construire. Mais il faut aller plus loin, et mesurer l’étendue de ce qui est perdu. Le positivisme du discours littéraire fait le procès des présences mystérieuses, voire surnaturelles, dont une œuvre peut porter la marque. Pour parler net, l’inspiration divine du Dialogue des Carmélites n’est pas un critère universitaire, et pourtant, c’en est l’essentiel. Pourquoi faudrait-il d’avance refuser cette possibilité ? Dans une civilisation de la Bible et des Évangiles comme la nôtre, pétrie par les catégories d’Aristote et la dialectique de Platon, comment pouvons-nous rejeter les mots « âme » et « immortalité », ignorer combien la littérature peut apporter un témoignage sur la créature, et rendre hommage au Créateur, ou du moins, solliciter une forme de contemplation du monde ? Il n’est pourtant pas interdit au critique ou au lecteur d’être platonicien, chrétien, métaphysicien, ou, si l’on veut, bouddhiste et shintoïste. L’indifférence ou l’athéisme n’y sont pas une obligation. D’un autre côté, tout le monde trouve normal que les chrétiens, les hellénophiles et les shintoïstes absorbent continûment l’épaisseur et les réductions du positivisme athée, et que les critiques ne mettent point Dieu ni « âme » dans leur langue.
Or, de fait, ces qualités ou ces grâces modifient grandement le regard sur les œuvres, en faisant accéder à d’autres domaines de la réalité. Saint Grégoire le Grand souligne que la fonction de la littérature profane est de mettre en évidence la vérité de la littérature sacrée. Il n’y a probablement pas de parole plus profonde et plus humble, et qui consacre davantage le rôle des écrivains. Or, c’est toute une dimension de la Parole humaine, ce sont le Logos, les racines ontologiques du langage dont se détourne la critique littéraire la plus répandue. Heureusement, la critique à laquelle nous pensons possède de respectables exemples : qu’il s’agisse de Luc Estang, de Georges Cattaui, de Jean de Menasce, d’Henri Massis, de Pierre Boutang, ou bien d’un universitaire comme Alain Michel, qui, en prélude à sa très belle thèse consacrée à la Parole et la Beauté dans la littérature latine, affirme qu’il croit au sens de la prière. Le Port Royal de Sainte-Beuve porte peut-être le reflet d’une conversion manquée – celle de son auteur –, mais il témoigne d’une rencontre étonnante entre une école théologique et un esprit animé par la curiosité spirituelle.
Comme par hasard, on notera que le déclin du type de l’écrivain critique est contemporain de la déchristianisation : ce fait est là pour rappeler l’intime relation qui unit la poiésis (la création) et la théologie, et que là où les croyances disparaissent, la plus haute culture tend à s’éteindre aussi.
 
 
Antoine Clapas

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N°17 - Albert Thibaudet

Par Alain Lanavère de l'Université de Paris - Sorbonne
 
Figure célèbre et méconnue de la critique du début du XXe siècle, Albert Thibaudet constitue un exemple proprement génial de l’écrivain critique, entrant dans les arcanes des œuvres et composant les siennes par ce cheminement même. Méthode dépassée ou modèle à suivre ?
 
En littérature, le temps qui passe est spécialement cruel avec ceux-là même qui se fixent un sacerdoce de la servir : les professeurs (parfois), les auteurs (quelques uns), les critiques (tous). Une génération à peine, leurs œuvres sont introuvables, leur rôle méconnu, leurs noms même perdus. Mes étudiants de lettres, même khâgneux, dès qu’il leur faut composer sur la critique, n’ont pour munitions qu’un peu de Barthes réchauffé et du Genette passé et repassé à la moulinette : fast food des années 2000. Ils ne savent pas – pas du tout – que les grands critiques du XXe siècle, ce furent Charles Du Bos, l’abbé Bremond, et Albert Thibaudet ; et les laisseraient ahuris les noms de Léon Daudet, de Valéry Larbaud, de Kleber Haedens et de Pascal Pia.
Albert Thibaudet mourut en 1936 sans laisser de descendance qui pût veiller aux destinées de ses livres. Son Histoire de la littérature française de 1789 à nos jours (1936), il ne put l’améliorer, et ce livre n’était pas assez scolaire pour rivaliser avec les manuels. Thibaudet, homme de gauche, avait beau mourir en 1936, il n’avait milité nulle part, et même avait, sans passion, très bien écrit sur Barrès et Maurras : on l’oublia. Enfin, le pauvre homme s’était fait vertement reprendre par Proust dans le Contre Sainte-Beuve pour avoir osé risqué l’idée que Flaubert n’était pas très intelligent ; comme aujourd’hui il n’est point de salut hors de Proust, vache sacrée, personne n’ose penser, contre lui, que cette observation, très fondée, sur Flaubert (mais c’est un autre bœuf Apis pour nos contemporains) prouve que Thibaudet, certes, ne manquait pas d’intelligence critique. Ajoutons que les deux « Pléiade » que Thibaudet confectionna (Montaigne, 1934 ; Flaubert, 1936, avec H. Dumesnil) sont caducs. Pas de chance.
Thibaudet, pourtant, laisse une œuvre passionnante. Si l’on en doutait, qu’on parcoure le numéro du 1er juillet 1936 de la Nouvelle Revue Française : entre autres, lui rendent hommage Valéry, Bergson, Alain, Jean Prévost, Jean Grenier, Jean Wahl, Ramon Fernandez, E.-R. Curtius, Maurois, Morand, L.-P. Fargue, Jean Schlumberger, Daniel Halévy… Excusez du peu !
Thibaudet, que l’Université française ni l’Académie ne pensèrent à accueillir, avait été deux fois admissible à l’agrégation de philosophie et, finalement agrégé d’histoire, il quitta vite l’enseignement pour faire son voyage en Grèce (Les Heures de l’Acropole, 1923) et vivre de sa plume, dans La Phalange puis à partir de 1911 dans la NRF. Il y tenait les rubriques « La littérature » puis « Réflexions sur la littérature », jusqu’à sa mort, écrivant chez lui, à Tournus, ou à Upsal et Genève, les Suédois et les Vaudois (qui se souvenaient d’avoir pareillement reçu Sainte-Beuve) ayant eu, eux, la bonne idée de lui confier des chaires. Prodigieux lecteur, il avait fait la guerre de 1914-1918 avec dans sa musette Montaigne et Thucydide. D’où, en 1922, La Campagne avec Thucydide, réflexion sur l’art difficile de la guerre, l’art plus difficile de la paix, et l’écriture de l’histoire. Ancien élève de Bergson à Henri IV, Thibaudet était, en bon bergsonien, soucieux de la durée : durée des courants et des genres littéraires, durée des idées quand elles germent dans un ancien terreau et promettent d’indéfinis développements (d’où son chef d’œuvre, Trente ans de vie française : I. Les idées de Charles Maurras ; II. La vie de Maurice Barrès ; III. Le Bergsonisme, 1920-1923), durée intime des écrivains d’où surgissaient, par des lentes et secrètes métamorphoses, qu’il étudiait, leurs œuvres. On lui doit les premières études profondes qu’appelaient Mallarmé (1912, revu en 1926) et Valéry (1923). Mais encore un Flaubert (1922, revu en 1935), un Amiel (1929), un Mistral (1930), un Stendhal (1930). Et en 1930 une Physiologie de la critique. Les Princes Lorrains de 1924 confrontaient Barrès et Poincaré. Si quelques articles de lui ont été recueillis (Réflexions sur le roman, sur la littérature, sur la critique, 1938, 1939), une masse de textes qu’il donna à la NRF ou au Journal de Genève y dorment encore.
Thibaudet, que son érudition, l’ampleur des compétences, l’indépendance de son esprit et sa passion des Lettres rapprochent de Sainte-Beuve (que Proust a grossièrement méconnu ; mais il revient, on le réédite beaucoup ces jours-ci), n’était pas comme lui curieux des secrets biographiques des hommes, il ne se souciait que des œuvres, cherchant moins à y trouver les raisons du goût qu’il éprouvait pour elles que les secrets de leur maturation. Ainsi se penchait-il sur les lectures, les antécédents littéraires de leurs auteurs, sur leur longue genèse, et dessinait-il les prolongements futurs voire fictifs que ces œuvres lui semblaient mériter de connaître. Aussi attentif à leur musique (on trouve chez lui d’admirables analyses du style de Barrès et de Flaubert) qu’au réseau d’idées qu’elles impliquaient et qu’elles organisaient, Thibaudet se défiait de lui-même (il était modeste !) et, bergsonien, ne redoutait rien tant qu’un jugement arrêté, fixé, pétrifié : il se relisait, modifiait ses attendus, ouvrait le champ à de possibles lectures différentes.
Bourguignon d’allure paysanne, bon vivant, il préférait ne parler que des écrivains qu’il aimait ou avait envie d’aimer ; les autres, il s’en taisait ; « Thibaudet n’éternuait pas de l’acide sulfurique », disait de lui Morand, qui s’y connaissait en éreintements à ses dépens. La critique de Thibaudet, abondante, sinueuse, procède d’un acte de sympathie du lecteur avec son livre et du critique avec “son” auteur ; généreux, le critique offre à son auteur sa science, ses idées ; d’où de féconds rapprochements, soit qu’il s’agît d’illuminer une œuvre par tout ce dont elle résulte (ainsi, Thibaudet éclaire admirablement Maurras par Auguste Comte), soit qu’il fallût dresser contre elle l’œuvre adverse (Poincaré contre Barrès). Bergsonien toujours, Thibaudet poétise sa critique en la nourrissant par osmose du style même de son auteur, si bien qu’on en arrive à croire que, pour une fois doté de lucidité sur soi, l’auteur même se critique à sa propre manière. Il aime aussi les comparaisons et métaphores filées, qui rendent compte du caractère minéral, métallique, floral, sylvestre, etc., de tel ou tel livre.
Le tempérament de Thibaudet, l’influence sur lui moins de la NRF (qui avait ses foucades et ses sectarismes, Gide le premier) que de Montaigne, son bergsonisme surtout le conduisaient à chercher, patiemment, à vérifier son goût par son intelligence critique et, inversement, à irriguer sa critique des joies que lui donnait son intuition de lecteur. On le lit, on apprend beaucoup, on sait les raisons que l’on doit avoir d’aimer tel livre, mais on discerne vite que ces raisons ne suffisent pas, qui ne sont que des raisons, à nous livrer l’accès au sanctuaire. Thibaudet, ou la critique créatrice, c’est le titre de l’une des rares thèses qui lui aient été consacrées (Alfred Glauser, 1952) ; mieux encore, Thibaudet, ou la sage intelligence de la littérature.
Si vous êtes comme moi excédé par le jargon structuralo-psycho-sémio-stylistico etc. de l’Université, si pour vous un livre que vous avez la faiblesse d’aimer (car vous aimez la littérature) n’est pas une structure signifiante, une machine textuelle, un champ ouvert de lectures plurielles, un objet polysémique – lisez Thibaudet. Vous y apprendrez pourquoi, en effet, et malgré Proust, Flaubert n’était pas très intelligent. Mais vous, vous deviendrez intelligent !


Alain Lanavère
 
 

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mercredi, 08 juin 2005

N°16 - Entretien avec Me Vergès

Hommage à Jean-Marc Varaut 

Propos recueillis par E. Marsala et David Foubert
Photo : Louis Monier
Dernier livre paru : Journal 2003-2004 : Rien de ce qui est humain ne m’est étranger, Plon, 2005.


Comme on va le voir, malgré les oppositions politiques ou philosophiques, Jean-Marc Varaut et Jacques Vergès s’appréciaient. Ils appartenaient tous deux à la grande lignée des avocats français, à la fois libres et soucieux de ne pas s’agenouiller devant le conformisme et les tabous. Dans ce même attachement à la liberté de l’esprit, Les Épées sont heureuses d’interroger Me Vergès pour ce portrait.


Les Épées : Quels furent vos premiers contacts avec Jean-Marc Varaut ?

Me Jacques Vergès : Je suis un peu plus âgé que Jean-Marc mais nous nous sommes inscrits au Barreau à la même époque (moi en 1955, lui en 1956). Nous étions alors stagiaires tous les deux et préparions le concours de la Conférence du Stage, dont il fut premier secrétaire en 1959, trois ans après moi. Nous nous sommes ensuite croisés lors de la guerre d’Algérie. En 1957, je suis allé à Alger pour défendre le FLN. Lui y est arrivé en 1961 pour défendre les accusés de l’autre bord, ceux de l’Algérie française puis ceux de l’OAS. Mais nos rapports n’ont pas changé pour autant pendant cette période. Jean-Marc aimait la vérité à tel point que sur les tortures en Algérie, dont il avait d’abord nié l’existence, il est venu m’avouer en 1961 que j’avais eu raison.

Pour vous, qu’est-ce qu’un avocat engagé ?

C’est l’avocat qui dans les périodes de crise, défend des personnes avec qui il peut sympathiser, voire même avec qui il partage un certain nombre de convictions. Mais pour autant, il n’en devient pas l’ennemi de son confrère qui défend ceux d’en face. Je dis souvent, au grand dam de certains frileux, que j’ai eu deux maîtres au Barreau : Jacques Isorni et Tixier-Vignancourt.

Le propre du grand avocat est-il de ne plaider que pour les causes perdues ?

Pas forcément. Mais c’est celui qui ne les refuse pas. Dans une cause, l’objectif est double : obtenir la plus petite peine et donner un sens à ce qui arrive à l’accusé. Lui faire comprendre que le malheur qui peut lui arriver n’est pas forcément une défaite. Bernanos disait de Jeanne d’Arc que son procès ecclésiastique était un procès perdu d’avance. Mais au fond, c’est pour cela, qu’elle est morte en martyr, et qu’elle a été canonisée. Il y a des gens qui perdent un procès mais qui gagnent devant l’histoire. C’est quelque chose que Jean-Marc Varaut savait parfaitement, même s’il n’était pas aussi amateur que je le suis de la défense de rupture. Jean-Marc faisait plus confiance aux magistrats que moi. C’est une différence entre nous.

Confiance dans le droit ou confiance dans la vertu des hommes ?

Pour lui, assurément, c’était l’un et l’autre.

Pourtant le procès Papon lui fit beaucoup de tort : on sait que des avocats refusaient de déjeuner avec lui à Bordeaux entre les audiences du procès Papon.

Il m’a avoué que ce procès lui avait fait perdre une partie de sa clientèle. Il existe en France une pensée unique, une police de la pensée. Pensez ! Avoir le même avocat que Papon : un certain nombre de grands patrons se sont effrayés. En ce qui concerne les avocats, j’ai aussi connu ce genre de situation : des confrères qui se refusent de vous serrer la main, ou qui se lèvent bruyamment pendant votre plaidoirie sans parler du curé qui fait sonner le glas au début d’une autre. Mais j’ai une puissance de mépris que Jean-Marc n’avait pas. Il était gentil et extrêmement courageux. Nous avions beaucoup d’estime l’un pour l’autre, et plus encore, sur la fin, de l’amitié même.

Dans cette défense des réprouvés, vos carrières sont donc un peu parallèles ?

Dans une certaine mesure, en effet, même s’il appartenait à l’establishment et qu’il état issu d’une longue lignée de juristes, ce qui n’est pas mon cas. C’était un grand avocat, avec des plaidoiries très belles, issues d’une grande culture classique telles que la Conférence du Stage forme pour le faire.

N’étiez-vous pas, en un sens, les derniers représentants d’une race d’avocats en voie de disparition ?

C’est vrai. Mais pour autant, demeure, y compris chez les plus jeunes de nos confrères, un véritable attachement à la Défense, celui que Jean-Marc a toujours manifesté au plus haut point.
 

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N°16 - Vouloir le roi

Par Antoine Clapas
 
« Comment, il y a encore des royalistes en France ? À l’heure de Grégory, de la construction européenne et de Star Wars ? » Depuis 1792, 1830 ou 1848, les royalistes français n’ont cessé de réfléchir sur les conditions d’une restauration ou d’une instauration, comme à un recours utile à la nation. Pourquoi, comment peut-on aspirer à une monarchie en 2005 ?
 
«Pour faire la monarchie, disait Roland Mounier en 1989, il suffit d’un prétendant et d’un peuple ; les conditions sont donc réunies. » Cette réflexion a priori rassurante pour les royalistes ne doit pas masquer les évidences : la monarchie se situe hors des débats politiques les plus courants, elle n’est abordée que par les royalistes eux-mêmes, dans des revues, sur Internet et dans quelques rares ouvrages. Pour beaucoup, la couronne est davantage l’affaire du dentiste que celle du prétendant. Pour les uns, il n’est de roi désirable que celui qui copierait ses propres intentions politiques, un roi de gauche ou de droite, ou bien une potiche rassurante à contempler. Pour les autres, beaucoup plus nombreux, un roi est un personnage inquiétant, parce qu’il possèderait un pouvoir exorbitant, proche de la dictature, niant le droit de l’individu, et qu’il relèverait d’un cadre définitivement révolu.
Les représentations de la monarchie dans la conscience française fournissent un beau sujet, pourtant distinct de celui-ci. Qu’est-ce que vouloir un roi ? De fait, cette volonté implique un décalage entre ce qui est et ce qui n’est pas encore, qu’il faut provoquer et ordonner. Elle consiste dans un projet politique touchant à la nature du régime et, dans l’ordre de l’action, d’un degré de probabilité actuellement très réduit. Les questions surgissent immédiatement. Peut-on sans contradiction restaurer un pouvoir dit traditionnel ? pourquoi la République ne serait-elle pas la tradition de la France depuis 1875 ? Or, quelle serait la forme de cette monarchie ? Qu’apporterait-elle de différent ou de préférable ? Cette volonté procède-t-elle seulement de la politique ? D’où vient qu’il faille vouloir un roi, quand nos ancêtres n’avaient qu’à l’aimer ou à consentir à son autorité ? Nous nous trouvons face à une série d’inconnues auxquelles bien peu de penseurs se sont confrontés. Peut-on vouloir la monarchie sans penser aux différents échecs de restauration depuis le XIXe siècle ? Autre point capital : peut-on désirer la monarchie comme la démocratie s’est voulue elle-même ? La démocratie, si elle se comprend comme le régime des libertés concrètes, et non plus en tant qu’utopie destructrice du lien politique, ne peut-elle pas s’articuler à un règne légitime ? Où commencent le principe politique (un roi régnant ou gouvernant) et le contenu du régime (défini par une philosophie, une idéologie, et informé par la réalité du pays ?).
 
Le lien politique
 
Pour notre génération et celle qui vient, un immense effort d’interprétation est à entreprendre, à moins que disparaissent cette idée et cette mouvance – il y a des utopistes et des fétichistes en royalisme comme dans toutes les sensibilités politiques. Pour le moment, l’institution monarchique ne constitue une véritable question qu’aux marges de la politique, au milieu d’une démocratie libérale en crise, dans une situation sans précédent de déclin du politique et de la responsabilité civique, à un moment où un procès perpétuel est intenté contre le passé, au point d’obstruer l’avenir. Comme l’indique Léo Strauss dans Qu’est-ce que la philosophie politique ?, dans la modernité, le régime ne fait plus question. Aussi certains préfèrent-ils en rester à des aménagements républicains ou européens, ne pas demander plus, comme s’il suffisait de participer à des fuites en avant pour participer, en réalité, à la destruction du lien politique.
Pour vouloir le roi, il faut d’abord savoir ce que Roi et monarchie veulent dire. Etre royaliste en France, c’est être fidèle à la dynastie capétienne ; c’est prendre un engagement vis-à-vis d’une famille protectrice, de qui la justice, le bienfait ou le moindre mal sont attendus. C’est participer politiquement à une institution inscrite dans la durée, dont le souverain constitue la clef de voûte, sans être le distributeur de toutes les tâches. On peut affirmer avec Boutang que « le royalisme est une fidélité comme le patriotisme est une vertu ». Cette fidélité, cette loyauté est, selon le point de vue que l’on adopte, l’élément minimal ou maximal de justification ; c’est lui qui apparaît dans la bouche des Marocains, des Anglais ou des Thaïlandais lorsqu’on les interroge sur leur monarchie. Il faut sans doute faire ici la distinction entre le royalisme et l’attachement au roi. En monarchie, le royalisme en tant que doctrine politique devient paradoxal, inutile, voire parasitaire. Aujourd’hui, le royalisme fait parfois naître des fidélités dépouillées d’armature théorique précise ; d’autres fois, la recherche rationnelle supplante le royalisme d’héritage, qui se perd depuis des générations. Mais là où la doctrine se tient, la fidélité n’est pas nécessairement réduite ; elle ne disparaît pas au prétexte que la raison se met en demeure de justifier et de construire. En revanche, si la doctrine s’interpose, si le royalisme tombe dans l’idéologie, il s’annule lui-même. C’est ce qui est arrivé à certaine droite française, au cours des soixante dernières années, en feignant de croire (par exemple) que l’on pouvait être maurrassien sans être royaliste.
 
Le paradigme
 
On rappelle toujours que la France a été faite par des rois ; mais aujourd’hui, nous sommes pris entre l’évidence des origines et l’obscurité du destin. Les Français oublient trop souvent qu’ils ont vécu beaucoup plus longtemps en monarchie qu’en République, et les alternatives au régime qu’ils connaissent les renvoient à des modèles épouvantables dont on les martèle en croyant fournir un argument : ces régimes totalitaires qui ont été les maladies des démocraties et des incarnations excessives de la modernité ! Face à l’oubli, il convient non seulement de retrouver le sens du récit national, mais, plus profondément, de distinguer la monarchie de son historicité, pour la penser sur un mode plus général et technique. C’est ainsi que selon Boutang, la monarchie était à la fois « un modèle » et « un reproche » vis-à-vis de la Constitution de 1958. À des degrés divers, Jean Foyer et Michel Debré ont eu besoin de réfléchir sur la fonction monarchique de l’État pour rédiger ce texte. Elle demeure invinciblement un paradigme de la pensée politique. En outre, il faut convenir à quel point la monarchie française fut évolutive. Les institutions ont considérablement changé de Louis VII à Saint-Louis, de Louis XII à Louis XIV, de Louis XVI à Louis-Philippe ; la monarchie anglaise a connu de semblables adaptations jusqu’à aujourd’hui. Une monarchie doit évidemment correspondre à la situation concrète de la société sous peine d’aboutir à un régime désincarné, soit le contraire de ce qu’elle doit être. Mais elle est encore un modèle théorique, diversement interprété par Platon, Saint-Thomas d’Aquin, Vico, de Maistre, Maurras, Bernanos, Marcel, Thibon et Boutang, offrant une matière inépuisable de réflexions.
On ne saurait assurément vouloir la monarchie en 2005 dans les termes littéraux où l’Action française la voulut en 1900. Dans son Enquête sur la monarchie, Maurras s’était adressé au public patriote, alors très large et puissant, et à la France qu’il avait devant lui. Aujourd’hui, c’est l’esprit pédagogique et constructeur de son effort que l’on peut retenir, pour une France extrêmement différente, dont les contours ont été redessinés et réduits. Cela dit, de larges pans de sa critique continuent de se vérifier dans les faits. Par exemple, s’il est vrai qu’il y eut un Ancien Régime, il n’y en a pas de nouveau : il n’y a qu’un état d’esprit qui l’empêche de naître, aussi vrai que l’utopisme moderne tend à rejeter inéluctablement dans le passé la moindre construction dont il accouche. C’est très logiquement que la démocratie française s’épuise et veut se métamorphoser en démocratie européenne, la territorialité et l’histoire ne lui sont que des motifs secondaires ou méprisables.
 
