mardi, 09 décembre 2008

N°28 - Entretien avec Paul Jorion

jorion.jpgÉliminer les pratiques spéculatives ?

L’opposition entre « capitalisme de l’entrepreneur » et « capitalisme du spéculateur » formulée récemment par Nicolas Sarkozy explique-t-elle la crise que nous vivons ?

 

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N°28 - Actualités du féminisme

Par Brice Bourdeau

feminisme.jpgEn 1968, dans un appartement mis à leur disposition par Marguerite Duras aux abords du jardin du Luxembourg, Antoinette Fouque, Josiane Chanel et Monique Wittig posent les fondations de ce qui deviendra le MLF (Mouvement de libération des femmes).

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N°28 - École maternelle : le premier maillon

Par Axel Tisserand


dazay.jpg«Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage »… c’est à ce proverbe que fait immanquablement penser le récent pamphlet d’un certain Julien Dazay – c’est un pseudonyme – dirigé contre les écoles maternelles, paradoxalement sous-titré “plaidoyer”. Pour quoi ? Pour qui ? En tout cas pas pour l’école maternelle, tant celui qui se présente comme un inspecteur de l’Éducation nationale n’y va pas par quatre chemins. Ne s’agirait-il pas plutôt de quelque attaché de cabinet ministériel chargé d’un livre-test – c’est dans l’air du temps ? D’aucuns en ont formulé l’hypothèse, que pourraient accréditer les propos tenus en septembre par Xavier Darcos sur l’école maternelle.

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vendredi, 17 octobre 2008

N°27 - Entretien avec Sylvain Tesson

tesson.jpgCette crise énergétique qui vient
Entretien avec Sylvain Tesson

Votre dernier voyage vous a conduit à suivre le chemin d’une « larme d’or de la Haute Asie convoyée à travers steppes et monts jusqu’au ventre des tankers de la Méditerranée ». Vous avez notamment marché le long des 1762 kilomètres du pipeline Bakou-Tbilissi-Ceyhan. Quelle finalité vous êtes-vous proposée lors de ce périple ?

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N°27 - Changer de cap, vite !

Par NK

pdegalles.jpgLes discours un peu creux sur le «développement durable» ne suffisent plus à masquer l’urgence d’un véritable débat sur le destin de nos sociétés. Une période de décroissance est sans doute désormais inévitable. Avec le prince de Galles, commençons à préparer la suite.

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N°27 - Le royalisme politique : état des lieux

Par Antoine Clapas

fdlys.jpgHypothèses, suggestions, objections : cette «Place royale» a décidément pour mission de sortir du confort intellectuel. Pour avancer, il est quelquefois nécessaire d’aller contre soi-même.

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mardi, 10 juin 2008

N°26 - Entretien avec Claude Duneton

duneton.jpgClaude Duneton est un monument. Plus précisément un rempart dressé devant l’inculture ambiante qui vide les mots de leur sens et la France du français. À lire avec impatience sa chronique hebdomadaire dans le Figaro Littéraire, on s’en faisait l’image d’un érudit perdu au fond d’une bibliothèque perdue elle-même dans un prieuré perdu dans l’antique forêt des gaules : hors du temps, très loin, tout proche de ce qui reste de l’âme française.
Et le voilà devant nous, jovial et passionnant et qui se déclare sans qu’on ne lui demande rien « sérieusement monarchiste » ! Hourra !
 
La suite dans la revue... 
 
 

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N°26 - Dossier "Révolution française : une histoire à vif"

revolution.jpgHalte là, il ne s’agit pas d’une commémoration de plus. Ce n’est pas non plus par anticonformisme que nous faisons un dossier sur 1789 alors que le reste de la France se complait dans la mémoire de 1968. Car de la même manière que 89 est l’inverse de 68, le non conformisme n’est jamais qu’un conformisme inversé. Pas de ça dans Les Épées ! Mais voilà, on croyait bien naïvement que les travaux de François Furet avaient achevé la nécessaire démythologisation de la Révolution ; les réactions passionnés suscités par le Livre Noir de la Révolution française manifestent qu’il n’en est rien. Nous avons voulu faire le point, pour prolonger et compléter ces polémiques et surtout introduire de la complexité. Car il ne saurait être question de tomber une nouvelle fois dans un de ces deux écueils symétriques : voir dans la Révolution l’ouverture d’une ère de progrès illimités, ou l’inverse, y voir les débuts d’une décadence continue.
 
 

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vendredi, 21 mars 2008

N°25 - L’alcool est-il de droite ?

Par Arnaud Olivier
658837343.jpgÀ quelles erreurs la bonne éducation ne conduit-elle pas ? Les conversations de bistrot ont mauvaise presse auprès des gens convenables. Il faut n’avoir jamais eu l’honneur de tenir son rôle dans une de ces disputes pour croire qu’elles sont invariablement grossières ou frivoles. De même que les disputes philosophiques les plus profondes portent sur la philosophie elle-même, il serait juste que les conversations de bistrot les plus étincelantes traitent en premier lieu de la science de bien boire. Cependant, l’étude de cette branche de l’activité humaine paraît fort délaissée. Il se trouve certainement des sociologues pleins de confiance dans leurs méthodes et des hygiénistes rigides pour étudier les conséquences de l’alcoolisme chez les femmes du monde ou les chômeurs du Pas-de-Calais. Mais tous ces travaux négligent l’essentiel : en se concentrant sur le phénomène matériel, ils masquent la fin ultime de l’ivrognerie, ils en travestissent la noblesse.

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mercredi, 13 février 2008

N°25 - Retours en Déonie

28e8cff7235d26345132d19fe34d118d.jpg    Michel Déon est probablement le dernier de nos écrivains à avoir su créer un univers romanesque à la fois construit, riche et renouvelé. Il nous paraît malheureusement encore trop souvent victime de vils raccourcis et d’une méconnaissance inique. Pourtant, pour en finir avec les sempiternels clichés sur les hussards, le romancier du bonheur ou l’auteur enfermé dans un courant politique, il suffirait simplement de lire ses livres. A cet égard, les éditions Gallimard éditent son choix personnel d’œuvres dans la collection Quarto. On peut regretter l’absence des Pages grecques ou des Pages françaises. Mais, l’amateur  trouvera avec bonheur des textes de Déon illustrés par des artistes contemporains, comme Jean Cortot ou Julius Baltazar. Ces plaquettes, tirées parfois à seulement trois exemplaires, étaient devenues presque introuvables. Il faut également saluer la qualité des documents et photographies. Le fervent lecteur peut y découvrir le visage de Sheila ou B. de B., dont les transcriptions romanesques parcourent nombre d’ouvrages de Michel Déon.
    Les éditions Flammarion ont également rendu un double  hommage à son génie créatif. La revue littéraire L’Atelier du roman, dans son numéro de septembre 2005, lui livre quelques « exercices d’amitié » de la part d’écrivains ou critiques qui ont reconnu dans ses livres « un canton de [leur] sensibilité » ( Pol Vandromme ). Le directeur de cette revue, Lakis Proguidis, échangea pendant plusieurs années avec Michel Déon une correspondance autour de la création romanesque. Rassemblées dans Guerres et roman, ces lettres sont un libre dialogue esthétique autour du roman, fustigeant concepts et idéologies.
    Inscrits dans leur temps, parfois témoignage du souffle de l’Histoire ( Les  poneys sauvages ),  les livres de Déon restent cependant ceux d’un écrivain désengagé. Les actes du colloque tenu à la Sorbonne le 5 juin 2004 rappellent ce trait essentiel de son œuvre. Loin d’un pédantisme verbeux, des interventions d’une rare qualité permettent de rendre à Michel Déon une place vivante et vraie dans la littérature d’aujourd’hui. Nous retiendrons celle de Jean-Pierre Poussou portant sur « Les paysages dans l’œuvre romanesque de Michel Déon ». Dans cette étude, il cite un superbe passage du premier ( et malheureusement introuvable ) livre de Michel Déon,  Adieux à Sheila, dans lequel sa maîtrise nous semble toute entière - et précocement - contenue : «  Ils partirent le long de la Tamise, à cet instant où elle cesse d’être une embouchure pour devenir un grand fleuve. Au pied de la colline de craie, le fleuve mord, sur la terre, d’une façon indécise. Les baraques de pêcheurs, construites sur pilotis, s’isolent mal du marais. C’est un village incroyable, sans forme, sans ordre, où les roulottes privées de rues alternent avec les grosses baleinières ventrues et lourdes renversées par un coup de marée, dont les familles aussi ingénieuses que pouilleuses, ont fait des logements, perçant des fenêtres et des portes dans la coque. Sur les devantures des bistrots, des noms pour Joseph Conrad. De temps à autre, une montagne de coquillages vides, de carcasses exhale sa puanteur. Les pubs distribuent un whisky frelaté ou une eau-de-vie sirupeuse que l’on boit dans des grands verres à bière. Les joues des vieux pêcheurs s’ornent encore de favoris. Ils marchent pesamment, détachant les pas, bottes de caoutchouc jusqu’aux hanches. »


    Pierre Anclades

Œuvres, Michel Déon, Quarto, Gallimard, 2006.
L’Atelier du roman, n° 43, septembre 2005, Flammarion – Boréal.
Guerres et roman, Michel Déon et Lakis Proguidis, Flammarion, 2005.
Michel Déon, aujourd’hui, sous la direction d’Alain Lanavère, Thierry Laurent et Jean-Pierre Poussou, Presses universitaires de l’université de Paris Sorbonne, 2006.

samedi, 29 décembre 2007

N°24 - Ni de gauche, ni de gauche

Il existe une droite et une gauche pures, cohérentes, opposées.
En confondant jeu des partis et vie intellectuelle, l’affirmation
“ni droite, ni gauche” propose moins une troisième voie politique
qu’elle ne vient consacrer la confusion des esprits
.


Ni droite, ni gauche ? Entendons-nous bien : cette double négation ne signifie quelque chose que lorsque l’on se situe sur un plan politique, ou plus exactement encore, parlementaire. Elle désigne alors ceux qui n’appartiennent ni à la « la droite », c’est-à-dire, aux partis qui s’en réclament ou qui sont qualifiés ainsi, ni aux partis de « la gauche » : soit qu’ils ne se reconnaissent pas dans les modalités du jeu politique tel qu’il fonctionne actuellement, soit qu’ils se situent au centre, dans les espaces laissés entre ces deux groupes de partis, ou aux extrêmes, au delà de leurs frontières. C’est en ce sens, mais en ce sens seul, qu’un royaliste pourrait se dire « ni de droite, ni de gauche » sous la Ve République, de la même façon qu’un républicain aurait pu l’affirmer sous la Restauration.

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N°24 - Lettre ouverte à Émile Brami

À propos de Céline vivant… quant à sa thèse, chapitre 4,
« un pauvre qui pue », selon laquelle dans ses dernières années
à Meudon, Céline, « s’est fabriqué une dégaine de vagabond »
et a « réussi son coup » pour laisser une « image de victime »…

Et ben, Brami ! Qu’est-ce que tu nous fais ? Y te prend quoi ? Monsieur veut intéresser… Trouvaille, le Vieux coquette très, haillons étudiés, écharpe camaïeu, superpositions comme ces dames, Charentaises patinées Benetton… Pas sincère du tout, pas cassé, ni malheureux à en crever, ni brisé délabré… Fringant sous le naufrage… Comédien chaque jour maquillage, quotidien rimmel pour encore chouiner, encore chialer, gémir rompu ersatz…

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N°24 - Devoir d'insurrection

Ce texte initialement paru sur Marianne2 est reproduit (dans la revue, n°24, et ici) avec l’autorisation du journal et de l’auteur. Qu’ils en soient vivement remerciés.

 

760ffe114b2e5b88ad60fd2bf9082069.jpgLe projet de « traité modificatif » (reform treaty) européen a été rendu public le vendredi 5 octobre. On comprend à sa lecture pourquoi ses rédacteurs ont renoncé aux expressions de « mini-traité » ou de « traité simplifié » puisqu'il ne comporte, avec ses douze protocoles et ses 25 déclarations diverses, pas moins de 256 pages et qu'en matière de complexité rédactionnelle on peut difficilement faire pire.

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lundi, 24 décembre 2007

N°24 - Entretien avec Gilbert Comte

Téléchargez l'entretien au format PDF en cliquant sur le lien ci-dessous.

 

 

Entretien avec Gilbert Comte. Tony Kunter 

 

 

 

 

mardi, 10 juillet 2007

N°23 - Non au communautarisme catho (présentation)

Les motivations d’un article contre le communautarisme catho

Cet article n’est qu’une courte introduction au numéro des Epées sur le communautarisme catho. Une simple mise en bouche. L’essentiel est dans la revue.

Pourquoi s’attaquer au communautarisme catho ? Je ne suis pas pour la réduction de la religion à la sphère privée. Ce qui me pose problème ce n’est pas le fait communautaire ou la volonté des catholiques de construire une société conforme aux valeurs qu’ils portent. Il est par ailleurs bien évident que la foi produit de la culture car les communautés chrétiennes sont historiques. Ce qui me préoccupe c’est justement le destin historique de la culture d’origine chrétienne. Aujourd’hui, elle est parfois défendue en tant qu’identité sociale, racine historique, héritage, mais la foi devient seconde voire elle est instrumentalisée au service de cette culture et de cette société. Des groupes sociaux vont mobiliser la acc3f96f6c9480133c41443fd59a7b69.jpgréférence chrétienne comme facteur de cohésion et de distinction pour définir de manière inclusive et exclusive ce qu’est leur groupe. Or, selon moi, il y a là une déviance terrible, car c’est la foi même, sa nature et son autonomie qui se trouve niée. Quand j’entends des « identitaires » qui ont la nostalgie du national, du local, du rural, du familial, du catholique, (etc.), je vois que la foi est mise sur le même plan que d’autres types d’appartenance dans la seule finalité politique et sociale d’exclure. Réaction qui se comprend très bien dans le contexte de la mondialisation. Sauf que la foi n’a rien à voir avec cela.

La foi n’est pas héréditaire

Sans doute Dieu œuvre par les médiations humaines. Nous héritons d’une culture chrétienne, nos pères nous ont transmis la Révélation. Mais attention : dans l’Eglise, la succession apostolique n’est pas une succession héréditaire. C’est Dieu qui appelle ! De la même manière, la foi ne s’hérite pas, elle est un don de Dieu : c’est la conversion personnelle, une relation d’amour et de fidélité au Christ. La foi n’est pas la propriété d’un groupe social ou d’une culture. Elle est un dépôt à transmettre à toutes les nations. La foi ne peut être mobilisée contre les païens, les incroyants ou les gentils sans dénaturation profonde. La croix du Christ ne peut être un étendard d’un groupe de « parfaits » contre le reste du monde, car sur sa croix le Christ est mort pour tous les hommes.

Le communautarisme : nostalgie de la religion civile

Le communautarisme – qui n’a rien à voir avec l’existence de communautés spontanées ou organisées de chrétiens – vise sur le mode anglo-saxon à faire exister les catholiques comme un groupe social, avec une culture, contre d’autres groupes sociaux ou confessionnels. Le communautarisme est à la fois fruit du conflit et instrument dans le conflit. Il est une réponse au multiculturalisme croissant des sociétés occidentales. Il tente une coalescence des individus héritiers d’une même identité pour éviter leur dissolution dans la grande soupe de la « world culture ». Mais la foi n’est pas un instrument au service de la survie d’un groupe ou d’une culture. Il faut veiller à ce que les « catholiques et français toujours » ne tombent pas dans le contre témoignage en instrumentalisant la foi. Le spirituel ne doit pas être assujetti au temporel. Il y a dans le rapport des communautaristes au catholicisme une nostalgie inavouée de la religion civile. L’apologie d’une « Eglise de l’ordre » dont les seules vertus valables seraient sociales n‘est pas loin… Sous couvert d’une pseudo finalité apostolique, le communautarisme catho est surtout une sécularisation radicale du catholicisme, une dénaturation profonde de la Nouvelle Alliance, bref le retour du grand inquisiteur…

 

 Alain Raison

 

Voici les lettres qui nous ont été adressées suite à l'article paru dans le n°23. Vous pouvez les télécharger au format PDF.

 

Réponse de Paul-Marie Couteaux 

Réponse de l'Abbé Guillaume de Tanouarn

Réponse de Jacques de Guillebon

Réponse de Falk Van Gaver 

 Réponse de Henri Peter

Réponse de Jean-Pierre Maugendre

 

 

vendredi, 16 mars 2007

N°22 - Extraits d'articles

Chapeau du dossier
Les élections présidentielles contre la démocratie


Dominique Wolton avait montré comment les élections étaient désormais rentrées dans une dialectique à 3 acteurs (hommes politiques / journalistes / opinion publique via les sondages). Avec cette nouvelle échéance, alors que le Parti socialiste lui-même s’est fait débordé par la construction médiatique “Ségolène Royal”, où en sommes-nous ? Quel avenir pour nos institutions sous la dictature du « système médiatico-sondagier » (Emmanuel Todd) ?

 
 
 
 
Paradoxe de l’élection ou comment une procédure anti-démocratique est devenue synonyme de démocratie

Depuis quelques années, quelques décennies peut-être, l’élection est devenue le symbole, le synonyme et l’unique procédure « démocratique » d’un système qui se présente pourtant comme la forme la plus achevée de démocratie. L’unique procédure, dans la mesure où tous les autres moyens de donner la parole au peuple, comme le référendum ou le mandat impératif, semblent désormais plus ou moins discrédités.
Le référendum, par exemple, constitue le moyen par excellence de permettre au peuple, prétendu souverain, de se prononcer directement sur une loi ou sur une révision constitutionnelle. Or, malgré un certain retour en grâce au début des années 2000, il semble que le coup de tonnerre politique du 29 mai 2005 lui ait porté un coup fatal : il est vrai que ce résultat inimaginable a rappelé aux gouvernants que leur Maître, le peuple, pouvait parfois désobéir à leurs ordres et à leurs prévisions. Le referendum n’est jamais sans risques.
Les conséquences de ce cataclysme sont de plusieurs ordres. D’une part (...)

E. Marsala



Un magicien nommé Marcel

Marcel Aymé est mort il y a 40 ans, le 12 octobre 1967. Retour sur celui dont Philippe Muray écrivait dans nos colonnes qu’il restait le seul écrivain à admirer et « aussi le seul qui éclaire à mes yeux de manière précise et informée l’humanité contemporaine ».

«C’est chose rare qu’un auteur qui cherche à se faire plus petit que son œuvre » s’étonnait  Antoine Blondin dans les années 1950 à propos de son ami le grand Marcel Aymé, le « créateur d’un merveilleux humain ». Cette réflexion explique mieux qu’aujourd’hui le quarantième anniversaire de sa mort ne soit pas même marqué. Car rien ne semble changé au paradoxe. Les contes du chat perché et Le passe-muraille sont lus dans les classes, ses romans et ses nouvelles ont les honneurs de la Pléiade. Même si, provisoirement, le théâtre semble un peu oublié, Uranus et d’autres œuvres sont, et seront adaptées au cinéma. Mais l’on s’interdit de donner à leur auteur la place qui lui revient dans l’histoire de la littérature. Marcel Aymé est comme poussé hors de son œuvre, qui semble désormais vivre et s’imposer par sa propre puissance. Cet éloge par défaut est sans doute le plus grand qui se puisse faire à un auteur, mais (...)

Antoine Foncin




Fabrice Hadjadj à la vie à la mort

Comment écrire sur le livre de Fabrice Hadjadj, Réussir sa mort, déjà ancien et reconnu, comment faire le portrait d’un écrivain avec lequel on partage tant, à commencer par l’amitié ? Tel est le casse-tête auquel je me trouve maintenant confronté et que je ne saurais résoudre que par la simplicité : en exposant au lecteur ce que j’aime chez Fabrice Hadjadj. Simplement.


Après une poignée de livres incandescents, une pièce déjà culte sur saint François-Xavier, Hadjadj a conquis un large public par ce livre dont le titre est provocateur, mais dont le contenu est plus provocant encore. À l’époque où fleurissent, dans l’hypermarché de la culture prétendument démocratisée, techniques de développement personnel et de maîtrise de soi et kits de construction de sa propre religion, ce livre vient rappeler deux choses essentielles : celui qui veut réussir sa vie la perd ; celui qui veut être sauvé ne peut passer que par la mort et la résurrection dans le Christ. J’avoue que si ce livre me touche comme il a touché des milliers de Français, c’est parce qu’il construit (...)

François Huguenin





Portrait de Guy Dupré en Janus, maître du temps et de la guerre

De l’auteur des Fiancées et du Grand coucher, les plus grands ont entonné le dithyrambe mérité. Albert-Marie Schmidt l’a peint en cruel renard du Japon prenant les fillettes aux pièges de leur propres désirs, Béguin a salué l’ensorceleur, débusqué la singularité absolue de ses ressources verbales, Rinaldi a marqué l’oxymore apparent : « L’Aigle de Meaux survole avec majesté les charniers de Verdun, court se percher sur l’Arc de Triomphe pour y lâcher sa fiente qui éclabousse les gloires officielles », Nadeau fait allégeance à l’initié, l’historien l’écrivain (trois en un), Vandromme, autrement, revient à l’initié « Dupré écrit en code pour redécouvrir le chemin des secrets perdus », l’inscrit « barrésien de la grande lignée » : aux côtés de Montherlant, Drieu et Aragon, en terre de Haute Solitude où vont ceux qui savent « perdu le secret qui permet de lier la douceur à l’honneur de vivre » (1).
Trilogie
Un demi siècle plus tard, la trilogie romanesque reparaît, à peine augmentée, seul le dernier volet est récent, 1991. Cinquante ans après, noyés sous un déluge de mots et de livres inutiles, nous l’admirons d’avoir en trois livres donné à entendre ce qu’en cinquante, beaucoup de ses contemporains ne surent.
Dès le premier roman, le corpus s’est fait œuvre, avant que la mort ne le ferme. Le génie a frappé, exigeant qu’à sa suite, Dupré chemine (...)

Sarah Vajda


+ Guy Dupré : Les fiancées sont froides, Le grand coucher,
Les mamantes, romans, éditions du Rocher, 2006.

1. Respectivement en 1953, 1954, 1961, 1986 et 1991.

lundi, 23 octobre 2006

N°21 - Extraits d'articles

Chapeau du dossier "Politesse"

La politesse est-elle le masque hypocrite du vice, et donc l’instrument d’un pouvoir asservissant, ou le rempart portatif de ceux que la modernité épuisent ?
On sent bien qu’elle n’est pas innocente mais au contraire grosse de pensées inavouées, de systèmes complexes, de subtilités statutaires qui dépassent largement la question du tutoiement.
Avec Frédéric Rouvillois comme porte-lanterne, Les Épées explorent ce champ si particulier du lien social pour y découvrir la démocratie à l’œuvre : antipolitesse révolutionnaire, bienséance du langage, pièges de la “bonne franquette” à la Franklin et douceurs suries des manières survivantes de l’Ancien Régime, la politesse s’avère une fois encore un combat, la civilité une question de civilisation. On ne se refait pas.




 

Chapeau du dossier "Maurras"
 
Maurras ne pourra prendre la place qu’il mérite dans l’histoire tant que deux attitudes stériles feront perdurer sa malédiction : la patrimonialisation et la stigmatisation ; deux attitudes à l’égard de l’œuvre de Maurras qui suivent des intérêts divergents mais contribuent également à faire des faux Maurras… D’un côté, c’est un nazi totalitaire, un jacobin blanc, de l’autre un catholique traditionaliste. Dans les deux cas toutes les subtilités du personnage disparaissent. Il n’y a pas à condamner Maurras aux oubliettes de l’histoire, mais il n’y a pas non plus à en faire une icône vénérable où mirer avec autosuffisance et illusion la certitude « d’avoir raison ». La vraie tradition est critique et c’est la démarche de Maurras tout autant que ses idées qui doivent inspirer la réflexion : répondre jour après jour aux problèmes qui se posent en France, sans esprit de système, mais avec la volonté de défendre les libertés. À ce titre, le royalisme exige un détachement de Maurras parce que Maurras ne constitue pas tout le royalisme. Il a su restaurer l’idée monarchique en la rendant conforme aux aspirations et à la rationalité politique de son époque.
Il a ainsi sauvé du naufrage la vieille idée royale, toute prête à se perdre en dévotion bigote aux cendres de Louis XVII et au Sacré Cœur « espoir et salut de la France » ; le royalisme risquait de devenir alors autre chose qu’une politique pour disparaître dans les sables d’un fidéisme malsain ou dans l’attente nihiliste d’un « miracle ».
Au-delà du contenu de l’œuvre de Maurras, dont la pertinence est à réévaluer à chaque moment si on veut en faire un usage politique – pour ne pas tomber dans les vains slogans et perdre de vue le réel – il faut s’attacher à sa démarche d’élaboration d’une politique qui réponde aux enjeux du moment et sauver le royalisme du fossé. Aujourd’hui tout est à refaire ; trop souvent, les royalistes se désintéressent de la politique au nom de l’idée royale dont ils sont imbus et qu’ils préfèrent contempler plutôt qu’examiner le difficile problème du trou de la Sécu. Sous condition d’inventaire et de réinterprétation, l’œuvre de Maurras peut susciter un renouveau, susciter l’innovation et la réflexion politique.
     

 

 

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dimanche, 23 juillet 2006

N°20 - Chapeau du dossier "Manifeste Capétien"

Historiens, philosophes, journalistes évoquent parfois la politique ou des personnalités « capétiennes ». Quoiqu’elle circule dans un certain nombre de sources et de commentaires, cette catégorie reste pourtant à explorer et mérite d’être mieux connue. Elle comble un vide terminologique. Elle donne une cohérence à des idées ou à des faits que l’on croyait dispersés. Mais elle nous renvoie surtout à une modalité (particulièrement heureuse, croyons-nous), du vivre ensemble français, celle par laquelle ce pays peut concevoir son destin. Loin de proposer une fiche de vocabulaire, ce dossier conduit une investigation politique. Et puisque la sensibilité capétienne est peut-être ce qui définit le mieux le projet des Épées, en avant !

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N°20 - C'est Capet qu'il nous faut !

Par Les Epées

555672879.jpg Ce qui menace la France menace d’abord chaque Français dans ses plus personnelles espérances et dans sa liberté la plus secrète, dans son indépendance et dans sa vie. Dans la lutte du faible et du fort, c’est la liberté qui opprime et c’est la loi qui libère. La Nation française construite par les capétiens est avant tout la condition de notre liberté. C’est pour défendre nos libertés qu’il nous faut retrouver le sens d’une politique capétienne.

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dimanche, 23 avril 2006

N°19 - Chapeau du dossier "Fantasmes du complot"

C’est dans la sombre matrice du complot que naît et grandit la nation démocratique. Non pas forgée au grand jour par les épreuves subies et traversées ensemble, ou mûrie par les jours tranquilles, mais sourdement travaillée par les énergies occultes, irriguée par de troubles humeurs : sectes souterraines, fratries perverses, compagnies aux desseins cachés, riches infâmes, tyrans secrets…
Car ce voile jeté sur la réalité l’illumine d’un jour rationnel : tout est simple puisque tout s’explique par une Puissance amorphe, à la prodigieuse énergie vitale, dont le seul but est de détruire les glorieux jours à venir. Chaque échec, chaque vérité cruelle opposée par la réalité, chacune des comédies du pouvoir, tout n’est que la résultante mécanique, rhétorique, idéale, de l’action cachée mais éclatante du Complot Permanent.
Envers symbolique et nécessaire de tous les pouvoirs révolutionnaires, parfait instrument d’explication fantasmatique – et donc irréfutable, le complot traverse toute la société moderne, du XVIIIe au XXIe siècle. Les Épées l’examine, le scrute, le décrypte.
Ici l’ombre.

 

 

 

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vendredi, 23 décembre 2005

N°18 - Chapeau du dossier "Défense de la frontière"

Recourir à la frontière, c’est se réfugier dans la cape du souverain, en appeler à la volonté et à la politique contre la fatalité et la force. Alors que le libéralisme met en concurrence tous les peuples sous le joug du capital, la patrie apparaît plus que jamais comme la seule richesse du pauvre. La maîtrise de son destin, la défense du bien commun, supposent préalablement l’existence d’une communauté. Or il n’y a pas de communauté libre sans État souverain ni d’État souverain sans frontière. Aux sceptiques un rappel : parce que la frontière garde un ordre en son sein, elle permet aussi d’y échapper, de le fuir. Parce qu’il est un ailleurs, il y a une liberté possible dût-elle avoir le goût amer de l’exil. Mais lorsqu’il n’est plus de frontières, il n’y a plus que le pouvoir de l’argent et de la force. Lorsque le même œil regardera par-dessus toutes les montagnes, que la même police contrôlera toutes les foules, alors espérons qu’il restera au moins la frontière du monde sauvage, pour que les forêts offrent aux hommes libres un ultime refuge contre la tyrannie.

 

 

 

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N°18 - Suite (et fin ?) du Non à la Constitution européenne

Par Jean-Baptiste Barthélémy
 
Plusieurs mois se sont écoulés depuis les Non français et néerlandais et les prévisions des européistes ne se sont pas réalisées.
 
D’un côté, les fédéralistes expliquaient sur un ton proprement apocalyptique, digne des plus catastrophiques prophéties d’un Paco Rabanne, qu’il n’y avait aucun « Plan B » et, par conséquent, qu’un refus de la Constitution signerait inévitablement la fin de la construction européenne. C’était, finalement, la « Constitution ou la mort ». À l’inverse, la majorité des partisans du Non soutenaient qu’une victoire du Non conduirait nécessairement à une renégociation du projet de traité et, à plus ou moins long terme, à l’élaboration d’un texte revu et corrigé en fonction des préoccupations manifestées à l’occasion des référendums.
S’il est exact que l’état de la construction européenne est bien peu reluisant, il est faux, et malhonnête, d’imputer la responsabilité de cette situation à la victoire des Non, les résultats des référendums apparaissant d’abord comme la conséquence d’une crise préexistante que comme la cause de la déshérence actuelle du projet européen. Et, en vérité, le Non à la Constitution européenne n’a en rien arrêté le processus mortifère dans lequel l’Europe s’enlise : le lancement officiel des négociations d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne n’a-t-il pas eu lieu, comme prévu, en octobre dernier, et ce alors même que cette perspective avait très largement nourri les Non français et néerlandais ?
Alors, que sont donc devenues les promesses des tenants du Non ? Qu’en est-il de la renégociation du projet de traité ?
 
Un vrai respect des règles
 
La proposition était logique mais d’une naïveté confondante. L’ouverture de cette renégociation supposait en effet que ceux-là même qui venaient de perdre la partie, les fédéralistes, respectent les règles du jeu démocratique. Or, bien que défaites dans les urnes, les élites européistes n’ont jamais sérieusement envisagé la moindre remise en cause du traité constitutionnel. À l’image d’un Jacques Chirac radicalement désavoué par le suffrage universel mais demeurant « droit dans ses bottes », les édiles de Bruxelles ont souverainement choisi d’ignorer la vox populi. D’où cette surprenante Déclaration des chefs d’État et de gouvernement sur la ratification du Traité établissant une Constitution pour l’Europe, texte publié à l’issue du Conseil européen des 16 et 17 juin 2005 : « Nous avons pris acte des résultats des référendums en France et aux Pays-Bas. Nous estimons que ces résultats ne remettent pas en cause l’attachement des citoyens à la construction européenne (…) Les développements récents ne remettent pas en cause la validité de la poursuite des processus de ratification. Nous sommes convenus que le calendrier de la ratification dans les différents États membres sera si nécessaire adapté à la lumière de ces développements et selon les circonstances dans ces États membres ».
À la date du 29 mai 2005, un seul mot figure donc sur l’agenda européen : « Rien ». Tout juste admet-on, comme Margot Wallstrom, Vice-présidente de la Commission européenne chargée de la stratégie de communication et des relations institutionnelles, que « le rejet de la Constitution pour l’Europe par les électeurs français et néerlandais a indéniablement causé un sérieux retard au processus d’intégration européenne » (1) mais, en tout état de cause, il est clairement établi que « les aspirations dont il (le traité) était porteur - une Union plus démocratique, plus transparente et plus efficace - demeureront un référence importante ». Un « retard dans le processus d’intégration », mais surtout pas un coup d’arrêt comme l’espéraient pourtant les millions de Français et de Néerlandais qui, à trois jours d’intervalle, ont dit non à la Constitution européenne…
 
Un dialogue constant
 
Et puisque la mécanique infernale ne doit absolument pas s’arrêter de fonctionner jusqu’à l’adoption définitive, sous une forme ou sous une autre, du projet de traité, les brillants esprits ont prévu d’occuper la galerie en prévoyant l’ouverture d’une période de réflexion. La Déclaration des chefs d’État et de Gouvernement précitée précise à ce sujet : « Les citoyens ont (toutefois) exprimé des préoccupations et des inquiétudes dont il faut tenir compte. Il est donc nécessaire d’entreprendre une réflexion commune à cet égard. Cette période de réflexion sera mise à profit pour permettre un large débat dans chacun de nos pays associant tant les citoyens, la société civile, les partenaires sociaux, les parlements nationaux, que les partis politiques. Ce débat mobilisateur, qui est déjà en cours dans bon nombre d’États membres, doit être intensifié et élargi. Les institutions européennes devront également y apporter leur contribution ; un rôle particulier revient dans ce contexte à la Commission ».
Comme si le débat démocratique intervenu en France à l’occasion de la campagne référendaire, débat qui se poursuit encore avec, en point de mire, l’élection présidentielle de 2007, n’était pas d’une qualité suffisante, l’Union européenne invite donc les États membres et les institutions communautaires à relancer le dialogue sur la construction européenne. Et, naturellement, c’est la Commission européenne qui, la première, s’est engouffrée dans la brèche ainsi ouverte…
Le 13 octobre dernier, le Collège bruxellois a présenté sa Contribution à la période de réflexion (2), son fameux « Plan D comme Démocratie, Dialogue et Débat » - ce n’est là qu’un début, et on attend avec impatience le prochain Livre blanc « sur la stratégie de communication et la démocratie » (l’intitulé est à lui seul tout un programme…). Pas de Plan B, pas de renégociation du projet de traité, mais un Plan D visant à favoriser « un vaste débat sur les relations entre les institutions démocratiques de l’Union européenne et ses citoyens ». Bien évidemment, ce Plan D n’est qu’une vulgaire arnaque derrière laquelle on voit réapparaître les grosses ficelles de la Gouvernance démocratique (3) si chère à l’eurocratie européenne.
 
Vers la participation de tous
 
Ainsi, lorsque la Commission dresse le constat d’une crise de confiance entre le public et l’Union européenne, évoque-t-elle les cinglants résultats des référendums organisés au printemps ? Non, elle préfère de loin étayer son propos en citant les résultats d’une enquête réalisée par l’une de ses officines, Eurobaromètre, enquête indiquant certes un léger recul de la confiance, mais soulignant aussi que « l’appartenance à l’Union reste largement majoritaire ». Conclusion de la Commission, conclusion qui par définition constitue l’un des présupposés de la démarche à l’origine du Plan D : « Les gens ont besoin de sentir que l’Europe apporte une valeur ajoutée (…) L’émergence d’une Europe plus à l’écoute de ses citoyens (traduisez en langage courant d’une Europe avec plus de pouvoir) afin de pouvoir répondre à leur attente apparaît donc nécessaire ».
Autre illustration du cynisme de la Commission : les publics ciblés par le Plan D. Si les interlocuteurs désignés sont nombreux, « les citoyens, la société civile, les partenaires sociaux, les parlements nationaux, les partis politiques », le document insiste aussi la nécessité de prendre en compte « des groupes cibles spécifiques qui n’ont pas été atteints durant les campagnes référendaires, comme les jeunes ou les minorités ». Plus loin, à propos de la participation aux élections européennes, la Commission revient à nouveau sur l’intérêt que présente le « vote des jeunes et des minorités ». Enfin, évoquant l’organisation de discussion de groupe dans le cadre de l’ouverture de son processus décisionnel, la Commission réitère son souhait « d’accorder une attention toute particulière aux opinions exprimées par les jeunes ». Au-delà du jeunisme qui semble contaminer la Commission, c’est bien une démarche de type communautariste que Bruxelles entend mettre en œuvre. Humiliées par le suffrage universel, les institutions communautaires misent désormais sur une autre forme de « participation citoyenne » qui consiste à segmenter le corps politique pour, ensuite, satisfaire, anonymement et discrètement, les intérêts particuliers de chaque groupe. Bien entendu, l’objectif recherché est clair : il s’agit, en procédant de la sorte, de démontrer aux « cibles » que leurs intérêts catégoriels transcendent leur appartenance politique, c’est-à-dire leur enracinement national. Qu’ils soient Français, Allemands ou Danois, les jeunes sont d’abord européens parce que leurs envies, leurs besoins et leur « culture » (très important la « culture » jeune…), sont identiques à Paris, Berlin ou Copenhague. De même un homosexuel, une lesbienne, un transsexuel vivant en Grande-Bretagne, en Espagne ou en Belgique, sont d’abord Européens puisque les discriminations dont ils ou elles sont victimes sont les mêmes à Londres, Madrid ou Bruxelles. Bien entendu, le raisonnement vaut également avec toutes les autres minorités qu’elles soient raciales, religieuses, etc.
Enfin, dernier point qui mérite d’être relevé : la revendication, par la Commission de son rôle de maître d’œuvre de la propagande européiste. « La Commission collaborera avec les gouvernements nationaux à l’organisation et au financement d’événements de nature à favoriser le débat. Ces opinions devraient couvrir tout le spectre des opinions politiques ». « La Commission, peut-on lire plus loin, s’emploiera à stimuler le débat au niveau européen (…) L’initiative de la Commission vise à faire connaître la valeur ajoutée offerte par l’Union européenne ». Et pour ce faire, Bruxelles envisage, parmi bien d’autres moyens, de solliciter « des personnalités nationales ou locales du monde de la culture, des affaires, des sports ou d’autres domaines intéressants certains public cibles. Ces “ambassadeurs de la bonne volonté européenne” pourraient prendre part, dans chaque État membre, à des manifestations telles que des meetings, des ateliers de travail, etc. ». Rien ne nous sera donc épargné, pas même le débauchage de « leaders d’opinion » chargés de dispenser la bonne parole fédéraliste. On imagine déjà Laurie chantant « l’européiste attitude » dans les collèges de nos banlieues en flammes, et les Village People, enveloppés dans le drapeau bleu étoilé, se déhanchant fébrilement sur les trottoirs du Marais…
Le Plan D dont on nous parle aujourd’hui, c’est évidemment un Plan D comme démagogie et duperie, un plan qui n’a qu’un seul objet : refermer la parenthèse démocratique ouverte en France le 29 mai. Le Plan D, c’est le cocktail Molotov lancé sur les peuples européens par ces casseurs de la Démocratie que sont les commissaires de Bruxelles. Imperturbable, parfaitement étrangère aux fracas du monde, la construction européenne reprend ainsi son mouvement naturel, celui de la technocratie souveraine et du primat donné à l’effacement du fait national. Comme toujours, toujours à Bruxelles, tout change parce que rien ne change…
 

Jean-Baptiste Barthélémy


 
1. Margot Wallstrom, “Redéfinir les termes du débat sur l’Europe”, Le Figaro du 18 octobre 2005.
2. Communication de la Commission au Conseil, au Parlement européen, au Comité économique et social européen et au Comité des régions, Contribution de la Commission à la période de réflexion et au-delà : Le Plan D comme Démocratie, Dialogue et Débat, COM(2005) 494 final, Bruxelles, le 13 octobre 2005.
3. Voir nos articles dans les numéros 5 et 6 de cette revue.
 
 

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N°18 - Présidentielle 2007 : état d'urgence sur les candidatures

Par Patrick Longuet
 
La prochaine élection présidentielle est prévue dans seulement dix-huit mois, mais on compte déjà une vingtaine de candidats déclarés. Entre grandes manœuvres et petites ambitions, la kermesse présidentielle est bel et bien ouverte…
 

Un certain nombre jetteront l’éponge avant l’échéance, soit qu’ils auront été victimes des procédures de sélection internes aux partis politiques (on pense ici à quelques-uns des éléphants du Parti socialiste), soit qu’ils n’auront pas réussi à obtenir les parrainages indispensables (hypothèse qui n’est absolument pas à écarter du côté du Front national, et ce quel que soit son candidat…), soit encore qu’ils auront échoué à réunir les fonds nécessaires. Si nul ne peut donc dire, à ce jour, combien de candidats participeront finalement au premier tour de l’élection présidentielle, on peut en revanche être assuré que l’éclatement de l’offre électorale, sa « proportionnalisation »,  sera à nouveau l’un des phénomènes marquants du prochain scrutin élyséen.
 
Électorat à la dérive
 
Déjà signalée par le Conseil constitutionnel (1) en novembre 2002, cette perspective inquiète d’ailleurs bien des observateurs qui attribuent à la multiplication des candidatures la responsabilité du 21 avril 2002. « La tendance à la multiplication des candidatures, constatée en 2002, se confirme et s’amplifie, faisant planer sur le scrutin de 2007 le risque d’un nouveau 21 avril, écrit Philippe Ridet » (2). Quant à Alain Duhamel, il voit dans ce « trop-plein de candidats » se reproduire l’une des « dérives de 2002 » et constate, amer : « les leçons du 21 avril n’ont pas été tirées » (3).
Comment expliquer cette augmentation constante du nombre de candidats admis à participer à l’élection du chef de l’État ? Dans l’ensemble, les avis exprimés à ce sujet se rejoignent là aussi pour rapporter le phénomène à ce qu’il est convenu d’appeler la « crise du politique ». L’échec des partis dits « de gouvernement » à apporter des réponses efficaces et durables aux « problèmes des Français » nourrirait un rejet des formations politiques classiques, rejet dont l’inflation des candidatures à la présidentielle serait, à côté de l’augmentation constante de l’abstention et du vote protestataire, l’une des plus singulières illustrations. « Stade suprême du mécontentement » (41), l’éparpillement présidentiel serait plus exactement l’un des symptômes de la crise de la représentation, c’est-à-dire de l’incapacité grandissante des partis institutionnels à conserver le monopole de l’expression politique.
Faute de pouvoir agir à la source, les solutions envisagées pour inverser la tendance visent alors à redonner à ces partis contestés les moyens de se réapproprier artificiellement le processus de sélection des candidats à la présidentielle, de le maîtriser plus efficacement.
On pense spontanément aux primaires qui, d’ores et déjà pratiquées au sein du Parti socialiste, vont voir le jour au sein de l’UMP. Reste que l’effet de telles procédures strictement internes aux formations politiques demeure non seulement limité aux seules formations concernées, mais le succès des primaires suppose aussi que l’ensemble des candidats d’une même famille politique acceptent de s’y plier…
À côté de ce mécanisme partisan, on peut également envisager de modifier le dispositif applicable à la présentation officielle des candidats. C’est en l’occurrence la manière forte, et c’est ce que suggère implicitement Alain Duhamel en distinguant les « véritables candidats à la présidence de la République » des « candidats à la campagne présidentielle ». Les premiers, explique Duhamel, « aspirent vraiment à entrer au palais de l’Élysée et possède une chance, grande ou petite, d’y parvenir. Ils se recrutent parmi les principaux partis de gouvernement ». À l’inverse, poursuit le commentateur, les seconds « savent fort bien qu’ils ne deviendront pas chef de l’État. Ce qui les anime, c’est la chance de pouvoir pendant un an ou dix-huit mois bénéficier de l’éclairage et de la promotion des médias ».
 
Vote sous surveillance
 
Cette summa divisio entre candidats n’est pas bien sûr pas une trouvaille ; ce qui est nouveau, en revanche, c’est l’idée que ces petits candidats, fondamentalement inutiles dans l’esprit d’Alain Duhamel, parasitent à ce point le scrutin présidentiel et qu’il conviendrait à présent de s’en débarrasser définitivement. Des hypothèses ont été formulées en ce sens. On a ainsi évoqué le relèvement du nombre de parrainages et, sans doute encore plus radical, la publication de l’identité des élus qui accordent leur parrainage à un candidat, proposition formulée par le Conseil constitutionnel qui « estime essentiel que soit rendue publique, pour chaque personnalité présentée, la liste intégrale de ses présentateurs. Conforme à l’égalité entre élus qui présentent un candidat comme à la transparence de la vie démocratique, cette publicité serait matériellement facilitée par l’usage d’Internet » (5).
En dehors du fait que cette traçabilité des parrainages dissuaderait sans doute certains élus indépendants d’accorder leur « soutien » à des candidats situés à la périphérie du Système politique, placer les signataires de parrainage sous les projecteurs éviterait aussi que les grands partis ne se livrent au petit jeu de billard à trois bandes consistant à donner discrètement des signatures à des petits candidats susceptibles de gêner quelques adversaires potentiels. Ainsi, pour prendre ici l’exemple de 2002, une rumeur (6) insistante raconte que le RPR aurait fourni les signatures manquantes à Bruno Mégret dans l’espoir que celui-ci prenne des voix à Jean-Marie Le Pen…
 
La Ve, De Gaulle et le vote
 
Quelle que soit l’option retenue, mise en place d’une procédure de sélection interne aux partis politiques ou renforcement du mécanisme du parrainage, il est intéressant de noter que toujours les promoteurs de ces réformes invoquent la nécessité de redonner sa dignité à l’élection présidentielle. Dénonçant le trop-plein de candidats, Alain Duhamel écrit en ce sens que « la victime s’appelle l’élection présidentielle ; condamnée à l’embouteillage, elle ne peut plus remplir sa fonction, c’est-à-dire désigner clairement le monarque quinquennal de notre demi-démocratie ». Quant aux partisans des primaires à l’UMP, certains soutiennent mordicus qu’il s’agirait d’une procédure parfaitement conforme à l’esprit des institutions… Force est cependant de reconnaître que parler d’un retour à ce fameux « esprit » des institutions tout en consacrant l’emprise des grands partis politiques sur l’élection présidentielle s’avère très périlleux.
Parce que « l’institution présidentielle, sous la Ve République, entend renouer avec ce qu’était l’essence de la monarchie capétienne d’Ancien Régime, l’incarnation de l’unité nationale dans la personne du chef de l’État à qui est confiée l’autorité indivisible de l’État » (7), l’élection présidentielle n’est pas une élection comme les autres. Scrutin solennel s’il en est, sacre républicain scellant la rencontre, la communion entre un homme et le peuple français, la présidentielle ne pouvait, aux yeux du général De Gaulle, se plier aux contraintes de la routine politicienne. Par principe, elle ne devait surtout pas se confondre avec ces joutes électorales qui font la joie des professionnels de politique, et le malheur des Français. Dans une certaine mesure, on peut même dire que, pour le père de la Ve République, la désignation du chef de l’État tenait moins de l’élection, c’est-à-dire d’une compétition ouverte, que de la confirmation, de la ratification d’un « choix » s’imposant de lui-même bien avant l’échéance. Partant, il était naturellement impensable que l’acte de candidature puisse résulter d’autre chose que d’une mise en situation préalable au scrutin. En d’autres termes, c’est pour ainsi dire aux événements qu’il revenait de désigner « le candidat », et à nulle autre instance.
C’est là ce qui explique justement le refus catégorique du général De Gaulle de permettre à quiconque, à commencer par les partis, de s’approprier un scrutin qui n’appartenait qu’aux Français. D’où ses réticences à instituer le moindre filtre (8) entre ces derniers et les prétendants à la charge suprême. Pas question non plus, pour le général de Gaulle candidat en 1965, de « faire campagne » : c’eut été non seulement s’abaisser au rang d’un compétiteur comme les autres mais, de surcroît, cautionner l’immixtion des partis dans une affaire à laquelle ils devaient impérativement demeurer étrangers.
 
Vessies et lanternes
 
Surprenante vision des choses que celle qui prétend donc rendre son lustre d’antan à la fonction présidentielle en entérinant le rôle de ceux-là même qui portent la lourde responsabilité de sa banalisation et, par voie de conséquence, de sa dénaturation. Car n’oublions pas que l’action corrosive des grands partis a dépassé de très loin la simple récupération du scrutin présidentiel. Une fois placée sous la tutelle des partis, la fonction présidentielle a méticuleusement été dépouillée de ces attributs les plus essentiels, ce qui a encore accéléré la démonétisation du scrutin : qui peut sérieusement nier qu’il existe un rapport évident entre le passage au quinquennat présidentiel et la précocité avec laquelle la campagne présidentielle de 2007 a débuté - en l’espèce au lendemain de la réélection de Jacques Chirac…
Il est parfaitement exact que le spectacle offert lors de la présidentielle de 2002 n’a rien de reluisant. 16 candidats, parmi lesquels une grosse poignée de farfelus, un Président incapable de réunir sur son nom et son action passée plus de 20 % des suffrages exprimés au premier tour : on comprend sans mal que le sens et la portée de l’élection présidentielle puissent désormais échapper à l’immense majorité de nos compatriotes. Est-ce cependant en réservant aux seuls partis de gouvernement, qui sont aussi et avant tout les fossoyeurs de la Ve République, l’exclusivité de la participation au scrutin présidentiel que l’on modifiera la donne ? Il est permis d’en douter et, en définitive, on se laisse aller à penser, parfois, que les objectifs assignés par le général de Gaulle à la fonction présidentielle sont fondamentalement incompatibles avec l’exercice de la démocratie moderne…     
 
 
Patrick Longuet
 
 
 

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N°18 - Entretien avec Lucienne Bui Trong

Normalienne, puis philosophe avant de passer, à 40 ans, le concours des commissaires de police, elle a créé et dirigé pendant dix ans la section Violences urbaines des Renseignements généraux. Créatrice de la section Violences urbaines des RG, Lucienne Bui Trong, ne donne aucune excuse aux “jeunes” délinquants.
 
À la suite des événements qui ont enflammé la plupart des banlieues françaises le mois dernier, pensez-vous que la situation des violences urbaines soit plus grave aujourd’hui que celle que vous avez analysée il y a quelques années ? Pensez-vous notamment que l’évolution des business en tout genre ont modifié la donne ?
 
Les événements de novembre 2005 sont venus confirmer la tendance de fond dégagée par les Renseignements généraux depuis quinze ans : celle d’une aggravation continue du phénomène. Sans changer réellement de nature, la violence au quotidien gagne du terrain, touche des quartiers nouveaux y compris dans les zones de compétence de la Gendarmerie. Ses formes ne changent pas, si ce n’est une aggravation des modes opératoires : groupes plus étoffés en nombre, munitions de plus en plus dangereuses (bouteilles d’acide, boules de pétanque, tirs au fusil de chasse), regroupements plus rapides grâce à l’usage de téléphones portables, accroissement de la mobilité (violences contre les lycéens lors des manifestations), incendies nombreux de voitures lors de la Saint-Sylvestre ou du 14 juillet. Le développement constant du « business » (drogue mais aussi vols divers et recel) a entraîné certaines accalmies de façade, mais a contribué à accélérer le rejet des valeurs du travail et les hostilités aux institutions : la présence d’un business n’est pas une garantie contre l’émeute, les embuscades anti-policières et les discours anti-institutionnels ont surtout lieu dans des quartiers atteints par ces dérives.
Les émeutes de novembre entrent dans le schéma classique : les incidents de Clichy-sous-Bois suivent le schéma habituel d’escalade à la suite d’événements suscitant une forte émotion et une solidarité de voisinage (accidents mortels dans la centrale EDF, gaz lacrymogènes dans la salle de prières). La contagion qui a suivi n’est pas vraiment nouvelle : on y retrouve l’esprit de territoire (chacun casse chez soi) et l’émulation entre cités (désir de faire parler de soi) excitée par le traitement télévisuel des événements. Son ampleur est cependant exceptionnelle. Je l’explique par les divisions qui ont eu lieu au sein du gouvernement : les discours contradictoires (remise en cause du ministre de l’intérieur par certains de ses collègues) ont nui à l’efficacité de la gestion de la crise, les choses ont traîné, laissant au tam-tam médiatique le temps d’accomplir son œuvre, un mot d’ordre (contre Sarkozy) a animé les bandes de quartier.
Lorsque le gouvernement s’est enfin décidé à montrer un front uni, les choses sont rentrées dans l’ordre. Mais le mal était fait. Un nouveau pli a été pris.
 
Le système d’analyse et d’alerte que vous avez mis en place notamment à la Direction Centrale des Renseignements Généraux au début des années 1990 est-il aussi efficace et entendu aujourd’hui ?
 
Ce système ne m’a jamais déçue : aucune émeute ne nous a jamais pris au dépourvu. Mais nos mises en garde s’appuyaient sur le relevé de petits faits qui, pris isolément, paraissaient mineurs, en sorte que le politique ne s’intéressait vraiment au sujet que lorsque l’émeute était déjà là et que la presse en parlait.
Mon système n’a réellement fonctionné que jusqu’en 2000. Il a ensuite été mis en extinction. Un nouvel observatoire a dû être créé de nouveau, alimenté à la fois par la gendarmerie et par la police nationale ; il fonctionne depuis le début 2005. C’est grâce à lui qu’on a su que 28 000 voitures avaient brûlé entre le 1er janvier et le 31 octobre 2005. Mais il n’intègre pas ma notion d’échelle d’évaluation et a perdu la caractère de « baromètre » qu’avait le mien.
 
Pensez-vous que le renseignement opérationnel soit véritablement structuré et efficace au sein de la Police nationale ?
 
Ce type de renseignement est devenu prioritaire au sein des Renseignements généraux. Il est le lot quotidien de la DST, il est fondamental dans certains types d’enquêtes menées par la Police judiciaire ou par les structures spécialisées de la Sécurité publique telles les Sûretés départementales. Je le pense efficace. Il gagnerait à être renforcé, en cette période de troubles (banlieues, terrorisme). Toutefois, le renseignement n’a jamais bonne presse aux yeux des défenseurs des libertés publiques : le juridisme contemporain s’oppose à la notion de force publique, qu’il cherche à contrôler de plus en plus étroitement, quitte à l’étouffer.
 
Savez-vous ce que sont devenus aujourd’hui les émeutiers d’il y a une quinzaine d’années ?
 
Je n’en ai que de vagues idées. Une recherche sur ce thème relèverait d’enquêtes sociologiques.
 
Quel rôle assignez-vous aux médias dans la propagation de ce phénomène ? Question subsidiaire : comment interprétez-vous que la seule revendication unanime soit le renvoi de Nicolas Sarkozy ?
 
J’ai dit plus haut que le rôle de la télévision avait été majeur, dans la mesure où ce média essentiel avait propagé avec beaucoup de complaisances les divisions intra-gouvernementales. Les paroles de M. Sarkozy ont été totalement discréditées, alors que le ministre de l’Intérieur était, par définition, celui qui incarne la loi, la norme, la protection des victimes. Dès lors, nul n’a osé condamner les violences, même les plus criminelles et les plus odieuses, qui ont été considérées comme un simple moyen d’expression en valant bien un autre. Les récupérations idéologiques ont ensuite été nombreuses, une fois de plus la répression a été présentée comme superflue voire injuste, nocive et provocatrice, et les policiers se sont retrouvés bien seuls, alors même que leur comportement a été exemplaire pendant ces trois semaines. Il me semble pourtant que, en-dehors du champ médiatico-politique, le peuple « d’en bas » a été profondément choqué et indigné par les exactions criminelles !
 
Les architectes et les urbanistes sont aussi désignés comme responsable de l’échec de ces quartiers : qu’en pensez-vous ?
 
L’urbanisme des années 1970 paraît insupportable aujourd’hui, mais c’est un anachronisme de le condamner : il a été utile et fort apprécié en son temps. Des quartiers aujourd’hui difficiles (tel celui du Chêne Pointu de Clichy-sous-Bois, d’où est partie l’émeute) ont été habités à l’époque par les classes moyennes.
Donc, construisons autrement mais ne nous lançons pas dans des anathèmes stériles contre les urbanistes d’hier ! Ceci dit, la violence urbaine touche aussi des petits quartiers, les phénomènes de bandes sont liés à la conjonction de facteurs à la fois sociaux (exclusion) et psycho-culturels (ressentiment contre la société globale). À Chicago, les quartiers où règne la violence sont souvent des quartiers de centre-ville, composés de petites maisons individuelles, dans lesquelles résidaient autrefois les classes moyennes.
 

Propos recueillis par Michaël Vidocq et David Foubert
 
 
+ Lucienne Bui-Trong, Violences urbaines. Des vérités qui dérangent, Bayard, 2000 ; Violence : les racines du mal, Éditions du Relié ; La Police dans la société française, PUF, 2003, 15 n.
Dernier ouvrage paru : Les Racines de la violence. De l'émeute au communautarisme, Éditions Louis Audibert, 2003, 18 n.
www.demlib.com/sec/edi/viol/def.html <http://www.demlib.com/sec/edi/viol/def.html>
 

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N°18 - Eloge de la frontière

Par Paul-Marie Couteaux

Les points cardinaux de toute politique se sont tant envolés depuis trente ans que l’on finit par ne même plus repérer les incroyables contradictions de cette soupe idéologique aujourd’hui dominante que l’on ose encore nommer “libéralisme”. De ces points cardinaux, l’un semble aujourd’hui pulvérisé, celui pourtant décisif de frontière. En aura-t-on soupé de la disparition des frontières et des litanies transfrontiéristes, de ce “sans frontiérisme” avec lequel des “Voyages sans frontières” à “l’Europe sans frontières”, toute une génération s’est gargarisée sans comprendre qu’elle plongeait ainsi à pieds joints dans un mondialisme où les marchands de tout poil ne l’attendaient que trop. Et voilà que, dans le même temps, la frontière que l’on croyait disparue resurgit sous maints visages, que l’on en vient à parler de “frontière” entre les départements, entre les régions et l’on entendit même ces derniers jours, lors des émeutes banlieusardes, parler de “frontières” des quartiers.
Se peut-il voir clair dans ces approximations obscures, pouvons-nous encore sauver cette notion qui, à bien y regarder, est consubstantielle à la politique - et dont pour mieux dire la disparition signerait la fin même de toute politique ?
Pour mériter le nom de frontière il faut qu’avec le temps une ligne soit tracée de façon suffisamment durable pour être reconnue par les contemporains comme un repère qui les dépasse, un héritage qui les oblige. Insistons sur cette notion de durée sans laquelle le monde n’est qu’un permanent glissement des choses, des êtres et des appartenances les unes sur les autres menant tout droit à ce nomadisme dont certains penseurs à trois sous ont voulu faire, voici quelques années, la formule magique du xxie siècle - ce dont, avouons-le, les actuels prodromes ne sont guère aguichants… Tout groupe humain ne naît groupe que s’il ne se connaît un “intérieur” et un “extérieur”, faute de quoi il n’est plus qu’une collection vague et fluctuante d’individus, privés de signes de reconnaissance, de ce que l’on appelle d’un mot un peu vague l’“identité”. On connaît les très belles phrases par lesquelles Fernand Braudel ouvre le premier tome de son magistral ouvrage L’identité de la France - Espace et histoire : « Qu’entendre par identité de la France, sinon une sorte de superlatif, sinon une problématique centrale, sinon une prise en main de la France par elle-même, sinon le résultat vivant de ce que l’interminable passé a déposé patiemment par couches successives, comme le dépôt imperceptible de sédiments marins a créé, à force de durée, les puissantes assises de la croûte terrestre ? (…) Une nation ne peut être qu’au prix de se chercher elle-même sans fin, de se transformer dans le sens de son évolution logique, de s’opposer à autrui sans défaillance, de s’identifier au meilleur, à l’essentiel de soi, conséquemment de se reconnaître au vu d’images de marque, de mots de passe connus des initiés (que ceux-ci soient une élite ou la masse entière du pays, ce qui n’est pas toujours le cas). Se reconnaître à mille tests, croyances, discours, alibis, obscures confluences, idéologies, mythes, fantasmes… ».
Nous approchons ici de l’essentialisme platonicien ; mais pas seulement. Dans son fameux ouvrage La dynamique des groupes, le philosophe Didier Anzieu écrit que tout ensemble humain a besoin « d’une enveloppe qui le contienne, le protège, et permette les échanges avec l’extérieur, autrement dit un moi-peau ». Une frontière remplit ainsi au moins deux fonctions essentielles à toute civilisation - si toutefois on veut d’une civilisation : d’abord elle transforme une existence contingente en une appartenance, un « souci de soi » comme dit Braudel, elle fait que « les choses sont ce qu’elles sont », les fixant dans la durée, seule façon de constituer une fixité et peut-être une essence, c’est-à-dire de restituer de l’être à ce qui ne fait que passer - et l’on ne voit pas de sens possible, c’est-à-dire d’appartenance forte, sans une essence. Ensuite, une frontière, instance de clôture qui constitue le groupe, se fait aussi lieu d’ouverture, permettant à l’instance ainsi constituée d’échanger avec l’extérieur : la limite d’un peuple ne le limite pas, elle l’ouvre aux autres tout autant qu’elle lui permet de se constituer lui-même. Seule la frontière crée les conditions de tout échange, non seulement parce que l’autre s’y donne, et le fait d’autant mieux qu’il ne peut s’imposer ni l’autre s’imposer à lui, mais aussi parce que soi-même s’y forme et s’y offre aux autres, selon la si belle et inactuelle formule de Claudel : « Ce que chacun peut offrir de meilleur au monde, c’est soi-même ».

« Rien plus oultre »

Toute frontière est garante d’une civilisation en ce qu’elle lui donne à la fois une permanence et peut-être un mystère, une protection et peut-être une défense, une cohérence propre et peut-être une essence. C’est à l’endroit même où se constitue la connaissance de soi que l’autre est possible, même désirable. Une illustration parfaite de cette dialectique fut donnée un beau jour de l’an 842 à Strasbourg, lorsque les deux petits-fils puînés de Charlemagne, Louis le Germanique et Charles le Chauve, se rencontrent sur la frontière du Rhin (car c’était déjà bel et bien une frontière, déjà, depuis Clovis, et sa victoire de Tolbiac sur les Alamans) pour se jurer assistance mutuelle contre les revendications de leur aîné Lothaire - Lothaire, l’homme sans frontières qui entendait recréer à son profit l’Empire carolingien. Or à Strasbourg, chacun des deux frères puînés s’exprime dans la langue de l’autre. Ces textes, qui, fait infiniment émouvant, seront les premiers connus en ce qui est encore à peine la langue française sous le nom de “Serment de Strasbourg” sont emblématiques de la dialectique essence/reconnaissance de l’autre : ce jour-là, chacun des deux frères à la fois reconnaît l’autre en ce qu’il est différent de lui et simultanément le reconnaît comme un allié. C’est là peut-être la pure formule de l’alliance et sans doute la clef de toute Europe, de toute Europe des nations. Dans son merveilleux livre Essai sur le colinguisme européen, Renée Balibar a montré les implications politiques de la rencontre de Strasbourg : c’est, en 842, dans cette altérité mutuellement reconnue que s’instituèrent les deux nations, la future Allemagne à l’est, la future France à l’ouest et s’il faut trouver une illustration de la logique politique particulière qu’est la nation, fort moderne par rapport aux traditionnels Empires, c’est bien à Strasbourg qu’il faut se reporter - Strasbourg prolongeant Tolbiac où Clovis avait mis fin une fois pour toutes aux invasions germaniques, fixant là une frontière qui cahin-caha a traversé les siècles. Et l’on ne peut manquer de faire observer que Clovis est bien en cela l’héritier de ces Francs de « Gaule-Belgique » dont parlait César qui, à l’exact inverse des autres tribus germaniques, a très tôt accepté de jouer pour Rome le jeu de gardes-frontières, défenseurs du limes septentrional, sur cette ligne qui grosso modo va de Calais jusqu’au Rhin aux alentours de Cologne, en passant par Bruxelles...
Ce n’est point par hasard que nous “remontons” ainsi aux premiers âges, du moins aux premiers âges repérables de la nation, aux Mérovingiens, aux Carolingiens et finalement à cette politique du “pré carré” qui fut toujours celle de leurs successeurs capétiens : car l’on peut au fil des âges, des dynasties et des Républiques (faisons abstraction de l’erreur que fut l’Empire de Napoleone Buonaparte) repérer une très remarquable constance dans les frontières françaises dessinées par cet hexagone que forme au nord le limes franc, à l’est le Rhin, puis les chaînes du Jura et des Alpes, au sud la Méditerranée et les Pyrénées, à l’ouest les côtes d’Atlantique et de Manche. Cette fixité est remarquable (au point que, à sa mort en 1478, Louis XI laissait des frontières qui, à peu de chose près, sont celles de la France d’aujourd’hui). Preuve a contrario, le magnifique réflexe qu’eut Louis IX quand il refusa une terre d’oultre-Rhin que lui donnait l’Empereur d’Allemagne pour le remercier d’un arbitrage rendu en sa faveur contre le Pape. Ces terres n’étaient point françaises, opina sagement Saint Louis en refusant l’offre. Et l’on vit de même Louis XIV abandonner Casals et Pignerol, terres qui n’étaient point françaises. On vit aussi de Gaulle, dernier Capétien, au nom de cette même logique que bien des prétendus Capétiens ne comprirent pas, “abandonner” l’Algérie… C’est là une politique toute française, une politique nationale du nec plus ultra, “rien plus oultre” qui s’opposera notamment à la devise de Charles Quint, celle de tous les Empires : « Plus Oultre ». La frontière est sans doute la pierre angulaire de la pensée nationale.

Ontologie des limites

Il est à peine besoin de dire les développements qu’il se pourrait tirer de ces prémices : si ce qui passe aujourd’hui pour l’Europe ne trouve aucune fixité, par là aucun contenu tant soit peu susceptible d’emporter l’adhésion, si elle ne trouve aucune identité ni personnalité politique tant soit peu repérable, n’est-ce pas justement que ses promoteurs, incapables de penser la frontière et qui sont même des adversaires de toute frontière, n’ont jamais pu lui donner de limites précises. La faillite du projet dit “européen” est bien inscrite dans ce transfrontiérisme qui, d’élargissement en élargissement, l’emporte et l’embourbe jusqu’en Turquie et bientôt le Caucase - la Georgie en attendant l’Azerbadjian étant déjà membre du Conseil de l’Europe… De même, de nombreux développements seraient à faire sur les fausses frontières que l’on tente de recréer dans le cadre flageolant de “l’Europe des Régions”. Régions, provinces ? Ces lignes sont écrites à Mirebeau, aujourd’hui Mirebeau-en-Poitou qui pendant plusieurs siècles ne fut guère une cité poitevine mais angevine, placée sous la suzeraineté du Duc d’Anjou. Non loin d’ici la Vendée fut longtemps dénommée “Bas-Poitou” alors qu’elle se trouve aujourd’hui incorporée à la vague, très vague, région des Pays-de-Loire. De même habitai-je auparavant dans la non moins vague région “Centre”, région juxtaposant maladroitement des bouts de provinces, provinces dont les frontières étaient elles-mêmes fort approximatives puisque la demeure que j’ai possédée dans le village de Jouet-sur-l’Aubois, aujourd’hui réputé être dans le Berry, fut pendant des siècles placé sous la suzeraineté du Duc de Nevers et qu’il se trouva dans l’intervalle sous celle du Comté de Sancoins dans le Bourbonnais. En France il n’y a pas de frontières, il n’y a que des confins. Parce qu’elles n’ont nulle fixité, il n’y a pas plus de frontières intérieures à la France qu’il y a de frontières extérieures à l’Europe.
Sont-elles naturelles, sont-elles culturelles ? Vieille mais fausse question, tant il est vrai que ces catégories ne s’opposent pas autant qu’elles s’allient, que nos frontières sont et naturelles et culturelles, comme on pourrait le dire, justement, du “jardin à la française”. Inscrites dans notre long travail d’archéologie de la France (recherche de ses fondements), elles apparaissent, à cette confluence de la Nature et de la volonté des hommes, pour intégralement politiques “françaises”, ainsi dans le plein sens du terme… Ainsi n’y a-t-il de frontières, donc de limites, donc de sagesse, qu’aux nations, conditions de tout ordre du monde, cet ordre infiniment perdu, parce qu’il a oublié le sens des limites et qu’il a nié ce qui les fait telles et ce qui, ce faisant, nous fait tels que nous sommes, le Temps.
 
 
Paul-Marie Couteaux
 
 
 
 
 

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N°18 - Territoires, frontières, autorité

Par E. Marsala
 
On a beaucoup glosé sur la notion d’utopie, et sur sa dénomination : u-topos, le non lieu, le lieu qu’il n’est pas. Pourtant, l’Utopie telle que la conçoit son inventeur, Thomas More, si elle n’existe point, se trouve bien quelque part. Elle s’inscrit même dans l’espace avec une force, une intensité, une netteté inhabituelles en ce début du xvie siècle. Ainsi, le premier geste d’Utopus, son fondateur mythique, fut-il d’établir des frontières infranchissables avec le monde extérieur en faisant creuser l’isthme qui rattachait la République parfaite au reste du monde. Indice supplémentaire, les premières éditions de l’Utopie comportent toutes, en frontispice, une carte de cet État imaginaire, dont le plus grand géographe de la Renaissance, Ortélius, dressera lui-même la carte vers 1590. Même lorsqu’il n’existe pas, un État ne se conçoit qu’inscrit fermement dans l’espace, défini par son territoire, à l’intérieur de frontières qui délimitent l’ordre juridique et politique qu’il domine.
Cette relation n’est d’ailleurs pas unilatérale. Ainsi, la définition que les dictionnaires usuels proposent pour le mot « territoire », est celle d’une « étendue de pays sur laquelle s’exerce une autorité ». Le territoire est donc institué par l’autorité qui s’y exerce, et à l’inverse, c’est parce qu’elle porte sur un territoire (qu’elle définit en tant que tel), et parce qu’elle s’y exerce d’une certaine manière (de façon exclusive, dominante et incontestée) que  l’autorité acquiert un caractère politique. L’essence du politique, affirmait Schmitt, se ramène en dernière analyse à la distinction ami/ennemi : une distinction à laquelle le territoire permet de donner une consistance, en la faisant coïncider avec l’opposition intérieur/extérieur. L’ami, c’est celui qui est ici, dans le territoire, à l’intérieur des frontières; l’ennemi potentiel, c’est celui qui est dehors, à l’extérieur, sur le territoire d’une Cité dont il dépend.
Cette approche théorique correspond très exactement à l’histoire de la genèse de l’État en France. Entre la fin du xve et le milieu du xvie siècle, la diffusion d’un mot « État » dans le discours officiel, la construction de la notion de souveraineté, l’affirmation de l’idée d’« étranger au Royaume » (et non plus, d’étranger à la seigneurie) sont contemporaines de l’établissement, par l’humaniste Oronce Fine, de la première carte de France, sur ordre de François 1er. On achève alors de passer du « proto-État » médiéval, qui n’avait qu’une emprise imparfaite et imprécise sur un territoire qui n’était qu’indirectement le sien, à l’État moderne, qui appréhende ses sujets sur une base territoriale, et non plus (principalement) personnelle.
En même temps que l’espace, enclôt désormais dans des frontières, le politique subit ainsi une mutation fondamentale. Depuis cette époque, son existence n’est plus dissociable de la maîtrise d’un territoire déterminé, au point de se confondre avec lui - ainsi, lorsqu’en parlant de l’État, on le désigne du nom du territoire, du pays qu’il régit…
Le problème inédit auquel on se trouve confronté depuis quelques années est à la fois celui d’une disparition des frontières, et d’un mitage du territoire, deux phénomènes convergents qui laissent craindre un étiolement du politique.
L’expression « mitage » désigne l’apparition de « trous » dans une zone quelconque : et en l’espèce, dans le territoire, en tant que celui-ci se trouve soumis à l’autorité publique, et où il délimite l’obéissance effective à ses règles. Ce mitage est parfois relatif (on pense ainsi à ces villages peuplés majoritairement d’habitants n’ayant pas la nationalité française, ou ces bandes côtières appartenant en continu à des étrangers) ; mais il s’avère parfois beaucoup plus profond : des « zones de non droit », où se développe en toute illégalité une économie souterraine florissante aux banlieues explosives qui ceinturent les grands centres urbains, c’est un nombre croissant (on donne le chiffre de 752) de lieux qui semblent échapper, de façon temporaire ou permanente, à l’autorité de l’État. Des lieux dont on ne sait plus quoi faire, hésitant entre une répression sporadique et leur abandon à des instances communautaires ou associatives jugées plus aptes à se saisir des problèmes locaux et à y faire régner un ordre public minimum. Par ailleurs, ce territoire gruyère voit s’effacer ses frontières extérieures, dans le cadre de l’union européenne d’abord, et au-delà, dans celui de la mondialisation, celle des échanges, des informations, du travail ou des voyages.
Le territoire du politique tel que nous le connaissions depuis la Renaissance était à la fois homogène à l’intérieur, et clairement distinct de l’extérieur. Le territoire de la postmodernité tend au contraire à n’être plus ni l’un, ni l’autre. Il est de plus en plus difficile à délimiter, à concevoir, et avec lui, l’autorité politique dont il est le support nécessaire.
Celle-ci, qui implique l’usage de la contrainte, ne peut s’exercer de façon satisfaisante, à la fois efficace et mesurée, que sur des personnes suffisamment fixées dans un lieu déterminé - d’où, la criminalisation ancienne du vagabondage, et la méfiance traditionnelle à l’égard des nomades. Elle devient beaucoup plus aléatoire lorsque l’ancrage territorial s’affaiblit, et que le territoire lui-même perd son homogénéité. Et l’on retrouve ici, vu sous un angle particulier, l’une des grandes mutations de notre temps : le dépérissement du politique, qui tient à la fois à son moindre pouvoir, à sa moindre légitimité, et au sentiment d’éloignement, sinon d’aliénation qu’il suscite chez les citoyens. Le sentiment que le pouvoir devient étranger en même temps que l’on devient étranger au pouvoir, le sentiment qu’on ne le connaît plus, qu’il ne nous comprend plus, qu’il ne parle plus notre langue. Le pouvoir s’efface avec la délimitation du territoire, lequel tend ainsi à perdre son statut, à n’être plus qu’un espace quelconque, ouvert à tous les vents, et non plus ce sur quoi se fondait l’identité des personnes, ce pays dont la sauvegarde justifiait l’obéissance des sujets.
Ayant commencé avec l’Utopie de Thomas More, on est tenté de conclure avec celles de ses disciples, qui imaginaient, pour le meilleur ou pour le pire, l’apparition d’un pouvoir mondial s’exerçant de façon unifiée sur l’ensemble de la planète. Or, c’est la solution inverse qui paraît se profiler, avec l’émergence de pouvoirs multiples, innombrables, informes et dépourvus d’ancrage territorial. Celle de pouvoirs « anonymes et vagabonds », de pouvoirs essentiellement non politiques, indifférents au « bien commun » - puisqu’il n’y a de communauté que sur un territoire, et qu’en outre, ce pouvoir n’aurait rien de commun avec elle. Car du territoire ne dépend pas seulement l’existence d’une autorité politique : celui-ci est également l’une des conditions de sa justice et de sa légitimité. Echappant à toute sanction, étranger à toute morale, libre de toute tradition, récusant toute limite, un pouvoir qui se trouve partout et qui n’est nulle part serait forcément despotique.
 
 
E. Marsala
 
 
 

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N°18 - Mort d'un aristocrate

Par Xavier Lucciano
 
Les lecteurs de Vladimir Volkoff qui guettaient avec gourmandise la parution de chacun de ses romans vont devoir se contenter des parutions posthumes (en particulier un nouveau roman, Le Tortionnaire, que les éditions du Rocher annoncent pour l’année 2006). Le grand écrivain les a quittés, abandonnant à 72 ans ce monde qui décidément lui devenait bien étranger. Il en était l’observateur amusé, ayant choisi de mettre son talent et sa sagacité au service de la critique d’un siècle n’ayant plus rien de commun avec son idéal d’aristocrate orthodoxe. Il nous laisse un message et une œuvre.
 