Rouvrir la définition
 
Maintenant, quels sont les objets à rechercher dans la monarchie ? Historiquement, elle articule de manière nuancée les éléments suivants : l’unité du pouvoir, le principe d’autorité (elle n’est pas une autocratie), l’arbitrage et la Justice, la protection des plus faibles, la défense des intérêts communs, la capacité à ordonner les intérêts privés (jadis, corps intermédiaires, aujourd’hui, sociétés, associations, voire lobbies ?) ; ajoutons à cela une pratique réaliste, généralement raisonnable, de la diplomatie. Si nous tenons à la monarchie, c’est en fonction de ces éléments de définition. Bien sûr, nous savons qu’il faut enrichir les réponses : telle est la tâche de cette « place royale ». On nous permettra du moins de préciser l’un des motifs de notre volonté. Pour nous, le pouvoir monarchique, en tant qu’incarnation politique d’un peuple, coïncide avec la garantie d’un être politique distinct de la gestion, de l’économie, de l’argent ou de la compétition, mais différent aussi de ce fameux repliement sur soi qui tourmente tant la conscience contemporaine. Un roi, en tant qu’incarnation du pouvoir suprême, peut garantir la fonction symbolique du pouvoir tout en s’accordant au concert des nations, et en facilitant même les échanges. Cela ne fait pas du roi un être fabuleux, mais, peut-être, un véritable ami. Le lien qui unit le peuple à son roi est un dialogue secret et pourtant sensible, qui demande une certaine tenue de l’être auprès de l’histoire humaine, une forme de confiance, voire d’amour, qui dépasse l’ordre de l’opinion. Une volonté politique qui ne commence pas et ne se termine pas dans cette amitié n’est pas aimable, et cette absence d’amour nous semble l’une des raisons principales de la fuite contemporaine hors de la politique.


Antoine Clapas
 
 
 

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N°16 - Varaut, un cavalier français

Par Nicolas Kayanakis
 
À notre rencontre, en 1951, aux étudiants d’AF dont je venais de me voir confier la direction, Jean-Marc avait dix-huit ans et entrait à la Faculté de droit ; j’en avais vingt et sortais de Sciences-Po. Après plus de cinquante ans d’amitié, de fréquentations quotidiennes au temps de notre jeunesse au Quartier Latin, certes plus espacées par la suite, comment évoquer un ami qui vient de partir et faire le tri des souvenirs qui se bousculent, sans risquer de déformer ou de figer un visage qui vous reste si vivant, sans le ramener à soi ou sans le réduire aux souvenirs auxquels on est le plus attaché, souvenirs de la presque enfance ?
Jean-Marc, c’est une balade à cheval près de Pontoise, son écharpe dans le vent devant une boutique des Champs-Élysées, la récitation d’un passage des Enfants tristes de Nimier sur un rendez-vous au Pampam ou, avec ses parents, une route heureuse un jour de printemps, vers le Congrès de l’UNEF à Rouen : le lendemain, nous serions des adultes sérieux pour accueillir avec le président de l’UNEF, Jacques Balland, une délégation d’étudiants… soviétiques qui, quelques heures plus tard, devra entendre, au Havre, le discours nationaliste de Jacques, venu de l’extrême gauche. C’est encore, toujours avec ses parents, un jour sombre d’automne, où nous allions, le cœur serré, aux obsèques de Charles Maurras. C’est aussi sa volonté quand, au cours de vacances dans le Tarn, il était descendu de la Montagne Noire à Castres pour devoir ensuite, au retour, entreprendre une remontée de vingt kilomètres à vélo.
C’est surtout, pour ne pas dissimuler l’essentiel, la confidence de sa maman sur le long temps qui lui avait été nécessaire pour parler de sa recommandation : « ne le bousculez pas trop ». Je promis ; et je gardai le secret et, présent, le souci de ce secret. Mais ai-je vraiment tenu la promesse ?
Pas vraiment. Il était difficile de ne pas employer les qualités exceptionnelles du garçon. Je confiais à Jean-Marc, dès sa première année de licence, la responsabilité du groupe d’AF du droit. Un an après, je lui demandai de s’inscrire en Sorbonne : la présidence du syndicat de propédeutique allait être vacante. J’en disposai et fis élire Jean-Marc Varaut. Je me demande quelquefois si là n’est pas le clinamen qui le conduira à un doctorat de lettres et à une charge de cours de métaphysique, éléments d’une carrière qu’il poussera jusqu’à l’Institut.
Néanmoins, c’est comme délégué de la Faculté de droit que Jean-Marc Varaut participera au congrès national contre la CED constitué sous le patronage de parlementaires et de soldats (Monsabert, Bénouville, etc.), et qui ne contribuera pas peu à faire avorter la projet d’armée européenne. Varaut en fut l’un des principaux animateurs étudiants. Cinquante ans après, l’armée européenne n’a pas vu le jour. De même, il ne sera pas étranger à l’actuel rejet de la constitution européenne.
Pendant les années cinquante, notre action commune était conduite par Pierre Boutang. Vingt ans plus tard – comme le rappelle Varaut dans le Dossier H consacré à Boutang –, revenu à ses études de métaphysique en Sorbonne au moment où Boutang y donnait son premier cours, cette coïncidence heureuse lui permettra de monter la garde à l’entrée du cours que les gauchistes avaient prétendu empêcher.
Cette fidélité conduira Varaut à être le principal animateur de l’Association Pierre Boutang, après la mort du maître ; et lors d’un colloque « Reprendre le pouvoir » de l’association, après un exposé que je venais de faire, Varaut rappelait qu’à l’occasion nous avions pu avoir des divergences, notamment en 1954, lorsque la direction de l’AF avait écarté Boutang du journal Aspects de la France. Jean-Marc était resté dans la vieille maison, alors que je m’en éloignais (peu, et peu de temps). La courtoisie attachée à toutes ses démarches n’empêchait pas de telles clartés même sur des désaccords. Cette qualité le gardait de tomber dans la classe politique dont les mœurs lui restaient étrangères.
Sa fidélité à sa formation royaliste et à son catholicisme ont été sans faille. Elle s’est exprimée entre autres dans ses livres : La défense du roi, ou le chapitre “Charles Maurras” dans Poètes en prison dont mon exemplaire porte en dédicace : « ces poètes, dont notre maître Charles Maurras ».
Peut-être fut-il moins heureux avec Le procès de Jésus dont la brillante reconstitution ne m’a pas tout à fait convaincu : s’il réussit à attribuer à la justice romaine la responsabilité de la condamnation, c’est sans parvenir à occulter qu’elle était réclamée par le Sanhédrin juif, qui n’avait plus la capacité de prononcer une condamnation. Autre façon de pouvoir « s’en laver les mains ».
La guerre d’Algérie nous avait éloignés (géographiquement), puis nos carrières différentes. Mais très vite la guerre d’Algérie rapprochait. Varaut me retrouvait au parloir de la prison de la Santé que nous fréquentions l’un et l’autre à des titres différents…
Puis, quand plus tard, mais bien plus tard que lui, je revenais à l’Université pour une thèse sur l’Algérie française, mes professeurs de jadis ayant sauf un disparu, c’est à Jean-Marc Varaut que j’ai demandé d’être mon parrain, ce qui lui donna l’occasion d’une recommandation particulièrement élogieuse : mon éloignement des études aurait tenu à mon choix « d’assurer les engagements militaires de la France ».
D’autres circonstances (tristes) nous rapprochèrent : ainsi, aux obsèques du commandant Guillaume, le « Crabe-Tambour », je vis Maître Varaut, qui avait été son avocat devant les tribunaux d’exception de la république, porter le cercueil de cet ami déjà légendaire.
 
Avocat de la France
 
J’ai mieux encore retrouvé Jean-Marc Varaut à la fin des années quatre-vingt-dix, quand j’ai repris du service à l’Action française pour y assurer la direction du mouvement et, après une scission qu’il venait de subir, en assurer le redéploiement. Jean-Marc, dans un souci d’unité de la famille royaliste aurait préféré me voir me rapprocher de la scission dont je n’appréciais pas le comportement : respectant ma position, il s’est gardé de me parler de la sienne qui m’est revenue par des amis communs. Jean-Marc n’en a pas moins répondu à tous mes appels pendant cette période d’action militante.
Tout d’abord, pour les manifestations d’Action française : il a aussitôt signé avec une centaine de personnalités, ambassadeurs, universitaires, ministres, avocats, le Manifeste pour la souveraineté de la France que nous avions lancé en 1998, « contre l’abandon de la liberté politique de la France ».
En mai 1998, à la veille de la fête de Jeanne d’Arc, il a été l’orateur vedette d’une réunion sur « l’indépendance de la France, garantie de nos libertés » sous la présidence d’honneur de Pierre Boutang, alors hospitalisé. Il y ajoutait en novembre une conférence à l’Institut d’Action française sur la « Défense de la France ».
Le 20 juin 1999, s’est tenue la journée du centenaire de l’Action française dans une grande salle comble de la Mutualité, journée dont le commissaire général était David Sellos. La matinée a été consacrée à une table ronde que j’animais sur « la France souveraine » et qui réunissait auprès de Varaut notamment quelques grands noms de l’AF : Jean-Louis Daudet, Jean-Baptiste Biaggi ainsi que Georges Laffly, notre responsable des étudiants d’AF d’Alger quand nous étions étudiants. Dans la salle, au premier rang, Hervé et Jacques Bainville. La table ronde conclura que « pour exister, la France a besoin d’être souveraine ».
Parallèlement, Varaut sera, dans la même ligne de pesée et d’action, de toutes les principales actions souverainistes autour de l’année 2000.
Après les manifestations organisées à Versailles, le 18 janvier 1999 par l’Alliance pour la souveraineté de la France – et ordonnées par l’Action française –, manifestation qui avait conspué les parlementaires venus voter contre la France, s’est tenue au château, face au Congrès de la trahison, une réunion du Conseil National Souverainiste dont Jean-Marc, qui en faisait partie, a été l’orateur le plus chaleureux et le plus émouvant : la « nation France est la condition normale de l’accès à l’universel ».
Avocat de la France, Varaut ne la limitait pas à la seule période monarchiste. Il savait se souvenir que contre l’ennemi prussien, la France avait été gardée à Valmy par l’armée, il est vrai « du roi », mais « renforcée de volontaires ». Il allait même jusqu’à soutenir que les « droits de l’homme » avaient leur origine dans l’Ancien régime, ce qui ne manquait pas de rendre grincheux quelques royalistes moins ouverts.
Je dois, pour conclure, ajouter que, ne se bornant pas à mettre son talent d’orateur au service de la France, cet homme de culture et de combat, tout au long de sa carrière d’avocat prestigieux dont les médias avaient bien dû rendre compte largement, et parallèlement à une ascension qui l’a conduit à l’Académie des sciences morales et politiques, n’a pas cessé d’être le défenseur bénévole et efficace de tous les militants d’Action française, poursuivis ou condamnés, qui se sont adressé à lui, et au service desquels il a mis son talent et sa voix.
Ce fut sans aucun doute la plus belle manifestation de ses qualités de cœurs.
À Dieu, Jean-Marc, donc au revoir.
 
 
Nicolas Kayanakis

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N°16 - Propos souverainistes

Entretien avec Paul Thibaud
 
Dans les pages opinions des grands quotidiens, dans les colonnes des revues qui comptent ou au sein de multiples chapelles dissidentes, du club Phares et balises à la Fondation du 2 mars, le philosophe Paul Thibaud n’a cessé d’affûter une critique toujours plus implacable de la construction européenne et de son idéologie. Il était donc naturel – alors que la plupart de ses pairs se complaisaient dans un silence flagorneur ou ralliaient l’invraisemblable camp du « non au non » – qu’il participât pleinement au débat qui accompagna la campagne référendaire pour dénoncer un mauvais traité et rappeler le rôle primordial des nations, lieu de jonction entre le singulier et l’universel. Une voix rare et libre qui a accepté de nous recevoir pour évoquer les perspectives de l’après-29 mai.
 
Les Épées : Paul Thibaud, pourriez-vous nous résumer vos arguments en faveur du Non ?
 
Paul Thibaud : Le Traité n’éclairait ni la nature ni la visée de l’Union européenne. Il ne marquait aucun effort pour conceptualiser, définir, orienter ce qu’il prétendait organiser, contrairement à ce que l’on était en droit d’attendre d’un texte à prétention constitutionnelle. Au contraire, la Convention a poursuivi l’entassement et persévéré dans l’ambiguïté, voire la confusion. Depuis longtemps certains prétendent que cette manière de s’installer, de s’étendre dans le flou relève d’un sain pragmatisme mais cet argument apparaît singulièrement affaibli devant l’insuccès croissant de l’entreprise européenne dans bien des domaines : influence dans le monde, prospérité, démographie, etc. On est  loin de ce que les promoteurs et partisans de l’Union disaient en attendre. Cela n’a pourtant suscité aucune réflexion chez les infatigables artisans du Grand Œuvre. Leur constitution était au contraire assise sur un présupposé massif : tout va bien en Europe, ce qui a été fait a été bien fait, capitalisons les acquis et continuons.
Cet autisme, cette intouchabilité de l’Europe est particulièrement illustrée par le préambule. Un juriste européen, Eric Azoulay, a parlé à ce propos d’une « Europe posthume », une Europe qui ne connaît pas ses parents, qui ne veut pas les reconnaître et prétend se fonder par elle-même, sans rien leur devoir. Cette manière d’être a été rendue évidente par la discussion sur l’héritage chrétien de l’Europe. La question n’était pas de savoir si l’on allait faire de Dieu le garant des valeurs affirmées par les textes européens, mais si on allait admettre que notre civilisation n’est pas née dans les choux, qu’elle procède de la chrétienté à travers de complexes évolutions. On aurait dû en somme déterminer historiquement l’objet dont on allait prétendument faire la Constitution. La Constitution Française ne le fait pas, mais la France est une donnée préalable claire. L’Union, elle, est un objet à construire. Sans histoire ni géographie, ce traité était pour moi un objet assez monstrueux pour une Europe sans substance ni rivage.
Concernant le contenu organisationnel, je pense qu’on aurait très bien pu avoir des votes à la majorité à condition qu’il existe la possibilité pour une nation, se considérant comme sérieusement menacée dans ses intérêts essentiels, de s’exempter de telle ou telle politique, ce qui suppose une Europe à géométrie variable. Cela aurait permis davantage de décision sans offenser l’identité des nations. L’article I-6 qui pose la supériorité du droit européen sur tous les textes nationaux, sans excepter les constitutions, est, à mon avis, attentatoire à la dignité des nations en tant que collectivités politiques libres. Ce qu’indique cet article, ce n’est pas un engagement  de coopérer, de mettre des compétences en commun, mais un renoncement à exister.
La troisième partie avalisait nombre de points considérés comme acquis dont certains sont très contestables. Notamment l’article 314, espèce de clause OMC qui voue l’Europe à un libre échange extérieur sans borne. Cela existait avant, mais on a voulu le constitutionnaliser ! Autre monstruosité, la Déclaration des droits qui rappelait la constitution soviétique par cette manière de noyer les droits proprement dits – personnels et politiques – dans une foultitude de déclarations d’intention et de vœux pieux.
Cette Europe, telle qu’elle est faite, est mal faite. Le problème n’était donc pas de la continuer mais de la changer.
 
Dans un article de la revue Géopolitique, vous analysez le politiquement correct à la française. Vous évoquez notamment la rencontre entre le politiquement correct et les institutions de l’Union européenne : comment s’opère la jonction ?
 
L’Union concentre et rend obligatoire tout ce qui dans nos sociétés tend à être mis au-dessus du débat politique. L’Europe n’est pas une nouvelle souveraineté, c’est une non-souveraineté. Si on diminue les souverainetés nationales, ce n’est pas pour transférer des pouvoirs, mais pour réglementer l’exercice des souverainetés, en mettant hors débat les exigences du marché ou celles du droit. On pourrait imaginer qu’une souveraineté européenne s’impose aux nations comme celle de l’Empire allemand s’est imposée à la Bavière. Mais, la dimension réduite du budget le montre, il ne s’agit pas de constituer un pouvoir actif, mais des autorités et des réglementations qui surplombent les systèmes nationaux. Deviennent ainsi des obligations « transcendantes », peut-on dire, la transparence au marché sans frontière aussi bien que la reconnaissance des droits des « minorités ». La liste de ces « transcendances » ne peut que s’accroître, du moment que, dans le cadre de l’Europe, on ne peut plus opposer aux demandes des consommateurs et des ayant droit le souci d’un ensemble politique viable et significatif. L’Europe illustre largement la tendance au débordement de l’individualisme, au droit de chacun à tout, qui habite la démocratie moderne. La montée du droit méta-national se présente toujours comme un supplément de bien, de bonne volonté que l’on se donne l’illusion de mettre en œuvre, toujours parce que les choses qui sont hors discussion sont, par définition, hors contrôle. Non seulement cela produit des illusions, mais étend la zone de l’indiscutable. Non seulement il faut que les homosexuels ne soient pas « discriminés » mais il faut considérer comme normal leur désir de parenté et ne pas s’y opposer. Et si le malheureux Rocco Buttiglione (1) croit devoir penser la même chose que le Pape, alors il sera banni, banni pour opinion. Cette extension du hors discussion est évidemment une chose malsaine. Mais elle est dans la nature de l’Europe telle qu’on l’a faite. Ceci explique en bonne partie la campagne référendaire et son issue. Le parti de l’Europe telle qu’elle va était déconcerté et dépourvu d’arguments quand on était sorti du postulat d’une Europe incontestable et univoque, à voie unique.
 
En même temps, on affirme avec force les principes démocratiques.
 
Oui, mais c’est une démocratie des individus et non des citoyens. Ce n’est pas celle de la responsabilité, de la décision collective, de la délibération ouverte. C’est une démocratie du consommateur de droits et de produits.
 
Mais la victoire du 29 mai n’est-elle pas pour beaucoup la victoire des ayants droits, des individus voulant davantage de droits ?
 
La discussion sur la Charte des droits fondamentaux était de ce point de vue très intéressante. Un critique de droite, dont je me sens en l’occurrence plutôt proche, insistait comme je l’ai fait sur la confusion que nous avons évoquée entre droits exigibles et objectifs politiques. L’extrême gauche, elle, critiquait ce qu’elle considérait comme des droits imprécis ou non garantis. Les deux critiques étaient fondées, notamment parce que la prolifération des droits fait qu’ils deviennent des pseudo droits. Évidemment, il y aura toujours à l’extrême gauche des gens qui pensent qu’on peut tout promettre. Et ils l’ont largement fait lors de ce débat, prenant l’Europe à son propre piège démagogique, celui d’une Union stricte vis-à-vis des États (Pacte de stabilité, discipline budgétaire, renonciation à certaines facilités etc.) et laxiste vis-à-vis des individus. C’est pourquoi le politiquement correct, qui est essentiellement une flatterie à l’égard de l’individu quel qu’il soit, passe très souvent par l’Union européenne, contournant ainsi le citoyen.
En subissant les attaques de ceux qui demandaient encore plus de droits, l’Europe s’est donc trouvé débordée. Mais elle l’avait bien cherché ! Ceci étant, je ne suis pas très inquiet sur l’avenir de la démagogie anti-européenne, je pense qu’elle se dégonflera et que l’affirmation civique qu’a été le « non » a en elle-même un potentiel anti-démagogique. Quant à la campagne référendaire et au vote, s’il s’agissait de tracer une ligne de démarcation, celle-ci serait, je crois, entre ceux qui croient à la politique et ceux qui n’y croient pas, qui me paraissent majoritaires chez les tenants du « oui ». Certains d’entre eux étaient très critiques envers la constitution mais méfiants à l’égard du peuple et de ses jugements, en définitive inquiets par tout geste politique, ne cessant de scander : « On va se ridiculiser. On va retomber dans nos ornières », etc. Il faut restaurer chez eux la croyance en la politique en lui redonnant une certaine crédibilité. Or, il faut avouer que la mobilisation des opposants au traité était purement négative, donc que l’infiltration des démagogies y était inévitable. Personnellement, je dois admettre que je n’avais pas d’idée alternative immédiate, de plan B, et que je voulais essentiellement casser une pseudo-fatalité.
 
Donc, la démarche était essentiellement négative dans les deux camps ?
 
Effectivement, la dénonciation des idées ou des sentiments prêtés à autrui a été l’essentiel de la campagne. Il est clair que ce sont les partisans du « oui » qui ont le plus parlé du fameux « plombier polonais », reprochant incessamment aux autres d’être obsédés par ce maléfique personnage, dont eux surtout parlaient. De même, alors que la défense modèle français était un thème chiraquien essentiel, on a accusé ceux qui votaient « non » d’être des partisans utopiques, intégristes, chauvins du modèle français. De l’autre côté, il y avait quelque chose d’analogue dans l’accusation d’ultralibéralisme. C’était une idée que l’on se faisait de la vision du monde des autres et dont on les affublait. Cette campagne a été nourrie d’accusations croisées. Ce n’est pas nécessairement bon, c’est peut-être pour cela que tant d’amertume subsiste chez ceux pour qui la victoire n’est pas un baume sur les plaies.
 
Après le scrutin, plusieurs analystes ont souligné la prégnance d’un sentiment national, pour le déplorer et l’assimiler à la xénophobie…
 
Je suis frappé de voir comment durant cette campagne le mot « souverainiste » a été utilisé comme une injure et introduit dans une liste où figurait le mot raciste. Dans la définition que j’en donne, je puis tranquillement m’affirmer souverainiste. La souveraineté est à la collectivité politique ce que la liberté est à l’individu. La liberté de l’individu, essentielle à sa dignité, n’empêche pas qu’il puisse être un être moral, obéir à des lois et essayer d’être honnête avec son prochain. Mais, pour la bien-pensance, le souverainiste est une espèce de monstre qui voudrait fermer les frontières, conquérir le monde entier, envoyer des canonnières dans le Pacifique, etc. Le souverainisme rappelle que nous sommes un sujet politique de plein exercice et donc, en définitive, que c’est nous qui devons décider de ce que nous jugeons essentiel. La souveraineté n’est ni toute-puissance, ni mépris de tout engagement, c’est, comme dit Michel Troper, un problème d’imputation. Le peuple souverain est ce au nom de quoi on légifère, on lui impute la législation. On juge au nom du peuple français et non pas au nom de la Reine d’Angleterre ou des Saints du Paradis. Au nom de quoi va-t-on juger si on ne le fait pas au nom du peuple français ?
 
Quelle Europe peut souhaiter un souverainiste tranquille tel que vous ?
 
Partons de ce qui s’est passé le 29 mai : on a vu que la délibération commençait quand elle était contradictoire, quand il pouvait y avoir une réponse par oui ou par non. Auparavant, c’était l’Europe obligatoire, ni discutée, ni votée. Je souhaite une Europe à laquelle on puisse dire non dans ses propositions. Une Europe qui ne soit plus celle de la voie unique mais celle de la diversité. En disant non, on est entré dans un autre type d’Europe. L’Europe actuelle est fondée sur l’obligation de similarité, c’est-à-dire sur la contrainte d’avancer ensemble, de parler d’une seule voix. Si on veut une Europe démocratique, délibérative, une Europe qui, comme le disait le général De Gaulle, intéresse les peuples – beau programme qui est encore devant nous –, il faut qu’elle soit diversifiée.
Le débat européen doit aussi, indissolublement, être un débat national. Il ne peut avoir lieu directement à l’échelon européen. Où se passe le débat ? C’est exactement à l’articulation du niveau européen et du niveau national. En France, cela s’est passé autour de la question de la justice sociale. Tout le monde était d’ailleurs d’accord là-dessus. La véritable question posée était : la conception française de la justice est-elle compatible avec l’Europe ? Il faut donc introduire le débat dans chaque nation pour ensuite avoir un débat européen. Il y a là une articulation à trouver et qui a intuitivement fonctionné cette fois. Cela entraîne une conséquence : cette Europe ne doit pas être fondée sur des institutions et des organigrammes, mais essentiellement sur des projets. Il faut demander aux peuples ce qu’ils veulent pour l’Europe et en son nom.
 
Comment imaginez-vous concrètement ces articulations ? Est-ce que cela ne se fait pas déjà assez naturellement lorsque Chirac défend à Bruxelles le modèle social français ?
 
Oui, mais cela pourrait être beaucoup mieux organisé. Une Europe reposant davantage sur des projets que sur des institutions, des majorités et des conseils serait beaucoup plus productive. Il faut tenir compte de ce que j’appelle la promiscuité européenne. Dans Entre empire et nations, l’ambassadeur Gabriel Robin montre parfaitement comment l’intensité de la concertation aboutit au délitement de la pensée. L’obsession constante du compromis, le compromis non seulement comme objectif mais comme manière d’être, donne ce résultat que vos pensées finissent par vous échapper, que vous ne vous situez plus que par rapport au(x) partenaire(s). C’est cela la promiscuité : il n’y a plus d’intimité. L’ouvrage de l’Allemand Tilo Schabert, sur la fabrication de Maastricht et de l’euro, illustre cela de manière très intéressante. L’objet de la politique (unité allemande, monnaie européenne) a été comme dissout, presque dévoré par la forme politique, à savoir « l’amitié » franco-allemande, l’obligation « d’avancer ensemble », la concertation permanente qui plus d’une fois a été un chantage, le masque d’une sourde hostilité, celle des couples inséparables. Il n’est pas du tout sûr que dans ces conditions la politique fonctionne au mieux. Il faut donc restaurer en Europe de la dialectique, de la possibilité de se poser en face les uns des autres, de se séparer…
Il faudrait une organisation européenne qui non seulement ne supprime pas les nations mais permette un système de discussion plus libre, et donc plus productif. Et le devoir impératif de marcher ensemble est très nuisible au débat. Je suis aussi persuadé que les constitutions nationales, les dignités institutionnelles des nations, devraient être respectées et qu’il devrait être impossible de nous imposer un droit contraire. Cet irrespect ne peut que provoquer des sentiments mauvais. Évoquez la restauration de la primauté du droit national quand les principes essentiels sont en cause, on vous répondra « déconstruction », « décomposition », etc. Mais si nous sommes tous démocrates et que nous croyons tous aux mêmes valeurs, est-ce un grand danger que sur certains points nous ayons des comportements collectifs différents ? L’obligation qu’il n’y en ait qu’un seul est en fait le produit d’une certaine méfiance. Si l’Europe est obsédée de réglementation, et non d’action commune, c’est parce qu’elle est largement fondée sur l’association de la promiscuité et de la méfiance. Pourrions-nous inventer une Europe de la confiance ? Elle serait sans doute, bien plus que l’actuelle, une Europe de l’action et des projets.
 
Est-ce que ceux qui ont voté non, en France et en Hollande, sont capables d’envisager l’instauration de cette Europe ?
 
Je remarque actuellement une nouveauté : on voit des hommes d’État (Blair, Chirac et d’autres) dire qu’il faut réfléchir, s’interroger sur l’objectif européen. La préoccupation de la direction semble l’emporter sur celle de l’avancée. Mais les vraies remises en causes, préparant les propositions nouvelles, sont encore loin devant nous. On va d’abord vers une période de désagrégation, durant laquelle les peuples vont devenir de plus en plus insupportables. Rappelons-nous que parmi les raisons pour lesquelles les Hollandais ont voté non, il y avait le désir de ne pas payer. L’Europe va donc fonctionner de plus en plus difficilement et ensuite adviendra le temps des réformes. Une des questions est de savoir si Blair (qui « a la main » ou qui peut la prendre s’il ne reste pas bloqué sur sa ristourne) en profitera pour faire avancer son idée de l’Europe (qu’est-elle en fait ?) ou s’il se contentera d’accélérer le « détricotage » de l’Europe franco-allemande qui a échoué. La France est le pays où la crise de ce qu’on peut appeler le continuisme européen (du marché à la citoyenneté !) a été déclarée. Donc ce pays a en lui, potentiellement, une autre idée de l’Europe. Mais il lui faudrait d’abord d’autres dirigeants ; il faudrait aussi qu’il surmonte sa crise propre, que le « grand projet » européen a entretenu parce qu’il permettait de la dissimuler. Aussi bien en France qu’en Europe, ce sont des faux semblants qui viennent de craquer.
 
Quel peut encore être le rôle des personnes qui pensent dans cette redéfinition ?
 
Les politiques ne sont pas des preneurs d’idées quand ils ne sont pas de vrais politiques, c’est-à-dire des créateurs. Mais il faudra bien des innovations, y compris conceptuelles, si on veut sortir de là. L’illusion qu’ont entretenue les constructeurs de l’Europe était qu’ils pouvaient se passer d’idées, qu’ils n’avaient qu’à mettre en forme un processus historique qui les emportait et les justifiait. Les voilà privés de cette fausse assurance. La curiosité intellectuelle va peut-être leur revenir.
 
Lorsque l’on lit un livre de Stefan Zweig, on est extrêmement frappé de voir à quel point l’Europe qui existait à cette époque – celle des échanges culturels, artistiques et intellectuels – est aujourd’hui morte. L’Europe que l’on construit depuis les années 1950 n’a-t-elle d’autre but que purement matériel, économique et financier ? Est-ce que vous pensez que cela suffit pour pouvoir constituer un vouloir européen commun ?
 
Non. Évidemment non. La question est de comprendre les raisons de ce déclin européen. Il n’y a pas de doute que depuis le Monde d’Hier la main est passée de l’autre côté de l’Atlantique. L’Europe est-elle encore capable de relancer son Histoire ? Un des grands torts de la construction européenne a été de ne pas avoir de vision historique, ou une vision très pauvre qui consistait à penser que, jusqu’à la déclaration Schumann, c’était l’horreur, la guerre et la haine. Simplisme étonnant et délétère ! Certes, il y a eu des rivalités et des conflits entre les grandes cultures, grandes cultures qui depuis des siècles sont la matière de l’Europe. Mais le miracle, qui n’a pas d’équivalent ailleurs, est que cette hétérogénéité, avec les échanges constants qui l’ont fait vivre, ait persisté, ait été reconnue et voulue, puisque, à l’exception du nazisme, la volonté de détruire l’autre, l’autre État, l’autre langue, n’a pas eu cours. La malédiction des guerres européennes vient essentiellement des impérialismes, et non pas des nationalismes.
On pourrait raisonnablement lire l’histoire de l’Europe autrement que comme un enchaînement de violences auquel l’unification est enfin venu mettre fin. On pourrait dire que ce continent est, selon une formule de Rousseau, une « famille de nations », qui s’est organisée à partir du moment où tous les virus impérialistes en ont été extirpés. On ne peut rien construire à partir de la négation de son histoire.
 
George Steiner, en empruntant une expression de Kafka, écrit que l’Europe est geschichte müde, fatiguée de l’Histoire.
 
La thèse de Fukuyama était un bon diagnostic de l’étape qui a suivi la fin du communisme. Mais on ne peut pas dire que des peuples sont fatigués de ce qu’on ne leur présente pas. L’histoire n’est pas refusée par les Européens, ils ne savent pas par quel bout la prendre. En partie, c’est un effet pervers de « l’organisation » de l’Europe. Je pense à ce propos à une phrase de Rilke que Claude Simon a mis en exergue d’un de ses livres (Histoire) : « Cela nous dépasse, nous l’organisons. Cela tombe en morceaux, nous l’organisons à nouveau, et nous tombons nous-mêmes en morceaux ». Peut-être faudrait-il que nous sortions de l’obsession de réduire l’Europe à une organisation pour reconnaître qu’elle nous dépasse, notamment à travers sa tenace diversité, diversité non seulement de paysages et d’accents mais surtout d’imaginaires et de sujets politiques, donc qu’elle nous indique une histoire à faire.
En ce qui concerne la France, 1989 a marqué la fin de la question révolutionnaire (et contre-révolutionnaire) qui a été notre défi pendant deux siècles. Au lieu d’intégrer la démocratie dans l’histoire et la légende nationales comme l’Angleterre l’avait fait, les Français ont eu l’ambition en 1789 de devenir un peuple nouveau. La démocratie est arrivée parmi nous sous la forme non pas d’une continuité mais sous celle d’une reconstruction radicale de la cité, de la révolution. Ce qui en Angleterre a été essentiellement mouvement d’émancipation individuelle, y compris par le marché, a pris en France un visage à la fois radical et politique, l’utopie de reconstruire radicalement la cité, ce qui a produit chez nous un nationalisme anti-nationaliste, un nationalisme non pas pour soi mais pour la cause à quoi on s’identifie. Pour cette raison la France, mère de la Révolution, a été au XIXe siècle le théâtre sur lequel le destin du monde se mettait en scène. Mais le théâtre a fermé en 1989. Restait alors l’hypothèse anglaise, celle de la continuité et du libéralisme, y compris du marché qui, en Angleterre, est l’instrument et l’emblème de la liberté individuelle, du libre choix… Depuis, une bonne part de ceux qui réfléchissent en France pensent que le rôle de ce pays, qui en somme s’est fourvoyé, compromis, ruiné dans l’aventure révolutionnaire, est terminé, que, survivants d’une histoire folle, nous n’avons qu’à nous rallier à l’autre modèle, l’Europe organisée étant, pour plus d’un, une manière pour nous de rentrer dans le rang. Mais, peut-être est-ce une question sous-jacente à la crise où nous sommes pris que de savoir si le « jugement de l’histoire » est aussi univoque que cette opinion répandue le suggère. Les cultures anglo-saxonnes sont sans doute rejointes par le radicalisme inhérent à la démocratie, qui ne prend pas chez elles la forme du jacobinisme, mais d’une crise culturelle, dont la poussée néo-conservatrice est aux États-Unis un symptôme. Pour « civiliser » la démocratie, la canaliser, nécessité que Tocqueville avait bien reconnue, pour contenir ce qu’elle a d’utopique, d’immodéré, de déstabilisant, il se peut que l’idée française, républicaine si l’on veut, d’une cité régie par une idée collective de la justice, soit une ressource aussi adaptée que la combinaison du marché et du conservatisme et du nationalisme. Sur la synthèse entre la démocratie et la nation, l’émancipation et l’organisation collective, sur l’équilibre entre le côté politique et le côté utopique de la démocratie, notre histoire offre des exemples qui sont des ressources encore disponibles.
 
 
(1) Ce commissaire européen dû démissionner en novembre 2004 devant la pression de ses opposants qui lui reprochaient ses prises de opinions hostiles à l’homosexualité.
 
 

 

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N°16 - L'inimaginable NON

Par Frédéric Rouvillois,
Professeur de droit public à l’Université Paris V - René Descartes
 
L’inimaginable s’est finalement produit. L’inimaginable, en l’occurrence, ce n’était pas le coup d’arrêt à l’accélération de la construction européenne, qui a déjà eu lieu à plusieurs reprises, en août 1954 avec l’échec du projet de Communauté européenne de défense, puis dans les années soixante avec le refus d’élargir la Communauté, la « politique de la chaise vide » et le compromis de Luxembourg. Ce qui apparaît vraiment comme une grande première, c’est le référendum négatif qui, lui, n’a pratiquement aucun précédent comparable dans notre histoire politique nationale.
On pourrait certes rétorquer, pour minimiser l’événement, que cela s’est déjà produit dans le passé, d’abord en mai 1946, avec le refus du projet de constitution socialo-communiste, puis à nouveau en avril 1969, lorsque les Français rejetèrent la révision constitutionnelle relative au Sénat et à la régionalisation. Mais il s’agissait en réalité de cas de figure singuliers, très différents de ce qui s’est passé dimanche 29 mai 2005. En 1946, le projet de constitution, clairement marxiste et virtuellement liberticide, avait été combattu avec violence par le général De Gaulle, encore tout auréolé de sa gloire de libérateur de la Patrie, mais aussi par l’ensemble des partis modérés, des radicaux aux démocrates chrétiens. En 1969, à l’inverse, De Gaulle, devenu président de la République, proposait aux Français une réforme manifestement et peut-être volontairement impopulaire, comme pour leur forcer la main, en annonçant qu’il démissionnerait en cas de réponse négative. Chantage, suicide, ou les deux à la fois ? Lassés par onze ans de pouvoir sans partage, et suivant les consignes de l’opposition, les électeurs profiteront de l’occasion pour se débarrasser du chef de l’État, comme l’avaient d’ailleurs prévu la plupart des ministres du Général.
Le référendum du 29 mai, lui, n’était pas encombré par ce type de considérations, ou de fantasmes. En l’espèce, il ne s’agissait pas de se débarrasser du chef de l’État – le président Chirac ayant répété, comme avant le référendum de septembre 2000, qu’il ne quitterait pas ses fonctions en cas de désaveu populaire. Aussi ce référendum apparaît-il vraiment comme un cas unique, une grande première historique. Mais une grande première où l’on peut voir à la fois une victoire du principe, et un fort mauvais présage pour ses utilisations futures.
Une victoire du principe ? Contre toute attente en effet, le référendum échappe, de façon éclatante, à la plus classique des accusations formulées contre lui : celle d’être une procédure anti-démocratique, car foncièrement plébiscitaire. Plébiscitaire, conservatrice, voire bonapartiste, dans la mesure où il apparaissait jusque-là comme un moyen sûr et sans risques de contourner la représentation parlementaire en jouant sur la personnalisation du pouvoir et la politique spectacle. En l’occurrence, c’est en étant absolument certains que la réponse serait positive que le Président et le gouvernement avaient décidé d’y recourir : afin de donner un petit supplément d’âme au traité, et de profiter de l’occasion pour se refaire une légitimité élective, celle-ci ayant été fortement malmenée par les régionales de 2004. Les résultats de la consultation nous rappellent à une évidence oubliée : l’appel au peuple n’est jamais sans risque, même lorsque la quasi-totalité des médias, des grands partis et des corps constitués appuient sans réserve la position gouvernementale. Les citoyens auraient-ils cessé de s’en laisser conter ? Seraient-ils devenus adultes en osant enfin transgresser les ordres et répondre par la négative à la question venue d’en haut ?
Dès avant les résultats, certains ont cru pouvoir affirmer que c’était en réalité tout le contraire, puisque les partisans du « non » se prononçaient en fait pour de toutes autres raisons que la constitution européenne, le chômage, la peur de l’avenir, le rejet de la politique intérieure, le discrédit du gouvernement Raffarin. Et qu’ainsi, piégés par les démagogues extrémistes, ils ne répondaient pas véritablement à la question qui leur était posée : pour ou contre le traité. Mais les partisans du « oui » encourent exactement les mêmes reproches : beaucoup d’entre eux avouent s’être prononcés sans avoir lu le texte du traité, pour soutenir le gouvernement, par fidélité partisane ou par réflexe de classe. Et il en va toujours ainsi, pour chaque référendum – en 1958, c’est par crainte du désordre et de la guerre civile que les Français ont plébiscité la Constitution de la Ve République –, et même, au fond, pour toute élection, où l’on choisit des représentants pour des motifs qui ne relèvent pas exclusivement, c’est le moins qu’on puisse dire, du strict calcul rationnel et de la pure intelligence politique. Comme l’a écrit l’un des meilleurs spécialistes français de la question, Jean-Marie Denquin, les critiques qui valent pour le référendum valent aussi, et tout autant, pour la démocratie représentative et les élections ordinaires. On vote toujours pour de mauvaises raisons. Mais si l’on est sincèrement démocrate, et si on l’est de façon conséquente, on ne saurait admettre la légitimité des unes en récusant celle de l’autre, et qualifier d’« accident » de l’histoire la divine surprise du 29 mai. Ceci dit, les réactions amères qui ont suivi l’annonce des résultats nous renseignent assez précisément sur la façon dont nos « élites » conçoivent en réalité la démocratie : à la manière des prêtres de l’ancienne Rome, qui ne voyaient dans leur religion qu’un moyen un peu ridicule d’asseoir leur pouvoir et d’accroître leur fortune.
Mais cette victoire du principe référendaire risque paradoxalement de geler la mise en pratique du référendum.
Une certaine renaissance de cette procédure semblait pourtant s’annoncer à différents niveaux, avec le référendum local institué par la révision de 2003 sur la décentralisation, ou encore avec le référendum obligatoire en cas d’élargissement de l’Union européenne issu de la révision constitutionnelle de mars dernier. Or, la « catastrophe » du 29 risque d’y mettre un point d’arrêt. Le simple spectre d’une défaite possible avait bloqué tout usage de ces mécanismes après la demi réussite du référendum de 1972. L’échec spectaculaire que l’on vient de vivre, alors que le pays légal tout entier s’était mobilisé avec frénésie en faveur du « oui », refroidira probablement pour longtemps les ardeurs référendaires du chef de l’État et de ses successeurs – seuls habilités à déclencher le mécanisme et à s’adresser directement au peuple souverain. Il ne sera d’ailleurs même pas nécessaire pour cela de ressusciter l’accusation de « populisme », naguère très à la mode, mais apparemment neutralisée par les résultats du 29 mai. Il suffira, comme ce fut le cas de 1972 à 1988, de ne pas y avoir recours. Et l’on se retrouvera alors en face d’une nouvelle chimère constitutionnelle : d’un instrument qui, parce qu’il a montré qu’il était désormais efficace, finira peut-être rangé « au musée des antiquités, à côté du rouet et de la hache de bronze ».
 

Frédéric Rouvillois

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N°16 - Le souverainisme face à la construction européenne

Par Paul-Marie Coûteaux
Député français au Parlement européen, directeur du mensuel L’Indépendance
 
Il n’y a guère qu’un mot qui soit entré récemment dans le vocabulaire politique français, le souverainisme. Il se veut une protestation si globale de la “nouvelle gouvernance” qui se substitue peu à peu au gouvernement classique qu’il est caricaturé à loisir par les grands et petits maîtres de l’opinion. Pourtant, l’actualité ne cesse de confirmer ses prémisses.
 
Fondements
 
Ses prémisses, quelles sont-elles ? Au plus simple, le souverainisme n’est autre que la volonté de rétablir la supériorité du souverain, c’est-à-dire du peuple, face aux pouvoirs de fait, féodalités intérieures ou pouvoirs extranationaux. C’est pourquoi il a deux faces indissociables : la souveraineté nationale et la souveraineté populaire déjà théorisées ensemble par Jean Bodin à la fin du XVIe siècle.
Pour Bodin, le souverainisme est le principe de gouvernement qui affirme le primat du pouvoir légitime sur l’ensemble des pouvoirs illégitimes. Pour aujourd’hui ceux-ci sont aussi bien les féodalités économiques, financières, médiatiques, bureaucratiques, les potentats locaux, les appareils syndicaux, de partis, que des pouvoirs extranationaux, les instances européennes, l’Organisation Mondiale du Commerce, l’OTAN... Il ne s’agit pas, évidemment, de refuser les coopérations ponctuelles et révocables avec ces instances supranationales, ni de nier l’existence de tout corps intermédiaire qui, si leur rôle est indispensable pour l’organisation des sociétés, n’en doivent pas moins rester soumis à une instance supérieure, l’État. On pourrait dire en somme que, invoquant les fondamentaux les plus classiques de la politique française (classiques mais hélas perdus de vue par la science politique contemporaine...), la Souveraineté et la Légitimité, le souverainisme a pour objet les conditions de l’autorité légitime dans les sociétés modernes.
Il n’y a pas de jour qui illustre sa disqualification. La plupart des décisions qui concernent nos vies émanent de la Commission de Bruxelles, de l’OMC, de la Banque de Francfort et de multiples organisations souvent dites internationales qui semblent les nouveaux dépositaires d’une souveraineté privée de lien avec une quelconque légitimité démocratique. S’il est si difficile de prévenir les marées noires par exemple, c’est que toute décision sur la double coque ou l’âge des navires, non seulement échappe aux États mais aussi au Conseil des ministres européen, la réglementation dans ce domaine dépendant de l’Organisation Maritime Internationale (OMI), dans laquelle siègent, à proportion des pavillons de complaisance qu’ils accordent, des États ainsi soumis aux armateurs.
 