Le réactionnaire
 
Son parcours politique est un modèle de discernement. Anticommuniste (le communisme, « une épidémie mentale », « le mensonge par excellence ») d’autant plus virulent qu’il souffrait de voir sa patrie russe martyrisée par les barbares, il avait très tôt dénoncé la folie de l’utopie marxiste. « Je suis attaché à la monarchie, je suis antisoviétique et je m’en flatte », fanfaronnait-il à une époque où l’on se retrouvait au pilori pour moins que cela. À défaut du pilori, sa liberté de pensée lui vaudra de solides inimitiés. Un esprit polémique pourrait même y voir un début d’explication à son échec au seuil de l’Académie française…
Pourtant, gardons nous de réduire la pensée de Volkoff à une nostalgie de russe blanc rêvant à son samovar perdu et pleurant sur le martyr de la Sainte Russie. L’homme était un fin politique, auteur de professions de foi (Pourquoi je suis moyennement démocrate, suivi d’un Pourquoi je serais plutôt aristocrate, Éditions du Rocher) et d’un Manuel du politiquement correct (Éditions du Rocher) qui ont leur place dans la bibliothèque de l’honnête homme. Son idéal politique, qui à l’instar d’un Jacques Perret le conduisait à préférer le Trône et l’Autel, l’avait très rapidement conduit à se passionner pour ce qu’il avait identifié comme un trait caractéristique des sociétés démocratiques : l’instrumentalisation de l’information comme mode de gouvernement des masses. Fasciné par cet art de nos gouvernants dans le maniement de l’opinion publique, il avait consacré plusieurs ouvrages au phénomène de la désinformation, dont une terrifiante Petite Histoire de la désinformation (Éditions du Rocher).
 
Le romancier
 
Pourtant c’est le romancier Volkoff et pas le moraliste qui passera à la postérité. Cette belle plume classique nous a offert au cours des quarante dernières années de grands romans ayant pour toile de fond des décors toujours recommencés : sa chère Russie, mise en scène à travers les aventures de faux tsars, de vrais popes ou d’inquiétants agents soviétiques, son orthodoxie constitutive, son royalisme, sa connaissance intime des services secrets, fruit d’une carrière d’officier du renseignement, dans une autre vie que celle d’écrivain (le thème de l’espion s’est décliné chez lui sur le registre de la bande dessinée : qui ignore que l’honorable Vladimir Volkoff perçait sous le pseudonyme de « Lieutenant X », auteur de la série Langelot aux Éditions du triomphe ?).
De ses premiers succès (Le retournement puis Le Montage, Grand Prix de l’Académie française) aux plus récents (L’enlèvement, Les orphelins du tsar) en passant par Le Professeur d’histoire et sans oublier ses fresques historiques inspirées de la Russie tsariste (Les Hommes du tsar (Le Rocher)), on retrouve le même sens aigu du récit, la même originalité dans la conception d’intrigues subtiles et surtout le même talent de romancier, habile à tenir le lecteur en haleine. Pour la littérature française dont cet émigré (plutôt bien intégré…) portait haut les couleurs, cette disparition est une perte sèche.
 
 
Xavier Lucciano
 
 
 

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N°18 - Morand roman

Par Arnaud Olivier

Comme tous les grands événements, la parution en « Pléiade » des œuvres romanesques de Paul Morand soulève plus de problèmes qu’elle n’en résout. En l’espèce, la perplexité du lecteur est bien excusable : ce fort volume ressemble assez exactement à l’époque hétéroclite et agitée qui fut celle de Morand. Lorsque l’on trouve rassemblés côte à côte - et identiquement traités - L’homme pressé, Le flagellant de Séville, Lewis et Irène, on a le sentiment d’assister à l’un de ces somptueux bals vénitiens des années cinquante, auxquels des milliardaires mexicains se faisaient une règle d’inviter pêle-mêle des princes déchus, des ambassadeurs, des playboys et des surréalistes. À l’image de ces fêtes illustres, les œuvres romanesques de Morand donnent une impression de luxe cosmopolite et de désordre, que vient seule sauver une élégance un peu canaille qui mérite toutes les indulgences.

Séducteur et sincère

Dans ces romans comme dans la vraie vie, on rencontre en abondance des escrocs, des femmes du monde et de jeunes diplomates au charme fou. Toutefois, rien n’est fixé d’avance et le héros peut tout aussi bien être banquier, antiquaire ou inspecteur des Finances : il faut bien un peu de variété. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, cet étonnant mélange n’est pas imputable au snobisme de l’auteur, mais à son excès de sincérité : Morand a simplement décrit le monde qui était le sien. Car, pour compliquer les choses, cet homme semble avoir non seulement tout vu, mais voulu tout mettre dans ses livres. Le volume de la « Pléiade » nous le rappelle : diplomate, amateur d’art, ami de Marcel Proust, séducteur d’innombrables femmes, époux d’une princesse roumaine follement riche et antisémite, poète et prosateur, devenu après la guerre un moraliste amer et contempteur de son temps, Paul Morand a vécu assez pour alimenter en anecdotes piquantes et en situations romanesques plusieurs générations de nos auteurs dépressifs.
En découvrant ce recueil, le lecteur d’aujourd’hui, muré dans notre triste époque, ne pourra donc que se sentir insulté par tant d’élégance, de bonheur et de facilité. Il faut dire que la comparaison de ce temps lointain avec le nôtre paraît bien cruelle : n’oublions pas que notre Morand, c’est Jean d’Ormesson. Même goût des femmes et des mondanités, même facilité de plume, même honte un peu surjouée de se voir un peu trop favorisé par l’existence, et jusqu’au Figaro, dont Morand s’occupe à partir de 1933 : les deux hommes se ressemblent comme l’original et la copie. Cette similitude s’étend même à leur carrière académique, puisque Morand réussit finalement à entrer sous la Coupole en 1968. Le général de Gaulle, qui avait la rancune tenace et savait le prix de la littérature, avait pendant dix ans opposé son veto à la candidature de l’écrivain et, après son élection, dispensa de la traditionnelle visite à l’Élysée cet autre octogénaire revenu de tout.
Une vexation aussi mesquine aurait certainement accablé le Morand d’avant guerre, ignorant des rigueurs de la vie ; il est peu probable qu’elle ait affecté un homme qui se savait alors rejeté par tout le monde après avoir été fêté par l’Europe entière. Le sort des parias peut avoir du bon. Exilé en Suisse et près du Champ-de-Mars (cette autre Suisse au cœur de Paris), Morand eut enfin la possibilité de se consacrer entièrement à ce qu’il savait le mieux faire : écrire. C’est la raison pour laquelle la quasi totalité des romans réunis par la « Pléiade » datent de cette période : enfin débarrassé de ses contraintes mondaines et partiellement guéri de la soif aiguë de publicité qui l’animait dans sa jeunesse, cet homme que l’on croyait voué de manière exclusive au genre de la nouvelle, se révéla dans sa maturité un véritable auteur de romans. Il faut apparemment en conclure que les romanciers sont des gens qui ont des loisirs.

Mystère Morand

À la fin de la Guerre, Morand avait cinquante-sept ans et l’habitude de ne jamais renoncer à ses fantaisies. Son attrait nouveau pour le roman n’eut donc rien d’une conversion : ce fut bien plutôt un approfondissement de son talent. Sans rien perdre du fa presto qui avait fait sa gloire, il prit le temps de donner à ses nouvelles l’ampleur qui leur faisait auparavant défaut. C’est pourquoi la distinction - certes utile - entre nouvelles et romans opérée par les éditeurs paraît quelque peu artificielle. On peut ainsi se demander pourquoi Lewis et Irène, ravissant tableautin daté de 1924, obtient de figurer parmi les romans de l’auteur, tandis que Hécate et ses chiens se trouve rangé dans le volume de nouvelles déjà publié par la « Pléiade ». Il semble bien qu’il soit aussi difficile pour les érudits d’imposer à l’œuvre de Morand les classifications en usage que, pour les profanes, de porter sur lui un jugement rationnel. Car il faut bien l’avouer : pour nous qui apprécions, sans arrière pensée, l’élégance du style et le pittoresque dans l’intrigue, il est difficile de lire Morand sans l’aimer, mais il est presque impossible de comprendre pourquoi nous l’aimons.
D’abord, Paul Morand est-il un véritable romancier ? Marcel Proust en personne pourrait nous donner un commencement de réponse. Dans la préface qu’il a écrite pour Tendres stocks, Proust fait voir que Morand était trop plein de lui-même, trop pressé de vivre et d’étaler son talent pour le devenir. Pour y parvenir, il faut, au contraire, renoncer à se faire voir, à exister pour soi ; il faut que « l’intelligence se soit incorporée à la matière ». Avec la brutalité qui caractérise les grands hommes à l’approche de la mort (c’était en 1921), Proust reproche donc au jeune Morand d’avoir quelquefois « des images autres que des images inévitables », c’est-à-dire de parler des choses plutôt que de les laisser parler. Se faire l’interprète du monde, ce serait tout l’art du roman. C’est pourquoi, Stendhal, malgré ses descriptions squelettiques (de la Sanseverina, on sait seulement qu’elle est une « femme charmante » ou « admirable »), parvient malgré tout à faire vivre le monde qu’il décrit : il n’y prend pas trop de place. C’est aussi pourquoi Morand ne devint romancier que sur le tard : il lui fallut d’abord apprendre à considérer ses personnages plus que soi.
Même à cette époque, cependant, l’habitude du bonheur était prise : Morand ne fut jamais Stendhal, ce raté de génie qui ne savait se désennuyer que dans ses propres livres. Il eut donc recours à des subterfuges : il puisa dans son expérience. C’est en transcrivant ses souvenirs que Morand atteint son plus haut degré d’intensité romanesque. Incapable, par égoïsme, d’élaborer la matière littéraire de ses voyages, de ses lectures, de ses amitiés, il eut le génie de la jeter presque sans changement sur le papier. Ces romans, déjà tout faits, sont les meilleurs qu’il ait produits : à bien des égards, sa vie de Fouquet, Le Soleil offusqué, reste son chef-d’œuvre. Bizarrement, cette analyse vaut aussi pour L’homme pressé, écrit en 1941 et que l’on cite en général comme exemple d’une construction romanesque particulièrement aboutie. Or, il se trouve que le héros de ce livre, Pierre Niox, un marchand d’art impatient de vivre et de mourir, est le portrait d’un personnage bien réel, le grand antiquaire Nicolas Landau, qui légua au Louvre une magnifique collection d’instruments scientifiques et dont, aujourd’hui encore à Drouot, on répète pieusement les aphorismes.
On ne saurait toutefois reprocher à Morand de ne pas être un véritable romancier, s’il se révélait un grand écrivain. Mais l’est-il vraiment ? À première vue, il semblerait impossible voire criminel de prétendre le contraire : rarement un prosateur français aura eu de tels bonheurs d’expression. Pourtant, il se trouve des critiques pour faire observer que tous ces mots sublimes, ces descriptions délicieusement imprévisibles ont mal vieilli. On aimerait croire que ce ne sont là que témoignages de jalousie ou d’inculture. Il faut néanmoins prêter l’oreille, car c’est Julien Gracq, lui-même embaumé tout vivant dans la « Pléiade », qui parle ainsi. Évoquant ses lectures de jeunesse dans les Carnets du grand chemin, il juge Morand avec sévérité : celui-ci aurait abusé de l’air du temps, de ces notations faites comme en passant et qui signalent au lecteur la supériorité, l’élégance et la richesse de l’écrivain qui s’abaisse à leur parler. En 1924, cette coquetterie consistait à faire lire Freud au héros de Lewis et Irène pendant un voyage en avion ou encore à parler du « parfum à deux temps » des fleurs de jasmin. Innocentes faiblesses en regard des merveilles de poésie que l’on trouve chez Morand, jugent ses admirateurs ; et l’on se demande quel obscur grief peut susciter une telle haine chez Julien Gracq, toujours si froid et si guindé. C’est que l’auteur du Rivage des Syrtes, avant de se vouer avec un désintéressement presque mystique à la littérature, s’était laissé prendre aux charmes de la vie élégante et facile que décrit Morand. L’aveu qu’il fait à ce propos atteste le pouvoir de séduction que de tels livres peuvent exercer : découvrant à quinze ans Lewis et Irène, Gracq avait décidé de faire HEC. Il paraît inutile de se demander après cela si Morand fut ou non un grand écrivain : on ne peut refuser son admiration à un homme qui a presque convaincu Julien Gracq de devenir banquier.

Adieu aux cons

La rancune tenace que le vieil auteur conserva envers le corrupteur de sa jeunesse s’explique aussi par des raisons politiques : c’est la contrepartie d’une fascination, fort commune chez les marxistes de la grande époque, pour le capitaliste heureux, pour le riche sans mauvaise conscience, en un mot : pour l’ennemi de classe n°1. Morand sut en effet incarner à la perfection ce personnage. Pour autant, est-il de droite ? C’est en tout cas la réputation qu’on lui fait aujourd’hui. Elle repose néanmoins sur des bases fragiles : c’est avant tout l’opinion des gens de gauche qui permit à Morand d’entrer au Panthéon des réactionnaires. Son principal titre semble bien mince : il s’agit avant tout de l’antisémitisme qui s’exprime dans France la doulce. Ce roman, ouvrage de circonstance d’ailleurs raté, vaut aujourd’hui à son auteur une réputation assez effroyable pour lui assurer, en tout état de cause, de passer à la postérité.
Dans les romans écrits après la Guerre, Morand prit par contre un malin plaisir à la mériter. Les revers de l’Histoire avaient alors jeté dans l’exil intérieur une partie non négligeable de ses lecteurs habituels ; Morand sut en tirer admirablement parti pour écrire Le flagellant de Séville, qui met en scène le destin d’un jeune espagnol venant en aide, par enthousiasme révolutionnaire, aux armées napoléoniennes. Cette ingénieuse mise en scène de la Collaboration en costume d’époque acheva de le faire haïr de ses contemporains qui, déjà, ne le comprenaient plus. La réputation de légèreté qui collait au personnage empêcha en effet l’opinion du temps, toute barbouillée d’existentialisme, de comprendre qu’avec ce roman, Morand commençait vraiment à faire de la politique. Le flagellant de Séville lui valut néanmoins un redoublement d’estime de la part des jeunes Hussards. Voyant déjà en lui un parangon de style et d’élégance, ils voulurent s’en faire un maître. Mais, contrairement à Chardonne qui entretint une correspondance nourrie avec Nimier, il ne semble pas que Morand se soit attaché des disciples parmi les Hussards : c’est en se désintéressant d’eux qu’il se montra véritablement leur modèle. De même, c’est en conservant son mystère qu’il s’offre aujourd’hui à nous.


Arnaud Olivier



+ Paul Morand, Romans, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, vol. n°514, 2005, 62,50 n.
Le volume contient : Lewis et Irène, Bouddha vivant, Champions du monde, France-la-doulce, L’Homme pressé, Montociel, Rajah aux grandes Indes, Le Flagellant de Séville, Tais-toi.
À lire aussi : Paul Morand, Entretiens, La Table ronde, Petite Vermillon, 2001.


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N°18 - L'empire de la mélancolie

Par Philippe Mesnard
 
Puissance de la ruine, amer plaisir de la lucidité, renoncement fataliste à l’avenir, déjà pollué par les rêves inaboutis des totalitarismes triomphants, des utopies mortifères : la Mélancolie est-elle en soi une dénonciation du présent ? Ou peut-on se borner à la goûter comme un plaisir aigu et dangereux ? La mélancolie apparaît comme un goût, un sentiment, un symptôme, une inclination idéologique,  religion. Son empire menace.
 
Le Grand Palais a manqué accueillir une ville chinoise complète pour la Nuit blanche 2005. Tout était prêt, mais au dernier moment le ministère de la Culture et la Ville de Paris se sont fâchés. Adieu la lente déambulation dans les faubourgs reconstitués de Pékin, dans la vapeur et la fumée des étals des “marchands de bouche”. Depuis, le Palais a accueilli une soirée du Téléthon, avec des vedettes (un jongleur crachait puis rattrapait puis recrachait des balles de ping-pong, jusqu’à quatre à la fois. Il jongla aussi avec des assiettes, mais avec les mains) et une fête foraine complète, avec des manèges électriques et de la guimauve. Ce lieu revivait, quoi.
Juste à côté, en contrepoint, Mélancolie - génie et folie en Occident rencontrait un extraordinaire succès public et une faveur critique tout aussi extraordinaire dans l’abondance des articles, les éloges presque excessifs ou les condamnations sans appel. Jean Clair, qui dirige pourtant le musée Picasso, fut même assimilé aux nouveaux réactionnaires tant son projet parut (en partie en raison de son succès) crépusculaire, maussade, inquiet, lourd, enfin, de sous-entendus forcément malsains sur la modernité triomphante, le culte du progrès, le festivisme obligatoire (surtout à Paris). Il s’agissait en effet de parler intelligemment d’un thème plutôt que de célébrer sans frein un Artiste. L’intelligence est toujours suspecte en ces temps radieux de pensée unique. Mais ce n’est pas ce débat qui nous intéresse, et la matière est trop riche pour n’en avoir qu’une approche idéologique.
 
Un thème pour notre temps
 
Ce thème de la mélancolie traverse les âges, au moins dans notre culture occidentale, et c’est proprement cette universalité qui a suscité l’exposition, sous l’angle de l’histoire des “idées” : qu’un tel sentiment, accentué jusqu’à la dépression et exaspéré jusqu’à la folie, unisse les premiers Grecs et les derniers Européens (Ajax et Chirac, en gros), plus sûrement que le souci du Bien commun ou l’immortalité de l’âme, voilà qui est fascinant.
Que le xxe siècle nous ait donné quelques raisons d’être pessimistes quant à l’avenir, la chose est claire. Il nous aura sûrement donné le goût d’aller chercher plus loin dans le temps, au delà des messianiques xviiie siècles européens (l’exposition se veut internationale), des raisons de vivre et d’espérer - ou des raisons d’être dégoûtés. Nous sommes passés de Saturne à Uranus, notre tristesse ne peut plus être domptée, elle nous a fait verser dans la folie. Entraînés par des énergies qu’on n’a plus la force de dompter mais auxquelles au contraire on s’abandonne sans frein. L’âme mélancolique se contemple elle-même, et le monde tel que sa sombre fantaisie l’a transformé ; c’est sa mort qu’elle aperçoit partout, dans un monde qui va vivre et où elle n’a pas sa place. Immortalité insupportable ou mort trop assurée, tout n’est que douleur, contrainte, fuite impossible.
 
Malades ?
 
Cette exposition est d’abord et avant tout un art de la référence, un art intellectuel : rien ne peut s’apprécier sans la référence à Durer (ex. : Melancolia 1514-2003, de Claudio Parmiggiani), et chaque artiste entend très clairement se situer dans une lignée, comme chaque exégète ne veut voir qu’une continuité, faite de transformations, de modulations, certes, mais jamais de ruptures. A fortiori, les descriptions cliniques de la mélancolie sous ses différents noms ne s’apprécie que dans leur évolution.
Tout est réévalué en fonction de ce thème, et son domaine ne cesse de s’étendre au gré de l’analyse et du culte que lui rendent ses exégètes, ses esthètes, ses confidents, ceux qui la goûtent. Le thème contamine, envahit. Depuis le chagrin, la déploration, la fureur, l’accablement et la méditation grecs, en passant par la morosité, la morne contemplation, le portrait désabusé (comme signe de la sagesse ou de l’intelligence) de l’âge moderne ou classique, jusqu’aux visions cauchemardesques des xixe et xxe siècles, le chemin est long. Chemin aussi entre le malade et l’artiste, entre l’esprit perdu et l’âme troublée.
Mais personne ne confond Génie et Folie, on les y juxtapose, on essaye de trouver le point de contact. Le dialogue est fécond (et la confusion ne serait pas un travers contemporain). Humeur sombre dont se délecte l’homme sensible, prélude à sa création ou à son divertissement, aussi bien que maladie de l’âme, acédie anesthésiante du moine, psychose maniaco-dépressive du contemporain, la mélancolie est un “champ”.
Les deux contributions les plus justes me paraissent, à cet égard, celles d’Hersant (qui a fait paraître dans la collection Bouquins un recueil dédié à la mélancolie) et de Fumaroli, l’un pour le Moyen-Âge et la Renaissance, l’autre pour la France classique : l’équilibre entre folie, élan créatif, morbidité, etc., y est merveilleusement décrit, et tous les “moyens” de ces deux “extrêmes”, que sont Génie et Folie sont parcourus.
Cela dit, tout l’intérêt de l’exercice de l’exposition thématique vient bien sûr de la richesse des champs traversés, et l’apport clinique est indéniable. Il faudrait tout citer, tant la description médicale (qu’il s’agisse de la très fine psychologie médiévale ou de l’approche scientifique et descriptive du xixe) est éclairante : le délire des négations, « cette étrange hypocondrie qui conduit le sujet à nier son nom, ses parents, son âge, ses organes, jusqu’à nier son existence propre, et jusqu’au monde extérieur dans son ensemble » (Jean Clair parlant du délire de Cotard). Ainsi dépourvu de toute substance, le malade se croit immortel. Ce délire « d’immortalité mélancolique » est évidemment une profonde horreur, une douleur atroce.
Il est symptomatique que de l’artiste saturnien on dérive peu à peu jusqu’au malade ayant donné une expression artistique à son mal-être, que le territoire de la mélancolie cultivée, culturelle, s’augmente de toutes les monographies psychiatriques, et qu’on finisse, à l’orée du xxie siècle, par confondre dans une même fascination Dürer et Nebreda (terribles, terrifiants, fascinants autoportraits mutilés et sanglants) : notre monde tout entier s’écroule (dans la sensation exténuante d’une chute sans fin vers une “société” toujours plus amorale : « de l’enfer il ne sort / que l’éternelle soif d’une impossible mort »), et les élégants symptômes d’un sentiment qu’on cultive pour mieux le domestiquer, le brider, l’annuler, font place aux affirmations sans fards d’une déréliction, d’un abandon, d’une acédie irrémédiable (Yves Bonnefoy). Glissement déjà médiéval entre le péché et la maladie, entre l’acédie et la mélancolie, entre le morose et le triste, entre l’humeur noire et le corrompu.
Parcourir physiquement l’exposition a un sens que la lecture du catalogue ne peut qu’imparfaitement rendre, se confronter physiquement aux œuvres a une portée que leur reproduction ne peut qu’imparfaitement recréer. Il nous faut nous aussi traverser la mélancolie.
 
« Jusqu’au sombre plaisir d’un cœur mélancolique » (2)
 
Parcourir l’exposition et lire son catalogue sont deux expériences complémentaires. Au bout du compte, on en ressort bizarrement réconforté. D’abord par l’intelligence du projet, tout à la fois « enquête iconographique, exposition thématique, histoire des idées » (Jean Clair), qui restaure la culture dans sa dimension encyclopédique - et donc de partage, qui restaure l’intelligence dans sa dimension d’analyse - et donc de dialogue, et qui restaure le discours sur les mœurs comme exercice intellectuel, ce qui est quand même la meilleure façon de ne pas laisser chacun croire qu’il est seul au monde.
Ensuite parce qu’il doit en ressortir clairement, pour la plupart, que nous ne sommes pas fous, et que notre vague à l’âme a des précédents tout en restant heureusement contenu dans des expressions normales, et partagées. Des formules heureuses comme « perversion de la volonté qui veut l’objet mais non la voie qui y conduit, et qui tout à la fois désire et barre la route à son désir » (G. Agamben cité par Y. Hersant), ou encore « même dégoût, chez le mélancolique et l’acédieux, d’une vie que déjà la mort saisit ; même sentiment d’écroulement, d’écoulement et d’abandon, tandis que le moi se vide et (comme le dira la psychanalyse) s’identifie à un objet perdu ; même délirante prolixité, ou même réclusion dans le silence », abondent au fil des textes.
Enfin parce qu’il se dégage un plaisir ironique à se dire que ce vaste commentaire peut être interprété comme une logomachie folle, symptôme même de la mélancolie médiévale (« evagatio mentis, fuite de l’âme en avant, course inquiète de rêverie en rêverie qui se traduit par la verbositas, verbiage proliférant vainement sur lui-même, par la curiositas, soif insatiable de voir pour voir qui se perd en possibilités toujours renouvelées… » G. Agamben cité par Y. Hersant).
 
Exténués, lucides, désabusés ?
 
Peut-être ne faut-il pas, comme les Modernes, laisser le médical dévorer le psychologique et ne parler de notre mélancolique attitude, à l’heure où tout sombre, que comme d’une défaite ou d’un renoncement, de l’expression d’une sensibilité maladive, mais au contraire y voir « ce qui se passe de plus délicat dans la vie spirituelle » : après tout, il n’est pas si évident de vouloir à la fois appartenir au Royaume qui n’est pas de ce monde et faire renaître le Royaume d’ici-bas. Sommes-nous si paresseux ? (paresse, pigritia, autre attribut mélancolique) Ou sommes-nous pensifs devant le labeur à entreprendre et surtout sa légitimité à cette échelle ? Le besoin de l’infini sans les moyens pour y parvenir, peut-être même la nostalgie d’un infini entr’aperçu mais désormais inatteignable ou au prix d’un effort qu’une nature épuisée ne peut entreprendre, qu’elle conçoit comme définitivement étrangère à sa nature. Comment ne pas être mélancolique ? « Pour nous, elle n’est ni un péché, ni une maladie des hypocondres ; elle est un état d’esprit que nous a imposé le destin. » (A. Huxley).
Il y a une réponse classique. Celui qui médite sur les fins dernières en contemplant des vanités y voit sa propre mort, assurément, mais y tire la force de vivre pour autre chose que lui-même, la vanité « l’invitant à méditer tristement mais avec calme le côté nocturne et fugace de la chair et de la vie terrestre » (Marc Fumaroli). Mettre un peu de distance (ou une distance telle) entre soi et le malheur plutôt que de céder à la tentation de s’y abîmer.


Philippe Mesnard

 
 
+ Mélancolie. Génie et folie en Occident.
Galeries nationales du Grand Palais, 13 octobre - 16 janvier 2006.
Le catalogue, abondant, s’attache moins à montrer chaque œuvre exposé qu’à donner les éclairages les plus complets et les plus divers sur la Mélancolie à travers les âges. C’est une somme indispensable.
(1). Mon amour végétal croîtrait / Plus vaste et lent que les empires
A. Marvell, To his coy mistress. A sa maîtresse prude.
(2). J’aime le jeu, l’amour, les livres, la musique, / La ville et la campagne, enfin tout ; il n’est rien / Qui ne me soit souverain bien, / Jusqu’au sombre plaisir d’un cœur mélancolique. (La Fontaine).
 

 

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N°18 - Vive le baroque

Par Inès Villela-Petit
 
Rome, Gênes et Turin, Naples et Palerme ; Madrid, Salamanque, Séville ; Lisbonne, Porto et Braga ; Dresde, Munich, Bayreuth ; Vienne, Salzbourg, Prague et Saint-Pétersbourg… de l’orée du xviie siècle jusqu’au milieu du suivant, l’Europe entière se couvre de monuments baroques qui modèlent aujourd’hui encore la physionomie de ses plus belles villes. L’Europe entière ? Non, nous disait jadis le « Lagarde et Michard », un royaume résiste : la France...
 
Qu’est-ce que le baroque ?
 
Mais d’abord, qu’est-ce donc que le Baroque ? Un art d’invention formelle débridée, rappelle Yves Bottineau dans son volumineux L’art baroque, un art dynamique, y compris en ses architectures, un art des contrastes lumineux, prodigue dans le décor et l’ornement, les perspectives vertigineuses et le trompe-l’œil, alliant le réalisme aux effets scéniques avec force nuages, conques marines et angelots joufflus, mais aussi un art solennel et majestueux propre à exalter la foi catholique et le pouvoir royal. L’auteur débute par une mise au point sémantique qui taille en pièces quelques idées trop simples pour être honnêtes : « le baroque, nuance du bizarre » disait-on d’un ton moqueur dès la fin du xviiie siècle, opposé à la mesure, à la rationalité et au bon goût français, diront d’autres… Le Baroque est d’abord l’incarnation esthétique de la Contre-Réforme catholique post-tridentine et Rome, tout naturellement, son premier et principal foyer. Il est l’expression de la grandeur pontificale retrouvée, d’un catholicisme rasséréné qui part à la reconquête spirituelle des terres perdues. Face au luthéranisme, en Souabe, Franconie, Suisse alémanique, les églises de pèlerinages et les monastères se multiplient, dont le programme architectural et décoratif est une proclamation de catholicité autant qu’un instrument de la prédication. Catholique et romain d’abord, l’art baroque se révèle par la suite parfaitement compatible avec la Russie des tsars et s’adapte aux églises orthodoxes dont les architectes, au demeurant, seront souvent Italiens. Les seules contrées à rester vraiment hors de cette esthétique sont celles du protestantisme puritain : l’Angleterre, passé le règne de Charles Ier, et les Provinces-Unies (Pays-Bas) essentiellement ; les principautés luthériennes d’Allemagne s’y montrant quant à elles beaucoup plus perméables.
Qu’en est-il alors de la France et de son « classicisme » ? Le royaume du Très Chrétien fait-il vraiment exception dans le concert baroque ? Le cas de la France de Louis XIV reste en effet particulier : le baroque, quand baroque il y a, y est généralement atténué si on le compare à ses versions romaines ou germaniques. Pourtant, à y regarder de plus près, comme l’auteur y invite, la France aussi fut baroque à sa manière, qui chez nous s’appelle plutôt… classicisme. Le char du soleil surgissant du bassin d’Apollon à Versailles est, malgré qu’on en ait, d’un effet pleinement baroque, et dans les jardins la statue de L’hiver de Girardon, dont Bottineau lui-même veut pourtant faire une illustration de l’esprit classique…, ne l’est guère moins ! Les contraires étrangement se confondent. Il est bien difficile de « déduire des catégories d’une réalité mouvante qui se joue d’elles… » reconnaît l’auteur. C’est sans doute que le baroque subit ici la concurrence d’autres courants, souvent soutenus par les membres de l’Académie nouvellement fondée : le classicisme bien sûr, mais aussi un qu’il ne cite pas et qui pourtant prendra le pas sur les autres dès le début du xviiie siècle, à savoir l’esthétique des Précieuses et de leurs salons qui, à bien des égards, préfigure déjà le « rocaille ». L’antinomie habituelle paraît de plus quelque peu forcée. En peinture, par exemple, il serait plus juste de relever les influences croisées de l’italianisme de Simon Vouet et de l’atticisme de Poussin qui ne sont pas complètement superposables au baroque et au classicisme. Et il ne faut pas oublier que le Poussin, modèle absolu des tenants du classicisme à la française, ne se trouva bien qu’à Rome où il vécut l’essentiel de sa vie… Toujours est-il qu’au terme d’une longue querelle de théoriciens les Rubénistes, et avec eux une certaine liberté baroque, allaient l’emporter sur les Poussinistes.
 
La revanche des Précieuses
 
Dans la perspective qui est la sienne, Bottineau ne néglige pas non plus l’Angleterre et les Provinces-Unies protestantes, l’une largement gagnée au palladianisme inspiré des villas de Palladio en Vénétie et qu’on peut dire déjà néo-classique, les autres fidèles à la tradition réaliste. Le brevet de « classicisme » accordé par l’auteur à des artistes tels que Rembrandt ou Vermeer semble toutefois abusif voire déplacé. Le cadre conceptuel vole ici aussi en éclats, et il faudrait au moins ajouter aux tendances précitées celle du « réalisme » d’ascendance flamande, un réalisme spiritualisé ou poétisé… mais le concept ne peut guère subsumer le génie. L’ouvrage embrasse en tous cas un panorama plus large encore que ne le laisserait supposer le titre : c’est tout l’art européen de deux siècles, architecture, sculpture, peinture et arts décoratifs, qui défile sous nos yeux, jusqu’en ses extensions d’Amérique hispanique et lusitane. Pour ne citer que les architectes, on croise le Bernin et Borromini, Rastrelli, les frères Asam, Mansart, Le Vau et même Inigo Jones, et les religieux savants et artistes que furent le père Pozzo, Guarino Guarini ou Filippo Juvarra. Il est également question du rococo ou style rocaille diffusé à partir des années 1720 et dont l’auteur fait une étape de l’évolution du baroque. Par certains aspects cependant le xviiie siècle prend le contre-pied de celui-ci : au Grand Genre on préfère désormais la scène de genre, familière et sans prétention ; au grandiose, à l’impétuosité et aux rouges de Rubens succèdent la joliesse, le menu, l’intimisme, le pittoresque et les tons pastels, et c’est ici que l’on pourrait parler de la revanche des Précieuses ; de l’emblématique Louis XIV en pied en ses habits de sacre par Rigaud on passe au portrait en pastel de Marie Leczinska à mi-corps un fichu sur la tête par Quentin de la Tour. Bottineau voit dans l’inflexion rocaille l’expression de la paix relative et de la prospérité économique du xviiie siècle qui amènent une détente après le marasme et les guerres qui avaient marqué le siècle précédent. L’alacrité insouciante des tableaux d’un Boucher ou d’un Chardin ne sont pas pour le démentir. Après les accents de gravité du temps de Bossuet, les polissonneries des Lumières… Mais le rococo lui-aussi ne manque pas de chef-d’œuvres telle l’église des quatorze intercesseurs (Vierzehnheiligen sur le Main) et fait montre d’une inventivité et d’une virtuosité inégalées dans les arts décoratifs (marqueterie, bronzes d’ornement, carrosses, argenterie de table, porcelaine…). En termes d’ornement le partage entre baroque et rococo reste d’ailleurs difficile à établir, le second n’étant parfois qu’une version plus enchevêtrée du premier. La véritable coupure n’est pas avec le rocaille mais bien avec le néo-classicisme dont les partisans répudieront violemment la liberté du baroque au nom d’une pureté formelle qu’ils pensaient ne pouvoir trouver que dans un retour à l’Antique. Le choix d’une chronologie large permet en tous cas à l’auteur d’inclure dans son champ d’analyse les réalisations du baroque tardif qui, en Amérique latine notamment, fleurit jusqu’au début du xixe siècle. Sur fond de palmiers et d’azur parfait, les églises du Brésil aux murs blancs de chaux découpent leurs lignes échancrées en un baroque tropical qui n’est pas le moins séduisant.
 

Inès Villela-Petit


 
+ Yves Bottineau, L’art baroque, Citadelles
& Mazenod, 1986, rééd. 2005, 620 p., 1 100 ill., 199 n.
 

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vendredi, 23 septembre 2005

N°17 - La réforme institutionnelle, la vraie !

Par Patrick Longuet
 
La VIe République : chaque secousse électorale ramène inexorablement le thème de la réforme institutionnelle dans le débat national.
 
Alternance à répétition, abstention, vote de plus en plus massif en faveur des formations anti-système et, facteur plus conjoncturel, affaiblissement politique de l’actuel chef de l’État suite à la cuisante défaite référendaire : pour bien des observateurs (et des acteurs) de notre vie politique, les symptômes de la fracture civique entre la « France d’en haut » et la « France d’en bas » indiquent que nos institutions se meurent lentement, à tout le moins qu’elles entrent dans la phase terminale de leur agonie. Et qu’il vaudrait mieux en finir rapidement…
Retour au régime parlementaire ou passage au régime présidentiel, dans cette querelle des « Anciens et des Modernes » les opinions divergent. Cependant, le constat chez les partisans d’une profonde réforme institutionnelle (laquelle pourrait aboutir, selon certains, à l’adoption d’une nouvelle Constitution) est dépourvu d’ambiguïté : le modèle constitutionnel français qui combine la responsabilité (à ce point encadrée qu’elle en est devenue hypothétique) du Gouvernement devant la chambre basse et l’élection au suffrage universel direct du président de la République serait intrinsèquement pervers. Non seulement cet hybride réduirait le rôle du Parlement à sa plus simple expression mais, dans le même temps, il offrirait au chef de l’État une totale irresponsabilité, tant pénale que politique.
De là viendrait justement cette prise de distance des citoyens à l’égard de la politique : d’une part, en privant le Parlement de l’essentiel de ses compétences, on aurait finalement tué le débat public et contradictoire ; d’autre part, le fait de concentrer tant de pouvoirs entre les mains d’un homme intouchable durant l’exercice de ses fonctions irait à l’encontre des principes les plus élémentaires de la « saine » gouvernance, et ferait souffler un « vent mauvais » sur l’ensemble de la classe politique.
 
40 ans, ça suffit
 
Que le fonctionnement actuel de nos institutions ne soit pas des plus satisfaisants, nul ne saurait le contester. Est-ce néanmoins une raison suffisante pour s’en prendre à nouveau au fondement même de notre République, à savoir la fonction présidentielle ? Ne pourrait-on pas envisager d’autres mesures pour réconcilier les Français et la politique, et ce sans nécessairement toucher encore et toujours à l’architecture institutionnelle de la Ve République déjà sérieusement mise à mal depuis plus de vingt ans ? D’ailleurs le procès habituellement intenté à la Ve République est-il vraiment pertinent ? La crise de régime que nous connaissons n’est-elle pas d’abord la conséquence à la fois d’un abus de modifications constitutionnelles (ex : le quinquennat) et d’une pratique institutionnelle (on pense en particulier à la cohabitation qui enterre le principe de la responsabilité politique du chef de l’État) radicalement contraires à l’esprit de la Ve République ? Et si la solution n’était pas dans une énième révision prétendument novatrice – quelle que soit son ampleur – mais résidait, finalement et surtout, dans le retour à la lecture première, gaullienne, et aux grands équilibres de la Ve République des origines ?
Depuis le 29 mai 2005, la réflexion sur la crise de notre système politique se cristallise autour de la durée du mandat présidentiel. Ainsi nous explique-t-on que « la longévité à l’Élysée de François Mitterrand et celle Jacques Chirac, provoquant dans les deux cas “dix ans, ça suffit”, a (aussi) contribué à mettre sur la sellette le monarque républicain ». La thèse est claire : si le Non à la Constitution européenne l’a emporté le 29 mai, c’est, en partie, parce que des Français voulaient signifier leur mécontentement à l’égard d’une présidence chiraquienne jugée trop longue (et peu féconde ?).
Cette proposition est très certainement fondée. Pour autant, bien plus que la durée du mandat présidentiel – trop court à notre avis puisque la fonction présidentielle appelle, par principe, une action s’inscrivant dans la continuité –, c’est davantage dans l’exceptionnelle longévité de la carrière de Jacques Chirac que réside le vrai problème. En d’autres termes, même s’ils ne laisseront assurément pas un souvenir impérissable dans l’histoire nationale, les dix ans de Jacques Chirac à l’Élysée comptent bien moins dans la disgrâce qui le frappe que ses quarante longues années de vie publique.
En effet, celles-ci mettent en exergue l’une des originalités les plus marquantes – et les plus déplorables – de notre vie politique : l’inamovibilité de nos élus. Si dans la grande majorité des démocraties occidentales la défaite à une consultation électorale majeure annonce le retrait définitif des responsables de l’échec, en France, c’est au contraire dans l’accumulation des revers électoraux que se forgent les grands destins… Jacques Chirac, comme avant lui François Mitterrand ou Valéry Giscard d’Estaing, n’est que le produit d’un système politique marqué par la durée record des « carrières » politiques. Sous ce rapport, l’exercice successif de deux mandats présidentiels n’est rien dès lors qu’on le rapporte au nombre d’années de mandats que totalisent l’immense majorité des élus de la république que sont les maires, les conseillers généraux, les conseillers régionaux, les députés ou les sénateurs.
C’est précisément ce point qu’il faut examiner (et traiter) en priorité si l’on veut saisir la raison pour laquelle de plus en plus d’électeurs refusent désormais de cautionner le fonctionnement d’une mécanique qu’ils savent verrouillée, et donc sclérosée. En effet, conséquence directe de cette triste exception française, le pouvoir – du moins le peu qui s’exerce encore au niveau national – est confisqué par une caste totalement hermétique au renouvellement : les responsabilités au sein des partis politiques, les fonctions et les mandats électifs sont devenus la propriété privée d’une élite, des charges que l’on se transmet, au sein de petites baronnies, entre gens sinon du même bord politique, du moins du même monde. L’éloignement des Français vis-à-vis de l’espace politique considéré comme légitime, éloignement dont Corentin Sellin se faisait admirablement le porte-parole dans un grand quotidien du soir, est dès lors tout à fait normal dans la mesure où, détournée de son cours naturel par une oligarchie de gérontocrates, la démocratie française trahit systématiquement les principes sur lesquels elle est censée reposer. « Parmi les sans-grade, résume parfaitement Martin Hirsch, le sentiment prévaut que rien ne change, que les mêmes erreurs sont commises par les élites, où l’aveuglement règne. Ils s’étonnent de ce mélange de réflexe suicidaire et d’immortalité qui fait penser aux séries de science-fiction : quoi qu’il arrive, on les retrouve toujours. C’est d’ailleurs l’un des paradoxes de la situation politique française, bien connu mais mal analysé : nous sommes le pays dans lequel chaque élection depuis vingt ans aboutit à la défaite de ceux qui sont en place, mais où la classe politique se renouvelle le moins. Nous cumulons les inconvénients de l’instabilité avec ceux de la sclérose ».
 
Trois réformes
 
Il est exact que des mesures destinées à oxygéner notre système politique ont été adoptées – comme cette loi « inique » sur la parité entre hommes et femmes ou celle sur la très timide limitation du cumul des mandats –, mais se garde bien de procéder aux trois réformes qui, seules, pourraient bouleverser l’ordre des choses.
La première concerne l’organisation politico-administrative française. 36 800 communes (dont 60 % ont moins de 500 habitants) auxquelles il faut ajouter les innombrables structures intercommunales (syndicats d’agglomération, communautés de communes, etc.), les départements, les régions, les pays, l’État, l’Union européenne : la multiplication des niveaux d’administration, dont le coût financier exorbitant n’a d’égal que l’inefficacité, génère un nombre considérable de mandats (et de fonctions) électifs à se répartir entre les forces du Système. Que ce soit au niveau local, national ou européen, la république, en distribuant généreusement les places, petites et grandes, comme autant de prébendes et de sinécures, achète à prix forts l’allégeance de ses sujets. Elle donne à chaque parti institutionnel de quoi se constituer, d’entretenir et de fidéliser ses clientèles. On retrouve là, pour ainsi dire à l’identique, le principe de la centralisation républicaine. « Plus il y a de fonctionnaires, écrivait Charles Maurras, plus le pouvoir central électif a de fortes chances de bien tenir ces électeurs, les fonctionnaires étant le plus précieux des moyens termes entre les électeurs et lui ». Aujourd’hui rien n’a changé, à ceci près que la supercherie décentralisatrice et le discours lénifiant sur la démocratie de proximité ont fait de l’élu local, à côté du fonctionnaire, un second pilier du régime.
Partant, l’une des toutes premières réformes indispensables consisterait à mettre un terme définitif à cet empilement anarchique de collectivités publiques. Et, en ce sens, dans le cadre d’un authentique mouvement de décentralisation, il serait opportun de procéder au regroupement communal, à la suppression des échelons qui n’ont plus lieu d’être – on pense tout spécialement ici au département, institution d’un autre âge – ainsi qu’à la formation de grandes régions (ainsi, il faudra bien tourner la page de l’absurde division de la Normandie) capables de jouer un rôle actif dans la construction européenne. On l’aura compris, outre l’effet positif qu’elle aurait sur les finances publiques locales (on imagine le salutaire dégraissage que produiraient ces réformes au sein de la fonction publique territoriale) cette rationalisation réduirait fortement le nombre de ces mandats qui, loin de favoriser l’expression de la démocratie locale, servent surtout les intérêts des professionnels de la politique.
 
Supprimer le Sénat
 
Dans le même mouvement, la deuxième réforme viserait à interdire le cumul des mandats. La longévité des carrières de notre personnel politique a une raison bien précise : la conjugaison de la multiplication des mandats et de leur cumul par les mêmes personnes. En France, un élu ne meure jamais : le parlementaire (député ou sénateur) est aussi un élu local (maire et/ou conseil général) ; battu lors d’un scrutin, il « rebondit » et tente de « se refaire » à partir de ses autres mandats. Quant aux autres – les petits, les sans-grade du suffrage universel – ils reproduisent fidèlement le comportement de leurs aînés en cumulant un siège de maire et de conseiller général (ou régional), voire en grappillant en plus la présidence d’une quelconque communauté de communes ou d’agglomération… Cette situation ne présente évidemment que des désagréments. Au niveau national, elle revient à confier les affaires de l’État à des parlementaires dont la préoccupation première est d’entretenir leurs réseaux locaux en vue du prochain renouvellement ; or, comme l’écrit Denis Tillinac, « gouverner la France est un art difficile qui ne s’apprend pas en implantant des bacs à fleurs, des rotondes ou des piscines ».. Au niveau local, les élus de terrain, abusivement sacralisés avec cette trompeuse chimère de démocratie de proximité et constamment frustrés de ne pas jouer dans la cour des grands, accumulent avidement les mandats et les fonctions espérant ainsi, au terme de moult marchandages et de maintes concessions, consolider leur position et disposer de la sorte des ressources et des soutiens nécessaires afin, un jour, d’entrer à leur tour au Palais Bourbon ou dans celui du Luxembourg…
Là encore, la réforme s’impose de toute urgence. Le problème du cumul des mandats locaux étant pour ainsi dire automatiquement résolu avec la disparition des Conseils généraux et la réduction massive du nombre de communes, le changement ne concernerait plus que le cumul d’un mandat local et d’un mandat national. Et sur ce point il n’y a plus à hésiter : il faut absolument délocaliser le mandat parlementaire en interdisant son cumul avec un mandat local. Le député ne doit plus être cet élu de circonscription qui consacre l’essentiel de son temps à des tâches relevant plus de l’assistanat social que de l’intérêt national. Il doit à l’inverse redevenir ce représentant de la nation capable de s’élever au-dessus des contingences. Et pour aller résolument dans cette direction, afin d’accroître encore l’autonomie des parlementaires vis-à-vis du « terrain », cette interdiction du cumul des mandats locaux et nationaux s’accompagnerait de l’introduction d’une forte dose de proportionnelle pour les élections législatives – ce qui permettrait de renforcer la représentativité politique de l’Assemblée nationale.
Enfin, une troisième réforme viendrait utilement compléter le dispositif évoqué ici : la suppression du Sénat, institution dont le rôle modérateur dans le processus législatif n’a plus réellement de sens depuis la montée en puissance du Conseil constitutionnel. Qualifié à juste titre « d’anomalie démocratique » par Lionel Jospin, cette assemblée à la légitimité douteuse n’aurait naturellement plus sa place dans une France à la fois régionalisée et épurée des départements. On pourrait bien sûr envisager une transformation sur le modèle proposé par le général de Gaulle en mars 1969, mais l’important, dans l’immédiat, serait d’éliminer ce poids mort qui donne, non sans raison, une si détestable image de nos institutions. Qu’est-ce que le Sénat de nos jours, sinon une assemblée ayant vocation à recaser les « anciens » dignitaires du régime ?
Ces quelques propositions ne sauraient épuiser la réflexion sur la réforme des institutions. Il y aurait bien d’autres aspects à prendre en compte comme, par exemple, la révision de ce statut de la fonction publique qui privilégie outrageusement l’accès des fonctionnaires aux mandats électifs. Toutefois, ces mesures évoquées ici nous semblent les seules de nature à bouleverser les mœurs délétères de notre classe politique, à rompre avec ces pratiques d’un autre âge dont les Français ne veulent plus. Car, encore une fois, même si elle s’est brutalement manifestée à l’occasion de la dernière élection présidentielle et, dans une certaine mesure, lors de la consultation référendaire du 29 mai dernier, la crise de confiance entre le peuple et ses élites politiques s’enracine avant tout dans le quotidien de notre démocratie, c’est-à-dire dans les errements répétés de l’ensemble des élus. Que les réformes présentées ici soient appliquées, et l’on verra que la question révision institutionnelle se posera alors en des termes très différents.
Reste que l’adoption de ce programme exigerait, en temps normal, le consentement de ceux-là mêmes qui en feraient les frais. Autant dire que, faute de circonstances exceptionnelles qui autoriseraient un changement brutal de nos institutions, et en l’absence d’une autorité légitime située au-dessus des intérêts particuliers, à l’abri des sollicitations et des ambitions, aucune de ces réformes nécessaires ne verra jamais le jour. Telle est la loi d’airain de la machine à mal faire »… 
 
 
Patrick Longuet
 
 
 

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N°17 - Mauvais genre

Le grand retour de la femme sans barbe
Par Alain Raison
 
Pour éviter que les féministes ne substituent un nouvel ordre sexuel au patriarcat qu’elles cherchent à abolir, Judith Butler propose d’abréger l’interrègne de la « femme libérée » au profit du Queer : l’émancipation du désir et de l’identité individuelle de toute norme sexuelle.
Trouble dans le genre, l’ouvrage clef de la “professeure” Judith Butler, sous-titré « pour un féminisme de la subversion », vient d’être traduit en français quinze ans après sa première édition. L’ouvrage est un classique des gender studies et a eu lors de sa sortie un impact révolutionnaire sur la pensée féministe. Depuis sa parution en France au mois d’avril, tous les mags à la mode s’entichent de la philosophe « Queer » et récitent leur petite leçon de relativisme sur sexe et genre, masculin/féminin, etc. C’est un serpent de mer qu’on avait déjà aperçu dans les brumes soulevées par La domination masculine de Pierre Bourdieu, mais cela à une petite différence près : Butler veut déconstruire le concept de « genre » pour faire avancer la révolution féministe sur une voie nouvelle. Illustration exemplaire du réflexe paranoïaque qui pousse toute entreprise de déconstruction à se déconstruire elle-même pour traquer les normes clandestines qu’elle pourrait véhiculer à son insu et qui risqueraient de la condamner à reproduire une forme de domination analogue à celle qu’elle souhaite détruire. (Reprenez une fois lentement puis passez au paragraphe suivant)
 
Les identités sexuelles sont des constructions sociales
 
Le concept de genre vient de l’anglais gender qui désigne une catégorie grammaticale pour classer les noms, pronoms, adjectifs et verbes en masculin, féminin ou neutre. Entendu comme « la signification culturelle que prend le sexe du corps », le genre est un concept forgé par les féministes dans les années soixante pour émanciper la femme de tous les rôles qui lui sont attribués au nom de la nature mais qui de fait masquent un asservissement à une phallocratie archaïque. Comme l’écrit Judith Butler, « La distinction entre genre et sexe visait d’abord à réfuter l’idée de l’anatomie comme destin. Le genre est culturellement construit indépendamment de l’irréductibilité biologique qui semble attachée au sexe : c’est pourquoi le genre n’est ni la conséquence directe du sexe ni aussi fixe que ce dernier ne le paraît ».
Male, femelle : deux sexes corporels, biologiques, qui ne nous déterminent que parce que nous croyons qu’ils nous assignent une identité d’homme ou de femme. La connaissance de l’histoire des cultures humaines devrait pourtant nous garder d’une telle naïveté ! Chez les Inuits, on considère qu’en tout individu revit une des personnes dont l’enfant reçoit le nom. Si une fillette reçoit le nom d’un homme, elle sera habillée et éduquée comme si elle était du sexe de la personne éponyme, c’est-à-dire comme un homme. La fillette ne « redevient » femme qu’à la puberté.  Chez les Azandes du sud Soudan, la pénurie de femmes conséquente à la polygamie pouvait aboutir à ce qu’un guerrier prenne pour épouse un jeune garçon qui endossait les obligations ménagères et sexuelles d’une femme. Nos sociétés occidentales « modernes » nous fournissent aussi beaucoup d’exemples de la transgression du lien entre un sexe male et un style de vie masculin, un sexe femelle et un style de vie féminin : celle-ci est garçonne, celui là efféminé… De manière plus radicale, on trouve dans des couples homosexuels une altérité entre rôles masculin et féminin malgré l’homologie des sexes.
Les variations de l’identité féminine dans l’histoire permettent de dénoncer la croyance en son origine naturelle, en des qualités intrinsèques aux êtres femelles, comme un impensé dans lequel se logent les ressorts de la domination masculine et patriarcale. N’oublions pas la leçon de Durkheim : l’inconscient, c’est l’histoire. Dans une société donnée, les manières de vivre son sexe, les rôles sociaux assignés aux mâles et ceux assignés aux femelles, chasser ou élever les enfants, sont historiques et non pas naturels malgré la manière dont ils s’imposent comme des évidences indépassables et structurent notre inconscient. Bref, si, comme l’a écrit Simone de Beauvoir, « on ne naît pas femme : on le devient », pourquoi ne pas naître homme et devenir femme ? Le couple conceptuel genre/sexe répond à la volonté de penser ce hiatus gênant, intolérable, qui devrait être impossible, d’une femme qui a un corps d’homme et vice versa. Le concept de genre a ainsi procuré aux féministes une arme de choix pour dénoncer le caractère culturel et donc politique du rôle que leur naissance semblait leur imposer. Qu’une libertine soit une salope et un libertin un Don Juan les révoltait. Il était temps de prouver qu’un homme peut-être une mère comme une autre.
 
Neutraliser le genre
 
Dans les années soixante-dix, le mouvement féministe reposait sur l’idée qu’il fallait au féminisme une base universelle, un noyau présumé de ce qu’est une femme allant de pair avec l’idée d’une oppression commune par le patriarcat ou la domination masculine. Le but de Judith Butler est de contester cette ambition en dénonçant le risque qu’elle reproduise la domination normative à laquelle les féministes cherchent à échapper : « La construction de la catégorie « femme » comme un sujet cohérent et stable n’est-elle pas, à son insu une régulation et une réification des rapports de genre ? Or une telle réification n’est-elle pas contraire aux desseins féministes ? » Butler ne souhaite pas substituer la domination féminine à la domination masculine et cherche au contraire à penser les conditions d’une véritable égalité des genres, d’un pluralisme sexuel où aucune « orientation » ne serait dominée. À cette fin, elle s’oppose à la doxa féministe de l’époque et défend qu’il n’y a pas que deux genres. Selon elle, rester dans la dualité des genres féminin et masculin entretien la fiction d’une complémentarité sexuelle et aboutit à se soumettre à la domination de la norme hétérosexuelle, c’est-à-dire des rapports hiérarchiques entre dominants et dominés. En outre, la limitation des genres à deux catégories va produire la déviance et la domination de tous ceux qui ne s’y conforment pas.
 
Goût du cuir et subversion Queer
 
Ici, le manifeste de Butler s’articule étroitement avec sa pensée de la construction des genres. Toute société véhicule de manière plus ou moins consciente des normes sur ce qu’est une femme, ce qu’est un homme. Ces normes conditionnent les comportements entre personnes comme des prédictions « performatives », c’est-à-dire qui créent ce qu’elles énoncent : on éduque une petite fille (poupée, dînette, robe) conformément à la nature qu’on pense qu’elle a comme « femme » et ce faisant elle devient telle ; éduquée à jouer à la maman et à la ménagère, elle vivra avec ce modèle inconscient comme horizon indépassable de son devenir et tâchera de s’y conformer toute sa vie en adoptant les rôles sociaux correspondants. Ainsi chaque genre est incorporé par la personne comme une seconde peau au cours de sa socialisation primaire mais aussi tout au long de sa vie, par une conformation répétée et inconsciente à la norme prégnante de ce qu’est un homme ou une femme. Or certaines personnes, pour diverses raisons, n’intériorisent pas la norme sexuelle et deviennent autre chose qu’une femme ou un homme « comme les autres ». Leur sentiment d’identité ne coïncide pas avec leur sexe corporel, ils sont attirés par des personnes de même sexe, aiment les combinaisons de cuir, n’ont pas d’identité stable, sont Raoul le jour et deviennent Lola la nuit et de ce fait souffrent de discrimination sociale (« T’as vu la tarlouze ! »). En outre, les législations ne leur permettent pas de vivre leurs aspirations comme les autres, puisque l’hétérosexualité est la condition du mariage, de l’adoption, etc. Bref, ils sont marginalisés injustement car souvent, ils ont moins choisis l’homosexualité que l’homosexualité ne les a choisis. Ils sont, ou ont envie d’être, « comme ça » et ne voient pas pourquoi ils souffriraient en se conformant à une norme hétérosexuelle qui ne répond pas à leur genre.
Par conséquent, Butler pense que la cause féministe n’avancerait à rien si elle substituait aux identités sexuelles dites « naturelles » deux genres définis. Même détachés de la sexuation corporelle, ils aboutiraient nécessairement à exclure ceux qui ne s’y conforment pas. Butler de proposer alors un autre projet pour le féminisme : « Si une notion stable du genre n’est plus de fait la prémisse fondatrice de la politique féministe, il est peut-être souhaitable que cette politique renouvelle sa forme pour contester les réifications même du genre et de l’identité, une forme qui ferait de la variabilité dans la construction de l’identité une exigence tant méthodologique que normative, pour ne pas dire un but politique ». Autrement dit, le meilleur moyen de rompre la domination de la norme hétérosexuelle est d’effacer les frontières des genres, d’ouvrir l’espace des possibles à tout ce qu’il y a d’étrange et d’inquiétant dans l’indétermination de sexualités et de styles de vie totalement subversifs parce que totalement Queer, qui ne répondent à aucuns canons des genres masculins et féminins mais les transgressent tous deux en conjuguant leurs antagonismes dans autant de combinaisons possibles. Les féministes doivent ouvrir le concept de genre au Queer pour le vider de tout contenu normatif, in fine ériger le particulier en universel et empêcher la recomposition d’un nouvel ordre sexuel.
 
Libertarisme sexuel
 
Les lecteurs fidèles doivent reconnaître ici un raisonnement qu’ils ont déjà lu dans notre précédent article sur Maurice Godelier : toutes les manières de vivre sont mise à égalité par relativisme et l’exigence de tous les lobbys à voir reconnaître leur droit au même titre qu’un autre est légitimée. Plus fondamentalement, le manifeste Queer de Butler tend à rendre applicable dans le domaine des identités sexuelles le deutéronome de la modernité : on ne choisit plus une chose parce qu’elle est bonne ; elle devient bonne parce qu’on l’a choisi. Il n’est plus de norme supérieure au désir de chaque individu, c’est-à-dire qu’il n’y a plus de norme du tout. Pour supprimer la déviance, il faut effacer la norme. Le programme Queer est à finalité radicalement libertaire. Il tend à faire de l’État un lieu vide de sens, sans finalité ni valeur et de faire du principe de non discrimination corrélé à la défense des droits de la personne l’horizon indépassable de la politique. L’égal respect des singularités individuelles substitue au bien commun ? nécessaire à la communauté politique ? une justice strictement procédurale qui veille à l’absence d’interférence entre les libertés particulières.  L’émancipation des mœurs fait ici le jeu de l’extension du libéralisme à toutes les sphères de la société. À ce titre, les articles sur l’idéologie du genre dans le lexique du Conseil pontifical pour la famille apportent des développements édifiants. L’entreprise de déconstruction des identités sexuelles au profit d’orientations libres et indéterminés doit passer par une destruction de toute les institutions humaines qui transmettent la culture hétérosexuelle. La famille est la première à abattre, vient ensuite la religion. L’éducation serait repensée pour que les enfants n’aient plus comme modèle le servage de la maternité. Il faut vider la société de toute norme sexuelle pour que chacun puisse s’inventer librement le genre de son choix en suivant la spontanéité de ses désirs. Comme le prévoit la féministe Alison Jagger « La suppression de la famille biologique fera aussi disparaître l’obligation de procéder à la répression sexuelle. L’homosexualité masculine, le lesbianisme et les relations sexuelles extra-matrimoniales ne seront plus considérés de manière libérale comme des options alternatives, hors de portée du règlement de l’État […]. Au lieu de cela, même les catégories d’homosexualité et d’hétérosexualité seront abandonnées : l’institution même des « relations sexuelles », où l’homme et la femme exercent un rôle bien déterminé, disparaîtra. L’Humanité pourra enfin revenir à sa sexualité naturelle perverse polymorphe ».
 
Renouer avec le sens de l’être
 
Oui, l’homme n’est pas prédéterminé biologiquement, oui des hommes peuvent vivre de manière antagonistes et éprouver une égale satisfaction, non toutes les manières de vivre ne sont pas également vraies, justes et bonnes. Contrairement à la caricature matérialiste, la nature est dans l’ordre des finalités. Feu le Pape Jean-Paul II a condamné explicitement dans sa « lettre aux femmes » (29 juin 1995), la notion de déterminisme biologique selon laquelle tous les rôles et rapports entre les deux sexes sont fixés dans les gènes de manière statique. Il exhorte les hommes à participer au « grand processus de libération de la femme ». Oui, il y a bien des genres masculin ou féminin qui dépendent des cultures où ils sont nés. Mais cela ne veut pas dire que toutes les fonctions qui y sont attachées relèvent d’un arbitraire culturel et que les identités masculines et féminines sont malléables à volonté. Les corps masculins et féminins ont un sens qui dépasse toutes les cultures. L’être n’existe pas indépendamment du corps et la corporéité est nécessairement sexuée, c’est-à-dire male ou femelle. être un homme exclut automatiquement d’être une femme. C’est cette limite – l’impossibilité d’être l’autre – qui permet l’accomplissement de l’être humain. C’est dire que la sexualité est nécessaire à l’être humain parce que ni l’homme ni la femme ne peuvent être féconds sans l’autre. L’indissoluble enchevêtrement qui noue différence sexuelle, sexualité et fécondité manifeste une dimension essentielle de la nature humaine : tout être est référé à un autre et il n’accomplit pleinement sa nature que dans l’unité duelle du don réciproque entre l’homme et la femme. Parce que toutes les sexualités ne permettent pas cet accomplissement, elles ne sont pas toutes égales. Le genre peut légitimement varier d’une culture à l’autre dans la mesure où il reste conforme à l’ordre naturel donné dans le corps. Croire se libérer de la domination hétérosexuelle n’est souvent qu’une soumission au pathologique. La négation de la différence fondamentale entre homme et femme est une négation de l’humanité. On ne s’étonne pas de tous les fantasmes qu’alimente la possibilité ouverte par le progrès scientifique de transformer toujours plus profondément son corps. L’homme moderne veut en finir avec le dernier vestige d’un sens qui échappe et résiste à son désir, la dernière icône du Dieu qu’il a tué.


Alain Raison
 
 
+ Judith Butler, Trouble dans le genre : pour un féminisme de la subversion, La Découverte, 2004, 284p., 23 n.
+ Conseil Pontifical pour la Famille, Lexique des termes ambigus et controversés sur la famille, la vie et les questions éthiques, Téqui, 2004, 1001 p., 60 n. Nous reviendrons prochainement sur toutes les qualités de cet utile ouvrage de combat.
 
 

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N°17 - Entretien avec Philippe Muray

Philippe Muray, vous venez de publier, avec la journaliste Élisabeth Lévy, Festivus Festivus, un recueil d’entretiens enregistrés entre juin 2001 et décembre 2004. L’actualité de notre ère globale y est traitée d’une manière en même temps virulente et drôle. Qu’il s’agisse de la prison d’Abou Ghraïb, de Paris-Plage, de la littérature d’Amélie Nothomb ou de l’islamisme… voilà autant de faits tragiques ou navrants qui sous votre regard deviennent comiques. Le rire, est-ce pour supporter ?
 
C’est plutôt une méthode. Une méthode pour voir, faire voir, penser les phénomènes ou les événements. L’obstacle à la compréhension de l’actualité et plus généralement des phénomènes de la société contemporaine, c’est le sérieux avec lequel ils se présentent et, surtout, avec lequel ils s’autocommentent. Essayer de reprendre tout cela sous un éclairage « drôle », c’est aussi éviter au maximum le discours critique ou analytique qui, à mon avis, a fait son temps. Il n’y a plus grand-chose à « décrypter », de nos jours, tout s’offrant toujours plus ou moins avec son décodage en paquet-cadeau, sa « démythologisation » rituelle et lassante. Mais ce n’est évidemment jamais le décodage ou la démythologisation qui seraient susceptibles de faire jaillir le comique des événements. Je crois aussi que dans un monde d’infantilisation profonde, forcenée, comme le nôtre, le comique, parce qu’il est l’antagoniste radical de cette infantilisation (les enfants ne rient pas, ils ne peuvent pas, ils ont besoin de certitudes), est d’une puissance de rupture sans équivalent, d’une capacité de désordre qu’on ne trouve plus nulle part. C’est pourquoi il n’a rien à voir avec la légèreté ou la futilité ; c’est au contraire sans doute l’activité la plus adulte qui soit, et donc, pour cette raison, exceptionnelle, puisqu’il n’y a pratiquement plus d’adultes ; et d’une efficacité renversante quand il se produit. Ce monde est dérisoire, mais il a mis fin à la possibilité de dire à quel point il est dérisoire ; du moins s’y efforce-t-il, et de bons apôtres se demandent aujourd’hui si l’humour n’a pas tout simplement fait son temps, si on a encore besoin de lui, etc. Ce qui n’est d’ailleurs pas si bête, car le rire, le rire en tant qu’art, n’a en Europe que quelques siècles d’existence derrière lui (il commence avec Rabelais), et il est fort possible que le conformisme tout à fait neuf mais d’une puissance inégalée qui lui mène la guerre (tout en semblant le favoriser sous les diverses formes bidons du fun, du déjanté, etc.) ait en fin de compte raison de lui. En attendant, mon objet étant les civilisations occidentales, et particulièrement la française, qui me semble exemplaire par son marasme extrême, par les contradictions qui l’écrasent, et en même temps par cette bonne volonté qu’elle manifeste, cette bonne volonté typiquement et globalement provinciale de s’enfoncer encore plus vite et plus irrémédiablement que les autres dans le suicide moderne, je crois que le rire peut lui apporter un éclairage fracassant. Derrière l’énorme discours moral qui constitue notre pain quotidien, même lorsque la morale n’est pas en cause (surtout lorsqu’elle n’est pas en cause : il n’y a qu’à penser au vertuisme dévotieux des thuriféraires de la pornographie, et à la voix tremblotante de respect de tous ceux qui font l’éloge de l’irrespect et du déréglement de tous les sens), existe un immense désir d’irruption du rire, comme une attente du sacrilège dans un univers de patenôtres étouffant. Le rire est une façon de manifester que l’agnosticisme par rapport au réel moderne est encore possible. Au fond, nous sommes tous des colonisés du Bien qui parlons la langue du colonisateur (mais ce colonisateur, c’est aussi nous !) mais qui sommes prêts, à la première occasion, à parler la langue du Mal pour peu qu’elle prenne soin de se parer de quelque séduction ; le Mal étant entendu ici comme tout ce qui s’oppose à la bonne pensée rousseauiste qui veut que l’homme soit mauvais alors qu’il est si parfait, tel quel, qu’il ne faut plus y toucher, les gens de gauche y ont d’ailleurs assez touché et ça suffit comme ça. Le malin génie du rire peut s’emparer de n’importe quoi. Il m’a saisi l’autre jour dans un TGV en lisant que les fumoirs prévus il y a quatre ans au moment de la conception du train Téoz (le Corail de deuxième génération) allaient être supprimés et transformés en « Espaces convivialité ». Il m’avait plus durablement saisi cet hiver, pendant près de six mois, en voyant des imbéciles bien intentionnés, sur la dalle de Montparnasse, se rassembler pour faire du roller et ainsi militer pour la libération de Florence Aubenas et de son guide en portant des tee-shirts où on pouvait lire : « Ils sont partis pour nous, ils reviendront grâce à nous ». Au fond, nous ne devrions plus traverser ce monde qu’en rigolant sans cesse comme des baleines. Pour ne prendre que cet exemple récent, il y a eu une dérision profonde dans l’épisode de la campagne du référendum, dans l’échec du oui, dans la manière rageuse dont les partisans du oui ont aussitôt tenu à faire savoir aux mal-votants que la « construction européenne » était de toute façon inéluctable et qu’on ne pouvait pas, de toute façon, être contre l’Europe. Il y a eu une autre dérision dans l’espoir fiévreux que la candidature de la France aux Jeux olympiques serait retenue, et ferait ainsi oublier le non au référendum. Et l’échec même de cette candidature a couronné le tout par son comique supérieur. Je crois qu’il n’y a plus d’autre façon de faire événement dans les événements que de trouver la manière d’en rire et surtout d’en faire rire. S’il y a bien un salut par rapport aux intimidations de toutes sortes dont nous sommes bombardés, il réside là, dans ce rire agnostique. On parle beaucoup de déclin des grandes religions, de demande de spirituel ou de retour du religieux, mais à mes yeux le XXIe siècle commence sous le joug d’une religion implacable : le Moderne. Le Moderne pour le Moderne. Le Moderne en soi. C’est la plus dure des religions et, contre elle, je ne vois pas d’autre délivrance que celle du rire. Pour reprendre une formule connue, le rire est un anti-destin.
 
Vous avez inventé Homo festivus, un personnage conceptuel qui vous permet d’étriller notre époque à travers ses pauvres aventures. Or le voici qui connaît une mue ; il est désormais Festivus festivus. Que signifie cette mutation ? De quel état passe votre personnage, à quel nouvel état ?
 
Je n’ai inventé Homo festivus puis Festivus festivus que parce qu’ils étaient déjà là sous nos yeux, partout, et que les aventures quotidiennes du néo-humain sont mon objet d’étude. Festivus festivus, qui vient après Homo festivus comme Sapiens sapiens succède à Homo sapiens, est l’individu qui festive qu’il festive : c’est le moderne de la nouvelle génération, dont la métamorphose est presque totalement achevée, qui a presque tout oublié du passé (de toute façon criminel à ses yeux) de l’humanité, qui est déjà pour ainsi dire génétiquement modifié sans même besoin de faire appel à des bricolages techniques comme on nous en promet, qui est tellement poli, épuré jusqu’à l’os, qu’il en est translucide, déjà clone de lui-même sans avoir besoin de clonage, nettoyé sous toutes les coutures, débarrassé de toute extériorité comme de toute transcendance, jumeau de lui-même jusque dans son nom. C’est quelqu’un qui a évacué la vieille dualité, anciennement constitutive de l’humain, ainsi que tous les clivages, les contradictions, les anciennes divisions sexuelles ou autres, et qui est prêt pour ce que j’annonce comme la grande guerre tautologique, la grande tautomachie de l’avenir, celle du Moderne contre le Moderne, puisqu’il n’y a plus d’antagonismes qu’à l’intérieur du Moderne (l’ancien n’existe plus, sauf à titre d’épouvantail nécessaire au Moderne pour rendre plus majestueux encore son propre cours ; mais peu à peu, même les résidus réels d’« ancien » authentique, l’islamisme terroriste par exemple, vont aussi se convertir). Après la fin de l’Histoire, donc aussi après la fin des événements, il faut bien qu’il y ait encore quelque chose qui ait l’apparence d’événements même si ça n’en est pas. Eh bien ces ersatz d’événements, le Moderne les puisera en lui-même, dans un affrontement perpétuel avec lui-même qui constituera la mythologie (mais aussi la comédie) de la nouvelle époque. C’est ce spectacle encore inédit d’événements se produisant pour ainsi dire par scissiparité que je voudrais maintenant observer et dont j’aimerais rendre compte et c’est pourquoi, après Festivus festivus, un nouveau livre de moi va paraître incessamment, qui s’intitule Moderne contre Moderne…
 
Mais qui arrêtera Festivus Festivus ?
 
À cette question, il n’y a aucune réponse, je regrette, sauf celle du pari. Et celui-ci porte sur la question de savoir si l’humain, c’est-à-dire la dualité sexuée, c’est-à-dire l’échec vivant de tout projet de totalité, est increvable malgré tous les efforts que l’on peut faire pour le réduire à sa plus simple expression, et s’il se vengera d’une manière ou d’une autre de cette entreprise, ou s’il succombera décidément, se métamorphosera et ne souffrira même plus de la dualité perdue comme d’un membre manquant. Vous remarquerez qu’en Festivus festivus, ce pléonasme incarné, ne subsiste plus aucune distance, même minimale, aucun dehors, aucune différence (aucune transcendance non plus), et pas davantage la moindre illusion ni corrélativement la moindre réalité. Festivus festivus est une fin possible de l’humain par simplification, par infantilisation, par principe de précaution et de perfection et encore par bien d’autres choses qui sont désirées (du moins en paroles) par la majorité d’entre nous. C’est une fin possible de l’humain par dé-différenciation, par recul en-deçà du bien et du mal comme du vrai et du faux ou du beau et du laid. C’est une fin possible de l’humain par descente au-dessous de l’humain, c’est une destruction violente et totale de l’humain, de son apparence comme de ses valeurs et de son environnement. Ce n’est toutefois pas une fin inéluctable. L’humain, je le répète, est précisément ce qui ne suit jamais jusqu’au bout les programmes que l’on a établis pour lui (et généralement dans son intérêt !), et les fait rater plus ou moins involontairement. Rien, au fond, n’a jamais réussi jusqu’au bout dans l’histoire humaine. Peut-être que la voie tracée aujourd’hui se perdra dans les sables. Peut-être que même les projets les plus caricaturaux échoueront. Peut-être que Festivus festivus lui-même, sans le vouloir, les fera échouer. Peut-être que c’est lui qui se tapera le sale boulot de tout défaire in extremis ? Peut-être que c’est lui qui, même à son propre insu, fera tout ce qu’il faut pour que ça merdre (pour lui ajouter la touche Ubu qui lui va si bien) ?
 
Comment Festivus Festivus nous a-t-il sorti de l’Histoire (ou a-t-il accompagné la sortie de l’Histoire) ?
 
Il est l’incarnation de la sortie de l’Histoire plus qu’il n’en est l’agent, et maintenant il est extrêmement difficile de dire ce qu’était l’Histoire dans la mesure où nous en avons effacé les traces parce que nous lui avons substitué un ensemble de films de fiction sur lesquels nous portons des jugements moraux et que nous traînons devant des tribunaux rétrospectifs plus burlesques les uns que les autres. Ce délire procédurier rétrospectif trouve bien entendu son équivalent au présent, dans la société contemporaine, où la folie procédurière en cours se nourrit du ressentiment de tous contre tous, du sentiment d’innocence que chacun entretient vis-à-vis de lui-même et de l’accusation de culpabilité qu’il porte envers tous les autres. La société n’est plus agitée que par ce mouvement ininterrompu de responsabilité-irresponsabilité qui lui donne une apparence de vie. Elle en tire des séries d’émotions primaires qui sont comme des électrochocs dans lesquels chacun croit assouvir des illusions d’autonomie et d’individualité. L’autre satisfaction, cette société la tire bien sûr de l’avalanche festive où elle satisfait ce qui lui reste de besoin d’unité. Toutes les anciennes structures sociales détruites, tous les intermédiaires liquidés, toutes les hiérarchies et séparations saccagées, la démocratie décomposée aussi, et les Lumières en faillite, débouchent sur cette situation désespérante, mélange d’aigreur et de fun, poussés tous deux au maximum d’intensité et composant l’espèce de magma infra-humain et infra-sexué où sombre ce qui reste de l’ancienne civilisation. Ce magma, pour avoir encore une ombre de définition, ne peut plus compter que sur ses ennemis, mais il est obligé de les inventer, tant la terreur naturelle qu’il répand autour de lui a rapidement anéanti toute opposition comme toute mémoire. En résumé, si nous savions comment nous sommes sortis de l’Histoire, nous pourrions y rentrer ; mais c’est justement cela que nous ne savons pas. Donc nous sommes dans une situation impalpable et affolante.
 