À vau l’eau
 
Le pire est que l’État lui-même est miné de l’intérieur. L’exemple fut donné aussi bien par les gouvernements dits de “gauche” que ceux dits de “droite”. Lorsque le ministre socialiste Christian Sauter constata que deux directions générales de son ministère, celle des Impôts et celle du Trésor, avaient à peu près les mêmes compétences et qu’il entreprit de les fondre, que croit-on qu’il advint ? Les syndicats se mobilisèrent et le ministre dut démissionner. Le ministère de l’Éducation nationale fourmille d’exemple de réformes impossibles : aucun ministre ne parvient davantage à réformer quoi que ce soit dans l’université française qu’à diminuer le nombre de surveillants dans les collèges à proportion de la diminution des scolarisés. La simple déconcentration de la gestion des personnels ouvriers et de service provoqua grèves et manifestations : aussitôt le ministre recula. Il en va ainsi en presque tout domaine : ce que l’on appelle par habitude le pouvoir n’a plus le pouvoir, le roi est nu et, par ricochet, le jeu démocratique devient une partie de football sans ballon...
Bien entendu, c’est dans le cadre du débat européen, sujet sans doute le plus grave auquel la France est aujourd’hui confrontée, que la critique des souverainistes se porte par prédilection.
On sait que l’État national est lentement diminué par des pouvoirs dont les normes sont supérieures aux siennes, renversement proprement historique du principe de souveraineté encore proclamé dans la Constitution. Faut-il rappeler que nos gouvernements sont dans presque tout domaine menacés d’être traînés devant des tribunaux européens, lesquels, on le sait, leur donnent presque toujours tort ? Certes, certains des domaines de l’État échappent aux carcans supranationaux, mais c’est mal connaître les ressorts du pouvoir que de s’imaginer qu’un gouvernement auquel est interdite toute autonomie dans les grandes affaires puisse avoir tant soit peu d’autorité dans les petites. Quand la légitimité s’est trop érodée, quoi que fasse, dise ou tente un gouvernement, il ne dispose plus d’une autorité suffisante pour assurer la mobilisation nationale et son impuissance de plus en plus affichée le délégitime à mesure. Un citoyen n’obéit que s’il reconnaît au pouvoir une suffisante souveraineté, un accès aux grandes affaires du monde...
Ce fut tout l’enjeu du référendum sur la “Constitution” européenne qui dépassa de beaucoup d’ailleurs la seule question de l’Europe. Si le souverainisme désigne la possibilité “qu’il y ait de la politique”, c’est-à-dire de la Volonté générale, du Bien commun, une raison organisatrice dans l’immense chaos de la mondialisation et de la marchandisation du monde, alors c’est bien à lui qu’est désormais attaché tout ce que nous pouvons encore nommer la République.


Paul-Marie Coûteaux
 
 
 

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N°16 - Au revoir

Par Jean-Baptiste Barthélémy
 
La scène est restée gravée dans toutes les mémoires : Valéry Giscard d’Estaing s’adresse aux Français qui, quelques jours auparavant, le 10 mai 1981, l’ont remercié. L’ancien président de la République achève son message par un solennel et pathétique « au revoir ». Puis, lentement, il se lève et quitte son bureau laissant, du moins le croit-il, un grand vide symbolisé par cette chaise sur laquelle se fixe la caméra.
Dimanche 29 mai 2005, le président de la Convention était absent des plateaux. Dommage, car l’on aurait bien aimé voir le visage de l’Immortel à l’annonce des résultats du référendum. Que restait-il de l’arrogance affichée au Bundesrat le vendredi précédant la consultation ? Lui qui, sûr de son fait, prétendait que le oui à « sa » Constitution l’emporterait avec 53% des suffrages, quelle tête faisait-il en apprenant que le peuple français venait une nouvelle fois de lui signifier son congé ?
À dire vrai, on n’osait pas vraiment y croire. Pas trop tôt du moins. Ne surtout pas précipiter les choses. Ne pas vendre la peau de la Constitution européenne avant de l’avoir tuée. Pourtant, on sentait bien que quelque chose se passait sur le terrain, que le non creusait son sillon, que cette fois-ci la victoire ne pouvait pas nous échapper. Mais toujours cette peur, ce temps qui n’en finit pas de s’écouler... Tels les spectateurs d’un match de football qui regardent fébrilement leur montre en espérant que l’avantage de leur équipe ne sera pas anéanti dans les toutes dernières minutes de la partie, nous avions tous les yeux fixés sur le 29 mai, à l’affût du dernier sondage indiquant un retournement de tendance, redoutant l’événement extérieur – le coup de poker d’un Pouvoir aux abois – de nature à influencer les indécis. Personne n’a oublié l’assaut lancé sur la grotte d’Ouvéa entre les deux tours de la présidentielle de 1988, l’intervention chirurgicale subie par François Mitterrand durant la campagne référendaire de Maastricht ou, plus récemment, l’arrestation d’Yvan Colonna quelques heures avant le référendum sur le statut de la Corse ? Mais Dieu merci, hormis l’indécente mise en scène autour de la « grosse fatigue » du chef de l’UMP, on nous épargna ces pratiques aussi minables que contre-productives. Et le Non l’emporta ! Et de quelle façon ! Une participation record (70% des électeurs inscrits !) pour un score sans appel : près de 55 % des suffrages exprimés en faveur du Non.
 
Le Plan B de Bruxelles
 
Le traité établissant une Constitution pour l’Europe a donc rejoint celui instituant une Communauté Européenne de Défense, texte rejeté en 1954 par l’Assemblée nationale à une époque où l’on trouvait encore des parlementaires animés de convictions politiques, dans les poussiéreuses archives de l’Union européenne. À Bruxelles, on tente cependant de faire comme si rien ne s’était produit. Inébranlable, la technostructure fédéraliste veut poursuivre le processus de ratification de la Constitution européenne afin (c’est l’objectif recherché) d’isoler la France pour malgré tout lui imposer, dans quelque temps, ce traité. C’est le plan B des européistes : contourner l’expression de la volonté populaire en marginalisant notre pays puis, in fine, en le plaçant « devant ses responsabilités » à l’occasion, par exemple, d’un nouveau vote, comme le suggérait Valéry Giscard d’Estaing à la veille du 29 mai. C’est « la stratégie de la fuite en avant qui vise à dédramatiser les non en les noyant dans la masse (…) », afin, « en bout de course », de « stigmatiser les bons et les mauvais élèves de l’Europe, ce qui risque de laisser la France au fond de la classe ».
On le voit, le combat n’est évidemment pas fini : non seulement les nationaux vont être appelés à se rassembler et à se battre pour déjouer les manœuvres de la Commission, pour faire en sorte que le Non l’emporte partout ailleurs où des consultations populaires seront organisées, mais la France va devoir immédiatement exiger que sa parole soit entendue et respectée par tous. Et de ce point de vue, notre pays aurait bien besoin d’un chef qui, d’une part, rappelle clairement que, quoi qu’il arrive maintenant, le traité ne pourra pas entrer en vigueur tel quel et, d’autre part, qu’il ne saurait être question d’accepter des aménagements techniques qui, en réalité, consisteraient à mettre discrètement en œuvre les dispositions les plus litigieuses du défunt traité.
La Constitution européenne est-elle la seule victime du référendum ? Pas tout à fait. Celui-ci a aussi causé de très sérieux dégâts au cœur de nos propres institutions. Ce n’est bien sûr pas le Non qui en est la cause ; celui-ci résonne au contraire comme un signe d’espoir, il montre que notre encéphalogramme institutionnel n’est pas totalement plat et que, si le rythme cardiaque de la Ve République est dramatiquement faible, l’espérance n’a pas totalement disparu. Pronostic vital réservé, pourrait-on dire pour résumer la situation. Très réservé même, tant il est vrai que la violence des coups portés par les partisans du Oui aux principes fondamentaux de la Ve République a provoqué de terribles lésions, aux conséquences sans doute irréversibles.
 
Le référendum contesté
 
Ainsi nous avons sans doute vécu dimanche 29 mai notre dernier référendum « européen ». En public, chacun salue volontiers l’ampleur et la rigueur du débat démocratique autour de la Constitution européenne (débat qui n’aurait évidemment jamais vu le jour sans consultation populaire) mais, en coulisse, l’enthousiasme des élites est vite apparu bien plus mesuré.
Combien de fois a-t-on entendu nos brillants représentants s’exclamer – en off, bien sûr – « quelle connerie ce référendum » ! « Chirac serait passé par le Parlement, l’affaire aurait était pliée en deux jours » ! D’autres, qui ne font pas profession de solliciter le suffrage des électeurs, ont d’ailleurs éprouvé moins de complexes pour dire tout le mal qu’ils pensaient du choix de la ratification par la voie référendaire. Chez les « politiques », c’est le cas, notamment, de Simone Veil qui, en campagne pour le Oui (bien que membre du Conseil constitutionnel ?), affirmera à plusieurs reprises « regretter le choix du référendum sur un sujet aussi compliqué ». Et que dire de la « boutade » de Valéry Giscard d’Estaing pour qui « c’est une bonne idée d’avoir choisi le référendum, à condition que la réponse soit oui » ?
C’est toutefois chez les observateurs que la remise en cause de la démocratie directe a été la plus franche. Pour Jérôme Jaffré, « l’argument béton en faveur du choix du référendum est qu’en démocratie on ne saurait reprocher au premier responsable politique de faire appel à la décision du peuple. On pourrait cependant, sur un tel dossier, discuter des mérites comparés de la démocratie directe et de la démocratie représentative ». La suggestion est assez claire : la Constitution européenne était un sujet évidemment trop complexe pour la soumettre au peuple. Un sondage sinon rien, pour Jérôme Jaffré…
Dehors les gueux et les ignares ! À bas les Bidochons ! Voilà, en substance, ce qu’écrira pour sa part Jean-Marie Colombani dans l’un de ses consternants éditoriaux dont il partage manifestement le secret avec notre ami Alain Duhamel. Après son « Nous sommes tous des Américains » lancé au lendemain du 11 septembre 2001, et alors que le Oui s’effondrait aussi rapidement que les Tours jumelles, le directeur du Monde se fendait d’un « Tous Européens », article qui débutait ainsi : « En France, l’élémentaire prudence parlementaire, née de la méfiance que tout républicain devrait nourrir à l’endroit du référendum (...), a été écartée au profit du risque maximum : celui de la simplification, alors qu’il s’agit de se prononcer sur un édifice complexe et qui, par nature, résulte d’un compromis ».
Texte trop technique. Français trop stupides. Un troisième et dernier argument a aussi été avancé : l’efficacité. Jean-Dominique Guiliani, Président de la Fondation Robert Schuman, l’énoncera magistralement : « toutes les formations politiques ont appelé  à soumettre à référendum le projet de traité constitutionnel. Elles ont exercé un vrai chantage sur le président de la République. On aurait pu faire preuve de plus de discernement (...) jusqu’à preuve du contraire, le Parlement aurait très bien pu examiner la Constitution européenne. Il l’aurait vraisemblablement ratifiée à plus de 80 % ». On reconnaît le tropisme du technocrate bruxellois. Pourquoi, diable, consulter le peuple lorsque l’on peut obtenir à coup sûr le résultat escompté en évitant les urnes ? Et de grâce, épargnez-nous, s’il vous plaît, les foutaises sur l’esprit de la Ve ou la réduction du déficit démocratique entre l’Europe et le peuple ! L’important c’était la ratification de ce traité, et rien d’autre.
Observons néanmoins que si la montée du Non a le plus souvent révélé un profond dégoût pour la démocratie directe, elle a parfois réveillé les appétits de certains. Après François Bayrou et le Président du Conseil de l’Union en exercice, Jean-Claude Junker, c’est, par exemple, VGE qui se prononcera pour l’organisation d’un nouveau référendum – sur un texte parfaitement identique – dans l’hypothèse… d’un rejet du traité le 29 mai ! Au détour de cette prise de position stupéfiante, ce n’est plus uniquement le référendum que les Européistes ont tenté d’enterrer vivant, c’est aussi le principe même du libre exercice du suffrage !
 
La démocratie manipulée
 
En termes de manipulation du vote, rien, absolument rien, ne nous aura été épargné. Dissimulation des vrais enjeux avec la mise à l’écart provisoire de la proposition de directive Bolkenstein ou le débat interdit sur l’adhésion de la Turquie, achat massif des votes par le Gouvernement de Jean-Pierre Raffarin (au total la facture du Oui s’élève à plus de 400 millions d’euros !), appel à l’abstention lancé par le Premier ministre (!) aux partisans du non (« un non qui s’abstient c’est un bon non »), intimidation et chantage constamment exercés sur les électeurs par ce même Premier ministre qui promit une crise économique si le non devait l’emporter, humiliation et culpabilisation orchestrées par le chef de l’Etat, pour lequel « on ne peut pas dire je suis européen et je vote non ; ce n’est pas possible, ce n’est pas convenable », et enfin, naturellement, la diabolisation du vote Non. Et sur ce registre, force est de reconnaître que l’on a encore franchi un nouveau palier dans l’abjection…
Max Gallo avait prévenu : « le non à cette Immaculée Conception, à cette Constitution, ce sera le chaos, le néant, la fin de l’espérance. Non pas un échec pour les élites aveugles, mais la mort de l’Europe (...) D’un côté le Bien, de l’autre le Mal. Le oui c’est l’intelligence, le non c’est la bêtise, non pas l’expression du désir d’une autre Europe mais la nostalgie du chauvinisme, du totalitarisme et toujours la rancœur d’une ambition rancie et déçue ». La stratégie était simple : elle consistait à « présenter le oui à la Constitution européenne non comme une option, tout en expliquant que c’était la plus sage, mais comme la réponse obligée, officielle, la seule correcte, des gens bien, convenables, normalisés, et que seuls les barbares et les imbéciles pouvaient s’en exonérer ».
Tous les coups ont donc été permis, notamment les plus pervers. Parmi ceux-ci, on retiendra l’« appel » crapuleux de 11 intellectuels allemands venus tancer les électeurs français, texte publié dans les colonnes du Pariser Zeitung : « c’est avec inquiétude que nous observons le renforcement du non populiste à la Constitution européenne. La majorité des Français veut-elle se terrer dans le bunker commun aux nationalistes de droite et aux nationalistes de gauche ? Ce serait la capitulation de la raison, que les Français eux-mêmes ne pourraient pas se pardonner. C’est pour cela que nous vous demandons de vous opposer avec passion à ce que la France, la patrie classique des Lumières, trahisse le progrès (...) Nous le devons aux millions et millions de victimes de nos guerres insensées et de nos dictatures criminelles ».
 
La démagogie n’est pas seulement française.
 
Le ton ainsi donné, la Terreur ne reculera plus devant rien. Surtout pas devant le « péril fasciste » qu’incarne encore et toujours un Front national décidément bien utile au Système : si la formation de Jean-Marie Le Pen s’est (très modestement) engagée pour le Non, c’est bien la « preuve » irréfragable que ce dernier était foncièrement mauvais et que sa victoire pouvait déclencher un cataclysme sans précédent. Autrement dit, Le Pen à la rescousse du Oui ! « Pour sauver le oui, nous expliquerons qu’une victoire du non serait un nouveau 21 avril », résumait clairement François Hollande. Et Michel Noblecourt d’ajouter qu’un « seul parti sera à l’abri de la crise engendrée par un non auquel il aura fortement contribué : le Front national ».
On accordera cependant la palme de l’ignominie au directeur de ce grand quotidien du soir qui, il faut l’avouer, s’est particulièrement singularisé dès lors qu’il s’est agi de dénigrer les adversaires du traité. Lisons, rien que pour le plaisir, un extrait du dernier édito du sieur Colombani quelques jours avant le vote : la gauche du Non « a gagné la bataille médiatique en accréditant l’idée que le non est de gauche, quand toute l’Europe progressiste et syndicale vote oui. Qu’on le veuille ou non, elle légitime ainsi un populisme de gauche : elle s’est en effet ralliée à l’idée droitière et xénophobe selon laquelle l’abolition des frontières entraîne des conséquences sociales indésirables que l’on pourrait éviter par un repli sur l’État-nation (…) l’idéologie qui porte le non (…) est bien davantage souverainiste que de gauche. Au reste, pour le chef de file du non à gauche, Laurent Fabius, cette évolution n’est guère surprenante : il était logique et cohérent qu’un jour ou l’autre l’homme qui s’était distingué en assurant que Le Pen posait « les bonnes questions » finisse par donner sur un sujet décisif la même réponse que Le Pen ».
Qui aurait imaginé un seul instant que le recours au référendum et son corollaire, la libre expression des choix politiques, conduiraient un jour à de tels excès ? À l’évidence, la culture démocratique régresse à mesure que les institutions de la Ve République poursuivent leur délitement…
 
La République décapitée
 
Le statut du chef de l’État portera aussi longtemps les séquelles du 29 mai. On le savait depuis 1997 mais nous en avons ici une nouvelle confirmation, « le principe gaulliste de la responsabilité politique après un appel au peuple perdu » est définitivement abandonné. Cette situation va-t-elle dans le sens d’une démocratie apaisée – c’est-à-dire ayant rompu avec les fameuses « dérives plébiscitaires » des débuts de la République gaullienne ? Assurément non.
Une seule condition pouvait légitimer le maintien de Jacques Chirac à l’Élysée, et ce quelle que soit l’issue au soir du 29 mai : sa neutralité dans la campagne. Le chef de l’État pouvait légitimement se cantonner à sa mission constitutionnelle d’arbitre, soumettre la loi autorisant la ratification du traité à la procédure référendaire, puis demeurer au-dessus du débat. Dans ce cas, et uniquement dans ce cas, il n’aurait jamais été personnellement concerné par le résultat. Mais ce ne fut pas le choix de Jacques Chirac qui, à l’inverse, occupera constamment le devant de la scène du oui, tout en refusant d’en assurer les conséquences ! Le président reste attaché à son idée d’une démocratie moderne si brillamment exposée lors du précédent référendum sur le quinquennat : « nous posons une question aux Français, ils y répondent. Ils répondent oui, c’est bien. Ils répondent non : c’est très bien ».
Cette situation d’irresponsabilité permanente est d’autant plus choquante qu’elle s’accompagne maintenant d’une stupéfiante démission de Jacques Chirac sur la scène internationale. Au lieu de ménager l’avenir afin d’être en position de force au lendemain du référendum, et ce quel qu’en soit le résultat, le président de la République, garant de l’intérêt national et du rang de la France dans le monde, s’est mystérieusement acharné à répéter que, si le non l’emportait, la France n’aurait plus les moyens politiques d’occuper la place éminente qui a toujours été la sienne dans la construction européenne. Bref, ne tenant aucun compte de la nécessité de se ménager certaines marges de manœuvre, le chef de l’État, au diapason de son ministre des Affaires étrangères, n’a cessé de savonner la planche sur laquelle il risquait fort de se retrouver le 30 mai au matin. C’est tout simplement ahurissant. Comme l’écrivait Marie-France Garaud dans un rappel à l’ordre sans concession : « si le non l’emporte, puisque rien ne peut se faire sans la France, nous garderons la main. Sauf évidemment si nos responsables politiques continuent d’étaler leur impuissance dans un chantage à la peur qui les déconsidère. Renoncer à défendre la volonté de son peuple à la seule évocation d’un futur combat, quel aveu d’échec. En fait ce sont eux qui ont peur. Eh bien, s’ils jugent trop lourdes pour leurs épaules les charges que le peuple leur a confiées, qu’ils les quittent ».
Même s’il n’est pas sûr que ce soit toujours pour les bonnes raisons (ainsi, on ne peut que déplorer l’absence totale du débat sur le fédéralisme), les Français ont finalement liquidé le projet de Constitution européenne. Nul ne s’en plaindra. Reste maintenant à organiser l’avenir. Chacun le sent : le courant national a plus que jamais besoin d’une grande force politique pour contrer les tentatives des fédéralistes visant à ressusciter le traité et restaurer, après la prochaine élection présidentielle, les principes fondateurs de la Ve République, principes dont seul le respect scrupuleux est à même de garantir la souveraineté de la France.
 
 
Jean-Baptiste Barthélémy
 

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N°16 - Le canard déchaîné

Entretien croisé avec Gabriel Matzneff et Marc Cohen
 
Cousin d’Amérique ou frère de sang, L’idiot international interpelle tous ceux qui aujourd’hui ferraillent contre l’arrogance des puissants et le conformisme intellectuel. À l’occasion de la parution d’une anthologie (Cf. encart), nous avons rencontré deux de ses meilleurs duellistes. Ancien responsable du Collectif communiste des travailleurs des médias, rédacteur en chef de L’idiot, Marc Cohen, qui « a mis du temps a tué l’homme de gauche qui était en lui », traque à présent la bien-pensance au coté du groupe d’intervention culturelle Jalons et de la Fondation du 2 mars*. Écrivain de grand talent**, Gabriel Matzneff s’est aussi imposé depuis l’aventure de La Nation française comme un redoutable polémiste. Agitateur et pamphlétaire, tous deux incarnent la richesse d’un journal qui bouscula l’air de son temps.
 
Comment s’est passée votre rencontre avec L’idiot international ?
 
Gabriel Matzneff : Je suis, parmi les collaborateurs de L’idiot, un de ceux qui ont connu Jean-Edern Hallier le plus tôt puisque j’ai fait sa connaissance vers la fin de la guerre d’Algérie en 1961. C’était au cours d’une permission, alors que j’étais encore militaire. Jean Edern travaillait déjà au Seuil pour Tel quel. On avait exactement le même âge : Philippe Sollers, lui et moi, nous sommes nés dans un mouchoir de poche en 1936. Avant L’idiot, j’avais été chroniqueur à Combat, puis au Monde, toujours en tant que collaborateur extérieur. Ce qui m’importait le plus c’était écrire mes romans et rester libre. J’ai donc toujours été épaté par Dominique de Roux ou Jean-Edern qui étaient, eux, très engagés dans la vie littéraire, journalistique, sociale. Personnellement, je n’ai jamais voulu être coincé dans un organisme ou dans une rédaction. Je voulais écrire, et pour cela je devais rester un électron libre. Ma collaboration à L’idiot est probablement due au hasard de l’amitié. Sans doute après un dîner, Jean-Edern m’a t-il fait remarquer que je n’avais encore rien donné à son journal ! Je suis un paresseux, et il y a des choses beaucoup plus agréables que d’écrire des articles, et même des livres. Je n’écrivais donc que lorsque j’étais payé, et c’était spasmodiquement.
 
Marc Cohen : Sur l’argent, Jean-Edern avait une réputation assez calamiteuse car il plantait volontiers ses créanciers. En revanche, dans tout ce que j’ai pu en voir et en vivre, il a toujours été réglo avec ses proches. Quand il y avait de l’argent, tout le monde en profitait. Bon, parfois de façon un peu caricaturale, lorsqu'il jetait en l’air des billets – de 500 francs, cela va de soit – en espérant que nous allions nous battre pour les ramasser. Très respectueux du travail, il payait bien, mieux en tout cas que les journaux installés.
 
GM : Je n’ai pas donné beaucoup de textes à L’idiot, une quinzaine, et j’en suis très fier. Ils sont parmi les meilleurs que j’aie écrits dans la presse. Pour des raisons qui touchaient à cette atmosphère si particulière où chacun donnait le meilleur de son talent, et surtout à l’incroyable liberté qui y régnait, au fait qu’on savait qu’aucun article ne serait censuré, qu’aucune virgule ne serait ôtée.
 