J’ai relevé un mot de Joseph de Maistre qui s’applique, selon moi, à votre travail de dévoilement : « Il n’y a que violence dans l’univers ; mais nous sommes gâtés par la philosophie moderne qui nous dit que tout est bien ». Quelle est la généalogie de cette pensée ?
 
Pour ce qu’il en est de la généalogie, n’importe quel imbécile vous répondrait que c’est là tout simplement une pensée réactionnaire ; d’autant qu’après « qui nous dit que tout est bien » Maistre poursuit ainsi : « tandis que le mal a tout souillé, et que, dans un sens très vrai, tout est mal, puisque rien n’est à sa place ». Constat de désordre, donc, constat foncièrement réactionnaire et négatif, etc. Mais la généalogie ne m’intéresse plus ; il me semble qu’il y a bien assez à faire avec le présent, et que si la pensée a aujourd’hui le moindre intérêt c’est quand elle est capable de battre sur leur propre terrain les événements, de les devancer, d’aller plus vite qu’eux, ne serait-ce que d’une très courte tête, d’être en avant du nouveau monde réel tel qu’il ne cesse de s’inventer et de l’inventer encore plus burlesque qu’il ne s’invente lui-même. On ne peut plus, par ailleurs, être dupe des mots. Il n’y a certes que violence dans l’univers ; mais ce n’est plus une violence référencée, historique ; et quand la philosophie moderne nous dit que tout est bien, ce n’est donc pas grave non plus parce que ce bien n’est plus non plus historique. Donc tout est en ordre, tout est à sa place, et nous sommes bien sur la scène moderne…
 
Si nous sommes donc dans une sorte d’Empire du Bien, où donc est passé le Mal ?
 
Il est passé dans le gosier et dans le discours des innombrables proclamateurs du Bien qui, dans le même temps, interdisent sévèrement que le Mal soit parlé si peu que ce soit. C’est encore là, je le signale en passant, une situation comique.
 
Et révéler le Mal qui se cache sous l’appellation d’Empire du Bien, n’est-ce pas faire œuvre
de moraliste ? Autrement dit, n’en êtes vous pas un ?

 
Ah oui, si vous voulez dire que presque tout ce dont je parle me paraît foncièrement immoral. Mais le plus immoral encore, et finalement la seule immoralité, serait de ne pas trouver le moyen d’en rire. Ce n’est pas toujours facile.
 
Dans votre monumental essai Le XIXe siècle à travers les âges, vous indiquez que « leXIXe siècle a survécu au XXe siècle », en évoquant notamment l’alliance du socialisme et de la superstition… Le rejet de la religion comme cause et l’abandon de la raison comme explication seraient ainsi à l’origine de notre situation morale et spirituelle actuelle ?
 
Oui, mais il faudrait revoir, réactualiser et corriger tout cela avec le formidable progrès des sciences qui, joint au désarroi général et à l’envie sourde de se débarrasser du fardeau sexuel, est en train de fusionner dans une espèce d’idéologie new age qui n’a même plus besoin de dire son nom. Il y a aujourd’hui un néo-scientisme mystique qui renouvelle tout ce que j’écrivais, à l’époque, sur les danses macabres de l’occultisme et du socialisme. C’est ce néo-scientisme mystique qui triomphe à mon avis en ce moment, même si personne ne l’écrit, dans l’impressionnant succès de Houellebecq et fait de celui-ci, indépendamment de son véritable talent littéraire, une sorte de mage universel. L’alliance du romantisme le plus plaintif et des technosciences vous promettant l’immortalité en même temps que l’éradication du tourment sexuel, est en train de confirmer ce que disait Freud il y a bien longtemps : « Celui qui promettrait à l’humanité de la délivrer de la sujétion sexuelle, quelque sottise qu’il dise, serait considéré comme un héros ». On en est là. Et peut-être pour de bon cette fois-ci. Mon XIXe siècle, sous des formes rénovées, à travers des rodomontades intergalactiques pour « Ère du Verseau », est peut-être hélas en train de gagner la partie. Du moins fantasmatiquement mais c’est déjà beaucoup. Dieu merci, il n’est pas sûr que la plus grande passion de l’homme soit d’être immortel, il en a de bien plus intéressantes.
 
Les enfants (et petits-enfants) de 68 ne seraient-il pas les héritiers de ce XIXe siècle, qui est à bien des égards l’heure de la rupture, de la fêlure interne de notre civilisation ?
 
Certes ; à condition de se souvenir que 68 n’est pas ce qu’on raconte, mais la contribution la plus efficace jamais apportée à l’établissement de la civilisation des loisirs. Par 68, le dernier homme s’est vu gratifier de ce qui lui manquait pour cacher en partie son immense veulerie vacancière : une petite touche de subversion. Tout cela ne se trouve guère au XIXe siècle. Encore que…
 
Pour terminer notre entretien, un exercice d’admiration : quels sont les écrivains, les penseurs, les artistes qui stimulent le plus, voire inspirent, votre travail ?
 
Je ne vois aujourd’hui qu’un seul écrivain à admirer, et c’est aussi le seul qui éclaire à mes yeux de manière précise et informée l’humanité contemporaine : Marcel Aymé. Quand je dis qu’il éclaire de manière précise et informée l’humanité contemporaine, c’est notre humanité de 2005 dont je veux parler, pas de celle qui lui était contemporaine. Ainsi est-il le seul écrivain moderne que je lis et relis sans cesse, presque à l’exclusion de tous les autres, parce qu’il m’informe à chaque page sur le Moderne actuel. Il présente aussi l’avantage de me faire rire, ce qui n’est le cas de presque personne d’autre.
 

Propos recueillis par Antoine Rocalba
 

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N°17 - Fausses pistes

Par E. Marsala
 
Qui sommes-nous ? D’où venons-nous, nous, les réactionnaires ? À quelles généalogies intellectuelles, à quelle famille de pensée nous rattachons-nous au juste, et comment doit-on nous qualifier ? Qui sont nos amis, nos adversaires ? Où sont nos frères, nos cousins, nos voisins, et ceux qui ont usurpé leur identité ? Cette question cruciale – et pas seulement pour nous – a déterminé nombre des réflexions, des orientations, des articles et des dossiers de cette revue – sans parler de celles qui l’ont précédées, et de celles qui lui succéderont sans doute. C’est dire si l’ouvrage d’Antoine Compagnon, Les antimodernes, était attendu, et avec quelle voracité nous nous sommes mis à le déguster, l’appétit aiguisé par la réputation de l’auteur, un assez drôle d’oiseau, scientifique de formation, polytechnicien converti aux lettres par Roland Barthes, aujourd’hui professeur de littérature française à la Sorbonne et à Columbia. Et il faut avouer que les premières bouchées, les premières pages s’avèrent plutôt prometteuses, notamment lorsque l’auteur, ayant qualifié les antimodernes de « modernes déchirés », « en délicatesse avec les temps modernes, le modernisme ou la modernité », met le doigt sur l’ambiguïté profonde de la pensée réactionnaire, définie par ce qu’elle combat et fascinée par ce qui la révulse. Ou encore, lorsqu’il souligne l’importance majeure des antimodernes dans la culture française depuis deux siècles, et l’attrait croissant qu’ils exercent de nos jours : « les antimodernes nous séduisent. La Révolution française appartient au passé, (…) elle semble n’avoir plus rien à nous apprendre, tandis que les antimodernes nous sont de plus en plus présents et paraissent même prophétiques. Nous sommes attentifs aux chemins qui n’ont pas été empruntés par l’histoire. Les vaincus et les victimes nous touchent, et les antimodernes s’apparentent aux victimes de l’histoire (…). Ils ont maintenant l’air plus contemporains et plus proches parce qu’ils étaient plus désabusés. Notre curiosité pour eux s’est accrue avec notre suspicion postmoderne à l’égard du moderne ».
Aurions nous enfin la réponse à nos questions, la réflexion ouverte et sérieuse que nous attendions ? En fait, plus on avance dans la lecture, et plus l’on sent que quelque chose cloche, que tout cela ne fonctionne pas très bien, plus on doute de la pertinence de la catégorie intellectuelle mise au jour par Compagnon, plus on devine qu’elle se résume à un fourre-tout habilement ménagé où l’auteur peut ranger ceux qui lui plaisent, mais dont il va prendre soin d’exclure tous ceux qui le gênent – et notamment, « les conservateurs et réactionnaires de tout poil ». Autrement dit, ceux qui ne lui paraissent pas sortables, même lorsqu’ils correspondent en tous points aux critères énoncés par ailleurs.
C’est ce que l’on voudrait reprendre brièvement, pour montrer en quoi la typologie dégagée s’avère défaillante, et comment elle aboutit à des conclusions largement indéfendables, à des impasses : en un mot, pour raconter l’histoire d’une déception, et d’un ratage.
 
Une typologie défaillante
 
Alors que la deuxième partie de l’ouvrage, “les hommes”, est consacrée à brosser les portraits de quelques grands antimodernes, la première, la plus importante, intitulée “les idées”, a pour ambition d’établir les bases d’une typologie. C’est-à-dire, de poser les critères qui permettront d’intégrer un auteur ou un penseur dans la catégorie des antimodernes, ou qui conduiront à l’en exclure. Les « figures de l’antimodernité, explique donc Compagnon, peuvent être reconduites à un nombre restreint de constantes – six exactement –, et encore elles forment un système où nous les verrons se recouper souvent ». Et l’auteur d’énumérer, successivement, une figure politique, la contre-révolution, une figure philosophique, l’hostilité aux Lumières, une figure morale, le pessimisme, une figure religieuse, « le péché originel (qui) fait partie du décor antimoderne habituel ». À quoi il ajoute encore une figure esthétique, le sublime, et une figure de style, « quelque chose comme la vitupération et l’imprécation ». Nous voici donc en présence de six critères.
Mais arrivé à ce stade, on se prend à hésiter sur le statut que Compagnon entend donner à ces “figures” : s’agit-il effectivement de critères, permettant de constituer une catégorie, l’antimodernité, dotée de contours relativement stables et définis ? Ou bien simplement de “lieux communs”, de “champs” particuliers, où l’on aura des chances de rencontrer des antimodernes, mais où l’on croisera aussi des auteurs étrangers à cette catégorie, d’autres penseurs antimodernes pouvant en revanche se trouver ailleurs, et ne jamais fréquenter l’un de ces lieux – auquel cas cette catégorie de l’antimodernité s’avérerait d’emblée extrêmement poreuse, instable et incertaine ?
À certains moments, Antoine Compagnon semble bien en faire des critères, au sens fort du terme : ainsi, lorsqu’il cite une lettre de Gustave Flaubert à la princesse Mathilde rapportant la disparition de Théophile Gautier : « il est mort du dégoût de la vie moderne : le 4 septembre l’a tué ». Dans cette lettre, souligne Compagnon, « tous les traits de l’antimoderne sont réunis en quelques lignes » : l’antidémocratisme, le catholicisme, la vitupération, le pessimisme. Mais à d’autres moments, à d’autres endroits du livre, le raisonnement s’embrouille, les critères s’étiolent, et l’on a le sentiment – comme lorsqu’il affirme qu’entre Maistre et Bonald, sa « préférence va au premier » – qu’il s’agit surtout, pour lui, de donner un habillage savant à des choix littéraires foncièrement subjectifs.
Supposons toutefois, pour l’instant, qu’il s’agit bien de critères, permettant de déterminer l’appartenance (ou non) de tel penseur à la catégorie en question. Est-on alors en présence de critères cumulatifs – l’antimoderne véritable correspondant à l’ensemble de ces critères – ou simplement alternatifs – signifiant que pourrait appartenir à cette catégorie tout auteur satisfaisant à l’un quelconque des six critères ? Dans la première hypothèse, la catégorie de l’antimodernité se restreindrait de façon drastique, et interdirait notamment d’y faire figurer certains des écrivains du XXe siècle évoqués par Compagnon dès le début de son livre : Breton, Bataille, Blanchot, Barthes, etc. Dans la seconde hypothèse, au contraire, elle se gonflerait démesurément – une tentation à laquelle Compagnon cède à plaisir, lorsqu’il qualifie d’antimodernes tous ceux (de ses amis) qui protestent, d’une manière ou d’une autre, contre leurs contemporains ou le monde qui les entoure.
En fait, si on les considère du point de vue de l’histoire de la pensée, force est de constater que ces critères, ces “figures”, ne sauraient être considérés comme équivalents lorsqu’il s’agit de déterminer sérieusement la catégorie de l’antimodernité. Les quatre premiers, en effet, – contre-révolution, hostilité à la philosophie des Lumières, pessimisme anthropologique et insistance sur la Chute – apparaissent, contrairement aux deux suivants (l’esthétique du sublime et la vitupération), très étroitement liés les uns aux autres, puisqu’ils se ramènent tous quatre, au fond, à une même hostilité radicale au mythe du Progrès. Eux seuls ont ainsi quelque chose à voir avec l’idée de modernité – qui n’est elle-même, au sens propre, qu’une déclinaison du progressisme, impliquant un acte de foi dans la puissance illimitée de la raison agissante d’un homme appelé à devenir « comme maître et possesseur de la nature ». Au passage, on observera que Compagnon a oublié de mentionner, parmi les critères de l’antimodernité, le thème pourtant décisif de la nature, qui constitue pourtant un fil d’Ariane beaucoup moins ténu que nombre de ceux qu’il prétend déployer.
Toujours est-il que, parmi ceux qu’il évoque, seuls les quatre premiers critères s’avèrent pertinents au regard de la catégorie qu’il entend construire : les deux autres, même s’ils se trouvent brillamment illustrés dans l’œuvre de certains antimodernes, ne paraissent en revanche nullement significatifs de l’antimodernité en général.
À propos du style « véhément » ou « vitupérant », par exemple, Compagnon remarque, chez Joseph de Maistre, un goût du paradoxe et de la provocation se traduisant par l’usage fréquent de l’oxymore. Mais que pourrait-on en déduire, au fond, sur la notion d’antimodernité ? Que peut-on en tirer ? Absolument rien, d’autant que la rhétorique jacobine est encore plus riche que celle de Maistre en oxymores, figures de style d’ailleurs dénoncées à l’époque par Laharpe comme caractéristiques du projet révolutionnaire de renversement total des choses et des valeurs par la violation du langage.
Quant à l’esthétique du sublime, dont on ne perçoit pas non plus la liaison nécessaire avec la notion de modernité (ni avec son contraire), elle semble n’avoir, dans le dispositif mis en place, qu’une fonction essentielle : celle qui consiste à démontrer que Maurras, qui la récuse obstinément, « se situe par là nettement aux antipodes de l’antimoderne ».
Si l’on en vient enfin à Maurras, ce n’est donc pas fortuitement, ni par raccroc. En feuilletant l’index, on constate en effet qu’il est l’auteur le plus fréquemment cité de l’ouvrage, juste après Baudelaire. Et pour cause : celui qui fut, au XXe siècle, l’antimoderne par excellence ne pouvait, sous peine de discréditer le propos, être écarté d’un simple revers de main : d’autant qu’il correspond à quatre ou cinq des critères établis par Antoine Compagnon, et qu’il incarne au plus haut point l’ambiguïté caractéristique de l’antimoderne dans son rapport à la modernité. Mais en même temps, il n’est pas question, pour un universitaire soucieux de sa réputation médiatique, de laisser entrer le loup dans la bergerie de ces « réactionnaires de charme » que sont les antimodernes, ni de se dire séduit par un courant culturel où figureraient aussi le diable, ses suppôts et ses disciples. Dans la démonstration, Maurras représente un enjeu de premier ordre : d’où l’acharnement pathétique de l’auteur à tenter de chasser le méchant du temple, et la multiplication des attaques, tantôt énigmatiques (« Maurras, qui n’était pas un antimoderne même s’il avait commencé sa vie comme critique littéraire », page 24), tantôt sommaires, mais toujours partiales – une partialité qui se manifeste parfois avec éclat, comme lorsqu’en évoquant Julien Benda, Compagnon précise que « bien que certains l’aient tenu pour un graphomane, un vulgarisateur, un imposteur et un charlatan, il mena à partir de la NRF un combat vigilant contre la droite intellectuelle et l’Action française » – laissant entendre que le simple fait d’avoir mené un tel combat le lavait de toutes les accusations accumulées contre lui.
Les bons, et les méchants ? Non seulement, on les distingue aisément – le méchant, c’est celui qui ose croire que son combat n’est pas perdu d’avance –, mais on n’a pas le droit de les mélanger, de les réunir dans la même catégorie ; du coup, celle-ci en perd toute consistance – comme semble d’ailleurs l’avouer l’auteur lorsqu’il reconnaît que « la distinction entre le moderne et l’antimoderne étant par définition relative, on est toujours le moderne de l’un et l’antimoderne de l’autre. Chateaubriand, le premier des antimodernes à nos yeux, est le pire des modernes aux yeux de Maurras ». En bref, on n’est pas en présence d’une catégorie véritable, d’un ensemble cohérent, mais d’un label aléatoire, décerné comme un prix de vertu en fonction des goûts et des lectures de l’auteur.
D’où, la liste de portraits, parfois franchement surprenants, que dresse Antoine Compagnon dans la seconde partie de son livre, “Les hommes”. Des hommes parmi lesquels figure ainsi un écrivain qui, à bien des égards, apparaîtrait plutôt comme l’anti-antimoderne par excellence, Julien Benda. Celui-ci, rappelle Compagnon, « fit toute sa longue carrière d’homme de lettres sur une idée fixe, la réfutation de la philosophie et de la littérature modernes au nom du rationalisme et de l’universalisme des Lumières ».
 
Des conclusions insoutenables
 
Et l’on comprend alors, avec un peu de stupeur, le problème de la démonstration : celle-ci résulte au fond de l’absence d’une définition serrée de la notion de modernité, qui rejaillit naturellement sur son antithèse. Dans la remarque que l’on vient de citer, par exemple, le terme « moderne » est utilisé comme synonyme de “contemporain” ou d’“actuel”, bien qu’il désigne en l’occurrence une attitude et une pensée anti, ou du moins, postmodernes – au vu des critères dégagés par Antoine Compagnon –, impliquant un dépassement du rationalisme, de l’optimisme et du progressisme. Si l’on rend aux mots leur sens véritable, et que l’on s’en tient à la typologie établie dans la première partie, c’est donc au nom de la modernité, celle des Lumières, que Julien Benda, « rationaliste absolu », disciple fanatique de Kant et de Renouvier, combat l’antimodernité de ses contemporains : « la préciosité, l’obscurité, la rareté » en littérature, le pessimisme et l’organicisme en philosophie, le particularisme, le nationalisme et l’antidémocratisme en politique. Pour en revenir aux critères de départ, le seul auquel satisfasse Benda est celui du style – en se montrant d’une agressivité furieuse, même pour l’époque, qui lui vaudra une réputation détestable et le surnom de “buveur de sang”. Mais on a vu que ce critère n’en était pas un. Quant au reste, Benda n’a décidément rien à voir avec l’antimodernité : ou alors, cette notion n’aurait aucun sens, puisqu’elle se bornerait à regrouper un certain nombre de penseurs n’ayant en commun qu’une certaine hostilité à leur époque, et la chance d’être agréés par monsieur Compagnon.
Nous évoquions, au début de cet article, l’histoire d’un ratage, et celle d’une déception. Le mot « antimoderne », dont Compagnon n’est d’ailleurs pas l’inventeur, aurait pu être très utilement employé pour désigner, d’une façon à la fois précise, éclairante et non péjorative, un large courant de pensée qui apparaît au cours du XVIIe siècle en réaction à l’idée de Progrès, qui prend corps à l’époque révolutionnaire et se prolonge effectivement jusqu’à nos jours. Il est donc fort regrettable qu’il n’ait été utilisé, en l’occurrence, que pour décorer un joli bric-à-brac, parfois séduisant, mais dépourvu de cohérence logique et de pertinence historique. Le travail reste à faire.


E. Marsala
 
 
+ Antoine Compagnon, Les Antimodernes, de Joseph de Maistre à Roland Barthes, NRF, Gallimard, 2005, 467 p.
 


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N°17 - La métamorphose des super héros

Par Hector Nissac
 
Les super héros ne sont pas invulnérables. Mais depuis leur naissance en 1938, ni les blessures, ni les trahisons, ni même la mort n’étaient parvenues à les stopper. Jusqu’au 11 septembre 2001 où l’effondrement des tours du World Trade Center sembla leur porter un coup fatal. Batman, Hulk et consorts, victimes collatérales de Ben Laden ? Bilan quatre ans après la Chute.
 
Quel pouvait être l’avenir des super héros, symboles d’une Amérique triomphante et sûre d’elle-même, aux lendemains d’attentats qui révélaient la fragilité de l’hyperpuissance ? Plus question pour les scénaristes de renvoyer les justiciers costumés lutter contre des invasions extraterrestres ou des menaces apocalyptiques. Tout comme Hollywood annulait ces blockbusters les plus violents, le monde des comics se devait de faire profil bas. Et la profession de rendre à son tour un hommage appuyé aux victimes en montrant dans des numéros d’anthologie Superman déblayer les ruines de Ground Zero ou Spiderman confronté à l’hostilité de tous ceux qui lui reprochaient de n’avoir rien fait ! Réduit au silence et à l’inaction, le super héros devait aussi subir la concurrence des nouveaux héros de l’Amérique, pompiers, policiers et médecins. À tel point que même Marvel, la principale compagnie de bande dessinées US, entreprit de publier de nouvelles séries qui, pour la première fois, mettaient en scène des samaritains dénués de pouvoirs, de simples individus dont l’adversité avait révélé la valeur morale. Acculé, donné cent fois pour mort, le super héros allait malgré tout survivre et opérer une spectaculaire renaissance.
 
Born again
 
Dans un premier temps, pour renouer avec le succès, certains auteurs préconisèrent un retour aux postulats les plus primaires du genre. Pour eux, les justiciers masqués devaient redevenir, comme durant la Seconde Guerre mondiale, des super patriotes luttant contre l’envahisseur, des pantins aux ordres de l’oncle Sam dont les exploits en papier étaient censés divertir et l’enfant de l’arrière et le GI du front. C’est ainsi que l’on vit quelques super héros, Captain America le premier, partir guerroyer contre l’ennemi islamiste et les dictatures baasistes. Mais cette tentation revancharde demeura anecdotique. Par son intensité dramatique et ses conséquences, le choc du 11 septembre permit un changement bien plus considérable, la concrétisation en fait d’une évolution amorcée dès la fin des années 70. À partir de cette époque, sur fond de contre-culture et d’échec au Vietnam, le super héros est devenu plus sombre et tourmenté, davantage préoccupé par le contexte social et politique d’une Amérique en crise. C’est dans cette veine – à laquelle Alan Moore et Frank Miller donnèrent ses lettres de noblesse – que le nouveau super héros post-9/11 allait jaillir. Ses caractéristiques ? D’abord, il a rangé au placard ses collants et sa cape fluo pour revêtir des tenues paramilitaires adaptées aux combats. Ensuite, c’est un militant qui, comme tel, se refuse à porter un masque et n’utilise aucune double identité. Enfin, son combat est essentiellement politique et ses méthodes pour le moins radicales : il est prêt à tout pour imposer l’ordre mondial qu’il juge le meilleur et le plus juste. Ce concept décliné de multiples manières a donné naissance, au milieu de beaucoup de médiocrité, à quelques histoires qui resteront : The Autority – une série dans laquelle un groupe d’anarchistes utopistes impose sa dictature sur la planète – et New X-Men – où Grant Morrison et Frank Quitely réinventent complètement l’univers du plus populaire groupe de mutants – en sont les meilleurs exemples.
 
Le mythe de l’âge d’or
 
Parallèlement, cette mutation du super héros s’accompagna d’un véritable retour aux sources. Des scénaristes, parmi les plus ingénieux, entreprirent, toujours sur les traces d’Alan Moore, de revisiter complètement les codes du genre tels qu’ils furent définis durant l’âge d’or des comics. Si sous leur plume le super héros retrouvait ses costumes et son attirail kitsch, c’était pour mieux s’interroger sur son rôle dans la société, sur sa normalité, pour montrer ses failles et ses complexes, etc. Ainsi de deux séries récentes traduites en septembre par les éditions Delcourt. Dans Invincible, Robert Kirkman et Cory Walker nous font découvrir la vie d’un jeune lycéen dont le père n’est autre que le super héros le plus puissant de tous les temps. Comment faire dans ces conditions pour étudier, draguer ou se faire des amis ? Quelle attitude adopter quand, avec la puberté, arrive des pouvoirs particulièrement effrayants et totalement incontrôlables. En privilégiant le récit intimiste, Invincible nous offre une relecture particulièrement intelligente et novatrice d’une recette qui fit le succès du Spiderman des années 60 et 70 : raconter l’ordinaire d’un personnage extraordinaire. Dans le même style, les frères Luna s’amusent à décrire les tribulations d’une super héroïne à Spring City, une ville où les justiciers costumés sont partagés entre leur lutte pour la justice et la gestion de leur image publique. Une série, qui tient tout à la fois de Sex in the city et de Wonder Woman, où Ultra, l’une des femmes les plus puissantes de la planète, doit non seulement affronter les criminels mais aussi les hordes de paparazzi, les fans en délire ou les amants intéressés.
 
French touch
 
À l’instar d’un Mickey, les super héros américains sont devenus des icônes d’une culture populaire mondialisée, à tel point qu’aujourd’hui tout le monde connaît Superman, Batman ou Wonder Woman sans avoir jamais lu l’un des comics qui ont fait leur renommée. Quoi de plus logique que des auteurs franco-belges nourris de leurs aventures s’emparent de cet héritage pour livrer leurs propres visions du genre. D’abord standardisé et calqué sur le modèle américain, cet exercice s’est récemment révélé des plus audacieux et intelligent. Inaugurant un nouveau format (80 pages et couverture souple), la collection “Expresso” de Dupuis vient d’en offrir deux fleurons, deux albums de qualité dans lesquels hommages décalés et pastiches font mouches. Dans l’univers de Comix Remix, proche de celui de Watchmen, les super héros sont devenus des hommes-sandwich, vantant indifféremment marques de pizzas ou de lessives, qui se livrent à toutes les bassesses pour conserver cette juteuse rente. Dans Prestige de l’uniforme, un scientifique médiocre méprisé par sa femme, humilié par ses collègues de bureau trouve enfin la reconnaissance de ses proches grâce à une expérience qui lui confère de mystérieux pouvoirs. Bénéficiant toutes deux d’un graphisme très personnel, loin des canons des comics, ces deux histoires empruntent aux mêmes thématiques que les nouveaux super héros en ajoutant un ton décalé qui les rend indispensables.
De part et d’autre de l’Atlantique, le super héros, trop vite considéré comme désuet, connaît donc une second souffle. Espérons que ce renouveau prometteur saura dynamiser une bande dessinée américaine souvent conformiste et donner un souffle épique et fantastique à une école franco-belge un peu trop égocentrée. 
 
 
Hector Nissac

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N°17 - Apprendre à lire

Par Antoine Clapas
 
Je reverrai toujours la mine déconfite d’un amphithéâtre de Sorbonne rempli d’étudiants lorsque notre professeur Arlette Michel annonçait que le but des études littéraires était d’apprendre à lire. De fait, et toute l’œuvre d’un George Steiner est là pour l’attester, le lecteur qui s’imagine avoir fait le tour d’un texte ou d’un auteur frôle la niaiserie et l’insolence.
 
Utilité de la critique
 
Naturellement, la lecture d’une œuvre est première, et l’on peut très bien se passer de lire de la critique sans démériter de l’univers. Tout dépend de ce que l’on demande à la littérature… On connaît trop les habitudes scolaires et estudiantines, consistant à s’enfermer dans les commentaires et le prêt-à-lire pour ne pas s’affronter en vérité au texte littéraire. D’un autre côté, la critique littéraire est utile ; qu’elle soit d’origine universitaire, ou qu’elle relève de cette grande famille d’écrivains critiques qui associe les noms de Sainte-Beuve, Thibaudet, André Thérive, Edmond Jaloux, Charles Du Bos, Pascal Pia, jusqu’à Boutang, Gracq, Georges Poulet et tant d’autres. Il n’est pas désagréable de lire une critique davantage journalistique, lorsqu’il s’agit d’articles signés aujourd’hui par Bertrand Delvaille, Angelo Rinaldi ou René de Ceccaty. Il n’est pas impossible de s’intéresser à une critique spécialisée et technique, surtout lorsqu’elle ne s’inféode pas bêtement à un courant analytique, post-structuraliste, génétique, stylistique, etc. A priori, nous croyons que tous les genres de la critique ont leur légitimité, leur intérêt, du moment qu’un talent les nourrit. C’est même l’une des caractéristiques principales de la critique littéraire d’épouser une aussi grande diversité. Que de différences, en effet, entre le Port Royal, ce chef d’œuvre de Sainte-Beuve qui se lit comme un roman, et le riche essai de Philippe Sellier sur Pascal et Saint-Augustin ?
La critique est utile parce qu’elle élargit le jugement, étend la sensibilité, fait découvrir mille trésors d’abord inaperçus, rend perceptibles des aspects à côté desquels nous sommes passés, pour faciliter ensuite des lectures plus personnelles. Les travaux de Jean Mesnard rendent plus difficiles les contresens sur Pascal. Ceux de Jean Céard, d’une prodigieuse érudition, rendent plus abordable le redoutable univers de Rabelais, chargé d’éléments culturels très éloignés de nous. Luc Fraisse démontre comment Proust imprime à la charpente de ses phrases les critères de l’art gothique dont il était éperdument amoureux. Tel autre montre comment les paysages qui ouvrent les romans de Balzac s’inspirent des tableaux de l’École française. Il y a de grands auteurs que nous ne lisons plus de la même façon lorsque de grands critiques en ont renouvelé l’approche : c’est le cas de Rousseau avec Jean Starobinsky, de Mallarmé avec Bertrand Marchal, de Corneille avec Marc Fumaroli, ou de Stendhal avec Michel Crouzet.
 
Crise du sens
 
Malheureusement, la critique actuelle vit une crise qui correspond à celle de notre civilisation. Le type de l’écrivain critique a quasiment disparu. Comme l’ont affirmé Maurras et Eliot bien avant Roland Barthes, le critique de cette sensibilité est tout aussi créateur et poète que n’importe quel écrivain. On peut citer à titre d’exemples Une campagne avec Thucydide de Thibaudet, l’un des plus grands chefs d’œuvre de la critique française, ou bien, plus proche de nous, En lisant en écrivant de Julien Gracq. Dans le désert actuel, le Chateaubriand, Poésie et Terreur, de Marc Fumaroli, nous est apparu comme une géniale exception, totalement et heureusement intempestive. Le public cultivé – vraiment cultivé – se raréfiant, les mœurs démocratiques égalisant les goûts, l’ère des masses exaltant la distraction et la bêtise, il devient de plus en plus évident que la société n’a plus besoin de critiques de même qu’elle n’a plus besoin de philosophes et de cours de philosophie. Nous vivons dans le procès de l’écrit et la peur de la parole. Dans le soupçon de l’inutilité et de la non-rentabilité. Aussi la critique littéraire s’est-elle finalement réfugiée, depuis les années soixante-dix, dans la critique universitaire. De nombreux professeurs sont des critiques détournés, obligés de suivre le dictat du positivisme dans lequel s’enferme l’Université française. Souvent passionnante, décisive, même, cette critique n’a que le défaut d’intéresser un nombre restreint de personnes, qui sont en général des étudiants ou des collègues.
Il faut ici expliquer notre réticence vis-à-vis du positivisme universitaire. Il est exact que les critères rationnels, scientifiques et techniques permettent une meilleure connaissance des œuvres et des auteurs. Le spécialiste dispose pour cela tous les outils de la rhétorique, de la grammaire, de la poétique et de l’histoire. Comme le montre Steiner dans Réelles Présences, on en arrive à une inflation gigantesque du commentaire, où l’œuvre elle-même n’apparaît que comme un pré-texte à l’arrogance de la critique, et à une déstructuration du sens. Mais il y a une autre dimension, généralement perdue de vue. Ce positivisme rend de moins en compte du degré de vérité dont la littérature peut témoigner à propos de l’homme : un atome sans destin, dépouillé du sens, mais réduit à une infinité de déterminations interchangeables. En outre, il témoigne d’une peur sans limite. Les sciences humaines mettent mal à l’aise le discours littéraire, soupçonné d’avoir pour matière l’irrationnel, la subjectivité, le mystère, des apories qu’aucun raisonnement ne parvient à réduire. Ce discours se sent donc obligé d’épouser les critères des sciences qui l’incriminent, et de fuir ses propres fondements historiques, esthétiques et rhétoriques. L’histoire littéraire est la plus durement touchée.
Auguste Comte aurait été horrifié de constater cette évolution du positivisme : depuis des années, cette idéologie décompose le sens au lieu de le construire. Mais il faut aller plus loin, et mesurer l’étendue de ce qui est perdu. Le positivisme du discours littéraire fait le procès des présences mystérieuses, voire surnaturelles, dont une œuvre peut porter la marque. Pour parler net, l’inspiration divine du Dialogue des Carmélites n’est pas un critère universitaire, et pourtant, c’en est l’essentiel. Pourquoi faudrait-il d’avance refuser cette possibilité ? Dans une civilisation de la Bible et des Évangiles comme la nôtre, pétrie par les catégories d’Aristote et la dialectique de Platon, comment pouvons-nous rejeter les mots « âme » et « immortalité », ignorer combien la littérature peut apporter un témoignage sur la créature, et rendre hommage au Créateur, ou du moins, solliciter une forme de contemplation du monde ? Il n’est pourtant pas interdit au critique ou au lecteur d’être platonicien, chrétien, métaphysicien, ou, si l’on veut, bouddhiste et shintoïste. L’indifférence ou l’athéisme n’y sont pas une obligation. D’un autre côté, tout le monde trouve normal que les chrétiens, les hellénophiles et les shintoïstes absorbent continûment l’épaisseur et les réductions du positivisme athée, et que les critiques ne mettent point Dieu ni « âme » dans leur langue.
Or, de fait, ces qualités ou ces grâces modifient grandement le regard sur les œuvres, en faisant accéder à d’autres domaines de la réalité. Saint Grégoire le Grand souligne que la fonction de la littérature profane est de mettre en évidence la vérité de la littérature sacrée. Il n’y a probablement pas de parole plus profonde et plus humble, et qui consacre davantage le rôle des écrivains. Or, c’est toute une dimension de la Parole humaine, ce sont le Logos, les racines ontologiques du langage dont se détourne la critique littéraire la plus répandue. Heureusement, la critique à laquelle nous pensons possède de respectables exemples : qu’il s’agisse de Luc Estang, de Georges Cattaui, de Jean de Menasce, d’Henri Massis, de Pierre Boutang, ou bien d’un universitaire comme Alain Michel, qui, en prélude à sa très belle thèse consacrée à la Parole et la Beauté dans la littérature latine, affirme qu’il croit au sens de la prière. Le Port Royal de Sainte-Beuve porte peut-être le reflet d’une conversion manquée – celle de son auteur –, mais il témoigne d’une rencontre étonnante entre une école théologique et un esprit animé par la curiosité spirituelle.
Comme par hasard, on notera que le déclin du type de l’écrivain critique est contemporain de la déchristianisation : ce fait est là pour rappeler l’intime relation qui unit la poiésis (la création) et la théologie, et que là où les croyances disparaissent, la plus haute culture tend à s’éteindre aussi.
 
 
Antoine Clapas

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N°17 - Albert Thibaudet

Par Alain Lanavère de l'Université de Paris - Sorbonne
 
Figure célèbre et méconnue de la critique du début du XXe siècle, Albert Thibaudet constitue un exemple proprement génial de l’écrivain critique, entrant dans les arcanes des œuvres et composant les siennes par ce cheminement même. Méthode dépassée ou modèle à suivre ?
 
En littérature, le temps qui passe est spécialement cruel avec ceux-là même qui se fixent un sacerdoce de la servir : les professeurs (parfois), les auteurs (quelques uns), les critiques (tous). Une génération à peine, leurs œuvres sont introuvables, leur rôle méconnu, leurs noms même perdus. Mes étudiants de lettres, même khâgneux, dès qu’il leur faut composer sur la critique, n’ont pour munitions qu’un peu de Barthes réchauffé et du Genette passé et repassé à la moulinette : fast food des années 2000. Ils ne savent pas – pas du tout – que les grands critiques du XXe siècle, ce furent Charles Du Bos, l’abbé Bremond, et Albert Thibaudet ; et les laisseraient ahuris les noms de Léon Daudet, de Valéry Larbaud, de Kleber Haedens et de Pascal Pia.
Albert Thibaudet mourut en 1936 sans laisser de descendance qui pût veiller aux destinées de ses livres. Son Histoire de la littérature française de 1789 à nos jours (1936), il ne put l’améliorer, et ce livre n’était pas assez scolaire pour rivaliser avec les manuels. Thibaudet, homme de gauche, avait beau mourir en 1936, il n’avait milité nulle part, et même avait, sans passion, très bien écrit sur Barrès et Maurras : on l’oublia. Enfin, le pauvre homme s’était fait vertement reprendre par Proust dans le Contre Sainte-Beuve pour avoir osé risqué l’idée que Flaubert n’était pas très intelligent ; comme aujourd’hui il n’est point de salut hors de Proust, vache sacrée, personne n’ose penser, contre lui, que cette observation, très fondée, sur Flaubert (mais c’est un autre bœuf Apis pour nos contemporains) prouve que Thibaudet, certes, ne manquait pas d’intelligence critique. Ajoutons que les deux « Pléiade » que Thibaudet confectionna (Montaigne, 1934 ; Flaubert, 1936, avec H. Dumesnil) sont caducs. Pas de chance.
Thibaudet, pourtant, laisse une œuvre passionnante. Si l’on en doutait, qu’on parcoure le numéro du 1er juillet 1936 de la Nouvelle Revue Française : entre autres, lui rendent hommage Valéry, Bergson, Alain, Jean Prévost, Jean Grenier, Jean Wahl, Ramon Fernandez, E.-R. Curtius, Maurois, Morand, L.-P. Fargue, Jean Schlumberger, Daniel Halévy… Excusez du peu !
Thibaudet, que l’Université française ni l’Académie ne pensèrent à accueillir, avait été deux fois admissible à l’agrégation de philosophie et, finalement agrégé d’histoire, il quitta vite l’enseignement pour faire son voyage en Grèce (Les Heures de l’Acropole, 1923) et vivre de sa plume, dans La Phalange puis à partir de 1911 dans la NRF. Il y tenait les rubriques « La littérature » puis « Réflexions sur la littérature », jusqu’à sa mort, écrivant chez lui, à Tournus, ou à Upsal et Genève, les Suédois et les Vaudois (qui se souvenaient d’avoir pareillement reçu Sainte-Beuve) ayant eu, eux, la bonne idée de lui confier des chaires. Prodigieux lecteur, il avait fait la guerre de 1914-1918 avec dans sa musette Montaigne et Thucydide. D’où, en 1922, La Campagne avec Thucydide, réflexion sur l’art difficile de la guerre, l’art plus difficile de la paix, et l’écriture de l’histoire. Ancien élève de Bergson à Henri IV, Thibaudet était, en bon bergsonien, soucieux de la durée : durée des courants et des genres littéraires, durée des idées quand elles germent dans un ancien terreau et promettent d’indéfinis développements (d’où son chef d’œuvre, Trente ans de vie française : I. Les idées de Charles Maurras ; II. La vie de Maurice Barrès ; III. Le Bergsonisme, 1920-1923), durée intime des écrivains d’où surgissaient, par des lentes et secrètes métamorphoses, qu’il étudiait, leurs œuvres. On lui doit les premières études profondes qu’appelaient Mallarmé (1912, revu en 1926) et Valéry (1923). Mais encore un Flaubert (1922, revu en 1935), un Amiel (1929), un Mistral (1930), un Stendhal (1930). Et en 1930 une Physiologie de la critique. Les Princes Lorrains de 1924 confrontaient Barrès et Poincaré. Si quelques articles de lui ont été recueillis (Réflexions sur le roman, sur la littérature, sur la critique, 1938, 1939), une masse de textes qu’il donna à la NRF ou au Journal de Genève y dorment encore.
Thibaudet, que son érudition, l’ampleur des compétences, l’indépendance de son esprit et sa passion des Lettres rapprochent de Sainte-Beuve (que Proust a grossièrement méconnu ; mais il revient, on le réédite beaucoup ces jours-ci), n’était pas comme lui curieux des secrets biographiques des hommes, il ne se souciait que des œuvres, cherchant moins à y trouver les raisons du goût qu’il éprouvait pour elles que les secrets de leur maturation. Ainsi se penchait-il sur les lectures, les antécédents littéraires de leurs auteurs, sur leur longue genèse, et dessinait-il les prolongements futurs voire fictifs que ces œuvres lui semblaient mériter de connaître. Aussi attentif à leur musique (on trouve chez lui d’admirables analyses du style de Barrès et de Flaubert) qu’au réseau d’idées qu’elles impliquaient et qu’elles organisaient, Thibaudet se défiait de lui-même (il était modeste !) et, bergsonien, ne redoutait rien tant qu’un jugement arrêté, fixé, pétrifié : il se relisait, modifiait ses attendus, ouvrait le champ à de possibles lectures différentes.
Bourguignon d’allure paysanne, bon vivant, il préférait ne parler que des écrivains qu’il aimait ou avait envie d’aimer ; les autres, il s’en taisait ; « Thibaudet n’éternuait pas de l’acide sulfurique », disait de lui Morand, qui s’y connaissait en éreintements à ses dépens. La critique de Thibaudet, abondante, sinueuse, procède d’un acte de sympathie du lecteur avec son livre et du critique avec “son” auteur ; généreux, le critique offre à son auteur sa science, ses idées ; d’où de féconds rapprochements, soit qu’il s’agît d’illuminer une œuvre par tout ce dont elle résulte (ainsi, Thibaudet éclaire admirablement Maurras par Auguste Comte), soit qu’il fallût dresser contre elle l’œuvre adverse (Poincaré contre Barrès). Bergsonien toujours, Thibaudet poétise sa critique en la nourrissant par osmose du style même de son auteur, si bien qu’on en arrive à croire que, pour une fois doté de lucidité sur soi, l’auteur même se critique à sa propre manière. Il aime aussi les comparaisons et métaphores filées, qui rendent compte du caractère minéral, métallique, floral, sylvestre, etc., de tel ou tel livre.
Le tempérament de Thibaudet, l’influence sur lui moins de la NRF (qui avait ses foucades et ses sectarismes, Gide le premier) que de Montaigne, son bergsonisme surtout le conduisaient à chercher, patiemment, à vérifier son goût par son intelligence critique et, inversement, à irriguer sa critique des joies que lui donnait son intuition de lecteur. On le lit, on apprend beaucoup, on sait les raisons que l’on doit avoir d’aimer tel livre, mais on discerne vite que ces raisons ne suffisent pas, qui ne sont que des raisons, à nous livrer l’accès au sanctuaire. Thibaudet, ou la critique créatrice, c’est le titre de l’une des rares thèses qui lui aient été consacrées (Alfred Glauser, 1952) ; mieux encore, Thibaudet, ou la sage intelligence de la littérature.
Si vous êtes comme moi excédé par le jargon structuralo-psycho-sémio-stylistico etc. de l’Université, si pour vous un livre que vous avez la faiblesse d’aimer (car vous aimez la littérature) n’est pas une structure signifiante, une machine textuelle, un champ ouvert de lectures plurielles, un objet polysémique – lisez Thibaudet. Vous y apprendrez pourquoi, en effet, et malgré Proust, Flaubert n’était pas très intelligent. Mais vous, vous deviendrez intelligent !


Alain Lanavère
 
 

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mercredi, 08 juin 2005

N°16 - Entretien avec Me Vergès

Hommage à Jean-Marc Varaut 

Propos recueillis par E. Marsala et David Foubert
Photo : Louis Monier
Dernier livre paru : Journal 2003-2004 : Rien de ce qui est humain ne m’est étranger, Plon, 2005.


Comme on va le voir, malgré les oppositions politiques ou philosophiques, Jean-Marc Varaut et Jacques Vergès s’appréciaient. Ils appartenaient tous deux à la grande lignée des avocats français, à la fois libres et soucieux de ne pas s’agenouiller devant le conformisme et les tabous. Dans ce même attachement à la liberté de l’esprit, Les Épées sont heureuses d’interroger Me Vergès pour ce portrait.


Les Épées : Quels furent vos premiers contacts avec Jean-Marc Varaut ?

Me Jacques Vergès : Je suis un peu plus âgé que Jean-Marc mais nous nous sommes inscrits au Barreau à la même époque (moi en 1955, lui en 1956). Nous étions alors stagiaires tous les deux et préparions le concours de la Conférence du Stage, dont il fut premier secrétaire en 1959, trois ans après moi. Nous nous sommes ensuite croisés lors de la guerre d’Algérie. En 1957, je suis allé à Alger pour défendre le FLN. Lui y est arrivé en 1961 pour défendre les accusés de l’autre bord, ceux de l’Algérie française puis ceux de l’OAS. Mais nos rapports n’ont pas changé pour autant pendant cette période. Jean-Marc aimait la vérité à tel point que sur les tortures en Algérie, dont il avait d’abord nié l’existence, il est venu m’avouer en 1961 que j’avais eu raison.

Pour vous, qu’est-ce qu’un avocat engagé ?

C’est l’avocat qui dans les périodes de crise, défend des personnes avec qui il peut sympathiser, voire même avec qui il partage un certain nombre de convictions. Mais pour autant, il n’en devient pas l’ennemi de son confrère qui défend ceux d’en face. Je dis souvent, au grand dam de certains frileux, que j’ai eu deux maîtres au Barreau : Jacques Isorni et Tixier-Vignancourt.

Le propre du grand avocat est-il de ne plaider que pour les causes perdues ?

Pas forcément. Mais c’est celui qui ne les refuse pas. Dans une cause, l’objectif est double : obtenir la plus petite peine et donner un sens à ce qui arrive à l’accusé. Lui faire comprendre que le malheur qui peut lui arriver n’est pas forcément une défaite. Bernanos disait de Jeanne d’Arc que son procès ecclésiastique était un procès perdu d’avance. Mais au fond, c’est pour cela, qu’elle est morte en martyr, et qu’elle a été canonisée. Il y a des gens qui perdent un procès mais qui gagnent devant l’histoire. C’est quelque chose que Jean-Marc Varaut savait parfaitement, même s’il n’était pas aussi amateur que je le suis de la défense de rupture. Jean-Marc faisait plus confiance aux magistrats que moi. C’est une différence entre nous.

Confiance dans le droit ou confiance dans la vertu des hommes ?

Pour lui, assurément, c’était l’un et l’autre.

Pourtant le procès Papon lui fit beaucoup de tort : on sait que des avocats refusaient de déjeuner avec lui à Bordeaux entre les audiences du procès Papon.

Il m’a avoué que ce procès lui avait fait perdre une partie de sa clientèle. Il existe en France une pensée unique, une police de la pensée. Pensez ! Avoir le même avocat que Papon : un certain nombre de grands patrons se sont effrayés. En ce qui concerne les avocats, j’ai aussi connu ce genre de situation : des confrères qui se refusent de vous serrer la main, ou qui se lèvent bruyamment pendant votre plaidoirie sans parler du curé qui fait sonner le glas au début d’une autre. Mais j’ai une puissance de mépris que Jean-Marc n’avait pas. Il était gentil et extrêmement courageux. Nous avions beaucoup d’estime l’un pour l’autre, et plus encore, sur la fin, de l’amitié même.

Dans cette défense des réprouvés, vos carrières sont donc un peu parallèles ?

Dans une certaine mesure, en effet, même s’il appartenait à l’establishment et qu’il état issu d’une longue lignée de juristes, ce qui n’est pas mon cas. C’était un grand avocat, avec des plaidoiries très belles, issues d’une grande culture classique telles que la Conférence du Stage forme pour le faire.

N’étiez-vous pas, en un sens, les derniers représentants d’une race d’avocats en voie de disparition ?

C’est vrai. Mais pour autant, demeure, y compris chez les plus jeunes de nos confrères, un véritable attachement à la Défense, celui que Jean-Marc a toujours manifesté au plus haut point.
 

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N°16 - Vouloir le roi

Par Antoine Clapas
 
« Comment, il y a encore des royalistes en France ? À l’heure de Grégory, de la construction européenne et de Star Wars ? » Depuis 1792, 1830 ou 1848, les royalistes français n’ont cessé de réfléchir sur les conditions d’une restauration ou d’une instauration, comme à un recours utile à la nation. Pourquoi, comment peut-on aspirer à une monarchie en 2005 ?
 
«Pour faire la monarchie, disait Roland Mounier en 1989, il suffit d’un prétendant et d’un peuple ; les conditions sont donc réunies. » Cette réflexion a priori rassurante pour les royalistes ne doit pas masquer les évidences : la monarchie se situe hors des débats politiques les plus courants, elle n’est abordée que par les royalistes eux-mêmes, dans des revues, sur Internet et dans quelques rares ouvrages. Pour beaucoup, la couronne est davantage l’affaire du dentiste que celle du prétendant. Pour les uns, il n’est de roi désirable que celui qui copierait ses propres intentions politiques, un roi de gauche ou de droite, ou bien une potiche rassurante à contempler. Pour les autres, beaucoup plus nombreux, un roi est un personnage inquiétant, parce qu’il possèderait un pouvoir exorbitant, proche de la dictature, niant le droit de l’individu, et qu’il relèverait d’un cadre définitivement révolu.
Les représentations de la monarchie dans la conscience française fournissent un beau sujet, pourtant distinct de celui-ci. Qu’est-ce que vouloir un roi ? De fait, cette volonté implique un décalage entre ce qui est et ce qui n’est pas encore, qu’il faut provoquer et ordonner. Elle consiste dans un projet politique touchant à la nature du régime et, dans l’ordre de l’action, d’un degré de probabilité actuellement très réduit. Les questions surgissent immédiatement. Peut-on sans contradiction restaurer un pouvoir dit traditionnel ? pourquoi la République ne serait-elle pas la tradition de la France depuis 1875 ? Or, quelle serait la forme de cette monarchie ? Qu’apporterait-elle de différent ou de préférable ? Cette volonté procède-t-elle seulement de la politique ? D’où vient qu’il faille vouloir un roi, quand nos ancêtres n’avaient qu’à l’aimer ou à consentir à son autorité ? Nous nous trouvons face à une série d’inconnues auxquelles bien peu de penseurs se sont confrontés. Peut-on vouloir la monarchie sans penser aux différents échecs de restauration depuis le XIXe siècle ? Autre point capital : peut-on désirer la monarchie comme la démocratie s’est voulue elle-même ? La démocratie, si elle se comprend comme le régime des libertés concrètes, et non plus en tant qu’utopie destructrice du lien politique, ne peut-elle pas s’articuler à un règne légitime ? Où commencent le principe politique (un roi régnant ou gouvernant) et le contenu du régime (défini par une philosophie, une idéologie, et informé par la réalité du pays ?).
 
Le lien politique
 
Pour notre génération et celle qui vient, un immense effort d’interprétation est à entreprendre, à moins que disparaissent cette idée et cette mouvance – il y a des utopistes et des fétichistes en royalisme comme dans toutes les sensibilités politiques. Pour le moment, l’institution monarchique ne constitue une véritable question qu’aux marges de la politique, au milieu d’une démocratie libérale en crise, dans une situation sans précédent de déclin du politique et de la responsabilité civique, à un moment où un procès perpétuel est intenté contre le passé, au point d’obstruer l’avenir. Comme l’indique Léo Strauss dans Qu’est-ce que la philosophie politique ?, dans la modernité, le régime ne fait plus question. Aussi certains préfèrent-ils en rester à des aménagements républicains ou européens, ne pas demander plus, comme s’il suffisait de participer à des fuites en avant pour participer, en réalité, à la destruction du lien politique.
Pour vouloir le roi, il faut d’abord savoir ce que Roi et monarchie veulent dire. Etre royaliste en France, c’est être fidèle à la dynastie capétienne ; c’est prendre un engagement vis-à-vis d’une famille protectrice, de qui la justice, le bienfait ou le moindre mal sont attendus. C’est participer politiquement à une institution inscrite dans la durée, dont le souverain constitue la clef de voûte, sans être le distributeur de toutes les tâches. On peut affirmer avec Boutang que « le royalisme est une fidélité comme le patriotisme est une vertu ». Cette fidélité, cette loyauté est, selon le point de vue que l’on adopte, l’élément minimal ou maximal de justification ; c’est lui qui apparaît dans la bouche des Marocains, des Anglais ou des Thaïlandais lorsqu’on les interroge sur leur monarchie. Il faut sans doute faire ici la distinction entre le royalisme et l’attachement au roi. En monarchie, le royalisme en tant que doctrine politique devient paradoxal, inutile, voire parasitaire. Aujourd’hui, le royalisme fait parfois naître des fidélités dépouillées d’armature théorique précise ; d’autres fois, la recherche rationnelle supplante le royalisme d’héritage, qui se perd depuis des générations. Mais là où la doctrine se tient, la fidélité n’est pas nécessairement réduite ; elle ne disparaît pas au prétexte que la raison se met en demeure de justifier et de construire. En revanche, si la doctrine s’interpose, si le royalisme tombe dans l’idéologie, il s’annule lui-même. C’est ce qui est arrivé à certaine droite française, au cours des soixante dernières années, en feignant de croire (par exemple) que l’on pouvait être maurrassien sans être royaliste.
 
Le paradigme
 
On rappelle toujours que la France a été faite par des rois ; mais aujourd’hui, nous sommes pris entre l’évidence des origines et l’obscurité du destin. Les Français oublient trop souvent qu’ils ont vécu beaucoup plus longtemps en monarchie qu’en République, et les alternatives au régime qu’ils connaissent les renvoient à des modèles épouvantables dont on les martèle en croyant fournir un argument : ces régimes totalitaires qui ont été les maladies des démocraties et des incarnations excessives de la modernité ! Face à l’oubli, il convient non seulement de retrouver le sens du récit national, mais, plus profondément, de distinguer la monarchie de son historicité, pour la penser sur un mode plus général et technique. C’est ainsi que selon Boutang, la monarchie était à la fois « un modèle » et « un reproche » vis-à-vis de la Constitution de 1958. À des degrés divers, Jean Foyer et Michel Debré ont eu besoin de réfléchir sur la fonction monarchique de l’État pour rédiger ce texte. Elle demeure invinciblement un paradigme de la pensée politique. En outre, il faut convenir à quel point la monarchie française fut évolutive. Les institutions ont considérablement changé de Louis VII à Saint-Louis, de Louis XII à Louis XIV, de Louis XVI à Louis-Philippe ; la monarchie anglaise a connu de semblables adaptations jusqu’à aujourd’hui. Une monarchie doit évidemment correspondre à la situation concrète de la société sous peine d’aboutir à un régime désincarné, soit le contraire de ce qu’elle doit être. Mais elle est encore un modèle théorique, diversement interprété par Platon, Saint-Thomas d’Aquin, Vico, de Maistre, Maurras, Bernanos, Marcel, Thibon et Boutang, offrant une matière inépuisable de réflexions.
On ne saurait assurément vouloir la monarchie en 2005 dans les termes littéraux où l’Action française la voulut en 1900. Dans son Enquête sur la monarchie, Maurras s’était adressé au public patriote, alors très large et puissant, et à la France qu’il avait devant lui. Aujourd’hui, c’est l’esprit pédagogique et constructeur de son effort que l’on peut retenir, pour une France extrêmement différente, dont les contours ont été redessinés et réduits. Cela dit, de larges pans de sa critique continuent de se vérifier dans les faits. Par exemple, s’il est vrai qu’il y eut un Ancien Régime, il n’y en a pas de nouveau : il n’y a qu’un état d’esprit qui l’empêche de naître, aussi vrai que l’utopisme moderne tend à rejeter inéluctablement dans le passé la moindre construction dont il accouche. C’est très logiquement que la démocratie française s’épuise et veut se métamorphoser en démocratie européenne, la territorialité et l’histoire ne lui sont que des motifs secondaires ou méprisables.
 
Rouvrir la définition
 
Maintenant, quels sont les objets à rechercher dans la monarchie ? Historiquement, elle articule de manière nuancée les éléments suivants : l’unité du pouvoir, le principe d’autorité (elle n’est pas une autocratie), l’arbitrage et la Justice, la protection des plus faibles, la défense des intérêts communs, la capacité à ordonner les intérêts privés (jadis, corps intermédiaires, aujourd’hui, sociétés, associations, voire lobbies ?) ; ajoutons à cela une pratique réaliste, généralement raisonnable, de la diplomatie. Si nous tenons à la monarchie, c’est en fonction de ces éléments de définition. Bien sûr, nous savons qu’il faut enrichir les réponses : telle est la tâche de cette « place royale ». On nous permettra du moins de préciser l’un des motifs de notre volonté. Pour nous, le pouvoir monarchique, en tant qu’incarnation politique d’un peuple, coïncide avec la garantie d’un être politique distinct de la gestion, de l’économie, de l’argent ou de la compétition, mais différent aussi de ce fameux repliement sur soi qui tourmente tant la conscience contemporaine. Un roi, en tant qu’incarnation du pouvoir suprême, peut garantir la fonction symbolique du pouvoir tout en s’accordant au concert des nations, et en facilitant même les échanges. Cela ne fait pas du roi un être fabuleux, mais, peut-être, un véritable ami. Le lien qui unit le peuple à son roi est un dialogue secret et pourtant sensible, qui demande une certaine tenue de l’être auprès de l’histoire humaine, une forme de confiance, voire d’amour, qui dépasse l’ordre de l’opinion. Une volonté politique qui ne commence pas et ne se termine pas dans cette amitié n’est pas aimable, et cette absence d’amour nous semble l’une des raisons principales de la fuite contemporaine hors de la politique.


Antoine Clapas
 
 
 

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N°16 - Varaut, un cavalier français

Par Nicolas Kayanakis
 
À notre rencontre, en 1951, aux étudiants d’AF dont je venais de me voir confier la direction, Jean-Marc avait dix-huit ans et entrait à la Faculté de droit ; j’en avais vingt et sortais de Sciences-Po. Après plus de cinquante ans d’amitié, de fréquentations quotidiennes au temps de notre jeunesse au Quartier Latin, certes plus espacées par la suite, comment évoquer un ami qui vient de partir et faire le tri des souvenirs qui se bousculent, sans risquer de déformer ou de figer un visage qui vous reste si vivant, sans le ramener à soi ou sans le réduire aux souvenirs auxquels on est le plus attaché, souvenirs de la presque enfance ?
Jean-Marc, c’est une balade à cheval près de Pontoise, son écharpe dans le vent devant une boutique des Champs-Élysées, la récitation d’un passage des Enfants tristes de Nimier sur un rendez-vous au Pampam ou, avec ses parents, une route heureuse un jour de printemps, vers le Congrès de l’UNEF à Rouen : le lendemain, nous serions des adultes sérieux pour accueillir avec le président de l’UNEF, Jacques Balland, une délégation d’étudiants… soviétiques qui, quelques heures plus tard, devra entendre, au Havre, le discours nationaliste de Jacques, venu de l’extrême gauche. C’est encore, toujours avec ses parents, un jour sombre d’automne, où nous allions, le cœur serré, aux obsèques de Charles Maurras. C’est aussi sa volonté quand, au cours de vacances dans le Tarn, il était descendu de la Montagne Noire à Castres pour devoir ensuite, au retour, entreprendre une remontée de vingt kilomètres à vélo.
C’est surtout, pour ne pas dissimuler l’essentiel, la confidence de sa maman sur le long temps qui lui avait été nécessaire pour parler de sa recommandation : « ne le bousculez pas trop ». Je promis ; et je gardai le secret et, présent, le souci de ce secret. Mais ai-je vraiment tenu la promesse ?
Pas vraiment. Il était difficile de ne pas employer les qualités exceptionnelles du garçon. Je confiais à Jean-Marc, dès sa première année de licence, la responsabilité du groupe d’AF du droit. Un an après, je lui demandai de s’inscrire en Sorbonne : la présidence du syndicat de propédeutique allait être vacante. J’en disposai et fis élire Jean-Marc Varaut. Je me demande quelquefois si là n’est pas le clinamen qui le conduira à un doctorat de lettres et à une charge de cours de métaphysique, éléments d’une carrière qu’il poussera jusqu’à l’Institut.
Néanmoins, c’est comme délégué de la Faculté de droit que Jean-Marc Varaut participera au congrès national contre la CED constitué sous le patronage de parlementaires et de soldats (Monsabert, Bénouville, etc.), et qui ne contribuera pas peu à faire avorter la projet d’armée européenne. Varaut en fut l’un des principaux animateurs étudiants. Cinquante ans après, l’armée européenne n’a pas vu le jour. De même, il ne sera pas étranger à l’actuel rejet de la constitution européenne.
Pendant les années cinquante, notre action commune était conduite par Pierre Boutang. Vingt ans plus tard – comme le rappelle Varaut dans le Dossier H consacré à Boutang –, revenu à ses études de métaphysique en Sorbonne au moment où Boutang y donnait son premier cours, cette coïncidence heureuse lui permettra de monter la garde à l’entrée du cours que les gauchistes avaient prétendu empêcher.
Cette fidélité conduira Varaut à être le principal animateur de l’Association Pierre Boutang, après la mort du maître ; et lors d’un colloque « Reprendre le pouvoir » de l’association, après un exposé que je venais de faire, Varaut rappelait qu’à l’occasion nous avions pu avoir des divergences, notamment en 1954, lorsque la direction de l’AF avait écarté Boutang du journal Aspects de la France. Jean-Marc était resté dans la vieille maison, alors que je m’en éloignais (peu, et peu de temps). La courtoisie attachée à toutes ses démarches n’empêchait pas de telles clartés même sur des désaccords. Cette qualité le gardait de tomber dans la classe politique dont les mœurs lui restaient étrangères.
Sa fidélité à sa formation royaliste et à son catholicisme ont été sans faille. Elle s’est exprimée entre autres dans ses livres : La défense du roi, ou le chapitre “Charles Maurras” dans Poètes en prison dont mon exemplaire porte en dédicace : « ces poètes, dont notre maître Charles Maurras ».
Peut-être fut-il moins heureux avec Le procès de Jésus dont la brillante reconstitution ne m’a pas tout à fait convaincu : s’il réussit à attribuer à la justice romaine la responsabilité de la condamnation, c’est sans parvenir à occulter qu’elle était réclamée par le Sanhédrin juif, qui n’avait plus la capacité de prononcer une condamnation. Autre façon de pouvoir « s’en laver les mains ».
La guerre d’Algérie nous avait éloignés (géographiquement), puis nos carrières différentes. Mais très vite la guerre d’Algérie rapprochait. Varaut me retrouvait au parloir de la prison de la Santé que nous fréquentions l’un et l’autre à des titres différents…
Puis, quand plus tard, mais bien plus tard que lui, je revenais à l’Université pour une thèse sur l’Algérie française, mes professeurs de jadis ayant sauf un disparu, c’est à Jean-Marc Varaut que j’ai demandé d’être mon parrain, ce qui lui donna l’occasion d’une recommandation particulièrement élogieuse : mon éloignement des études aurait tenu à mon choix « d’assurer les engagements militaires de la France ».
D’autres circonstances (tristes) nous rapprochèrent : ainsi, aux obsèques du commandant Guillaume, le « Crabe-Tambour », je vis Maître Varaut, qui avait été son avocat devant les tribunaux d’exception de la république, porter le cercueil de cet ami déjà légendaire.
 
Avocat de la France
 
J’ai mieux encore retrouvé Jean-Marc Varaut à la fin des années quatre-vingt-dix, quand j’ai repris du service à l’Action française pour y assurer la direction du mouvement et, après une scission qu’il venait de subir, en assurer le redéploiement. Jean-Marc, dans un souci d’unité de la famille royaliste aurait préféré me voir me rapprocher de la scission dont je n’appréciais pas le comportement : respectant ma position, il s’est gardé de me parler de la sienne qui m’est revenue par des amis communs. Jean-Marc n’en a pas moins répondu à tous mes appels pendant cette période d’action militante.
Tout d’abord, pour les manifestations d’Action française : il a aussitôt signé avec une centaine de personnalités, ambassadeurs, universitaires, ministres, avocats, le Manifeste pour la souveraineté de la France que nous avions lancé en 1998, « contre l’abandon de la liberté politique de la France ».
En mai 1998, à la veille de la fête de Jeanne d’Arc, il a été l’orateur vedette d’une réunion sur « l’indépendance de la France, garantie de nos libertés » sous la présidence d’honneur de Pierre Boutang, alors hospitalisé. Il y ajoutait en novembre une conférence à l’Institut d’Action française sur la « Défense de la France ».
Le 20 juin 1999, s’est tenue la journée du centenaire de l’Action française dans une grande salle comble de la Mutualité, journée dont le commissaire général était David Sellos. La matinée a été consacrée à une table ronde que j’animais sur « la France souveraine » et qui réunissait auprès de Varaut notamment quelques grands noms de l’AF : Jean-Louis Daudet, Jean-Baptiste Biaggi ainsi que Georges Laffly, notre responsable des étudiants d’AF d’Alger quand nous étions étudiants. Dans la salle, au premier rang, Hervé et Jacques Bainville. La table ronde conclura que « pour exister, la France a besoin d’être souveraine ».
Parallèlement, Varaut sera, dans la même ligne de pesée et d’action, de toutes les principales actions souverainistes autour de l’année 2000.
Après les manifestations organisées à Versailles, le 18 janvier 1999 par l’Alliance pour la souveraineté de la France – et ordonnées par l’Action française –, manifestation qui avait conspué les parlementaires venus voter contre la France, s’est tenue au château, face au Congrès de la trahison, une réunion du Conseil National Souverainiste dont Jean-Marc, qui en faisait partie, a été l’orateur le plus chaleureux et le plus émouvant : la « nation France est la condition normale de l’accès à l’universel ».
Avocat de la France, Varaut ne la limitait pas à la seule période monarchiste. Il savait se souvenir que contre l’ennemi prussien, la France avait été gardée à Valmy par l’armée, il est vrai « du roi », mais « renforcée de volontaires ». Il allait même jusqu’à soutenir que les « droits de l’homme » avaient leur origine dans l’Ancien régime, ce qui ne manquait pas de rendre grincheux quelques royalistes moins ouverts.
Je dois, pour conclure, ajouter que, ne se bornant pas à mettre son talent d’orateur au service de la France, cet homme de culture et de combat, tout au long de sa carrière d’avocat prestigieux dont les médias avaient bien dû rendre compte largement, et parallèlement à une ascension qui l’a conduit à l’Académie des sciences morales et politiques, n’a pas cessé d’être le défenseur bénévole et efficace de tous les militants d’Action française, poursuivis ou condamnés, qui se sont adressé à lui, et au service desquels il a mis son talent et sa voix.
Ce fut sans aucun doute la plus belle manifestation de ses qualités de cœurs.
À Dieu, Jean-Marc, donc au revoir.
 
 
Nicolas Kayanakis

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N°16 - Propos souverainistes

Entretien avec Paul Thibaud
 
Dans les pages opinions des grands quotidiens, dans les colonnes des revues qui comptent ou au sein de multiples chapelles dissidentes, du club Phares et balises à la Fondation du 2 mars, le philosophe Paul Thibaud n’a cessé d’affûter une critique toujours plus implacable de la construction européenne et de son idéologie. Il était donc naturel – alors que la plupart de ses pairs se complaisaient dans un silence flagorneur ou ralliaient l’invraisemblable camp du « non au non » – qu’il participât pleinement au débat qui accompagna la campagne référendaire pour dénoncer un mauvais traité et rappeler le rôle primordial des nations, lieu de jonction entre le singulier et l’universel. Une voix rare et libre qui a accepté de nous recevoir pour évoquer les perspectives de l’après-29 mai.
 
Les Épées : Paul Thibaud, pourriez-vous nous résumer vos arguments en faveur du Non ?
 
Paul Thibaud : Le Traité n’éclairait ni la nature ni la visée de l’Union européenne. Il ne marquait aucun effort pour conceptualiser, définir, orienter ce qu’il prétendait organiser, contrairement à ce que l’on était en droit d’attendre d’un texte à prétention constitutionnelle. Au contraire, la Convention a poursuivi l’entassement et persévéré dans l’ambiguïté, voire la confusion. Depuis longtemps certains prétendent que cette manière de s’installer, de s’étendre dans le flou relève d’un sain pragmatisme mais cet argument apparaît singulièrement affaibli devant l’insuccès croissant de l’entreprise européenne dans bien des domaines : influence dans le monde, prospérité, démographie, etc. On est  loin de ce que les promoteurs et partisans de l’Union disaient en attendre. Cela n’a pourtant suscité aucune réflexion chez les infatigables artisans du Grand Œuvre. Leur constitution était au contraire assise sur un présupposé massif : tout va bien en Europe, ce qui a été fait a été bien fait, capitalisons les acquis et continuons.
Cet autisme, cette intouchabilité de l’Europe est particulièrement illustrée par le préambule. Un juriste européen, Eric Azoulay, a parlé à ce propos d’une « Europe posthume », une Europe qui ne connaît pas ses parents, qui ne veut pas les reconnaître et prétend se fonder par elle-même, sans rien leur devoir. Cette manière d’être a été rendue évidente par la discussion sur l’héritage chrétien de l’Europe. La question n’était pas de savoir si l’on allait faire de Dieu le garant des valeurs affirmées par les textes européens, mais si on allait admettre que notre civilisation n’est pas née dans les choux, qu’elle procède de la chrétienté à travers de complexes évolutions. On aurait dû en somme déterminer historiquement l’objet dont on allait prétendument faire la Constitution. La Constitution Française ne le fait pas, mais la France est une donnée préalable claire. L’Union, elle, est un objet à construire. Sans histoire ni géographie, ce traité était pour moi un objet assez monstrueux pour une Europe sans substance ni rivage.
Concernant le contenu organisationnel, je pense qu’on aurait très bien pu avoir des votes à la majorité à condition qu’il existe la possibilité pour une nation, se considérant comme sérieusement menacée dans ses intérêts essentiels, de s’exempter de telle ou telle politique, ce qui suppose une Europe à géométrie variable. Cela aurait permis davantage de décision sans offenser l’identité des nations. L’article I-6 qui pose la supériorité du droit européen sur tous les textes nationaux, sans excepter les constitutions, est, à mon avis, attentatoire à la dignité des nations en tant que collectivités politiques libres. Ce qu’indique cet article, ce n’est pas un engagement  de coopérer, de mettre des compétences en commun, mais un renoncement à exister.
La troisième partie avalisait nombre de points considérés comme acquis dont certains sont très contestables. Notamment l’article 314, espèce de clause OMC qui voue l’Europe à un libre échange extérieur sans borne. Cela existait avant, mais on a voulu le constitutionnaliser ! Autre monstruosité, la Déclaration des droits qui rappelait la constitution soviétique par cette manière de noyer les droits proprement dits – personnels et politiques – dans une foultitude de déclarations d’intention et de vœux pieux.
Cette Europe, telle qu’elle est faite, est mal faite. Le problème n’était donc pas de la continuer mais de la changer.
 
Dans un article de la revue Géopolitique, vous analysez le politiquement correct à la française. Vous évoquez notamment la rencontre entre le politiquement correct et les institutions de l’Union européenne : comment s’opère la jonction ?
 
L’Union concentre et rend obligatoire tout ce qui dans nos sociétés tend à être mis au-dessus du débat politique. L’Europe n’est pas une nouvelle souveraineté, c’est une non-souveraineté. Si on diminue les souverainetés nationales, ce n’est pas pour transférer des pouvoirs, mais pour réglementer l’exercice des souverainetés, en mettant hors débat les exigences du marché ou celles du droit. On pourrait imaginer qu’une souveraineté européenne s’impose aux nations comme celle de l’Empire allemand s’est imposée à la Bavière. Mais, la dimension réduite du budget le montre, il ne s’agit pas de constituer un pouvoir actif, mais des autorités et des réglementations qui surplombent les systèmes nationaux. Deviennent ainsi des obligations « transcendantes », peut-on dire, la transparence au marché sans frontière aussi bien que la reconnaissance des droits des « minorités ». La liste de ces « transcendances » ne peut que s’accroître, du moment que, dans le cadre de l’Europe, on ne peut plus opposer aux demandes des consommateurs et des ayant droit le souci d’un ensemble politique viable et significatif. L’Europe illustre largement la tendance au débordement de l’individualisme, au droit de chacun à tout, qui habite la démocratie moderne. La montée du droit méta-national se présente toujours comme un supplément de bien, de bonne volonté que l’on se donne l’illusion de mettre en œuvre, toujours parce que les choses qui sont hors discussion sont, par définition, hors contrôle. Non seulement cela produit des illusions, mais étend la zone de l’indiscutable. Non seulement il faut que les homosexuels ne soient pas « discriminés » mais il faut considérer comme normal leur désir de parenté et ne pas s’y opposer. Et si le malheureux Rocco Buttiglione (1) croit devoir penser la même chose que le Pape, alors il sera banni, banni pour opinion. Cette extension du hors discussion est évidemment une chose malsaine. Mais elle est dans la nature de l’Europe telle qu’on l’a faite. Ceci explique en bonne partie la campagne référendaire et son issue. Le parti de l’Europe telle qu’elle va était déconcerté et dépourvu d’arguments quand on était sorti du postulat d’une Europe incontestable et univoque, à voie unique.
 
En même temps, on affirme avec force les principes démocratiques.
 
Oui, mais c’est une démocratie des individus et non des citoyens. Ce n’est pas celle de la responsabilité, de la décision collective, de la délibération ouverte. C’est une démocratie du consommateur de droits et de produits.
 
Mais la victoire du 29 mai n’est-elle pas pour beaucoup la victoire des ayants droits, des individus voulant davantage de droits ?
 
La discussion sur la Charte des droits fondamentaux était de ce point de vue très intéressante. Un critique de droite, dont je me sens en l’occurrence plutôt proche, insistait comme je l’ai fait sur la confusion que nous avons évoquée entre droits exigibles et objectifs politiques. L’extrême gauche, elle, critiquait ce qu’elle considérait comme des droits imprécis ou non garantis. Les deux critiques étaient fondées, notamment parce que la prolifération des droits fait qu’ils deviennent des pseudo droits. Évidemment, il y aura toujours à l’extrême gauche des gens qui pensent qu’on peut tout promettre. Et ils l’ont largement fait lors de ce débat, prenant l’Europe à son propre piège démagogique, celui d’une Union stricte vis-à-vis des États (Pacte de stabilité, discipline budgétaire, renonciation à certaines facilités etc.) et laxiste vis-à-vis des individus. C’est pourquoi le politiquement correct, qui est essentiellement une flatterie à l’égard de l’individu quel qu’il soit, passe très souvent par l’Union européenne, contournant ainsi le citoyen.
En subissant les attaques de ceux qui demandaient encore plus de droits, l’Europe s’est donc trouvé débordée. Mais elle l’avait bien cherché ! Ceci étant, je ne suis pas très inquiet sur l’avenir de la démagogie anti-européenne, je pense qu’elle se dégonflera et que l’affirmation civique qu’a été le « non » a en elle-même un potentiel anti-démagogique. Quant à la campagne référendaire et au vote, s’il s’agissait de tracer une ligne de démarcation, celle-ci serait, je crois, entre ceux qui croient à la politique et ceux qui n’y croient pas, qui me paraissent majoritaires chez les tenants du « oui ». Certains d’entre eux étaient très critiques envers la constitution mais méfiants à l’égard du peuple et de ses jugements, en définitive inquiets par tout geste politique, ne cessant de scander : « On va se ridiculiser. On va retomber dans nos ornières », etc. Il faut restaurer chez eux la croyance en la politique en lui redonnant une certaine crédibilité. Or, il faut avouer que la mobilisation des opposants au traité était purement négative, donc que l’infiltration des démagogies y était inévitable. Personnellement, je dois admettre que je n’avais pas d’idée alternative immédiate, de plan B, et que je voulais essentiellement casser une pseudo-fatalité.
 