MC : C’est quand même le seul journal francophone où Gabriel pouvait écrire Michel Gorbatcheff (et non, comme tout le monde, Mikhaïl Gorbatchev !) sans être censuré par un correcteur trotskyste. Cela n’aurait sûrement pas été possible au Monde.
 
GM : Oh, sûrement pas. Au Monde, une de mes chroniques sur Schopenhauer et Nietzsche intitulée « Arthur et Frédéric » a été transformée en « Arthur et Friedrich ».
 
MC : Ce qui m’a fait venir à L’idiot c’est la lecture de Gabriel Matzneff, de Marc-Edouard Nabe, de Patrick Besson, de Benoît Duteurtre. Ce n’est pas du tout le côté Canard enchaîné. Pour moi la référence, le journal qu’il fallait faire c’était le New Yorker, c’est-à-dire un journal chic, décadent, décalé, intello, brillant. J’ai d’ailleurs réussi, lorsque j’étais rédacteur en chef, à caser une ou deux traductions d’articles du New Yorker. Je pense que nous n’en étions pas loin, il nous a seulement manqué des moyens. J’adorais l’idée de Jean-Edern de faire parler de l’actualité par les écrivains. Je garde en mémoire pour la vie « La Forge », un reportage de Marc-Edouard Nabe dans l’usine Peugeot en grève. Cela n’a jamais été refait ! Le reste, à commencer par ce que j’ai écrit, c’était peanuts. Je me rappelle avoir fait une double page sur les magouilles de l’édition. J’ai pris beaucoup de plaisir à réaliser cette enquête et aujourd’hui, je serais content de la relire, mais soyons clair ce n’est pas ça qui m’aurait fait acheter ce journal.
C’est pourtant aux scandales que L’idiot doit une bonne part de sa réputation sulfureuse.
 

 

dimanche, 13 mars 2005

N°15 - L’état doit-il sauver la langue ?

Par Antoine Clapas

La réponse semble évidente. Pourtant, l’histoire montre que l’intervention de l’État peut être catastrophique. Encore faudrait-il examiner les principes qui régissent cet État : la politique de la langue révèle toute la politique.

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N°15 - Dossier : Politique de la langue

La langue, l'être même d'une nation, dit-on, appartient d'abord à la nation. À l'orée du XXIe siècle, il semble que l'État ait un rôle à jouer pour défendre le français, que menacent certains aspects de la mondialisation, mais aussi les déséquilibres géopolitiques et économiques. Cette mission ne va pas de soi. D'un côté, on constate que la politique de la langue ne s'est véritablement mise en place que sous la Révolution, et qu'elle a joué un rôle destructeur.

Les totalitarismes se sont dangereusement emparés du pouvoir de dire. À l'autre bout, des révolutionnaires dandys ont inversé le procès dans les années 1970, en proclamant que la langue était en elle-même fasciste. Les Épées ont donc voulu répondre à deux questions : comment résoudre ces contradictions ? Et de quelle manière, à la lumière du passé, peut-on envisager des solutions équilibrées pour l'avenir ?

 

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N°15 - La construction communautaire : un coup d’état permanent

Par Patrick Longuet

Ce texte est la version condensée d’une communication présentée au colloque « Le coup d’État, recours à la force ou dernier mot du politique ? », rencontre organisée les 2 et 3 décembre 2004 par le Centre d’Études Normand sur la Théorie et la Régulation de l’État (CENTRE) à l’Université de Caen Basse-Normandie. La version complète de cette contribution sera disponible dans les Actes de ce colloque, prochainement publiés aux éditions François-Xavier de Guibert, sous la direction des Professeurs Christophe Boutin et Frédéric Rouvillois. À la veille du référendum sur le traité établissant une Constitution pour l’Europe, il nous a semblé utile de diffuser ce texte...

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N°15 - Laïcité, entretien avec Jean Sévillia

Alors que l’on parle tant de laïcité, le nouveau livre de Jean Sévillia rappelle un pan largement oublié, et pourtant crucial, de notre histoire de France. La politique laïque suivie de 1879 à 1914 eut pour but de détruire le catholicisme. Cette époque douloureuse demandait un livre à la fois précis et rigoureux : le voici. Les Épées ont interrogé son auteur.

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N°15 - Le discours réactionnaire a-t-il un avenir ?

Par Antoine Clapas et David Foubert

Le besoin se fait sentir d'une réflexion sur le sens du royalisme aujourd'hui. Ce n'est pas certes, que manquent les outils intellectuels. Mais chaque période a besoin d'interroger le sens des convictions et des positions politiques, pour les remettre en cause, les mesurer, les approfondir ou les exalter. Le royalisme ne saurait échapper à cette loi, qui est celle du temps humain. Depuis ses débuts, les Épées ont entrepris cette réflexion. Cependant, cette nouvelle rubrique est destinée à la préciser. Précisons que les auteurs et les questions abordées étant différents, on ne trouvera pas ici un traité systématique : plutôt une sorte d'enquête ou de laboratoire.

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mardi, 07 décembre 2004

N°14 - Du peuple faisons table rase

Par Christophe Boutin
 
Le pouvoir du peuple est trop précieux pour être confié... au peuple. Qu’à cela ne tienne : la Cinquième a réussi à inventer le peuple factice, le peuple virtuel, l’ambiance de peuple au parfum de démocratie.
 
«Oui, le peuple ! Mais il faudrait ne jamais voir sa gueule ». Combien de nos démocrates patentés pourraient reprendre à leur compte cette remarque de Jules Renard dans son Journal de 1904. Dans la mise en œuvre technique de la démocratie, cela n’est pas sans conséquences, et Joseph-Barthélémy rappelle ainsi, dans son Précis de droit constitutionnel, « les efforts faits par les élus pour s’affranchir de la servitude à l’égard des électeurs ». Pour singulière qu’elle puisse nous sembler de nos jours, cette formule représente cependant assez bien ce qui fait le cœur de la démocratie libérale. Après avoir en effet proclamé que le Tiers-État était « tout », le bon abbé Sieyès allait rapidement développer une théorie de l’électorat-fonction, opposée à celle de l’électorat-droit de Rousseau, qui ne permettrait qu’à quelques-uns d’être effectivement « quelque chose ».
 
Peuple et légitimité du pouvoir

Rappelons brièvement les données d’un problème qui reste centré sur l’expression d’une volonté générale dont découle la norme suprême, ici la loi. Dans une première approche, la souveraineté dite « populaire » appartient au peuple, chaque individu en disposant d’une parcelle inaliénable, et la volonté générale n’est que la somme des volontés particulières. Dans ce cas en effet, chaque individu dispose d’une égale capacité à penser au bien commun plutôt qu’au sien propre, ce qui fonde d’ailleurs sa liberté politique. Les conséquences institutionnelles sont la démocratie directe et si, pour des raisons pratiques, on ne peut y parvenir, les représentants élus sont révocables quand le peuple le désire, dans le cadre d’un mandat impératif.
Dans la seconde approche, celle de la souveraineté dite « nationale », la volonté générale est celle de la nation, personne morale distincte des individus qui la composent. Comme il faut cependant qu’elle s’exprime, un système permet de désigner des représentants qui sont, ici, les plus capables, choisis pour délibérer librement, et c’est de cette libre délibération que naîtra la loi. Pas question alors d’être révocable, et la remise en cause du mandat lors d’élections régulières semble bien suffisante. Cette seconde approche permet de limiter le droit de suffrage, en instaurant par exemple un suffrage censitaire censé améliorer le choix des capacités.
Dès les débuts de la Révolution, Mirabeau ou Condorcet, pour s’affranchir du mandat donné par les Cahiers de doléance dont ils ne sont que les porte-parole devant les États généraux, se réclament de la souveraineté nationale. Aujourd’hui, notre Cinquième république dans laquelle « la souveraineté nationale appartient au peuple, qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum » proclame comme principe le « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ». C’est toute l’ambiguïté de notre système : en façade, il se veut la simple - et fidèle - transcription de la libre expression des choix populaires ; en pratique, le peuple a été évincé de la scène politique. Et ce qui est ici critiquable n’est d’ailleurs pas cette mise à l’écart, parfaitement compatible avec une certaine approche de la démocratie, mais le fait qu’elle se fasse au nom d’une prétendue « meilleure démocratie ».
 
Maîtriser la participation populaire

Exclusion du Peuple, donc, et à cet effet on peut relever la perversion des éléments de démocratie directe prévus par le pacte fondateur. Le référendum national n’est plus cet instrument de choix politique par lequel le titulaire du pouvoir engageait sa responsabilité et vérifiait sa légitimité. Pour écarter tout plébiscite - forcément odieux -, le référendum, maintenant dénué de toute passion, n’est au mieux qu’une votation populaire de la loi. Et dans ce cadre, on peut même se demander si les élus ne se défaussent pas alors sur les électeurs de choix difficiles à assumer, comme c’est plus encore le cas avec le référendum « local ». De toute manière, l’initiative populaire étant strictement écartée, au nom de la paix civile, les questions posées sont souvent d’un intérêt des plus limités et servent surtout à créer une fallacieuse « ambiance » de démocratie directe.
Exclusion du peuple lors des élections ensuite, puisque les candidats sont choisis par des partis politiques qui, chassés par la porte gaullienne de 1958, sont depuis entrés par la fenêtre. On se souvient de la définition de l’électeur donnée par l’irremplaçable Ambrose Bierce : « Électeur : celui qui jouit du privilège sacré de voter pour l’homme choisi par un autre ». Le tour de passe-passe ne date donc pas d’hier, mais le caractère sacré s’estompe et plus personne n’a d’illusions. On sait d’ailleurs qu’aux élections actuelles les partis dits « de gouvernement » sont minoritaires face à cette somme de réfractaires, certes désunis, que représentent les non-inscrits, les votes blancs et nuls, les abstentions et les votes pour ces partis hâtivement qualifiés de « protestataires ».
Ces partis auraient pourtant, comme tous les autres, vocation à participer sinon au gouvernement, au sens limité de l’exécutif, au moins à l’élaboration de la norme dans le cadre de la délibération. Or, et c’est là une manière éclatante d’écarter le peuple, l’évolution des modes de scrutin rend cette présence dans l’organe délibérant quasiment impossible pour nombre de consultations. Certes, le découpage des circonscriptions comme le choix du mode de scrutin sont des éléments techniques, nécessaires dans toute démocratie à partir du moment où la participation directe est exclue. Mais lorsqu’ils ne sont mis en place que pour générer une conséquence politique précise, cela met en jeu la crédibilité du système. Ainsi, une « meilleure » démocratie suppose peut-être le bipartisme, mais il semble peu conforme à l’esprit de la démocratie de l’imposer à un pays qui, manifestement, n’en souhaite rien, par une modification du mode de scrutin. Si l’échec cuisant des élections de 2004 pour les promoteurs de cette opération montre bien les limites d’une telle tentative, le fait qu’on ose la tenter, vêtu de lin blanc et de candide pureté, laisse rêveur !
Certes, le Conseil constitutionnel a fait du pluralisme « le fondement de la démocratie », mais il s’agit ici d’une fausse égalité des chances (le droit de participer à un scrutin), sans égalité de résultat. Il peut donc, d’abord, ne pas y avoir d’élus d’une fraction de la population, dès lors incapable d’exprimer son opinion devant les chambres. Ensuite, ce qui est plus grave, les jeux sont truqués dès le début. D’abord parce que toute candidature nationale - mais aussi, de plus en plus, locale - demandant des financements importants, seuls les candidats présentés par les partis peuvent garder l’esprit serein. Ensuite, parce que les modes de scrutin peuvent très bien conduire à écarter candidats ou listes, soit en établissant des seuils d’accès aux seconds tours, soit parce qu’ils favorisent « naturellement », comme le scrutin majoritaire uninominal, un certain bipartisme né du trop fameux « vote utile ». Et si tout cela ne suffit pas, on peut encore changer la donne : après l’élection présidentielle de 2004, le Conseil constitutionnel considéra que le trop grand nombre de candidats avait brouillé la lisibilité de l’élection. Or il l’avait déjà écrit, il y a une trentaine d’années, ce qui avait conduit à relever le nombre de présentateurs. On sait pourtant qu’un candidat, représentant une part non négligeable de l’électorat, a peiné à trouver les cinq cents signatures nécessaires en 2004…
 
Remplacer le peuple par sa fiction

La coupure est donc permanente car, pour une part de nos dirigeants, fidèles peut-être à la conception libérale de la démocratie, ou plus souvent à une approche bien comprise de leurs intérêts, le peuple n’a pas à apparaître sur la scène politique, sinon pour légitimer un choix, d’hommes ou de moyens, qu’ils auront déjà opéré en amont. Mais la démocratie moderne empêche d’affirmer cette approche. D’abord, parce que la vague égalitariste a déferlé et que chacun s’estime en droit de prétendre à tout, et n’importe quand ; ensuite parce que notre démocratie dite « d’opinion » est ultra médiatisée, et qu’aucun contre-pouvoir n’arrive à s’opposer à nos médias. La démocratie libérale est une démocratie de club anglais, feutrée, entre gens du même monde ; la démocratie moderne est celle de l’agora permanente… mais sous contrôle.
C’est pourquoi, consciente que le roi - même populaire - est nu et que l’opération d’escamotage devient cruellement visible, notre pseudo-élite a décidé de remplacer le peuple par un autre. À côté en effet du peuple politique des citoyens, à la participation toujours plus faible, la « vraie » démocratie, a trouvé d’autres voies. Voici les « panels de citoyens » (inventés à Issy-les-Moulineaux), choisis sur des critères très particuliers, en dehors en tout cas de toute légitimité démocratique, mais invités à s’exprimer au nom du peuple sur les grands choix de société. Voici les sondages d’opinion, commentés avec autant de soin que l’on aura mis à choisir les questions posées, toujours en désaccord avec la votation suivante, mais dont on nous explique pourtant qu’ils la préfigurent si bien que l’on pourrait s’en dispenser.  Voici les consultations de l’e-démocratie, tellement plus moderne, tellement plus chic, où le citoyen numérisé « chébran » répond, d’un clic sur son téléphone portable, à une question dont il se fiche. Voici enfin la « démocratie participative » des associations stipendiées aux effectifs anémiques, des « mouvements spontanés » dont les membres finissent au cabinet du ministre, des syndicats « représentatifs » élus avec un taux d’abstention record…
Consultations bidons, citoyens bidons, cette démocratie de substitution n’est en rien un substitut à la démocratie politique. Quand tout est contrôlé, verrouillé, cadenassé au nom de la Liberté, la crise majeure est proche. Notre (leur ?) démocratie s’épuise dans la mise à l’écart du peuple et court le risque permanent d’être dépassée, sur sa droite et sur sa gauche, par ceux qui lui demandent peut-être, tout simplement, de redevenir fidèle au vœu de son baptême… ou de pousser jusqu’au bout les conséquences de ses principes.
 
 
Christophe Boutin
 

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N°14 - Le peuple éliminé

Par Philippe Mesnard
 
En France, les syndicats n’ont plus de véritable assise populaire. Pourtant, l’État leur consent un pouvoir de négociation fort, et renforce même la domination de certains syndicats, alors que leur représentativité est de plus en plus fictive.
 
Le syndicaliste est représentatif. Par essence. Car sa représentativité est universelle, selon le syllogisme bien connu : « Les syndicats représentent les travailleurs, les travailleurs c’est le peuple, les syndicats représentent le peuple ». Partant, qui mieux qu’un syndicaliste saurait dire ce que ressent le peuple, même (et surtout) en dehors de la sphère du travail, où les syndiqués, en France, ne sont plus que 8,2% ?
 
Qu’il s’agisse de navettes corses, d’accords salariaux chez Renault ou d’eau ardéchoise, les syndicats sont omniprésents. Mieux, qu’il s’agisse de solidarité caniculaire, de propreté des rues ou du lancement d’un tramway, les syndicats sont omniprésents. Cette obsédante présence culmine avec le commentaire de faits divers : un policier se suicide, une voiture se renverse, un camembert empoisonne ? Les syndicalistes parlent, dénoncent, accusent ; pas le policier de la même brigade, pas l’automobiliste qui emprunte la même route, pas le camembert : le syndicaliste.
 
Des racines historiques et légales

Cette représentativité obligatoire, institutionnelle, cette confiscation de la parole publique, est tout à la fois historique et légale : historique parce que les syndicats ont effectivement représenté les travailleurs, et les ont représentés, le plus souvent, au nom d’un combat politique qui transcendait le simple monde du travail ; légale parce que la législation française organise la mainmise des syndicats sur la vie sociale, à plusieurs niveaux, en empêchant les autres partenaires sociaux de s’exprimer (sauf à les choisir unilatéralement), alors même que la représentativité des cinq syndicats historiques(1) s’effondre en même temps que le taux de syndicalisation : 5,2% des salariés du privé sont syndiqués, et 15,1% des salariés de l’État, collectivités locales comprises.
C’est un arrêté de 1966 qui a décrété que ces cinq confédérations syndicales seraient représentatives au niveau national, à l’exclusion des autres. J.-H. Stahl, commissaire du gouvernement chargé d’éclairer le Conseil d’État sur la question, déclare que le système en vigueur « reflète encore les héritages politiques de la Libération et de la guerre froide »(2), et que « les diverses règles régissant la représentativité syndicale tendent davantage à conforter ces héritages, voire à figer le paysage, plutôt qu’à favoriser son renouvellement. » Effectivement, l’UNSA et le Groupe des dix Solidaires(3) se sont faits retoquer le 8 novembre par le Conseil
d’État, qui a considéré que la première était trop jeune et pas assez implantée pour devenir la sixième organisation représentative (alors que ses chiffres valent ceux de la CFTC : l’UNSA représente 12,1% des fonctionnaires, la CFTC, 3,3%), et la seconde pas assez représentative des fonctionnaires, alors que ses scores sont supérieurs à ceux de la CGC et de la CFTC dans la fonction publique. CGT et consorts peuvent donc continuer à désigner des représentants syndiqués dans les entreprises de plus de 50 salariés sans avoir à fournir la preuve de leur représentativité, là où l’UNSA, pour s’implanter dans une entreprise, doit justifier de son nombre d’adhérents dans cette entreprise, de son audience auprès des salariés, de son indépendance : on imagine les ravages si les Cinq devaient aujourd’hui en passer par là(4)…
 
Le monopole du dialogue

L’enjeu de cette représentativité nationale n’est pas mince : seules les cinq confédérations historiques bénéficient du meilleur financement public et sont habilitées à discuter avec le gouvernement. Véritable monopole organisé depuis presque 40 ans, et que seule la loi pourrait remettre en cause, là où le peuple devrait pouvoir s’exprimer. Elles seules peuvent intervenir dans des négociations collectives et des accords de branche ; elles seules sont présentes au premier tour des élections de représentants du personnel. Les autres syndicats ne sont pas admis à la table des négociations, quel que soit leur poids, qu’ils peuvent prouver, alors que les Cinq n’ont plus rien à prouver - ce qui tombe à merveille puisque leur représentativité recule chaque année. À l’évidence, le système a longtemps découragé la création d’autres syndicats - et encourage les dérives : la CGT peut s’obstiner chez Perrier, à Vergèze, en dépit des souhaits exprimés par la majorité des salariés. Et elle peut dénoncer en s’étranglant de juste indignation les revendications ethniques des navigateurs corses (réclamant et obtenant des quotas de travailleurs corses résidant en Corse dans les compagnies de ferries), là où le véritable enjeu est sa manifeste perte d’influence dans cette profession.
En descendant au niveau de l’entreprise, la préférence donnée au représentant syndical par rapport au délégué du personnel hors liste est tout aussi manifeste : s’il y a un représentant syndical, c’est lui qui signera les accords d’entreprise ou pourra les dénoncer quand bien même la majorité des salariés les aurait votés ; il est reçu par la direction avant les autres représentants du personnel ; s’il quitte l’entreprise, un accord qu’il a signé peut devenir caduque et être renégocié ; on lui doit plus d’informations qu’à un simple représentant, pourtant tout aussi bien - voire mieux - élu que lui. Etc.
 
Un enjeu de pouvoir

Au bout du compte, l’encadrement légal du syndicalisme aboutit à éliminer le peuple du jeu social : la préférence est donnée a priori au syndicaliste, les organisations “représentatives” n’ont pas à prouver qu’elles le sont, aucune des Cinq n’a intérêt à élargir la représentativité nationale, et le gouvernement n’a rien fait pour aménager les règles du dialogue social, déjà bien assez compliquées à son goût. En empêchant d’entrée de jeu les nouveaux acteurs sociaux de pouvoir négocier au-delà d’un certain niveau, la loi elle-même a découragé le dialogue.
Mieux, le statu quo est si évidemment perçu, vécu et pensé comme une situation d’équilibre des forces politiques, hors de toute représentativité populaire, que le même Stahl, qui paraissait avoir une bonne analyse des faits, a lui-même recommandé au Conseil d’État de ne pas provoquer « une recomposition du paysage syndical » car « de telles prises de position, éminemment politiques en ce qu’elles affectent des éléments structurants de la vie du pays, relèvent avant tout de l’autorité politique » : admirable ! Et surtout admirable de sincérité démocratique : c’est le pouvoir politique qui décide de qui est représentatif, qui confère cette représentativité comme on octroie un privilège. Ce n’est pas au peuple français d’en décider directement en s’exprimant par le vote. Une fois encore, la représentativité du pouvoir légal et de ceux qu’il appelle légalement à être ses interlocuteurs n’est qu’un moyen d’éliminer le peuple réel du jeu politique.
Il est intéressant de noter ici la confluence d’intérêt des syndicats en perte de vitesse et d’un gouvernement qui n’a de démocratique que le nom : les acteurs institutionnels confisquent une légitimité qu’ils n’ont pas, qu’ils n’ont plus, au nom d’une Révolution française mythique à laquelle répond la mythologie syndicaliste de la rébellion ouvrière (ouvriers qui sont les moins syndiqués, en France), bien éloignée des enjeux que définissent aujourd’hui les confédérations syndicales.
 