Donc, la démarche était essentiellement négative dans les deux camps ?
 
Effectivement, la dénonciation des idées ou des sentiments prêtés à autrui a été l’essentiel de la campagne. Il est clair que ce sont les partisans du « oui » qui ont le plus parlé du fameux « plombier polonais », reprochant incessamment aux autres d’être obsédés par ce maléfique personnage, dont eux surtout parlaient. De même, alors que la défense modèle français était un thème chiraquien essentiel, on a accusé ceux qui votaient « non » d’être des partisans utopiques, intégristes, chauvins du modèle français. De l’autre côté, il y avait quelque chose d’analogue dans l’accusation d’ultralibéralisme. C’était une idée que l’on se faisait de la vision du monde des autres et dont on les affublait. Cette campagne a été nourrie d’accusations croisées. Ce n’est pas nécessairement bon, c’est peut-être pour cela que tant d’amertume subsiste chez ceux pour qui la victoire n’est pas un baume sur les plaies.
 
Après le scrutin, plusieurs analystes ont souligné la prégnance d’un sentiment national, pour le déplorer et l’assimiler à la xénophobie…
 
Je suis frappé de voir comment durant cette campagne le mot « souverainiste » a été utilisé comme une injure et introduit dans une liste où figurait le mot raciste. Dans la définition que j’en donne, je puis tranquillement m’affirmer souverainiste. La souveraineté est à la collectivité politique ce que la liberté est à l’individu. La liberté de l’individu, essentielle à sa dignité, n’empêche pas qu’il puisse être un être moral, obéir à des lois et essayer d’être honnête avec son prochain. Mais, pour la bien-pensance, le souverainiste est une espèce de monstre qui voudrait fermer les frontières, conquérir le monde entier, envoyer des canonnières dans le Pacifique, etc. Le souverainisme rappelle que nous sommes un sujet politique de plein exercice et donc, en définitive, que c’est nous qui devons décider de ce que nous jugeons essentiel. La souveraineté n’est ni toute-puissance, ni mépris de tout engagement, c’est, comme dit Michel Troper, un problème d’imputation. Le peuple souverain est ce au nom de quoi on légifère, on lui impute la législation. On juge au nom du peuple français et non pas au nom de la Reine d’Angleterre ou des Saints du Paradis. Au nom de quoi va-t-on juger si on ne le fait pas au nom du peuple français ?
 
Quelle Europe peut souhaiter un souverainiste tranquille tel que vous ?
 
Partons de ce qui s’est passé le 29 mai : on a vu que la délibération commençait quand elle était contradictoire, quand il pouvait y avoir une réponse par oui ou par non. Auparavant, c’était l’Europe obligatoire, ni discutée, ni votée. Je souhaite une Europe à laquelle on puisse dire non dans ses propositions. Une Europe qui ne soit plus celle de la voie unique mais celle de la diversité. En disant non, on est entré dans un autre type d’Europe. L’Europe actuelle est fondée sur l’obligation de similarité, c’est-à-dire sur la contrainte d’avancer ensemble, de parler d’une seule voix. Si on veut une Europe démocratique, délibérative, une Europe qui, comme le disait le général De Gaulle, intéresse les peuples – beau programme qui est encore devant nous –, il faut qu’elle soit diversifiée.
Le débat européen doit aussi, indissolublement, être un débat national. Il ne peut avoir lieu directement à l’échelon européen. Où se passe le débat ? C’est exactement à l’articulation du niveau européen et du niveau national. En France, cela s’est passé autour de la question de la justice sociale. Tout le monde était d’ailleurs d’accord là-dessus. La véritable question posée était : la conception française de la justice est-elle compatible avec l’Europe ? Il faut donc introduire le débat dans chaque nation pour ensuite avoir un débat européen. Il y a là une articulation à trouver et qui a intuitivement fonctionné cette fois. Cela entraîne une conséquence : cette Europe ne doit pas être fondée sur des institutions et des organigrammes, mais essentiellement sur des projets. Il faut demander aux peuples ce qu’ils veulent pour l’Europe et en son nom.
 
Comment imaginez-vous concrètement ces articulations ? Est-ce que cela ne se fait pas déjà assez naturellement lorsque Chirac défend à Bruxelles le modèle social français ?
 
Oui, mais cela pourrait être beaucoup mieux organisé. Une Europe reposant davantage sur des projets que sur des institutions, des majorités et des conseils serait beaucoup plus productive. Il faut tenir compte de ce que j’appelle la promiscuité européenne. Dans Entre empire et nations, l’ambassadeur Gabriel Robin montre parfaitement comment l’intensité de la concertation aboutit au délitement de la pensée. L’obsession constante du compromis, le compromis non seulement comme objectif mais comme manière d’être, donne ce résultat que vos pensées finissent par vous échapper, que vous ne vous situez plus que par rapport au(x) partenaire(s). C’est cela la promiscuité : il n’y a plus d’intimité. L’ouvrage de l’Allemand Tilo Schabert, sur la fabrication de Maastricht et de l’euro, illustre cela de manière très intéressante. L’objet de la politique (unité allemande, monnaie européenne) a été comme dissout, presque dévoré par la forme politique, à savoir « l’amitié » franco-allemande, l’obligation « d’avancer ensemble », la concertation permanente qui plus d’une fois a été un chantage, le masque d’une sourde hostilité, celle des couples inséparables. Il n’est pas du tout sûr que dans ces conditions la politique fonctionne au mieux. Il faut donc restaurer en Europe de la dialectique, de la possibilité de se poser en face les uns des autres, de se séparer…
Il faudrait une organisation européenne qui non seulement ne supprime pas les nations mais permette un système de discussion plus libre, et donc plus productif. Et le devoir impératif de marcher ensemble est très nuisible au débat. Je suis aussi persuadé que les constitutions nationales, les dignités institutionnelles des nations, devraient être respectées et qu’il devrait être impossible de nous imposer un droit contraire. Cet irrespect ne peut que provoquer des sentiments mauvais. Évoquez la restauration de la primauté du droit national quand les principes essentiels sont en cause, on vous répondra « déconstruction », « décomposition », etc. Mais si nous sommes tous démocrates et que nous croyons tous aux mêmes valeurs, est-ce un grand danger que sur certains points nous ayons des comportements collectifs différents ? L’obligation qu’il n’y en ait qu’un seul est en fait le produit d’une certaine méfiance. Si l’Europe est obsédée de réglementation, et non d’action commune, c’est parce qu’elle est largement fondée sur l’association de la promiscuité et de la méfiance. Pourrions-nous inventer une Europe de la confiance ? Elle serait sans doute, bien plus que l’actuelle, une Europe de l’action et des projets.
 
Est-ce que ceux qui ont voté non, en France et en Hollande, sont capables d’envisager l’instauration de cette Europe ?
 
Je remarque actuellement une nouveauté : on voit des hommes d’État (Blair, Chirac et d’autres) dire qu’il faut réfléchir, s’interroger sur l’objectif européen. La préoccupation de la direction semble l’emporter sur celle de l’avancée. Mais les vraies remises en causes, préparant les propositions nouvelles, sont encore loin devant nous. On va d’abord vers une période de désagrégation, durant laquelle les peuples vont devenir de plus en plus insupportables. Rappelons-nous que parmi les raisons pour lesquelles les Hollandais ont voté non, il y avait le désir de ne pas payer. L’Europe va donc fonctionner de plus en plus difficilement et ensuite adviendra le temps des réformes. Une des questions est de savoir si Blair (qui « a la main » ou qui peut la prendre s’il ne reste pas bloqué sur sa ristourne) en profitera pour faire avancer son idée de l’Europe (qu’est-elle en fait ?) ou s’il se contentera d’accélérer le « détricotage » de l’Europe franco-allemande qui a échoué. La France est le pays où la crise de ce qu’on peut appeler le continuisme européen (du marché à la citoyenneté !) a été déclarée. Donc ce pays a en lui, potentiellement, une autre idée de l’Europe. Mais il lui faudrait d’abord d’autres dirigeants ; il faudrait aussi qu’il surmonte sa crise propre, que le « grand projet » européen a entretenu parce qu’il permettait de la dissimuler. Aussi bien en France qu’en Europe, ce sont des faux semblants qui viennent de craquer.
 
Quel peut encore être le rôle des personnes qui pensent dans cette redéfinition ?
 
Les politiques ne sont pas des preneurs d’idées quand ils ne sont pas de vrais politiques, c’est-à-dire des créateurs. Mais il faudra bien des innovations, y compris conceptuelles, si on veut sortir de là. L’illusion qu’ont entretenue les constructeurs de l’Europe était qu’ils pouvaient se passer d’idées, qu’ils n’avaient qu’à mettre en forme un processus historique qui les emportait et les justifiait. Les voilà privés de cette fausse assurance. La curiosité intellectuelle va peut-être leur revenir.
 
Lorsque l’on lit un livre de Stefan Zweig, on est extrêmement frappé de voir à quel point l’Europe qui existait à cette époque – celle des échanges culturels, artistiques et intellectuels – est aujourd’hui morte. L’Europe que l’on construit depuis les années 1950 n’a-t-elle d’autre but que purement matériel, économique et financier ? Est-ce que vous pensez que cela suffit pour pouvoir constituer un vouloir européen commun ?
 
Non. Évidemment non. La question est de comprendre les raisons de ce déclin européen. Il n’y a pas de doute que depuis le Monde d’Hier la main est passée de l’autre côté de l’Atlantique. L’Europe est-elle encore capable de relancer son Histoire ? Un des grands torts de la construction européenne a été de ne pas avoir de vision historique, ou une vision très pauvre qui consistait à penser que, jusqu’à la déclaration Schumann, c’était l’horreur, la guerre et la haine. Simplisme étonnant et délétère ! Certes, il y a eu des rivalités et des conflits entre les grandes cultures, grandes cultures qui depuis des siècles sont la matière de l’Europe. Mais le miracle, qui n’a pas d’équivalent ailleurs, est que cette hétérogénéité, avec les échanges constants qui l’ont fait vivre, ait persisté, ait été reconnue et voulue, puisque, à l’exception du nazisme, la volonté de détruire l’autre, l’autre État, l’autre langue, n’a pas eu cours. La malédiction des guerres européennes vient essentiellement des impérialismes, et non pas des nationalismes.
On pourrait raisonnablement lire l’histoire de l’Europe autrement que comme un enchaînement de violences auquel l’unification est enfin venu mettre fin. On pourrait dire que ce continent est, selon une formule de Rousseau, une « famille de nations », qui s’est organisée à partir du moment où tous les virus impérialistes en ont été extirpés. On ne peut rien construire à partir de la négation de son histoire.
 
George Steiner, en empruntant une expression de Kafka, écrit que l’Europe est geschichte müde, fatiguée de l’Histoire.
 
La thèse de Fukuyama était un bon diagnostic de l’étape qui a suivi la fin du communisme. Mais on ne peut pas dire que des peuples sont fatigués de ce qu’on ne leur présente pas. L’histoire n’est pas refusée par les Européens, ils ne savent pas par quel bout la prendre. En partie, c’est un effet pervers de « l’organisation » de l’Europe. Je pense à ce propos à une phrase de Rilke que Claude Simon a mis en exergue d’un de ses livres (Histoire) : « Cela nous dépasse, nous l’organisons. Cela tombe en morceaux, nous l’organisons à nouveau, et nous tombons nous-mêmes en morceaux ». Peut-être faudrait-il que nous sortions de l’obsession de réduire l’Europe à une organisation pour reconnaître qu’elle nous dépasse, notamment à travers sa tenace diversité, diversité non seulement de paysages et d’accents mais surtout d’imaginaires et de sujets politiques, donc qu’elle nous indique une histoire à faire.
En ce qui concerne la France, 1989 a marqué la fin de la question révolutionnaire (et contre-révolutionnaire) qui a été notre défi pendant deux siècles. Au lieu d’intégrer la démocratie dans l’histoire et la légende nationales comme l’Angleterre l’avait fait, les Français ont eu l’ambition en 1789 de devenir un peuple nouveau. La démocratie est arrivée parmi nous sous la forme non pas d’une continuité mais sous celle d’une reconstruction radicale de la cité, de la révolution. Ce qui en Angleterre a été essentiellement mouvement d’émancipation individuelle, y compris par le marché, a pris en France un visage à la fois radical et politique, l’utopie de reconstruire radicalement la cité, ce qui a produit chez nous un nationalisme anti-nationaliste, un nationalisme non pas pour soi mais pour la cause à quoi on s’identifie. Pour cette raison la France, mère de la Révolution, a été au XIXe siècle le théâtre sur lequel le destin du monde se mettait en scène. Mais le théâtre a fermé en 1989. Restait alors l’hypothèse anglaise, celle de la continuité et du libéralisme, y compris du marché qui, en Angleterre, est l’instrument et l’emblème de la liberté individuelle, du libre choix… Depuis, une bonne part de ceux qui réfléchissent en France pensent que le rôle de ce pays, qui en somme s’est fourvoyé, compromis, ruiné dans l’aventure révolutionnaire, est terminé, que, survivants d’une histoire folle, nous n’avons qu’à nous rallier à l’autre modèle, l’Europe organisée étant, pour plus d’un, une manière pour nous de rentrer dans le rang. Mais, peut-être est-ce une question sous-jacente à la crise où nous sommes pris que de savoir si le « jugement de l’histoire » est aussi univoque que cette opinion répandue le suggère. Les cultures anglo-saxonnes sont sans doute rejointes par le radicalisme inhérent à la démocratie, qui ne prend pas chez elles la forme du jacobinisme, mais d’une crise culturelle, dont la poussée néo-conservatrice est aux États-Unis un symptôme. Pour « civiliser » la démocratie, la canaliser, nécessité que Tocqueville avait bien reconnue, pour contenir ce qu’elle a d’utopique, d’immodéré, de déstabilisant, il se peut que l’idée française, républicaine si l’on veut, d’une cité régie par une idée collective de la justice, soit une ressource aussi adaptée que la combinaison du marché et du conservatisme et du nationalisme. Sur la synthèse entre la démocratie et la nation, l’émancipation et l’organisation collective, sur l’équilibre entre le côté politique et le côté utopique de la démocratie, notre histoire offre des exemples qui sont des ressources encore disponibles.
 
 
(1) Ce commissaire européen dû démissionner en novembre 2004 devant la pression de ses opposants qui lui reprochaient ses prises de opinions hostiles à l’homosexualité.
 
 

 

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N°16 - L'inimaginable NON

Par Frédéric Rouvillois,
Professeur de droit public à l’Université Paris V - René Descartes
 
L’inimaginable s’est finalement produit. L’inimaginable, en l’occurrence, ce n’était pas le coup d’arrêt à l’accélération de la construction européenne, qui a déjà eu lieu à plusieurs reprises, en août 1954 avec l’échec du projet de Communauté européenne de défense, puis dans les années soixante avec le refus d’élargir la Communauté, la « politique de la chaise vide » et le compromis de Luxembourg. Ce qui apparaît vraiment comme une grande première, c’est le référendum négatif qui, lui, n’a pratiquement aucun précédent comparable dans notre histoire politique nationale.
On pourrait certes rétorquer, pour minimiser l’événement, que cela s’est déjà produit dans le passé, d’abord en mai 1946, avec le refus du projet de constitution socialo-communiste, puis à nouveau en avril 1969, lorsque les Français rejetèrent la révision constitutionnelle relative au Sénat et à la régionalisation. Mais il s’agissait en réalité de cas de figure singuliers, très différents de ce qui s’est passé dimanche 29 mai 2005. En 1946, le projet de constitution, clairement marxiste et virtuellement liberticide, avait été combattu avec violence par le général De Gaulle, encore tout auréolé de sa gloire de libérateur de la Patrie, mais aussi par l’ensemble des partis modérés, des radicaux aux démocrates chrétiens. En 1969, à l’inverse, De Gaulle, devenu président de la République, proposait aux Français une réforme manifestement et peut-être volontairement impopulaire, comme pour leur forcer la main, en annonçant qu’il démissionnerait en cas de réponse négative. Chantage, suicide, ou les deux à la fois ? Lassés par onze ans de pouvoir sans partage, et suivant les consignes de l’opposition, les électeurs profiteront de l’occasion pour se débarrasser du chef de l’État, comme l’avaient d’ailleurs prévu la plupart des ministres du Général.
Le référendum du 29 mai, lui, n’était pas encombré par ce type de considérations, ou de fantasmes. En l’espèce, il ne s’agissait pas de se débarrasser du chef de l’État – le président Chirac ayant répété, comme avant le référendum de septembre 2000, qu’il ne quitterait pas ses fonctions en cas de désaveu populaire. Aussi ce référendum apparaît-il vraiment comme un cas unique, une grande première historique. Mais une grande première où l’on peut voir à la fois une victoire du principe, et un fort mauvais présage pour ses utilisations futures.
Une victoire du principe ? Contre toute attente en effet, le référendum échappe, de façon éclatante, à la plus classique des accusations formulées contre lui : celle d’être une procédure anti-démocratique, car foncièrement plébiscitaire. Plébiscitaire, conservatrice, voire bonapartiste, dans la mesure où il apparaissait jusque-là comme un moyen sûr et sans risques de contourner la représentation parlementaire en jouant sur la personnalisation du pouvoir et la politique spectacle. En l’occurrence, c’est en étant absolument certains que la réponse serait positive que le Président et le gouvernement avaient décidé d’y recourir : afin de donner un petit supplément d’âme au traité, et de profiter de l’occasion pour se refaire une légitimité élective, celle-ci ayant été fortement malmenée par les régionales de 2004. Les résultats de la consultation nous rappellent à une évidence oubliée : l’appel au peuple n’est jamais sans risque, même lorsque la quasi-totalité des médias, des grands partis et des corps constitués appuient sans réserve la position gouvernementale. Les citoyens auraient-ils cessé de s’en laisser conter ? Seraient-ils devenus adultes en osant enfin transgresser les ordres et répondre par la négative à la question venue d’en haut ?
Dès avant les résultats, certains ont cru pouvoir affirmer que c’était en réalité tout le contraire, puisque les partisans du « non » se prononçaient en fait pour de toutes autres raisons que la constitution européenne, le chômage, la peur de l’avenir, le rejet de la politique intérieure, le discrédit du gouvernement Raffarin. Et qu’ainsi, piégés par les démagogues extrémistes, ils ne répondaient pas véritablement à la question qui leur était posée : pour ou contre le traité. Mais les partisans du « oui » encourent exactement les mêmes reproches : beaucoup d’entre eux avouent s’être prononcés sans avoir lu le texte du traité, pour soutenir le gouvernement, par fidélité partisane ou par réflexe de classe. Et il en va toujours ainsi, pour chaque référendum – en 1958, c’est par crainte du désordre et de la guerre civile que les Français ont plébiscité la Constitution de la Ve République –, et même, au fond, pour toute élection, où l’on choisit des représentants pour des motifs qui ne relèvent pas exclusivement, c’est le moins qu’on puisse dire, du strict calcul rationnel et de la pure intelligence politique. Comme l’a écrit l’un des meilleurs spécialistes français de la question, Jean-Marie Denquin, les critiques qui valent pour le référendum valent aussi, et tout autant, pour la démocratie représentative et les élections ordinaires. On vote toujours pour de mauvaises raisons. Mais si l’on est sincèrement démocrate, et si on l’est de façon conséquente, on ne saurait admettre la légitimité des unes en récusant celle de l’autre, et qualifier d’« accident » de l’histoire la divine surprise du 29 mai. Ceci dit, les réactions amères qui ont suivi l’annonce des résultats nous renseignent assez précisément sur la façon dont nos « élites » conçoivent en réalité la démocratie : à la manière des prêtres de l’ancienne Rome, qui ne voyaient dans leur religion qu’un moyen un peu ridicule d’asseoir leur pouvoir et d’accroître leur fortune.
Mais cette victoire du principe référendaire risque paradoxalement de geler la mise en pratique du référendum.
Une certaine renaissance de cette procédure semblait pourtant s’annoncer à différents niveaux, avec le référendum local institué par la révision de 2003 sur la décentralisation, ou encore avec le référendum obligatoire en cas d’élargissement de l’Union européenne issu de la révision constitutionnelle de mars dernier. Or, la « catastrophe » du 29 risque d’y mettre un point d’arrêt. Le simple spectre d’une défaite possible avait bloqué tout usage de ces mécanismes après la demi réussite du référendum de 1972. L’échec spectaculaire que l’on vient de vivre, alors que le pays légal tout entier s’était mobilisé avec frénésie en faveur du « oui », refroidira probablement pour longtemps les ardeurs référendaires du chef de l’État et de ses successeurs – seuls habilités à déclencher le mécanisme et à s’adresser directement au peuple souverain. Il ne sera d’ailleurs même pas nécessaire pour cela de ressusciter l’accusation de « populisme », naguère très à la mode, mais apparemment neutralisée par les résultats du 29 mai. Il suffira, comme ce fut le cas de 1972 à 1988, de ne pas y avoir recours. Et l’on se retrouvera alors en face d’une nouvelle chimère constitutionnelle : d’un instrument qui, parce qu’il a montré qu’il était désormais efficace, finira peut-être rangé « au musée des antiquités, à côté du rouet et de la hache de bronze ».
 

Frédéric Rouvillois

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N°16 - Le souverainisme face à la construction européenne

Par Paul-Marie Coûteaux
Député français au Parlement européen, directeur du mensuel L’Indépendance
 
Il n’y a guère qu’un mot qui soit entré récemment dans le vocabulaire politique français, le souverainisme. Il se veut une protestation si globale de la “nouvelle gouvernance” qui se substitue peu à peu au gouvernement classique qu’il est caricaturé à loisir par les grands et petits maîtres de l’opinion. Pourtant, l’actualité ne cesse de confirmer ses prémisses.
 
Fondements
 
Ses prémisses, quelles sont-elles ? Au plus simple, le souverainisme n’est autre que la volonté de rétablir la supériorité du souverain, c’est-à-dire du peuple, face aux pouvoirs de fait, féodalités intérieures ou pouvoirs extranationaux. C’est pourquoi il a deux faces indissociables : la souveraineté nationale et la souveraineté populaire déjà théorisées ensemble par Jean Bodin à la fin du XVIe siècle.
Pour Bodin, le souverainisme est le principe de gouvernement qui affirme le primat du pouvoir légitime sur l’ensemble des pouvoirs illégitimes. Pour aujourd’hui ceux-ci sont aussi bien les féodalités économiques, financières, médiatiques, bureaucratiques, les potentats locaux, les appareils syndicaux, de partis, que des pouvoirs extranationaux, les instances européennes, l’Organisation Mondiale du Commerce, l’OTAN... Il ne s’agit pas, évidemment, de refuser les coopérations ponctuelles et révocables avec ces instances supranationales, ni de nier l’existence de tout corps intermédiaire qui, si leur rôle est indispensable pour l’organisation des sociétés, n’en doivent pas moins rester soumis à une instance supérieure, l’État. On pourrait dire en somme que, invoquant les fondamentaux les plus classiques de la politique française (classiques mais hélas perdus de vue par la science politique contemporaine...), la Souveraineté et la Légitimité, le souverainisme a pour objet les conditions de l’autorité légitime dans les sociétés modernes.
Il n’y a pas de jour qui illustre sa disqualification. La plupart des décisions qui concernent nos vies émanent de la Commission de Bruxelles, de l’OMC, de la Banque de Francfort et de multiples organisations souvent dites internationales qui semblent les nouveaux dépositaires d’une souveraineté privée de lien avec une quelconque légitimité démocratique. S’il est si difficile de prévenir les marées noires par exemple, c’est que toute décision sur la double coque ou l’âge des navires, non seulement échappe aux États mais aussi au Conseil des ministres européen, la réglementation dans ce domaine dépendant de l’Organisation Maritime Internationale (OMI), dans laquelle siègent, à proportion des pavillons de complaisance qu’ils accordent, des États ainsi soumis aux armateurs.
 
À vau l’eau
 
Le pire est que l’État lui-même est miné de l’intérieur. L’exemple fut donné aussi bien par les gouvernements dits de “gauche” que ceux dits de “droite”. Lorsque le ministre socialiste Christian Sauter constata que deux directions générales de son ministère, celle des Impôts et celle du Trésor, avaient à peu près les mêmes compétences et qu’il entreprit de les fondre, que croit-on qu’il advint ? Les syndicats se mobilisèrent et le ministre dut démissionner. Le ministère de l’Éducation nationale fourmille d’exemple de réformes impossibles : aucun ministre ne parvient davantage à réformer quoi que ce soit dans l’université française qu’à diminuer le nombre de surveillants dans les collèges à proportion de la diminution des scolarisés. La simple déconcentration de la gestion des personnels ouvriers et de service provoqua grèves et manifestations : aussitôt le ministre recula. Il en va ainsi en presque tout domaine : ce que l’on appelle par habitude le pouvoir n’a plus le pouvoir, le roi est nu et, par ricochet, le jeu démocratique devient une partie de football sans ballon...
Bien entendu, c’est dans le cadre du débat européen, sujet sans doute le plus grave auquel la France est aujourd’hui confrontée, que la critique des souverainistes se porte par prédilection.
On sait que l’État national est lentement diminué par des pouvoirs dont les normes sont supérieures aux siennes, renversement proprement historique du principe de souveraineté encore proclamé dans la Constitution. Faut-il rappeler que nos gouvernements sont dans presque tout domaine menacés d’être traînés devant des tribunaux européens, lesquels, on le sait, leur donnent presque toujours tort ? Certes, certains des domaines de l’État échappent aux carcans supranationaux, mais c’est mal connaître les ressorts du pouvoir que de s’imaginer qu’un gouvernement auquel est interdite toute autonomie dans les grandes affaires puisse avoir tant soit peu d’autorité dans les petites. Quand la légitimité s’est trop érodée, quoi que fasse, dise ou tente un gouvernement, il ne dispose plus d’une autorité suffisante pour assurer la mobilisation nationale et son impuissance de plus en plus affichée le délégitime à mesure. Un citoyen n’obéit que s’il reconnaît au pouvoir une suffisante souveraineté, un accès aux grandes affaires du monde...
Ce fut tout l’enjeu du référendum sur la “Constitution” européenne qui dépassa de beaucoup d’ailleurs la seule question de l’Europe. Si le souverainisme désigne la possibilité “qu’il y ait de la politique”, c’est-à-dire de la Volonté générale, du Bien commun, une raison organisatrice dans l’immense chaos de la mondialisation et de la marchandisation du monde, alors c’est bien à lui qu’est désormais attaché tout ce que nous pouvons encore nommer la République.


Paul-Marie Coûteaux
 
 
 

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N°16 - Au revoir

Par Jean-Baptiste Barthélémy
 
La scène est restée gravée dans toutes les mémoires : Valéry Giscard d’Estaing s’adresse aux Français qui, quelques jours auparavant, le 10 mai 1981, l’ont remercié. L’ancien président de la République achève son message par un solennel et pathétique « au revoir ». Puis, lentement, il se lève et quitte son bureau laissant, du moins le croit-il, un grand vide symbolisé par cette chaise sur laquelle se fixe la caméra.
Dimanche 29 mai 2005, le président de la Convention était absent des plateaux. Dommage, car l’on aurait bien aimé voir le visage de l’Immortel à l’annonce des résultats du référendum. Que restait-il de l’arrogance affichée au Bundesrat le vendredi précédant la consultation ? Lui qui, sûr de son fait, prétendait que le oui à « sa » Constitution l’emporterait avec 53% des suffrages, quelle tête faisait-il en apprenant que le peuple français venait une nouvelle fois de lui signifier son congé ?
À dire vrai, on n’osait pas vraiment y croire. Pas trop tôt du moins. Ne surtout pas précipiter les choses. Ne pas vendre la peau de la Constitution européenne avant de l’avoir tuée. Pourtant, on sentait bien que quelque chose se passait sur le terrain, que le non creusait son sillon, que cette fois-ci la victoire ne pouvait pas nous échapper. Mais toujours cette peur, ce temps qui n’en finit pas de s’écouler... Tels les spectateurs d’un match de football qui regardent fébrilement leur montre en espérant que l’avantage de leur équipe ne sera pas anéanti dans les toutes dernières minutes de la partie, nous avions tous les yeux fixés sur le 29 mai, à l’affût du dernier sondage indiquant un retournement de tendance, redoutant l’événement extérieur – le coup de poker d’un Pouvoir aux abois – de nature à influencer les indécis. Personne n’a oublié l’assaut lancé sur la grotte d’Ouvéa entre les deux tours de la présidentielle de 1988, l’intervention chirurgicale subie par François Mitterrand durant la campagne référendaire de Maastricht ou, plus récemment, l’arrestation d’Yvan Colonna quelques heures avant le référendum sur le statut de la Corse ? Mais Dieu merci, hormis l’indécente mise en scène autour de la « grosse fatigue » du chef de l’UMP, on nous épargna ces pratiques aussi minables que contre-productives. Et le Non l’emporta ! Et de quelle façon ! Une participation record (70% des électeurs inscrits !) pour un score sans appel : près de 55 % des suffrages exprimés en faveur du Non.
 
Le Plan B de Bruxelles
 
Le traité établissant une Constitution pour l’Europe a donc rejoint celui instituant une Communauté Européenne de Défense, texte rejeté en 1954 par l’Assemblée nationale à une époque où l’on trouvait encore des parlementaires animés de convictions politiques, dans les poussiéreuses archives de l’Union européenne. À Bruxelles, on tente cependant de faire comme si rien ne s’était produit. Inébranlable, la technostructure fédéraliste veut poursuivre le processus de ratification de la Constitution européenne afin (c’est l’objectif recherché) d’isoler la France pour malgré tout lui imposer, dans quelque temps, ce traité. C’est le plan B des européistes : contourner l’expression de la volonté populaire en marginalisant notre pays puis, in fine, en le plaçant « devant ses responsabilités » à l’occasion, par exemple, d’un nouveau vote, comme le suggérait Valéry Giscard d’Estaing à la veille du 29 mai. C’est « la stratégie de la fuite en avant qui vise à dédramatiser les non en les noyant dans la masse (…) », afin, « en bout de course », de « stigmatiser les bons et les mauvais élèves de l’Europe, ce qui risque de laisser la France au fond de la classe ».
On le voit, le combat n’est évidemment pas fini : non seulement les nationaux vont être appelés à se rassembler et à se battre pour déjouer les manœuvres de la Commission, pour faire en sorte que le Non l’emporte partout ailleurs où des consultations populaires seront organisées, mais la France va devoir immédiatement exiger que sa parole soit entendue et respectée par tous. Et de ce point de vue, notre pays aurait bien besoin d’un chef qui, d’une part, rappelle clairement que, quoi qu’il arrive maintenant, le traité ne pourra pas entrer en vigueur tel quel et, d’autre part, qu’il ne saurait être question d’accepter des aménagements techniques qui, en réalité, consisteraient à mettre discrètement en œuvre les dispositions les plus litigieuses du défunt traité.
La Constitution européenne est-elle la seule victime du référendum ? Pas tout à fait. Celui-ci a aussi causé de très sérieux dégâts au cœur de nos propres institutions. Ce n’est bien sûr pas le Non qui en est la cause ; celui-ci résonne au contraire comme un signe d’espoir, il montre que notre encéphalogramme institutionnel n’est pas totalement plat et que, si le rythme cardiaque de la Ve République est dramatiquement faible, l’espérance n’a pas totalement disparu. Pronostic vital réservé, pourrait-on dire pour résumer la situation. Très réservé même, tant il est vrai que la violence des coups portés par les partisans du Oui aux principes fondamentaux de la Ve République a provoqué de terribles lésions, aux conséquences sans doute irréversibles.
 
Le référendum contesté
 
Ainsi nous avons sans doute vécu dimanche 29 mai notre dernier référendum « européen ». En public, chacun salue volontiers l’ampleur et la rigueur du débat démocratique autour de la Constitution européenne (débat qui n’aurait évidemment jamais vu le jour sans consultation populaire) mais, en coulisse, l’enthousiasme des élites est vite apparu bien plus mesuré.
Combien de fois a-t-on entendu nos brillants représentants s’exclamer – en off, bien sûr – « quelle connerie ce référendum » ! « Chirac serait passé par le Parlement, l’affaire aurait était pliée en deux jours » ! D’autres, qui ne font pas profession de solliciter le suffrage des électeurs, ont d’ailleurs éprouvé moins de complexes pour dire tout le mal qu’ils pensaient du choix de la ratification par la voie référendaire. Chez les « politiques », c’est le cas, notamment, de Simone Veil qui, en campagne pour le Oui (bien que membre du Conseil constitutionnel ?), affirmera à plusieurs reprises « regretter le choix du référendum sur un sujet aussi compliqué ». Et que dire de la « boutade » de Valéry Giscard d’Estaing pour qui « c’est une bonne idée d’avoir choisi le référendum, à condition que la réponse soit oui » ?
C’est toutefois chez les observateurs que la remise en cause de la démocratie directe a été la plus franche. Pour Jérôme Jaffré, « l’argument béton en faveur du choix du référendum est qu’en démocratie on ne saurait reprocher au premier responsable politique de faire appel à la décision du peuple. On pourrait cependant, sur un tel dossier, discuter des mérites comparés de la démocratie directe et de la démocratie représentative ». La suggestion est assez claire : la Constitution européenne était un sujet évidemment trop complexe pour la soumettre au peuple. Un sondage sinon rien, pour Jérôme Jaffré…
Dehors les gueux et les ignares ! À bas les Bidochons ! Voilà, en substance, ce qu’écrira pour sa part Jean-Marie Colombani dans l’un de ses consternants éditoriaux dont il partage manifestement le secret avec notre ami Alain Duhamel. Après son « Nous sommes tous des Américains » lancé au lendemain du 11 septembre 2001, et alors que le Oui s’effondrait aussi rapidement que les Tours jumelles, le directeur du Monde se fendait d’un « Tous Européens », article qui débutait ainsi : « En France, l’élémentaire prudence parlementaire, née de la méfiance que tout républicain devrait nourrir à l’endroit du référendum (...), a été écartée au profit du risque maximum : celui de la simplification, alors qu’il s’agit de se prononcer sur un édifice complexe et qui, par nature, résulte d’un compromis ».
Texte trop technique. Français trop stupides. Un troisième et dernier argument a aussi été avancé : l’efficacité. Jean-Dominique Guiliani, Président de la Fondation Robert Schuman, l’énoncera magistralement : « toutes les formations politiques ont appelé  à soumettre à référendum le projet de traité constitutionnel. Elles ont exercé un vrai chantage sur le président de la République. On aurait pu faire preuve de plus de discernement (...) jusqu’à preuve du contraire, le Parlement aurait très bien pu examiner la Constitution européenne. Il l’aurait vraisemblablement ratifiée à plus de 80 % ». On reconnaît le tropisme du technocrate bruxellois. Pourquoi, diable, consulter le peuple lorsque l’on peut obtenir à coup sûr le résultat escompté en évitant les urnes ? Et de grâce, épargnez-nous, s’il vous plaît, les foutaises sur l’esprit de la Ve ou la réduction du déficit démocratique entre l’Europe et le peuple ! L’important c’était la ratification de ce traité, et rien d’autre.
Observons néanmoins que si la montée du Non a le plus souvent révélé un profond dégoût pour la démocratie directe, elle a parfois réveillé les appétits de certains. Après François Bayrou et le Président du Conseil de l’Union en exercice, Jean-Claude Junker, c’est, par exemple, VGE qui se prononcera pour l’organisation d’un nouveau référendum – sur un texte parfaitement identique – dans l’hypothèse… d’un rejet du traité le 29 mai ! Au détour de cette prise de position stupéfiante, ce n’est plus uniquement le référendum que les Européistes ont tenté d’enterrer vivant, c’est aussi le principe même du libre exercice du suffrage !
 
La démocratie manipulée
 
En termes de manipulation du vote, rien, absolument rien, ne nous aura été épargné. Dissimulation des vrais enjeux avec la mise à l’écart provisoire de la proposition de directive Bolkenstein ou le débat interdit sur l’adhésion de la Turquie, achat massif des votes par le Gouvernement de Jean-Pierre Raffarin (au total la facture du Oui s’élève à plus de 400 millions d’euros !), appel à l’abstention lancé par le Premier ministre (!) aux partisans du non (« un non qui s’abstient c’est un bon non »), intimidation et chantage constamment exercés sur les électeurs par ce même Premier ministre qui promit une crise économique si le non devait l’emporter, humiliation et culpabilisation orchestrées par le chef de l’Etat, pour lequel « on ne peut pas dire je suis européen et je vote non ; ce n’est pas possible, ce n’est pas convenable », et enfin, naturellement, la diabolisation du vote Non. Et sur ce registre, force est de reconnaître que l’on a encore franchi un nouveau palier dans l’abjection…
Max Gallo avait prévenu : « le non à cette Immaculée Conception, à cette Constitution, ce sera le chaos, le néant, la fin de l’espérance. Non pas un échec pour les élites aveugles, mais la mort de l’Europe (...) D’un côté le Bien, de l’autre le Mal. Le oui c’est l’intelligence, le non c’est la bêtise, non pas l’expression du désir d’une autre Europe mais la nostalgie du chauvinisme, du totalitarisme et toujours la rancœur d’une ambition rancie et déçue ». La stratégie était simple : elle consistait à « présenter le oui à la Constitution européenne non comme une option, tout en expliquant que c’était la plus sage, mais comme la réponse obligée, officielle, la seule correcte, des gens bien, convenables, normalisés, et que seuls les barbares et les imbéciles pouvaient s’en exonérer ».
Tous les coups ont donc été permis, notamment les plus pervers. Parmi ceux-ci, on retiendra l’« appel » crapuleux de 11 intellectuels allemands venus tancer les électeurs français, texte publié dans les colonnes du Pariser Zeitung : « c’est avec inquiétude que nous observons le renforcement du non populiste à la Constitution européenne. La majorité des Français veut-elle se terrer dans le bunker commun aux nationalistes de droite et aux nationalistes de gauche ? Ce serait la capitulation de la raison, que les Français eux-mêmes ne pourraient pas se pardonner. C’est pour cela que nous vous demandons de vous opposer avec passion à ce que la France, la patrie classique des Lumières, trahisse le progrès (...) Nous le devons aux millions et millions de victimes de nos guerres insensées et de nos dictatures criminelles ».
 
La démagogie n’est pas seulement française.
 
Le ton ainsi donné, la Terreur ne reculera plus devant rien. Surtout pas devant le « péril fasciste » qu’incarne encore et toujours un Front national décidément bien utile au Système : si la formation de Jean-Marie Le Pen s’est (très modestement) engagée pour le Non, c’est bien la « preuve » irréfragable que ce dernier était foncièrement mauvais et que sa victoire pouvait déclencher un cataclysme sans précédent. Autrement dit, Le Pen à la rescousse du Oui ! « Pour sauver le oui, nous expliquerons qu’une victoire du non serait un nouveau 21 avril », résumait clairement François Hollande. Et Michel Noblecourt d’ajouter qu’un « seul parti sera à l’abri de la crise engendrée par un non auquel il aura fortement contribué : le Front national ».
On accordera cependant la palme de l’ignominie au directeur de ce grand quotidien du soir qui, il faut l’avouer, s’est particulièrement singularisé dès lors qu’il s’est agi de dénigrer les adversaires du traité. Lisons, rien que pour le plaisir, un extrait du dernier édito du sieur Colombani quelques jours avant le vote : la gauche du Non « a gagné la bataille médiatique en accréditant l’idée que le non est de gauche, quand toute l’Europe progressiste et syndicale vote oui. Qu’on le veuille ou non, elle légitime ainsi un populisme de gauche : elle s’est en effet ralliée à l’idée droitière et xénophobe selon laquelle l’abolition des frontières entraîne des conséquences sociales indésirables que l’on pourrait éviter par un repli sur l’État-nation (…) l’idéologie qui porte le non (…) est bien davantage souverainiste que de gauche. Au reste, pour le chef de file du non à gauche, Laurent Fabius, cette évolution n’est guère surprenante : il était logique et cohérent qu’un jour ou l’autre l’homme qui s’était distingué en assurant que Le Pen posait « les bonnes questions » finisse par donner sur un sujet décisif la même réponse que Le Pen ».
Qui aurait imaginé un seul instant que le recours au référendum et son corollaire, la libre expression des choix politiques, conduiraient un jour à de tels excès ? À l’évidence, la culture démocratique régresse à mesure que les institutions de la Ve République poursuivent leur délitement…
 
La République décapitée
 
Le statut du chef de l’État portera aussi longtemps les séquelles du 29 mai. On le savait depuis 1997 mais nous en avons ici une nouvelle confirmation, « le principe gaulliste de la responsabilité politique après un appel au peuple perdu » est définitivement abandonné. Cette situation va-t-elle dans le sens d’une démocratie apaisée – c’est-à-dire ayant rompu avec les fameuses « dérives plébiscitaires » des débuts de la République gaullienne ? Assurément non.
Une seule condition pouvait légitimer le maintien de Jacques Chirac à l’Élysée, et ce quelle que soit l’issue au soir du 29 mai : sa neutralité dans la campagne. Le chef de l’État pouvait légitimement se cantonner à sa mission constitutionnelle d’arbitre, soumettre la loi autorisant la ratification du traité à la procédure référendaire, puis demeurer au-dessus du débat. Dans ce cas, et uniquement dans ce cas, il n’aurait jamais été personnellement concerné par le résultat. Mais ce ne fut pas le choix de Jacques Chirac qui, à l’inverse, occupera constamment le devant de la scène du oui, tout en refusant d’en assurer les conséquences ! Le président reste attaché à son idée d’une démocratie moderne si brillamment exposée lors du précédent référendum sur le quinquennat : « nous posons une question aux Français, ils y répondent. Ils répondent oui, c’est bien. Ils répondent non : c’est très bien ».
Cette situation d’irresponsabilité permanente est d’autant plus choquante qu’elle s’accompagne maintenant d’une stupéfiante démission de Jacques Chirac sur la scène internationale. Au lieu de ménager l’avenir afin d’être en position de force au lendemain du référendum, et ce quel qu’en soit le résultat, le président de la République, garant de l’intérêt national et du rang de la France dans le monde, s’est mystérieusement acharné à répéter que, si le non l’emportait, la France n’aurait plus les moyens politiques d’occuper la place éminente qui a toujours été la sienne dans la construction européenne. Bref, ne tenant aucun compte de la nécessité de se ménager certaines marges de manœuvre, le chef de l’État, au diapason de son ministre des Affaires étrangères, n’a cessé de savonner la planche sur laquelle il risquait fort de se retrouver le 30 mai au matin. C’est tout simplement ahurissant. Comme l’écrivait Marie-France Garaud dans un rappel à l’ordre sans concession : « si le non l’emporte, puisque rien ne peut se faire sans la France, nous garderons la main. Sauf évidemment si nos responsables politiques continuent d’étaler leur impuissance dans un chantage à la peur qui les déconsidère. Renoncer à défendre la volonté de son peuple à la seule évocation d’un futur combat, quel aveu d’échec. En fait ce sont eux qui ont peur. Eh bien, s’ils jugent trop lourdes pour leurs épaules les charges que le peuple leur a confiées, qu’ils les quittent ».
Même s’il n’est pas sûr que ce soit toujours pour les bonnes raisons (ainsi, on ne peut que déplorer l’absence totale du débat sur le fédéralisme), les Français ont finalement liquidé le projet de Constitution européenne. Nul ne s’en plaindra. Reste maintenant à organiser l’avenir. Chacun le sent : le courant national a plus que jamais besoin d’une grande force politique pour contrer les tentatives des fédéralistes visant à ressusciter le traité et restaurer, après la prochaine élection présidentielle, les principes fondateurs de la Ve République, principes dont seul le respect scrupuleux est à même de garantir la souveraineté de la France.
 
 
Jean-Baptiste Barthélémy
 

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N°16 - Le canard déchaîné

Entretien croisé avec Gabriel Matzneff et Marc Cohen
 
Cousin d’Amérique ou frère de sang, L’idiot international interpelle tous ceux qui aujourd’hui ferraillent contre l’arrogance des puissants et le conformisme intellectuel. À l’occasion de la parution d’une anthologie (Cf. encart), nous avons rencontré deux de ses meilleurs duellistes. Ancien responsable du Collectif communiste des travailleurs des médias, rédacteur en chef de L’idiot, Marc Cohen, qui « a mis du temps a tué l’homme de gauche qui était en lui », traque à présent la bien-pensance au coté du groupe d’intervention culturelle Jalons et de la Fondation du 2 mars*. Écrivain de grand talent**, Gabriel Matzneff s’est aussi imposé depuis l’aventure de La Nation française comme un redoutable polémiste. Agitateur et pamphlétaire, tous deux incarnent la richesse d’un journal qui bouscula l’air de son temps.
 
Comment s’est passée votre rencontre avec L’idiot international ?
 
Gabriel Matzneff : Je suis, parmi les collaborateurs de L’idiot, un de ceux qui ont connu Jean-Edern Hallier le plus tôt puisque j’ai fait sa connaissance vers la fin de la guerre d’Algérie en 1961. C’était au cours d’une permission, alors que j’étais encore militaire. Jean Edern travaillait déjà au Seuil pour Tel quel. On avait exactement le même âge : Philippe Sollers, lui et moi, nous sommes nés dans un mouchoir de poche en 1936. Avant L’idiot, j’avais été chroniqueur à Combat, puis au Monde, toujours en tant que collaborateur extérieur. Ce qui m’importait le plus c’était écrire mes romans et rester libre. J’ai donc toujours été épaté par Dominique de Roux ou Jean-Edern qui étaient, eux, très engagés dans la vie littéraire, journalistique, sociale. Personnellement, je n’ai jamais voulu être coincé dans un organisme ou dans une rédaction. Je voulais écrire, et pour cela je devais rester un électron libre. Ma collaboration à L’idiot est probablement due au hasard de l’amitié. Sans doute après un dîner, Jean-Edern m’a t-il fait remarquer que je n’avais encore rien donné à son journal ! Je suis un paresseux, et il y a des choses beaucoup plus agréables que d’écrire des articles, et même des livres. Je n’écrivais donc que lorsque j’étais payé, et c’était spasmodiquement.
 
Marc Cohen : Sur l’argent, Jean-Edern avait une réputation assez calamiteuse car il plantait volontiers ses créanciers. En revanche, dans tout ce que j’ai pu en voir et en vivre, il a toujours été réglo avec ses proches. Quand il y avait de l’argent, tout le monde en profitait. Bon, parfois de façon un peu caricaturale, lorsqu'il jetait en l’air des billets – de 500 francs, cela va de soit – en espérant que nous allions nous battre pour les ramasser. Très respectueux du travail, il payait bien, mieux en tout cas que les journaux installés.
 
GM : Je n’ai pas donné beaucoup de textes à L’idiot, une quinzaine, et j’en suis très fier. Ils sont parmi les meilleurs que j’aie écrits dans la presse. Pour des raisons qui touchaient à cette atmosphère si particulière où chacun donnait le meilleur de son talent, et surtout à l’incroyable liberté qui y régnait, au fait qu’on savait qu’aucun article ne serait censuré, qu’aucune virgule ne serait ôtée.
 
MC : C’est quand même le seul journal francophone où Gabriel pouvait écrire Michel Gorbatcheff (et non, comme tout le monde, Mikhaïl Gorbatchev !) sans être censuré par un correcteur trotskyste. Cela n’aurait sûrement pas été possible au Monde.
 
GM : Oh, sûrement pas. Au Monde, une de mes chroniques sur Schopenhauer et Nietzsche intitulée « Arthur et Frédéric » a été transformée en « Arthur et Friedrich ».
 
MC : Ce qui m’a fait venir à L’idiot c’est la lecture de Gabriel Matzneff, de Marc-Edouard Nabe, de Patrick Besson, de Benoît Duteurtre. Ce n’est pas du tout le côté Canard enchaîné. Pour moi la référence, le journal qu’il fallait faire c’était le New Yorker, c’est-à-dire un journal chic, décadent, décalé, intello, brillant. J’ai d’ailleurs réussi, lorsque j’étais rédacteur en chef, à caser une ou deux traductions d’articles du New Yorker. Je pense que nous n’en étions pas loin, il nous a seulement manqué des moyens. J’adorais l’idée de Jean-Edern de faire parler de l’actualité par les écrivains. Je garde en mémoire pour la vie « La Forge », un reportage de Marc-Edouard Nabe dans l’usine Peugeot en grève. Cela n’a jamais été refait ! Le reste, à commencer par ce que j’ai écrit, c’était peanuts. Je me rappelle avoir fait une double page sur les magouilles de l’édition. J’ai pris beaucoup de plaisir à réaliser cette enquête et aujourd’hui, je serais content de la relire, mais soyons clair ce n’est pas ça qui m’aurait fait acheter ce journal.
C’est pourtant aux scandales que L’idiot doit une bonne part de sa réputation sulfureuse.
 

 

dimanche, 13 mars 2005

N°15 - L’état doit-il sauver la langue ?

Par Antoine Clapas

La réponse semble évidente. Pourtant, l’histoire montre que l’intervention de l’État peut être catastrophique. Encore faudrait-il examiner les principes qui régissent cet État : la politique de la langue révèle toute la politique.

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N°15 - Dossier : Politique de la langue

La langue, l'être même d'une nation, dit-on, appartient d'abord à la nation. À l'orée du XXIe siècle, il semble que l'État ait un rôle à jouer pour défendre le français, que menacent certains aspects de la mondialisation, mais aussi les déséquilibres géopolitiques et économiques. Cette mission ne va pas de soi. D'un côté, on constate que la politique de la langue ne s'est véritablement mise en place que sous la Révolution, et qu'elle a joué un rôle destructeur.

Les totalitarismes se sont dangereusement emparés du pouvoir de dire. À l'autre bout, des révolutionnaires dandys ont inversé le procès dans les années 1970, en proclamant que la langue était en elle-même fasciste. Les Épées ont donc voulu répondre à deux questions : comment résoudre ces contradictions ? Et de quelle manière, à la lumière du passé, peut-on envisager des solutions équilibrées pour l'avenir ?

 

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N°15 - La construction communautaire : un coup d’état permanent

Par Patrick Longuet

Ce texte est la version condensée d’une communication présentée au colloque « Le coup d’État, recours à la force ou dernier mot du politique ? », rencontre organisée les 2 et 3 décembre 2004 par le Centre d’Études Normand sur la Théorie et la Régulation de l’État (CENTRE) à l’Université de Caen Basse-Normandie. La version complète de cette contribution sera disponible dans les Actes de ce colloque, prochainement publiés aux éditions François-Xavier de Guibert, sous la direction des Professeurs Christophe Boutin et Frédéric Rouvillois. À la veille du référendum sur le traité établissant une Constitution pour l’Europe, il nous a semblé utile de diffuser ce texte...

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N°15 - Laïcité, entretien avec Jean Sévillia

Alors que l’on parle tant de laïcité, le nouveau livre de Jean Sévillia rappelle un pan largement oublié, et pourtant crucial, de notre histoire de France. La politique laïque suivie de 1879 à 1914 eut pour but de détruire le catholicisme. Cette époque douloureuse demandait un livre à la fois précis et rigoureux : le voici. Les Épées ont interrogé son auteur.

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N°15 - Le discours réactionnaire a-t-il un avenir ?

Par Antoine Clapas et David Foubert

Le besoin se fait sentir d'une réflexion sur le sens du royalisme aujourd'hui. Ce n'est pas certes, que manquent les outils intellectuels. Mais chaque période a besoin d'interroger le sens des convictions et des positions politiques, pour les remettre en cause, les mesurer, les approfondir ou les exalter. Le royalisme ne saurait échapper à cette loi, qui est celle du temps humain. Depuis ses débuts, les Épées ont entrepris cette réflexion. Cependant, cette nouvelle rubrique est destinée à la préciser. Précisons que les auteurs et les questions abordées étant différents, on ne trouvera pas ici un traité systématique : plutôt une sorte d'enquête ou de laboratoire.

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mardi, 07 décembre 2004

N°14 - Du peuple faisons table rase

Par Christophe Boutin
 
Le pouvoir du peuple est trop précieux pour être confié... au peuple. Qu’à cela ne tienne : la Cinquième a réussi à inventer le peuple factice, le peuple virtuel, l’ambiance de peuple au parfum de démocratie.
 
«Oui, le peuple ! Mais il faudrait ne jamais voir sa gueule ». Combien de nos démocrates patentés pourraient reprendre à leur compte cette remarque de Jules Renard dans son Journal de 1904. Dans la mise en œuvre technique de la démocratie, cela n’est pas sans conséquences, et Joseph-Barthélémy rappelle ainsi, dans son Précis de droit constitutionnel, « les efforts faits par les élus pour s’affranchir de la servitude à l’égard des électeurs ». Pour singulière qu’elle puisse nous sembler de nos jours, cette formule représente cependant assez bien ce qui fait le cœur de la démocratie libérale. Après avoir en effet proclamé que le Tiers-État était « tout », le bon abbé Sieyès allait rapidement développer une théorie de l’électorat-fonction, opposée à celle de l’électorat-droit de Rousseau, qui ne permettrait qu’à quelques-uns d’être effectivement « quelque chose ».
 
Peuple et légitimité du pouvoir

Rappelons brièvement les données d’un problème qui reste centré sur l’expression d’une volonté générale dont découle la norme suprême, ici la loi. Dans une première approche, la souveraineté dite « populaire » appartient au peuple, chaque individu en disposant d’une parcelle inaliénable, et la volonté générale n’est que la somme des volontés particulières. Dans ce cas en effet, chaque individu dispose d’une égale capacité à penser au bien commun plutôt qu’au sien propre, ce qui fonde d’ailleurs sa liberté politique. Les conséquences institutionnelles sont la démocratie directe et si, pour des raisons pratiques, on ne peut y parvenir, les représentants élus sont révocables quand le peuple le désire, dans le cadre d’un mandat impératif.
Dans la seconde approche, celle de la souveraineté dite « nationale », la volonté générale est celle de la nation, personne morale distincte des individus qui la composent. Comme il faut cependant qu’elle s’exprime, un système permet de désigner des représentants qui sont, ici, les plus capables, choisis pour délibérer librement, et c’est de cette libre délibération que naîtra la loi. Pas question alors d’être révocable, et la remise en cause du mandat lors d’élections régulières semble bien suffisante. Cette seconde approche permet de limiter le droit de suffrage, en instaurant par exemple un suffrage censitaire censé améliorer le choix des capacités.
Dès les débuts de la Révolution, Mirabeau ou Condorcet, pour s’affranchir du mandat donné par les Cahiers de doléance dont ils ne sont que les porte-parole devant les États généraux, se réclament de la souveraineté nationale. Aujourd’hui, notre Cinquième république dans laquelle « la souveraineté nationale appartient au peuple, qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum » proclame comme principe le « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ». C’est toute l’ambiguïté de notre système : en façade, il se veut la simple - et fidèle - transcription de la libre expression des choix populaires ; en pratique, le peuple a été évincé de la scène politique. Et ce qui est ici critiquable n’est d’ailleurs pas cette mise à l’écart, parfaitement compatible avec une certaine approche de la démocratie, mais le fait qu’elle se fasse au nom d’une prétendue « meilleure démocratie ».
 
Maîtriser la participation populaire

Exclusion du Peuple, donc, et à cet effet on peut relever la perversion des éléments de démocratie directe prévus par le pacte fondateur. Le référendum national n’est plus cet instrument de choix politique par lequel le titulaire du pouvoir engageait sa responsabilité et vérifiait sa légitimité. Pour écarter tout plébiscite - forcément odieux -, le référendum, maintenant dénué de toute passion, n’est au mieux qu’une votation populaire de la loi. Et dans ce cadre, on peut même se demander si les élus ne se défaussent pas alors sur les électeurs de choix difficiles à assumer, comme c’est plus encore le cas avec le référendum « local ». De toute manière, l’initiative populaire étant strictement écartée, au nom de la paix civile, les questions posées sont souvent d’un intérêt des plus limités et servent surtout à créer une fallacieuse « ambiance » de démocratie directe.
Exclusion du peuple lors des élections ensuite, puisque les candidats sont choisis par des partis politiques qui, chassés par la porte gaullienne de 1958, sont depuis entrés par la fenêtre. On se souvient de la définition de l’électeur donnée par l’irremplaçable Ambrose Bierce : « Électeur : celui qui jouit du privilège sacré de voter pour l’homme choisi par un autre ». Le tour de passe-passe ne date donc pas d’hier, mais le caractère sacré s’estompe et plus personne n’a d’illusions. On sait d’ailleurs qu’aux élections actuelles les partis dits « de gouvernement » sont minoritaires face à cette somme de réfractaires, certes désunis, que représentent les non-inscrits, les votes blancs et nuls, les abstentions et les votes pour ces partis hâtivement qualifiés de « protestataires ».
Ces partis auraient pourtant, comme tous les autres, vocation à participer sinon au gouvernement, au sens limité de l’exécutif, au moins à l’élaboration de la norme dans le cadre de la délibération. Or, et c’est là une manière éclatante d’écarter le peuple, l’évolution des modes de scrutin rend cette présence dans l’organe délibérant quasiment impossible pour nombre de consultations. Certes, le découpage des circonscriptions comme le choix du mode de scrutin sont des éléments techniques, nécessaires dans toute démocratie à partir du moment où la participation directe est exclue. Mais lorsqu’ils ne sont mis en place que pour générer une conséquence politique précise, cela met en jeu la crédibilité du système. Ainsi, une « meilleure » démocratie suppose peut-être le bipartisme, mais il semble peu conforme à l’esprit de la démocratie de l’imposer à un pays qui, manifestement, n’en souhaite rien, par une modification du mode de scrutin. Si l’échec cuisant des élections de 2004 pour les promoteurs de cette opération montre bien les limites d’une telle tentative, le fait qu’on ose la tenter, vêtu de lin blanc et de candide pureté, laisse rêveur !
Certes, le Conseil constitutionnel a fait du pluralisme « le fondement de la démocratie », mais il s’agit ici d’une fausse égalité des chances (le droit de participer à un scrutin), sans égalité de résultat. Il peut donc, d’abord, ne pas y avoir d’élus d’une fraction de la population, dès lors incapable d’exprimer son opinion devant les chambres. Ensuite, ce qui est plus grave, les jeux sont truqués dès le début. D’abord parce que toute candidature nationale - mais aussi, de plus en plus, locale - demandant des financements importants, seuls les candidats présentés par les partis peuvent garder l’esprit serein. Ensuite, parce que les modes de scrutin peuvent très bien conduire à écarter candidats ou listes, soit en établissant des seuils d’accès aux seconds tours, soit parce qu’ils favorisent « naturellement », comme le scrutin majoritaire uninominal, un certain bipartisme né du trop fameux « vote utile ». Et si tout cela ne suffit pas, on peut encore changer la donne : après l’élection présidentielle de 2004, le Conseil constitutionnel considéra que le trop grand nombre de candidats avait brouillé la lisibilité de l’élection. Or il l’avait déjà écrit, il y a une trentaine d’années, ce qui avait conduit à relever le nombre de présentateurs. On sait pourtant qu’un candidat, représentant une part non négligeable de l’électorat, a peiné à trouver les cinq cents signatures nécessaires en 2004…
 
Remplacer le peuple par sa fiction

La coupure est donc permanente car, pour une part de nos dirigeants, fidèles peut-être à la conception libérale de la démocratie, ou plus souvent à une approche bien comprise de leurs intérêts, le peuple n’a pas à apparaître sur la scène politique, sinon pour légitimer un choix, d’hommes ou de moyens, qu’ils auront déjà opéré en amont. Mais la démocratie moderne empêche d’affirmer cette approche. D’abord, parce que la vague égalitariste a déferlé et que chacun s’estime en droit de prétendre à tout, et n’importe quand ; ensuite parce que notre démocratie dite « d’opinion » est ultra médiatisée, et qu’aucun contre-pouvoir n’arrive à s’opposer à nos médias. La démocratie libérale est une démocratie de club anglais, feutrée, entre gens du même monde ; la démocratie moderne est celle de l’agora permanente… mais sous contrôle.
C’est pourquoi, consciente que le roi - même populaire - est nu et que l’opération d’escamotage devient cruellement visible, notre pseudo-élite a décidé de remplacer le peuple par un autre. À côté en effet du peuple politique des citoyens, à la participation toujours plus faible, la « vraie » démocratie, a trouvé d’autres voies. Voici les « panels de citoyens » (inventés à Issy-les-Moulineaux), choisis sur des critères très particuliers, en dehors en tout cas de toute légitimité démocratique, mais invités à s’exprimer au nom du peuple sur les grands choix de société. Voici les sondages d’opinion, commentés avec autant de soin que l’on aura mis à choisir les questions posées, toujours en désaccord avec la votation suivante, mais dont on nous explique pourtant qu’ils la préfigurent si bien que l’on pourrait s’en dispenser.  Voici les consultations de l’e-démocratie, tellement plus moderne, tellement plus chic, où le citoyen numérisé « chébran » répond, d’un clic sur son téléphone portable, à une question dont il se fiche. Voici enfin la « démocratie participative » des associations stipendiées aux effectifs anémiques, des « mouvements spontanés » dont les membres finissent au cabinet du ministre, des syndicats « représentatifs » élus avec un taux d’abstention record…
Consultations bidons, citoyens bidons, cette démocratie de substitution n’est en rien un substitut à la démocratie politique. Quand tout est contrôlé, verrouillé, cadenassé au nom de la Liberté, la crise majeure est proche. Notre (leur ?) démocratie s’épuise dans la mise à l’écart du peuple et court le risque permanent d’être dépassée, sur sa droite et sur sa gauche, par ceux qui lui demandent peut-être, tout simplement, de redevenir fidèle au vœu de son baptême… ou de pousser jusqu’au bout les conséquences de ses principes.
 
 
Christophe Boutin
 

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N°14 - Le peuple éliminé

Par Philippe Mesnard
 
En France, les syndicats n’ont plus de véritable assise populaire. Pourtant, l’État leur consent un pouvoir de négociation fort, et renforce même la domination de certains syndicats, alors que leur représentativité est de plus en plus fictive.
 
Le syndicaliste est représentatif. Par essence. Car sa représentativité est universelle, selon le syllogisme bien connu : « Les syndicats représentent les travailleurs, les travailleurs c’est le peuple, les syndicats représentent le peuple ». Partant, qui mieux qu’un syndicaliste saurait dire ce que ressent le peuple, même (et surtout) en dehors de la sphère du travail, où les syndiqués, en France, ne sont plus que 8,2% ?
 
Qu’il s’agisse de navettes corses, d’accords salariaux chez Renault ou d’eau ardéchoise, les syndicats sont omniprésents. Mieux, qu’il s’agisse de solidarité caniculaire, de propreté des rues ou du lancement d’un tramway, les syndicats sont omniprésents. Cette obsédante présence culmine avec le commentaire de faits divers : un policier se suicide, une voiture se renverse, un camembert empoisonne ? Les syndicalistes parlent, dénoncent, accusent ; pas le policier de la même brigade, pas l’automobiliste qui emprunte la même route, pas le camembert : le syndicaliste.
 
Des racines historiques et légales

Cette représentativité obligatoire, institutionnelle, cette confiscation de la parole publique, est tout à la fois historique et légale : historique parce que les syndicats ont effectivement représenté les travailleurs, et les ont représentés, le plus souvent, au nom d’un combat politique qui transcendait le simple monde du travail ; légale parce que la législation française organise la mainmise des syndicats sur la vie sociale, à plusieurs niveaux, en empêchant les autres partenaires sociaux de s’exprimer (sauf à les choisir unilatéralement), alors même que la représentativité des cinq syndicats historiques(1) s’effondre en même temps que le taux de syndicalisation : 5,2% des salariés du privé sont syndiqués, et 15,1% des salariés de l’État, collectivités locales comprises.
C’est un arrêté de 1966 qui a décrété que ces cinq confédérations syndicales seraient représentatives au niveau national, à l’exclusion des autres. J.-H. Stahl, commissaire du gouvernement chargé d’éclairer le Conseil d’État sur la question, déclare que le système en vigueur « reflète encore les héritages politiques de la Libération et de la guerre froide »(2), et que « les diverses règles régissant la représentativité syndicale tendent davantage à conforter ces héritages, voire à figer le paysage, plutôt qu’à favoriser son renouvellement. » Effectivement, l’UNSA et le Groupe des dix Solidaires(3) se sont faits retoquer le 8 novembre par le Conseil
d’État, qui a considéré que la première était trop jeune et pas assez implantée pour devenir la sixième organisation représentative (alors que ses chiffres valent ceux de la CFTC : l’UNSA représente 12,1% des fonctionnaires, la CFTC, 3,3%), et la seconde pas assez représentative des fonctionnaires, alors que ses scores sont supérieurs à ceux de la CGC et de la CFTC dans la fonction publique. CGT et consorts peuvent donc continuer à désigner des représentants syndiqués dans les entreprises de plus de 50 salariés sans avoir à fournir la preuve de leur représentativité, là où l’UNSA, pour s’implanter dans une entreprise, doit justifier de son nombre d’adhérents dans cette entreprise, de son audience auprès des salariés, de son indépendance : on imagine les ravages si les Cinq devaient aujourd’hui en passer par là(4)…
 
Le monopole du dialogue

L’enjeu de cette représentativité nationale n’est pas mince : seules les cinq confédérations historiques bénéficient du meilleur financement public et sont habilitées à discuter avec le gouvernement. Véritable monopole organisé depuis presque 40 ans, et que seule la loi pourrait remettre en cause, là où le peuple devrait pouvoir s’exprimer. Elles seules peuvent intervenir dans des négociations collectives et des accords de branche ; elles seules sont présentes au premier tour des élections de représentants du personnel. Les autres syndicats ne sont pas admis à la table des négociations, quel que soit leur poids, qu’ils peuvent prouver, alors que les Cinq n’ont plus rien à prouver - ce qui tombe à merveille puisque leur représentativité recule chaque année. À l’évidence, le système a longtemps découragé la création d’autres syndicats - et encourage les dérives : la CGT peut s’obstiner chez Perrier, à Vergèze, en dépit des souhaits exprimés par la majorité des salariés. Et elle peut dénoncer en s’étranglant de juste indignation les revendications ethniques des navigateurs corses (réclamant et obtenant des quotas de travailleurs corses résidant en Corse dans les compagnies de ferries), là où le véritable enjeu est sa manifeste perte d’influence dans cette profession.
En descendant au niveau de l’entreprise, la préférence donnée au représentant syndical par rapport au délégué du personnel hors liste est tout aussi manifeste : s’il y a un représentant syndical, c’est lui qui signera les accords d’entreprise ou pourra les dénoncer quand bien même la majorité des salariés les aurait votés ; il est reçu par la direction avant les autres représentants du personnel ; s’il quitte l’entreprise, un accord qu’il a signé peut devenir caduque et être renégocié ; on lui doit plus d’informations qu’à un simple représentant, pourtant tout aussi bien - voire mieux - élu que lui. Etc.
 
Un enjeu de pouvoir

Au bout du compte, l’encadrement légal du syndicalisme aboutit à éliminer le peuple du jeu social : la préférence est donnée a priori au syndicaliste, les organisations “représentatives” n’ont pas à prouver qu’elles le sont, aucune des Cinq n’a intérêt à élargir la représentativité nationale, et le gouvernement n’a rien fait pour aménager les règles du dialogue social, déjà bien assez compliquées à son goût. En empêchant d’entrée de jeu les nouveaux acteurs sociaux de pouvoir négocier au-delà d’un certain niveau, la loi elle-même a découragé le dialogue.
Mieux, le statu quo est si évidemment perçu, vécu et pensé comme une situation d’équilibre des forces politiques, hors de toute représentativité populaire, que le même Stahl, qui paraissait avoir une bonne analyse des faits, a lui-même recommandé au Conseil d’État de ne pas provoquer « une recomposition du paysage syndical » car « de telles prises de position, éminemment politiques en ce qu’elles affectent des éléments structurants de la vie du pays, relèvent avant tout de l’autorité politique » : admirable ! Et surtout admirable de sincérité démocratique : c’est le pouvoir politique qui décide de qui est représentatif, qui confère cette représentativité comme on octroie un privilège. Ce n’est pas au peuple français d’en décider directement en s’exprimant par le vote. Une fois encore, la représentativité du pouvoir légal et de ceux qu’il appelle légalement à être ses interlocuteurs n’est qu’un moyen d’éliminer le peuple réel du jeu politique.
Il est intéressant de noter ici la confluence d’intérêt des syndicats en perte de vitesse et d’un gouvernement qui n’a de démocratique que le nom : les acteurs institutionnels confisquent une légitimité qu’ils n’ont pas, qu’ils n’ont plus, au nom d’une Révolution française mythique à laquelle répond la mythologie syndicaliste de la rébellion ouvrière (ouvriers qui sont les moins syndiqués, en France), bien éloignée des enjeux que définissent aujourd’hui les confédérations syndicales.
 
Légitimité mythologique et légitimité pratique

Cela dit, le peuple rend une légitimité pratique à ces acteurs : maintenant que les syndicats sont institutionnalisés - et donc maintenant que se syndiquer est inutile -, les Français se déclarent contents des syndicats, ou en tout cas de l’action syndicale : comme la Justice ou la Police, le Syndicat est en effet un corps mis à la disposition des citoyens par l’État. Au même titre qu’eux, il distribue un service public parfois déficient, parfois incohérent, mais au bout du compte au service des travailleurs - et donc du peuple puisque l’immense majorité des Français a été, est ou sera travailleur (“actif” !), et que cet état détermine les conditions de vie pré- et post- travail.
Si les Français considèrent que le Syndicat est un grand corps étatique, un Intercesseur de droit (une institution charitable, en deux mots, comme pouvait l’être l’Église sous l’ancien régime(5)), et non pas l’expression de la démocratie du travail, c’est là aussi grâce à la loi : en France, quand un syndicat négocie, il le fait pour tous les salariés et non pas seulement pour ses adhérents. La France conjugue ainsi l’une des plus faibles représentativités syndicales des pays industrialisés et le taux de couverture conventionnelle le plus élevé : 90% des salariés sont couverts par une convention collective. En Suède, où les syndicats ne négocient que pour leurs adhérents, plus de 80% des salariés sont syndiqués ; en Belgique, les salariés sont passés à la moulinette du système « de Gand » : le versement des allocations chômage est soumis à une adhésion syndicale préalable… À ce compte, on finirait par préférer le système français et ses “spécificités” : une fois débarrassés des oripeaux de la représentativité, le système ne marche pas trop mal. Pourvu qu’on ne se paye pas de mots, les soi-disant représentants sont efficaces.
Il va sans dire que cette légitimité “fonctionnelle” fait horreur aux syndicats, qui détestent être instrumentalisés et sont parfois allés chercher dans le débat de société une “vraie” légitimité populaire, au risque de se perdre totalement : après des années de lente décrépitude, la CFTC se laïcise prudemment et se rapproche de la CGC et de la CFDT. Quant à la CFDT, elle s’est enfin recentrée sur le monde du travail, la contestation pure et dure du gouvernement et la détestation des ennemis héréditaires (le patronat et la CGT), après avoir été tentée par le « syndicalisme de transformation sociale ». Il faut dire que les anciens adhérents partaient plus vite que les nouveaux n’entraient. Il est ironique de constater qu’au moment même où la CFDT recule et renonce à défendre un idéal élargi, Stahl recommande d’évaluer la représentativité d’un syndicat en mesurant son audience, certes, mais aussi « la contribution intellectuelle, morale et politique qu’[il] apporte au débat national, par l’expression d’un courant de pensée ou d’une tendance originale »(6).
Non, le projet de société ne fait pas recette : on n’imagine pas la police intervenir dans les débats sur la fracture numérique du territoire, ou la Justice s’emparer des problèmes de la surpopulation pénale : le peuple s’en moque, les professionnels laissent ça aux députés. Le peuple veut des syndicalistes féroces et ingrats face à des patrons ingrats et rapaces. Le peuple éliminé accepte son élimination comme il subit la démocratie, en reconnaissant dans les syndicats des instruments du pouvoir en place, les instruments en place du pouvoir : tant qu’il croit en percevoir un bénéfice, il en accepte le joug.
 
 
Philippe Mesnard
 
 
On consultera avec profit l’étude de la DARES, “Mythes et réalités de la syndicalisation en France”, octobre 2004, éditée par le Ministère de l’emploi, du travail et de la cohésion sociale (tout un programme). www.travail.gouv.fr, rubrique Études et Statistiques.
Par ailleurs, on trouvera le texte des conclusions de J.-H. Stahl sur le site de l’UNSA (unsa.fr/evenements/RapportConsEtat.html).
1 : CGT, CFDT, CGT-FO, CFTC, CFE-CGC. Les cinq confédérations syndicales ont d’ailleurs fini par absorber le mot syndicat lui-même, dans l’usage courant. Pour les autres syndicats, on parle de “syndicats professionnels”, de syndicats paysans, on précise, on nuance. Mais les Cinq sont seules parées du titre de Syndicats, orgueilleux dans sa simplicité. Cet article se concentrera sur ces syndicats nationaux, même si le problème de la représentativité syndicale sectorielle est tout aussi intéressant.
2 : E. Maire déclare, lui, dans Les Echos du 8 novembre 2004, que la CFDT a été créée en 1964 pour « rendre complètement claire notre indépendance syndicale et réduire l’influence stalinienne qui dominait totalement la CGT à l’époque ».
3 : UNSA : Union nationale des syndicats autonomes, créée en février 1993.
Union syndicale G10 Solidaires, regroupant surtout tous les syndicats SUD, créée en janvier 1998. Cet anarcho-syndicalisme tardif entend contrebalancer le pouvoir des Cinq.
4 : Comme le remarque Stahl : « Eu égard aux conséquences lourdes qui s’attachent à une reconnaissance de représentativité au plan national et interprofessionnel et - ne le cachons pas, l’histoire nous l’enseigne - au fait qu’une telle reconnaissance serait ensuite très difficilement réversible […] » : bel aveu d’impuissance.
5 : Ce qui explique en partie - outre la paresse des journalistes et l’impunité du syndicaliste moyen, surtout fonctionnaire - que ce peuple prétendument avide de s’exprimer, jusqu’à la hardiesse, accepte si aisément que le syndicaliste se substitue à lui en toute occasion. De même, les bons curés servaient à rédiger des cahiers de doléance qui n’avaient rien de traité de théologie morale.
6 : « À l’audience et à l’influence du syndicat, s’ajoute aussi, à notre avis, pour une organisation parmi les plus représentatives au plan national, la prise en considération de la place qu’elle occupe dans la vie sociale du pays, de la contribution intellectuelle, morale et politique qu’elle apporte au débat national, par l’expression d’un courant de pensée ou d’une tendance originale, ainsi que de la diversité et de la richesse qui en résulte pour le pluralisme syndical français. Ce sont sans doute des considérations de cet ordre que vous avez eues à l’esprit lorsque vous avez jugé, « compte tenu de l’ensemble des éléments caractéristiques des organisations les plus représentatives », que la CFTC demeurait en 1966, après la scission ayant conduit à la naissance de la CFDT, une des organisations syndicales les plus représentatives au plan national. » Bien sûr.
 
 

 

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N°14 - A la recherche du peuple perdu

Par E. Marsala

Il y a soixante-dix ans, dans Le Souverain captif, André Tardieu, l’un des plus brillants représentants de la classe politique de la IIIe République, dénonçait les contradictions d’un régime qui ne cessait de se proclamer démocrate, alors que le peuple s’y trouvait en réalité dépossédé de sa souveraineté (son pouvoir se bornant à désigner, tous les quatre ans, des représentants chargés de décider à sa place), humilié (par le contraste entre le pouvoir qu’il possédait en principe et celui qu’il exerçait en fait), oublié (dans la mesure où ce n’était pas ses besoins ou ses intérêts qui étaient pris en compte par ses soi-disant représentants, mais ceux des partis, des coteries, des lobbies, ou au mieux, ceux de la majorité). Souverain trompé, souverain captif, grotesque et lamentable, traîné en grande pompe derrière le char de l’État où pavoisent ses élus : la situation dénoncée par Tardieu au début des années 1930 a-t-elle vraiment changé ? Peut-être, mais pas vraiment en mieux.

Suspicion

D’un côté, en effet, le peuple fait l’objet d’une suspicion et d’un discrédit absolument inédits, dont témoigne avec éclat la thématique du populisme, décryptée dans ce dossier par Jean-Baptiste Barthélémy : de la « France moisie » de Philippe Sollers au « peuple du ressentiment » de Pierre Rosanvallon, celle-ci permet de disqualifier un peuple qui ose se révolter contre ses élites bien pensantes, un peuple naïf, ignorant, déraisonnable et donc réactionnaire - et l’on comprend que cette accusation de populisme renoue, sans le dire ou le savoir, avec la démophobie des Lumières.
Mais par ailleurs, ce peuple infréquentable se trouve plus dépossédé que jamais de ses pouvoirs politiques. À plusieurs reprises, depuis les années trente, on a tenté de remettre un peu de logique dans le système démocratique en débâillonnant le peuple : à la Libération, on interrogea les Français sur le projet de Constitution, au début de la Ve République, on entreprit de revitaliser la procédure référendaire… Las : en 1946, le peuple osa refuser le brouillon de constitution socialo-communiste ; dans les années 60, il manifesta à nouveau ses caprices et ses foucades, et l’on dut mettre le holà, refermer sans états d’âme la porte imprudemment entrouverte, comme nous le rappelle du reste Christophe Boutin.
Mais est-ce bien du peuple dont il est ici question ? Autrement dit, le peuple se confond-il avec le nombre ? Se confond-il avec la somme arithmétique de ceux qui vivent, à tel moment, sur tel territoire, ou encore, comme l’affirme la tradition républicaine, de ceux qui sont inscrits sur les listes électorales ? La seule réponse plausible est négative. Si le peuple existe, il est forcément autre chose que le nom servant à désigner cette addition dont les termes et les limites ont été établis par la loi, et qu’elle pourrait tout aussi bien modifier à son gré, en la gonflant ou en la rétrécissant. Si le mot a un sens, le peuple transcende nécessairement la somme de ses composantes : il implique l’existence d’une unité, et du côté de ceux qui le forment, le sentiment, unanimement partagé, de constituer un Tout, et le désir de le perpétuer. Un Tout qui naît d’une longue histoire commune, et de la conviction que l’on partage une même culture, les mêmes valeurs, les mêmes intérêts essentiels, et finalement, le même destin.
Cette acception du mot « peuple », notons-le au passage, est présupposée par la théorie démocratique : sans ce sentiment de « faire corps », de former un ensemble, la notion de « Volonté générale », pivot de la construction rousseauiste, s’avère inconcevable : puisqu’elle se dissout alors en une infinité de volontés particulières, amalgamées au hasard des élections ou des questions posées. Sans peuple, la démocratie est inimaginable. Mais elle est aussi impraticable, comme l’observait Michel Debré lorsqu’il soulignait que seule l’appartenance à ce peuple, avec tout ce que cela comporte, est susceptible de légitimer l’obéissance de la minorité aux décisions de la majorité : sans cette unité supérieure dont on fait partie, il s’agirait simplement d’une manifestation du droit du plus fort, des plus nombreux, imposant en l’espèce leur volonté aux moins nombreux, c’est-à-dire aux plus faibles.
Et l’on rebondit du coup sur d’autres questions, d’autres constats. Ce peuple, sans lequel la démocratie semble inconcevable et impraticable, est une réalité souvent fragile. Il est facile de le faire disparaître, puisqu’il suffit pour cela de saper ce qui fonde son unité, et d’abord, ce sentiment de constituer un ensemble - un sentiment qui résulte essentiellement, en France, de l’histoire et de la culture, d’un passé commun et de gloires partagées. Mais en même temps, rien de plus tentant qu’une telle entreprise, du moins lorsqu’on se réclame d’une modernité conquérante et d’un universalisme intransigeant. Entreprise suicidaire, car si ce qui constitue le peuple français en tant que tel, ce ne sont que les Droits de l’Homme et les grands principes de 89, dont on proclame par ailleurs qu’ils sont communs à tous les hommes et à tous les peuples, alors, il n’y a plus de peuple français.

Faire et défaire

L’une des questions du dossier tourne donc autour de cette tentative, aberrante et mortelle, de déconstruction. Une déconstruction à laquelle le peuple lui-même peut, dans certains cas, prêter la main. Pas d’irénisme : Dante constatait déjà que « le peuple, sans le savoir, tue les principes de sa vie, acclame ses causes de mort, faute de distinguer ni la malignité des unes, ni la bienfaisance des autres. Il ne demande qu’à se conserver, mais il ignore absolument les moyens de sa conservation » (Ch. Maurras, AF mensuelle, 15 septembre 1903). Du moins, il peut se laisser berner, là-dessus comme sur le reste : on verra ce qu’il pense, dans quelques mois, de cette fameuse « constitution européenne » qu’on lui demandera de ratifier solennellement sans lui donner les moyens d’en comprendre le sens et les enjeux.
Car la déconstruction qu’on vient d’évoquer se trouve, en pratique, considérablement accélérée, depuis une douzaine d’années, par l’ambition symétrique de construire un peuple européen, dans le cadre d’une Union en voie de fédéralisation. Or, s’il est parfois aisé, en y mettant le prix, de défaire un peuple, il paraît beaucoup plus difficile d’en fabriquer un. Cela n’est sans doute pas inconcevable : c’est ce que démontre par exemple l’histoire des États-Unis. Toutefois, il s’agit d’un cas de figure très particulier, d’un pays neuf, parti de rien, et qui consacre depuis deux siècles une part considérable de ses forces immenses à établir son identité et son unité, à devenir, pleinement, un peuple. L’entreprise s’avère en revanche extrêmement hasardeuse là où des peuples existent déjà, des peuples dotés d’une histoire propre, d’une culture et d’une tradition particulières. Des siècles d’empire romain, et l’attribution, en 212, de la citoyenneté à tous les habitants de l’empire, n’ont pas suffi à créer un peuple romain au sens moderne du terme, comme nous le rappelle Arnaud Olivier ; soixante-dix ans de bolchevisme en Russie, quarante ans en Yougoslavie n’ont pas empêché l’éclatement et le bain de sang entre peuples ennemis, une fois levée la chape de plomb qui maintenait artificiellement la fiction d’une unité. Même les grands totalitarismes du XXe siècle n’y sont point parvenus, malgré des efforts désespérés, et alors qu’ils y avaient tout intérêt. Alors, peut-être un peuple se fabrique-t-il, peut-être : mais seulement sur le très long terme, et à condition de bénéficier d’un contexte favorable, de convictions, d’intérêts et d’ennemis communs, un contexte dont on peut objectivement douter qu’il puisse se rencontrer à nouveau à l’époque qui est la nôtre…
Le cauchemar qui semble se profiler, est du reste celui d’un monde, le nôtre, où dans certaines régions, les « peuples » auraient disparu sans qu’on ait réussi à les remplacer par « un peuple » de substitution, alors qu’ailleurs, des peuples, de vrais peuples, pas de simples fictions juridiques, continueraient d’exister, avec toute l’énergie, toute la confiance, tout le dynamisme et l’appétit que cela implique. Un monde en voie de (re)colonisation, avec pour horizon, un remake grandeur nature, mais beaucoup moins drôle que le film de Jean Yanne, des Chinois à Paris.
E. Marsala



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N°14 - Poétique des ponts

Par Eric Arnodin
 
Du vieux pont neuf au pont de Millau en passant par le pont d’Avignon, où l’on ne peut d’ailleurs plus que danser, les ponts se posent et s’imposent partout par leur charisme ou leur nécessité. En France, on compte un ouvrage par kilomètre ; les routes tissent le territoire et les ponts le franchissent.
Ceux qui ont vécu la débâcle de juin 1940 ou le fatras de 1944 comprennent sans doute mieux ce qu’est un pont et comment ces assemblages de pierres, d’acier ou de béton réduisent notre géographie et construisent une nation.
Aujourd’hui, un pont paraît naturel. Et c’est peut-être par habitude, ou parce que c’est précisément leur nature et leur fonction, mais les ponts, on ne s’y arrête pas, et l’histoire de l’architecture passe assez vite dessus… Un pont intéresse les ingénieurs, les peintres, les militaires ou encore les cinéastes et les poètes. Mais, il faut bien le dire, pas tellement les architectes et leurs historiens. Qui se souvient de Rabel, Résal et Alby, concepteurs du pont Mirabeau et de la passerelle de Billy, qui connaît Arretche et Karasinski, les architectes du pont Charles de Gaulle, qui a entendu le nom de Formigé qui dessina seul la totalité du métro aérien ? Les noms s’en vont, les ponts demeurent, un pont écrase toujours son auteur.
Viaduc, passerelle, pont transbordeur et aqueduc, pont-levis, pont tournant, basculant et levant, qu’est-ce qu’un pont ? Un morceau de route, un édifice, un objet ?… Une construction.
 
Hardiesse de l’homme
Le bâtiment d’architecture est un volume, créateur d’espaces intérieurs et extérieurs ; un pont, c’est un ouvrage, un ouvrage d’art, un acte de technique et de science - et c’est la construction même, souvent dans sa plus pure expression.
Quel enfant n’a jamais demandé comment on faisait pour construire un pont dans l’eau ? Et qui lui a répondu par quels moyens on fondait les piles sur le lit d’un fleuve à l’abri de solides et profonds batardeaux, ou par quelle adresse on assemblait la structure sans toucher l’obstacle en voltigeant, accrochés à des câbles, ou en avançant doucement, par encorbellement après s’être puissamment ancré sur les rives.
Bâtir sur le sol, empiler des pierres ou charpenter une cabane, c’est presque évident, presque naturel à l’enfant ; mais plonger la naissance d’une voûte dans l’eau courante ou lancer un pont dans le vide : quel art et quelle hardiesse de l’homme ! Certains ponts, comme le pont du Diable que le Maréchal d’Asfeld a fait construire devant la forteresse de Vauban, en 1720, sont par leur existence même un défi et une énigme, la relique d’un chantier ingénieux et magnifique. Relique car il faut voir dans le pont plus que lui-même : un pont c’est autant un édifice qu’un chantier unique, c’est une construction au deux sens du terme. La beauté de la forme et la prouesse de l’acte qui l’a fait naître n’y font qu’un. Dessiner un pont c’est déjà le construire ; l’idée de forme vient avec celle de son édification. Une fois en place, le pont ne se pose pas dans le site comme les autres édifices ; il s’y accroche et reste en acte pour ne cesser de le franchir.
On n’entre pas dans un pont, on n’en fait pas le tour, on le passe. On ne se l’approprie pas, on l’emprunte. Ici, il n’est plus question de voûte mais d’arc. La voûte enclôt et fabrique l’espace, l’arc le décrit et le mesure. Il le traverse comme un signe.
Le pont se voit de loin et disparaît quand il nous porte. Arc, poutre, cadre, câbles, il ne montre son visage que par le côté ; sur le chemin il est continuité.
Ligne tendue entre deux rives, ligne droite, courbe ou brisée, le pont s’installe toujours entre deux. Entre l’édifice et la route, entre le dessin et le calcul, entre la forme et l’acte. Il reste absolument suspendu entre les domaines et les lieux. Lien entre eux, il n’appartient pourtant à aucun, s’il est rattaché de toutes parts, il n’existe pourtant que par lui-même. Il s’intègre au site en le construisant et traverse le vide en le révélant.
Il n’est rien de plus humain et de plus civilisé qu’un pont.
 
 
Eric Arnodin
 
 
 

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N°14 - Dossier : Le Peuple

Pour Littré, grand républicain devant l’Éternel, la définition du peuple ne fait aucune difficulté : « multitude d’hommes d’un même pays et vivant sous les mêmes lois ». Et gageons qu’il en va de même pour les auteurs du récent Dictionnaire critique de la République (Flammarion, 2002), qui ne daignent pas lui consacrer un article. Mais c’est là tout le problème : qu’est-ce que cette multitude ? Qu’est-ce qui la constitue, à part le fait d’être là, et d’être soumise aux mêmes lois ? Qu’est-ce qui la maintient en vie, ou en ordre ? Et si elle n’est que cela, ce qui n’est pas sûr, comment lui accorder sans hésitations le pouvoir souverain ? Comment éviter, en ce cas, que les plus habiles ne lui confisquent d’une main, ce qu’ils lui ont donnés de l’autre ? Enquête sur un point aveugle de la mythologie démocratique.
 
 

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N°14 - Plaisir de lire, joie de comprendre

Par Arnaud Olivier

Qu’il semble loin le temps où le fracas des batailles d’idées déclenchées à Paris résonnait jusqu’aux confins du monde connu ! En France, de nos jours, l’on pense à petit bruit. Notre vie intellectuelle ressemble même de plus en plus à une succession de province : c’est ainsi que l’on voit, dans les revues qui font nos délices, les grands esprits du temps se disputer les dernières théories disponibles avec l’âpreté mesquine d’ayants droits venus se partager les couverts en argent du de cujus. Comme on sait, une famille unie est une famille qui n’a pas connu l’héritage ; et la grande famille de l’esprit n’échappe pas à cette règle. Les intellectuels se distinguent néanmoins par un trait caractéristique : ils se disputent en général le bien d’autrui.

Haïssant Schmitt, il écrit dans Le Débat

La dernière livraison de la revue Le débat illustre à merveille ce singulier parasitisme de l’intelligence. On y découvre en effet un ensemble d’articles censés répondre à une question de la plus haute importance : « Y a-t-il un bon usage de Carl Schmitt ? ». L’honnête homme, toujours encombré de sa propre culture, ne pourra que se réjouir de trouver ici de quoi satisfaire sa curiosité : les rencontres sportives, les embouteillages, les réunions de famille, les discussions entre collègues et les trajets en métro ne lui offrent-ils pas déjà mille occasions de pratiquer la distinction ami/ennemi ? À première vue, l’apport de Schmitt à la vie quotidienne semble déterminant. Mais l’honnête homme sera déçu : loin de se trouver renseigné sur l’utilité d’un penseur aussi important, il lui faudra même renoncer à trouver dans Le débat des arguments propres à se forger une opinion sur la violente controverse dont l’œuvre de Schmitt est aujourd’hui l’objet en France (ce débat ayant déjà eu lieu il y a plus de vingt ans en Allemagne et en Italie). En effet, la question à laquelle répondent les articles rassemblés dans Le débat est infiniment plus simple. Il s’agit tout bonnement de savoir s’il est licite pour un esprit éclairé d’oser lire Schmitt ; et c’est Philippe Raynaud qui, dans un texte admirable d’honnêteté, de courage et de platitude, nous livre la clef de ce grand problème : il faut s’intéresser à Carl Schmitt car « son œuvre est intéressante ». On n’en attendait pas moins.
Le fait que nos intellectuels puissent très sincèrement se demander s’ils sont autorisés à penser est, en soi, digne d’être noté. On ne saurait trop se réjouir de ces petits ridicules. Ce genre de pudeur nous ramène néanmoins à un vrai problème : les revues où nous allons puiser de quoi briller dans le monde n’offrent en réalité qu’une trompeuse apparence de réflexion. La vérité est ailleurs, comme on dit ; et Le débat en fournit une inquiétante démonstration. Il n’est pas inutile en effet de rappeler que les articles que l’on vient d’évoquer sont en réalité le triste reliquat d’un grandiose projet conçu par le directeur de la revue Cités, Yves-Charles Zarka. En un mot, nous venons, sans le savoir, de visiter le Salon des Refusés du politiquement correct. Une explication s’impose : soucieux de ne pas abandonner aux suppôts du nazisme, si nombreux et si actifs de nos jours, la tâche d’expliquer la pensée schmittienne, M. Zarka, également auteur d’un Contre Carl Schmitt à paraître aux PUF, avait entrepris de démontrer dans sa revue combien toxiques pouvaient s’avérer les œuvres du grand juriste pour des esprits non encore prémunis contre les prestiges de l’intelligence. (On conviendra volontiers qu’un Allemand qui réfléchit nous ramène vite aux heures les plus sombres de notre histoire.) Confrontée à l’audace insupportable des contributions que nous venons d’évoquer, voyant que leurs auteurs, préférant l’analyse à l’autodafé, étaient sur le point de reconnaître quelque mérite aux ouvrages qu’elle avait condamnés d’avance, la direction de Cités avait donc choisi de ne pas les publier, abandonnant ces tristes rossignols à la revue Le débat. On voit par là que M. Zarka se plaît à transposer dans la pensée les règles de l’élection démocratique et veille à ne jamais se démarquer de l’opinion majoritaire. Hélas, avec son ingratitude coutumière, la majorité s’obstine à ne pas lire sa revue. En bons démocrates (une fois n’est pas coutume), nous ferons de même.

Obsédé par autrui, il se hait lui-même

Face à ce déferlement de vanité satisfaite et de malveillance confraternelle, il est préférable de nous retirer discrètement ; allons voir ailleurs s’il se trouve encore quelqu’un pour réfléchir honnêtement à des questions intéressantes. Inutile d’aller bien loin : le dernier numéro de la Revue des deux mondes est presque intégralement consacré à « la notion d’Occident ». Peut-on espérer plus appétissant problème ? N’est-on pas assuré d’échapper ainsi aux petites querelles putrides dont Le débat nous offre un échantillon ? Rien n’est moins sûr. Tout d’abord, le directeur de cette vénérable publication, Michel Crépu, pique-assiette disert, savamment aimable et qui doit envelopper ses petits fours dans des pages arrachées aux classiques, fait joliment valoir dans son éditorial que la Revue des deux mondes a plutôt pour vocation de pratiquer « l’exercice d’autrui ». L’expression est bien trouvée, mais, déjà, le bât blesse : s’interroger sur la notion d’Occident suppose un exercice d’introspection historique et culturelle peu compatible avec la haine de soi et l’obsession de l’autre qui caractérisent aujourd’hui notre pensée. Cela dit, il ne faut pas être trop exigeant ; avec un tel sujet, nous devrions pour le moins échapper aux médiocres haines familiales dont nous contemplions tout à l’heure le triste déchaînement.

Une fois encore, il n’en est rien ; une fois encore, le lecteur, victime de sa propre innocence, découvre, horrifié, la réalité des vanités individuelles sous le masque trompeur des idées générales. On observera en effet que chacun des éminents contributeurs à ce numéro s’est contenté de refourguer à la Revue des deux mondes, sous un titre évoquant poliment les complexités de la civilisation occidentale, un abrégé de ses manies ou un compte rendu exact de ses dernières œuvres. Comme dans une vraie famille, on trouve de tout : le pire y côtoie le meilleur. Le meilleur, comme on pouvait s’y attendre, nous est offert par Michel Zink, professeur de littérature médiévale au Collège de France, et par François Jullien, éminent connaisseur de la pensée chinoise. Au titre du pire, on ne se fera pas faute d’évoquer l’article de Stéphane Zagdanski, « L’Oxydant ». Il faut reconnaître à ce calembour inepte l’avantage d’une certaine clarté : le fond de l’article est en parfait accord avec la forme. On croit d’abord à une inoffensive fantaisie de graphomane, variation plus ou moins érudite sur un thème imposé : les premiers paragraphes offrent d’ailleurs un déroutant catalogue des acceptions du mot « occident », baladant le lecteur de Spengler à Châteaubriand, sans oublier un groupuscule homonyme bien connu des services de police. Ce début est trompeur ; c’est au bout de trois pages que nous est enfin révélé le fin mot de l’histoire : le monde occidental est victime du platonisme. Un observateur impartial aura peut-être quelque mal à en distinguer les ravages dans la société contemporaine. Qu’importe, le remède proposé par M. Zagdanski devrait convaincre les plus sceptiques : notre dernier espoir de salut résiderait dans la pratique de la Cabale. S’il se trouve encore des gens pour croire que notre monde a besoin d’hommes énergiques, actifs et courageux plutôt que de cabalistes, songez donc à les détromper.

Fidèle à Diogène, il hait Platon

Une idée aussi loufoque, exposée dans une revue aussi sérieuse, aurait dû normalement discréditer son auteur. On comprend néanmoins que les censeurs aient pu se montrer enclins à l’indulgence : M. Zagdanski est loin d’être le seul illuminé dans cette histoire. À ce titre et puisqu’on ne doit jamais négliger une occasion de rire, mentionnons l’article de Réza Barahéni, « Comment l’Occident a été saisi par ma fiction ». Outre ce titre (un chef-d’œuvre à lui seul), la brève et hilarante notice biographique qui est consacrée à l’auteur nous apprend en effet que, maintenu en résidence surveillée par le régime des mollahs, « il organise des cours de théorie littéraire dans le sous-sol de sa maison » ; et que, romancier vivant au Canada depuis 1997, il y a publié Schéhérazade ou l’Auschwitz privé du docteur Charifi, tout en se faisant élire président du Pen Club. Si ce personnage fantastique existe vraiment, on conviendra qu’il s’agit selon toute vraisemblance d’un membre particulièrement facétieux du groupe Jalons.

Trêve de mauvais esprit. Après les envieux, les vaniteux, les arrivistes, les mystiques et les fous, ce panorama de la grande famille de l’esprit serait incomplet si l’on n’accordait pas une place aux tourments de l’adolescence : il est frappant de constater que chaque époque dans le développement de l’âme humaine trouve un intellectuel prompt à s’en faire l’interprète et une publication disposée à lui ouvrir ses pages. La rébellion post-pubère n’échappe pas à la règle et c’est Le magazine littéraire qui, ce mois-ci, lui prête sa voix en consacrant un dossier à la « pensée libertaire ». Héraut de cette pensée, Michel Onfray consacre à cette occasion une longue hagiographie à l’un des pères de l’anarchisme, Diogène le cynique. Celui-ci offrirait en effet à l’homme moderne une philosophie de l’épanouissement personnel enfin adaptée à notre temps et susceptible de mettre un terme à la domination honnie du platonisme. Décidément, il ne fait pas bon être platonicien par les temps qui courent. Si vous avez ce malheur, rassurez-vous néanmoins : vous êtes en bonne compagnie. Du côté des méchants, qualifiés de « fournisseurs de concepts » comme on parle de marchands de soupe, le Guy Lux du matérialisme range en effet Cicéron, saint Augustin, Machiavel, Montaigne, Leibniz, Descartes, Hegel, Kojève, Carl Schmitt et Simone de Beauvoir (qu’est-ce que Simone peut bien faire dans cette galère ?) : on constate ainsi que M. Onfray se montre fidèle en tout point à l’enseignement de Diogène, ce philosophe qui préférait une séance de bronzage à une conversation avec Alexandre. Une telle énumération laisse sans voix. Que répondre à cela ? sinon en recourant à l’illustre Ibn Assidim, l’antique glossateur andalou, qui, dans un passage de son fameux Bréviaire du lecteur fatigué, nous donne le fin mot de l’histoire : « Quand il y a Diogène, comment voulez-vous qu’il y ait du plaisir ? »

Arnaud Olivier 


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N°14 - Les Sept mensonges

Par Jean-Baptiste Barthélémy
 
Et sept excellentes raisons de voter NON lors du référendum sur la Constitution européenne.
 
Manifestement le temps presse. À l’heure où nous écrivons ces lignes, une rumeur prête au chef de l’État l’intention d’avancer la date du référendum autorisant la ratification du traité instituant une Constitution pour l’Europe. Initialement annoncée par Jacques Chirac pour le second semestre 2005, la consultation pourrait finalement avoir lieu bien plus tôt, en mai 2005, le 8 très exactement (la symbolique de la chose n’aura évidemment échappé à personne...).
Mais pourquoi bouleverser subitement le calendrier ? Le bruit court, dans les milieux autorisés, que les chances de victoire du Oui s’amenuiseraient au fil des mois ; le Oui s’éroderait dangereusement. Aussi, afin d’éviter une mauvaise, selon le camp dans lequel on se situe...) surprise à la rentrée 2005, on envisagerait de régler l’affaire avant la trêve estivale(1).
« Chat échaudé craint l’eau froide », enseigne le dicton populaire : en l’espèce, les fédéralistes redoutent par-dessus tout la réédition d’un scénario à la Maastricht, c’est-à-dire une irrésistible progression du Non durant les mois de juillet et août, progression rendue possible, en 1992, par la remarquable mobilisation des partisans du Non durant ces deux mois. Cette fois-ci, donc, pas question pour les tenants du Oui qu’une vraie campagne puisse s’organiser ; on ne laissera pas le « temps au temps ». Qu’on se le dise : le Oui ne connaîtra pas, en 2005, un été meurtrier ; on fera tout pour épargner à cette bonne vieille Constitution européenne les tourments d’une possible canicule électorale qui, à n’en point douter, lui serait fatale.
Cette petite mesquinerie, à ranger en bonne place parmi les manipulations du vote(2), ne saurait, à elle seule, exercer une influence décisive sur le résultat final de la votation. C’est un coup bas parmi d’autres certainement à venir comme, par exemple, la répartition du temps de parole durant la campagne officielle (où ce qui en tiendra lieu) entre le Oui et le Non, répartition qui, en se basant sur la représentation des partis politiques au Parlement, devrait outrageusement profiter aux partisans du Oui.
Cependant, ces points apparaissent presque anecdotiques au regard des ressources stratégiques officieuses dont ces derniers bénéficieront dans quelques mois, à commencer par le soutien unanime des « faiseurs d’opinion ». Le débat n’est pas encore lancé - il faudra pour cela attendre le résultat de la consultation des adhérents du Parti socialiste -, mais l’on constate d’ores et déjà, en observant notamment le traitement réservé à Laurent Fabius, véritable apostat du fédéralisme européen, que les différentes officines de l’idéologie européiste sont à l’œuvre. Souverainement distillée par Bruxelles, doctement relayée par tous les « partis de gouvernement », docilement reprise par les médias, complaisamment commentée par les quelques grandes plumes de la presse écrite et audiovisuelle (on se réjouit déjà d’entendre notre ami Alain Duhamel), la propagande en faveur du Oui commence à se répandre dans nos foyers.
En l’occurrence, si l’on examine les lignes de force du discours officiel (encore en gestation) en juxtaposant les propos sur la Constitution européenne et le contenu réel du texte, l’on peut relever au moins sept “erreurs” d’interprétation, en quelque sorte les sept mensonges capitaux des fédéralistes. 
 
1 « La Constitution européenne introduit davantage de démocratie dans l’organisation et le fonctionnement de l’Union européenne ». Cet énoncé est faux, et ce pour au moins deux raisons.
D’une part, ainsi que nous l’avons déjà écrit dans ces colonnes, la première version du projet de Constitution européenne (version adoptée, à quelques nuances près, par le Conseil européen à Bruxelles le 18 juin dernier) fut élaborée dans la plus grande opacité par une Convention dont les membres n’ont jamais reçu le moindre mandat des peuples européens ! Contrairement au principe démocratique exigeant qu’un projet de Constitution soit le fruit des travaux d’une assemblée spécialement élue au suffrage universel direct pour l’occasion (une assemblée constituante), les conventionnels ont usurpé le pouvoir constituant. Dès lors, cette soi-disant Constitution apparaît, au regard des valeurs démocratiques, comme un acte de forfaiture.
D’autre part, sur le fond cette fois-ci, les évolutions institutionnelles contenues dans le projet de Constitution européenne vont toutes dans le sens d’un approfondissement du modèle fédéral. Extension du vote à la majorité qualifiée au Conseil, nouvelle pondération des voix (la France ne représentera plus que 12 % des votes), généralisation de la procédure de codécision, communautarisation des certaines politiques touchant au noyau dur de la souveraineté nationale des États membres (la politique étrangère, par exemple) : tout indique que l’on s’oriente vers davantage de supranationalité, davantage de technocratie européenne, c’est-à-dire toujours moins d’indépendance pour les nations - lesquelles, en tout état de cause, demeurent pourtant le seul cadre d’exercice de la démocratie - et toujours moins de liberté pour les peuples. En fait, si le Oui l’emportait, la France perdrait définitivement son statut d’État souverain et deviendrait immédiatement une composante d’un super État fédéral européen.
 
2 « La question de l’adoption de la Constitution européenne et le problème de l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne sont fondamentalement distincts ». Compte tenu du peu d’enthousiasme que soulève la perspective de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, on comprend la nécessité pour les européistes de séparer les deux sujets. Les faits sont néanmoins têtus : Constitution européenne et entrée de la Turquie dans l’Union européenne sont les deux faces d’une même médaille.
La Constitution européenne a justement été élaborée pour préparer les élargissements de l’Union européenne (tous les élargissements) en réformant les institutions de l’Union sur le modèle intégrationniste. En d’autres termes, il a toujours été admis que l’objectif premier de cette réforme institutionnelle opérée par la Constitution était de concilier l’approfondissement du fédéralisme et l’augmentation du nombre des États membres. Parmi ceux-ci, outre les 10 États ayant déjà adhéré en mai 2004, on peut citer la Bulgarie, la Roumanie, la Croatie (l’entrée de ces trois États est fixée pour 2007) et, bien sûr, la Turquie - dont le principe de l’adhésion a d’ailleurs été confirmé le 6 octobre par la Commission.
S’agissant de la Turquie, un seul élément suffit à démontrer clairement que cette Constitution a bien été pensée pour autoriser son entrée dans l’Union européenne : le refus permanent d’inscrire la moindre référence aux valeurs chrétiennes de l’Europe dans le texte de la Constitution européenne. En effet, si l’on avait introduit la reconnaissance des racines chrétiennes de l’Europe dans le texte de la Constitution européenne - fait qui, en lui-même, ne relève que d’un constat historique - la porte de l’Union européenne aurait été définitivement fermée à la Turquie, ainsi qu’aux autres États musulmans qui prétendent un jour adhérer à l’Union européenne (l’Albanie, la Bosnie-Herzégovine). Mais tel n’a pas été le choix des partisans de la Constitution européenne, à commencer par Jacques Chirac, véritable ambassadeur de la Turquie en Europe, Jacques Chirac qui considère que les racines de l’Europe « sont autant chrétiennes que musulmanes ».
 
3 « Grâce à la Constitution européenne, l’Europe pourra faire entendre sa voix sur la scène internationale et mettre un frein à l’unilatéralisme américain ». Le propos serait drôle s’il n’était pas à ce point consternant de naïveté.
La communautarisation progressive des politiques étrangères des États membres et la création d’un ministre des Affaires étrangères de l’Union européenne ébranleront-elles l’hégémonie américaine sur l’échiquier mondial ? Il faut s’appeler Michel Barnier pour le croire ! La réalité est naturellement aux antipodes de cet « espoir ».
Avec l’élargissement de l’Union européenne et l’arrivée des anciens pays de l’Est politiquement très proches de Washington (ceux que le secrétaire d’État à la Défense, Donald Rumsfeld, appelait récemment les pays de la Jeune Europe), l’inféodation à l’hyperpuissance américaine risque fort de se renforcer.
N’oublions pas, en outre, qu’avec la Constitution européenne et une Europe à 25 telle que nous la connaissons aujourd’hui, la France n’aurait jamais été en mesure d’adopter la position qui fut la sienne au début de l’année 2003 à la veille de l’agression américaine contre l’Irak. La France, très minoritaire en Europe sur le sujet, se serait même retrouvé embarquée, contre sa volonté, dans la coalition guerrière de Georges W. Bush en Irak !
Enfin, pour quelle raison les États-Unis, par ailleurs favorables à l’entrée de la Turquie (l’une des principales bases militaires de l’OTAN...) dans l’Union européenne, espèrent-ils que la Constitution européenne sera adoptée prochainement ? Tout simplement parce qu’ils considèrent, à raison, qu’en affaiblissant les grands États européens encore dotés d’une vraie politique étrangère, au premier rang desquels se trouve évidemment la France - encore membre permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies, mais pour combien de temps ? - cette Constitution éliminera les dernières résistances à l’hégémonie US. 
 
4 « Avec la Constitution européenne, l’Europe, acteur de la mondialisation, se donne enfin les moyens de défendre son modèle social ». C’est sympathique, mais parfaitement inexact. Nul dispositif ne permet d’envisager sérieusement ne serait-ce qu’un ralentissement des délocalisations et de la désindustrialisation de l’Europe.
La Constitution européenne consacre solennellement le droit ultra-libéral de la concurrence - cette concurrence au nom de laquelle les États procèdent à la privatisation et au démantèlement des services publics - et les grandes libertés économiques (libre circulation des biens, des personnes, des services et des capitaux). En revanche, à l’exception de quelques déclarations de circonstance sur les services d’intérêt général, elle ne contient aucune avancée sociale.
Plus grave encore, en refusant de restaurer les principes qui firent jadis le succès de certaines politiques européennes (comme la Pac), notamment le principe de la préférence communautaire et la fixation de barrières douanières, la Constitution européenne livre les entreprises européennes - victimes du fiscalisme dans leurs États d’origine et prisonnières d’une technocratie bruxelloise dépourvue de toute ambition industrielle à l’échelle de notre continent - à la concurrence sauvage de l’Organisation Mondiale du Commerce.
 
5 « Le résultat du référendum n’aura pas de conséquence politique majeure en France ». L’impopularité de l’exécutif français est telle que les fédéralistes craignent de voir les électeurs français utiliser le référendum pour manifester, une fois de plus, leur rejet de l’équipe au pouvoir. Aussi, en assurant que, quel que soit le résultat, rien ne changera au plan interne, ils espèrent ainsi prévenir les risques d’un vote sanction dirigé contre le chef de l’État, vote sanction dont les dommages collatéraux frapperaient la Constitution européenne.
Pourtant, si le Président de la République respectait la lettre, et plus encore l’esprit, de la Constitution de 1958, il devrait tirer les conséquences d’un éventuel échec du Oui en démissionnant immédiatement.
Le principe de la responsabilité politique du Président, principe auquel le général de Gaulle accordait une si grande valeur, impose qu’un chef de l’État désavoué par le peuple se retire sans tergiverser - ce fut précisément l’attitude qu’adopta le général de Gaulle en avril 1969, à la suite de l’échec du référendum sur la décentralisation.
De fait, en cas de victoire du Non, le  Président de la République, qui a négocié, adopté et signé le projet de Constitution le 29 octobre, qui a choisi de le soumettre au peuple français et qui, par ailleurs, a répété à plusieurs reprises qu’il souhaitait son approbation, devrait assumer ses responsabilités.
 
6 « Si Le Non l’emportait, la France se retrouverait isolée et discréditée en Europe ». C’est l’argument crapuleux par excellence. Exercé avec succès lors de la campagne sur le traité de Maastricht en 1992, ce chantage vise à effrayer les Français hésitants, celles et ceux qui, peu convaincus par le Oui, pourraient être tentés au dernier moment de dire Non. La France seule sera punie par ses partenaires européens, et vous avec !
Face à ce terrorisme intellectuel, il faut rappeler avec force cette évidence que, si la France disait Non à la Constitution, ce texte n’entrerait pas en vigueur. Point final. La Constitution disparaîtrait purement et simplement - à moins que, comme c’est le cas lorsqu’un petit État refuse un traité européen, Jacques Chirac et les technocrates de Bruxelles s’acharnent à vouloir imposer le Oui en organisant une nouvelle consultation.  
De surcroît, au regard de l’état de l’opinion dans les États qui n’auront pas l’occasion de se prononcer par la voie du référendum, il est même probable qu’un Non français à la Constitution européenne serait accueilli avec enthousiasme par de nombreux peuples européens. Les Français diraient tout au haut, ce que bien des Européens pensent tout bas !
Située à l’avant-garde de la construction européenne, comme elle le fut au milieu des années 1960 lorsque le général de Gaulle refusa de se soumettre aux diktats de la Commission européenne et inaugura la politique dite « de la chaise vide », la France du Non pourrait même prendre alors une grande initiative diplomatique destinée à refonder la construction européenne.
 
7 « Si le Non l’emportait en France, ce serait la fin de la construction européenne ». On a même entendu dire, en 1992, qu’un refus du traité de Maastricht pourrait déboucher sur un retour de la guerre en Europe ! Ces propos catastrophistes participent de la logique d’intimidation et de culpabilisation de l’électorat évoquée à l’instant. Et comme les précédents, ils sont naturellement mensongers.
Que se passerait-il si la France disait Non à la Constitution ? L’Union européenne connaîtrait sans aucun doute une crise politique - une de plus -, mais elle continuerait évidemment de fonctionner conformément aux dispositions du traité de Nice actuellement en vigueur. Certes, cette situation ne pourrait être que provisoire et, à moyenne échéance, il conviendrait que la France saisisse l’occasion historique de relancer la construction européenne sur des bases plus saines, c’est-à-dire écartant définitivement le modèle fédéral, supranational et bureaucratique.
 
 
On ne saurait conclure ici sans ajouter un huitième point, peut-être le plus déterminant. La plus belle ruse des fédéralistes, c’est finalement de suggérer que le rejet de la Constitution européenne est raisonnablement inenvisageable. Plus que les différents points présentés à l’instant, c’est surtout la croyance diffuse, presque subliminale, que l’on ne doit (moralement), ni ne peut (politiquement) dire Non qui apparaît primordiale. Le Oui s’impose nécessairement. Le Oui est la seule option admissible. La construction européenne est un jeu politique à la fin duquel les fédéralistes gagneraient toujours... Le prochain référendum se jouera donc avant tout sur la capacité des nationaux à démystifier le Oui, à se convaincre que, contrairement à ce que soutiennent les fédéralistes, toute résistance n’est pas inéluctablement vouée à l’échec.

 

Jean-Baptiste Barthélémy

 
 
1 : Interrogé le 28 octobre sur RTL à ce sujet, Jean-Pierre Raffarin a semblé très réticent à l’idée de précipiter les choses. Il n’en demeure pas moins que le chef de l’État apparaît, lui, sur cette ligne. Ainsi, comme pour signifier sa volonté d’aller vite, le chef de l’État a-t-il saisi le Conseil constitutionnel du texte du traité instituant une Constitution européenne dès sa signature le 29 octobre 2004. Le juge constitutionnel aura un mois pour examiner la conformité de ce texte à Constitution française.
2 : Voir le dossier consacré à ce sujet dans le numéro 12 des Épées.
 

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N°14 - ADG, c’était un roman noir

Par Serge Degrim
 
Au lendemain du suicide de Bernard Loiseau, comme prise d’une frénésie gustative, la France entière voulut acquérir ses livres de recettes. Plus récemment, les éditeurs eurent bien du mal à fournir les étals des librairies en ouvrages de Françoise Sagan, deux mois encore après le décès de celle-ci.
Est-ce par un excès de morbidité, par curiosité, ou simplement par crainte de se trouver en reste face à une information relayée par tous les médias, que nos contemporains se retrouvent à vouloir posséder les œuvres quasi complètes des auteurs fraîchement trépassés ? La grandeur consécutive d’Allah aurait été la meilleure des explications donnée au phénomène par Alexandre Vialatte - mort lui aussi.
Le décès du romancier ADG, survenu le lundi 1er novembre des suites d’un cancer (dont il disait que c’était moins une maladie longue et douloureuse qu’une maladie chiante) suscitera-t-il le même engouement auprès des lecteurs ? Malheureusement, on peut en douter, le roman policier étant toujours considéré comme un genre littéraire mineur - et les engagements politiques d’ADG lui ont toujours fermé beaucoup de portes et ont réservé à ses romans une place plus belle sur les échoppes des quais de Seine que sur les rayonnages des librairies.
Reconnaissons en tout cas à A.D.G. le sens de la sortie : on célébrera désormais aussi Adégé mort le jour de la Tous-Saints.
 
Une écriture du milieu

De son vrai nom Alain Fournier, il avait pris pour pseudonyme Alain Dreux Galloux sous lequel il publia à compte d’auteur des recueils de poésie. Il en retiendra les trois initiales lors de la parution de son premier polar La divine surprise (Gallimard, 1971), nourri des confidences des compagnons de Jo Attia, truand notoire. Le monde des truands parisiens et son fonctionnement, ses règles, inspirent ADG : il n’écrira plus désormais que des romans noirs. Sur la vingtaine de titres publiés entre 1971 et 1988, ceux aussi évocateurs que Notre frère qui êtes odieux (Gallimard, 1974), Pour venger pépère (Gallimard, 1981) ou Les billets nickelés (Gallimard, 1988) nous donnent le ton d’une œuvre entre Blondin, Simonin et Malet.
 
Reconnaissance des pairs

Jean-Patrick Manchette, son contemporain, avec lequel il contribuera au renouveau du polar français (L’Affaire N’Gustro, premier roman de Manchette, sort à quelques semaines d’intervalle de celui d’ADG) lui consacrera plusieurs articles dans les chroniques sur le roman policier qu’il tient dans Charlie mensuel ou dans la revue Polar. À propos de Pour venger pépère, il écrit : « Voilà un roman très cohérent, très abouti, excellent. Au fait, même les calembours ont leur place dans sa cohérence ». Il faut en effet oser ponctuer ses chapitres de phrases telles que « Bravo, souris-je à l’amateur de rats », ou encore « Tu es allée à Thouars ? » Glissées dans une conversation, elles fleurent bon l’oncle un peu farceur de province, mais dans la bouche des protagonistes de ses romans, entrecoupées de graphies « francistes » comme ouisquie, souiteur, pététés ou djine, et copieusement arrosées d’un argot tout faubourien, elles s’imbriquent parfaitement dans des intrigues d’une grande noirceur, menées par des personnages chez qui le manichéisme tient peu de place. À truand, truand et demi, quand on ne les retrouve pas en lutte contre le changement, tout simplement. Car chez ses personnages de caves, macs, losers, même dans le crime, on aime ce qui se maintient contre les dégradations du modernisme, l’esprit du petit village gallo-berrichon, et qu’importe si c’est dans le picrate qu’Obélix est tombé quand il était bébé.
 
Affinités littéraires

« Depuis l’histoire de ce vieux Samson pourri avec sa gueule de raie et sa conne la mère Dalila qui profite de son sommeil pour lui chouraver son Colt ou quelque chose comme ça […] depuis donc l’histoire de ce vieux cave pourri, Simon craignait de ne pas pouvoir être totalement en confiance avec les grognasses… » (Notre frère qui êtes odieux). Si il y ajoute souvent une note toute personnelle, A.D.G connaît bien ses classiques et y fait souvent référence.
Les allusions à l’Ancien Testament
(« - Qui a tué ma femme, Mario ? - C’est Geoffroy. - Qui a tué les deux cloches ?
- C’est Geoffroy. - Qui a tué Abel ? - C’est Geoffroy. - Tu t’es coupé, je lui dis en lui envoyant une gifle. C’est Caïn qui a tué Abel. ») ou à la mythologie émaillent les dialogues, y croisent des auteurs contemporains dans un curieux mélange des genres. De Carter Brown - «… dit-il avec le même air de ravissement surpris qui doit se peindre sur le visage de Carter Brown quand il se découvre une phrase cohérente. » - à Manchette lui-même, aucun de ses contemporains en noir n’est épargné, de même pour d’autres auteurs de facture plus « classique » que l’on retrouve moqués au fil des ses romans, tels Sagan et Sollers.
En revanche, l’admiration qu’il avait pour Céline jalonne toute son œuvre. Références dans les titres mêmes, comme Cradoque’s band ( Gallimard, 1973), ou combinaisons de coffre fort qu’il faudrait forcer : B.A.R.D.1.9.3.2, (Bardamu, héros du Voyage, 1932, date de sa publication), voire d’autres détails : que ce soit un Michelin ou un plan Leconte, il est vain de rechercher la rue Albert Paraz (ami de Céline) à Paris, où loge pourtant un de ses personnages.
 
La mauvaise réputation

Alors qu’il lui reconnaît avoir su maintenir et renouveler, au milieu d’un néopolar souvent envahi par le gauchisme, la tradition d’Albert Simonin et de San Antonio, Manchette avoue lui-même : « L’aversion que j’ai pour les opinions d’A.D.G. m’empêchera toujours, j’y compte bien, de tirer de ses romans un plaisir entier ». Dès 1973, parallèlement aux romans noirs, il devient reporter pour le journal Minute et y restera huit ans. Il se définit volontiers lui-même comme un « réac pur et dur » et s’évertue à annoncer les pires catastrophes avec la meilleure humeur du monde, le même ton, les mêmes calembours dont il use dans ses polars et qui se retrouvent dans ses chroniques, tout spécialement celles qu’il écrira pour Rivarol, à la suite de gens talentueux, comme Robert Poulet (tiens, un ami de Céline !). En désaccord avec la quasi-totalité de la rédaction de Minute, il décide de quitter Paris et part s’installer en Nouvelle-Calédonie en 1981 où, penchant pour la chose politique et la polémique oblige, il crée Combat Calédonien, un hebdomadaire anti-indépendantiste. Ce long exil auquel il prit goût va durer une dizaine d’années et certains de ses personnages vont le suivre dans son périple. On retrouve le journaliste Machin (nommé ainsi car son véritable nom de famille aux consonances slaves est imprononçable) et son acolyte l’avocat Delcroix dans trois polars qui ont pour cadre Nouméa et il entame un projet de saga de la Nouvelle-Calédonie, Le Grand Sud, dont seul le premier tome verra le jour.
À son retour en métropole, en 1991, il signe ses premières chroniques dans Rivarol et en devient le secrétaire général de la rédaction. Mais dès l’été 1999, la maladie lui impose de lourds traitements, suivis de longues périodes de repos qui l’empêchent de faire paraître ses chroniques dans l’hebdomadaire de façon régulière.
Après plus de dix ans d’absence, A.D.G se décide pourtant à renouer avec le polar. Son dernier roman, Kangouroad movie (Gallimard 2003) le sort de dix années de purgatoire (et sans fiction) puisque ce western délirant en plein désert australien a été salué autant par la critique que par les lecteurs.
Grâce aux progrès de la communication, les grands hommes de nos jours “disparaissent”, “nous quittent” ou nous “disent au revoir”. Pourtant, la presse qui s’était donné la peine d’écrire quelques lignes sur lui nous a sans ambages annoncé sa mort. ADG n’ira donc probablement pas au Panthéon et je crois qu’il en est bien content.
 
 
Serge Degrim 
 

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vendredi, 20 août 2004

N°13 - Les chrétiens d'Irak (entretien)

Entretien avec Jean-François Colosimo

Jean-François Colosimo est écrivain, éditeur et rédacteur en chef des Cahiers de la Table Ronde, maître de conférences à l’Institut de théologie Saint-Serge à Paris.

Les récents attentats contre les chrétiens en Irak étaient-ils prévisibles ?

C’était écrit, à la fois en raison de la déréliction politique qu’ils endurent depuis treize siècles et de  la brutale accélération de leur déclin démographique et sociologique au XXe siècle. Sortis de l’histoire au VIIe siècle, avec l’apparition de l’islam conquérant, éradiqués de la géographie au XIIIe siècle avec les invasions mongoles, ils ont été effacés de la société par le statut de la « dhimmitude » (la citoyenneté restreinte que le Coran accorde aux Juifs et aux chrétiens) ainsi que l’organisation en « millet » (à base ethnico-religieuse) sous l’empire ottoman. Tout ce temps, leur action a tenu à la  préservation de leurs institutions, langues, cultes et lieux de culte. Jusqu’au panarabisme, qui fut initialement un projet chrétien de modernisation et laïcisation des sociétés proche-orientales sur fond d’arabité comme référent d’identité. Mais cette idéologie est morte avec le regain des nationalismes, l’emprise soviétique et le retour des tyrannies, dérive dont le parti Baas fut exemplaire. À la suite de l’effondrement des utopies, l’islamisme s’est imposé comme concurrent du panarabisme, dénoncé comme le cheval de Troie de l’Occident.

Au sein de ces aventures révolutionnaires et socialistes, les chrétiens d’Irak, à l’instar de tous ceux d’Orient, ont pu maintenir leurs acquis, mais au prix d’une surenchère nationaliste. De plus, aussi positive qu’elle pouvait être en droit, leur situation se révélait fragile dans les faits. Aussi ont-ils connu un exode croissant tout au long du XXe siècle, phénomène au fond plus inquiétant que les persécutions, les déportations ou les massacres endurés au cours des siècles précédents. Ces communautés chrétiennes étaient urbanisées, éduquées, occidentalisées, et à ce titre présentes dans le commerce, la fonction publique intermédiaire et la diplomatie (Tarek Aziz en est un exemple). Elles servaient, à leur corps défendant, à illustrer la libéralité, la tolérance, et l’ouverture supposées d’un régime. Le pacte semi-laïc censé fonder l’Irak a néanmoins été rompu par Saddam Hussein après la première Guerre du Golfe, lorsqu’il a adopté la rhétorique islamique face à l’embargo.

Depuis l’intervention américaine, inévitablement perçue comme une croisade, les discours théocratiques de Washington n’ayant pu qu’aggraver cette prévention, les chrétiens sont passés, dans l’imaginaire collectif, du statut de minorité suspecte, européanisée et laïcisante, à celui de cinquième colonne potentielle, naturellement encline à collaborer avec l’occupant. Les voilà donc doublement otages de Bush et de Ben Laden. Sur fond de chaos général, les attentats, prévisibles, surprennent plutôt par leur caractère tardif.

Quelle est leur exacte situation aujourd’hui ?

Ils représentent en gros un million de personnes sur vingt-quatre, soit 3 % de la population irakienne, mais se répartissent en plusieurs dénominations confessionnelles en mal d’unité. Le modèle communautariste oriental les fait vivre regroupés en quartiers dans les grands centres urbains ou au sein de villages relativement homogènes. Ce qui explique la facilité et l’amplitude des attentats. Leur conscience de la présente situation est vive. L’arrivée des troupes américaines a immédiatement provoqué chez eux doute, puis crainte, et enfin amertume. Ils ont en effet assez souffert, par le passé, des fausses promesses des puissances occidentales. Ils ont vite compris, surtout, qu’ils ne pouvaient qu’être tributaires du chaos que Washington provoquait. Ce à quoi il faut ajouter le rôle néfaste des évangélistes et baptistes fondamentalistes, embarqués dans les blindés des G.I’s, et qui prétendent “christianiser” les chrétiens d’Orient ! Pourtant, leur attachement au pays demeure profond. Ils savent quel rôle ils pourraient y jouer dans le cadre d’une société ouverte et pacifiée. Car leurs institutions, revues ou cercles d’études constituent de vrais lieux de débat vers lesquels se tournent les musulmans éclairés, pareillement objets de la terreur islamiste.

Mais les chrétiens d’Irak fuient dans des conditions souvent catastrophiques dans des pays voisins comme la Turquie…

C’est aussi bien un retour, les frontières nationales se révélant plutôt fictives et poreuses dans cette région. Les Assyriens et les Syriaques, ces descendants des Araméens, se retrouvent donc à reprendre la route vers le Sud-Est de la Turquie, qui fit partie de leur terreau ancestral, et où ils connurent des massacres de masse lors du génocide des Arméniens en 1915, avant d’entamer une longue errance dans l’hinterland montagneux que se partagent aussi la Syrie et l’Iran. Dans le Sud-Est de la Turquie, région des plus pauvres par ailleurs, ils se confronteront aux Kurdes qui furent le bras armé du génocide et qui continuent, contrairement aux Kurdes d’Irak plutôt bienveillants, à persécuter les derniers représentants, sur place, de ces communautés. Enfin, la reconstruction identitaire, sur le mode révolutionnaire des Lumières, de la Turquie kémaliste rend indésirables les chrétiens, non pas tant pour un motif religieux qu’en raison de leur hétérogénéité ethnico-culturelle. Il est par ailleurs douteux, en cas d’afflux important qu’Ankara accepte l’intervention humanitaire d’Organisations non gouvernementales. La Syrie, où la situation des Églises orientales est meilleure à cause de la politique des minorités poursuivie par le pouvoir alaouite, ne peut cette fois jouer son rôle traditionnel de refuge, puisque Washington a fait de la fermeture de ses frontières un test de neutralité. Le problème le plus crucial de ces déplacements de populations, et qui fait loi au Proche-Orient comme dans les Balkans depuis un siècle avec la décomposition sans fin de l’empire ottoman, est que les territoires perdus ou abandonnés ne sont jamais retrouvés.

Que signifie cette situation pour les chrétiens d’Orient en général et au-delà ?

La baisse constante, en nombre et en influence, des diverses Églises chrétiennes représente un vrai drame pour tout l’Orient. L’équilibre de cette partie du monde a toujours tenu à sa mosaïque de communautés constituant une leçon historique vivante empêchant, si ce n’était le jeu de la domination, à tout le moins une appropriation monolithique ou une réduction identitaire. L’islam s’y divisait pareillement en islams, fruits de cette flexibilité synthétique qui caractérise la culture musulmane traditionnelle. Mais ces islams eux-mêmes disparaissent sous les coups de boutoir de l’islamisme, d’inspiration wahabite, qui au nom d’une prétendue pureté originelle voit en eux des déviations hétérodoxes, et s’établit donc en rupture avec l’islam historique. On va donc vers une unification de la méditerranée orientale sous le signe de la régression et de la terreur. Mais, outre les populations concernées, la menace est aussi préoccupante pour Israël et les pays riverains concernés, dont la France qui reste la première puissance de la Méditerranée. La disparition des chrétiens d’Orient est donc une tragédie pour l’humanité. Il faut bien voir que ces Églises ont un rôle essentiel dans la garde et la transmission d’une part essentielle de la mémoire universelle, et en conséquence de notre mémoire. Là où la foi chrétienne est née, l’attestation du christianisme se résumera-t-elle demain à un musée ? Par ailleurs, le prix de l’exode est la sécularisation des sociétés d’accueil. Que ce soit en Europe ou en Amérique, il est difficile, voire impossible, pour ces chrétientés si nationales de maintenir leurs traditions hors contexte. Or leur sort ne représente pas une cause humanitaire d’intérêt aux yeux de l’Occident qui préfère nier sa dette, ne pas réviser son histoire religieuse et se concevoir source et fin du christianisme, dans sa version confessionnelle ou laïcisée.

Des aides sont-elles possibles ?

Difficilement. L’erreur magistrale est de penser que les chrétiens d’Orient sont des Occidentaux qui s’ignorent. L’Occident continue de jouer contre eux, comme il le fait depuis les Croisades, en les confinant dans une sorte de “harkisation” dont ils ont ensuite à payer la note. Et ce, alors que nous ferions mieux de nous ressourcer à leur expérience du martyre. Il s’agit bien de ne pas répéter la funeste erreur de l’engouement en faveur des Maronites du Liban qui ont entraîné tout le pays des Cèdres dans leur désastre. Il s’agit aussi de refuser toute confusion avec le christianisme fondamentaliste américain, ses pompes et ses œuvres chiffrées en milliards de dollards. On ne peut guère compter sur les institutions européennes. Ni, particulièrement dans le cas irakien, sur Rome en cette fin de pontificat. Le Vatican vient en effet d’obliger un synode récalcitrant à élire un candidat de transition, sénile et inadapté à la situation, sur le siège patriarcal de l’Église chaldéenne, issue du nestorianisme mais unie, et la plus importante numériquement. La seule vraie aide possible, de l’extérieur, est celle qui va de proche en proche. Depuis quinze ans, mes amis Domitille et Edouard Lagourgue, qui dirigent l’organisation humanitaire “Mission Enfance” aident ainsi, dans le Kurdistan irakien, à la reconstruction des villages chrétiens et à l’ouverture d’écoles d’inspiration chrétienne mais ouvertes à tous. Que les chrétiens continuent de vivre là où ils sont nés, témoignent de leur vocation de service, forment des élites aptes à féconder d’autres élites, tel doit être l’objectif.

Mais la situation irakienne n’est pas isolée ?

L’Irak est un exemple paroxystique de la crise sans précédent qui affecte les chrétiens d’Orient, mais la difficulté est globale. Voyez les chiffres qui doivent certes prendre en compte l’explosion démographique musulmane et l’exode, mais le recul en proportions est flagrant. Au Liban, ils représentaient 55 % de la population en 1930, pour 25 % aujourd’hui. En Palestine mandataire, 20 % en 1948, 1 à 2 % désormais dans les Territoires autonomes et 2 % en Israël. En Egypte, les Coptes, la plus forte communauté chrétienne du monde arabe, se maintiennent à environ 10 %, mais là aussi l’exode est sensible. C’est le précédent de la Turquie qu’il faut garder à l’esprit, où le christianisme a quasiment disparu du fait d’un nationalisme exacerbé qui se revendiquait de 1793. Les Arméniens furent exterminés et chassés en 1915 ; les Grecs, expulsés en 1923 : il y en avait un million et demi, héritiers de 2 500 ans de présence continue, et il n’en reste aujourd’hui que 5 000. Mais, comme toujours, l’Orient demeure compliqué. Le nouveau gouvernement « islamiste modéré » d’Ankara, en rupture avec le kémalisme, et aidé en cela par les injonctions de Bruxelles, pourrait bien procéder à une nette amélioration du statut des chrétiens en Turquie. Quant à leur situation au Liban, en Syrie, en Jordanie, elle demeure viable, voire bonne eu égard aux circonstances régionales. Encore une fois, notre devoir est de leur donner les moyens d’accomplir librement leur vocation au sein du monde qui est le leur.
Un dernier mot pour conclure…

À vue humaine, nous assistons, impuissants, à une catastrophe de civilisation qui incline au pessimisme le plus radical. Mais l’on ne saurait oublier que, dans le christianisme, la croix est signe d’espérance.

Propos recueillis par D. Foubert et A. Clapas

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N°13 - Une consultation peut en cacher une autre

Par Jean-Baptiste Barthélémy

Alain Duhamel est un peu le chef Chaudard – le personnage délicieusement ridicule joué par Pierre Mondy dans la trilogie de la 7e compagnie – du journalisme politique en France. Jugez plutôt.

Le 26 mai dernier, dans l’une de ses tribunes publiées par Libération, le « chroniqueur numéro un de la vie politique française » écrivait à propos de l’élection européenne à venir : « Alors que, pendant des décennies, l’Europe a progressé en catimini, emmenée par une minorité agissante d’esprits décidés, la grande nouveauté, le progrès substantiel actuel est que l’on constate l’apparition, en France, d’une conscience européenne majoritaire chez les citoyens. Loin de se détourner de ce que l’on appelle prosaïquement la construction européenne, les Français adhèrent au contraire de plus en plus clairement et délibérément au projet européen »(1).

À partir de quels éléments ce brillant expert se fondait-il pour tirer une conclusion aussi hardie ?

Tout d’abord, sur un sondage « effectué par TNS Sofres », sondage commandé par la Fondation Robert Schuman (et opportunément publié quelques jours avant le scrutin européen. Il faut effectivement admettre que les résultats dudit sondage apparaissaient pour le moins « encourageants ». Assurément, il eût été dommage de s’en priver.) Si l’on en croyait l’interprétation des données effectuée par Alain Duhamel, les Français étaient « favorables à une Constitution européenne », ils souhaitaient « l’apparition d’une Europe de la défense et de la diplomatie », ils voulaient que « l’Europe soit plus active en matière de protection sociale, plus présente en matière de protection sociale (...) ». Et Duhamel d’ajouter que, l’Europe n’ayant pas pour le moment les moyens de ses ambitions, le cadre national demeurait encore, « à défaut, le lieu naturel de la politique opérationnelle (dans les domaines intergouvernementaux) », mais plus pour longtemps. Pour les Français (surtout les jeunes, bien informés), concluait Alain Duhamel, la nation restait « un cadre de solidarité instinctif », l’Europe devenait « leur projet d’avenir ». C’était beau comme une crèche !

Ce sondage, nous précisait l’incorrigible Alain Duhamel, était du reste confirmé (ô surprise !) par l’examen des enquêtes d’opinion réalisées dans la perspective des élections européennes. « Cet éveil de la conscience européenne des citoyens français se retrouve d’ailleurs dans les intentions de vote aux élections européennes. Jusqu’à présent, les souverainistes font grise mine et ne parviennent pas à décoller. » Alain Duhamel trouvait donc la « démonstration » a contrario de sa thèse, et ne se sentait plus de joie : « la nécessité d’une ambition européenne s’est imposée à l’impasse des nationalismes et à la myopie des souverainismes ».

Négliger les faits

Quinze jours plus tard, nouvelle salve. Alain Duhamel remettait ça(2). Reprenant comme un fait acquis les “révélations” du sondage Sofres, il concentrait le tir sur les abominables souverainistes. Passant en revue l’état des diverses composantes de cette famille politique, Duhamel annonçait, ni plus ni moins, la fin du souverainisme. « Cette fois-ci, écrivait l’observateur avisé, tous les sondages, sans aucune exception, enregistrent un net recul global des souverainistes », lesquels « sont en train de perdre une grande bataille ». Et pourquoi les souverainistes devaient-ils échouer le 13 juin ? Tout simplement parce que « les peuples européens se mêlent enfin au débat ». Duhamel retombait sur ses pieds, c’est-à-dire sur ce fameux sondage commandité par la Fondation Robert Schuman indiquant une inexorable montée en puissance du sentiment d’appartenance à l’Europe des Pères fondateurs. La cause était entendue, les jeux définitivement faits.

L’attitude de ce valet de la bien-pensance n’est qu’une illustration, parmi d’autres, de la morgue fédéraliste.

Encore une fois, le mépris avec lequel on traite l’adversaire – le vote national est nécessairement un vote passéiste, la manifestation d’une totale incompré-hension du mouvement de l’Histoire, un repli frileux sur soi-même, un rejet irrationnel du progrès, etc. – n’a d’égal que la vacuité des arguments avancés pour persuader l’interlocuteur du bien fondé du projet fédéraliste. C’est là une constante du discours européiste.

Une autre attitude récurrente est cette idée, toujours exprimée avec suffisance, selon laquelle les peuples feront (enfin) ce que l’on attend d’eux. Le citoyen est systématiquement convoqué pour ratifier des choix déjà opérés. Certes, Alain Duhamel innove quelque peu dans sa prose : au lieu de diaboliser l’électeur (« tous ceux qui n’adhèrent pas au projet européen sont des fachos »), il le flatte. Les Français sont des gens vraiment très bien puisque, en vérité, ce sont des fédéralistes qui s’ignorent : tel était, en substance, le message de Duhamel dans ces deux papiers.

Enfin, autre invariant de la propagande fédéraliste, comme toujours les prédictions les plus sûres sont sévèrement contrariées par les faits.

On aurait aimé voir notre Nostradamus au soir du 13 juin. Quelle tête faisait-il en constatant que seulement 47 % des électeurs européens avaient participé au scrutin, lui qui écrivait quatre jours plus tôt que les peuples prenaient part au débat européen ? Quelle fut sa réaction face à la colossale abstention des électeurs français, plus de 57 % des inscrits ne se sont même pas donnés la peine de se déplacer, ces mêmes électeurs qui, toujours selon Alain Duhamel, étaient censés adhérer de plus en plus « clairement et délibérément à un projet européen ? ».

Alain Duhamel et, au-delà de lui, les apparatchiks du fédéralisme, ont à nouveau été sévèrement sanctionnés par les peuples : c’est incontestablement l’une des grandes leçons de ces élections européennes. L’abstention apparaît à l’évidence comme le révélateur d’une « fracture entre les peuples européens et leurs élites »(3). Certains observeront peut-être que, s’agissant du recul du souverainisme, Duhamel avait vu juste ? En fait, si le souverainisme officiel enregistre effectivement un résultat assez décevant – le souverainisme anti-système incarné par le Front national, lui, fait bien mieux qu’en 1999 – c’est d’abord l’effet conjugué des querelles internes à cette famille (la stupide discorde entre Philippe de Villiers et Charles Pasqua) et de la réforme du mode de scrutin précisément mis en œuvre pour évincer toute forme d’opposition au conglomérat UMP-PS, c’est-à-dire au fédéralisme(4). Rien à voir, donc, avec on ne sait quel « esprit européen » qui, subitement habiterait les Français.

Au niveau européen, Dominique Reynié à son tour se rassure. Examinant dans le détail les scores obtenus par les formations eurosceptiques(5), le politologue en vogue dans les grandes rédactions parisiennes relève que « le vote eurocritique apparaît contenu, voire en régression (...) les partis de gouvernement, de droite ou de gauche, arrivent en tête dans la plupart des pays. Or, comme partis de gouvernement, ils entretiennent nécessairement un rapport plutôt favorable à l’Union européenne (...) ». Ouf, nous voilà sauvés ! Néanmoins, les comptes d’apothicaire de Dominique Reynié passent un peu rapidement par pertes et profits des éléments qui pourraient nuancer son jugement, voire l’invalider. On pense, notamment, au fait que l’opposition à l’intégration communautaire dépasse désormais de loin les partis protestataires. Ainsi, sous la pression des eurosceptiques, de nombreux partis de gouvernement ont été contraints de réduire la voile fédéraliste. L’UMP, qui reculera brutalement sur la question de l’intégration de la Turquie, ou le Parti socialiste, incapable de définir une position cohérente sur la Constitution européenne, en sont deux exemples criants. Plus généralement, la forte poussée du vote eurosceptique dans les nouveaux États membres en dit long, également, sur l’enthousiasme que suscite le modèle intégrationniste.

Compromis national

Que le souverainisme soft soit en crise, nul n’en disconviendra. Cependant, il est parfaitement abusif d’interpréter cette dépression comme le symptôme d’une adhésion massive à l’idéologie fédéraliste. L’abstention en progression partout interdit un tel amalgame. De notre point de vue, c’est même l’analyse inverse qui prévaut : l’abstention est sans doute devenue l’expression d’un euroscepticisme latent.

En définitive, ces élections européennes se seront soldées par un match nul. Fédéralistes et souverainistes se séparent sur un score vierge qui, en lui-même, résonne comme une défaite pour les premiers. Qui plus est, ce résultat final ne reflète pas exactement la physionomie d’une confrontation dans laquelle les souverainistes se sont montrés bien plus offensifs que leurs adversaires, lesquels, comme toujours, ont multiplié les actes d’anti-jeux.

Quoi qu’il en soit, on attend avec impatience la prochaine rencontre prévue fin 2005, année du référendum annoncé par un Jacques Chirac qui, pour une fois, a décidé de respecter la lettre et l’esprit de la Constitution en soumettant la loi autorisant la ratification du traité constitutionnel au vote des Français. Quand bien même cette option serait-elle moins dictée par des considérations juridiques que par des visées politiciennes (profiter du désordre du PS sur le sujet pour se refaire une santé électorale à peu de prix...), l’échéance sera déterminante.

Si référendum il y a, c’est bien parce que, animés par le sentiment que l’essentiel est déjà acquis, les fédéralistes croient dur comme fer à la victoire écrasante du Oui ; cette conviction, n’en doutons pas, ne les empêchera toutefois pas d’avancer les arguments les plus scélérats qui soient (le Non conduirait à un séisme dont l’Europe ne se relèverait pas, la France s’exclurait elle-même du concert des nations, etc.) durant la campagne.

Or, on le sait, l’adhésion des Français au projet d’une Europe supranationale n’est qu’une illusion d’optique. En vérité, la clef du référendum résidera donc dans la capacité des souverainistes, de tous les souverainistes sans exclusive, à s’entendre pour faire prévaloir l’intérêt national et l’indépendance de la France. Que la discorde l’emporte, et les fédéralistes auront gagné. Que le compromis nationaliste se réalise, que les abstentionnistes cette fois-ci se mobilisent, et la Constitution européenne aura vécu. La balle est dans le camp des nationaux.
 
 
Jean-Baptiste Barthélémy
 

1 : Alain Duhamel, “L’Europe clandestine des citoyens”, Libération du 26 mai 2004.

2 : Alain Duhamel, “Souverainistes sur la voie du déclin”, Libération du 9 juin 2004.

3 : Dominique Wolton, “L’Europe en rupture de communication avec les peuples”, Le Figaro du 4 août 2004.

4 : Voir sur ce point notre article dans le précédent numéro des Épées.

5 : Dominique Reynié, “Les souverainistes sans le peuple”, Libération du 25 juin 2004.

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N°13 - Enquête sur le best-seller : L’avenir de l’inintelligence

Par Ibn P. Assidim

Le best-seller, mystère ou recette ? Miracle ou industrie lourde ? « Si vous venez me voir, écrivait à Pierre Benoît l'auteur d'un des plus gros succès de librairie du début du XXe siècle, Axel Munthe, peut-être pourrez-vous alors m'expliquer ce que personne n'a pu m'expliquer jusqu'ici : pourquoi le Livre de San Michaele a été traduit en 25 langues ? C'est plus fort que moi, je n'y comprends rien… » Mais, Stephen King, Marc Lévy ou Amélie Nothomb oseraient-ils dire la même chose ?

Paul-Loup Sulitzer, dans un entretien exclusif aux Épées, avoue honnêtement que non. Désormais, sauf exception, un best-seller, ça s'organise à l'avance, ça se “budgette”, ça se fabrique comme n'importe quel autre produit de consommation courante. À propos d'objets indéfiniment reproductibles, la langue juridique parle de « choses de genre ». En l'espèce, les best-seller paraissent d'autant plus inquiétants qu'ils imposent, par leur seule existence, une culture aseptisée, nivelée, propre sur elle et politiquement correcte : une culture transgénique, vecteur discret mais redoutable d'une mondialisation des imaginaires.

Au début du siècle dernier, dans L’Avenir de l’intelligence, Charles Maurras s’interrogeait sur les conséquences culturelles de la collusion en voie de s’établir entre la pensée démocratique, la société de masses et le grand capitalisme financier. Il prophétisait alors le dilemme auquel se trouveraient confrontés intellectuels et artistes, écartelés entre une liberté invivable, celle de crever de faim et de solitude, et un asservissement, confortable mais désastreux, aux diktats de l’argent tout puissant. Un siècle plus tard, on peut se demander si le “best-seller” – qui en tant que catégories, définissant une œuvre non par son contenu, son sujet ou sa valeur, mais par son seul chiffre de vente, représente une véritable nouveauté –, si le best-seller, donc, ne réalise pas une part de la prédiction.

Quantité ou qualité

Avant toute chose, le best-seller manifeste, en tant que tel, le règne et le triomphe de la quantité ; signe-t-il aussi, par contrecoup, l’inéluctable défaite de la qualité ? Commençons par nuancer : sur ce plan, il y a des exceptions – il y en a même beaucoup.

Si, en effet, on définit le best-seller comme un ouvrage qui se vend, à sa sortie, à plus de, mettons, cent ou deux cent mille exemplaires, on peut imaginer qu’un texte de valeur, un bon, voire un grand livre, soit susceptible de trouver un tel public. Et l’on touche ici à un premier mystère : pourquoi un ouvrage va-t-il, du jour au lendemain, faire des chiffres de vente fabuleux, et, a priori, inattendus ? En bref, comment naît un best-seller ? Pour répondre, il faut d’abord mettre de côté deux cas de figure : d’une part, les auteurs à succès (puisque celui qui a déjà écrit un best-seller a de bonnes chances d’en faire d’autre, ayant désormais un lectorat qui, par fidélité ou par curiosité, achètera ses prochains livres : en l’espèce, le seul problème, c’est celui du tout premier best-seller d’un auteur). D’autre part, les prix littéraires (on a beau savoir que les jurys se trompent souvent, on continue d’acheter sur la foi de l’étiquette, par habitude ou par paresse, sans s’interroger sur le contenu).

Si l’on met de côté ces hypothèses, on constate que l’apparition d’un best-seller procède de la combinaison de hasards favorables : un éditeur intéressé et actif, l’absence de peau de banane fatale (comme celle qu’ont rencontré les ouvrages parus dans les jours ayant suivi le 11 septembre, et qui ont subi du coup le même sort que les Twin Towers), et surtout, le fait de correspondre, au moment précis de la publication, aux attentes, aux besoins et aux désirs dominants du public (ou d’un segment suffisamment important de celui-ci). On achète un livre lorsqu’il dit ce que l’on souhaite lire. C’est ce qu’explique Ernst Jünger à propos du Voyage au bout de la nuit : « il était essentiellement lié à son époque – mais au plus haut degré. L’atmosphère de nihilisme, de pessimisme et de décadence sur un arrière-fond de tropiques, de drogue, de guerre et de guerre civile, était en phase avec les turbulences de ces années-là »(1). Tout comme une douzaine d’années plus tôt, en 1920, son célébrissime Orages d’acier, ou le roman À l’Ouest rien de nouveau, de Remarque, étaient eux-mêmes « en phase » avec les aspirations de la génération du Front, celle qui au même moment, en France, faisait un triomphe à Barbusse ou à Roland Dorgelès.

Le best-seller répond à un besoin qui, parfois, se trouve être un besoin de noblesse, de beauté, de grandeur – mais qui demeure toujours intimement lié au contexte et à l’époque : à la façon dont, à ce moment-là, le public perçoit sa propre situation, son image ou son avenir. C’est pourquoi, du reste, tout (véritable) best-seller relève un peu du miracle. Il n’existe que parce qu’il est arrivé au bon moment. Dix ans plus tôt, ou plus tard, il aurait fait un four ; d’ailleurs, il n’aurait d’ailleurs sans doute pas été écrit.

Mais le best-seller peut tout aussi bien répondre à des aspirations moins respectables – et au fond, telle est même la règle dont on vient d’évoquer l’exception. Si l’on scrute les listes de best-sellers, on devine, en creux, les désirs des lecteurs, lesquels se ramènent, pour l’essentiel, au sexe et à l’amour, à la violence et à la curiosité. À chaque fois, il s’agit toutefois de désirs marqués du sceau de la facilité : idéaux dérisoires, passions médiocres, qui n’engagent à rien, qui ne sont pas là pour bouleverser mais pour divertir. C’est ainsi, par exemple, que l’on peut fabriquer un best-seller avec de l’érotisme, même salé (d’Emmanuelle(s) à La Vie sexuelle de Catherine M., un million d’exemplaires vendus, 29 traductions), mais pas avec la pornographie, trop dérangeante pour cela. On peut espérer de fortes ventes en racontant les crimes ou la traque d’un tueur en série, mais, sauf exception (type American Psycho), on risque le flop lorsqu’on en fait le héros de l’ouvrage. On peut faire beaucoup d’argent en parlotant d’amour : après Louis-Ferdinand Céline, Danielle Steele ou Marc Lévy ont compris que l’amour, c’est l’infini à la portée des caniches, lesquels ont de nos jours un fort pouvoir d’achat. Mais à condition de ne pas trop raffiner la pâtée qu’on leur offre : les 1 750 exemplaires d’Un amour de Swann, parus à compte d’auteur chez Grasset en 1913, ne se vendirent qu’avec difficulté, malgré les critiques plutôt élogieuses – et il faudra attendre 1919 et le Goncourt des Jeunes filles en fleurs pour que le petit Marcel accède enfin aux gros tirages.