Légitimité mythologique et légitimité pratique

Cela dit, le peuple rend une légitimité pratique à ces acteurs : maintenant que les syndicats sont institutionnalisés - et donc maintenant que se syndiquer est inutile -, les Français se déclarent contents des syndicats, ou en tout cas de l’action syndicale : comme la Justice ou la Police, le Syndicat est en effet un corps mis à la disposition des citoyens par l’État. Au même titre qu’eux, il distribue un service public parfois déficient, parfois incohérent, mais au bout du compte au service des travailleurs - et donc du peuple puisque l’immense majorité des Français a été, est ou sera travailleur (“actif” !), et que cet état détermine les conditions de vie pré- et post- travail.
Si les Français considèrent que le Syndicat est un grand corps étatique, un Intercesseur de droit (une institution charitable, en deux mots, comme pouvait l’être l’Église sous l’ancien régime(5)), et non pas l’expression de la démocratie du travail, c’est là aussi grâce à la loi : en France, quand un syndicat négocie, il le fait pour tous les salariés et non pas seulement pour ses adhérents. La France conjugue ainsi l’une des plus faibles représentativités syndicales des pays industrialisés et le taux de couverture conventionnelle le plus élevé : 90% des salariés sont couverts par une convention collective. En Suède, où les syndicats ne négocient que pour leurs adhérents, plus de 80% des salariés sont syndiqués ; en Belgique, les salariés sont passés à la moulinette du système « de Gand » : le versement des allocations chômage est soumis à une adhésion syndicale préalable… À ce compte, on finirait par préférer le système français et ses “spécificités” : une fois débarrassés des oripeaux de la représentativité, le système ne marche pas trop mal. Pourvu qu’on ne se paye pas de mots, les soi-disant représentants sont efficaces.
Il va sans dire que cette légitimité “fonctionnelle” fait horreur aux syndicats, qui détestent être instrumentalisés et sont parfois allés chercher dans le débat de société une “vraie” légitimité populaire, au risque de se perdre totalement : après des années de lente décrépitude, la CFTC se laïcise prudemment et se rapproche de la CGC et de la CFDT. Quant à la CFDT, elle s’est enfin recentrée sur le monde du travail, la contestation pure et dure du gouvernement et la détestation des ennemis héréditaires (le patronat et la CGT), après avoir été tentée par le « syndicalisme de transformation sociale ». Il faut dire que les anciens adhérents partaient plus vite que les nouveaux n’entraient. Il est ironique de constater qu’au moment même où la CFDT recule et renonce à défendre un idéal élargi, Stahl recommande d’évaluer la représentativité d’un syndicat en mesurant son audience, certes, mais aussi « la contribution intellectuelle, morale et politique qu’[il] apporte au débat national, par l’expression d’un courant de pensée ou d’une tendance originale »(6).
Non, le projet de société ne fait pas recette : on n’imagine pas la police intervenir dans les débats sur la fracture numérique du territoire, ou la Justice s’emparer des problèmes de la surpopulation pénale : le peuple s’en moque, les professionnels laissent ça aux députés. Le peuple veut des syndicalistes féroces et ingrats face à des patrons ingrats et rapaces. Le peuple éliminé accepte son élimination comme il subit la démocratie, en reconnaissant dans les syndicats des instruments du pouvoir en place, les instruments en place du pouvoir : tant qu’il croit en percevoir un bénéfice, il en accepte le joug.
 
 
Philippe Mesnard
 
 
On consultera avec profit l’étude de la DARES, “Mythes et réalités de la syndicalisation en France”, octobre 2004, éditée par le Ministère de l’emploi, du travail et de la cohésion sociale (tout un programme). www.travail.gouv.fr, rubrique Études et Statistiques.
Par ailleurs, on trouvera le texte des conclusions de J.-H. Stahl sur le site de l’UNSA (unsa.fr/evenements/RapportConsEtat.html).
1 : CGT, CFDT, CGT-FO, CFTC, CFE-CGC. Les cinq confédérations syndicales ont d’ailleurs fini par absorber le mot syndicat lui-même, dans l’usage courant. Pour les autres syndicats, on parle de “syndicats professionnels”, de syndicats paysans, on précise, on nuance. Mais les Cinq sont seules parées du titre de Syndicats, orgueilleux dans sa simplicité. Cet article se concentrera sur ces syndicats nationaux, même si le problème de la représentativité syndicale sectorielle est tout aussi intéressant.
2 : E. Maire déclare, lui, dans Les Echos du 8 novembre 2004, que la CFDT a été créée en 1964 pour « rendre complètement claire notre indépendance syndicale et réduire l’influence stalinienne qui dominait totalement la CGT à l’époque ».
3 : UNSA : Union nationale des syndicats autonomes, créée en février 1993.
Union syndicale G10 Solidaires, regroupant surtout tous les syndicats SUD, créée en janvier 1998. Cet anarcho-syndicalisme tardif entend contrebalancer le pouvoir des Cinq.
4 : Comme le remarque Stahl : « Eu égard aux conséquences lourdes qui s’attachent à une reconnaissance de représentativité au plan national et interprofessionnel et - ne le cachons pas, l’histoire nous l’enseigne - au fait qu’une telle reconnaissance serait ensuite très difficilement réversible […] » : bel aveu d’impuissance.
5 : Ce qui explique en partie - outre la paresse des journalistes et l’impunité du syndicaliste moyen, surtout fonctionnaire - que ce peuple prétendument avide de s’exprimer, jusqu’à la hardiesse, accepte si aisément que le syndicaliste se substitue à lui en toute occasion. De même, les bons curés servaient à rédiger des cahiers de doléance qui n’avaient rien de traité de théologie morale.
6 : « À l’audience et à l’influence du syndicat, s’ajoute aussi, à notre avis, pour une organisation parmi les plus représentatives au plan national, la prise en considération de la place qu’elle occupe dans la vie sociale du pays, de la contribution intellectuelle, morale et politique qu’elle apporte au débat national, par l’expression d’un courant de pensée ou d’une tendance originale, ainsi que de la diversité et de la richesse qui en résulte pour le pluralisme syndical français. Ce sont sans doute des considérations de cet ordre que vous avez eues à l’esprit lorsque vous avez jugé, « compte tenu de l’ensemble des éléments caractéristiques des organisations les plus représentatives », que la CFTC demeurait en 1966, après la scission ayant conduit à la naissance de la CFDT, une des organisations syndicales les plus représentatives au plan national. » Bien sûr.
 
 

 

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N°14 - A la recherche du peuple perdu

Par E. Marsala

Il y a soixante-dix ans, dans Le Souverain captif, André Tardieu, l’un des plus brillants représentants de la classe politique de la IIIe République, dénonçait les contradictions d’un régime qui ne cessait de se proclamer démocrate, alors que le peuple s’y trouvait en réalité dépossédé de sa souveraineté (son pouvoir se bornant à désigner, tous les quatre ans, des représentants chargés de décider à sa place), humilié (par le contraste entre le pouvoir qu’il possédait en principe et celui qu’il exerçait en fait), oublié (dans la mesure où ce n’était pas ses besoins ou ses intérêts qui étaient pris en compte par ses soi-disant représentants, mais ceux des partis, des coteries, des lobbies, ou au mieux, ceux de la majorité). Souverain trompé, souverain captif, grotesque et lamentable, traîné en grande pompe derrière le char de l’État où pavoisent ses élus : la situation dénoncée par Tardieu au début des années 1930 a-t-elle vraiment changé ? Peut-être, mais pas vraiment en mieux.

Suspicion

D’un côté, en effet, le peuple fait l’objet d’une suspicion et d’un discrédit absolument inédits, dont témoigne avec éclat la thématique du populisme, décryptée dans ce dossier par Jean-Baptiste Barthélémy : de la « France moisie » de Philippe Sollers au « peuple du ressentiment » de Pierre Rosanvallon, celle-ci permet de disqualifier un peuple qui ose se révolter contre ses élites bien pensantes, un peuple naïf, ignorant, déraisonnable et donc réactionnaire - et l’on comprend que cette accusation de populisme renoue, sans le dire ou le savoir, avec la démophobie des Lumières.
Mais par ailleurs, ce peuple infréquentable se trouve plus dépossédé que jamais de ses pouvoirs politiques. À plusieurs reprises, depuis les années trente, on a tenté de remettre un peu de logique dans le système démocratique en débâillonnant le peuple : à la Libération, on interrogea les Français sur le projet de Constitution, au début de la Ve République, on entreprit de revitaliser la procédure référendaire… Las : en 1946, le peuple osa refuser le brouillon de constitution socialo-communiste ; dans les années 60, il manifesta à nouveau ses caprices et ses foucades, et l’on dut mettre le holà, refermer sans états d’âme la porte imprudemment entrouverte, comme nous le rappelle du reste Christophe Boutin.
Mais est-ce bien du peuple dont il est ici question ? Autrement dit, le peuple se confond-il avec le nombre ? Se confond-il avec la somme arithmétique de ceux qui vivent, à tel moment, sur tel territoire, ou encore, comme l’affirme la tradition républicaine, de ceux qui sont inscrits sur les listes électorales ? La seule réponse plausible est négative. Si le peuple existe, il est forcément autre chose que le nom servant à désigner cette addition dont les termes et les limites ont été établis par la loi, et qu’elle pourrait tout aussi bien modifier à son gré, en la gonflant ou en la rétrécissant. Si le mot a un sens, le peuple transcende nécessairement la somme de ses composantes : il implique l’existence d’une unité, et du côté de ceux qui le forment, le sentiment, unanimement partagé, de constituer un Tout, et le désir de le perpétuer. Un Tout qui naît d’une longue histoire commune, et de la conviction que l’on partage une même culture, les mêmes valeurs, les mêmes intérêts essentiels, et finalement, le même destin.
Cette acception du mot « peuple », notons-le au passage, est présupposée par la théorie démocratique : sans ce sentiment de « faire corps », de former un ensemble, la notion de « Volonté générale », pivot de la construction rousseauiste, s’avère inconcevable : puisqu’elle se dissout alors en une infinité de volontés particulières, amalgamées au hasard des élections ou des questions posées. Sans peuple, la démocratie est inimaginable. Mais elle est aussi impraticable, comme l’observait Michel Debré lorsqu’il soulignait que seule l’appartenance à ce peuple, avec tout ce que cela comporte, est susceptible de légitimer l’obéissance de la minorité aux décisions de la majorité : sans cette unité supérieure dont on fait partie, il s’agirait simplement d’une manifestation du droit du plus fort, des plus nombreux, imposant en l’espèce leur volonté aux moins nombreux, c’est-à-dire aux plus faibles.
Et l’on rebondit du coup sur d’autres questions, d’autres constats. Ce peuple, sans lequel la démocratie semble inconcevable et impraticable, est une réalité souvent fragile. Il est facile de le faire disparaître, puisqu’il suffit pour cela de saper ce qui fonde son unité, et d’abord, ce sentiment de constituer un ensemble - un sentiment qui résulte essentiellement, en France, de l’histoire et de la culture, d’un passé commun et de gloires partagées. Mais en même temps, rien de plus tentant qu’une telle entreprise, du moins lorsqu’on se réclame d’une modernité conquérante et d’un universalisme intransigeant. Entreprise suicidaire, car si ce qui constitue le peuple français en tant que tel, ce ne sont que les Droits de l’Homme et les grands principes de 89, dont on proclame par ailleurs qu’ils sont communs à tous les hommes et à tous les peuples, alors, il n’y a plus de peuple français.

Faire et défaire

L’une des questions du dossier tourne donc autour de cette tentative, aberrante et mortelle, de déconstruction. Une déconstruction à laquelle le peuple lui-même peut, dans certains cas, prêter la main. Pas d’irénisme : Dante constatait déjà que « le peuple, sans le savoir, tue les principes de sa vie, acclame ses causes de mort, faute de distinguer ni la malignité des unes, ni la bienfaisance des autres. Il ne demande qu’à se conserver, mais il ignore absolument les moyens de sa conservation » (Ch. Maurras, AF mensuelle, 15 septembre 1903). Du moins, il peut se laisser berner, là-dessus comme sur le reste : on verra ce qu’il pense, dans quelques mois, de cette fameuse « constitution européenne » qu’on lui demandera de ratifier solennellement sans lui donner les moyens d’en comprendre le sens et les enjeux.
Car la déconstruction qu’on vient d’évoquer se trouve, en pratique, considérablement accélérée, depuis une douzaine d’années, par l’ambition symétrique de construire un peuple européen, dans le cadre d’une Union en voie de fédéralisation. Or, s’il est parfois aisé, en y mettant le prix, de défaire un peuple, il paraît beaucoup plus difficile d’en fabriquer un. Cela n’est sans doute pas inconcevable : c’est ce que démontre par exemple l’histoire des États-Unis. Toutefois, il s’agit d’un cas de figure très particulier, d’un pays neuf, parti de rien, et qui consacre depuis deux siècles une part considérable de ses forces immenses à établir son identité et son unité, à devenir, pleinement, un peuple. L’entreprise s’avère en revanche extrêmement hasardeuse là où des peuples existent déjà, des peuples dotés d’une histoire propre, d’une culture et d’une tradition particulières. Des siècles d’empire romain, et l’attribution, en 212, de la citoyenneté à tous les habitants de l’empire, n’ont pas suffi à créer un peuple romain au sens moderne du terme, comme nous le rappelle Arnaud Olivier ; soixante-dix ans de bolchevisme en Russie, quarante ans en Yougoslavie n’ont pas empêché l’éclatement et le bain de sang entre peuples ennemis, une fois levée la chape de plomb qui maintenait artificiellement la fiction d’une unité. Même les grands totalitarismes du XXe siècle n’y sont point parvenus, malgré des efforts désespérés, et alors qu’ils y avaient tout intérêt. Alors, peut-être un peuple se fabrique-t-il, peut-être : mais seulement sur le très long terme, et à condition de bénéficier d’un contexte favorable, de convictions, d’intérêts et d’ennemis communs, un contexte dont on peut objectivement douter qu’il puisse se rencontrer à nouveau à l’époque qui est la nôtre…
Le cauchemar qui semble se profiler, est du reste celui d’un monde, le nôtre, où dans certaines régions, les « peuples » auraient disparu sans qu’on ait réussi à les remplacer par « un peuple » de substitution, alors qu’ailleurs, des peuples, de vrais peuples, pas de simples fictions juridiques, continueraient d’exister, avec toute l’énergie, toute la confiance, tout le dynamisme et l’appétit que cela implique. Un monde en voie de (re)colonisation, avec pour horizon, un remake grandeur nature, mais beaucoup moins drôle que le film de Jean Yanne, des Chinois à Paris.
E. Marsala



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N°14 - Poétique des ponts

Par Eric Arnodin
 
Du vieux pont neuf au pont de Millau en passant par le pont d’Avignon, où l’on ne peut d’ailleurs plus que danser, les ponts se posent et s’imposent partout par leur charisme ou leur nécessité. En France, on compte un ouvrage par kilomètre ; les routes tissent le territoire et les ponts le franchissent.
Ceux qui ont vécu la débâcle de juin 1940 ou le fatras de 1944 comprennent sans doute mieux ce qu’est un pont et comment ces assemblages de pierres, d’acier ou de béton réduisent notre géographie et construisent une nation.
Aujourd’hui, un pont paraît naturel. Et c’est peut-être par habitude, ou parce que c’est précisément leur nature et leur fonction, mais les ponts, on ne s’y arrête pas, et l’histoire de l’architecture passe assez vite dessus… Un pont intéresse les ingénieurs, les peintres, les militaires ou encore les cinéastes et les poètes. Mais, il faut bien le dire, pas tellement les architectes et leurs historiens. Qui se souvient de Rabel, Résal et Alby, concepteurs du pont Mirabeau et de la passerelle de Billy, qui connaît Arretche et Karasinski, les architectes du pont Charles de Gaulle, qui a entendu le nom de Formigé qui dessina seul la totalité du métro aérien ? Les noms s’en vont, les ponts demeurent, un pont écrase toujours son auteur.
Viaduc, passerelle, pont transbordeur et aqueduc, pont-levis, pont tournant, basculant et levant, qu’est-ce qu’un pont ? Un morceau de route, un édifice, un objet ?… Une construction.
 
Hardiesse de l’homme
Le bâtiment d’architecture est un volume, créateur d’espaces intérieurs et extérieurs ; un pont, c’est un ouvrage, un ouvrage d’art, un acte de technique et de science - et c’est la construction même, souvent dans sa plus pure expression.
Quel enfant n’a jamais demandé comment on faisait pour construire un pont dans l’eau ? Et qui lui a répondu par quels moyens on fondait les piles sur le lit d’un fleuve à l’abri de solides et profonds batardeaux, ou par quelle adresse on assemblait la structure sans toucher l’obstacle en voltigeant, accrochés à des câbles, ou en avançant doucement, par encorbellement après s’être puissamment ancré sur les rives.
Bâtir sur le sol, empiler des pierres ou charpenter une cabane, c’est presque évident, presque naturel à l’enfant ; mais plonger la naissance d’une voûte dans l’eau courante ou lancer un pont dans le vide : quel art et quelle hardiesse de l’homme ! Certains ponts, comme le pont du Diable que le Maréchal d’Asfeld a fait construire devant la forteresse de Vauban, en 1720, sont par leur existence même un défi et une énigme, la relique d’un chantier ingénieux et magnifique. Relique car il faut voir dans le pont plus que lui-même : un pont c’est autant un édifice qu’un chantier unique, c’est une construction au deux sens du terme. La beauté de la forme et la prouesse de l’acte qui l’a fait naître n’y font qu’un. Dessiner un pont c’est déjà le construire ; l’idée de forme vient avec celle de son édification. Une fois en place, le pont ne se pose pas dans le site comme les autres édifices ; il s’y accroche et reste en acte pour ne cesser de le franchir.
On n’entre pas dans un pont, on n’en fait pas le tour, on le passe. On ne se l’approprie pas, on l’emprunte. Ici, il n’est plus question de voûte mais d’arc. La voûte enclôt et fabrique l’espace, l’arc le décrit et le mesure. Il le traverse comme un signe.
Le pont se voit de loin et disparaît quand il nous porte. Arc, poutre, cadre, câbles, il ne montre son visage que par le côté ; sur le chemin il est continuité.
Ligne tendue entre deux rives, ligne droite, courbe ou brisée, le pont s’installe toujours entre deux. Entre l’édifice et la route, entre le dessin et le calcul, entre la forme et l’acte. Il reste absolument suspendu entre les domaines et les lieux. Lien entre eux, il n’appartient pourtant à aucun, s’il est rattaché de toutes parts, il n’existe pourtant que par lui-même. Il s’intègre au site en le construisant et traverse le vide en le révélant.
Il n’est rien de plus humain et de plus civilisé qu’un pont.
 
 
Eric Arnodin
 
 
 

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N°14 - Dossier : Le Peuple

Pour Littré, grand républicain devant l’Éternel, la définition du peuple ne fait aucune difficulté : « multitude d’hommes d’un même pays et vivant sous les mêmes lois ». Et gageons qu’il en va de même pour les auteurs du récent Dictionnaire critique de la République (Flammarion, 2002), qui ne daignent pas lui consacrer un article. Mais c’est là tout le problème : qu’est-ce que cette multitude ? Qu’est-ce qui la constitue, à part le fait d’être là, et d’être soumise aux mêmes lois ? Qu’est-ce qui la maintient en vie, ou en ordre ? Et si elle n’est que cela, ce qui n’est pas sûr, comment lui accorder sans hésitations le pouvoir souverain ? Comment éviter, en ce cas, que les plus habiles ne lui confisquent d’une main, ce qu’ils lui ont donnés de l’autre ? Enquête sur un point aveugle de la mythologie démocratique.
 
 

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N°14 - Plaisir de lire, joie de comprendre

Par Arnaud Olivier

Qu’il semble loin le temps où le fracas des batailles d’idées déclenchées à Paris résonnait jusqu’aux confins du monde connu ! En France, de nos jours, l’on pense à petit bruit. Notre vie intellectuelle ressemble même de plus en plus à une succession de province : c’est ainsi que l’on voit, dans les revues qui font nos délices, les grands esprits du temps se disputer les dernières théories disponibles avec l’âpreté mesquine d’ayants droits venus se partager les couverts en argent du de cujus. Comme on sait, une famille unie est une famille qui n’a pas connu l’héritage ; et la grande famille de l’esprit n’échappe pas à cette règle. Les intellectuels se distinguent néanmoins par un trait caractéristique : ils se disputent en général le bien d’autrui.

Haïssant Schmitt, il écrit dans Le Débat

La dernière livraison de la revue Le débat illustre à merveille ce singulier parasitisme de l’intelligence. On y découvre en effet un ensemble d’articles censés répondre à une question de la plus haute importance : « Y a-t-il un bon usage de Carl Schmitt ? ». L’honnête homme, toujours encombré de sa propre culture, ne pourra que se réjouir de trouver ici de quoi satisfaire sa curiosité : les rencontres sportives, les embouteillages, les réunions de famille, les discussions entre collègues et les trajets en métro ne lui offrent-ils pas déjà mille occasions de pratiquer la distinction ami/ennemi ? À première vue, l’apport de Schmitt à la vie quotidienne semble déterminant. Mais l’honnête homme sera déçu : loin de se trouver renseigné sur l’utilité d’un penseur aussi important, il lui faudra même renoncer à trouver dans Le débat des arguments propres à se forger une opinion sur la violente controverse dont l’œuvre de Schmitt est aujourd’hui l’objet en France (ce débat ayant déjà eu lieu il y a plus de vingt ans en Allemagne et en Italie). En effet, la question à laquelle répondent les articles rassemblés dans Le débat est infiniment plus simple. Il s’agit tout bonnement de savoir s’il est licite pour un esprit éclairé d’oser lire Schmitt ; et c’est Philippe Raynaud qui, dans un texte admirable d’honnêteté, de courage et de platitude, nous livre la clef de ce grand problème : il faut s’intéresser à Carl Schmitt car « son œuvre est intéressante ». On n’en attendait pas moins.
Le fait que nos intellectuels puissent très sincèrement se demander s’ils sont autorisés à penser est, en soi, digne d’être noté. On ne saurait trop se réjouir de ces petits ridicules. Ce genre de pudeur nous ramène néanmoins à un vrai problème : les revues où nous allons puiser de quoi briller dans le monde n’offrent en réalité qu’une trompeuse apparence de réflexion. La vérité est ailleurs, comme on dit ; et Le débat en fournit une inquiétante démonstration. Il n’est pas inutile en effet de rappeler que les articles que l’on vient d’évoquer sont en réalité le triste reliquat d’un grandiose projet conçu par le directeur de la revue Cités, Yves-Charles Zarka. En un mot, nous venons, sans le savoir, de visiter le Salon des Refusés du politiquement correct. Une explication s’impose : soucieux de ne pas abandonner aux suppôts du nazisme, si nombreux et si actifs de nos jours, la tâche d’expliquer la pensée schmittienne, M. Zarka, également auteur d’un Contre Carl Schmitt à paraître aux PUF, avait entrepris de démontrer dans sa revue combien toxiques pouvaient s’avérer les œuvres du grand juriste pour des esprits non encore prémunis contre les prestiges de l’intelligence. (On conviendra volontiers qu’un Allemand qui réfléchit nous ramène vite aux heures les plus sombres de notre histoire.) Confrontée à l’audace insupportable des contributions que nous venons d’évoquer, voyant que leurs auteurs, préférant l’analyse à l’autodafé, étaient sur le point de reconnaître quelque mérite aux ouvrages qu’elle avait condamnés d’avance, la direction de Cités avait donc choisi de ne pas les publier, abandonnant ces tristes rossignols à la revue Le débat. On voit par là que M. Zarka se plaît à transposer dans la pensée les règles de l’élection démocratique et veille à ne jamais se démarquer de l’opinion majoritaire. Hélas, avec son ingratitude coutumière, la majorité s’obstine à ne pas lire sa revue. En bons démocrates (une fois n’est pas coutume), nous ferons de même.