La masse va spontanément au plus facile. Elle se laisse couler dans le sens de la pente. Cette loi fondamentale de la démocratie s’applique également dans l’ordre littéraire. De là, en général, un rapport d’inversion entre qualité (celle d’un ouvrage) et quantité (celle des ventes, du moins au-delà d’un certain plafond). La prime est au médiocre, ce qui pénalise à la fois le très mauvais (qui a peu de chances de faire un best-seller) et le très bon (qui n’en a pas beaucoup plus). Un rapport qu’on pourrait formaliser en deux points.

Premier point : les grands livres sont rarement des best-sellers. Ils finissent certes par le devenir, au fil des années ou des siècles, et des petites ventes qui s’additionnent. Mais sur le moment, il est assez rare qu’ils trouvent un public à la hauteur. Il est même fréquent qu’ils ne trouvent pas d’éditeur. On connaît la triste fin de John Kennedy Toole qui se suicida en 1969, à trente-deux ans, parce qu’il ne parvenait décidément pas à faire éditer son chef-d’œuvre, A Confederacy of Dunes, La Conjuration des imbéciles. Dix ans plus tard, sa mère, Thelma Toole, à force d’insister, convainc finalement un petit éditeur universitaire de Bâton Rouge (Louisiane) de publier les picaresques, fabuleuses et lamentables aventures d’Ignatius J. Reely. En 1980, le livre sort enfin, couronné par le Prix Pullitzer et dévoré par des centaines de milliers de lecteurs à travers le monde. Destin triomphal, mais qui, eu égard aux attitudes et aux vices du héros, idéologue obèse, paranoïaque et réactionnaire, n’aurait sans doute pu se réaliser quinze ans plus tôt. Que les mauvais esprits se rassurent : malgré son succès, la Conjuration n’a jamais figuré dans le Top Ten américain, qui, de 1980 à 1983, accueille en revanche cinq titres de Stephen King (le Lovecraft des VRP), trois de James A. Michener (le forçat du roman de plage), et deux du très inestimable Ken Follett, le milliardaire travailliste, qui qualifiait Proust de plus grand enc… de mouches de la littérature. Rien que du beau monde...

Symptôme

Le lecteur des Épées devine sans doute où l’on veut en venir : s’il est exceptionnel que les grands livres soient des best-sellers, réciproquement, il est plutôt rare que les best-sellers soient de grands livres. La masse aurait-elle mauvais goût ? Tel est du moins le sentiment de Des Esseintes, le héros d’À rebours, qui se détournait avec horreur des œuvres qu’il avait aimé lorsque celles-ci parvenaient malencontreusement à conquérir « l’universelle admiration ». « Et en effet, si le plus bel air du monde devient vulgaire, insupportable, dès que le public le fredonne, l’œuvre d’art […] qui n’est point contestée par les sots, qui ne se contente pas de susciter l’enthousiasme de quelques-uns, devient, elle aussi, par cela même, pour les initiés, polluée, banale, presque repoussante. Cette promiscuité dans l’admiration était d’ailleurs l’un des plus grands chagrins de sa vie ; d’incompréhensibles succès lui avaient à jamais gâté […] des livres jadis chers ; devant l’approbation des suffrages, il finissait par leur découvrir d’imperceptibles tares, et il les rejetait, se demandant si son flair […] ne se dupait point ».(2)

« En général, proclamait le vieux Fontenelle, le nombre des hommes qui pense est petit ». Pour bien faire, expliquait-il, il suffit d’observer ce que fait le peuple, et faire le contraire. Le best-seller conforte, au fond, ce constat joyeusement désabusé. Surtout lorsque l’on observe que les quelques grands livres qui échappent à la règle n’y parviennent souvent que pour de mauvaises raisons – par exemple, dans le cas des Particules élémentaires, du fait de la réputation sulfureuse et libertine de l’ouvrage, c’est-à-dire, au fond, de ce qu’il présentait de moins original et de moins novateur.

Pour toutes ces raisons, le phénomène best-seller n’intéresse pas seulement la littérature.

Le best-seller, on l’a dit, est au fond comme le reflet, terriblement fidèle, de la société et de la culture où il est apparu. Dis-moi ce que tu achètes, je te dirais qui tu es. Reflet, mais aussi symptôme : de la puissance de machines éditoriales qui ont les moyens techniques et financiers pour fabriquer des best-sellers à la chaîne, et de l’uniformisation galopante des goûts. Car plus une société est uniformisée, « unidimensionnelle », comme disait Marcuse, et plus le best-seller devient un phénomène culturel majeur, plus il devient normal. Dans l’utopie, où il n’y aurait que des individus identiques, strictement égaux entre eux, tous liraient le même livre, et tous se réjouiraient d’avoir les mêmes goûts que leurs semblables, cette conformité démontrant leur pleine appartenance à la communauté. Sur ce point, Ray Bradbury, l’auteur de Fahrenheit 451, s’est finalement trompé : le problème, au fond, ça n’est pas qu’il y ait des livres – car le livre peut être un admirable outil de formatage totalitaire, comme le montre l’énorme production éditoriale de l’ancienne URSS –, mais qu’il y ait des livres différents, étrangers aux goûts des puissants, des livres qui répugnent à la masse.

D’où l’intérêt – politique, là encore – du « phénomène Harry Potter », cinq volumes parus, traduits en 55 langues, et vendus à 250 millions d’exemplaires : démesure inouïe, quels que soient par ailleurs la qualité et l’intérêt de l’histoire, et où l’on ne saurait voir, à l’instar de Gabriel Matzneff, « la cerise sur le gâteau », ni le moyen de venger « tous les écrivains qui ne bénéficient pas des mêmes tirages »(3) (c’est-à-dire, tous).

Marketing littéraire

Bien sûr, on peut toujours feindre de croire, comme le susnommé, que « le gamin de dix ans qui dévore » les gros volumes d’Harry Potter « est mûr pour lire, lorsqu’il aura quinze ans, Tolstoï et Thomas Mann ». Énormes ventes en perspective pour le roman russe et la littérature allemande ? Craignons plutôt que ces lecteurs ne se rabattent sur Ken Follett, ou qu’ils se contentent de lire et de relire, en boucle, les sept volumes des aventures de leur petit héros – comme bon nombre des lecteurs de Tolkien qui, après y avoir goûté, ont renoncé à lire autre chose : que lire après le sublime ? Bref, on peut toujours voir, dans le héros de Madame J.K. Rowling le digne successeur de d’Artagnan : à elle seule, l’invraisemblable énormité des ventes discrédite les prédictions et les rapprochements. Jamais on n’avait vu cela. Harry Potter, ou le best-seller absolu : d’autant qu’on l’achète aussi, en grande partie, pour cela, parce qu’on veut en être, on veut avoir participé au phénomène, à la bousculade, à la découverte émerveillée du prodige, ainsi qu’à la fabuleuse et si émouvante success story de son auteur, jeune femme abandonnée aujourd’hui millionnaire en dollars.

Harry Potter, c’est le triomphe du produit littéraire en temps réel : cinq millions d’exemplaires vendus aux États-Unis le week-end de la sortie du cinquième tome, un million et demi de volumes vendus en Allemagne dans les premières vingt-quatre heures – grâce à une commercialisation conçue comme un génial jeu de rôles, avec livraisons en librairie programmées à minuit, pénurie organisée, fans clubs, prolongements cinématographiques et déluge de produits dérivés. Mais Harry Potter, c’est surtout le symptôme effarant d’une mondialisation des goûts : le capitalisme financier, internet et les médias triomphant avec facilité là où le catholicisme romain et l’empire britannique avaient échoué – ce qui justifie, sans doute, que Madame Rowling soit plus riche que la Reine d’Angleterre et le Pape réunis. D’autant que cette uniformisation ne se contente pas de briser les frontières : elle transcende les générations, adultes et enfants lisant les mêmes livres et se passionnant pour les mêmes aventures. Autre nouveauté, et autre symptôme. Jadis, les genres restaient balisés, aujourd’hui, c’est fini. Les enfants auraient-ils acquis une maturité fulgurante, comme les sympathiques blondinets du Village des damnés ? Ou les adultes sont-ils en voie d’infantilisation ? Les soirées terrifiantes où des moldus avertis s’échangent avec gourmandise leurs expériences potteriennes en mangeant des fraises tagada feraient plutôt pencher pour la seconde hypothèse.

Tout le monde pareil. Le drame, c’est que cette harrypotterisation universelle n’est pas seulement un signe, préoccupant, du processus d’uniformisation, elle en est aussi l’un des vecteurs les plus redoutables. D’abord, parce que le super best-seller, contrairement à ce qu’affirme Gabriel Matzneff, ne venge pas les auteurs moins chanceux, il contribue à les écraser, à les anéantir, eux et leurs éditeurs. On a beau jeu de parler de déclic, ou de virus de la lecture : on lit, certes, mais seulement cela. On n’a d’ailleurs plus le temps, ni l’envie de lire autre chose. Comme tout monopole, le super best-seller entraîne donc un appauvrissement culturel.

Puis il est lu, et plus il a de lecteur : c’est le syndrome de la cour de récré, suivant lequel il faut avoir ce dont possèdent tous les autres sous peine d’être marginalisé, et ridicule. Mais plus le best-seller a de lecteurs, plus il va imposer aussi un certain type de références, de goûts, de valeurs, eux-mêmes exactement calibrés, à l’aune du politiquement et de l’intellectuellement corrects. Et en définitive, le best-seller constitue le bras armé de la mondialisation : le meilleur outil du nivellement universel, un nivellement d’autant plus radical qu’il aura été assumé, voulu et payé par les intéressés eux-mêmes.
 
 
Ibn P. Assidim
 
 
1 : Ernst Jünger, Soixante-dix s’efface, V. Journal, 1991-1996, trad. J. Hervier, Gallimard, 2004, p. 160.

2 : J.K. Huysmans, À rebours, éd. D. Grojnowski, Flammarion, coll. GF, 2004, p. 135-136.

3 : G. Matzneff, “Un d’Artagnan d’Outre-manche”, Salamandra, n°5, 2004, p. 49.

 

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N°13 - Entretien avec Paul-Loup Sulitzer

Comment êtes-vous venu à l'écriture ?

À bien des égards, je me considère comme un précurseur. C’étaient les années 80 et tout le monde parlait de finance, ou plutôt d’argent. Dans les livres, les milliardaires apparaissaient comme des personnages fabuleux ; pour satisfaire la curiosité des gens, j’ai voulu montrer la réalité des choses. Comme vous le savez, j’étais à l’époque un expert financier très reconnu : dans mes livres, j’ai donc démonté les mécanismes de la finance internationale. Je voulais avant tout être un témoin de mon époque et raconter de A à Z les vraies aventures contemporaines. Pour réaliser ce projet, le seul outil approprié, c’était le roman : c’est ainsi qu’est née l’idée du western financier. J’étais vraiment venu à mon heure. D’ailleurs, la reconnaissance dont j’ai bénéficié ne s’est pas limitée à la France : Tom Wolfe a très largement repris les procédés que j’avais mis en œuvre. Le succès m’a surpris : tout au long des années 80, les ventes ont été extraordinaires.

Vous n’aviez donc pas le projet de devenir auteur de best-sellers ?

Pas le moins du monde. J’ai vraiment été le premier surpris de ce succès mondial. L’écriture, c’était pour moi, un à-côté de ma carrière de financier. J’écrivais ce qui me plaisait, ce que j’avais moi-même envie de lire. Assez vite, mes livres m’ont donné une dimension internationale. J’ai été traduit en arabe, en russe, en bulgare : 42 langues en tout. Pourtant, j’ai continué à faire ce que j’aimais : simplement, comme pour Spielberg, ce que j’aime c’est être vendu dans le monde entier. C’est seulement à partir du Roi vert, mon quatrième livre, que j’ai envisagé la littérature comme mon activité principale et que je me suis vraiment efforcé de transformer l’édition. J’ai voulu vendre des livres comme j’ai voulu les écrire : de la façon la plus moderne.

Comment vous définiriez-vous comme écrivain ?

Dans mes premiers livres, j’ai voulu raconter l’histoire d’un homme parti de rien et qui arrive au sommet. Ce genre d’histoire a quelque chose d’universel : un Français, un Chinois ou un Lapon peuvent se reconnaître dans ce genre de personnage. J’ai toujours voulu parler de courage, d’ambition, de vengeance, un peu d’amour aussi… Ce sont exactement les ingrédients (ou les ressorts) que mettaient en œuvre les feuilletonnistes du XIXe siècle : Dumas, Daudet, qui avaient construit un vrai “système de travail”. À mon sens, mes livres s’inscrivent vraiment dans la lignée d’un Dumas. D’ailleurs, comme moi, on les a accusés en leur temps d’être des plagiaires. Dumas, en particulier, a dû supporter pas mal d’avanies : je ne sais pas si je suis parvenu à l’imiter dans ce qu’il a fait de mieux, mais, au j’ai la chance d’avoir vécu une expérience assez proche de la sienne.

On a dit que vos livres étaient autobiographiques. Est-ce vrai ?

Il se trouve que j’ai vécu une vie assez romanesque et que j’ai pu, sans trop de mal et en puisant un peu dans mes souvenirs, mettre en scène l’existence de héros qui, partis de rien, animés d’un irrésistible désir de vengeance, ou de reconquête si vous préférez, arrivent au sommet grâce à quelques coups de génie. Des coups financiers, évidemment ! Ce sont des éléments universels et, racontées simplement, ces histoires peuvent toucher tout le monde. Autant que l’amour, l’argent est un ressort universel. Money, Cash, Fortune : les titres parlent d’eux-mêmes. Mais n’exagérons rien : un roman comme Hannah n’a évidemment rien d’autobiographique. L’idée du livre m’est venue, dans un avion pour Las Vegas, en lisant un article sur Helena Rubinstein. Le monde économique est flamboyant, non pas ennuyeux comme le rêvent les technocrates. Je ne suis pas un technocrate : je rêve.

De quelle manière avez-vous organisé le travail de vos « collaborateurs » ?

J’ai toujours été extrêmement clair sur ce point. À partir de mon quatrième livre, Le roi vert, (peut-être celui de tous auquel je suis le plus attaché et qui d’ailleurs est aujourd’hui un livre culte en Russie), j’ai décidé de m’entourer d’une équipe chargée de préparer mon travail, tout particulièrement pour la documentation. De ce point de vue, Le roi vert a marqué un tournant dans ma carrière : je suis devenu un écrivain professionnel, en quelque sorte. Auparavant, en effet, je me contentais d’être le témoin de mon époque, de décrire un monde qui m’était familier. À partir de ce moment, j’ai voulu donner une vraie dimension romanesque à mes livres, développer l’intrigue sur une longue période et y inclure des éléments historiques. Je paie des gens pour me fournir les éléments qui me manquent, mais l’essentiel, l’intrigue, la force du livre viennent de mon propre fonds.

Comment travaillez-vous ?

Je travaille vite : j’ai eu besoin de collaborateurs pour rassembler, à partir du scénario que j’avais imaginé, la documentation nécessaire et mettre en place le récit. En général, il s’agit de professeurs, spécialistes d’une époque : la seconde guerre mondiale pour Le roi vert ou le début du siècle pour Hannah. Pour concevoir un scénario, rassembler la documentation et rédiger le livre, il me faut environ un an. Mais je tiens à la préciser : j’ai toujours rédigé moi-même mes livres. Mes collaborateurs se contentent de bâtir le contexte historique. Là-dessus, les critiques ont été extrêmement injustes avec moi, mais je n’ai jamais été très sensible à l’opinion de ce genre d’individus : disons que ça me faisait plutôt rigoler.

Quelles étaient vos relations avec les éditeurs ?

Excellentes. Et je tiens à préciser qu’elles le sont toujours : les éditeurs sont toujours contents quand vous leur faites gagner beaucoup d’argent. Ceci dit, je n’ai jamais fait de la littérature industrielle : comme je vous l’ai dit, il me faut un an pour faire un livre. Simplement, j’ai été le premier à introduire les techniques du marketing dans l’édition. Le livre est peut-être un produit différent, exceptionnel même, mais c’est malgré tout un produit. Avant mon époque, on vendait bien Camus dans les supermarchés mais on le vendait, on le « marketait », comme si tous les lecteurs habitaient le seizième arrondissement. Résultat : les gens n’achetaient pas. D’une certaine façon, si les écrivains ne meurent pas tous de faim aujourd’hui, c’est à moi qu’ils le doivent.

Quels instruments avez-vous utilisés pour mettre en œuvre cette stratégie de marketing ?

C’est simple : moi. J’ai notamment conçu et fait réaliser un film de 35 minutes qui me mettait en scène et permettait au public de découvrir mes livres, mon travail et mon univers. La vie d’un écrivain est une part de son œuvre. De fait, mon succès avait fait de moi un homme public. J’ai décidé d’utiliser tous les moyens qui s’offraient à moi : pour mes livres, la radio en particulier et, à travers les articles qu’on publiait sur moi, les médias m’ont permis de devenir familier de tous. À bien des égards, mon nom est une véritable marque, mais je n’en ai pas honte : est-ce qu’on ne dit pas parfois que Shakespeare est un nom collectif ?

Des innovations de ce genre n’ont pas dû faciliter vos relations avec le monde littéraire.

Le milieu littéraire parisien a un goût bizarre pour les théories stériles et les romans nombrilistes. En ce qui me concerne, j’ai toujours été ouvert sur le monde et peu intéressé par les querelles d’école. En confidence, je vous avouerais que je ne suis pas certain d’avoir bien lu tous ces romans un peu dépressifs… Pour ce qui est des autres écrivains, c’est à peine plus compliqué : je les fréquente peu. Je n’ai pas de père spirituel, pas de disciples. Disons que j’entretiens des relations avec des hommes, pas avec des personnages ou des théories. Certains individus sont sympathiques ; d’autres, moins. Je réserve mon opinion sur les autres écrivains pour moi seul. Ne vous faites pas d’illusion : je ne cafterai pas. C’est avec les critiques que j’ai eu les rapports les plus difficiles. La question n’est pas qu’ils soient indulgents pour mes livres : un jour, François Nourrissier a publié sur moi un article très sévère mais très fin et très intelligent. Je ne l’ai pas oublié. Je lui en suis encore reconnaissant. Mais, la plupart du temps, les critiques ont été simplement ignobles avec moi. Dans ce cas, je me contente de ne pas les lire. Je trouve ça un peu dégueulasse.
Vous êtes un rebelle en quelque sorte ?

Disons plutôt un homme libre, en dehors de toutes les chapelles.
Et le grand public ?


C’est pour lui que j’écris. Le goût des lecteurs est mon unique critère de jugement. Vous savez, le succès ne vient pas par hasard. Les gens désirent avant tout s’évader : il faut les faire rêver mais sans jamais oublier leurs préoccupations, leurs soucis personnels. Il faut faire des livres intimistes à grand spectacle. De ce point de vue, Autant en emporte le vent est un modèle remarquable. On y trouve absolument tout. Plus généralement, j’ai l’impression que c’est dans le cinéma qu’on trouve encore des gens capables de comprendre les attentes du public. Pour la façon de travailler, Spielberg m’a toujours beaucoup inspiré, mais je n’ai pas eu beaucoup de chance avec le cinéma. Je suis l’auteur qui a le plus vendu en France et aussi celui qui a eu les plus gros contrats avec le cinéma. Malheureusement, mes livres n’ont pas donné des films extraordinaires. Money, par exemple, n’a vraiment pas été bien adapté. Pourtant, le cinéma conserve à mes yeux une importance essentielle : c’est le moyen le plus efficace de toucher les gens tout en les faisant réfléchir, ce qui a toujours été mon but.

Vos livres appartiennent donc à la catégorie de la « littérature intermédiaire » dont parle T.S Eliot ?

Je suis un romancier populaire : mon univers ne s’arrête pas à la Closerie des lilas. Au-delà du divertissement, même un auteur de best-seller peut avoir des ambitions. Je pense que ma mission est de fournir un témoignage sur mon époque, de rendre accessibles des faits complexes. C’est en tout cas ce que j’ai fait avec la finance. De toute façon, je n’aime pas trop les classifications, les étiquettes. Elles sont trompeuses. Voyez : les séries B deviennent des classiques, les feuilletonistes du XIXe, à commencer par Dumas, sont considérés comme des auteurs de premier plan, alors qu’ils étaient méprisés par la critique. Je me désintéresse déjà complètement de l’opinion de notre soi-disant élite de critiques, de mondains et de romanciers nombrilistes ; alors la place que la postérité me donnera, honnêtement, je m’en moque.

Avez-vous des modèles en littérature ?

J’ai des goûts, des préférences, mais pas de modèle. Je suis avant tout un entrepreneur : j’ai eu une idée neuve et je me suis lancé, seul, dans sa réalisation. Disons qu’il y a des auteurs dans lesquels je me reconnais. Je parlais de Dumas : peut-on imaginer une plus belle histoire de vengeance que Le comte de Monte Cristo ? Avec le temps, Dumas est devenu le romancier auquel je m’identifie le plus facilement. En dehors de lui, j’aime tous ceux qui ont réussi à faire de grands livres, accessibles à tous et sur des sujets universels : Jack London, Stevenson… J’adore L’île au trésor. D’ailleurs, j’adore les trésors.

Que pensez-vous des autres auteurs de best-sellers ?

Je croyais vous l’avoir dit : je ne cafterai pas. S’agissant des hommes, j’ai peu de relations avec eux. Ceci dit, il est facile de reconnaître les bons auteurs : ce sont ceux qui ont su mettre leur talent au service du public. Aux États-Unis, on peut sans hésiter mentionner quelques maîtres du best seller : John Grisham, Stephen King. En France, Max Gallo, par exemple, me semble être un homme intelligent et un bon faiseur. Un succès peut être le fruit du hasard ; un succès durable ne peut être que le fruit du talent et du travail. Ceux qui ont eu seulement un coup de chance ne m’intéressent pas beaucoup.

Le Western financier explorait un domaine nouveau : qu’est-ce qui, selon vous, pourrait jouer aujourd’hui dans le roman le rôle qui a été celui de la finance ?


Beaucoup de choses restent à explorer. Mais ne rêvez pas : je ne vais quand même pas tout vous dire. Il faut bien que je garde quelques petits secrets. Sachez toutefois qu’en elle-même, la veine du Western financier ne me paraît pas épuisée. Je dirais, en toute modestie, que s’il n’y a pas eu d’autre auteur de western financier que moi, c’est peut-être tout simplement par manque de talent des autres. Aujourd’hui les lecteurs ont changé, mais des histoires de portée universelle auront toujours du succès. Les gens sont plus informés, on voit apparaître de nouveaux centres d’intérêt, d’ailleurs à l’échelle de la planète : l’écologie, la maîtrise des ressources énergétiques et des matière premières…Tout cela est beaucoup plus politique qu’avant. Par exemple, le succès de Fahrenheit 9/11, le film de M. Moore m’a beaucoup frappé. C’est un peu ce que j’ai tenté de faire dans mon dernier livre, L’ange de Bagdad, qui parle de la guerre et des problèmes du pétrole et qui, soit dit en passant, a été un succès malgré le silence de la presse. J’évolue mais je reste fidèle à moi-même : j’ai voulu faire de la géopolitique, mais avec de l’émotion. Aujourd’hui, j’ai déjà commencé à travailler sur un nouveau projet. Je ne vous en dirai rien sinon que l’inspiration est complètement différente de celle de l’Ange de Bagdad.

Que pouvez-vous encore apporter aujourd’hui ?

Je pourrais vous parler de ma grande expérience. Celle que j’ai accumulée est considérable, c’est vrai. J’ai eu assez de malheurs, connu assez de succès, vécu assez d’accidents et de drames pour connaître un peu la vie, mais, honnêtement, l’expérience sans intelligence, c’est juste de la connerie avec quelques années en plus. Ce qui compte avant tout, c’est le talent et l’honnêteté de l’écrivain. Par rapport à l’époque où j’ai commencé à publier, beaucoup de choses ont changé. Le temps de la lecture n’est plus le même ; avec l’afflux des informations, le développement d’Internet et des médias, il a considérablement diminué. Mais le goût du public pour les histoires fortes ne changera pas. Pour faire un best seller, c’est simple : il suffit de ne pas emmerder le public.

Propos recueillis par Arnaud Olivier et Antoine Clapas


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N°13 - Vous n’avez rien contre les faux jeunes ?

Par Laurent Dandrieu

Trottinettes, chupa chups et gloubiboulga : toutes les générations communient dans le bonheur d’une jeunesse éternelle enfin délivrée des aléas de la chronologie.

«Vous n’avez rien contre la jeunesse ? » Il n’était pas rare, dans les années post-68, de se faire aborder ainsi par un démarcheur qui comptait bien utiliser l’aspect terroriste de cette entrée en matière pour vous vendre un produit – revue de poésie, stage de poterie dans le Larzac ou fromage de chèvre associatif – n’ayant parfois qu’un rapport aussi lointain avec la jeunesse que Stone et Charden avec la musique. Après le triomphe de la surboum improvisée par Cohn-Bendit et ses potes, qui aurait osé remettre en cause le règne de la désormais sacro-sainte jeunesse ? S’épanouissant en mille fleurs de crétinisme pendant les années Lang, le culte de la jeunesse connaît depuis, sous nos latitudes, ses plus beaux jours depuis son heure de gloire totalitaire. Vous voulez enterrer une réforme hardie ? Accusez-la de faire courir au pouvoir le risque de s’aliéner la jeunesse, et la voici qui rejoint aussitôt le cimetière infini des audaces défuntes. Vous voulez promouvoir une “avancée” outrageusement ridicule ? Trompettez qu’elle a l’oreille de la jeunesse, et l’on osera plus la dénigrer que sous le manteau.

La jeunesse au pouvoir

Pour autant, on sait bien que la jeunesse n’est pas davantage au pouvoir aujourd’hui qu’hier. Sa puissance envolée dans le grand funérarium des utopies démocratiques, elle n’est plus que l’un de ces mots valises qui n’ont plus de sens concret ni d’autre utilité que d’être un fourre-tout pratique, un instrument docile dans la bouche des manipulateurs d’opinion. Une preuve y suffira : car si la société était convaincue que la jeunesse est réellement dotée des mille vertus dont on la pare, qu’elle est effectivement garante de générosité, d’innovation, de courage, d’honnêteté, de spontanéité, de fraîcheur, de vertu, de tolérance, en un mot de démocratie, on n’économiserait rien pour qu’elle soit chaque jour plus nombreuse ; si une société était d’autant plus moderne qu’elle est jeune, il n’y aurait rien de plus urgent et de plus moderne que la mise en place d’une politique nataliste vigoureuse – pourtant régulièrement stigmatisée comme le symbole même de la ringardise passéiste.

Mais il est vrai qu’il n’est point besoin de produire des jeunes, puisque la jeunesse n’est pas une question d’âge. Tout le monde peut (et doit) être jeune, il suffit de le vouloir ! Le credo de l’époque n’est pas tant : « Place aux jeunes ! » Que : « J’ai le droit d’être jeune, si je veux ». Et le devoir d’être jeune, puisque je le peux. De fait, les jeunes sont partout : septuagénaires initiant leurs arrières-petits-enfants aux joies du rollers, quinquagénaires partant encaisser leurs stock-options en trottinette, quadra-génaires se destressant de leur dure journée d’auditeur en allant s’éclater dans une gloubiboulga night ou une chupa chups party, toutes les générations communient dans le bonheur d’une jeunesse éternelle enfin délivrée des aléas de la chronologie. Des adulescents aux papy-boomers, voici enfin venu le temps prophétisé par Hergé des jeunes de 27 à 77 ans (avant 27 ans, l’homme, trop occupé à assurer ses jeunes jours en réussissant ses études, n’a pas encore acquis ses droits à la jeunesse).

Obsession névrotique

Maladie sénile d’une société vieillissante qui essaye désespérément d’oublier ses cheveux blancs, le jeunisme s’accompagne fort bien du mépris des vrais jeunes, qui apparaissent à la fois comme des concurrents dangereux qu’il s’agit de maintenir à distance et comme des puceaux inexpérimentés ne maîtrisant pas encore l’art d’être jeune avec recul et ironie, et du mépris des vrais vieux, ceux qui s’obstinent, avec leurs rides déplaisantes, leur ridicule absence de hâle et leurs obscènes trous de mémoire, à témoigner d’une croyance obsolète dans le poids des ans. On a vu des quinqua dans le vent, aux implants indéfrisables, rentrer dans des rages folles à la seule vue de photos de vieillards fragiles, trop cruellement éloignés de la vision idyllique pour pub de caisse de retraite du senior pétant la forme, qu’ils veulent à toute force croire le seul horizon indépassable de leur jouvence indéfiniment prolongée à coups de baumes reconstituants pour la peau et de sunlights.

Cette obsession névrotique de la jeunesse ne pouvait manquer de déraper dans l’infantilisme – d’autant qu’il est bien pratique, pour détourner l’attention d’une civilisation qui s’écroule, de maintenir le petit peuple dans l’univers enchanté des contes de fées. Ainsi va le monde, sous la pression de faux jeunes qui veulent à tout prix oublier qu’ils sont des vieux en devenir : de revival Chantal Goya en Paris-plage, de Très Grande Bibliothèque en Incroyable pique-nique, de Goncourt des lycéens en Parlement des enfants, en passant par les instructions pour le ramassage des crottes rédigées en langage chien ou aux voitures conformées sur le modèle des Playmobil : la planète, comme le diagnostique Philippe Muray, est en passe de devenir une Ile aux enfants géante, une « nursery généralisée », « un jardin d’enfants où patrouillent de sévères puéricultrices » – jardin qui n’est pas d’Eden car ce n’est pas l’esprit de liberté qui y souffle, mais celui de la Terreur : la terreur de se voir convaincu de caducité pour n’avoir pas sacrifié aux divinités jeunes et sympas, « tant l’enfantine peur de passer pour un dinosaure a été incrustée dans les esprits par tous ceux qui sont déjà rhinocérocifiés » (Exorcismes spirituels III, les Belles Lettres)

Sans bien sûr que ces faux jeunes se soient laissés gagner par les fameuses vertus de la jeunesse énumérées plus haut : de cet âge prétendument exigeant, ils n’ont retenu que le principe de plaisir ; de ce moment censément courageux, que le refus d’assumer ses responsabilités et de regarder la réalité en face ; de ce temps de supposée lucidité, que la soumission aveugle à tous les slogans puérils de l’heure et le goût de la fausse rébellion sans risque ; de sa fameuse spontanéité, que le parkinsonisme bougiste dénoncé par Pierre-André Taguieff (Résister au bougisme, Mille et une nuits). Finis les conflits de générations, faux jeunes et déjà vieux communient dans un même consensus infantilisant : « Il n’y a plus de générations et encore moins de conflits, à l’heure du multimédia, écrit Philippe Muray ; il n’y a plus qu’une vague maladie sénile de l’humanité. Tout le monde y barbote, et de toute façon personne n’a le choix de faire autrement. Les jeunes et les moins jeunes regardent dans la même direction, chaussent les mêmes baskets humanitaires, partagent la même hostilité innée de l’exclusion, sont très contre la misère et la famine, ont le goût du dialogue et la passion du bien commun, sans parler de la soif de retrouver des valeurs perdues. En terme élégants, quoique hégéliens, tout cela signifie que nous vivons l’avènement de la société homogène ». (Exorcismes spirituels II, les Belles Lettres) Or, on le sait, où il y a de l’homogène, il n’y a pas d’hétéroplaisir.
 
 
Laurent Dandrieu
 

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N°13 - La modernité ou bien le bégaiement

Par Antoine Clapas

La dévalorisation de la maturité coïncide bizarrement avec le projet égalitaire de la démocratie : celle-ci ne procède-t-elle pas d’un rêve adolescent, lié à l’indétermination et à l’inachèvement perpétuel ?

Le monde qui a émergé autour de 1968 a scandé la fameuse formule : « ni Dieu, ni maître ». Cette affirmation audacieuse, au lieu d’ouvrir sur l’utopie d’un nouvel âge adulte de l’humanité, a formé l’aboutissement prévisible de l’exaltation de l’adolescence qui a prévalu depuis la Révolution française, et qui s’est prolongée ensuite dans la philosophie et dans la littérature. Saint-Just n’est pas en effet un simple “jeune” ; il est le type de l’adolescent qui se figure que sa pensée, ses sentiments, ses tourments, n’ont été avant lui jamais éclairés par le soleil. De Werther au Jean-Jacques des Confessions, jusqu’à Gavroche, l’imagerie littéraire témoigne d’un engouement affectueux, souvent naïf, pour l’Adolescent. La construction rousseauiste puis kantienne de l’autonomie du sujet, qui allait bouleverser le monde, constitue à bien des égards une affirmation adolescente vis-à-vis de l’âge adulte ou “ancien” qui précède. La liberté des modernes est une idée typiquement adolescente : elle est hantée par le tourment de l’intégrité et de la transparence du moi, la peur de l’aliénation. Le « je veux vivre ma vie » dénonce le « connais-toi toi-même, et tu connaîtras le monde et les dieux » des Anciens, puisque ces dieux et ce monde déterminaient le sujet.

Ado, bof

Tous les âges possèdent des beautés, des vertus, des tendresses. Aucun ne représente a priori le mal, et ce dernier peut s’emparer de tous. Mais la survalorisation de l’adolescence constitue à notre avis l’un des plus graves contresens possibles sur l’homme, et elle règne dans la « culture » de masse. Cet entre-deux, encadré d’un côté par l’enfance, et de l’autre, par l’âge adulte, n’est pourtant qu’une zone de passage, généralement âpre, difficile et ingrat, comme le savent tous les psychologues ; les 15-25 ans forment de loin la tranche d’âge la plus tentée par le suicide. L’une des raisons de cette fragilité devant la société, de cette difficulté de l’entrée en maturité, tient à la dévalorisation systématique de l’autorité et du monde référentiel, celui de la religion, de la patrie, de la tradition et de la langue, c’est-à-dire de tout ce qui constitue réellement l’humanité et élève l’individu, de tous ces dieux et ces maîtres qui permettent de devenir un homme par imitation, assimilation ou contradiction. À cause de ce formidable déséquilibre dans les représentations, la société accouche de demi-hommes et de demi-femmes, d’êtres inaccomplis et frustrés à la fois, débordants d’ennui chronique. Ils ne veulent pas devenir des adultes responsables, des vieillards vivant « plus près des dieux » (Platon), mais se revenir indéfiniment à la source narcissique et morbide de l’adolescence, lieu de tous les possibles, de tous les désirs inachevés et des contradictions non résolues.

Ceux-là n’ont pas connu les bonheurs de l’adolescence, qui n’en sondèrent pas tout d’abord les promesses. La beauté, la grandeur, l’honneur de l’adolescence tiennent à la découverte allègre du monde, au désir de se parfaire et de trouver un jour quelque maturité, qu’il conviendra d’enrichir inlassablement. Si l’Antiquité fondait l’éducation sur l’étude d’Homère, c’est qu’elle savait que l’enfant, puis l’adolescent, portent en eux l’insatiable désir de connaître les dieux, les héros, les sages, pour pouvoir leur ressembler un beau jour, et que la maturité enseignera ensuite les limites de ce désir. Plutarque connaissait si bien cette tension que les Vies parallèles peuvent être considérées comme un traité d’éducation de l’homme mûr : Alcibiade, Coriolan, Caton, Jules César définissent autant de types d’après lesquels nous sommes invités à réfléchir sur la vertu. Encore faut-il convenir que la maturité est aussi diverse que l’homme, et qu’elle ne se présente pas au même âge chez chacun : maturité intellectuelle, professionnelle, spirituelle, maturité dans le langage et selon Eros.

Des maîtres et des dieux

On a rarement aperçu des signes de maturité dans une existence séparée de la fréquentation de quelque maître. Là encore, l’une des grandes joies d’un adolescent peut être de rencontrer ce guide ou intercesseur, chez qui il trouvera à la fois de l’attention et de la bienveillance ; le maître a le souci de transmettre ce qu’il sait, comment il le sait, et veille en même temps à mesurer ce qu’il peut apporter en permettant au plus jeune de demeurer lui-même. La relation entre maître et disciple est du reste fort complexe et sujette à des pièges, dont témoignent Le pauvre cœur des hommes de Natsume Sôseki et, sur un plan très différent, La confusion des sentiments de Zweig. Steiner a effectué une riche visite des maîtres et disciples qui parcourent la littérature(1). Mais ces figures sont également présentes dans la réalité sociale. Cette relation unique, quasi immémoriale, fondatrice de la civilisation, se trouve en effet dans les milieux de la musique, de la danse, des arts en général, mais aussi dans le sport, l’enseignement et dans les professions dont le modèle s’inspire de l’artisanat. Elle est le signe vivant du lien générationnel et d’une transmission grâce à laquelle s’effectue le passage de l’adolescence à la maturité. On dira peut-être que le jeune violoniste virtuose (du type Menuhin) est un adolescent génial ; c’est que ce génie (qui n’est que la maturité parvenue à son stade le plus éblouissant) anticipe joyeusement sur l’âge.

Il faut donc se demander à quoi correspond, plus en profondeur, la dévalorisation de la maturité. L’homme moderne qui ne croit plus en Dieu accroît terriblement le pouvoir de la mort, il en répand la secrète terreur dans les âges qui précèdent la vieillesse ; le temps, la durée en sont aujourd’hui contaminés et de là proviennent les dérèglements de l’hédonisme. La maturité et l’accomplissement sont fragilisés par le sentiment de l’inutilité, puisque tous ces efforts pour y parvenir finissent en poussière. « Quel profit trouve l’homme à toute la peine qu’il prend sous le soleil ? Un âge va, un âge vient, mais la terre tient toujours »(2). La mort est pourtant l’horizon métaphysique de l’achèvement et de la perfection ; sans elle, le voyage terrestre perd sa saveur et sa noblesse. L’immortalité terrestre ferait mourir tous les désirs.

Les témoignages de Platon et de Xénophon montrent clairement que l’apprentissage de la mort est le dernier don que le maître fait au disciple. Mais cette mort, territoire de douleur pour ceux qui se trouvent séparés du maître aimé, est aussi, pour lui-même, peuplée par les dieux. L’homme moderne a oublié que la maturité spirituelle ou religieuse était la plus précieuse de toutes, parce qu’elle sait que les richesses intellectuelles, artistiques ou professionnelles, aussi bien que les vertus humaines, ont d’abord été des dons de Dieu, bientôt emportés par les eaux du temps. Ces biens ont été confiés, et la suprême maîtrise de soi consiste à s’en laisser dépouiller jusqu’à devenir parfaitement pauvre devant le Créateur. Il y a un temps « pour planter, et un temps pour arracher le plant »(3). C’est le mystère de la vie et de la mort, la conversion de la peine en hymne de grâce. Lorsque Socrate boit la ciguë, dont son corps se laisse envahir en se raidissant, et qui pétrifie ses lèvres, il constitue aussi sa vie en offrande aux divinités qui la lui retirent. L’approche du mystère divin est, pour Virgile, l’après-Énéide(4). Illuminée par la foi, la maturité ne perd pas son sens temporel, elle devient un acte de la Charité. Les Cités, les arts, l’industrie ne sont donc que châteaux de sable devant Dieu, mais ils sont nécessaires à la vie bonne.
 
 
Antoine Clapas


1 : G. Steiner : Maître et disciple, Gallimard.

2 : Prologue de l’Ecclésiaste.

3 : Ecclésiaste, III, 2.

4 : Dans La mort de Virgile d’Hermann Broch.

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N°13 - La modernité hypostasiée

Par Alain Raison

La Modernité n’est qu’une utopie sans prise durable sur le réel, l’illusion de son emprise ne perdure que tant qu’elle échoue.

Dresser la chronologie des époques, inventorier leurs mœurs pour en saisir l’esprit, les qualifier “ante”, “post”, “hyper”, il n’y a ensuite qu’un pas à franchir pour que le constat devienne un manifeste, surtout quand la période à évaluer est l’actualité la plus immédiate. Les œuvres du philosophe Gilles Lipovetsky et du sociologue Michel Maffesoli viennent nous en donner un nouvel exemple. Souvenez-vous, la Modernité était caractérisée par une ambition progressiste d’émancipation de l’individu et de transformation des sociétés… et bien c’est fini, les deux auteurs sont d’accord, la Modernité c’est du passé. Déjà Lipovetsky voit dans mai 68, la première « révolte sans visée d’avenir », et les années de libération des mœurs qui suivent « substituent la fête à l’engagement, les machines désirantes à l’histoire héroïque, tout se passant comme si le présent avait réussi à canaliser toutes les passions et les rêves ». S’ouvre alors la « post-modernité » dont il peint les caractères dans L’ère du vide (1983) et L’empire de l’éphémère (1987).

L’ère du vide

Période marquée par l’hédonisme : les virevoltes de la mode et les spirales de la fantaisie, la culture narcissique de la singularité, sont les signe efficaces de l’achèvement de l’émancipation individuelle.  Par conséquent, comme l’écrit Sébastien Charles, un épigone de Lipovetsky : « la postmodernité a permis la réalisation des idéaux des Lumières que la modernité n’avait fait qu’annoncer en termes juridiques sans leur donner de portée réelle ». La thèse de Maffesoli est radicalement contraire. Pour le sociologue, la postmodernité est la subversion de la Modernité par des logiques archaïques. Tout d’abord, à l’individualisme moderne se substituent des solidarités « tribales » marquées par un fort enracinement territorial et une quête de communauté de sens. Le principe d’autonomie de la volonté ? Ma loi c’est moi ? Caractéristique de la modernité, prévaut de moins en moins sur l’hétéronomie ? Ma loi c’est l’autre ? Qui règne dans les nouvelles « tribus ». De même, les visions eschatologiques de l’histoire et les formes d’idéalisme historique sont accueillis avec toujours plus de méfiance, l’homme postmoderne cherchant le sens dans son action même et non plus dans un but idéal.

Le retour de Dionysos

C’est pour Maffesoli le retour d’une conception tragique de l’existence, le présent étant accepté pour ce qu’il est sans recours à un quelconque idéal pour l’évaluer. La rationalité même est battue en brèche par le développement des comportements dionysiaques, la désindividuation fusionnelle avec les masses festives des stades, les états de transe des rave parties. La prétention homogénéisante de la pensée moderne sature, n’a plus prise sur le réel. Le polythéisme des valeurs, la tribalisation, le réenchantement du monde par l’onirisme des images, manifestent le retour de tout ce que la modernité avait dénié dans l’homme. La modernité étant définie comme un idéalisme d’origine essentiellement chrétienne, on reconnaîtra aisément dans la pensée de Maffesoli l’influence de Nietzsche, le thème récurrent de Dionysos en est emblématique. La postmodernité est alors le dépassement du nihilisme moderne, l’affirmation du multiple contre le fantasme de l’Un. Peut-être Maffesoli cherche-t-il a attirer l’attention sur les signes annonciateurs d’une « transmutation » : l’affirmation joyeuse du multiple et du devenir que prophétisait Nietzsche.

La sociologie de l’ordinaire de Maffesoli vient donc servir une pensée nietzschéenne, comme les observations de Lipovetsky viennent servir une pensée pseudo-critique qui reste essentiellement moderne. Sans doute Michel Maffesoli jouerait de l’ambiguïté de sa démarche en disant qu’il est un « sociologue de la postmodernité » et non pas « un sociologue postmoderne », mais de fait sa désignation de la Modernité en « postmédiévalité » n’est pas neutre et révèle l’origine qu’il cherche à dénoncer : le monothéisme chrétien. Nietzsche est bien là. Les penseurs de la sécularisation ont aussi démontré la filiation entre le christianisme et les pensées modernes. Il ne faut pas cependant tomber dans une illusion rétrospective en confondant le principe et son développement : ne pas avoir d’égard pour ce qui est aléatoire et non nécessaire dans le développement historique du christianisme. La sécularisation permet de bien distinguer ce qui est spécifiquement moderne, du monde médiéval chrétien. Il est donc plus opportun d’en rester à la définition de la Modernité comme projet des Lumières et sécularisation du christianisme. Reste que l’intuition de Maffesoli d’une subversion de la modernité par des comportements non modernes paraît très juste, mais on peut douter que ce soit nouveau. Sur le même point, Lipovetsky pense au contraire que tous les éléments non modernes résiduels (religion, famille, traditions) sont subvertis par les logiques consuméristes modernes.

La Modernité est une idée

N’hypostasient-ils pas tous deux la Modernité ? La philosophie moderne a certes lourdement influencé ces deux derniers siècles comme le rappellent les expériences communistes ou libérales, mais on surestime son emprise réelle. La semblance de rationalisation moderne des sociétés ne tient que par la force ou parce qu’elle est elle-même subvertie par des nécessités humaines qu’elle prétendait dénier. À vouloir organiser les sociétés sur les catégories de la raison abstraite, les projets modernes se sont condamnés au volontarisme mortifère ou a la corruption rapide. Prenons l’exemple des démocraties : Les Épées l’ont déjà démontré, elles ne sont plus qu’une rhétorique « moderne » de légitimation de formes de pouvoir beaucoup plus « classiques » (oligarchies, népotisme etc.). Les projets Modernes n’ont pu s’affranchir des nécessités humaines sur lesquels l’ordre ancien reposait. Les progrès de la mentalité libérale corollaires au déclin de la pratique citoyenne rappellent aussi que le fonctionnement de la République fait appel à des vertus : la responsabilité, le dévouement, le service, étroitement dépendantes de la matrice chrétienne. L’existence de la République est conditionnée par l’inaccomplissement du projet d’émancipation démocratique, au fait qu’elle repose sur la rémanence de la France historique. L’acceptabilité du capitalisme repose aussi sur la limitation de son emprise sur l’ensemble des mœurs par des valeurs méta-sociales qui échappent à sa rationalité. Le ressentiment des modernes prend les formes de la rhétorique de la flexibilité libérale et de la rhétorique de l’émancipation républicaine. Ces idéologies restent sans prise durable sur le réel mais leur prescription politique affaiblit le socle historique qui conditionne leur existence même. La Modernité est forte dans les esprits, mais ce n’est qu’une croyance sans prise durable sur le réel, elle ne perdure que tant qu’elle échoue.
 
 
Alain Raison


+ Michel Maffesoli, Notes sur la postmodernité, Le Félin, 2004, 10,50 g.

 

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N°13 - Haddock, tartarin mais pas célinien

Entretien avec Albert Algoud

En juillet, Lire faisait paraître un article intrigant, “L’affaire Haddock” : Emile Brami, célinien fervent (et même compétent), y exposait sa découverte : « pour créer les célèbres jurons du capitaine Haddock, Hergé aurait puisé directement dans les pages de Bagatelles pour un massacre ». Tous les tintinologues, qui se penchent depuis 50 ans sur l’œuvre, avaient laissé passer ça, alors que la critique des sources est l’un de leurs sports favoris… Lecture faite, la thèse de Brami paraissait très faiblement étayée, voire spécieuse, à la limite du procès d'intention dans les conclusions qu'il tirait de sa “découverte”.

En attendant un livre à paraître, Les Épées ont interrogé Albert Algoud, tintinologue, tintinophile et amateur averti.


E. Brami vous cite pour en appui de sa thèse.

Il dit que je cite Céline parmi les inspirateurs possibles des injures de Haddock, ce qui est absolument faux : je dis que les insultes du capitaine Haddock s’inscrivent « dans une tradition littéraire, celle des polémistes virulents », ce qui n’a rien à voir. Et je cite aussi bien Vallès, Bloy, Gadda – formidable insulteur. Cette tradition littéraire remonte à la Satire Ménippée voire à Juvénal. Brami, à mon avis, commet une erreur. C’est le démon de l’analogie. Car il n’y a pas de preuve ! À la question : « Hergé avait-il lu Bagatelles pour un massacre ? », il répond qu’il ne sait pas, qu’on a pu le lui conseiller. Et il affirme cependant qu’Hergé se serait inspiré des insultes de Bagatelles… Le fait qu’Hergé ait lu ou non Céline n’a pas d’importance, c’est l’interprétation qu’en fait Brami qui est spécieuse. Je déteste les antisémites et je déteste les gens qui détestent Céline parce qu’il était antisémite. Parce que malheureusement pour eux, depuis le Contre Sainte-Beuve de Proust, on sait très bien qu’un grand artiste peut échapper à sa propre saloperie, à ses compromissions idéologiques. Aragon est un grand poète tout en étant un infâme stalinien. Céline est un grand écrivain même s’il est un infâme antisémite.

E. Brami avance comme preuve que 14 des jurons du Crabe aux pinces d’Or sont aussi présents dans Bagatelles ?

Lire m’a demandé mon avis, et j’y ai rappelé que l’invective, l’insulte, correspondent à une tradition qui remonte très loin. Certes, comme le dit Brami, certains des jurons de Haddock, dans le Crabe, se retrouvent dans Bagatelles. Je répondrai seulement qu’Hergé n’est pas l’inventeur de la Bordurie, qu’on trouve dans Ubu roi de Jarry, et que dans Ubu, scène II, acte V, il y a des bordées d’injures que l’on retrouve : « Musulman ! Mécréant ! » ou « Savoyard ! Mouchard ! » et bien d’autres qui vont être reprises par Hergé. La Bordurie est arrivée avant le capitaine Haddock. Hergé avait beaucoup lu. Dans Marcel Schwob – qu’Hergé n’a probablement pas lu – on trouve dans La Controverse politique : « Jocrisse, accapareur, vampire ». Il y en a à peu près 14 aussi qui se retrouvent chez Schwob, qui est l’opposé idéologique de Céline. Par ailleurs, il y a une tradition du verbe fleuri en Belgique, comme le souligne Brami : les surréalistes y étaient très présents et n’avaient pas leur mot dans leur poche, et Hergé les a sûrement lus. Toute cette période précède la gestation du capitaine Haddock. Ce nombre (14) ne signifie rien en tant que tel.

Certaines de ces insultes, comme « parasite » ou « renégat », n’ont rien de particulièrement célinien.

En effet. Ces deux mots sont d’ailleurs aussi chez Schwob ou Tailhade, chez qui on trouve « Moule à gaufres ». On le trouve aussi chez Labiche. « Mille sabords » par exemple  est courant au XIXe : Tristan Corbière l’emploie. Chez tous les grands auteurs, on peut trouver des invectives. Quand on lit Brami, on a l’impression que l’invective est inventée par Céline, que la litanie d’invectives est une invention proprement célinienne. Ce n’est rien enlever au génie de Céline que de constater que ça remonte à bien plus loin. Du coup, dire qu’Hergé aurait été marqué par la lecture de Bagatelles, c’est une autre histoire. Pour en revenir à cette hypothétique et problématique lecture de Bagatelles, Hergé parlait volontiers des lectures qu’il avait faites. Il cite Proust (chez qui on trouve « Tonnerre de Brest »), Balzac (on se rappellera la bordée d’injures dans La peau de chagrin)… mais pas Céline : je ne vois pas pourquoi il aurait nié l’avoir lu. Il n’en parle même pas dans sa correspondance privée, inédite, qu’il n’avait aucune raison de “censurer”. Certes, il est resté fidèle à ses amis inciviques, comme Robert Poulet, à certaines amitiés d’avant-guerre. Mais il n’avait pas épousé leurs idées.

Pour autant, Hergé peut très bien avoir repris des insultes à la mode, comme « Aztèque » qui semble être une pièce importante de l’argumentation de Brami ?

« Aztèque » est surtout dans l’imaginaire d’Hergé. Je pense notamment aux Sept boules de cristal ou au Temple du Soleil. « Aztèque » n’est d’ailleurs pas une insulte proprement célinienne, sans rentrer des comptes d’apothicaire. « Jocrisse » par exemple est utilisé par dix pamphlétaires différents. Il y a quelque chose d’arbitraire à pêcher dans une liste un certain nombre de termes qu’on retrouve chez un autre auteur. C’est trop y aller au chausse-pied. Il y a un livre très drôle de Noguez qui s’appelle Lénine dada. Dans ce livre volontairement ironique, l’auteur démontre que Lénine était un dadaïste : Lénine s’est effectivement rendu à Zurich, a rencontré Tzara, est allé au cabaret Voltaire, etc. Pour moi, la thèse de Brami c’est exactement ça, sauf que lui soutient sa thèse très sérieusement.

La thèse de Brami n’est-elle pas plutôt, au fond, une réhabilitation supplémentaire de Céline, qui se trouverait inspirateur d’Hergé ?

Brami est célinien. Mais il se trompe d’un point de vue de l’exégèse littéraire et du point de vue de l’histoire de la littérature. Le pamphlet est une très vieille tradition, c’est un procédé rhétorique et comique. Quand Hergé a imaginé ce personnage alcoolique et coléreux, il ne s’en est pas privé. Et à mon avis, la vraie trouvaille n’est pas chez Céline, mais chez Hergé. C’est le premier qui, dans cet art de la BD, place un personnage qui a cette force d’invention verbale dont le caractère est en adéquation avec le verbe, avec la parole. En ce sens, c’est Hergé l’inventeur, pas Céline. Hergé introduit l’invective dans un genre où elle était complètement absente : on ne trouve même pas ça chez Les Pieds Nickelés, ni chez Saint-Ogan qu’Hergé admirait beaucoup. Et ce n’est rien enlever au génie propre de Céline que de le replacer, au moins pour l’invective dans une tradition littéraire. Il a suffisamment innové par ailleurs.

Brami cite aussi Pascal Ory à l’appui de sa thèse : le « paternalisme catholique » de l’aventure syldave serait une preuve de l’influence célinienne… La seule chose que l’on puisse connaître des opinions de Céline, en 1938, c’est que le paternalisme catholique n’était pas sa tasse de thé.

C’est un point important. Une fois encore, Hergé a été fidèle à ses amitiés, mais il n’en a pas épousé pour autant leur idéologie : il a refusé de travailler pour les rexistes. Et Le Sceptre d’Ottokar préfigure l’Anschluss d’un petit royaume idyllique par une puissance dictatoriale très inquiétante qui se trouve à ses frontières. Tout dans la Bordurie du Sceptre évoque l’Allemagne nazie. Exactement comme tout dans la Bordurie de L’Affaire Tournesol évoque le communisme. À cette époque, Hergé se méfie déjà des totalitarismes.

Le nom du dictateur, Müsstler, est la contraction de Mussolini et Hitler.

Ce royaume syldave est une monarchie idéale, où il fait bon vivre, éclairée, absolument pas despotique. C’est un îlot d’humanité. La Syldavie est menacée avant-guerre par le nazisme et après-guerre par le communisme. Ce qui est une manière remarquable, pour un auteur, de parler de son temps, avec élégance et légèreté. Pour moi, Brami ne connaît pas Hergé. Il n’a pas saisi la poésie et la profonde humanité, parfois cruelle, qu’il y a dans Tintin. Sa thèse ne tient pas la route.

Il est pourtant rejoint par François Gibault, éminent célinien…

Justement, Gibault, grand ami de la famille Céline, raconte que « Haddock est un personnage célinien, caricatural, extravagant, qui fait parfois penser au Courtial des Pereires de Mort à crédit ». Là, il se trompe complètement : Courtial des Pereires, c’est Tournesol, s’il fallait qu’il soit quelqu’un dans l’univers hergéen. C’est l’inventeur fou qui monte en ballon, dont les expériences ratent. Ce genre d’erreur me fait penser aux assimilations faites par Brami : deux-trois mots en commun et hop ! On fait d’Hergé un lecteur du Céline antisémite. C’est trop systématique. Je suis persuadé que même si Hergé avait lu Bagatelle, ça n’aurait rien changé. Haddock ne vient pas par hasard. Ce n’est pas une trouvaille arbitraire. Il vient parce que Tintin s’ouvre de plus en plus sur le monde : il va avoir besoin d’un compagnon, d’un père, d’un frère. Tintin est sans défaut. Il faut donc qu’il y ait autour de lui des personnages chargés de vices. À être sans défaut, il risquait la fadeur : c’est là où Hergé est un inventeur. Hergé invente un monde de personnages qui, par procuration, vont être ses défauts.


Propos recueillis par Jean Birnbaum et Philippe Mesnard

*auteur du Haddock illustré (Casterman), ouvrage indispensable. Rédacteur en chef de Fluide glacial.

 

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N°13 - Pourquoi lire La Trinité de Saint Augustin ?

Par Sophie Dupuy-Trudelle

Sophie Dupuy-Trudelle, agrégée de philosophie, auteur d’une thèse intitulée “L’intellectualisme de saint Augustin à Cassiciacum”, Fellowship à l’Université d’Utrecht, Bourse Marie Curie sur le thème “Philosophie ancienne et identité européenne”, traductrice des dialogues philosophiques et de La Trinité dans la collection de La Pléiade.

Avec Les Confessions et La Cité de Dieu, La Trinité domine de toute la sinueuse profondeur de ses quinze livres l’intense activité de défense et illustration de la foi que saint Augustin soutint dès qu'il fut ordonné prêtre, en 391, jusqu'à sa mort, en 430. Lorsqu’il en entreprit la rédaction, vers 399, il fit taire ses appréhensions devant la difficulté du sujet pour leur préférer la conscience de la nécessité de fournir à la théologie latine l’ouvrage qui lui manquait. Il en poursuivit la composition pendant au moins vingt ans, de la force de l’âge à la vieillesse, sans rien faire, bien au contraire, pour en hâter la publication. Il semble avoir protégé ce texte plus que tout autre, comme on protège un trésor qui peut être mis en péril par la précipitation, l’avidité d’esprits prompts à chercher chez les autres des lumières empruntées sur les sujets trop difficiles.

On ne peut pas dire que, de ce point de vue, l’ensemble de son œuvre théologique ait été épargné par ce dont il voulait préserver La Trinité. En témoigne la mauvaise réputation qui entoure du voile opaque d’une réprobation unanime ses positions doctrinales, assimilées à un bloc, « la doctrine de la grâce ». Saint Augustin, cet inventeur du péché originel,  aurait fait de l’humanité une masse de damnés, de la volonté humaine une impuissance radicale, des sauvés des prédestinés à la salvation, des petits enfants non baptisés des condamnés pour l’éternité, de la femme l’inférieure de l’homme, de la conversion des peuples une entrée manu militari dans l’Église ; ces deux derniers points étant sans doute les plus importants dans la constitution de saint Augustin en symbole d’un obscurantisme religieux, dont les femmes et les confessions différentes ont payé le prix fort. Aborder un de ses textes théologiques, fut-ce le plus exigeant et le plus élevé, n’est-ce pas entrer dans une logique qui « engendre dans le cœur, malgré qu’on en ait, je ne sais quelle horreur »(1) ? La Trinité n’est-elle pas l’emblème par excellence de « la subversion du christianisme », ce passage de l’histoire, terrain de la révélation, à la philosophie, terre aride de la théorie, qui produit, parce qu’elle est systématique, le dogmatisme et les souffrances qu’il engendre(2) ? À quoi pourrait donc bien ressembler l’exhortation à sa lecture sinon à une propagande passéiste et frileuse devant la libération du futur de l’orthodoxie religieuse ?

L’augustinisme véritable

Il n’est pas question de lever les difficultés de la transmission du message de saint Augustin, mais de montrer que si La Trinité n’efface pas les textes qui sont considérés comme sa face théologique sombre, elle les remet du moins en perspective. Hannah Arendt avait d’ailleurs bien compris l’importance de ce livre dans le corpus augustinien : « son traité De la Trinité, plaidoyer en faveur du dogme fondamental de l’Église chrétienne  est en même temps l’exposé le plus profond et le mieux charpenté de ses très originales positions philosophiques personnelles »(3). L’illustration et la défense du dogme trinitaire s’y retrouvent en effet dans l’axe même de toute sa quête personnelle de l’absolu, et non pas seulement soumises aux nécessités du combat théologique de l’époque, à l’occasion duquel il a parfois “forcé” certaines de ses positions. Le meilleur exemple en est son refus, dans La Trinité, de voir la Bible servir de caution à l’idée de l’inégalité de la femme par rapport à l’homme, ainsi que la position sur le port du voile qui en découle : Dieu n’est aucunement sensible à cette fantaisie(4). Imputer à saint Augustin une position contraire serait attenter à toute la logique même de sa métaphysique trinitaire qui fait de l’homme et de la femme une identique et égale « image de Dieu ». De manière générale, on rencontrera dans ce texte une vision équilibrée entre sa théorie de la connaissance, son anthropologie, et sa théologie de la grâce, parfaitement compatible avec son idée de l’excellence de la nature humaine. La Trinité permet donc de mesurer que la postérité de saint Augustin, ce que l’on a appelé « l’augustinisme », a formé un glacis trop épais(5), que l’histoire a chosifié sa pensée et rigidifié les analyses d’une intelligence animée d’un mouvement de recherche continu, qui fait de lui notre éternel contemporain. Ce grand texte est, en effet, de la veine de ceux qui ont valu à son auteur d’être inclus dans « la modernité », par ceux-là mêmes qui en sont les spécialistes(6). Il illustre parfaitement le vers qui est inscrit au fronton de celle-ci : « Au fond de l’inconnu, pour trouver du nouveau ! »(7).

La « modernité » de La Trinité

La tâche que saint Augustin accomplit dans La Trinité ressemble, en effet, à celle de Sisyphe : il n’est pas sitôt arrivé au sommet d’analyses radicalement inédites que sa grosse pierre théorique redescend pour revenir au point de départ. Si La Trinité a à voir avec l’absurde c’est parce qu’Augustin y tente de saisir l’absolument insaisissable, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a rien de formateur dans cet effort, ni que ce qui se dérobe ainsi à l’homme ne soit pas l’objet d’une représentation, à savoir la participation au divin d’une âme qui aura retrouvé sa forme entière par la grâce. Les thèmes de la ressemblance et de la dissemblance trouvent leur cohérence ultime dans la rencontre entre une théorie de la connaissance et une théologie de la grâce, ainsi d’ailleurs que les rapports entre la foi et l’intelligence. Mais on retiendra cette tension très contemporaine entre l’impératif de la recherche et son échec ultime programmé.

La Trinité plaira aussi à ceux de nos contemporains qui aiment « l’au-delà du signe », puisqu’il ne s’agit de rien moins que d’y dire l’indicible. Depuis Le Maître, où la notion de signe est parfaitement théorisée, on sait que saint Augustin en a aussi une pensée critique, une pensée qui le déborde. De ce point de vue, il y a une différence entre le statut du langage dans la première partie de l’ouvrage et dans la deuxième. Au cours de la remarquable partie exégétique (Livres I à VII), Augustin exerce son habituelle acuité dans la pesée des mots, soutient la cohérence des écritures dans leur illustration du monothéisme trinitaire, promeut définitivement dans la théologie la catégorie de la « relation », procède à une enquête logico-terminologique où il s’agit d’apprendre à parler correctement de Dieu sinon de le saisir, qui se conclut par une stabilisation de l’expression dans la formule « une essence, trois personnes ». Mais le résultat le plus élevé auquel soit arrivé saint Augustin par l’exégèse, c’est donner au langage un certain pli conforme à la nature du monothéisme tel qu’il s’exprime dans les Écritures, et propre à décourager les hérésies de s’y greffer. Cela ne lui suffit pas : ne peut-on tenter de saisir « l’au-delà du signe » ailleurs que dans l’Écriture ? C’est ce qui est tenté dans les livres suivants (VIII à XV) où l’âme humaine remplaçant le texte sacré, une analogie psychologique est développée cependant qu’un mouvement anagogique est dessiné.

L’originalité de la théologie augustinienne est là, dans le fait qu’elle devient, selon le mot de Pierre Hadot, « un exercice spirituel du moi qui découvre l’image de La Trinité dans le retour de l’âme sur elle-même ». Cette « exercitatio animi » léguée par l’antiquité à Augustin et mise en œuvre dès ses premiers dialogues, qui sont autant de préparation à cette rencontre de l’esprit avec lui-même, donne au mouvement de recherche voué à l’échec, faute pour l’âme de pouvoir passer de la connaissance d’elle-même à la connaissance de Dieu, la double nature d’un mouvement de connaissance et d’un mouvement de réparation ontologique, destiné à trouver son achèvement véritable dans la grâce divine.

Augustin, Glaucus de l’histoire des idées

C’est de sa propre « transcendance » dans le courant continu de l’histoire des idées que La Trinité témoigne donc. Tout comme la poésie la plus vraie peut jaillir d’un ensemble de règles très contraignantes, le schéma trinitaire, extérieur à la recherche de la raison pure permet à saint Augustin d’atteindre une altitude philosophique supérieure. Car « le trois en un » rejoint une intuition première chez lui, celle qui définit son tempérament philosophique originaire, à savoir l’idée de l’unité profonde de l’esprit dans toutes ses opérations sur fond de dépendance ontologique. La Trinité n’est pas seulement une somme doctrinale et philosophique, dont on peut mesurer l’importance à la légende du portrait de saint Augustin dans la bibliothèque du Latran selon laquelle il avait tout dit alors que les autres avaient dit de tout. Elle est aussi une expérience à laquelle seuls les grands textes de l’histoire de la pensée permettent l’accès, comme Arnauld le comprit sans doute, lorsque comparant La Trinité avec Les Méditations, il ne lui sembla pas que Descartes ait copié sur saint Augustin mais plutôt que l’histoire avait produit deux génies frères. Aussi, à la représentation que s’en faisait la tradition – une tentative aussi disproportionnée que celle de vider la mer avec un coquillage – en préfèrerons-nous une autre : lire La Trinité c’est contribuer à débarrasser saint Augustin « des mille maux » que toutes les concrétions théoriques dues à son séjour prolongé dans les profondeurs de l’histoire ont déposés à sa surface, tout comme la statue de Glaucus recouverte de coquillages, corrodée par son séjour dans les fonds marins, retrouve brusquement l’éclat de l’origine une fois débarrassée de sa gangue(8).
 
 
Sophie Dupuy-Trudelle
 

N°13 - L’Ancien régime et la Révolution en littérature

Par Antoine Clapas

L’intérêt des historiens pour la littérature est à la mode. Cela ne réussit pas à tous. Certains, à force de voir de la politique dans la littérature, oublient la littérature et la traitent comme un outil de communication dont la beauté ne serait qu’une couverture. Avec Les aveux du roman, réédité par Gallimard, Mona Ozouf offre heureusement un bel exemple, où il est agréable de rencontrer une pensée sérieuse et un style noble. L’entreprise est ambitieuse : dégager l’incidence du passage de l’Ancien Régime à la Révolution dans les romans de Madame de Staël, Balzac, Stendhal, George Sand, Hugo, jusqu’à Barbey d’Aurevilly et Anatole France. Pages dont Tocqueville constitue l’astre intérieur, puisque l’auteur décrit l’inéluctable égalité rongeant les mœurs, la civilité et le goût, depuis la Révolution.

L’idée de malheur

On trouve ainsi nombre de commentaires éclairants, sinon inédits en leur substance. À propos de Delphine, Mona Ozouf relève par exemple que l’absence de bonheur y est vécue de manière plus exacerbée que sous la monarchie, la Révolution ayant d’abord promis d’apporter cette idée neuve en Europe. Du moins Madame de Staël est-elle pétrie l’illusions à l’égard du futur. Chez Balzac, ce sont les femmes en qui retentit la critique du monde nouveau, et par qui tiennent les piétés ancestrales. Si la démocratie impose l’uniformité du costume, transforme les hommes en croque-morts et les déguise en notaires, c’est « pour nous mettre en deuil de la France morte » (La Femme de trente ans). La satire du parlementarisme dans Lucien Leuwen forme l’une des charges les plus cinglantes de Stendhal contre la médiocrité politique. Pour ce dernier, le républicanisme est un angélisme auquel se vouent de nouveaux prêtres certains d’eux-mêmes. Plus grave et plus profond, Bouvard et Pécuchet est un « roman sur la neutralisation de l’existence par la démocratie » ; il confirmerait l’idée de Tocqueville selon laquelle le travail de l’égalité dans la société « serait aussi un travail de l’insignifiance », idée développée deux siècles après par Castoriadis. En définitive, à travers ce carrotage dans l’écriture romanesque, on voit que la Révolution a causé une triple rupture avec les pères : « père éternel, rois paternels, pères par le sang ». Face à l’uniformité démocratique, les femmes apparaissent comme de vivantes protestations, qui permettent aux hommes de survivre ou de s’adapter aux temps nouveaux, parce qu’elles assurent le lien entre le passé, le présent et l’avenir.

Si Mona Ozouf laisse peu de goût aux temps nouveaux, marqués par la médiocrité et la laideur, elle manifeste toute une estime et même une certaine attirance pour l’Ancien Régime. Elle réfléchit enfin les pouvoirs du roman. Dans ce genre littéraire, les auteurs mettent en œuvre une critique sociale et politique d’envergure, où ils font mieux que se substituer au travail d’un sociologue ou d’un théoricien politique. Le talent récupérateur de la Muse romanesque « est celui du chiffonnier, du brocanteur : elle récupère tout ce que la pensée systématique néglige, ou dédaigne ». Et ainsi, les romans apprennent aux historiens « le fossé qui sépare les faits et les espérances, les lentes transformations des êtres, le pouvoir silencieux du temps ». Aux contemporains (c’est la dernière leçon d’humilité que Mona Ozouf salue), elle enseigne aussi à constater « les contrariétés du réel », à abandonner « la prétention de repétrir les âmes ». De là à dire que le genre romanesque  entretient une affinité avec le réalisme politique et l’esprit réactionnaire, il n’y aurait qu’un pas, un pas pourtant périlleux, puisqu’il s’agit ici d’un certain choix de romans, à une époque déterminée.

Cette petite somme de lectures bien faites (au sens de Péguy) peut bien entendu être discutée. Il faut d’abord en saluer la sagesse, le courage, la rigueur. Mais en mettant la progression démocratique sur le compte de la providence (providence singulièrement destructrice), on évite du même coup de rendre compte de la liberté de ceux qui la décident et la provoquent, et l’on dilue la corrosivité des jugements de Balzac ou de Barbey d’Aurevilly. Sont ainsi négligées les intuitions de Barbey sur la technique, le procès de l’argent et du capitalisme chez Zola, les vues de Balzac sur l’économie. Il est exact que les mœurs et la politesse d’Ancien Régime alimentent la nostalgie de la Comédie Humaine, mais elles ne définissent pas toute l’adhésion de Balzac à la monarchie. La réflexion balzacienne sur les institutions, le droit, la société, vont plus loin. Que l’on songe par exemple à cette réflexion des Employés : « Aujourd’hui, l’État, ce n’est plus le Prince qui savait punir ou récompenser. Aujourd’hui l’État, c’est tout le monde. Or tout le monde ne s’inquiète de personne. Servir l’État, c’est ne servir personne ». La monarchie ne s’arrête pas aux mœurs, à la civilité, ni à l’aristocratie, ni même à une époque, mais la permanence politique et symbolique de son modèle est ignorée ici, le fatalisme tocquevillien ayant tout emporté. Ce n’est pas pour la conservation des anciennes mœurs (d’ailleurs, celles de 1788, par exemple, n’étaient-elles pas différentes de celles du XVIe siècle ?), ou pas uniquement, que Bernanos ou Maurras se sont battu, et que des penseurs comme Maritain, des écrivains comme Ionesco, ont formulé une préférence pour le régime monarchique.

En maints endroits, l’analyse s’approche de celle de Maurras (Romantisme et Révolution, 1922) dont l’historienne aurait pu tirer quelque parti si elle avait osé traiter de “l’Ancien Régime” autrement que comme un univers de mœurs. Ce n’est pas un hasard si le courant contre-révolutionnaire, au sens large, a amplement développé le projet de Mona Ozouf longtemps avant celle-ci, par une analyse politique et sociale souvent très suggestive des romans du XIXe siècle. Je renverrai ici, à titre d’exemple, aux excellents articles de Michel Vivier sur Balzac dans les années cinquante (dans Aspects de la France et la Revue d’histoire de la littérature française), mais aussi à La Source Sacrée de Pierre Boutang (2003). L’analyse nous y paraît plus complète dans la mesure où sont mises en perspective dans le roman du XIXe siècle la question du régime, la présence du fait national, de la tradition.

Bassesse et bêtise

Ne pas voir la répercussion de l’absence de Dieu ou du Roi dans les romans de Stendhal, comme y invite Boutang, devient un étrange silence ou un balbutiement. « Puisque les deux immenses taches qui ordonnaient toutes les autres, Dieu et le roi, sont effacées, il lui faut être en politique ce que seront les impressionnistes en peinture. La république, lorsqu’il y pense positivement, n’est rien qu’ennui, cour faite aux boutiquiers, triomphe de l’argent (…) le plus souvent elle est un horizon, indéfini certes et “raisonnable”, mais enflammé par les rêves des hommes qui lui donnent la couleur et l’énergie passionnelle empruntées aux siècles monarchiques. » Malgré tout, on pourrait paraphraser un autre auteur pour résumer cet essai : l’Ancien Régime eut des mœurs parfois attrayantes (le roman les idéalise souvent), mais au lieu d’un nouveau régime accompagné de mœurs comparables, il y eut ensuite un esprit révolutionnaire qui les a empêchées de naître ou de reparaître autrement.

Au sortir de ce livre important, qu’il faut avoir lu, on ne voit pas en quoi des hommes sauraient se satisfaire de la situation léguée par la Révolution. Si elle portait en elle tant de nihilisme, de nivellement par le bas et de bêtise, si elle vouait l’humanité à l’indifférence, à une religion qui évacue Dieu et diable, à l’anonymat et à des formes atténuées mais insidieuses de barbarie, le message des temps qui la précèdent conserve donc toute sa portée, et ne peut qu’emporter la préférence d’un honnête homme.
 
 
Antoine Clapas

+ Mona Ozouf : Les aveux du roman, Gallimard Tel, 2004.

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N°13 - La mesure d’Ulysse

Par Michèle Pinson

«Ce ne peut être un roman, on n’y trouve pas un arbre » déclarait George Moore à propos d’Ulysse. L’affirmation plaisante et fausse indique surtout la difficulté de circonscrire une œuvre d’art qui participe de multiples formes littéraires allant de la légende au poème symphonique, de l’almanach au traité cosmo-géographico-physiologico-mathématico-philosophique. Sa très grande variété de styles, tendus par une pensée nerveuse, canalise, organise et “mate” l’existant.

Monologue intérieur

L’énergie créatrice de Joyce, sa maîtrise et son goût des langues et de la civilisation européennes, au sein de laquelle tressaute le cœur d’Ibsen et se coulent l’imagination de Blake et les ricorsi de Vico, son génie de la métamorphose, ses haines personnelles et portatives, ses rejets, obsessions et obscénités, son réseau d’analogies comme les éclaircies et les souffrances de l’exil à Trieste, Zurich et Paris où Joyce rédige effectivement Ulysse entre 1914 et 1921, trament quelques centaines de pistes propres à inspirer autant de commentaires.

L’unité d’Ulysse est toutefois évidente et se réalise à travers le monologue intérieur qui régit le livre dans sa totalité. Certes la méthode n’est pas nouvelle et résulte d’expériences antérieures chez Joyce. La pensée se dévide de façon ininterrompue jusqu’au monologue final de Molly Bloom qui épouse dans son expression volubile le flot dévastateur. Les personnages, hormis les caractères secondaires cantonnés à l’ombre de leurs actes, se livrent crûment, corps et âme, sans détours, sans omission, et partant se délivrent comme ils libèrent d’eux-mêmes, dans le même temps. La double purgation ne s’opère pas sans l’examen de conscience méthodique et radical de Joyce, sans la vigueur de sa spiritualité. « L’humain trop humain » passe l’humain, devient alors symbole et archétype. On a vu en Bloom, Stephen et Molly, Dieu, Jésus et la terre, et cela donne à réfléchir plus haut. La dernière association s’impose ; il nous semble plus simplement que dans Ulysse, l’humanité ne gagne sa divinité que dans son effort d’élucidation et de purification, dans son « abomination des demi-vérités et des raconteurs de demi-vérités en littérature » (Pound). Le oui final de Molly Bloom est le oui de la chair à l’esprit qui l’a dominée. L’intelligence ne sombre pas dans le sol d’où elle s‘est élevée.