Obsédé par autrui, il se hait lui-même

Face à ce déferlement de vanité satisfaite et de malveillance confraternelle, il est préférable de nous retirer discrètement ; allons voir ailleurs s’il se trouve encore quelqu’un pour réfléchir honnêtement à des questions intéressantes. Inutile d’aller bien loin : le dernier numéro de la Revue des deux mondes est presque intégralement consacré à « la notion d’Occident ». Peut-on espérer plus appétissant problème ? N’est-on pas assuré d’échapper ainsi aux petites querelles putrides dont Le débat nous offre un échantillon ? Rien n’est moins sûr. Tout d’abord, le directeur de cette vénérable publication, Michel Crépu, pique-assiette disert, savamment aimable et qui doit envelopper ses petits fours dans des pages arrachées aux classiques, fait joliment valoir dans son éditorial que la Revue des deux mondes a plutôt pour vocation de pratiquer « l’exercice d’autrui ». L’expression est bien trouvée, mais, déjà, le bât blesse : s’interroger sur la notion d’Occident suppose un exercice d’introspection historique et culturelle peu compatible avec la haine de soi et l’obsession de l’autre qui caractérisent aujourd’hui notre pensée. Cela dit, il ne faut pas être trop exigeant ; avec un tel sujet, nous devrions pour le moins échapper aux médiocres haines familiales dont nous contemplions tout à l’heure le triste déchaînement.

Une fois encore, il n’en est rien ; une fois encore, le lecteur, victime de sa propre innocence, découvre, horrifié, la réalité des vanités individuelles sous le masque trompeur des idées générales. On observera en effet que chacun des éminents contributeurs à ce numéro s’est contenté de refourguer à la Revue des deux mondes, sous un titre évoquant poliment les complexités de la civilisation occidentale, un abrégé de ses manies ou un compte rendu exact de ses dernières œuvres. Comme dans une vraie famille, on trouve de tout : le pire y côtoie le meilleur. Le meilleur, comme on pouvait s’y attendre, nous est offert par Michel Zink, professeur de littérature médiévale au Collège de France, et par François Jullien, éminent connaisseur de la pensée chinoise. Au titre du pire, on ne se fera pas faute d’évoquer l’article de Stéphane Zagdanski, « L’Oxydant ». Il faut reconnaître à ce calembour inepte l’avantage d’une certaine clarté : le fond de l’article est en parfait accord avec la forme. On croit d’abord à une inoffensive fantaisie de graphomane, variation plus ou moins érudite sur un thème imposé : les premiers paragraphes offrent d’ailleurs un déroutant catalogue des acceptions du mot « occident », baladant le lecteur de Spengler à Châteaubriand, sans oublier un groupuscule homonyme bien connu des services de police. Ce début est trompeur ; c’est au bout de trois pages que nous est enfin révélé le fin mot de l’histoire : le monde occidental est victime du platonisme. Un observateur impartial aura peut-être quelque mal à en distinguer les ravages dans la société contemporaine. Qu’importe, le remède proposé par M. Zagdanski devrait convaincre les plus sceptiques : notre dernier espoir de salut résiderait dans la pratique de la Cabale. S’il se trouve encore des gens pour croire que notre monde a besoin d’hommes énergiques, actifs et courageux plutôt que de cabalistes, songez donc à les détromper.

Fidèle à Diogène, il hait Platon

Une idée aussi loufoque, exposée dans une revue aussi sérieuse, aurait dû normalement discréditer son auteur. On comprend néanmoins que les censeurs aient pu se montrer enclins à l’indulgence : M. Zagdanski est loin d’être le seul illuminé dans cette histoire. À ce titre et puisqu’on ne doit jamais négliger une occasion de rire, mentionnons l’article de Réza Barahéni, « Comment l’Occident a été saisi par ma fiction ». Outre ce titre (un chef-d’œuvre à lui seul), la brève et hilarante notice biographique qui est consacrée à l’auteur nous apprend en effet que, maintenu en résidence surveillée par le régime des mollahs, « il organise des cours de théorie littéraire dans le sous-sol de sa maison » ; et que, romancier vivant au Canada depuis 1997, il y a publié Schéhérazade ou l’Auschwitz privé du docteur Charifi, tout en se faisant élire président du Pen Club. Si ce personnage fantastique existe vraiment, on conviendra qu’il s’agit selon toute vraisemblance d’un membre particulièrement facétieux du groupe Jalons.

Trêve de mauvais esprit. Après les envieux, les vaniteux, les arrivistes, les mystiques et les fous, ce panorama de la grande famille de l’esprit serait incomplet si l’on n’accordait pas une place aux tourments de l’adolescence : il est frappant de constater que chaque époque dans le développement de l’âme humaine trouve un intellectuel prompt à s’en faire l’interprète et une publication disposée à lui ouvrir ses pages. La rébellion post-pubère n’échappe pas à la règle et c’est Le magazine littéraire qui, ce mois-ci, lui prête sa voix en consacrant un dossier à la « pensée libertaire ». Héraut de cette pensée, Michel Onfray consacre à cette occasion une longue hagiographie à l’un des pères de l’anarchisme, Diogène le cynique. Celui-ci offrirait en effet à l’homme moderne une philosophie de l’épanouissement personnel enfin adaptée à notre temps et susceptible de mettre un terme à la domination honnie du platonisme. Décidément, il ne fait pas bon être platonicien par les temps qui courent. Si vous avez ce malheur, rassurez-vous néanmoins : vous êtes en bonne compagnie. Du côté des méchants, qualifiés de « fournisseurs de concepts » comme on parle de marchands de soupe, le Guy Lux du matérialisme range en effet Cicéron, saint Augustin, Machiavel, Montaigne, Leibniz, Descartes, Hegel, Kojève, Carl Schmitt et Simone de Beauvoir (qu’est-ce que Simone peut bien faire dans cette galère ?) : on constate ainsi que M. Onfray se montre fidèle en tout point à l’enseignement de Diogène, ce philosophe qui préférait une séance de bronzage à une conversation avec Alexandre. Une telle énumération laisse sans voix. Que répondre à cela ? sinon en recourant à l’illustre Ibn Assidim, l’antique glossateur andalou, qui, dans un passage de son fameux Bréviaire du lecteur fatigué, nous donne le fin mot de l’histoire : « Quand il y a Diogène, comment voulez-vous qu’il y ait du plaisir ? »

Arnaud Olivier 


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N°14 - Les Sept mensonges

Par Jean-Baptiste Barthélémy
 
Et sept excellentes raisons de voter NON lors du référendum sur la Constitution européenne.
 
Manifestement le temps presse. À l’heure où nous écrivons ces lignes, une rumeur prête au chef de l’État l’intention d’avancer la date du référendum autorisant la ratification du traité instituant une Constitution pour l’Europe. Initialement annoncée par Jacques Chirac pour le second semestre 2005, la consultation pourrait finalement avoir lieu bien plus tôt, en mai 2005, le 8 très exactement (la symbolique de la chose n’aura évidemment échappé à personne...).
Mais pourquoi bouleverser subitement le calendrier ? Le bruit court, dans les milieux autorisés, que les chances de victoire du Oui s’amenuiseraient au fil des mois ; le Oui s’éroderait dangereusement. Aussi, afin d’éviter une mauvaise, selon le camp dans lequel on se situe...) surprise à la rentrée 2005, on envisagerait de régler l’affaire avant la trêve estivale(1).
« Chat échaudé craint l’eau froide », enseigne le dicton populaire : en l’espèce, les fédéralistes redoutent par-dessus tout la réédition d’un scénario à la Maastricht, c’est-à-dire une irrésistible progression du Non durant les mois de juillet et août, progression rendue possible, en 1992, par la remarquable mobilisation des partisans du Non durant ces deux mois. Cette fois-ci, donc, pas question pour les tenants du Oui qu’une vraie campagne puisse s’organiser ; on ne laissera pas le « temps au temps ». Qu’on se le dise : le Oui ne connaîtra pas, en 2005, un été meurtrier ; on fera tout pour épargner à cette bonne vieille Constitution européenne les tourments d’une possible canicule électorale qui, à n’en point douter, lui serait fatale.
Cette petite mesquinerie, à ranger en bonne place parmi les manipulations du vote(2), ne saurait, à elle seule, exercer une influence décisive sur le résultat final de la votation. C’est un coup bas parmi d’autres certainement à venir comme, par exemple, la répartition du temps de parole durant la campagne officielle (où ce qui en tiendra lieu) entre le Oui et le Non, répartition qui, en se basant sur la représentation des partis politiques au Parlement, devrait outrageusement profiter aux partisans du Oui.
Cependant, ces points apparaissent presque anecdotiques au regard des ressources stratégiques officieuses dont ces derniers bénéficieront dans quelques mois, à commencer par le soutien unanime des « faiseurs d’opinion ». Le débat n’est pas encore lancé - il faudra pour cela attendre le résultat de la consultation des adhérents du Parti socialiste -, mais l’on constate d’ores et déjà, en observant notamment le traitement réservé à Laurent Fabius, véritable apostat du fédéralisme européen, que les différentes officines de l’idéologie européiste sont à l’œuvre. Souverainement distillée par Bruxelles, doctement relayée par tous les « partis de gouvernement », docilement reprise par les médias, complaisamment commentée par les quelques grandes plumes de la presse écrite et audiovisuelle (on se réjouit déjà d’entendre notre ami Alain Duhamel), la propagande en faveur du Oui commence à se répandre dans nos foyers.
En l’occurrence, si l’on examine les lignes de force du discours officiel (encore en gestation) en juxtaposant les propos sur la Constitution européenne et le contenu réel du texte, l’on peut relever au moins sept “erreurs” d’interprétation, en quelque sorte les sept mensonges capitaux des fédéralistes. 
 
1 « La Constitution européenne introduit davantage de démocratie dans l’organisation et le fonctionnement de l’Union européenne ». Cet énoncé est faux, et ce pour au moins deux raisons.
D’une part, ainsi que nous l’avons déjà écrit dans ces colonnes, la première version du projet de Constitution européenne (version adoptée, à quelques nuances près, par le Conseil européen à Bruxelles le 18 juin dernier) fut élaborée dans la plus grande opacité par une Convention dont les membres n’ont jamais reçu le moindre mandat des peuples européens ! Contrairement au principe démocratique exigeant qu’un projet de Constitution soit le fruit des travaux d’une assemblée spécialement élue au suffrage universel direct pour l’occasion (une assemblée constituante), les conventionnels ont usurpé le pouvoir constituant. Dès lors, cette soi-disant Constitution apparaît, au regard des valeurs démocratiques, comme un acte de forfaiture.
D’autre part, sur le fond cette fois-ci, les évolutions institutionnelles contenues dans le projet de Constitution européenne vont toutes dans le sens d’un approfondissement du modèle fédéral. Extension du vote à la majorité qualifiée au Conseil, nouvelle pondération des voix (la France ne représentera plus que 12 % des votes), généralisation de la procédure de codécision, communautarisation des certaines politiques touchant au noyau dur de la souveraineté nationale des États membres (la politique étrangère, par exemple) : tout indique que l’on s’oriente vers davantage de supranationalité, davantage de technocratie européenne, c’est-à-dire toujours moins d’indépendance pour les nations - lesquelles, en tout état de cause, demeurent pourtant le seul cadre d’exercice de la démocratie - et toujours moins de liberté pour les peuples. En fait, si le Oui l’emportait, la France perdrait définitivement son statut d’État souverain et deviendrait immédiatement une composante d’un super État fédéral européen.
 
2 « La question de l’adoption de la Constitution européenne et le problème de l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne sont fondamentalement distincts ». Compte tenu du peu d’enthousiasme que soulève la perspective de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, on comprend la nécessité pour les européistes de séparer les deux sujets. Les faits sont néanmoins têtus : Constitution européenne et entrée de la Turquie dans l’Union européenne sont les deux faces d’une même médaille.
La Constitution européenne a justement été élaborée pour préparer les élargissements de l’Union européenne (tous les élargissements) en réformant les institutions de l’Union sur le modèle intégrationniste. En d’autres termes, il a toujours été admis que l’objectif premier de cette réforme institutionnelle opérée par la Constitution était de concilier l’approfondissement du fédéralisme et l’augmentation du nombre des États membres. Parmi ceux-ci, outre les 10 États ayant déjà adhéré en mai 2004, on peut citer la Bulgarie, la Roumanie, la Croatie (l’entrée de ces trois États est fixée pour 2007) et, bien sûr, la Turquie - dont le principe de l’adhésion a d’ailleurs été confirmé le 6 octobre par la Commission.
S’agissant de la Turquie, un seul élément suffit à démontrer clairement que cette Constitution a bien été pensée pour autoriser son entrée dans l’Union européenne : le refus permanent d’inscrire la moindre référence aux valeurs chrétiennes de l’Europe dans le texte de la Constitution européenne. En effet, si l’on avait introduit la reconnaissance des racines chrétiennes de l’Europe dans le texte de la Constitution européenne - fait qui, en lui-même, ne relève que d’un constat historique - la porte de l’Union européenne aurait été définitivement fermée à la Turquie, ainsi qu’aux autres États musulmans qui prétendent un jour adhérer à l’Union européenne (l’Albanie, la Bosnie-Herzégovine). Mais tel n’a pas été le choix des partisans de la Constitution européenne, à commencer par Jacques Chirac, véritable ambassadeur de la Turquie en Europe, Jacques Chirac qui considère que les racines de l’Europe « sont autant chrétiennes que musulmanes ».
 
3 « Grâce à la Constitution européenne, l’Europe pourra faire entendre sa voix sur la scène internationale et mettre un frein à l’unilatéralisme américain ». Le propos serait drôle s’il n’était pas à ce point consternant de naïveté.
La communautarisation progressive des politiques étrangères des États membres et la création d’un ministre des Affaires étrangères de l’Union européenne ébranleront-elles l’hégémonie américaine sur l’échiquier mondial ? Il faut s’appeler Michel Barnier pour le croire ! La réalité est naturellement aux antipodes de cet « espoir ».
Avec l’élargissement de l’Union européenne et l’arrivée des anciens pays de l’Est politiquement très proches de Washington (ceux que le secrétaire d’État à la Défense, Donald Rumsfeld, appelait récemment les pays de la Jeune Europe), l’inféodation à l’hyperpuissance américaine risque fort de se renforcer.
N’oublions pas, en outre, qu’avec la Constitution européenne et une Europe à 25 telle que nous la connaissons aujourd’hui, la France n’aurait jamais été en mesure d’adopter la position qui fut la sienne au début de l’année 2003 à la veille de l’agression américaine contre l’Irak. La France, très minoritaire en Europe sur le sujet, se serait même retrouvé embarquée, contre sa volonté, dans la coalition guerrière de Georges W. Bush en Irak !
Enfin, pour quelle raison les États-Unis, par ailleurs favorables à l’entrée de la Turquie (l’une des principales bases militaires de l’OTAN...) dans l’Union européenne, espèrent-ils que la Constitution européenne sera adoptée prochainement ? Tout simplement parce qu’ils considèrent, à raison, qu’en affaiblissant les grands États européens encore dotés d’une vraie politique étrangère, au premier rang desquels se trouve évidemment la France - encore membre permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies, mais pour combien de temps ? - cette Constitution éliminera les dernières résistances à l’hégémonie US. 
 
4 « Avec la Constitution européenne, l’Europe, acteur de la mondialisation, se donne enfin les moyens de défendre son modèle social ». C’est sympathique, mais parfaitement inexact. Nul dispositif ne permet d’envisager sérieusement ne serait-ce qu’un ralentissement des délocalisations et de la désindustrialisation de l’Europe.
La Constitution européenne consacre solennellement le droit ultra-libéral de la concurrence - cette concurrence au nom de laquelle les États procèdent à la privatisation et au démantèlement des services publics - et les grandes libertés économiques (libre circulation des biens, des personnes, des services et des capitaux). En revanche, à l’exception de quelques déclarations de circonstance sur les services d’intérêt général, elle ne contient aucune avancée sociale.
Plus grave encore, en refusant de restaurer les principes qui firent jadis le succès de certaines politiques européennes (comme la Pac), notamment le principe de la préférence communautaire et la fixation de barrières douanières, la Constitution européenne livre les entreprises européennes - victimes du fiscalisme dans leurs États d’origine et prisonnières d’une technocratie bruxelloise dépourvue de toute ambition industrielle à l’échelle de notre continent - à la concurrence sauvage de l’Organisation Mondiale du Commerce.
 
5 « Le résultat du référendum n’aura pas de conséquence politique majeure en France ». L’impopularité de l’exécutif français est telle que les fédéralistes craignent de voir les électeurs français utiliser le référendum pour manifester, une fois de plus, leur rejet de l’équipe au pouvoir. Aussi, en assurant que, quel que soit le résultat, rien ne changera au plan interne, ils espèrent ainsi prévenir les risques d’un vote sanction dirigé contre le chef de l’État, vote sanction dont les dommages collatéraux frapperaient la Constitution européenne.
Pourtant, si le Président de la République respectait la lettre, et plus encore l’esprit, de la Constitution de 1958, il devrait tirer les conséquences d’un éventuel échec du Oui en démissionnant immédiatement.
Le principe de la responsabilité politique du Président, principe auquel le général de Gaulle accordait une si grande valeur, impose qu’un chef de l’État désavoué par le peuple se retire sans tergiverser - ce fut précisément l’attitude qu’adopta le général de Gaulle en avril 1969, à la suite de l’échec du référendum sur la décentralisation.
De fait, en cas de victoire du Non, le  Président de la République, qui a négocié, adopté et signé le projet de Constitution le 29 octobre, qui a choisi de le soumettre au peuple français et qui, par ailleurs, a répété à plusieurs reprises qu’il souhaitait son approbation, devrait assumer ses responsabilités.
 
6 « Si Le Non l’emportait, la France se retrouverait isolée et discréditée en Europe ». C’est l’argument crapuleux par excellence. Exercé avec succès lors de la campagne sur le traité de Maastricht en 1992, ce chantage vise à effrayer les Français hésitants, celles et ceux qui, peu convaincus par le Oui, pourraient être tentés au dernier moment de dire Non. La France seule sera punie par ses partenaires européens, et vous avec !
Face à ce terrorisme intellectuel, il faut rappeler avec force cette évidence que, si la France disait Non à la Constitution, ce texte n’entrerait pas en vigueur. Point final. La Constitution disparaîtrait purement et simplement - à moins que, comme c’est le cas lorsqu’un petit État refuse un traité européen, Jacques Chirac et les technocrates de Bruxelles s’acharnent à vouloir imposer le Oui en organisant une nouvelle consultation.  
De surcroît, au regard de l’état de l’opinion dans les États qui n’auront pas l’occasion de se prononcer par la voie du référendum, il est même probable qu’un Non français à la Constitution européenne serait accueilli avec enthousiasme par de nombreux peuples européens. Les Français diraient tout au haut, ce que bien des Européens pensent tout bas !
Située à l’avant-garde de la construction européenne, comme elle le fut au milieu des années 1960 lorsque le général de Gaulle refusa de se soumettre aux diktats de la Commission européenne et inaugura la politique dite « de la chaise vide », la France du Non pourrait même prendre alors une grande initiative diplomatique destinée à refonder la construction européenne.
 
7 « Si le Non l’emportait en France, ce serait la fin de la construction européenne ». On a même entendu dire, en 1992, qu’un refus du traité de Maastricht pourrait déboucher sur un retour de la guerre en Europe ! Ces propos catastrophistes participent de la logique d’intimidation et de culpabilisation de l’électorat évoquée à l’instant. Et comme les précédents, ils sont naturellement mensongers.
Que se passerait-il si la France disait Non à la Constitution ? L’Union européenne connaîtrait sans aucun doute une crise politique - une de plus -, mais elle continuerait évidemment de fonctionner conformément aux dispositions du traité de Nice actuellement en vigueur. Certes, cette situation ne pourrait être que provisoire et, à moyenne échéance, il conviendrait que la France saisisse l’occasion historique de relancer la construction européenne sur des bases plus saines, c’est-à-dire écartant définitivement le modèle fédéral, supranational et bureaucratique.
 
 
On ne saurait conclure ici sans ajouter un huitième point, peut-être le plus déterminant. La plus belle ruse des fédéralistes, c’est finalement de suggérer que le rejet de la Constitution européenne est raisonnablement inenvisageable. Plus que les différents points présentés à l’instant, c’est surtout la croyance diffuse, presque subliminale, que l’on ne doit (moralement), ni ne peut (politiquement) dire Non qui apparaît primordiale. Le Oui s’impose nécessairement. Le Oui est la seule option admissible. La construction européenne est un jeu politique à la fin duquel les fédéralistes gagneraient toujours... Le prochain référendum se jouera donc avant tout sur la capacité des nationaux à démystifier le Oui, à se convaincre que, contrairement à ce que soutiennent les fédéralistes, toute résistance n’est pas inéluctablement vouée à l’échec.

 

Jean-Baptiste Barthélémy

 
 
1 : Interrogé le 28 octobre sur RTL à ce sujet, Jean-Pierre Raffarin a semblé très réticent à l’idée de précipiter les choses. Il n’en demeure pas moins que le chef de l’État apparaît, lui, sur cette ligne. Ainsi, comme pour signifier sa volonté d’aller vite, le chef de l’État a-t-il saisi le Conseil constitutionnel du texte du traité instituant une Constitution européenne dès sa signature le 29 octobre 2004. Le juge constitutionnel aura un mois pour examiner la conformité de ce texte à Constitution française.
2 : Voir le dossier consacré à ce sujet dans le numéro 12 des Épées.
 