Si le monologue construit l’unité d’Ulysse, le récit de l’Odyssée décide de l’organisation des épisodes. L’œuvre comprend un prélude en trois parties correspondant à la Télémachie, douze chapitres et un finale qui répète les divisions du Prélude. Les épisodes varient en longueur et en intensité mais rappellent ceux de la légende ; à deux exceptions près. Joyce ajoute un épisode, les Rochers errants fondé sur le voyage des Argonautes, son objet étant de déplacer le point de vue et d’intégrer à son récit toute la ville de Dublin ; il renonce aussi au massacre des Prétendants dans “Ithaque”. Il n’y a pas  d’effusion de sang chez Joyce qui rejette la force aveugle et la violence, et la seule brutalité exercée à l’encontre de Stephen, qui lance « Il faut tuer le prêtre et le roi », participe de la logique métaphysique d’une scène empruntée à la vie de Blake.

Méthode mythique

Certes le contrepoint soutient l’intrigue et la fameuse « méthode mythique » que définit Eliot donne forme et sens à l’histoire contemporaine « futile et anarchique ». Joyce va sans doute plus loin : le parallèle signale la répétition, l’identité à travers l’histoire, la communauté du sentir.

On peut voir en Ulysse la seule grammaire grimaçante du diable, Pénélope devenant Molly, une « garce mal dégrossie, pas une putain mais une femme adultère » (Pound), la magicienne  Circé, Bella Cohen, une mère-maquerelle-matérialiste, Éole dieu des vents nos bonimenteurs de journalistes, Nausicaa la claudicante Gerty MacDowell, l’épieu d’Ulysse le cigare de Bloom… Joyce pourtant ne parodie pas l’Odyssée, qu’il maîtrise dans ses moindres détails, mais l’héroïsme du muscle ; il désacralise la “Femme” qu’il réduit à la femelle banale, au sens étymologique du terme, la femelle terre à terre, amorale, labourable, fertilisable et indifférente. Il règle une fois pour toutes le sort des élucubrations romantiques.

Une journée

Le temps d’Ulysse se distingue encore du temps de l’Odyssée. Ulysse est le roman d’un seul jour comme Finnegans Wake est le roman d’une seule nuit. Son action se déroule le jeudi 16 juin 1904 (jour anniversaire de la première rencontre de Joyce avec sa future femme Nora Barnacle) en une seule ville Dublin. Chaque section s’ordonne en fonction d’une heure de la journée, d’un métier, d’un organe du corps et d’un lieu, éléments qui décident d’une forme littéraire propre. Le lieu traversé à un moment particulier par le héros génère sa langue et ses métaphores, rythme son débit comme sa marche, commande sa puissance qui décroît avec le jour, comme celle d’un chevalier de Malory, cristallise sa pensée tout entière. Chez Joyce l’espace-temps est la tension-teneur du corps, la couleur de sa parole. La technique culmine dans l’épisode de Circé où la simple évocation fabrique, devant l’œil affolé, du vivant.

Au dernier cercle de l’enfer vibre l’âme du héros central d’Ulysse, Léopold Bloom né Virag, Grec, Juif irlandais d’origine hongroise. La Grèce et L’Irlande appartiennent à l’adolescence et au rêve sotériologique ; l’homme juif rappelle une expérience commune, inspire sans doute à Joyce sa conception mystique de la paternité, thème majeur du livre ; le Juif hongrois naît avec les amitiés, notamment celle d’Ettore Schmitz, plus connu sous le nom d’Italo Svevo.

Bloom est l’homme d’expérience, passif, artiste, rusé, « maternel », qui balance entre le savon et « Les douceurs du péché », couvre le réel, écartelé comme l’homme expérimental de Vinci. Bloom n’est pas Dieu, il est la mesure d’Ulysse, son nombre d’or.

Traduire une œuvre de cette ampleur et de cette difficulté nécessite probablement que l’on soit né sous le signe de la Pentecôte. La nouvelle traduction récemment publiée à trois qualités majeures : elle restitue le tempo de l’original, elle traduit fidèlement ses multiples voix, elle réussit à préserver, sous la plume des ses sept traducteurs son unité symbolique. Quelques passages nous semblent “sous” traduits, parce que “sur” traduits ; est-il si malin en outre de traduire « Agenbite of Inwit » par « Re-mords de l’inextimé » puisque Joyce se contente de moderniser l’orthographe du titre d’une œuvre du XIVe anglais ? L’aiguillon de la conscience suffit….

Maigres reproches, la traduction nous surprend, elle signale honnêtement les récifs comme les domaines plus flous, essentiels, où se devinent les fils ténus d’un amour, peut-être.

 

Michèle Pinson


+ James Joyce, Ulysse, nouvelle traduction, Gallimard, 2004, 981 p., 34 g.

mercredi, 26 mai 2004

N°12 - Dossier : La démocratie contre le vote

« L’habitude, notait récemment René Rémond, nous conduit à confondre vote et élections, et à identifier celles-ci avec la démocratie. Or le vote […] est un fait de société, de tous les temps et sous les régimes les plus divers ». C’est pour cela qu’il entretient des rapports aussi ambigus avec la démocratie.

Pourquoi ? Parce qu’en démocratie, le vote est un intrus. C’est la très aristocratique Venise qui a inventé les procédures modernes du vote, c’est par le vote qu’étaient choisis les premiers rois de France et que continuent d’être élus les papes, derniers monarques absolus d’Occident. Or, si ce mode de désignation était pratiqué dans ces systèmes, c’était pour choisir le meilleur. Ce qui, précisément, va à l’encontre du principe cardinal de la démocratie, qui exige qu’on ne prenne pour représentant que quelqu’un de semblable à ceux qu’il dirige : quelqu’un qui sera leur égal, et non leur supérieur, puisque le fait d’être gouverné par des supérieurs est justement la définition de l’aristocratie. C’est d’ailleurs pour cela que les premières démocraties, celles de l’Antiquité, furent si longtemps favorables au tirage au sort.

En définitive, c’est faute de mieux, le tirage au sort n’étant plus praticable dans des sociétés étendues, que les démocraties modernes s’en sont remises au vote : comme à un mal nécessaire.

Malheureusement, ce mal lui-même s’avère de plus en plus difficile à mettre en œuvre. Pour le vote, l’heure est mauvaise, comme le note Michel Offerlé, qui constate « la routinisation du suffrage et l’apparition […] d’une forme de dégoût, de distance, de scepticisme ». Les causes de cet éloignement ne  sont pas mystérieuses : elles tiennent au sentiment croissant de dépossession, d’inutilité du vote. À la conviction, aussi, que les résultats électoraux dépendent moins des électeurs, que de petits arrangements entre (faux) ennemis. De là, les phénomènes récurrents que les commentateurs affolés détaillent à chaque nouveau scrutin : vote extrême, dissidence, abstention, vers dans le fruit, mais si énormes et si gloutons qu’ils risquent bien d’engloutir le fruit tout entier. Or qu’est-ce qu’un fruit auquel il ne reste plus ni chair, ni jus, ni peau, ni pépins ? Et qu’est-ce qu’une démocratie où l’on ne vote plus, sinon pour les ennemis au régime, et où, décidément, on laisse les puissants décider, pour soi-même et pour les autres ?

 

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N°12 - Le ventre de Paris

Par Eric Arnodin
Eric Arnodin est architecte.

Quatre architectes sur le Ventre de Paris

On efface tout et on recommence. La versatilité, le goût de l’alternance et le manque de consistance de la démocratie s’exprime également dans son architecture, laquelle peut se montrait presque aussi éphémère et illusoire qu’un gouvernement de laVème république ou une victoire législative. Il n’y à pas vingt ans à peine que complexe commercial et socio-culturel des Halles est achevé qu’il est-il déjà voué au démantèlement. Construit par Vasconi, Penhcrea’h, Prouvé, Willerval et Chemetov sous Chirac, il sera détruit par Delanöé. Motifs invoqués: les mauvaises conditions d’évacuation d’urgence des quelque 600 000 voyageurs qui empruntent la gare RER souterraine des Halles et la médiocrité générale de l’architecture et des aménagements urbains.

Quatre nouveaux projets d’architectes, dont un seul sera retenu au mois de Juin sont donc présentés aux Parisiens et soumis à leurs critiques. Il s’agit des projets de Jean Nouvel (France), Rem Koolhaas (Pays-Bas), Winy Maas (Pays-Bas) et David Mangin (France).

Jean Nouvel, le « gros ventre » de Paris

Fidèle à sa mégalomanie et à son appétit de carnassier, Jean Nouvel présente un projet très chargé et hétérogène, camouflé sous une masse de végétation pour mieux s’établir au centre d’un Paris bobo, préoccupé par l’importation de la nature à la ville et de la plage sur les quais.

Au prétexte d’étager ses jardins sur trois niveaux : à rez-de-chaussée, à mi-hauteur des bâtiments environnants et au-dessus des toits parisiens, il fait pousser ses immeubles tout au long de la rue Berger et, à l’endroit de l’ancien carreau des Halles, pose sur de hautes cannes frêles un gigantesque radeau de verdure. Flottant sur une « mer de toîts de zinc », il est équipé comme un paquebot d’une longue piscine en plein air : une véritable arche Delanöé. Sous cette vaste dalle Nouvel recrée un complexe et une gare RER dans un vocabulaire résolument high tech et baroque : bassins au fond transparent servant de plafonds lumineux, surface en miroir programmable…

Nouvel ne s’en tient pas là pour autant. Il rase aussi tout un îlot rue de la Grande Truanderie pour y construire face au chevet de st Eustache une jolie petite tour en bois très dessinée à vocation de conservatoire : « diapason du site ». A l’ouest de l’église, pour créer  un parvis et une « nouvelle place de quartier », il construit de hauts immeubles de rapport entre la rue Coquillière et la bourse du commerce et enferre St Eustache en flanquant sur sa façade sud un « immeuble vitrail optique qui diffracte son image». Cette si belle façade gothique-renaissance qui s’offrait enfin tout entière depuis le parc des Halles déployait son ordonnancement solide et majestueux d’arc-boutants enchevêtrés… Enfin à l’angle de la rue des Halles et de la rue de Rivoli, afin d’ouvrir une entrée à mi-chemin du long corridor de liaison souterraine de la station de métro Châtelet–les Halles, il investit toute la placette construit rien de moins qu’un nouvel immeuble RATP.

Nouvel propose donc pour les Halles de recouvrir le quartier de ses œuvres, Paris « ville Nouvel », mais au final, la dimension et la composition générale du projet laisse plutôt lire l’opulence et le spectaculaire que l’harmonie et la finesse.

Koolhaas « l’exhibitionniste »

L’architecte des buildings pour couturiers à New York, le gourou du Chaos moderne et théoricien du « Fuck the contest » joue sans surprise la carte de la provocation et propose de transformer le « trou » les Halles en un espace tridimensionnel, reliant le monde souterrain à celui de la surface : « un ensemble spectaculaire ».

Il ancre à différents niveaux du sous-sol de vingt et une tours de verre coloré en forme de derricks de taille XXL, lesquels ouvrent des puits de lumière et des accès dans la partie souterraine du forum.

Vingt et une « Bouteilles de parfums » à la géométrie simpliste, qui rappellent les tombes phrygiennes ou les temples brahmaniques archaïques, « émergences » disposées dans le site de manière anarchique, incongrue et proliférantes.

Vingt et une érections aux couleurs gay et ludiques, qui ressemblent sur la maquette à des sucettes et qui colonisent le parc comme un virus parmi des ronds de verdure plus ou moins touffus et des bassins circulaires répandus sur le sol comme des auréoles.

Le tout constitue un ensemble très homo-gène, interchangeable qui peut séduire certains ou certaines —notre maire entre autres— mais qui, aux Halles, fait plutôt mal au Ventre.

Winy Maas « l’onaniste »

L’ex-collaborateur de Koolhaas réalise un projet essentiellement conceptuel et métaphorique. Partant du constat que c’est aux Halles que se croisent les RER des quatre points cardinaux d’île de France, et que se rencontrent toutes les banlieues et que la vocation du complexe socio culturel est cosmopolite. Le projet se présente comme une « gare-cathédrale » souterraine et  immense « patchwork de petits éléments, tous différents, qui ensemble forment une unité ». Tous ces plateaux et boîtes de verre sont reliés par des passerelles et coiffés d’un immense toit-plancher transparent. Dalle de verre qui recouvre tout le site, gigantesque vitrail à plat faisant également office de jardin. En dessous, les plantations, comme en état d’apesanteur flottent dans des alvéoles de béton accrochées à la structure du plafond de verre. Au-dessus, il s’agit de dévoiler les espaces souterrains rénovés, de montrer les cavités de la cité enfouie, de « révéler la beauté sous les pavés » —après « sous les pavés, la plage » : « sous les pavés la cité »…

Ce toit-plancher est conçu et voulu comme une mosaïque de tous les verres, comme l’écho des programmes en dessous. «Une totale transparence via la glace colorée ».

Maas substitue la prescription d’Haussmann à Baltard «  du fer, du fer ,rien que du fer » par «  du verre, du verre, rien que du verre ». Il en tire les concepts les plus fumeux —ou « fumés » : vitrail internationaliste, transparence des activités . Il décolle les racines des arbres pour les planter dans des bulles de bétons et enlève le sol et les pavés pour une «manifestation finale de mille plateaux »…Nous sommes en plein retour sur les utopies des années années 60. Toutes les thèses des Situationnistes et du groupe Archigramm ressurgissent ici dans un vocabulaire deleuzien.

Ce projet se caractèrise donc par l’atavisme d’une architecture opposée au lieu et à l’Histoire, adepte des flux et d’échangisme nomade, fixée sur l’événement permanent la « déterritorialisation » : une sorte de batavisme architectural, un vaste rêve de coffee shop.

David Mangin « l’élégant »

Le moins connu des quatre candidats est aussi le préféré des associations de riverains et de commerçants. Il propose un projet sobre et de composition très classique — ce qui aujourd’hui est une preuve d’originalité : un « toit dans un jardin », l’ensemble traversé par un Cours central reliant Beauboug au Palais Royal.

Le jardin est composé à la française d’alignements d’arbres et de salons de verdures et s’étend sur le lieu du parc actuel, en partie conservé. Le toit, reconstruit à l’endroit des « Parapluies » recouvre tout le forum rénové et forme un véritable carré de 145 mètres de côté, réalisé par une structure en caissons couverts de cuivre patiné, vitrés ou ajourés ; le tout ne s élevant pas à plus de 9 mètres au-dessus du sol, donc à peu près autant que la canopée du parc. Sous cette exceptionnelle couverture, véritable monument à plat, une spacieuse salle d’échange pour le RER, bénéficiant ainsi d’une lumière naturelle, vient remplacer le « flipper » actuel.  La grande promenade centrale est un véritable boulevard parisien. Elle révèle de nouvelles perspectives : mise en scène du Centre Pompidou vers l’est et de la Bourse du Commerce et  sa colonne de Bullant vers l’ouest, et défile avec majesté entre St Eustache et les vieux immeubles de la rue Berger. L’espace est dominé, savouré, respiré.

Tout en étant respectueux du travail accompli, Mangin résout un programme complexe dans un projet simple et unitaire, lisible et pérenne. Il s’inscrit dans l’enchaînement et la tradition des grands sites parisiens : les Tuileries, la Cour Carrée du Louvre, le parc du Palais royal, la place des Vosges…et se monte à la hauteur humble mais puissante de l’élégance.
 
 
Eric Arnodin

Exposition au Forum des Halles, niveau -2, 1 rue Pierre Lescot, du lundi au samedi de 10h à 19h30.

 

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N°12 - Revue des revues

Par Arnaud Olivier

Qu’est-ce qu’une revue ? Une revue est un prétexte commode que prennent des gens impropres à devenir sportifs ou chanteurs de variétés pour donner leur avis sur tout sans rendre de comptes à qui que ce soit. Qu’est-ce donc qu’une revue des revues ? C’est, avant toute chose, un moyen sournois de rappeler aux rédacteurs des publications susdites qu’il n’est pas envisageable, malgré qu’ils en aient, d’échapper au lecteur. On pourrait bien dire qu’il s’agit là d’un acte de malveillance absolue, mais aussi d’un acte salutaire : à l’abri de toute surveillance, certains profitent de ce qu’ils ne sont pas lus pour devenir peu à peu illisibles. On fait injure au public sous prétexte de l’éclairer : il nous revient d’en tirer vengeance.

Pour cela, on ne saurait mieux faire que de commencer par la dernière livraison d’Esprit : on y traite en effet de « la ville à trois vitesses : gentrification, relégation, périurbanisation ». Confiants dans leur solide réputation de dignité et d’ennui, les rédacteurs d’Esprit s’offrent, comme on le voit, le luxe d’un titre ridicule et d’un sous-titre inintelligible. On ne peut leur nier le mérite d’une certaine cohérence : le reste est à l’avenant. Les mille ressources de la macro-urbanistique, de l’ethnopsychologie sociale et de la sociographie holiste sont épuisées pour nous amener à la conclusion que les villes sont en général très peuplées et que leurs habitants ont en général beaucoup de problèmes. Un sort particulier est d’ailleurs fait au petit bourgeois de banlieue (ou plutôt aux « catégories intermédiaires de la périurbanisation »). Sur ce point, Jacques Donzelot, grand spécialiste de la question urbaine et inspirateur de ce numéro d’Esprit, conclut doctement : « Il n’est pas de moyen que la ville puisse à nouveau faire société qui ne nécessite d’apporter une solution aux classes moyennes, celles qui s’estiment, à juste titre, les oubliées de la nouvelle configuration pour la pure et simple raison qu’elles se trouvent en position de la subir. » On ne saurait être plus clair ; traduisons cependant : le petit blanc va continuer à se faire marcher sur les pieds. C’est, tout à la fois, trop long et un peu court : bref, la ville est un de ces lieux où Esprit a tendance à s’essouffler. On se prend à regretter que M. Donzelot ne pousse pas le raisonnement à son terme. Déjà caractérisé par ses « trois vitesses », le fonctionnement de la société urbaine, avec son alternance de vie diurne et de vie nocturne, ne rappelle-t-il pas également celui du moteur deux temps ? Ainsi se trouverait enfin établie l’identité, trop longtemps méconnue, entre les mégalopoles modernes et les mobylettes.

Ne soyons pas trop sévères néanmoins : on ne peut dénier le mérite d’une certaine originalité à une revue qui sacrifie un numéro entier au problème de la ville ; et l’on ne peut en dire autant des autres, comme le Débat ou Commentaire. Ces deux honorables publications ont en effet prudemment choisi de se cantonner à l’étude des relations entre l’Europe et les Etats-Unis. Une telle audace a de quoi laisser le critique sans voix, du moins sans autre ressource que de rappeler cette vérité simple : sous des habillages divers, les revues sérieuses, et en particulier Commentaire avec sa collection d’ambassadeurs cacochymes, ne traitent au fond jamais d’autre chose que des relations franco-américaines. Ainsi, Le débat donne ce mois-ci le sentiment très net de solder ses invendus : n’y découvre-t-on pas le texte d’une conférence consacrée à cette question et prononcée par Lionel Jospin devant les étudiants du MIT en décembre 2003 ? Ceux des lecteurs qui n’auraient pas eu le bonheur d’y assister (ce qui prouve qu’on peut lire le Débat sans avoir étudié au MIT), se voient affranchis de quelques vérités essentielles. Morceaux choisis : « Les peuples du Proche-Orient ont besoin de connaître un mouvement de réforme englobant le mode de développement, la démocratie, le rapport de la religion à l’Etat, le statut des femmes. » On se prend à regretter les échecs électoraux de Lionel Jospin : pour peu qu’il se fût maintenu au pouvoir, l’insipidité de sa pensée aurait pu passer pour une forme hautement raffinée de prudence diplomatique.
Arnaud Olivier



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N°12 - Les absents ont toujours raison

Par E. Marsala

On a les divines surprises que l’on peut. Celle qu’ont éprouvé les amis du système, qu’ils soient de droite ou de gauche, au soir du premier tour des régionales de mars dernier, tenait en un chiffre : 37,9. Pour la première fois depuis des lustres, la fièvre abstentionniste semblait retomber, la participation électorale étant supérieure de 4 points à celle enregistrée six ans plus tôt, aux régionales de 1998. Victoire lamentable, certes, si l’on songe qu’au premier tour des présidentielles de 2002, les 28 % d’abstention avaient été vécus comme un terrible raz-de-marée ; ou si l’on se souvient des régionales de 1986, où l’abstention atteignait péniblement les 22 %. Mais victoire tout de même, au regard de ce que prévoyaient les observateurs qui se demandaient si l’on ne dépasserait pas, cette fois-ci, le seuil fatidique des 50 %. On en est là : à chanter victoire parce que la catastrophe n’a pas (encore) eu lieu, parce que le désastre n’est pas aussi complet qu’il aurait pu l’être. Un désastre qui obligerait à repenser les fondements du système, ou à y renoncer…

Car au fond, en démocratie, la question de l’abstention, telle une épée de Damoclès, domine et surplombe toutes les autres : elle est la seule qui mette en cause son principe même.

L’abstention menace en effet la légitimité démocratique sur deux plans complémentaires. Indirectement, d’abord, dans la mesure où elle perturbe le jeu normal de l’alternance en favorisant les « extrêmes », par définition plus mobilisés que les « modérés ». Or, plus ceux qui s’abstiennent sont nombreux, plus le poids relatif de ceux qui persistent à participer s’accroît. Mais la menace est également directe. « Sous le taux d’abstention, notaient naguère Françoise Subileau et Marie-France Toinet, se joue la légitimité du système et des acteurs politiques » (1). En démocratie, le pouvoir se fonde en effet sur une légitimité formelle, a priori : l’autorité est légitime - elle doit être obéie - non en raison de ce qu’elle fait, mais parce qu’elle procède  de ceux que la loi définit comme composant le peuple : les citoyens. Sur ce plan, la théorie démocratique est intransigeante : nul n’a aucun titre à gouverner, si ce n’est la volonté expresse de ceux qui acceptent d’être dirigés, et qui, par le vote, vont confier cette mission à celui qu’ils ont choisi. Fondamentalement, la démocratie se ramène au principe d’égalité : or celui-ci implique une égale participation à la vie politique, et concrètement, à la désignation des gouvernants. On la résume parfois par l’équation « un homme, une voix » ; mais encore faut-il que cette voix s’exprime.

S’il en allait autrement, c’est d’ailleurs un  autre principe fondamental de la démocratie qui serait remis en cause, celui de l’identité entre gouvernés et gouvernants, ceux-ci ne représentant plus qu’une partie de ceux-là, les plus éclairés, les plus conscients, les plus motivés. Or, en démocratie, le pouvoir n’est fondé que s’il  résulte de la volonté commune. À l’inverse, il perd sa valeur et sa légitimité lorsqu’il ne procède plus que d’une fraction du peuple. C’est ce que rappelait l’article 26 de la Déclaration des droits de juin 1793 : « Aucune portion du peuple ne peut exercer la puissance du peuple entier ». À ceci, on peut toujours rétorquer que ceux qui ne s’abstiennent pas ne sauraient être considérés comme une « fraction du peuple », dès lors que les autres, les abstentionnistes, étaient libres de participer, et qu’en outre, leur attitude peut être considérée comme un acquiescement implicite, comme une certaine forme de participation. Qui ne dit mot consent, à la fois au système lui-même, au principe du vote, et aux conséquences induites de son propre comportement. Dans la « démocratie parfaite » décrite par l’auteur de Globalia, Jean-Christophe Ruffin, le taux d’abstention atteint 98 % sans que personne n’y trouve rien à redire, et sans altérer l’apparente unanimité du groupe.

Malheureusement, on devine d’instinct le caractère bancal de ce type d’argumentation. D’abord, parce que l’abstention ne  saurait, en réalité, s’interpréter comme un acquiescement - alors qu’elle est le plus souvent une manifestation de défiance, ou au mieux d’indifférence, le signe le plus tangible de l’érosion de la citoyenneté. Ensuite, parce qu’en tout état de cause, la légitimité démocratique - contrairement à la légitimité monarchique, par exemple - se caractérise précisément par le fait que le simple consentement ne suffit pas à fonder l’autorité. Celle-ci, souligne l’article 3 de la Déclaration des droits de l’homme de 1789 doit émaner « expressément » de la Nation. Ce qui la fonde, c’est la participation, une participation expresse, active et effective, forme modernisée de l’acclamation pratiquée dans les démocraties antiques. On peut toujours tenter de se rassurer, mais le problème est bien présent, et d’autant plus angoissant qu’il continue, bon an mal an, à faire son chemin, et que les remèdes proposés à ce haut mal paraissent tantôt dérisoires (la reconnaissance du vote blanc), tantôt incantatoires (l’appel au principe de proximité, à la démocratie participative, associative ou « continue »), tantôt inadmissible (le vote obligatoire) (2).

Décidément, l’abstention ne saurait être considérée comme un problème banal. Laissant apercevoir la trame oligarchique de nos démocraties contemporaines, elle contribue à en saper les derniers fondements, et à montrer qu’elles ne sont, au  fond, que des versions pacifiées ou édulcorées de la loi du plus fort.

 
E. Marsala


Voir C. Boutin, F. Rouvillois, L’abstention électorale, apaisement ou épuisement ?, F.-X. de Guibert, 2002.

 

1 :  F. Subileau, M.-F. Toinet, Les chemins de l’abstention, La Découverte, 1993, p. 131.

2 : Dont on peut noter qu’il trouve des défenseurs aussi bien à droite (proposition Cova, député UMP, 5 février 2003), qu’à gauche (proposition L. Fabius, J.-M. Ayrault, B. Roman, 23 janvier 2003).


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N°12 - Démocratie représentative : l'avenir d'une illusion

Par Alain Raison

Dans les régimes contemporains, la démocratie n’est plus que la rhétorique de légitimation d’une oligarchie d’autant plus redoutable qu’elle gouverne et se reproduit au motif du choix populaire.

En démocratie, la pratique du vote masque un certain nombre d’illusions. La plus prégnante parce la plus fondamentale est la nécessité du vote pour la démocratie elle-même. Les manuels de régression civique vous diront que l’extension du suffrage rythme les étapes de l’épopée républicaine, que la Révolution s’apaise par le dépôt des armes au pieds de l’urne que gardent trois vierges représentant la liberté, l’égalité la fraternité. Laissez ces fables… Comme l’écrivait Marx, l’histoire se répète toujours deux fois : la première est une tragédie et la seconde une farce sinistre.  Les révolutionnaires drapés de toges antiques, « peuple numismatique en rupture de médaille[1] » comme les épingle Léon Bloy, rendent hommage à une démocratie antique qu’ils caricaturent. Les démocraties contemporaines quant à elles, se caractérisent par la dévolution élective des charges du pouvoir, aucune n’a attribué le sort de la moindre parcelle de pouvoir par tirage au sort. Sous l’Antiquité cette pratique fut pourtant la caractéristique nécessaire de la démocratie au contraire du vote, d’essence oligarchique.

Contre la représentation

A Athènes, la démocratie se caractérise à la fois par le rôle institutionnel accordé au peuple assemblé (Ekklèsia), pouvoir partagé avec des stratèges élus mais surtout avec des magistrats sélectionnés par tirage au sort. Une pratique ordinaire de dévolution du pouvoir dont dépendait un grand nombre de charges. Socrate s’en gaussait au motif qu’on ne sélectionne pas ainsi un pilote, un architecte ou un joueur de flûte[2]. Protagoras lui répondra que Zeus a réparti également entre les hommes la justice ce qui donne a chacun une égale capacité à agir politiquement. Plus fondamentalement, Socrate néglige le principe même de la démocratie : les magistrats ne sont pas sensés être des pilotes, car s’ils sont bien des organes exécutifs, leur seule légitimité tient à leur soumission aux décisions de l’assemblée. Le souverain (le peuple) est titulaire de son pouvoir et ne le délègue pas. Cette vision de la démocratie est donc incompatible avec la représentation. S’il y a bien une médiation entre le souverain qui décide et l’exécution des lois, c’est celle du coursier qui porte un message d’une personne à une autre et non la médiation du banquier qui gère le compte de ses clients à sa guise pourvu que le rendement soit régulier.

Une identité nécessaire entre gouvernants et gouvernés

Conséquemment les mandats tirés au sort étaient assujettis à un mandat impératif très strict. Pour corriger le sort, Solon régla qu’on ne pourrait tirer au sort que dans le nombre de ceux qui se présenteraient : que celui qui aurait été élu serait examiné par des juges, et que chacun pourrait l’accuser d’en être indigne : cela tenait en même temps du sort et du choix. Quand on avait fini le temps de sa magistrature, il fallait essuyer un autre jugement sur la manière dont on s’était comporté. Les gens sans capacité devaient avoir bien de la répugnance a donner leur nom pour être tirés au sort.  Enfin, la rotation accélérée des magistrats et la collégialité des fonctions affaiblissent le pouvoir exécutif. L’élection n’est utilisée que pour les mandats des généraux ou des stratèges. Ces aménagements institutionnels ont pour but d’empêcher le détournement du pouvoir par une oligarchie d’élus. Garanties nécessaires du principe démocratique d’identité entre gouvernants et gouvernés. Comme l’explique Bernard Manin, le tirage au sort consacre l’égalité absolue entre les citoyens et une conception de la démocratie perçue comme une communauté politique dont le principe demeure l’égale possibilité, au moins théorique, pour chaque citoyen de participer directement à la direction des affaires de la Cité.

La subversion libérale de la tradition démocratique

Loin d’être cantonné à Athènes, le tirage au sort s’est prolongé dans bien des républiques italiennes jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Ni Montesquieu ni Rousseau ne l’ont oublié, mais quelques décades plus tard, la désignation par le sort s’est évanouie de l’esprit des constituants américains et français. L’élection fut adoptée unanimement. La démocratie représentative inventée. Cette révolution des modalités de dévolution du pouvoir s’explique par la subversion libérale de la pensée démocratique. La déclaration d’indépendance américaine s’ouvre par ces mots « Nous tenons pour évidentes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux, ils sont dotés par leur créateur de certains droits inaliénables au nombre desquels figurent la liberté, la vie et la poursuite du bonheur ; les gouvernements sont institués parmi les hommes pour garantir ces droits et ils tirent leurs justes pouvoirs du consentement des gouvernés ».  Cette dernière assertion est une révolution de la pensée du  rapport entre gouvernés et gouvernants : le consentement devient la source de l’autorité légitime et fonde l’obligation des membres de la société à l’égard du pouvoir. Elle correspond a une définition libérale de la démocratie commune à bien des théoriciens de l’Ecole du droit naturel. Principe que l’on trouve exprimé chez Locke : « Ce qui est à l’origine d’une société politique et la constitue véritablement, c’est uniquement le consentement d’un certain nombre d’hommes libres, capables de former une majorité pour s’unir et s’incorporer à une telle société. C’est là et là seulement, ce qui a donné naissance ou ce qui peut donner naissance à un gouvernement légitimé sur terre[3] ». D’une égale possibilité de participer au pouvoir, la démocratie devient l’égale capacité à consentir au gouvernement des seuls représentants. Le vote est moins une modalité de participation que de légitimation du pouvoir. D’actif, le citoyen devient passif.

Une aristocratie élective de légitimité démocratique

 Comme l’écrit Madison, un des principaux architectes de la Constitution américaine de 1787 : la représentation permet « d’épurer et d’élargir l’esprit public en le faisant passer par l’intermédiaire d’un corps choisi de citoyens dont la sagesse est le mieux à même de discerner le véritable intérêt du pays et dont le patriotisme et l’amour de la justice seront les moins susceptibles de sacrifier cet intérêt à des considérations éphémères et partiales. (…) Dans un tel système, il peut fort bien se produire que la volonté publique formulée par les représentants du peuple s’accorde mieux avec le bien public que si elle était formulée par le peuple lui-même, rassemblé à cet effet. [4]» En France, la souveraineté nationale de Sieyès et le rejet du mandat impératif suivent de fait la même logique. La première aristocratie élective de légitimité démocratique est inventée : la démocratie représentative est née. Hybridation ambiguë que trame la tension entre représentation  et démocratie, deux termes qui comme l’a bien montré Carl Schmitt renvoient à deux principes opposés, et même incompatibles. D’un côté, la démocratie repose sur l’identité entre les gouvernants et les gouvernés : c’est une poignée d’hommes d’égale valeur qui se rassemblent sur la place publique pour délibérer en commun. De l’autre, l’idéologie libérale en matière de gouvernement repose sur la représentation, qui est une procédure de désignation de magistrats[5]. En sélectionnant par l’élection les citoyens les plus compétents pour exercer les charges publiques, on passe du principe de l’identité politique à celui de la différenciation, qui relève du principe aristocratique. Par conséquent, en « démocratie représentative » la démocratie n’est plus que la rhétorique de légitimation d’une oligarchie d’autant plus redoutable qu’elle gouverne et se reproduit au motif du choix populaire.

Illusion électorale

Les oligarchies n’en dépendent pas moins du consentement et donc de la participation des électeurs au vote. C’est la ressource de leur affrontement pour la prise du pouvoir. D’où leur nécessité de la croyance au caractère démocratique du vote. Illusion entretenue par une mythologie diffuse qui ne résiste pourtant pas à l’examen. Les pratiques électorales contemporaines permettent de voir dans le vote un formidable outil de légitimation du pouvoir en place parce que son sens n’appartient jamais à ceux qui l’émettent mais à ceux qui en dépendent.

Le résultat des élections n’est pas le miroir des opinions des français, non plus une photo. La combinaison du mode de scrutin et des candidats en lice, convertit la pluralité informe, contradictoires et inagrégeable des opinons particuliers en courant politique distinct et organisé. Car l’élection est en réalité une opération où on demande à l’électeur de faire un choix, en sacrifiant un certain nombre de ses opinions et en regardant ce qui pour lui est essentiel. Mais cet arbitrage comment est-il fait et pourquoi ? A la belle gueule, pour un monde plus solidaire, comme papa, contre le TGV qu’est bruyant ? Sans doute tout à la fois. L’opportunité du choix dépend aussi de l’anticipation du résultat final. C’est bien là que les sondages ont une paradoxale efficacité. Peu importe leur fidélité aux opinions réels ou supposés, mais il est indéniable qu’ils ont des effets sur le vote comme le pronostic sur le pari. L’assurance du résultat libère de la logique éliminatoire du « vote utile » pour un choix plus personnel : « Si Jospin est sûr de passer, autant voter Arlette pour tirer le PS vers sa gauche[6]». Vain calcul : si chacun à un motif de vote, l’opération électorale n’en reflète rien car l’agrégation des bulletins identiques annule toutes les motivations personnelles.

L’opinion publique ne veut rien, d’ailleurs elle n’existe pas

Les résultats n’ont de sens que comparativement entre les différents candidats, et encore s’ils expriment peut-être un rapport de force, ce n’est que le résidu quasi aléatoire d’anticipations contradictoires. Dire que les résultats des élections peuvent exprimer un quelconque état de l’opinion, avoir un sens, ou pire être qualifiés de « message » est une imposture construite sur une illusion rétrospective. C’est une interprétation qui présuppose que le résultat final est la somme de volontés convergentes et unanimes, autant dire que tous les embouteillages sont volontaires, car voter ou partir en vacances en écoutant Bison Futé[7], sont deux actes analogues. Si, si… Ceux qui partent aux heures des embouteillages annoncés sont parfois surpris par la fluidité de la circulation et vice versa. Les réactions aux pronostics sont contradictoires, le résultat aléatoire. En conséquence, « l’opinion publique » ne veut rien, les français non plus, et toute métaphore anthropomorphique pour décrire le résultat d’élections est un mensonge grotesque. Les électeurs choisissent leur candidat pour des combinaisons de motifs multiples et contradictoires, qui font de tout résultat une simple agrégation d’éléments réduit à leur moindre dénominateur commun, dans tous les cas une somme de sens nulle qui laisse un blanc seing total aux divers politistes et doxologues accrédités pour dire n’importe quoi... Opportunément !

Le vote ne délivre aucun message

Prenons n’importe quel plateau TV, un dimanche soir à la clôture du bureau de vote, deux rangées de concurrents se font faces. Tout à coup l’animateur se trémousse et une belle carte bleue et rouge apparaît sur l’écran derrière lui. Commence alors une seconde joute cruciale, moins une interprétation qu’une imposition du sens du vote. Ecoutons les aux dernières régionales, le couple Hollande applaudit « la sanction », Raffarin pirouette : « les Français ont dit leur volonté de justice. Ils ont dit leur exigence d'efficacité. Ils ont manifesté – nous les avons entendues – et les  inquiétudes et les impatiences. Mais ils n'ont pas choisi le renoncement. Ils n'ont pas choisi le repli. Ils n'ont pas choisi l'inaction. Tous savent, en effet, que dans les grands mouvements du monde, l'immobilisme serait l'allié le plus sûr du déclin économique et du recul social »[8]. Exhortation finale qui manifeste bien par son caractère prescriptif, qu’elle est moins une interprétation qu’une imposition du sens du vote opportune à légitimer Raffarin III. Ne parlons pas du « message » des français que le Président Chirac a « entendu »… Cela relancerait vainement la polémique sur son sonotone[9]. Mais il est évident qu’il répondait au seul « message » de l’opposition. Le vote n’est qu’une ressource qui alimente un rapport de force politique au sein de la sphère politique mais qu’aucun élément extérieur ne peut vraiment perturber. Qu’importe le pluralisme d’une sphère politico médiatique close sur elle-même ! Qu’importe la liberté de penser ! Tant que les électeurs croient aux vertus démocratiques du vote, la rue ne leur apparaît pas un recours nécessaire.

Une contradiction fatale

Sans doute, la taille de l’Etat rend le gouvernement direct du peuple impossible. On peut aussi penser que l’extrême improbabilité d’être tiré au sort dans un pays de plusieurs millions d’habitants épuiserait le sens civique de la pratique. Si la démocratie athénienne est bien passée, reste que le compromis des démocraties représentatives n’est pas durable et sera dépassé. La tension entre démocratie et représentation se fragilise à mesure que l’illusion démocratique s’estompe avec la spécialisation du travail politique : la représentation creuse socialement la distinction entre des représentants qui tendent à se constituer en classe dominante et des représentés voués à l’impuissance et à la soumission. Le vote contestataire comme l’abstention manifestent l’exaspération d’une population qui doute de plus en plus du sens de la relation électorale aux gouvernants. Symétriquement, il se peut qu’une classe qui cumule les ressources sociales, professionnelles et politiques se lasse de dépendre d’un électorat toujours plus versatile. A la tentation populiste répondra la tentation technocratique.  Au désir d’un contrôle direct du pouvoir répondra le désir d’un contrôle total des masses. Par une transposition de la démocratie représentative à une échelle plus grande, la construction européenne ne fait que rendre plus évidentes et insoutenables les contradictions du régime. La dialectique entre démocratie et représentation doit être dépassée.
 
 
Alain Raison


[1] Léon Bloy, La chevalière de la mort, Mercure de France, 1891, p.48.

[2] Xénophon, Mémorables, I, 2, 9.

[3] Cité Par Bernard Manin, p.115.

[4] Madison, « Federalist 57 », in A. Hamilton, J. Madison, J. Jay, The Federalist Papers, [1787-1788], ed. C. Rossiter, New-York, 1961, p. 351.

[5] Carl Schmitt, Théorie de la Constitution, PUF, 1993, p. 396.

[6] Nicolas Mc.N., une Stella pression au poing, à l’Instant Présent, rue du Cherche-midi, 15h30, le 21 avril 2002.

[7] Autoroute FM – 107.7.

[8] Discours de politique générale, prononcé le 5 avril à l'Assemblée nationale.

[9] La plupart des sonotones amplifient sans distinction les sons, d'où des gênes fréquentes pour les malentendants quand ils sont dans des environnements bruyants, voire des effets Larsen insupportables. La société danoise Glapor a développé une prothèse qui traite le son numériquement en amplifiant les fréquences de la voix (240 Hz) et ses harmoniques (les multiples de 240), comme le fait le cerveau humain. Une révolution dont on attend les conséquences politiques.


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jeudi, 26 février 2004

N°11 - Un bonheur insoutenable

Du déclin du catholicisme à la fin de la civilisation : la subversion narcissique.
Par Alain Raison

La nef est comble pour la messe de Pentecôte. Le curé vient d’achever le sermon mais avant d’entonner le credo, il se tourne vers les professants et demande « leur motivation personnelle », le « pourquoi ils sont là ». C’est Albert qui commence : « le caté ça m’apporte la sagesse et la générosité ». Jacques poursuit : « J’aime la foi parce qu’elle m’apporte de la connaissance ». « Ca m’apporte », le mot reste en suspens, évoque un autre lieu, un autre visage : Anne fumant sur une terrasse ensoleillé : « Avec Paul on vit ensemble, on se mariera dans deux ans quand il aura son CDI, tu sais les parents veulent un mariage religieux surtout la grand-mère de Paul. Moi je m’en fiche, j’ai arrêté tu sais d’aller à la messe, ça ne m’apportait plus rien, j’en ai plus besoin ». « ça m’apporte » formule qui en appelle d’autres : « réalisation de soi », « équilibre », « épanouissement », « bonheur ». Déclinaisons ordinaires du référent ultime de la modernité occidentale : « soi-même ». Absolu narcissique qui justifie également la vocation et la tiédeur, l’entrée en religion comme la sortie du religieux. Longtemps opposé à la modernité, il semble que Dieu ait été apprivoisé par l’individualisme comme un accessoire de « bien être ».

Des sociétés rassasiées

La satiété des sociétés occidentales achève d’éroder l’expérience de l’incomplétude nécessaire au développement d’une espérance surnaturelle. L’oubli de la fragilité humaine a renforcé l’individualisme aux dépens des collectivités, ce qui n’est pas sans influence sur le déclin des grandes religions collectives, sacrées ou politiques. L’événement spirituel le plus marquant de notre époque pourrait bien être la fin du communisme. Avec son déclin, c’est la foi révolutionnaire dans le salut terrestre qui disparaît. Pour le philosophe Marcel Gauchet « Les années soixante-dix ont entièrement défait les religions politiques fondées sur la transformation sociale et dont l’ambition était de résoudre l’énigme de l’histoire et de la condition humaine ». D. Hervieu-Léger confirme : « de moins en moins associé à l’avènement du Royaume, et même à la transformation graduelle de la société, l’idéal de l’accomplissement est de plus en plus reporté sur l’individu lui même, dans un mouvement non de disparition, mais de “subjectivisation” de l’utopie, entendue comme alternative radicale à l’expérience du présent ». Les derniers slogans des mobilisations collectives s’effacent derrière la possibilité d’être raisonnablement heureux dans une société où chacun a la liberté relative de vivre comme il en a envie. Le paroxysme occidental de la quête du bonheur est conséquente de cette dissociation entre la culture de soi et une vision eschatologique de l’accomplissement. À la promesse d’une Rédemption après la mort pour le croyant se substitue une promesse de bonheur pour l’homme qui se réalise en suivant son « désir profond ».Travail, amour, loisirs : la recherche de l’épanouissement devient la finalité exclusive de l’engagement. Ce qui compte aujourd’hui pour un fidèle, ce n’est pas d’être conforme au dogme, mais d’être authentique dans sa démarche personnelle. Là où l’absolu du croyant exigeait qu’il rompe avec le “monde”, l’absolutisation du désir individuel exige du “moderne” qu’il brise tout ce qui n’est pas conforme avec lui-même. Qu’importent les liens familiaux ou le mariage s’ils s’opposent à l’accomplissement de soi ! La vie religieuse recherchée est celle qui « fait du bien », apporte « un plus » à la « réalisation des potentialités personnelles de chacun » et assure la « paix intérieure »… La quête de la santé est le substitut moderne de la recherche du Vrai car la sensation corporelle est la seule mesure de la satisfaction du désir. La peur de la “souffrance” est la spiritualité du moderne. L’infinie déclinaison médicale des thèmes religieux répond à cette demande de “guérison”, mais néglige la quête de sens que la détresse peut susciter. À ce titre le bouddhisme est idéal. Pour le chercheur Frédéric Lenoir : « C’est la religion moderne par excellence : individualiste, non dogmatique, éthique, reliant le corps et l’esprit. Le bouddhisme a toutes les chances de se développer en Occident car il ne propose pas un salut provenant d’un dieu extérieur, mais une méthode pragmatique pour se libérer de la souffrance et atteindre le bonheur en ce monde ».

L’éclatement des croyances.

L’institution religieuse souffre moins d’une disparition de la croyance que d’un éclatement du croyable. Les progrès de la science placent l’homme à un niveau d’incertitude sans égal dans l’histoire. L’ordre de la nature, dont les différents systèmes religieux assuraient la mise en forme symbolique, est aujourd’hui de plus en plus perçu comme un ensemble de dispositifs manipulables que les sciences et la technique ont pour tâche “d’arraisonner”. La disparition de cette référence ultime à la nature comme ordre, qui constituait le refuge ultime d’une pensée de l’absolu trouvant son origine dans la volonté divine, remet en cause la possibilité même d’un sens du réel. L’indétermination du possible ouvre à la croyance un champ illimité. Parallèlement, le « sens ultime de la vie » échappe au monopole culturel de l’Église catholique. La croyance prolifère loin des dogmes : science, paranormal, sagesses, psychologie, religion, s’hybrident en autant de bricolages que d’individus qui veulent interpréter l’adversité.Trop souvent accusée d’être à l’origine de la désaffection des croyants par son « rigorisme moral », l’Église catholique romaine libéraliserait vainement son magistère car la crise qu’elle traverse ne touche pas exclusivement les institutions religieuses mais les institutions en général : « Nos contemporains refusent les dogmes. Et ce rejet est manifeste dans toutes les sociétés de type européen. Dès qu’un pays entre dans la modernité, il y a distanciation de sa population à l’égard des vérités énoncées », explique le sociologue Jacques Maître. L’individu moderne a pour norme ultime son choix ; il ne saurait s’abandonner à une norme qui le dépasse : « Autrement dit, le phénomène auquel on assiste à présent n’est pas seulement une crise de la religion, mais une crise concernant tous les systèmes d’orthodoxie et leur crédibilité ».

La subversion libérale

Longtemps représenté par l’image d’Épinal des « deux France », l’affrontement du catholicisme à la République est dépassé par le développement de l’émancipation libérale de l’individu. Comme institution, la République souffre en politique de maux symétriques à ceux de l’Église en religion. L’abstention, les votes flottants, la fin des militants ont la même matrice que le déclin des vocations et le relativisme spirituel. Le désintéressement de la politique, s’il est justifié d’un “tous pourris” reste surtout la conséquence du déplacement massif de l’horizon de l’accomplissement de la société vers l’individu lui-même. La construction républicaine de l’individu par l’affirmation de la citoyenneté politique, est progressivement absorbée dans une conception libérale, qui selon Benjamin Constant, place par dessus tout l’affirmation du « droit de chacun à la liberté dans sa vie privée ». Revendication au cœur de la subversion de l’État : l’égal respect des singularités individuelles substitue au bien commun, nécessaire à la communauté politique, une justice strictement procédurale qui veille à l’absence d’interférence entre les libertés particulières. Mais comment faire tenir une société que plus rien ne transcende et qui transcende chacun de ses membres ? Le lien social sur lequel repose l’ordre politique médiatise de moins en moins ces identifications communes qui rendaient aimables la soumission à l’État. Comme l’avait anticipé Tocqueville, les individus désertent la sphère publique pour se préoccuper exclusivement de leurs affaires privées. La République s’évide, signe paradoxal de sa dépendance vitale des structures traditionnelles de la société : famille et corps intermédiaires. Avec l’érosion du catholicisme disparaît l’ultime réserve de valeurs méta-sociales qui ancrait la société et conditionnait la stabilité de l’État.

La civilisation en sursis

Si comme le pense Pierre Legendre, les institutions sont un moyen indispensable au processus historique de civilisation, leur déclin ouvre une sombre perspective. Loin du cliché “bureaucratique”, les institutions sont avant tout des organes sociaux durables qui trament par leur action la continuité d’un monde humain en sursis permanent de chaos. Elles construisent un univers commun aux différentes générations qui se succèdent, par la transmission d’un langage et d’un savoir partagés codifiant les nécessités de la perpétuation de l’ordre. Les institutions religieuses ou politiques écrivent, par la mise en forme de l’accumulation du savoir, une Histoire assurant la coalescence des destins particuliers en un passé et un devenir commun. Elles tracent la frontière entre la civilisation et la barbarie, le langage et le cri, le sens et la pulsion… Circonscription des sociétés mais aussi du for intérieur de chaque homme : en dissociant la conscience de la force brute, l’homme se civilise en faisant l’expérience de sa liberté. Il accède à la reconnaissance de son prochain. Sans institutions, les sociétés se dissolvent : le relativisme atomise le monde en ego isolés .

Un défi aux chrétiens

L’émancipation moderne des individus, en rejetant l’autorité au nom du choix, la Vérité au nom du désir, la transcendance au nom du sujet, la société au nom de la nature, altère le sens de la liberté et fait oublier à l’homme le chemin de sa dignité. Le développement historique de la modernité occidentale dévoile les apories d’un humanisme niant l’altérité entre l’homme et Dieu. Humanisme dont les conditions même d’existence sont remises en cause par l’indifférence qui résulte de la consécration du désir individuel comme seule source légitime de la norme. L’imminence de la barbarie adresse aux ultimes chrétiens un défi. Celui d’assumer la croix d’une contradiction à porter au monde parce qu’ils assument le combat intérieur contre tous les désirs modernes de “bonheur” qui masquent un nihilisme serein mais mortifère.
 
 
Alain Raison

 

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N°11 - Conservatisme et futurisme

Par Eric Arnodin
Eric Arnodin est architecte.

«Depuis le XVIIIe siècle, il n’y a plus d’architecture, ce que nous appelons architecture moderne est une mixture stupide des éléments stylistiques les plus divers qui servent à masquer le squelette moderne. La beauté nouvelle du béton et du fer est profanée par la superposition d’incrustations décoratives de carnaval qui ne sont justifiées ni par des nécessités de structure ni par notre goût, et dont les origines remontent à l’antiquité égyptienne, indienne ou à cette stupéfiante explosion de stupidité et d’impuissance qu’on appelle le néo-classicisme. » Cette diatribe écrite « contre le culte lâche du passé » fête cette année ses quatre vingt-dix ans. Tirée du manifeste de l’Architecture futuriste présenté par Antonio Sant’Elia et Mario Chiattone à Milan, elle entonnait le début d’une longue cacophonie idéologico-architecturale célébrant l’insufflation et la naissance de ce qu’il est convenu historiquement d’appeler (sic) l’architecture moderne. Suprématisme, purisme, futurisme néo-plasticisme et autre constructivisme se sont tour à tour proclamés, n’ayant de cesse de revendiquer un rationalisme qui jusqu’alors aurait toujours fait défaut aux anciens. Ces courants avant-gardistes, roulant comme une colonne blindée de vérités neuves et impétueuses vers le siècle des cités radieuses et des peuples irradiés de bonheur, tirèrent avec force et, il faut bien le dire, avec un certain talent, sur les murs épaufrés d’une autre architecture qu’il était commode et indispensable de qualifier d’arrière-garde, d’historiciste ou de néo-classique, autrement dit de conservatrice.Touts ces mots affublés de suffixes narcissiques sont en fait les pions d’un jeu de dupe. Pure bataille sémantique. Ces adjectifs qualifient souvent bien plus ceux qui les emploient que l’architecture proprement dite. Les concepts de futurisme et de conservatisme en architecture sont faits du même métal, ont été écrits sur la même médaille mais pas sur le même côté. Le conservatisme n’a été défini que par défaut, et par ceux-là mêmes qui, non contents de refuser la part qu’ils recevaient en héritage, refusant de voir qu’existait déjà ce qu’ils se proposaient de créer - c’est-à-dire le monde moderne, instituèrent à l’état de conservateurs tous les architectes qui refusaient de rallier leurs rangs.En nommant ou plutôt en inventant un mot pour parler de l’architecture sous un aspect général, on ne fait que la déposer dans le champ clos du concept. On croit parler d’architecture, or on polémique sur le mot. On se prend même à rêver de faire la chose quand on ne parle que du mot, et au mot, avec ce vieux paillard d’abbé de Latteignant, nous préférons la chose…Nous sommes incapables de voir l’architecture à travers cet oculus de rhéteurs et idéologues de mansardes, lesquels n’ont d’autre espoir que de s’approprier, en la surcodant de leur nominalisme creux, la belle et complexe production des architectes d’aujourd’hui et de jadis. Voilà qui introduit cette rubrique “Architectures” des Épées, laquelle sera, vous l’aurez compris, plus tournée vers la chose, l’architecture en tant qu’acte, que vers le mot en tant que concept. Car en la matière, ce dernier ne sert que le critique, souvent moins soucieux d’éclairer le lecteur que de paraître lui-même intelligent et cultivé.

 
Eric Arnodin
 

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N°11 - Sur ce que voile le voile

Par Michel Michel
Michel Michel est maître de conférences en sociologie, il a dirigé l’ouvrage : Les communautés : une question posée à la France, L’âge d’Homme, 2002.

Si le voile mettait la République en danger, j'en serais ravi… En réalité, c'est plutôt la République qui se ridiculise dans cette affaire de voile. Chirac le vieux boy-scout part à la chasse aux foulards. Le thème de l'interdiction du voile islamique suscite une si forte adhésion dans les sondages que notre éternel candidat n'a pu s'empêcher d'agiter cette muleta devant le front de taureau de l'opinion.

L'effet pervers du politiquement correct

Naturellement ce type de consensus est toujours ambigu : les Français ne sont pas devenus des fanatiques du petit père Combes, et s’ils veulent interdire le voile islamique, ce n’est pas pour défendre les « principes républicains » et la laïcité mais parce qu’ils peuvent ainsi manifester leur crainte d’une immigration maghrébine sans se faire stigmatiser par le curé, le vénérable de la loge et les média bien-pensants. La loi sur le voile est d’abord l’effet pervers du politiquement correct. Sans doute, la question de l’Islam peut rendre tout chrétien soucieux car toute l’histoire montre qu’entre l’Islam et le Christianisme, l’affrontement est l’habitude et la cohabitation pacifique l’exception. Mais compter sur l’État avorteur et euthanasiste pour défendre la Chrétienté est une absurdité. Si l’affrontement séculaire entre la Chrétienté et l’Ouma devait se poursuivre, c’est avec d’autres armes. Vouloir s’appuyer sur cette hérésie chrétienne abâtardie qu’est le culte des droits de l’homme, n’est-ce pas se présenter en situation de faiblesse spirituelle ?

Une loi facile à subvertir

Déjà, il y a une quinzaine d’années, se posait la question du “tchador” à l’école. J’avais imaginé que mes filles avec quelques copines catholiques se présentent au lycée coiffées du voile emblématique. Comment aurait-on pu le leur reprocher dès lors qu’on admettait toutes les modes, punk, huron ou zoulou ? On ne saurait leur interdire une mode qui pour elles n’est pas un signe religieux. Les musulmanes seraient-elles alors les seules à qui le voile serait interdit ? La croix latine à l’envers que portent les “gothics” blafards, n’est-elle pas aussi la croix sur laquelle saint Pierre fut crucifié ? Comment distinguer les tatouages rituels des percings tolérables ? Les chefs de services administratifs devront-ils jouer les Pierre le Grand ou les Attaturc et couper les barbes dont la longueur leur semblera suspecte ? Je souhaite bon courage aux magistrats qui devront trancher dans de tels débats…

Des signes de rien

Dans cette curieuse société libérale et jacobine, on est très tolérant sur les signes à condition qu’ils soient signes de rien. Il y a quelques années je m’étais acheté une veste au revers de laquelle était apposé un petit avion métallique. Pourtant je n’étais pas aviateur. Certes quelques personnes portaient des “pins” pour manifester leur appartenance à une entreprise ou une association. Mais la majorité en portait par fantaisie. La mode des pins est aujourd’hui passée ; mais l’habitude de se marquer de signes de rien domine notre époque : sacs siglés Vuitton, maillots aux armes de l’University of New York, crocodile Lacoste, etc. Les marques commerciales sont-elles les seules marques légitimes ? Et l’on parlera de la « neutralité » de l’école… L’école laïque ne serait-elle que l’école de la religion de la consommation ?Aujourd’hui les signes d’appartenance sont tolérés à condition qu’ils ne soient que des adhésions contractuelles à quelque mode éphémère ; toute manifestation d’une adhésion définitive, tout signe qui laisserait entendre que l’individu pourrait se soumettre à une communauté plus importante que lui est férocement combattu. Qu’un homme orne son oreille d’un anneau parce que cela amuse sa copine, il n’y a rien à y redire, mais qu’un compagnon charpentier manifeste sa qualification par un joint d’or, c’est suspect. Les valeurs, c’est « ce qui vaut la peine de » ; le sacrifice, c’est ce qui transforme un bien matériel (argent, temps, efforts) en bien de sens. C’était l’honneur des hommes que de manifester qu’ils étaient porteurs de quelque chose de plus grand qu’eux-mêmes… Mais en ces temps de « libération de l’Homme », ces archaïsmes ou ce qu’il en subsiste deviennent autant d’aliénations suspectes…

Le laïcisme, une pathologie françaiseComme l’a montré Émile Poulat, l’apparent et relatif consensus sur la laïcité en France est fondé sur bien des quiproquos. Qu’on le veuille on non, une certaine idée de la laïcité est incompatible avec une vraie Foi. Je ne fais pas tant allusion ici à l’anticléricalisme de combat, signe d’une pathologie psychologique et sociale, que de la tentative de réduire le champ religieux à un secteur restreint de la vie. Par définition la religion est ce qui “relie” (religare), l’englobant, ce qui permet de tout mettre en perspective, ce qui permet de relativiser toutes réalités, de leur donner du sens en les mettant en relation avec l’Absolu. Notre vocabulaire lui-même s’oppose à une coupure radicale : le profane (littéralement ce qui est devant le temple) implique le sacré, le laïc suppose le clerc. Aucun vrai croyant ne peut accepter la proposition laïciste de réduire la religion à la sphère privée. À la rigueur, les problèmes suscités par la pluralité culturelle et religieuse peuvent justifier une politique de tolérance et de compréhension des autres communautés, mais la restriction du champ public au plus petit commun dénominateur a deux conséquences possibles. Soit réduire la cité à un lieu d’insignifiance, de pure fonctionnalité, et dès lors pourquoi évoquer « les valeurs de la République », comment éviter la désagrégation de la communauté politique par le repli de chacun sur son intérêt individuel ? Soit réduire la religion à un produit de consommation superfétatoire et renforcer ainsi une des déviations auxquelles le christianisme est confronté : la réduction du spirituel au psychologique.

Les républicains et l’immigration

Le jacobinisme français est accueillant ; il est prêt à recevoir le monde entier - cela flatte sa prétention à l’universel -, mais il ne voudrait recevoir que des hommes nus, « bons sauvages » dépouillés de leurs coutumes, des « individus » comme les Français « libérés » par la Révolution française de toutes les appartenances qui entravaient leur communion « civique » à la Nation. Selon la conception républicaine de la nationalité - une procédure juridique vide de sens - devenir Français c’est avant tout devenir « citoyen ». Adhérer aux dites « valeurs universelles » de la République française ne peut être confondu avec une intégration à la France charnelle des communautés nouées par l’histoire. Les islamistes l’ont compris et légitiment stratégiquement leurs coutumes en France au motif de la “liberté”, de “l’égalité”" ou de la “laïcité”. Ils profitent de la subversion démocratique des derniers pans de la République par l’évidement de la cité de toute norme autre que le désir individuel(1). Régis Debray invoque vainement un « Sacré républicain » comme mythologie politique qui puisse articuler la vie de chacun à un destin historique collectif(2). Le modèle du marché économique (idéal démocratique réalisé) se substitue progressivement au modèle républicain initial. Comment peut-on demander à un immigré de s’intégrer à une société dont le seul lien social serait les infinies combinaisons de l’offre et de la demande ? L’affaire du voile n’est pas la conséquence d’une immigration causa sui mais des paradoxes de la constitution républicaine de la France qui rend l’intégration délicate.

Le voile, objet d’effroi et de fascination

Pourquoi un simple morceau de tissu sur la tête suscite-t-il l’effroi et la fascination dans notre génération alors que jusque dans les années soixante la plupart des femmes ne seraient pas sorties sans chapeau ou sans fichu sur la tête ? Les religieuses étaient voilées, les infirmières devaient porter la coiffe, et tant que la société paysanne s’est maintenue nos grand’mères portaient le bonnet du canton. Si le thème du voile islamique alimente l’imaginaire des salles de rédaction, des salons et des bistrots, c’est probablement qu’il constitue un thème symbolique important pour l’imaginaire de l’esprit du temps.Jadis, la philosophe allemande Gertrude Von Lefort avait montré dans un opuscule sur La femme éternelle que toutes les figures archétypales de la femme - Isis, Astartée, Maya ou la Vierge Marie - sont toujours voilées. Or le voile est, avec le miroir, un des grands symboles du symbole (on dit « sous le voile des symboles ») ; il montre et dissimule à la fois. Le voile exprime par sa présence qu’il y quelque chose de caché à découvrir, qu’il y a plusieurs niveaux de réalité. Comme l’écrit Pierre Boutang(3), l’obstacle qui cache fait aussi voir qu’il y a un secret, et nourrit le désir de connaître. Le fondement de la séduction ne consiste pas à montrer (ce que fait la pornographie) mais à évoquer quelque chose qui est caché mais vaguement imaginable. La pudeur est l’envers du désir : on ne désire pas ce que l’on possède, on en jouit tout au plus ; on ne désire que ce qui est au-delà mais qui se laisse deviner, entrevoir, soupçonner, espérer. C’est là que l’érotisme atteint sa dimension métaphysique et que le désir (comme la nostalgie) se révèle religieux. Notre société qui a la haine du secret prétend faire reculer partout les frontières de la pudeur pour homogénéiser le monde (égalité, démocratie, désenchantement du monde). On comprend le scandale que constitue l’irruption, dans cette société qui prétend à la transparence, des tchadors voire des burkas…Pour l’homme, la femme peut être initiatrice et médiatrice, parce qu’elle-même est sacralisée par la pudeur. Mais refuser la pudeur, c’est nier le désir, prétendre abolir le mystère de l’Autre dans l’autre, réification bien pratique pour le traiter comme une marchandise, stock de gènes, alter ego d’une impossible quête du même. L’horreur du voile, c’est qu’il conteste qu’une « femme est un homme comme les autres », c’est qu’il laisse entrevoir la possibilité d’une relation sexuée dans un monde de l’asexualité (cf. sur ce thème les ouvrages de Tony Anatrella) et par delà, il laisse entendre le blasphème par excellence : il pourrait y avoir des différences qualitatives entre les hommes.
 
 
Michel Michel

+ Régis Debray, Ce que nous voile le voile, Gallimard, 2003.

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N°11 - Le conservatisme introuvable

Par E. Marsala

En France, il y a toujours eu des conservateurs. Mais jamais de conservatisme.

Il n’exista jamais de conservatisme français - au sens d’un corps de doctrine élaboré ou d’un mouvement cohérent, organisé et durable, cherchant à porter ces idées au pouvoir. Pour plagier la (contestable) remarque de Luc Gaffié, qui voyait dans l’Amérique « la terre du conservatisme impossible »(1), on pourrait dire que la France est le pays du conservatisme introuvable.« En France, notait le publiciste Maurice Block à la fin du XIXe siècle, sous la monarchie de 1830, on a donné le nom de conservateur au parti qui appuyait la politique du juste milieu (…). Ce n’était pas, à proprement parler, un parti conservateur, en ce sens qu’il adoptait les principes de la révolution de 1830 (…) ; mais dans la limite de l’ordre constitutionnel fondé par cette révolution, il méritait réellement ce titre, puisqu’il s’appliquait à conserver les institutions existantes, tout en les développant progressivement (…). Aussitôt la chute de la monarchie constitutionnelle, il s’est formé un parti conservateur de la République, et aussitôt après la chute de la République, un parti conservateur de l’Empire. Il en fut de même pour le régime qui suivit la révolution du 4 septembre 1870 »(2). Le conservateur, en France, tout bonnement celui qui, à un moment quelconque, veut stabiliser les choses pour conserver ce qui existe, refusant à la fois la fuite en avant et ce qu’il appelle le retour en arrière.Le mot “conservateur” lui-même se répand avec la Révolution française, et surtout, après la chute de Robespierre. La chose est peu étonnante : on ne songe à conserver qu’à partir du moment où le mouvement, l’évolution menacent les acquis, et où ces derniers sont clairement ressentis comme instables. En l’an IV, un rapport officiel réclame donc, pour les sauvegarder, « un gouvernement tutélaire et conservateur »(3). Quelques mois plus tard, Cabanis qualifiera de « patriotes conservateurs » ceux qui violeront la constitution de l’an III pour interdire aux royalistes de reprendre le pouvoir. Et Mme de Staèl réclamera l’installation d’un « corps conservateur » afin « d’assurer par une barrière invincible la stabilité des bases constitutionnelles de la République et des principes de la révolution »(4).Le mot et le concept se forgent au feu des événements : le conservateur ne répudie pas le nouveau régime, bien au contraire : il souhaite le perpétuer, le défendre contre tout ce qui le menace. Idéologiquement, ce conservatisme à la française apparaît donc parfaitement neutre, sinon vide. Ce qui n’empêche pas ses avatars successifs, dérivés du même sentiment, de présenter des caractères et des structures analogues.

Celui qui a peur

Fondamentalement, en effet, le conservateur est quelqu’un qui a peur, peur de ce qui pourrait arriver, et qui risque de le priver de ses droits, de ses avantages, de ses biens. Il craint le mouvement, d’où qu’il vienne et où qu’il aille, vers l’avant comme vers l’arrière. Il se défie de la contre-révolution autant que de la révolution, tantôt par principe, tantôt parce qu’il est convaincu que la première, étant vouée à l’échec, débouchera nécessairement sur une radicalisation de la seconde. Pour cette raison, le conservateur se réfugie dans un immobilisme forcené. « Leur sens de la responsabilité, ironisait Maurras en 1911, est surtout fait de timidité intellectuelle »(5).Pour éviter la casse, on retient sa respiration, on fait le mort. Et lorsque, malgré tout, les choses changent - puisque l’attentisme des conservateurs ne les empêchent point d’évoluer -, ces derniers finissent toujours, avec un temps de retard, par se rallier au nouveau régime, dès lors qu’il préserve ne serait-ce qu’une parcelle de ce qu’ils avaient sous le précédent. Songeons au ralliement du fameux « Sénat conservateur » de l’Empire à la Monarchie restaurée, songeons à celui du légitimiste Tocqueville à la République de 1848, à celui de l’orléaniste Thiers à celle de 1873, ou à celui des élites catholiques à la suite de Léon XIII. En France, le conservatisme a toujours été un opportunisme, prêt à tout pour sauvegarder ce qui n’a pas été détruit : parti de « mauvais lutteurs », accuse Maurras(6).

Qui sont-ils ?

En revanche, le conservatisme n’a jamais été une doctrine - quoiqu’en disent certains éminents universitaires qui, à l’instar de Luc Gaffié, estiment que « le conservatisme est né d’une réponse à la Révolution française (et) correspond à un courant de pensée bien précis dont l’essence est l’anti-modernisme, ou plus exactement, la méfiance vis-à-vis (…) des visions utopiques »(7). Quoiqu’ils en disent : car au nom de quoi, et à quel titre, qualifier une telle pensée de conservatrice ? Ni le mot - inventé par et pour des révolutionnaires assagis, certes traumatisés par la Terreur, mais résolument hostiles à l’Ancien Régime -, ni le parti qui s’en réclama en 1830, ni l’incroyable nébuleuse qu’on désigne sous ce terme au début de la IIIe République, ne l’autorisent. À quoi il faut ajouter que les tenants véritables de la pensée contre-révolutionnaire (ce qui exclut Chateaubriand, « cette idole des modernes conservateurs » qui « incarne surtout le génie de la Révolution»(8)) n’adoptèrent jamais cette appellation, et qu’ils ne cessèrent même de fustiger l’incurie, la paresse et les lâchetés de ceux qui s’en prévalaient. Pour les contre-révolutionnaires, du reste, il n’était pas question de conserver. Conserver quoi, d’ailleurs ? Le désordre établi, l’anarchie couronnée, l’injustice hypocrite, les prébendes du « patriciat de l’échafaud » ? Plutôt que de conserver, il s’agit de restaurer, de faire, suivant le mot de Maistre, le contraire de la révolution. Alors, bien sûr, on peut toujours les qualifier de “conservateurs”, eux qui refusaient ce titre, et expliquer en même temps que ceux qui s’en réclamaient ne l’étaient point : on peut toujours, mais à condition de prendre conscience du caractère arbitraire, historiquement illégitime et idéologiquement factice d’une telle dénomination. En France, le conservatisme n’existe pas.

Amalgames

Ce qui a pu entraîner la confusion, et laisser croire à une pensée structurée, susceptible d’être « définie de façon précise », résulte peut-être d’une importation intempestive. Car si le conservatisme français est inconsistant, il n’en va pas de même de ses homologues anglais - celui des Tories, de Burke à Disraèli et à Margaret Thatcher -, allemands ou américains. C’est pourquoi, il n’y eut jamais grand chose de commun entre ces conservatismes-là, et ceux qui, en France, se laissaient désigner ainsi.Les conservatismes étrangers semblent en effet dotés de ce qui manque aux Français : et en premier lieu, d’une ambition, d’une volonté de combattre et de l’emporter - alors qu’en France, le conservateur est généralement persuadé qu’il a tort, qu’il a contre lui le bon droit, la raison et l’histoire. C’est ainsi que l’Américain Irving Kristol, dans ses Confessions d’un vrai néo-conservateur, définissait « son effort comme un mariage des préoccupations morales [et culturelles] de la droite avec le sens de la res publica (…), et surtout, avec la confiance en soi et la témérité idéologique propre aux intellectuels libéraux »(9). C’est ainsi qu’en Allemagne, à la fin du XIXe siècle, les Junkers conservateurs affirmaient hautement la bienfaisance de leur droit, et qu’après la Première Guerre mondiale, les intellectuels de droite se feront les promoteurs d’une Révolution conservatrice - concept qui, en France, eût été perçu comme un oxymore aberrant, alors que sous la République de Weimar, il exprimait un certain état d’esprit, critique, offensif et conquérant.Ces conservatismes étranges coïncident-ils pour autant avec la pensée contre-révolutionnaire française ? En partie, sans aucun doute : lorsque l’éditeur officiel de l’Action française entreprend de retraduire Burke, lorsque T.S. Eliot s’intéresse à Maurras, lorsque Jünger dialogue avec Boutang, ou que l’Américain Eric Voegelin dénonce dans l’Esquisse de Condorcet « le texte le plus important pour une histoire des temps modernes »(10), les liens paraissent trop denses, trop étroits, trop constants pour n’être que fortuits.Certes, la coïncidence n’est que partielle. Le néo-conservatisme américain, observe ainsi Nicolas Kessler, est « un mouvement qui s’accommode, faute de mieux, des conditions nouvelles imposées à l’action politique par la modernité, qu’il s’agisse des institutions démocratiques, de l’économie de marché ou du pluralisme religieux »(11). Et on pourrait reprendre ce concept de divergence à propos des conservatismes anglais, ou allemands : sur ce dernier, on songe par exemple aux prises de position de l’excellente revue Junge Freiheit. Mais malgré cela, malgré ces discordances, il y a sans doute, pour les héritiers légitimes de la pensée réactionnaire, plus à en tirer, et à en apprendre, que de la lamentable histoire de ces éternels perdants que furent, depuis la Révolution, les conservateurs français.
 
 
E. Marsala


1 : Luc Gaffié, Les idées du conservatisme américain, Stillwater, New Forum Press, 1990, p. 3.
2 : Maurice Block, Petit dictionnaire politique et social, Perrin, 1896, p. 153.
3 : Cité par F. Brunot, Histoire de la langue française, t. IX, vol. 2, A. Colin, 1937, p. 840.
4 : Cité idem, p. 798.
5 : A.F., 25 juillet 1911.
6 : Gazette de France, 9 octobre 1901.
7 : Luc Gaffié, op. cit., p. 8.
8 : Charles Maurras, “Trois idées politiques”, in Romantisme et révolution, Nouvelle librairie nationale, 1922, p. 248.
9 : Nicolas Kessler, Le conservatisme américain, PUF, Que sais-je ?, 1998, p. 80.
10 : Eric Voegelin, From Enlightment to Revolution, Durham, Duke University Press, 1975.
11 : Nicolas Kessler, op. cit., p. 113.

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N°11 - Dossier : Le conservatisme, une idée d’avant-garde ?

Des origines à nos jours, l'histoire du conservatisme en France est celle d'un dialogue avec l'étranger, où prospère une pensée à peu près absente dans l'hexagone, et qu'on peut qualifier de “conservatrice”, au sens actuel, ou courant, du terme. En France, en effet, le conservatisme ne “prend pas”, ou fort mal : exception française résultant de ce que le moment fondateur de notre histoire politique moderne - la Révo-lution de 1789 - opère une division radicale entre partisans et adversaires, ce qui interdit par suite l'apparition d'une pensée « conservatrice », puisqu'il faut avant tout savoir ce que l'on doit conserver : les principes de la Révolution ou ceux de l'Ancien régime ? Pour autant, un dialogue s'est instauré, d'emblée, entre les tenants français de la contre-révolution et les conservatismes étrangers : un dialogue qui, depuis Burke, Disraëli ou Chesterton, ne s'est jamais interrompu, mais qui a été relancé depuis quelques années, avec l'essor et la structuration d'une pensée « néo-conservatrice » outre-Atlantique. C'est ce dialogue, aussi difficile qu'indispensable, qu'il nous faut tenter de décrypter.

 

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N°11 - Entretien avec Emile Poulat

Émile Poulat, professeur à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, est un des plus éminents spécialistes de l’histoire contemporaine du catholicisme et de son affrontement à la culture moderne. Il est l’auteur de plus de vingt ouvrages sur ce sujet et de nombreux articles.

Beaucoup d’ouvrages parus récemment, clament la mort du catholicisme en France. Ce n’est pas la première fois qu’un tel constat est fait, comment expliquez-vous la récurrence de ce thème ?

J’ai un souvenir personnel à ce sujet : mon vieux maître Ignace Meyerson - médecin, juif, polonais, matérialiste, rationaliste, etc. - discutait avec son maître Charles Seignobos, l’historien. Seignobos en 1905 disait à Meyerson, « ils ne sont plus rien », (déjà !) et Meyerson lui a répondu, « ce n’est pas possible, l’Église catholique est une trop grande force pour disparaître aussi rapidement ». Force et faiblesse de l’Église, depuis un siècle il y a plus d’une centaine d’ouvrage sur ce sujet. Alors quand on dit que c’est la fin du catholicisme, je dirai que cela dépend de ce que l’on regarde. 

La dénonciation de la « fin du catholicisme » ne montre-t-elle pas la limite de la pensée des observateurs du catholicisme plus qu’une limite de la vie de l’Église ?