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N°14 - ADG, c’était un roman noir

Par Serge Degrim
 
Au lendemain du suicide de Bernard Loiseau, comme prise d’une frénésie gustative, la France entière voulut acquérir ses livres de recettes. Plus récemment, les éditeurs eurent bien du mal à fournir les étals des librairies en ouvrages de Françoise Sagan, deux mois encore après le décès de celle-ci.
Est-ce par un excès de morbidité, par curiosité, ou simplement par crainte de se trouver en reste face à une information relayée par tous les médias, que nos contemporains se retrouvent à vouloir posséder les œuvres quasi complètes des auteurs fraîchement trépassés ? La grandeur consécutive d’Allah aurait été la meilleure des explications donnée au phénomène par Alexandre Vialatte - mort lui aussi.
Le décès du romancier ADG, survenu le lundi 1er novembre des suites d’un cancer (dont il disait que c’était moins une maladie longue et douloureuse qu’une maladie chiante) suscitera-t-il le même engouement auprès des lecteurs ? Malheureusement, on peut en douter, le roman policier étant toujours considéré comme un genre littéraire mineur - et les engagements politiques d’ADG lui ont toujours fermé beaucoup de portes et ont réservé à ses romans une place plus belle sur les échoppes des quais de Seine que sur les rayonnages des librairies.
Reconnaissons en tout cas à A.D.G. le sens de la sortie : on célébrera désormais aussi Adégé mort le jour de la Tous-Saints.
 
Une écriture du milieu

De son vrai nom Alain Fournier, il avait pris pour pseudonyme Alain Dreux Galloux sous lequel il publia à compte d’auteur des recueils de poésie. Il en retiendra les trois initiales lors de la parution de son premier polar La divine surprise (Gallimard, 1971), nourri des confidences des compagnons de Jo Attia, truand notoire. Le monde des truands parisiens et son fonctionnement, ses règles, inspirent ADG : il n’écrira plus désormais que des romans noirs. Sur la vingtaine de titres publiés entre 1971 et 1988, ceux aussi évocateurs que Notre frère qui êtes odieux (Gallimard, 1974), Pour venger pépère (Gallimard, 1981) ou Les billets nickelés (Gallimard, 1988) nous donnent le ton d’une œuvre entre Blondin, Simonin et Malet.
 
Reconnaissance des pairs

Jean-Patrick Manchette, son contemporain, avec lequel il contribuera au renouveau du polar français (L’Affaire N’Gustro, premier roman de Manchette, sort à quelques semaines d’intervalle de celui d’ADG) lui consacrera plusieurs articles dans les chroniques sur le roman policier qu’il tient dans Charlie mensuel ou dans la revue Polar. À propos de Pour venger pépère, il écrit : « Voilà un roman très cohérent, très abouti, excellent. Au fait, même les calembours ont leur place dans sa cohérence ». Il faut en effet oser ponctuer ses chapitres de phrases telles que « Bravo, souris-je à l’amateur de rats », ou encore « Tu es allée à Thouars ? » Glissées dans une conversation, elles fleurent bon l’oncle un peu farceur de province, mais dans la bouche des protagonistes de ses romans, entrecoupées de graphies « francistes » comme ouisquie, souiteur, pététés ou djine, et copieusement arrosées d’un argot tout faubourien, elles s’imbriquent parfaitement dans des intrigues d’une grande noirceur, menées par des personnages chez qui le manichéisme tient peu de place. À truand, truand et demi, quand on ne les retrouve pas en lutte contre le changement, tout simplement. Car chez ses personnages de caves, macs, losers, même dans le crime, on aime ce qui se maintient contre les dégradations du modernisme, l’esprit du petit village gallo-berrichon, et qu’importe si c’est dans le picrate qu’Obélix est tombé quand il était bébé.
 
Affinités littéraires

« Depuis l’histoire de ce vieux Samson pourri avec sa gueule de raie et sa conne la mère Dalila qui profite de son sommeil pour lui chouraver son Colt ou quelque chose comme ça […] depuis donc l’histoire de ce vieux cave pourri, Simon craignait de ne pas pouvoir être totalement en confiance avec les grognasses… » (Notre frère qui êtes odieux). Si il y ajoute souvent une note toute personnelle, A.D.G connaît bien ses classiques et y fait souvent référence.
Les allusions à l’Ancien Testament
(« - Qui a tué ma femme, Mario ? - C’est Geoffroy. - Qui a tué les deux cloches ?
- C’est Geoffroy. - Qui a tué Abel ? - C’est Geoffroy. - Tu t’es coupé, je lui dis en lui envoyant une gifle. C’est Caïn qui a tué Abel. ») ou à la mythologie émaillent les dialogues, y croisent des auteurs contemporains dans un curieux mélange des genres. De Carter Brown - «… dit-il avec le même air de ravissement surpris qui doit se peindre sur le visage de Carter Brown quand il se découvre une phrase cohérente. » - à Manchette lui-même, aucun de ses contemporains en noir n’est épargné, de même pour d’autres auteurs de facture plus « classique » que l’on retrouve moqués au fil des ses romans, tels Sagan et Sollers.
En revanche, l’admiration qu’il avait pour Céline jalonne toute son œuvre. Références dans les titres mêmes, comme Cradoque’s band ( Gallimard, 1973), ou combinaisons de coffre fort qu’il faudrait forcer : B.A.R.D.1.9.3.2, (Bardamu, héros du Voyage, 1932, date de sa publication), voire d’autres détails : que ce soit un Michelin ou un plan Leconte, il est vain de rechercher la rue Albert Paraz (ami de Céline) à Paris, où loge pourtant un de ses personnages.
 
La mauvaise réputation

Alors qu’il lui reconnaît avoir su maintenir et renouveler, au milieu d’un néopolar souvent envahi par le gauchisme, la tradition d’Albert Simonin et de San Antonio, Manchette avoue lui-même : « L’aversion que j’ai pour les opinions d’A.D.G. m’empêchera toujours, j’y compte bien, de tirer de ses romans un plaisir entier ». Dès 1973, parallèlement aux romans noirs, il devient reporter pour le journal Minute et y restera huit ans. Il se définit volontiers lui-même comme un « réac pur et dur » et s’évertue à annoncer les pires catastrophes avec la meilleure humeur du monde, le même ton, les mêmes calembours dont il use dans ses polars et qui se retrouvent dans ses chroniques, tout spécialement celles qu’il écrira pour Rivarol, à la suite de gens talentueux, comme Robert Poulet (tiens, un ami de Céline !). En désaccord avec la quasi-totalité de la rédaction de Minute, il décide de quitter Paris et part s’installer en Nouvelle-Calédonie en 1981 où, penchant pour la chose politique et la polémique oblige, il crée Combat Calédonien, un hebdomadaire anti-indépendantiste. Ce long exil auquel il prit goût va durer une dizaine d’années et certains de ses personnages vont le suivre dans son périple. On retrouve le journaliste Machin (nommé ainsi car son véritable nom de famille aux consonances slaves est imprononçable) et son acolyte l’avocat Delcroix dans trois polars qui ont pour cadre Nouméa et il entame un projet de saga de la Nouvelle-Calédonie, Le Grand Sud, dont seul le premier tome verra le jour.
À son retour en métropole, en 1991, il signe ses premières chroniques dans Rivarol et en devient le secrétaire général de la rédaction. Mais dès l’été 1999, la maladie lui impose de lourds traitements, suivis de longues périodes de repos qui l’empêchent de faire paraître ses chroniques dans l’hebdomadaire de façon régulière.
Après plus de dix ans d’absence, A.D.G se décide pourtant à renouer avec le polar. Son dernier roman, Kangouroad movie (Gallimard 2003) le sort de dix années de purgatoire (et sans fiction) puisque ce western délirant en plein désert australien a été salué autant par la critique que par les lecteurs.
Grâce aux progrès de la communication, les grands hommes de nos jours “disparaissent”, “nous quittent” ou nous “disent au revoir”. Pourtant, la presse qui s’était donné la peine d’écrire quelques lignes sur lui nous a sans ambages annoncé sa mort. ADG n’ira donc probablement pas au Panthéon et je crois qu’il en est bien content.
 
 
Serge Degrim 
 

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vendredi, 20 août 2004

N°13 - Les chrétiens d'Irak (entretien)

Entretien avec Jean-François Colosimo

Jean-François Colosimo est écrivain, éditeur et rédacteur en chef des Cahiers de la Table Ronde, maître de conférences à l’Institut de théologie Saint-Serge à Paris.

Les récents attentats contre les chrétiens en Irak étaient-ils prévisibles ?

C’était écrit, à la fois en raison de la déréliction politique qu’ils endurent depuis treize siècles et de  la brutale accélération de leur déclin démographique et sociologique au XXe siècle. Sortis de l’histoire au VIIe siècle, avec l’apparition de l’islam conquérant, éradiqués de la géographie au XIIIe siècle avec les invasions mongoles, ils ont été effacés de la société par le statut de la « dhimmitude » (la citoyenneté restreinte que le Coran accorde aux Juifs et aux chrétiens) ainsi que l’organisation en « millet » (à base ethnico-religieuse) sous l’empire ottoman. Tout ce temps, leur action a tenu à la  préservation de leurs institutions, langues, cultes et lieux de culte. Jusqu’au panarabisme, qui fut initialement un projet chrétien de modernisation et laïcisation des sociétés proche-orientales sur fond d’arabité comme référent d’identité. Mais cette idéologie est morte avec le regain des nationalismes, l’emprise soviétique et le retour des tyrannies, dérive dont le parti Baas fut exemplaire. À la suite de l’effondrement des utopies, l’islamisme s’est imposé comme concurrent du panarabisme, dénoncé comme le cheval de Troie de l’Occident.

Au sein de ces aventures révolutionnaires et socialistes, les chrétiens d’Irak, à l’instar de tous ceux d’Orient, ont pu maintenir leurs acquis, mais au prix d’une surenchère nationaliste. De plus, aussi positive qu’elle pouvait être en droit, leur situation se révélait fragile dans les faits. Aussi ont-ils connu un exode croissant tout au long du XXe siècle, phénomène au fond plus inquiétant que les persécutions, les déportations ou les massacres endurés au cours des siècles précédents. Ces communautés chrétiennes étaient urbanisées, éduquées, occidentalisées, et à ce titre présentes dans le commerce, la fonction publique intermédiaire et la diplomatie (Tarek Aziz en est un exemple). Elles servaient, à leur corps défendant, à illustrer la libéralité, la tolérance, et l’ouverture supposées d’un régime. Le pacte semi-laïc censé fonder l’Irak a néanmoins été rompu par Saddam Hussein après la première Guerre du Golfe, lorsqu’il a adopté la rhétorique islamique face à l’embargo.

Depuis l’intervention américaine, inévitablement perçue comme une croisade, les discours théocratiques de Washington n’ayant pu qu’aggraver cette prévention, les chrétiens sont passés, dans l’imaginaire collectif, du statut de minorité suspecte, européanisée et laïcisante, à celui de cinquième colonne potentielle, naturellement encline à collaborer avec l’occupant. Les voilà donc doublement otages de Bush et de Ben Laden. Sur fond de chaos général, les attentats, prévisibles, surprennent plutôt par leur caractère tardif.

Quelle est leur exacte situation aujourd’hui ?

Ils représentent en gros un million de personnes sur vingt-quatre, soit 3 % de la population irakienne, mais se répartissent en plusieurs dénominations confessionnelles en mal d’unité. Le modèle communautariste oriental les fait vivre regroupés en quartiers dans les grands centres urbains ou au sein de villages relativement homogènes. Ce qui explique la facilité et l’amplitude des attentats. Leur conscience de la présente situation est vive. L’arrivée des troupes américaines a immédiatement provoqué chez eux doute, puis crainte, et enfin amertume. Ils ont en effet assez souffert, par le passé, des fausses promesses des puissances occidentales. Ils ont vite compris, surtout, qu’ils ne pouvaient qu’être tributaires du chaos que Washington provoquait. Ce à quoi il faut ajouter le rôle néfaste des évangélistes et baptistes fondamentalistes, embarqués dans les blindés des G.I’s, et qui prétendent “christianiser” les chrétiens d’Orient ! Pourtant, leur attachement au pays demeure profond. Ils savent quel rôle ils pourraient y jouer dans le cadre d’une société ouverte et pacifiée. Car leurs institutions, revues ou cercles d’études constituent de vrais lieux de débat vers lesquels se tournent les musulmans éclairés, pareillement objets de la terreur islamiste.

Mais les chrétiens d’Irak fuient dans des conditions souvent catastrophiques dans des pays voisins comme la Turquie…

C’est aussi bien un retour, les frontières nationales se révélant plutôt fictives et poreuses dans cette région. Les Assyriens et les Syriaques, ces descendants des Araméens, se retrouvent donc à reprendre la route vers le Sud-Est de la Turquie, qui fit partie de leur terreau ancestral, et où ils connurent des massacres de masse lors du génocide des Arméniens en 1915, avant d’entamer une longue errance dans l’hinterland montagneux que se partagent aussi la Syrie et l’Iran. Dans le Sud-Est de la Turquie, région des plus pauvres par ailleurs, ils se confronteront aux Kurdes qui furent le bras armé du génocide et qui continuent, contrairement aux Kurdes d’Irak plutôt bienveillants, à persécuter les derniers représentants, sur place, de ces communautés. Enfin, la reconstruction identitaire, sur le mode révolutionnaire des Lumières, de la Turquie kémaliste rend indésirables les chrétiens, non pas tant pour un motif religieux qu’en raison de leur hétérogénéité ethnico-culturelle. Il est par ailleurs douteux, en cas d’afflux important qu’Ankara accepte l’intervention humanitaire d’Organisations non gouvernementales. La Syrie, où la situation des Églises orientales est meilleure à cause de la politique des minorités poursuivie par le pouvoir alaouite, ne peut cette fois jouer son rôle traditionnel de refuge, puisque Washington a fait de la fermeture de ses frontières un test de neutralité. Le problème le plus crucial de ces déplacements de populations, et qui fait loi au Proche-Orient comme dans les Balkans depuis un siècle avec la décomposition sans fin de l’empire ottoman, est que les territoires perdus ou abandonnés ne sont jamais retrouvés.

Que signifie cette situation pour les chrétiens d’Orient en général et au-delà ?

La baisse constante, en nombre et en influence, des diverses Églises chrétiennes représente un vrai drame pour tout l’Orient. L’équilibre de cette partie du monde a toujours tenu à sa mosaïque de communautés constituant une leçon historique vivante empêchant, si ce n’était le jeu de la domination, à tout le moins une appropriation monolithique ou une réduction identitaire. L’islam s’y divisait pareillement en islams, fruits de cette flexibilité synthétique qui caractérise la culture musulmane traditionnelle. Mais ces islams eux-mêmes disparaissent sous les coups de boutoir de l’islamisme, d’inspiration wahabite, qui au nom d’une prétendue pureté originelle voit en eux des déviations hétérodoxes, et s’établit donc en rupture avec l’islam historique. On va donc vers une unification de la méditerranée orientale sous le signe de la régression et de la terreur. Mais, outre les populations concernées, la menace est aussi préoccupante pour Israël et les pays riverains concernés, dont la France qui reste la première puissance de la Méditerranée. La disparition des chrétiens d’Orient est donc une tragédie pour l’humanité. Il faut bien voir que ces Églises ont un rôle essentiel dans la garde et la transmission d’une part essentielle de la mémoire universelle, et en conséquence de notre mémoire. Là où la foi chrétienne est née, l’attestation du christianisme se résumera-t-elle demain à un musée ? Par ailleurs, le prix de l’exode est la sécularisation des sociétés d’accueil. Que ce soit en Europe ou en Amérique, il est difficile, voire impossible, pour ces chrétientés si nationales de maintenir leurs traditions hors contexte. Or leur sort ne représente pas une cause humanitaire d’intérêt aux yeux de l’Occident qui préfère nier sa dette, ne pas réviser son histoire religieuse et se concevoir source et fin du christianisme, dans sa version confessionnelle ou laïcisée.

Des aides sont-elles possibles ?

Difficilement. L’erreur magistrale est de penser que les chrétiens d’Orient sont des Occidentaux qui s’ignorent. L’Occident continue de jouer contre eux, comme il le fait depuis les Croisades, en les confinant dans une sorte de “harkisation” dont ils ont ensuite à payer la note. Et ce, alors que nous ferions mieux de nous ressourcer à leur expérience du martyre. Il s’agit bien de ne pas répéter la funeste erreur de l’engouement en faveur des Maronites du Liban qui ont entraîné tout le pays des Cèdres dans leur désastre. Il s’agit aussi de refuser toute confusion avec le christianisme fondamentaliste américain, ses pompes et ses œuvres chiffrées en milliards de dollards. On ne peut guère compter sur les institutions européennes. Ni, particulièrement dans le cas irakien, sur Rome en cette fin de pontificat. Le Vatican vient en effet d’obliger un synode récalcitrant à élire un candidat de transition, sénile et inadapté à la situation, sur le siège patriarcal de l’Église chaldéenne, issue du nestorianisme mais unie, et la plus importante numériquement. La seule vraie aide possible, de l’extérieur, est celle qui va de proche en proche. Depuis quinze ans, mes amis Domitille et Edouard Lagourgue, qui dirigent l’organisation humanitaire “Mission Enfance” aident ainsi, dans le Kurdistan irakien, à la reconstruction des villages chrétiens et à l’ouverture d’écoles d’inspiration chrétienne mais ouvertes à tous. Que les chrétiens continuent de vivre là où ils sont nés, témoignent de leur vocation de service, forment des élites aptes à féconder d’autres élites, tel doit être l’objectif.

Mais la situation irakienne n’est pas isolée ?

L’Irak est un exemple paroxystique de la crise sans précédent qui affecte les chrétiens d’Orient, mais la difficulté est globale. Voyez les chiffres qui doivent certes prendre en compte l’explosion démographique musulmane et l’exode, mais le recul en proportions est flagrant. Au Liban, ils représentaient 55 % de la population en 1930, pour 25 % aujourd’hui. En Palestine mandataire, 20 % en 1948, 1 à 2 % désormais dans les Territoires autonomes et 2 % en Israël. En Egypte, les Coptes, la plus forte communauté chrétienne du monde arabe, se maintiennent à environ 10 %, mais là aussi l’exode est sensible. C’est le précédent de la Turquie qu’il faut garder à l’esprit, où le christianisme a quasiment disparu du fait d’un nationalisme exacerbé qui se revendiquait de 1793. Les Arméniens furent exterminés et chassés en 1915 ; les Grecs, expulsés en 1923 : il y en avait un million et demi, héritiers de 2 500 ans de présence continue, et il n’en reste aujourd’hui que 5 000. Mais, comme toujours, l’Orient demeure compliqué. Le nouveau gouvernement « islamiste modéré » d’Ankara, en rupture avec le kémalisme, et aidé en cela par les injonctions de Bruxelles, pourrait bien procéder à une nette amélioration du statut des chrétiens en Turquie. Quant à leur situation au Liban, en Syrie, en Jordanie, elle demeure viable, voire bonne eu égard aux circonstances régionales. Encore une fois, notre devoir est de leur donner les moyens d’accomplir librement leur vocation au sein du monde qui est le leur.
Un dernier mot pour conclure…

À vue humaine, nous assistons, impuissants, à une catastrophe de civilisation qui incline au pessimisme le plus radical. Mais l’on ne saurait oublier que, dans le christianisme, la croix est signe d’espérance.

Propos recueillis par D. Foubert et A. Clapas

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N°13 - Une consultation peut en cacher une autre

Par Jean-Baptiste Barthélémy

Alain Duhamel est un peu le chef Chaudard – le personnage délicieusement ridicule joué par Pierre Mondy dans la trilogie de la 7e compagnie – du journalisme politique en France. Jugez plutôt.

Le 26 mai dernier, dans l’une de ses tribunes publiées par Libération, le « chroniqueur numéro un de la vie politique française » écrivait à propos de l’élection européenne à venir : « Alors que, pendant des décennies, l’Europe a progressé en catimini, emmenée par une minorité agissante d’esprits décidés, la grande nouveauté, le progrès substantiel actuel est que l’on constate l’apparition, en France, d’une conscience européenne majoritaire chez les citoyens. Loin de se détourner de ce que l’on appelle prosaïquement la construction européenne, les Français adhèrent au contraire de plus en plus clairement et délibérément au projet européen »(1).

À partir de quels éléments ce brillant expert se fondait-il pour tirer une conclusion aussi hardie ?

Tout d’abord, sur un sondage « effectué par TNS Sofres », sondage commandé par la Fondation Robert Schuman (et opportunément publié quelques jours avant le scrutin européen. Il faut effectivement admettre que les résultats dudit sondage apparaissaient pour le moins « encourageants ». Assurément, il eût été dommage de s’en priver.) Si l’on en croyait l’interprétation des données effectuée par Alain Duhamel, les Français étaient « favorables à une Constitution européenne », ils souhaitaient « l’apparition d’une Europe de la défense et de la diplomatie », ils voulaient que « l’Europe soit plus active en matière de protection sociale, plus présente en matière de protection sociale (...) ». Et Duhamel d’ajouter que, l’Europe n’ayant pas pour le moment les moyens de ses ambitions, le cadre national demeurait encore, « à défaut, le lieu naturel de la politique opérationnelle (dans les domaines intergouvernementaux) », mais plus pour longtemps. Pour les Français (surtout les jeunes, bien informés), concluait Alain Duhamel, la nation restait « un cadre de solidarité instinctif », l’Europe devenait « leur projet d’avenir ». C’était beau comme une crèche !

Ce sondage, nous précisait l’incorrigible Alain Duhamel, était du reste confirmé (ô surprise !) par l’examen des enquêtes d’opinion réalisées dans la perspective des élections européennes. « Cet éveil de la conscience européenne des citoyens français se retrouve d’ailleurs dans les intentions de vote aux élections européennes. Jusqu’à présent, les souverainistes font grise mine et ne parviennent pas à décoller. » Alain Duhamel trouvait donc la « démonstration » a contrario de sa thèse, et ne se sentait plus de joie : « la nécessité d’une ambition européenne s’est imposée à l’impasse des nationalismes et à la myopie des souverainismes ».

Négliger les faits

Quinze jours plus tard, nouvelle salve. Alain Duhamel remettait ça(2). Reprenant comme un fait acquis les “révélations” du sondage Sofres, il concentrait le tir sur les abominables souverainistes. Passant en revue l’état des diverses composantes de cette famille politique, Duhamel annonçait, ni plus ni moins, la fin du souverainisme. « Cette fois-ci, écrivait l’observateur avisé, tous les sondages, sans aucune exception, enregistrent un net recul global des souverainistes », lesquels « sont en train de perdre une grande bataille ». Et pourquoi les souverainistes devaient-ils échouer le 13 juin ? Tout simplement parce que « les peuples européens se mêlent enfin au débat ». Duhamel retombait sur ses pieds, c’est-à-dire sur ce fameux sondage commandité par la Fondation Robert Schuman indiquant une inexorable montée en puissance du sentiment d’appartenance à l’Europe des Pères fondateurs. La cause était entendue, les jeux définitivement faits.

L’attitude de ce valet de la bie