En tout cas les limites de la pensée des catholiques qui tartinent cette histoire. Ils ont des idées courtes et encore plus la vue courte. Bien sûr on peut observer des signes de déclin, des signes de transformation, mais il faudrait les référer à l’ensemble de la société française, parce que si l’Église se porte mal, les partis politiques et les syndicats se portent encore plus mal, il n’y a que le grouillement de la vie associative qui se porte bien aujourd’hui, et d’ailleurs personne n’est capable de dire ce qui se passe dans ce grouillement, y compris sur le plan religieux où il se passe des tas de choses. Je vais peut-être vous choquer, mais aujourd’hui en France, vous avez l’État, la République avec son appareil d’État, les moyens de l’État etc. Au dessous de l’État quelle grande force sociale voyez-vous ? Je ne vois que l’Église catholique. Quelle autre institution est capable d’aligner autant de moyens ? Peut-être qu’elle les utilise mal, peut-être qu’elle les contrôle mal, mais c’est quand même l’Église catholique. Après que trouve t-on ? Très loin, il y a les partis, les syndicats, la Ligue française de l’enseignement avec trois millions d’adhérents, et ensuite ?Les églises se vident pour des tas de raisons, mais d’autres lieux se remplissent. Je ne sous-estime ni l’ampleur de la crise ni les transformations, mais par exemple le Secours Catholique, quel est aujourd’hui le parti, le syndicat, l’organisation qui dispose d’un réseau national et international aussi efficace ? En comparaison que reste t-il du Parti Communiste qui fut le « premier parti de France » ? Que reste t-il de l’élan gaulliste ? Regardez aussi les maisons d’éditions : quel parti a encore une maison d’édition ? Les partis politiques n’ont plus de quotidiens, tous les quotidiens sont indépendants or l’Église catholique dispose de La Croix, qui a un lectorat deux fois supérieur à celui de L’Humanité. Le groupe Bayard-Presse est une réussite extraordinaire avec une implantation internationale et un grand nombre de revues. Sans parler du groupe “Média-participation” qu’on appelle encore Fleurus-Mame. Aujourd’hui prenez l’annuaire catholique Publicat, aucune organisation en France n’est capable de manifester une telle vitalité. Sans compter le rayonnement de personnalités qui sont connues comme catholiques. Encore une fois, je ne conteste pas l’ampleur des déclins mais il ne faut pas se limiter à eux. C’est un mot que je cite souvent de Louis Veuillot dans une pièce Lendemain de victoire qui était un lendemain de révolution, après les journées de juin en 1848 et la Commune en 1870 : le jésuite qui va être fusillé dans sa prison parle avec son geôlier et lui dit « vous voyez ce qui meurt, vous ne voyez pas ce qui naît ». Alors dans ce qui naît tout n’a pas les promesses de la vie éternelle, peu survivra, mais je suis frappé de cette étonnante vitalité.

L’Église subit des transformations qui affectent la société toute entière, comme la fin de l’engagement et la fin des militants par exemple. À ce titre il faut noter que la République souffre aussi de la sécularisation. Si l’Église subit les mêmes transformations que l’ensemble de la société, la société subit aussi les conséquences de la déprise sociale du catholicisme ?

Quand l’instruction morale et religieuse a été remplacée par l’instruction morale et civique, les députés catholiques ont demandés à Jules Ferry quelle morale il allait enseigner à l’école ? Il a répondu la morale de nos pères, c’est-à-dire la morale commune, le décalogue. Aujourd’hui le décalogue a volé en éclat. Jules Ferry et les évêques seraient également révulsés devant notre monde de permissivité. La IIIe République n’était pas permissive en morale publique, il y avait encore des certificats de bonne vie et mœurs. Aujourd’hui on dit que 80 % des messages échangés sur Internet sont sur le sexe. C’est un monde qui était impensable aux pères fondateurs de notre République laïque.De 1789 à 1905, c’est finalement une proclamation des libertés personnelles - les droits de chacun - sans réflexion sur ce qu’est la liberté. La question du sens de la liberté était laissée à la discrétion de l’individu, à son libre examen. Cette liberté va produire des fruits inattendus parce que ceux qui ont proclamé la liberté n’ont jamais réfléchi à ces effets qui sont imprévisibles. Nous sommes dans une situation inédite dans l’histoire de l’humanité,  personne ne peut faire état d’une expérience antécédente, si l’on excepte les années 1794-1802 pendant la Révolution en France et la tentative soviétique. Toute société avait une référence transcendante. Nous sommes la première société dans l’histoire à refuser tout garant métasocial, laissant chacun d’entre nous à la liberté de sa conscience.

Comme le disait Durkheim « comment faire tenir une société que rien ne transcende mais qui transcende chacun de ses membres » ? Cette question n’adresse t-elle pas un défi spécifique aux catholiques ? Ne définit-elle par leur vocation de témoins de Dieu dans une société sécularisée ?

Ce à quoi je suis sensible, c’est que beaucoup de catholiques se bercent de rêves et d’illusions sans voir l’ampleur du défi qu’ils doivent affronter. Aujourd’hui ceux d’entre eux qui vous annoncent la « fin du catholicisme » sont aussi ceux qui disent être parfaitement à l’aise dans la société actuelle. Pour moi, le problème n’est pas là, tant mieux s’ils sont à l’aise, mais qu’ils restent lucides : nous sommes dans une société qui ne sait pas où elle va ! La faille du monde actuel c’est l’absence de réflexion sur le sens de la liberté et de la société. C’est à ce défi là que les chrétiens ont à répondre plutôt que de rechercher le consensus à tout prix. Je dis toujours aux évêques qu’ils n’ont rien à perdre à reconnaître à tout homme une entière liberté de conscience, mais que cette reconnaissance ne les oblige pas à reconnaître tout ce qui se fait au nom de l’idée que chacun se fait de sa liberté. À ce point là tout passe par une réflexion sur la liberté mais une liberté nécessairement responsable, par rapport aux autres si elle ne l’est pas par rapport aux instances transcendantes. Il faut répondre à la question du sens non par un consensus mou, en peau de chagrin, mais au contraire oser la radicalité de la question du sens : « qu’est ce que la liberté et qu’en faire ? » C’est-à-dire être le sel, ce qui donne sens, ce qui donne goût. Le cas échéant quand arrive la catastrophe on ne peut pas éternellement dire « c’est la faute à l’autre ».

Alors quel avenir pour le catholicisme ?

Je peux vous faire plusieurs réponses. D’abord il dépend de Dieu, c’est une réponse de théologien ou de croyant. Par ailleurs il est vrai que des Églises ont disparu de la surface de la terre, par exemple celle de St Augustin l’Afrique chrétienne du Nord, c’est-à-dire la terre d’expansion du christianisme ancien : il n’en reste plus grand chose. Ensuite l’avenir ce sera ce que les catholiques en feront. Il leur échoit la vocation  toujours périlleuse d’être signe de contradiction, être l’âme d’un monde qui les rejette de plus en plus. Je citerai ici un texte d’un auteur inconnu du IIe siècle, qu’aimait Henri-Iréné Marrou, c’est La Lettre à Diognète, la première apologie du christianisme : « Les chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par le langage, ni par la coutume. Ils n’habitent pas des villes qui leur soient propres, ils ne se servent pas de quelque dialecte extraordinaire, leur genre de vie n’a rien de singulier. [...] Ils se répartissent dans les cités grecques et barbares suivant le lot échu à chacun ; ils se conforment aux usages locaux pour les vêtements, la nourriture et la manière de vivre, tout en manifestant les lois extraordinaires et vraiment paradoxales de leur république spirituelle.[…] Toute terre étrangère leur est une patrie et toute patrie une terre étrangère. […] Ils sont dans la chair, mais ne vivent pas selon la chair. Ils passent leur vie sur la terre, mais sont citoyens du ciel. Ils obéissent aux lois établies, mais leur manière de vivre est plus parfaite que la loi.[…] En un mot, ce que l’âme est dans leur corps, les chrétiens le sont dans le monde… »

Propos recueillis par Alain Raison

Derniers ouvrages parus :w Notre laïcité publique, Berg International, 2003.w Le Christianisme à contre-histoire, entretiens avec Dominique Decherf, Le Rocher, 2003.

 

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N°11 - Kill Bill : Le goût du sang

Par Philippe Mesnard

La scène centrale de Kill Bill est hallucinante : Uma Thurman, l'Aphrodite languide des Aventures de Munchausen, la rebelle discrète de Gattaca, expédie à grands coups de sabre une petite centaine de Japonais fous (et masqués). Au milieu des hurlements assourdis, alors que l’image est passée de la couleur (flatteuse pour les jets de sang) au noir et blanc légèrement granuleux (idéal pour les gros plans expressifs), elle virevolte en équilibre sur une rambarde.Tarantino, cinéaste rare, nous interpelle à nouveau : qu’est-ce que le divertissement, au cinéma ? Est-il légitime de prendre un quelconque plaisir au spectacle de mutilations acrobatiques ? Où est le talent ? Si on peut prétendre ne voir en Kill Bill qu’un hommage aux “films de genre”(1), c’est-à-dire aux films divertissants sans prétentions intellectuelles, il est bien plus que cela. Le Faucon maltais est censé être un chef d’œuvre depuis que Huston, Hammett et Bogart sont devenus des icônes (sans parler de Peter Lorre, devenu “culte”), Shining n’est PAS un film d’horreur au seul motif que Kubrick en a assuré la réalisation, pourquoi Kill Bill ne se réduirait-il à « un spectacle de violence gratuite » ?Sobriété de l’excèsDans une mise en scène somme toute assez sobre si on la compare aux délires chinois de Tsui Hark (aux films de Hong-Kong, en fait), dont elle s’inspire, et surtout à l’utilisation massive qu’Hollywood en a fait (les délires emphatiques de Matrix 2 et 3, ou la vulgarité de Blade 2), Tarantino nous raconte une histoire classique : déchéance - mort - résurrection - transformation, le passage d’une vie à une autre, grand classique du cinéma hollywoodien. L’histoire est palpitante : notre héroïne réussira-t-elle à supprimer tous les méchants très méchants qui lui ont fait du mal ? Oui, il est jubilatoire de la voir trancher avec naturel tant de poignets et de chevilles pendant que cent sbires l’attaquent en hurlant et que la propriétaire du restaurant essaye de gagner la sortie sans déraper dans le sang.Des flots de sangEt oui… il y a du sang. Des flots de sang. Et du coup l’accusation de violence gratuite, spectacle obscène, etc. Le cinéma serait-il soluble dans le sang ? Est-il interdit de se divertir en voyant les autres mourir ? Et pourtant, « suave mari magno… »(2). Il est divertissant de voir quelqu’un mourir quand c’est le méchant, de voir le traître humilié, il y a une part de sadisme assumé dans le cinéma, dès sa naissance, des films de Walt Disney à ceux de Godard, des westerns de John Ford à ceux de Peckinpah. Pourquoi le sang chez Fritz Lang serait-il moral et culturel, et le sang chez Tarantino immoral et vulgaire ? Une fois admise l’idée choquante qu’on peut représenter dans une œuvre d’art la mort, la vie, la honte (autrement dit une fois redécouvert les principes qui guident toute représentation depuis quelques millénaires), les mérites de cette œuvre ne sont pas à chercher dans une prétendue utilité sociale qui lui serait extérieure et préalable, mais dans sa cohérence interne, d’une part, et son insertion dans un ensemble d’œuvres plus vaste, d’autre part.Ce qui fait la force de Kill Bill, c’est le talent de Tarantino, sa direction d’acteur impeccable (Uma Thurman est magistrale, aussi crédible en mariée morte qu’en touriste bécasse ou en reine du sabre), son scénario intelligent (rien d’inutile, chaque scène construit et le personnage et la narration), le style est fluide, la narration limpide, le rythme nerveux (réussissant ainsi à réunir et transcender les qualités éparses dans ses films précédents), l’hommage réussi mais point appuyé, les combats virtuoses, l’humour discret. On pourrait consacrer un paragraphe entier à la bande son, très intelligente, quasi-tatienne. Ce qui fait l’évidence de Kill Bill, c’est précisément qu’il se passe de justifications morales et qu’il n’entend qu’être un film dans un univers de film, pas un discours social qui ne s’avoue pas et jouerait sur les ressorts douteux du sentiment et des images. Et si le spectateur se découvre avec horreur réjoui d’avoir été écœuré, comme il a pu être honteux d’être excité par un film “érotique”, il faut qu’il l’admette. Car, fondamentalement, c’est tout spectacle qui est obscène. La parodie de la vie, la mise à nu de ce qui est intime : se voir soi-même exister, prendre conscience que vivre est une expérience redoutable.     
 
 
Philippe Mesnard

1 : Catégorie critique mystérieuse qui signifie, au choix : film-qu’un-critique-ne-reconnaîtra-jamais-avoir-apprécié, ou film-étranger-bizarre-qu’il-n’est-pas-encore-de-bon-ton-d’apprécier, ou enfin
film-d’un-auteur-pas-encore-porté-aux-nues,
2 : Lucrèce.


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N°11 - Actualité de Sénèque

Par Jean-Marie André

Jean-Marie André est professeur émérite à la Sorbonne, lauréat de l’Académie française. Auteur d’un Sénèque, en collaboration avec P. Aubenque (1964 ;1971), d’une Philosophie de Rome (1974), de nombreux articles sur Sénèque ; le problème de la guerre ; la peine de mort ; les problèmes de la ville ; le “systèmes des beaux-arts” ; la topographie de Rome ; la réflexion sur la technique, etc.

Il est difficile d’apprécier la modernité, l’actualité de la pensée de Sénèque et de les démarquer de la temporalité, de l’historicité d’une pensée profondément insérée dans l’Empire des “temps claudiens”. Directeur spirituel de l’aristocratie contemporaine, il se livre sur Sérénus, dans De Tranquillitate, à une consultation psychanalytique avant la lettre, mais il prétend aussi, dans ses Dialogues, et dans ses Lettres, « faire le travail de la postérité » et orienter dans les voies de la sagesse libératrice l’humanité éternelle (De breuitate, XIV). Conseiller tout puissant, sinon ministre de Néron entre 54 et 62, il a géré Rome et l’Empire, la paix et la guerre en élargissant sans cesse, jusqu’aux derniers Dialogues, sa réflexion sur la politique, sur l’homme et la cité, sur la légitimité de l’ordre international et la guerre. Mais ce penseur qui privilégie la sagesse sur la science, et même sur l’action, est aussi l’historien des mœurs contemporaines, chez qui la chronique est inséparable d’un regard critique : il sera fécond de démêler, dans la “philosophie morale”, l’analyse sociologique d’une époque et les données permanentes d’une anthropologie critique. Une analyse sans complaisance amènera tous ceux qui relisent Sénèque à se demander ce qui, dans ces leçons d’un maître spirituel, dépasse le lieu commun d’école et les « amplifications » de la rhétorique moralisante. Enfin le sage engagé dans la politique et dans l’histoire est aussi passé à la  postérité comme un des grands encyclopédistes de son temps, après Vitruve et avant Pline l’ancien : ses Questions naturelles, contemporaines des derniers Dialogues et des Lettres à Lucilius, sont une somme critique de la science gréco-romaine, présente par ailleurs dans les digressions des œuvres morales ; l’œuvre illustre une curiosité universelle que le De Otio, V, et les préfaces des Questions naturelles, entre autres, exaltent comme la vocation de l’« animal rationnel ».Homme d’une vie large et variée, qui, comme celle de Cicéron, se dénoue dans la mort violente, le suicide imposé, Sénèque, avec ses multiples facettes, ne pouvait que subir, chez ses contemporains et dans la postérité, une censure de ses « contradictions », et de donner lieu à des interprétations contradictoires. Dans le cadre d’une polémique récurrente, aggravée par le conflit entre la rhétorique et la philosophie, les délateurs, comme Suillius en 57 de notre ère, reprochaient au « philosophe » son goût de l’argent et du luxe, son train de maison dispendieux, ses grands domaines d’outre-mer, bref des compromissions temporelles qui démentent la profession de détachement contemplatif, et l’on ne ménageait guère le turannou didaskalos, le précepteur du tyran Néron. Diderot, dans son Essai sur les règnes de Claude et de Néron, a plaidé pour la sincérité du philosophe engagé - Dion Cassius, après Tacite, ayant étoffé complaisamment le réquisitoire. Sénèque s’est justifié en dégageant, pour les contemporains et pour la postérité, la distance entre la philosophie, profession de foi en faveur des valeurs de sagesse, et la vraie sagesse : par les étapes de la conscience et de l’ascèse, elle gravit la voie ardue qui mène de la sapientia inchoata à la sapientia perfecta ; les Lettres expliciteront cette doctrine modeste du progrès moral, après le De uita beata, XVII. Du même coup se trouve réfuté l’autre grief majeur articulé contre Sénèque, mal distingué de son école, le Portique : le logicisme, stérile et inhumain, qui nie la nature, la condition humaine et la nature humaine. On reprochait aux Stoïciens de refuser les sentiments humains, qu’ils se contentent de séparer de la « passion », aliénante et destructrice, de vaincre la crainte de la mort et l’angoisse métaphysique à coup de formules abstraites et de syllogismes (la mort n’est pas un vice ; il n’y a de mal que le vice ; donc la mort n’est pas un mal). Or notre philosophe, avant le « logicien » d’Ionesco, a démystifié le logicisme creux, qui fait de la philosophie, « l’auberge de l’oisiveté intellectuelle ». Le dogmatisme que lui reproche Montaigne, en le confondant avec les excès de son école, qui le ferait « ahaner » pour surmonter la crainte de la mort, cultiver « les pointes élevées de la philosophie », est réfutée par une réflexion personnelle originale : l’auteur s’est défendu de pratiquer une orthodoxie servile, et sans renier les « grands principes » du portique, ses « paradoxes », ses « décrets » qui fondent un nouvel ordre de valeurs, il a revendiqué la liberté d’examen ; convaincu, comme Montaigne, que « la condition humaine est merveilleusement corporelle », il a entendu réaliser dans la vie quotidienne et dans la vie sociale des « préceptes » de sagesse et de vertu qui procèdent des « décrets » éternels. Nos contemporains peuvent demander à Sénèque de les réconcilier, par-delà le verbiage des philosophes à la mode, avec l’exigence de probité intellectuelle et la lucidité morale.Or cet apport positif de la sagesse, qui circonscrit son humanité sans renier sa filiation divine (Lettre XCIV, 42), ne doit pas éclipser une dialectique féconde de la critique : elle procède d’une critique des aberrations morales de l’humanité, des déviations politiques également, et elle fonde sur cette critique, éternellement actuelle, une sagesse individuelle et collective dont le message n’est pas épuisé.

Contradictions

En politique, Sénèque, semble l’homme des contradictions vécues sans trouble. Il a justifié l’Empire mondial de Rome, mais dénoncé dans ses Lettres la mégalomanie des conquérants, Alexandre, Pompée et même César : le dernier recueil a des accents “pacifistes”. Or, la guerre est à ses yeux justifiées pour garantir contre les barbares d’outre-Rhin et d’outre-Danube une « paix romaine » qui est un ordre civilisateur. L’impérialisme peut n’avoir pour fin que le pillage et la violence, mais la promotion juridique vers la ciuitas de nations disparates, ou tout au moins de leurs élites romanisées. Il n’eut pas approuvé la “décolonisation” des Goths et des Vandales. Il a pu, sans contradiction, se réjouir de la clémence philanthropique du Néron débutant, refusant de ratifier les condamnations à mort, et justifier, dans toute son œuvre, un usage désabusé et limité de la peine de mort : il sait, comme les penseurs les plus spirituels de l’antiquité, qu’il est de scélérats irrécupérables, dont la survie condamne les futures victimes ; tout au plus a-t-il totalement récusé le spectacle de la peine capitales, école de cruauté pour le peuple.

Le meilleur régime

Sénèque, fils d’un rhéteur républicain, a accepté comme irréversible la chute de la République, incapable de gérer un immense empire, perdue par les factions oligarchiques et les passions populaires. Comme ceux de l’École, et à grand renfort de métaphores animales (la ruche ; la fourmilière ; la royauté du lion), ou anthropologiques (l’hégémonie de la raison), il a considéré la monarchie comme le meilleur régime : comme la prépondérance politique du meilleur principe, celui d’un pouvoir centralisateur éclairé et philanthropique, dont la vocation est le bonheur du peuple et des nations. Mais il a censuré l’abjecte terreur de Caligula, fui la cour corrompue et la tyrannie naissante de Néron. Sensible aux déviations de la succession dynastique (Caligula ; Arrhidée), il eut sans doute approuvé le grand discours programme de Galba (Tacite, Histoires, I) préconisant un principat électif. Les monarchies médiévales oscilleront entre l’élection et le privilège dynastique.C’est comme critique de la vie sociale et économique de son temps que Sénèque dépasse son temps. Admirateur de la raison et de ses conquêtes technologiques, il a relevé l’ambiguité du progrès matériel, le passage du confort matériel au luxe  dispendieux et dissolvant, à la luxuria qui a pour passion nourricière l’auaritia (confiscations ; pillage de la planète). Mégalomanie édilitaire qui génère une technique « contre nature », avec ses vergers de terrasse, ses môles empiétant sur la mer. Déviations de l’hydraulique au service des palais, de l’optique qui détourne les miroirs à des fins érotiques. Gastronomie ruineuse qui recherche les poissons et les volatiles rares, qui multiplie anarchiquement les « services » des repas. Raffinements de la mode qui impose des boissons rafraîchies (l’« eau de neige »), l’importation du garum hispanique, « caviar de mauvais poissons »… Le luxe « contre nature » nie les saisons en produisant en hiver la rose de serre et les fruits d’été. Nulle part la verve critique du  sage, nourrie d’images précises de la civilisation, ne s’exerce avec plus de bonheur que pour censurer la mode, son mimétisme, son “snobisme” (iuiere ad exempla). L’admiration bête des champions d’athlétisme suscite l’émulation des amateurs : ce Calvisius Sabinus (Lettre XXVII) qui, gringalet, se surmène à l’entraînement - tout comme les sportifs des thermes jaloux de performances (Lettre LVI). Le snobisme des villégiatures campaniennes et de Baïes - le Saint-Tropez de la Rome classique - inspire à Sénèque maints sarcasmes. Même le voyage, réhabilité parfois comme noble curiosité, a ses modes ; les delicati, les “snobs” de l’époque, cherchent parfois les déserts (De tranquillitate). Même l’aspiration ascétique à la “frugalité” temporaire n’est pas exempte d’affectation mondaine. La grande leçon de l’histoire de la civilisation, systématisée dans les lettres LXXXVIII et suivantes, apporte un bilan contrasté : conquête de la raison mécanicienne, la technique peut constituer le palliatif de la décadence, biologique et morale ; la médecine et la pharmaceutique contemporaines, inutiles à l’humanité primitive, forte et saine, ou limité à quelques plantes, traitent des maladies “nouvelles” qui sont souvent des maladies paradigmatiques de l’intempérance et de la goinfrerie.S’il fallait résumer l’apport de Sénèque à la réflexion moderne, on pourrait certes y discerner une dimension naturiste et écologique : la protestation contre les excès contre-nature, nourris par un imaginaire malsain. Mais cette idéologie ne saurait se comprendre sans une anthropologie critique, ambivalente : elle conjugue une vision pessimiste des « misères de l’homme » et un rêve de progrès « communautaire » qui implique le progrès de l’humanité en l’Homme, l’avènement d’un homme « vraiment humain » que le philosophe cherche vainement.

 
Jean-Marie André
 

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N°11 - Un nouveau conservatisme

Par Norbert Kanchelkis

Nombreux sont les conservateurs qui s'ignorent. Robert Nisbet nous apprend à les débusquer.

Il serait exagéré de dire que l’événement a fait l’effet d’une bombe. À sa parution en 1986, Conservatism, Dream and Reality n’a guère suscité l’émoi que de quelques revues américaines spécialisées dans l’histoire des idées. Ce petit livre de Robert Nisbet n’en a pas moins apporté une touche finale à ce qui reste l’une des constructions idéologiques les plus originales des cinquante dernières années : la tentative de donner à la pensée conservatrice la rigueur et la cohérence d’un corps de doctrine unifiée. Jusque là en effet le conservatisme n’avait pas bonne presse. Assimilé - le plus souvent à juste titre - à une vulgaire défense du statu quo, il désignait davantage une disposition psychologique qu’un projet politique au sens fort du terme. Être conservateur c’était refuser le changement, prôner l’attentisme, préférer l’injustice au tumulte de la rue : une position initialement réactionnaire mais qui avait fini avec le temps par faire de ses adeptes d’insupportables centristes dévoués à la sauvegarde frileuse da la culture bourgeoise, de la démocratie parlementaire et de la propriété privée. Nisbet refusait pour sa part catégoriquement cette définition. S’il ne faisait pas forcément preuve de plus d’indulgence pour les conservateurs de son temps, il entendait bien réhabiliter la pertinence et la vitalité d’une famille de pensée dont il soulignait à juste titre qu’elle avait produit en deux siècles quelques uns des analystes les plus lucides de la modernité : une cohorte serrée de philosophes et d’essayistes, de théologiens et d’hommes d’État qui s’accordaient, par delà la diversité de leurs engagements respectifs, sur les grandes lignes d’une vision du monde commune.

L’héritage de Burke

Tout était pourtant parti d’un seul homme : « le conservatisme, expliquait Nisbet, n’est devenu une force politique autonome que vers 1830 en Angleterre, mais sa substance philosophique est essentiellement tirée des Réflexions sur la Révolution française d’Edmund Burke ». C’est en effet d’un dialogue incessant avec Burke qu’ont émergé la plupart des expressions ultérieures du Counter-Enlightenment. Bonald et Chateaubriand en France, Coleridge et Southey en Grande-Bretagne, Heller et Savigny en Allemagne, Balmes et Donoso Cortès en Espagne, John Adams et Alexander Hamilton aux États-Unis ont chacun à leur manière revendiqué la filiation.C’est sans doute ce qui explique l’unité du mouvement. Né du rejet par Burke des excès des « deux révolutions » - la révolution française et la révolution industrielle - le conservatisme pouvait selon Nisbet être défini comme une « volonté de sauvegarder l’infrastructure communautaire de l’Occident médiéval contre le processus de décomposition individualiste orchestré à la fin du dix-huitième siècle par les libéraux, puis poursuivi au siècle suivant par les socialistes et les radicaux ». Arc-bouté contre les prétentions délirantes du rationalisme des Lumières, tout autant que contre l’utilitarisme glacial des nouvelles sciences sociales, l’impact corrosif du marché sur le tissu associatif ou la colonisation des esprits par les formules hypnotiques d’un jacobinisme triomphant, il n’avait d’autre objet que de contrecarrer « l’impact sur les corps intermédiaires des nouveaux droits de l’individu et, plus encore, de la toute puissance de l’état révolutionnaire ». L’intérêt de cette typologie tenait à ce qu’elle permettait de dépasser les clivages du moment pour délimiter les contours d’une tradition politique dont la cohérence n’a rien à envier à celle du libéralisme et du socialisme. Était conservateur celui qui pensait que la valeur du groupe dépassait celle de la somme de ses parties ; que l’individu avait d’autres motivations que son « intérêt bien compris » que la propriété familiale était un sanctuaire inviolable ; que l’autorité des élites locales devait l’emporter sur le pouvoir de l’État ; que les préjugés pouvaient être plus fondés que la raison ; que la religion était autre chose qu’un simple principe de moralité. Bref, celui qui considérait la société comme une comunitas communitatis, une « communauté de communautés », qu’aucun volontarisme idéologique n’était habilité à venir défaire. Entre autres qualités, cette vision des choses avait l’avantage de rendre compte en outre d’un des phénomènes les plus paradoxaux qui aient marqué l’histoire des idées contemporaines : l’existence d’un conservatisme de gauche, dont l’apport à la critique de la modernité est loin d’être négligeable. Des libéraux comme Tocqueville, Constant et Lamennais, des socialistes comme Durkheim et Max Weber, des anarchistes comme Proudhon ou le prince Kropotkine ont entrepris, à l’intérieur même de la démarche progressistes un travail de déconstruction des idéaux individualistes qui fait d’eux des compagnons de route à part entière de la cause conservatrice. Un travail assez comparable à celui qu’effectuent aujourd’hui un Michéa ou un Taguieff, un Le Goff ou un Baudrillard.

Un conservatisme de gauche ?

Nisbet allait même plus loin et se demandait si ce n’était pas la démarche sociologique dans son ensemble qui procèdait d’une inspiration conservatrice. « Pour le sociologue contemporain, écrivait-il, être considéré comme un conservateur est plus souvent une insulte qu’un compliment (…) Mais ( …) des notions telles que les idées de statut, de communauté (…) de fonction sociale, de norme, de rituel, de symbole sont des idées conservatrices, non seulement parce qu’elles font référence à une dimension permanente et conservatrice de l’ordre social, mais aussi parce qu’elles font partie intégrante du patrimoine intellectuel du conservatisme européen. (…) Le paradoxe de la sociologie (…) est le suivant : bien qu’elle se rattache, de par ses objectifs et de par les valeurs politiques auxquelles elle se réfère, au courant moderniste, ses concepts essentiels et ses présupposés la rendent beaucoup plus proche, de façon générale, du conservatisme philosophique. » Une telle convergence n’était pas selon lui le fruit du hasard. « Saint-Simon et Comte, rappelait-il, ne tarissaient pas d’éloges sur ce que le second appelait l’”école rétrograde” : Comte était d’avis que ce groupe immortel, et de Maistre en tête, mériteraient longtemps la gratitude des positivistes, et Saint-Simon estimait que c’était à Bonald qu’il devait son intérêt pour les périodes “critiques” et “organiques” de l’histoire, ainsi que la première formulation de ses propositions sur la stabilisation de l’industrialisation et de la démocratie. Une génération plus tard, Le Play, dans Les ouvriers européens, ne faisait qu’exprimer en termes scientifiques les idées formulées par Bonald dans son ouvrage polémique sur la famille. Par ailleurs l’influence du conservatisme sur la pensée de Tocqueville est certaine : de là naît le jugement inquiet qu’il portait sur la démocratie. »La pensée sociologique concluait t-il, « oppose ainsi à l’idée de communauté la notion de société (…) qui fait référence aux liens de type impersonnel et contractuel unissant de très nombreux individus (…) Elle oppose au concept d’autorité celui de pouvoir, qui est couramment assimilé à la force politique ou militaire ou encore à la bureaucratie administrative (…). Ce qu’elle oppose au concept de statut ce n’est pas la notion populaire d’égalité, mais le concept de classe, qui (…) recouvre une réalité à la fois plus étroite et plus collective. À l’idée de sacré s’oppose celle d’utilitaire, de profane (…) et de séculier. Enfin la meilleure façon de définir l’aliénation (…) du point de vue sociologique, c’est d’y voir l’inverse du progrès. » Dans chaque cas, sociologues et conservateurs défendaient la même optique, pour des raisons différentes mais en définitive complémentaires. À l’heure du bilan, et au moment où le reflux des grandes idéologies ouvre la voie à toutes les recompositions, ces rapprochements apparemment contre-natures doivent constituer un aiguillon pour les reconstructeurs de tous bords. Certes, il n’y a plus rien à conserver, mais il n’y a plus grand-chose non plus à restaurer. Le salut passe par un effort de réflexion sans précédent, visant à définir les conditions d’une ré-volution intégrale, seule capable de renouer le lien tenu qui nous rattache à notre identité. C’est pourquoi il est primordial de fédérer tout ceux - et ils sont de plus en plus nombreux - que la modernité libérale écœure. Dans cette optique,  notre seul atout est de ne pas partir d’une feuille blanche : l’œuvre colossale de nos aînés conservateurs est là pour nous guider dans la nuit. C’est notre seul viatique. À nous de le faire fructifier.
 
 
Norbert Kanchelkis
 

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N°11 - Kill Bill : Sang pour sang nul

Par Laurent Dandrieu

Pourquoi s’acharner sur Tarantino, à une époque où les cinéastes crétins sont légion ? Parce que ses thuriféraires en font beaucoup dans la louange extatique, au point de commencer à nous les briser menu, d’une part ; parce que, surtout, il est emblématique du triomphe arrogant d’une sous-culture qui veut être traitée comme une culture, au nom du sempiternel « qui es-tu pour dire ce qui est culturel et ce qui ne l’est pas », au nom du tout se vaut, le manga japonais et Shakespeare, la tragédie grecque et la série “24 heures”, le kebab du coin et le quartier de marcassin, sauce aux cerises ; et qu’il est plus qu’agaçant de voir d’estimés réactionnaires, admirables au demeurant, s’engouffrer dans ce genre d’impasse sans retour.Notons d’abord que quand Tarantino fait un film d’hommage, il ne paie pas son tribut à Lang, Renoir ou Hitchcock, mais à un cinéma dit « de genre » justement pour éviter d’avoir à le qualifier de seconde ou de troisième zone, et de pouvoir se donner les gants de se culturer quand on se vautre sans vergogne devant des nanars qui, même au second degré, sont difficilement supportables : en l’occurrence les films de Bruce Lee et tout un tas de série Z japonaises qu’il est de bon ton de louanger quand on trouve trop commun de se borner à admirer Kurosawa ou Rossellini, comme tout le monde. Quand Mankiewicz fait Guêpier pour trois abeilles, il cite Ben Johnson, quand Kubrick fait Barry Lyndon, il cite les plus grands peintres du XVIIIe siècle, quand Hitchcock fait Correspondant 17, il cite Fritz Lang : Tarantino cite Sonny Chiba (« le Charles Bronson japonais », dixit Studio) ou la série télévisée Kung-fu, qui faisait déjà ricaner les lycéens dans les années soixante-dix par son kitsch éhonté. On a les maîtres qu’on peut.La maîtrise de la mise en scène ? Maîtrise purement technique, oui, qui est celle de la quasi totalité des cinéastes d’Hollywood, des frères Wachowski (Matrix) ou de Peter Jackson (Le Seigneur des anneaux), mais aussi de plus obscurs seconds couteaux comme Randall Wallace (Nous étions soldats) ou Edward Zwick (le Dernier Samouraï). On voit mal en quoi Tarantino se distingue de cette pure habileté technicienne, en quoi sa mise en scène est, comme chez les grands (qu’on songe au Fritz Lang de M le maudit), au service d’un propos, en quoi elle fait à aucun moment sens… Et au service de quel sens, de quel propos d’ailleurs se mettrait-elle ?

L’intelligence du scénario ? Une femme décide d’éliminer des tueurs un à un, quand elle en a débité un en morceaux elle passe au suivant, et on sait dès le départ qu’elle les aura jusqu’au dernier, sinon le film s’arrête. Difficile de faire plus linéaire et monocorde. Le propos ? Quand on a beaucoup souffert, il faut beaucoup se venger. Difficile de faire moins humaniste.Ce qui nous amène à la question de la violence. Invoquer les précédents de Lang ou de Ford à ce propos paraît un peu surréaliste. Comme s’il n’y avait pas de différence entre bâtir des scénarios autour d’événements faisant partie de la condition humaine, comme le meurtre ou la pédophilie, et se repaître de leur représentation complaisante. Puisqu’on invoque Fritz Lang, où sont les flots de sang dans M le maudit (où un meurtre pédophile est évoqué par un simple ballon qui, échappé des mains de l’enfant, se prend dans une ligne téléphonique : on a connu des images plus sanglantes…), dans Furie, dans les Bourreaux meurent aussi (qui aurait pu pourtant servir de sous-titre à Kill Bill) ? Dans tous ces films, comme dans les classiques, de sang, pas une goutte, mais une vraie mise en scène, celle qui évoque la souffrance et la mort par une stylisation qui n’oblige pas le spectateur en se transformer en voyeur morbide ou jouisseur.« Le public va au cinéma pour y être torturé », dit Tarantino, témoignant d’autant de mépris pour ses spectateurs que pour ses personnages. Malheureusement, le succès de ses films témoigne qu’il n’a pas tout à fait tort. Il n’empêche qu’on peut préférer aller au cinéma pour être questionné (ce qui n’est pas la même chose), ému, secoué mais d’une secousse qui est celle de l’homme bousculé dans ses certitudes, pas de celui qui s’abandonne à ses pulsions régressives. Il ne s’agit pas de prétendre que la jubilation devant la souffrance humaine, même ou plus encore peut-être si elle est parodique, n’existe pas : il s’agit de rappeler cette notion de base de la civilisation qu’à force de subtilité d’esprit on risque de perdre de vue : qu’elle relève de la décadence et non du raffinement. Mettre le spectateur en face de ses hontes, de ses culpabilités, de ses bassesses n’est pas par nature obscène ou illégitime : cela peut même être fait dans une perspective chrétienne. Encore faut-il le s’y livrer pour nous persuader que l’existence n’est pas un exercice dénué de sens ou d’enjeu, mais que nos actes nous engagent et nous jugent ; au lieu que certains ne cherchent qu’à nous convaincre qu’elle est une expérience forcément dégradante, et que c’est tant mieux, parce qu’on peut y prendre du plaisir. Se délecter à ces démonstrations-là est très exactement ce qu’on appelle faire acte de barbarie.

 
Laurent Dandrieu
 

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N°11 - Le monde si simple des staliniens

Par Jean Birnbaum
Jean Birnbaum est agrégé d’histoire de l’art et photographe.

Les Espagnols feront eux-mêmes le « tri sélectif » de ces lourdes années. Mais en attendant, bien malheureux celui qui perçoit dans quelque guerre civile que se soit, deux camps bien distincts : les gentils et les méchants. Et pourtant…

Aucune perspective Le formidable travail des deux auteurs à la poursuite des multiples archives (archives privés, ouverture des fonds russes, etc.) aurait du permettre un éclairage nouveau sur ces images. L’hommage n’excluait pourtant pas la critique : approfondir l’instrumentalisation volontaire de l’image au service de la mobilisation internationale, avec ses réseaux de diffusion ; éclairer les enjeux géopolitiques et militaires du Komintern qui orchestre ces Brigades ; expliquer cette guerre civile dans la nouvelle stratégie antifasciste du Komintern. Chaque page mentionne pourtant le Komintern, ses commissaires politiques qui censurent l’information sur place, ses services de renseignements, ses journaux qu’il édite dans chaque Brigade, ses navires affrétés, ses épurations successives et ses exécutions - la plus célèbre restant celle des combattants du POUM(1). On aurait souhaité mieux appréhender cette aide, aussi bien quantitativement que qualitativement. Mais rien ne vient, rien ne sort qu’un énième livre de propagande sur les Brigades Internationales, avec la même vision binaire et stérile des événements. Quelle différence existe-t-il donc entre le livre de Michel Lefebvre et Rémi Skoutelsky et une de ces multiples brochures de propagande publiées pendant la guerre d’Espagne pour soutenir les républicains espagnols ? Aucune, excepté que nos deux auteurs n’ont même plus le prétexte du regard à chaud sur les événements, avec ce que cela induit d’approximation, de précipitation, de détournement, d’incompréhension politique sur les événements en cours. Ici, même manichéisme qu’en 1936, même instrumentalisation des images sur les registres de la sensibilisation (les enfants, les blessés), de l’humanisme(2) auto-proclamé - les hôpitaux, la solidarité internationale des hommes libres appuyée par les personnalités (Eroll Flynn, Duke Edington, Hemingway, Malraux, etc.). En définitive, thématique éculée de l’anti-fascisme envisagée comme un nouvel humanisme, habillée de notes artistiques (Ah ! Franck Capa) : le beau et le vrai uni contre le fascisme... Mais aussi belles soient-elles, les images de guerre ne sont pas anodines et nécessitent entre toutes un accompagnement précis et circonstancié : plus que des simples légendes ! Elles contiennent une force du fait même de leur sujet. Car, élément que l'auteur oublie d'analyser - même s'il le mentionne alègrement : la plupart des photographes sont en Espagne dans une véritable démarche de militant politique(3) : Capa, Chim, Walter Reuter, Turaï, ou les incontournables photo montages de John Heartfield. Ces photographies étaient d’abord envisagées par leurs auteurs comme des instruments de mobilisation, pour « émouvoir l’opinion internationale » - procédé désormais très en vogue. Leur étude aurait donc mérité une analyse serrée. D'autant plus quand l'exposition est co-organisée par L'Éducation nationale pour l’édification des foules...

Naissance du photo journalismeLe livre de François Fontaine complètera donc utilement l'ouvrage précédent. Il a le mérite de bien circonscrire les images utilisées, d'en rapporter les intentions des auteurs, d'agrémenter d'études quantitatives et qualitatives (utiles mais laborieusement universitaires). La guerre d'Espagne voit la naissance du photo reportage, avec ce que cela implique en terme de logistique, de technique photographique de répercussion dans la presse et sur l'opinion publique. Une nouvelle ère commence : celle de l’image par son utilisation systématique, notamment comme moyen de mobilisation. C'est surtout autour du Parti communiste que ce potentiel est exploité (multiples reportages photos dans le mensuel Clarté). À ce titre, François Fontaine apporte d'utiles éléments pour la compréhension de la guerre d'Espagne, notamment sa réception en France (d'hier jusqu'à aujourd'hui). « Force est de constater que les reporters les plus impliqués et les plus talentueux sont ceux qui ont couverts les événements du côté républicain. » Et si aujourd'hui la guerre d'Espagne n'évoque plus qu'une chose, ce sera la célèbre photo du combattant républicain de Capa, comme preuve de ce que l'image peut perdurer et imposer d'elle-même des réflexes idéologiques : l'observateur penche toujours pour la victime.
 
 
Jean Birnbaum

+ Michel Lefebvre et Rémi Skoutelsky : Les Brigades internationales. Images retrouvées, Seuil, 2003, 192 p., 45 g.
+ François Fontaine : Le guerre d'Espagne, un déluge de feu et d'images, BDIC/Berg International, 256 p., 22 g.
1 : Exemples flagrants de manque de recul : page 166, l’auteur mentionne que les anciens d’Espagne « seront ensuite maltraités (…) ou broyés - paradoxe terrible, par le stalinisme pendant la guerre froide ». Paradoxe terrible ? Dans le monde enfantin des auteurs, il semble que les gentils ne puissent tués d’autres gentils. Sur le manque de perspective, un chapitre comparatif avec les engagés volontaires étrangers dans les troupes franquistes aurait été bienvenu, comme ces 600 Irlandais mentionnés page 128.
2 : aucune trace de photos de prisonniers franquiste.
3 : Aucune recherche ni mention particulière n’est faite sur les photographes envoyés comme espions par les soviets comme Arthur Koestler ou “Kim” Philby.

 

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mercredi, 26 novembre 2003

N°10 - Vocations du théâtre chrétien (entretien)

Le théâtre chrétien contemporain fait partie du paysage des spectacles. Auteurs, comédiens, metteurs en scène, parfois musiciens et danseurs, affirment la contiguïté de l'art théâtral avec le mystère de l'Incarnation. Pour décrire les approches, les vocations et les difficultés de ce répertoire, Les Épées ont voulu interroger trois personnalités significatives : Jean-Luc Jeener (auteur, metteur en scène, directeur du Théâtre du Nord), Henry Le Bal (dramaturge, poète et romancier) et Fabrice Hadjadj (écrivain, metteur en scène, théologien). Comme on le verra, la Communion avec le Verbe n'empêche pas l'expression des nuances et des oppositions, témoin de la pluralité des chemins qui mènent au théâtre chrétien.


Les Épées : La création contemporaine paraît marquée par un certain regain d'intérêt pour le théâtre chrétien. Comment en êtes-vous acteurs vous-mêmes ?

J.-L.J. : Pour ma part, je dirige le Théâtre du Nord Ouest, à Paris. Ce dernier a un projet depuis son origine : celui d’un théâtre de l’Incarnation. J’essaie, en tant que citoyen, de dire le Christ par le théâtre. D’autre part, j’ai écrit une cinquantaine de pièces centrées autour de cette même question. Je suis licencié en théologie. Je dis toujours qu’il n’y a pas de différence entre la direction du théâtre et ma foi, les deux choses me paraissent pleinement imbriquées. Je ne suis pas sûr que ce regain existe vraiment. J’ai l’impression de témoigner, dans un milieu complètement athée, d’une petite forme de résistance, en donnant une intelligence de la foi. Ceux qui travaillent avec moi, à 80 %, sont athées, et se retrouvent en face d’une parole réellement chrétienne.

H.L.B. : J’écris sur la Semaine sainte depuis une quinzaine d’années : si le Verbe s’est fait chair, alors qu’est-ce que la littérature ? Je prends chaque fois un personnage de cette Semaine, et j’en tire une pièce de théâtre, un oratorio… Ces spectacles se tiennent chaque année entre le Carême et la Pentecôte. Le reste de l’année, j’écris d’autres textes.

F.H. : J’ai commencé par la poésie, la littérature en général, et suis venu au théâtre par les circonstances, un drame de ma vie (une scène de ménage). Ensuite, c’est Jean-Luc qui a accueilli mon premier spectacle. Je suis profondément lié par la gratitude au Théâtre du Nord Ouest. Un certain climat y est instauré. C’est un véritable lieu d’annonce du Christ à travers le théâtre, et même indépendamment des œuvres. Par ailleurs, je suis auteur ; mais pour devenir auteur dramatique, ce n’est pas n’importe quel travail. Il faut adopter une écriture qui d’emblée accepte de ne pas être complète, de n’êtr qu’un matériau pour le comédien et le metteur en scène : c’est ainsi en tant qu’auteur que je deviens acteur.

Les Épées : Qu’est-ce qui peut définir le caractère chrétien d’une œuvre ? Et peut-on alors l’appeler une pièce à thèse ?

H.L.B. : C’est tout sauf une pièce à thèse. Mettre en scène un texte dont le personnage principal est le Verbe fait Chair, c’est aller à la rencontre de l’essence même du langage. Ce qui est assourdissant dans une période comme la nôtre. Incarner cette confrontation avec tel ou tel personnage (Pilate, Marie-Madeleine, etc.), c’est le véritable enjeu. Cela nous mène vers les confins extrêmement simples de l’humanité, lumineux ou sombres : il n’y a là de ni thèse ni idée.

Mystère et drame

F.H. : Le christianisme ne donne pas une solution, c’est un mystère. Loin d’avancer dans des thèses comme un système déductif, il accentue le drame de l’Incarnation, de la Croix et de la Résurrection. Si je comprends bien les sous-entendus de la question, il ne s’agit pas de faire une démonstration du christianisme, il s’agit au contraire de manifester le drame de la condition humaine dans toute sa radicalité, avec même ses aspects les plus sombres. Seule l’espérance  chrétienne permet d’envisager ce qu’il y a de plus sombre. Le théâtre chrétien peut s’entendre de trois façons : soit les protagonistes (les comédiens, l’auteur) sont chrétiens ; soit le sujet est chrétien (comme dans les œuvres d’Henry Le Bal) ; soit encore, le théâtre chrétien est fait d’une manière chrétienne, quel que soit le sujet. On pourrait monter Feydeau de manière chrétienne, dans la façon de manifester les situations. C’est cette troisième voie qui m’intéresse : comment la dramatique divine se joue à l’intérieur de n’importe quel théâtre.

J.-L.J. : Pour moi, il y a un accord très profond entre le théâtre et le christianisme, par le biais de l’Incarnation : c’est cette folie qui devient incompréhensible pour tous. Le théâtre, c’est l’art de l’incarnation. Le lieu où vous travaillez avec un comédien qui va devenir personnage, à la fois en restant lui-même et un autre. À partir du moment où l’auteur, le metteur en scène et le comédien travaillent dans cette perspective là, il s’agit d’un théâtre chrétien. Un théâtre qui montre l’homme à l’homme dans sa totalité, le frère humain, qui peut aussi bien être le frère athée que le frère musulman. Pour moi, le Christ est mort pour tous les hommes. J’ai monté des pièces de Camus ou de Sartre : leur structure peut être appelée chrétienne. Camus va présenter des personnages, des gens qui montrent l’absurdité du monde ; ils n’ont pas encore entendu la Bonne Nouvelle. Ce sera à nous de deviner derrière eux ce possible-là. Il y a à côté de cela une forme d’écriture destructurée, dans la modernité. Par exemple, Ionesco, qui travaille sur la destructuration de l’homme. Mais alors, on n’est plus en face d’individus, de vrais frères humains, mais de fragments d’humanité en train de se défaire. Autrement, si l’on envisage pleinement l’individu, le metteur en scène travaille dans une certaine forme de réalisme, il cherche à réaliser l’hypostase (l’accord parfait entre le pleinement personnage et le pleinement comédien). Si l’on écrit des pièces sur des sujets religieux comme Brecht fait de la politique, ce n’est plus du théâtre chrétien.

Les Épées : Est-ce qu’il y a des types de langage et de dramaturgie qui se prêteraient mieux que d’autres au sens chrétien ?

J.-L.J. : Évidemment. Je suis convaincu que tout ce qui donne la réalité de l’homme, la vérité de la langue, est un acte profondément chrétien. On peut écrire en alexandrins. Les personnages vivent comme nous, ressentent les mêmes choses, mais parlent avec douze pieds. Un peu comme les Italiens : ils nous ressemblent, mais ils s’expriment dans une autre langue, plus chantante. Tout élément théâtral est une langue. À l’intérieur, cette langue doit être réaliste, passer à travers le temps, ce qui ne veut pas dire qu’elle ne doit pas être poétique. D’une certaine façon, Racine peut être plus moderne que je ne le suis lorsque j’écris une pièce. On est toujours créateur d’une langue. Si elle permet à l’être d’exister, on a la possibilité de vrais personnages.

H.L.B. : Il appartient à chaque auteur d’être à la hauteur du monde. Je reviens à la question précédente. Votre point de vue est différent du mien. Il me semble que nous vivons dans un temps qui fait que les gens ne savent plus qui est qui. On ne sait pas qui est Pilate. Les prendre et en montrer la réalité vivante, actuelle, le sortir de ses deux mille ans, c’est presque une urgence. Tout théâtre peut être chrétien dans sa manière de jouer, mais je crois que nous n’en sommes plus là. Il y a une réalité du temps qui fait que cette parole est inaudible, et qu’il faut replacer ces personnages dans ce qu’ils ont de plus porteur pour notre civilisation. Mettre en scène Pilate est extrêmement moderne, avec son rapport à l’histoire, au pouvoir. On peut prendre ces personnages, les placer dans une église, et les faire parler.

Qui est Pilate ?

F.H. : Dans toute pièce de théâtre, il y a toujours d’une certaine façon un Pilate. Il est vrai que le procès de Jésus n’est pas fini, c’est la matrice de toute dramatique humaine. Le but du christianisme n’est pas de faire connaître qui est Pierre ou Pilate, mais de devenir chrétien. Le langage du théâtre n’est pas le langage de la poésie, du roman, de l’essai. C’est le langage du drame fait pour cette incarnation, pour une oralité, mais aussi pour une présence physique réelle. La grande différence entre le théâtre et le cinéma, c’est que l’on a quelqu’un qui vit de toute sa personne sur une scène : c’est une langue qui doit laisser la place au mystère de cette présence réelle. Quand on est chrétien, on doit insister d’autant plus sur ce mystère de la présence du comédien. Quant à la dramaturgie… Il n’y a pas un style chrétien. Tous les styles peuvent le devenir moyennant certaines purifications. À la différence de Jean-Luc, je crois que Ionesco, sous certains aspects, peut être envisagé comme un auteur chrétien (tu l’as monté ainsi toi-même). Et puis il faut dire que le christianisme n’est pas une option comme nous l’avons tous dit. C’est le réel.

Les Épées : Pouvez-vous citer chacun deux auteurs chrétiens dont vous vous sentez particulièrement proches ?

J.-L.J. : Racine et, parmi les contemporains, Montherlant.

F.H. : Claudel et, comme langue dramatique, Péguy.

H.L.B. : Je citerais Claudel et les représentations des Mystères du Moyen Âge.

Les Épées : Quelles réactions, quelle écoute trouvez-vous du côté du public ?

J.-L.J. : Le public du Théâtre du Nord Ouest sait où il va. Il sort de là en général extrêmement touché, heureux. Il a rencontré des frères humains. Mes comédiens, non croyants pour la plupart, par leur culture, leur spiritualité, font vivre leurs personnage par leur propre interrogation. C’est impossible de vivre sans se poser des questions. Le théâtre permet cela. On y voit des êtres qui ont des dimensions spirituelles, des êtres entiers, alors que la vie courante ne nous fait connaître que des êtres fragmentaires. Il y a une présence de Dieu chez tout homme, et le théâtre permet de l’apercevoir. Si on mâche le travail au spectateur, l’explication est dangereuse, comme de la propagande. On n’est plus en face d’individus, mais de professeurs.

H.L.B. : Je comprends parfaitement ce que vous voulez dire. Ma démarche est différente : je ne joue que dans les églises. On utilise l’autel comme un élément de mise en scène, ou une tombe… Ce n’est pas le même rapport. À ces spectacles, tout le monde vient. Pas seulement des catholiques mais, à Beyrouth, des musulmans. On va traiter sur scène de tel ou tel personnage qui, très simplement, attire la curiosité. À chaque fin de spectacle, les spectateurs restent et des débats s’ouvrent : qu’est-ce que ce spectacle ? Comment travaillez-vous avec les compositeurs ? Je ne connaissais pas cette tradition : qu’avez-vous voulu dire ? De plus en plus, je crée des spectacles qui associent le texte, la musique et la danse ; ce n’est plus tout à fait du théâtre.

Les Épées : Fabrice Hadjadj, des œuvres comme La seule chose nécessaire, La salle capitulaire ou À quoi sert de gagner le monde ont rencontré un succès particulièrement souligné.

F.H. : Bien sûr, on attend des témoignages. C’est une alchimie très mystérieuse qui se produit avec le public. Quand certaines choses entrent dans le cœur du spectateur, c’est lui qu’il faudrait applaudir. Tout ce débat tourne en fin de compte sur l’art et l’évangélisation. Je voudrais rappeler que le théâtre est d’abord le lieu du drame. C’est cela qui doit primer. Si j’avais à expliquer quelque chose, je ferais de la théologie. Je ne crois pas à l’art pour évangéliser, du moins directement. Julien Green le disait à propos de ses romans : cela impliquerait que le personnage ou le spectateur se convertisse à la fin. Or, ce qui est premier, c’est le drame, cette puissance de la tragédie humaine qui dans ses déchirures s’ouvre sur une certaine lumière. Le sujet peut être chrétien, mais il doit alors intervenir comme un matériau pour mettre en avant le drame. Par rapport au public, il y a des décalages. On peut me parler du contenu : mais alors on ne parle plus du théâtre, mais de théologie. On peut me parler de la valeur morale ou chrétienne, mais la question est plutôt de savoir si cette forme de théâtre a été belle, et c’est comme cela aussi que l’on sert le Christ. Par la beauté.

Les Épées : Nous vivons dans une société d’images. Ce phénomène est-il de nature à encourager le théâtre ?

J.-L.J. : La société est saturée d’images. Au théâtre, le spectateur est face au vivant. Il y a quelque chose qui se passe, auquel on ne peut pas échapper lorsque l’on est placé devant. On est placé devant la présence, la contradiction de l’autre. C’est un enrichissement considérable. Sur ce point, je suis résolument optimiste. Le lieu théâtre, c’est le lieu où l’on apprend son frère, on paie sa place pour aller le voir. Dans cette société qui de plus en plus fuit l’autre… le clochard que l’on fuit, le milliardaire que l’on ne voit pas, au théâtre, il est là ; comme chez la femme amoureuse, les choses qui nous gênent, que l’on n’a pas voulu voir… à condition que l’on puisse y croire, c’est-à-dire s’il est réel, s’il n’est pas un archétype ou une simple référence historique. L’écriture théâtrale, d’ailleurs, trouve son prolongement dans la chair du comédien. On écrit à travers le projet d’une incarnation (ce qui n’est pas le cas du roman ou de la poésie). On aide à incarner un verbe qui était dans le projet de l’écriture.

Des images

F.H. : On est dans une société de l’image, et non dans une société de la présence. Le théâtre propose cette présence. Le mot théâtre donne aussi theoria en grec, et cela nous renvoie aussi au theos, le Dieu providence. Il y a l’idée d’une providence du visible. Cependant, le théâtre, quand il se veut chrétien, doit tout faire pour aller contre le spectacle. Nous sommes dans une société qui utilise les images comme un exutoire, qui parle du clochard mais qui représente ses conflits internes pour ne pas à avoir à les résoudre. Ce spectacle est une neutralisaiton de l’existence. Le temps que je passe dans la salle me rapproche de la mort. Le théâtre chrétien, dans sa lutte contre la société spectacle, va à l’encontre de cette prolifération de l’image pour le spectateur.

Les Épées : Il y a également une extrême détérioration de l’écrit et de la parole.

F.H. : Cette manière d’opposer l’image à la parole, c’est aller vite. La question est plutôt celle du tempo. On introduit des rythmes effrénés dans la parole (pour la phagocyter) et dans l’image (produisant le zapping) : ce n’est plus une image à contempler, mais à consommer.

J.-L.J. : On peut toujours dire qu’il y a trop de livres. Mais l’écrit n’est pas une prison. d’un autre côté, le théâtre oblige à la prison, c’est un microcosme. Un choix volontaire de prison. On n’échappe pas à ce qui se passe sur scène. C’est une bonne prison comme cette terre est une bonne terre.

H.L.B. : J’écris autour du Verbe, dans une confrontation avec quelque chose qui en appelle à l’origine des mots. Ils me disent : c’est là qu’il faut que tu ailles. Je me confronte au langage lui-même en mettant en scène tel ou tel personnage. Et celui-ci va se trouver dans l’incapacité d’aller au-delà. L’enjeu est pour moi de voir jusqu’où l’homme peut avancer vers le Verbe. La musique ou la danse interviennent comme des traductions de l’impossible devant lequel se trouve le personnage. Finalement, il n’a plus les mots qui lui permettraient de s’exprimer lorsqu’il s’avance vers le Verbe, la contemplation, ou la conscience d’une perte définitive. Je ne parviens plus à parler de théâtre chrétien : je crois qu’il y a surtout une confrontation avec ce que les mots désirent, le retour au Verbe. C’est cela ce que je veux mettre en spectacle.

F.H. : L’intrusion de la musique et de la danse font sortir du lieu propre du théâtre. On me dira que les Grecs faisaient du théâtre chanté. Le théâtre a trouvé son lieu propre avec une certaine modernité. On a réussi à dégager le topos théâtral de manière moderne.

J.-L.J. : C’est le changement produit par le christianisme. On est passé avec les Grecs d’une catharsis collective, celle de la Cité, à une catharsis individuelle. Je trouve une démarche comme la vôtre formidable, mais ce n’est pas du théâtre au sens où je l’entends. Cela ne veut évidemment pas dire que ce type de spectacle ne soit pas pertinent, comme peuvent l’être par exemple les spectacles de Béjart.

Les Épées : Pour reprendre ce que vous avez dit précédemment, il est frappant que le spectateur paie pour voir l’autre. Le théâtre permet une altérité qui devient extraordinaire. Et pourtant il y a une impossible transparence : il y a donc un mystère, qui renvoie au mystère de la création.

F.H. : Encore faut-il faire cette démarche. Au Moyen Âge, les Mystères et Passions n’étaient pas payants. C’étaient des spectacles populaires. Or, aujourd’hui, comme Barthes l’a montré, il faut que les gens « en aient pour leur argent ». On va dans un théâtre où il y aura moins une présence qu’une performance d’acteur. Il faut que l’on voie un comédien faire des prouesses physiques extraordinaires. Ou bien c’est le gadget : des décors qui tombent par terre, des motos ou des chevaux sur scène. Et l’on dit : on en a pour notre argent. On paie pour du pathos. Si l’on paie pour un spectacle avec un comédien quasi immobile, on va demander de rembourser.

 

Propos recueillis par Alain Raison

 


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N°10 - L ‘Education du souverain

L’éducation des citoyens ne fait pas recette : les politologues et les pères La Morale de Sciences Po déplorent l'abstention, l’incivilité, l’individualisme ; ils gémissent plus encore face à la Show-Démocratie, où le politique devient laid, imbécile et vulgaire. Sans doute oublient-ils que l’éducation, pour être aimable et utile, doit souligner le relief et les couleurs de la Cité, pour que celle-ci lui donne les caractères de sa propre réalité, et lui insuffle le goût de la civilisation et le sens du bien commun. « Liberté de qui ? » interrogeait Maurras ; cela veut dire aussi : « éducation de qui ? ». Jadis on préparait une personne à régner ; aujourd'hui, on déclare souveraines des quantités anonymes qui, au besoin, ne se reconnaissent aucune cité, mélange de tout le monde et de personne, alchimie de beaux principes et de déconvenues perpétuelles… L’abstraction et le mythe du souverain collectif font du peuple la proie de toutes les convoitises, et il est encore la victime des admonestations et rappels des maîtres-censeurs, qui attendent l’héroïsme moral face aux disfonctionnements de l’élection et aux vanités de l’Opinion.

 
C’est l’histoire de ce malheureux transfert d’éducation que nous voudrions rappeler ici.

 

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N°10 - Eloge du pamphlet

Par Philippe Mesnard

Qui n'a pas son insulte favorite, celle dans laquelle il ramasse tout à la fois sa vision du monde et sa haine de l'Autre ? Et qui ne garde dans sa bibliothèque, pourvu qu'il aime lire, tel opuscule contre la peine de mort, tel article sur le Président ou tel éloge de la chasse à courre ? Le pamphlet est à la littérature ce que l'ecstasy est au laxatif : un produit dangereux, interdit, hautement désirable, jouissif, et non pas l'expression languissante d'une pensée molle, d'aventures sans fin, du conformisme bon teint.

Pamphlet, pamphlétaire : on n'en entend plus beaucoup parler, aujourd’hui. Il faut dire que les deux mots dégagent un parfum de désuétude. Le PH y est pour beaucoup, certes. Il a un côté précieux, lettré, premier de la classe fort en thème, du genre à aller s’acheter des classiques en édition bilingue plutôt que d’économiser pour aller se saouler au bougnat avec les copains. De la graine de fasciste, quoi. S’en faudrait de peu que cette désuétude ne soit de surcroît réactionnaire.

Panflé sonnerait mieux, parlerait plus : on y décèlerait plus facilement patate, enflure, enflé, enc – bref, le côté insultant, violent, de la chose. Car au fond, c’est de cela qu’il s’agit : le pamphlet attaque avec violence, avec rage, avec emportement, avec foi. Pff… Qui se soucie aujourd’hui d’écrire tout un livre, même petit, avec de vrais arguments, un style vibrant, une mauvaise foi bien dosée au service de convictions véritables, des insultes choisies qui révèlent d’abord la connaissance intime – et donc l’estime – que l’on a de ce que l’on vilipende ? Un article de journal suffit à défaire une réputation, des milliers de morts contaminés ou caniculés ne suffisent plus à faire tomber un ministère.

Tombeau du pamphlet ?

Donc, le genre est tombé en désuétude. La vraie raison de la déchéance du pamphlet, cela dit, ce n’est pas qu’on n’est plus capable d’être enragé, violent, insultant : c’est qu’il en faut désormais très peu pour l’être. Dire merde déclenche un scandale. Exprimer une réserve est grossier. Émettre un doute est insultant. Ne pas être servile, c’est être rebelle. Quand les épidermes étaient rudes, les idées profondes, les mots percutants, il fallait y aller avant de blesser des intelligences sûres d’elles-mêmes et prêtes à discuter d’abord. Aujourd’hui que les (faibles) mots d’esprit de Raffarin valent une levée de boucliers et de quasi-excuses publiques, il est bien normal que le pamphlet soit mort, étouffé entre les petits mots traités comme de grands discours et la peur de se faire traîner en justice pour des queues de cerise. Le Centre Mou a étouffé les extrêmes (car le pamphlet n’est ni de droite ni de gauche : plutôt d’en bas). Où est le temps où Daudet traitait familièrement « d’excrément à pattes » ses adversaires, qui ne le poursuivaient pas pour autant ?

Cela dit, le débat politique consensuel, l’apathie généralisée, le politiquement correct, bref le marais du discours public nous valent quelques joies : à l’époque où chacun invectivait, la masse des pamphlets tuait peut-être plus sûrement le genre que n’essaye de le faire la police de la pensée unique. Nous savons mieux goûter la mince veine pamphlétaire des ouvrages hier anodins, nous traquons avec passion le moindre dérapage, et ce qui d’un côté est sévèrement réprimé (et pourtant hier ignoré) est aujourd’hui savouré avec plus de bonheur, de joie secrète, de volonté de défi.

Renouveau du pamphlet?

Un critique s’en prend au Monde, se voit menacer d’excommunication littéraire et de poursuites judiciaires : cela nous donne Petit Déjeuner chez Tyrannie*, excellent ouvrage, mais un peu mince. Le simple récit des tribulations d’Eric Naulleau a valeur de pamphlet car en racontant la pure vérité on va loin, et presque violemment, dans la simple dénonciation de la coterie qui dirige les lettres à Paris. La brièveté de l’ouvrage et son ton patelin, en font un pamphlet – au moins un pamphlétaire –, peu attaquant pourtant, là où Pierre Péan et sa volumineuse Face cachée du Monde sont menacés de procès, deviennent faits de société, bref sont un peu ch…

Le pamphlet accomplit sa métamorphose : à la limite des poursuites judiciaires, un pied de l’autre côté de la frontière du politiquement correct, il s’attaque toujours aux vaines gloires du moment avec moins de fougue, de brutalité, d’insultes mais avec plus de violence ressentie : quand Michel Deligne publie une petite étude sur les troublantes ressemblances entre Hergé et Jules Vernes (dont Hergé a toujours minimisé voire renié l’influence), la fondation Hergé s’émeut ; quand Etienne de Montéty recopie un roman de Marguerite Duras puis l’envoie comme un manuscrit inédit, qui se fait refuser dans tout Paris, les beaux esprits s’offusquent de la pochade et Renaud Matignon en parle (avec jubilation) dans le Figaro. Bref, on peut être plus violent en étant encore plus rapide, presque muet. Fast pamphlet.

Ancrage du pamphlet

Maintenant que la moindre griffure, le plus petit égratignement, la tape la plus légère, la pointe la plus émoussée sont ressenties comme autant d’atteintes au Grand Confort Intellectuel Individuel et Portatif, on voit ce que la droite, enfin, la Réaction, peut faire du pamphlet : le sain exercice de son droit à la parole, dans une tranquille liberté d’esprit, puisque nous ne sommes pas des gens moraux et que nous éprouvons un plaisir certain à gratter à contre-poil l’épiderme du Grand Mou.

Nous sommes loin des saintes colères, des éructations inspirées, des hurlements à grande gueule et grand souffle. C’est sans doute qu’au point où nous en sommes, nous préférons en rire et réserver à notre indignation permanente d’autres soupapes : en plein naufrage national, au milieu des enterrements divers, dans la tourmente européenne, nous gardons le droit de rire parce que nous l’avons bien gagné.

 
Philippe Mesnard


  * Petit Déjeuner chez Tyrannie, par Eric Naulleau, suivi de Le Crétinisme alpin, par Pierre Jourde. Ed. La Fosse aux Ours, 185 pages, 16 euros.

Commandez le numéro et découvrez l’abécédaire du pamphlet, avec des notices sur les plus méchants…


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N°10 - Un fabricant de porcelaine dans un magasin d’éléphants

Par Jules Hyppolite

Il existe un un site Internet consacré à René Fallet avec entre autres des devinettes pour les amateurs : d’où vient « On me doit le respect. Je suis la mer » ? et « Le caillot d’un sanglot lui obstruait la gorge. Elle étendit la main vers la bouteille. Cette malheureuse orchidée buvait autant qu’un terrassier français » ? ou encore « Sentimentalement, je suis un train de nuit qui regarde passer les vaches » ? Mine de rien ce pot-pourri nuance la caricature… On avait vu l’aiguille mais pas la botte de foin ! Car avant de jouer au 4.21, Fallet fut d’abord poète, l’a toujours été et le fit savoir dès ses dix-neuf ans à la parution de Banlieue Sud-Est, cynique, bruyant – et même « plein de scories » selon son auteur. Mais en 1947 on ne peut rien contre Prévert, Queneau ou Sartre si l’on veut électriser son style à peu de frais ; quel glaçon allait mouiller un whisky aussi pur ? Fallet choisit l’arnaque bon enfant du surréalisme et n’y perdit grosso modo que La Fleur et la Souris (déjà titubant) avant de remercier toute l’équipe. Le faux drôle Queneau, en manque de bras pour l’OULIPO, lui fera de l’œil en vain : lorsque « Dans son arrière boutique, la fleuriste cultivait les arrières-pensées » en 1951, on sut que Fallet n’eut plus besoin de personne sur son Triporteur ; quant à Sartre il se demandera encore longtemps où il a bien pu entendre ce nom-là… Quoique rien n’interdise à première vue de déceler dans ces buveurs misérables une petite concession à l’Existencialiste, tout comme son goût pour les romanciers américains au style « en iceberg », voire : le modernisme excentrique de ses premières œuvres peut faire l’affaire du Nouveau Roman et sa politique de plein emploi des auteurs. Et si le Glaude « s’engageait » ? Et si Captain Beaujol au lieu de jouer à la belote « coinçait la matière anonyme et objective » ? Et aïe donc. Fallet, qui s’excuse de n’écrire pas « couramment (…) le papouasien des Claude Simon et des Butor », et de ne pas « avoir d’inconscient, moi, là ! » restera, à tous les sens du terme, autodidacte.

Du goulot considéré comme une alliance

Le critique trépigne : tout de même, le bas peuple, la province, l’alcoolisme… L’auteur n’est pas réaliste ? Même pas un petit peu (par charité…) ? Hélas non. Jugez-en : Les Vieux de la Vieille est une épopée, Le Beaujolais nouveau est arrivé un persillage burlesque et résigné n’évoquant rien moins que Blondin(1), Ersatz de la science fiction – et il faut faire un petit effort pour comprendre qu’un tel funambulisme n’est pas donné à tout le monde, et encore moins cette désinvolture qui a la pudeur de le faire croire. Quant aux Pieds dans l’eau, c’est un chef-d’œuvre inclassable, un Air du Pays, ses Pensées de Pascal : pas le moindre souci anthropologique là-dedans. L’auteur aime trop les gens pour ça. Et si l’on se fâche, on trinque ensemble Bismarck dit à sa jeune et humble épouse, jalouse des nobles femmes qu’il côtoyait : « Je t’ai épousé pour t’aimer » : voilà en deux mots la Symbolique du Vin chez René Fallet. On prévient la défaillance du sentiment avec du sacré, ou, ici, de la Fleurie. Le Vin, lutte des classes, opium des peuples, sagesse douillette ou Révolution, pêle-mêle selon l’humeur du jour (cette liberté qui fait de Fallet un vrai romancier français). « Ça m’embête de le dire, mais le vin ça remplace même assez bien Dieu » selon lui… Puisque l’Église fait fuir ses pantins pleurnichards et dérisoires, entre Socrate et Kafka (« on n’est rien que le fretin, nous »), qu’ils aillent faire un détour chez Rabelais : ils en reviennent gonflés comme des outres de métaphysique profonde et élémentaire, communicative même puisque ses lecteurs sont tacitement invités à manger des pieds de porcs panés entre amis au sortir des Vieux de la Vieille au lieu par exemple de recommencer indéfiniment Au dessous du volcan ; comme le dit Jacques Perret à propos de Pantagruel : « le lire sur une île déserte serait intenable ». Boutang arrive à la rescousse : « lire avec une intensité telle que l’on retrouve les moyens d’agir ». À la bonne heure ! La littérature qui s’incarne, avec Fallet ça se fait tout seul ! Boutang avait prévu René Fallet, et on admire au passage à quel point est calée la philosophie de ce dernier (Après ça, Phil Delerm peut bien menacer de sortir un de ses catalogues de plans zens, on est au chaud pour l’hiver…).

Un rossignol aux yeux crevés

N’oublions pas qu’il n’y a pas de joie exubérante sans un malheur profond : l’ivresse, tout comme le bonheur d’écrire, demandent des comptes. Le poivrot de Fallet ne souffre pas de l’Absurde comme n’importe quel impuissant : les femmes se sont chargées à cœur joie de le laminer avant, au moins autant que l’“Expansion Economique”. « Mon seul souvenir d’enfance est Nénette, j’avais quatorze ans. Avant je ne me rappelle rien ». Voilà l’autre versant de Fallet, celui de Paris au mois d’août par exemple, avec cette jeune anglaise qui vous « retourne le cœur comme une peau de lapin » ; malgré son goût – à prendre au douzième degré ? – pour la musette, l’auteur triste et allègre demeure un vrai jazzman… Qui aurait, cela va sans dire, déserté sans regrets les caves et la gentille poésie lycéenne de Saint-Germain-des-Prés. Ses livres souvent déchirants (« musique de Bix Beiderbercke ») débutent par d’étourdissantes virtuosités narratives et ne dévoilent la ligne cristalline de l’intrigue qu’après quelques croche-pattes au lecteur, mais quelle pureté renversante, à la fin ! René Fallet, écrivain amoureux, sensuel et vulnérable, a le cœur qui bat trop vite et trop fort pour en rajouter sur « le fond des choses » : il n’y a que par distraction, parce que sa grâce timide et son caractère entier le lui interdisent. On a le droit de regretter qu’Yves Robert ou Claude Sautet n’eussent pas adapté ses livres au cinéma, lui qui aimait tant les femmes, ses amis et comme il le dit au questionnaire de Proust : « leur longévité »…
 
 
Jules Hyppolite

 

1 : Ma vie entre les lignes, La Table Ronde, 1982 (contient d’ailleurs un très beau portrait de René Fallet). Beaucoup de romans de Fallet, dont L’Amour baroque, Bulle, L’Angevine, existent en Folio.


 

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N°10 - René Fallet, un prophète disparu

Seule dans toute la presse, Les Epées ont rendu un hommage à René Fallet… 
 
Par Xavier Trébord

 
À l’heure où les canons de l’humour semblent indissociables de la dérision ou de la parodie vaguement provocatrice, celui de Fallet a la consistance, la saveur et le puisant fumet d’une soupe d’antan. Un humour grinçant, loufoque, mais efficace aussi : quelques croûtons bien frottés d’ail nagent dans la soupière, et viennent nous rafraîchir l’haleine.
 
Mais Fallet est aussi un chroniqueur (et non pas un faux témoin), qui nous livre une parcelle de mémoire populaire rarement évoquée aujourd’hui, peut-être par mauvaise conscience, sûrement par désintérêt. Dans son premier roman, Fallet, natif de Villeneuve Saint-Georges, nous présente une bande de gouapes de banlieue ; il est peu probable que cette bande reconnaisse aujourd’hui le théâtre de ses exploits, de même que son argot plantureux ne lui serait pas d’un grand secours à l’improbable rade du coin. Aussi, qui se souviendra dans cinquante ans de cette époque où Paris n’était pas entouré de barres conglomérées, mais de villages et de bourgs presque jaligniens ?
 
Fallet est, comme son fidèle comparse Brassens, un barde de l’amitié. Une amitié rude, épaisse, plutôt du goût de celle du régiment ou du zinc. Avec Jules Romains (Les copains) et l’ineffable Antoine Blondin, Fallet est un des plus pertinents descripteurs de ces ambiances empuanties de Caporal ou de petit gris, dans lesquelles une bande agglutinée au comptoir lève l’ancre et quitte le monde des vivants pour atteindre celui des viveurs. Les tournées se suivent et ne se ressemblent pas, les mouches essaient désespérément de coller au fond des verres, dans lesquels la marée pinardière monte et descend à un rythme endiablé. Nos héros, ayant atteint leur taux de croisière, se jettent à corps et âmes perdus dans des débats philosophiques ou sociétaux (Hou ! Le vilain mot...) d’une paradoxale lucidité. Et si d’aventure on se fâche, il est de bon aloi, après quelques rafales de chevrotine, de faire la paix autour d’un canon, pacifique celui là, et qui, comme le malheur, n’arrive jamais seul.
 
Allez, mon Glaude, on va s’en jeter un ?
 
 
Xavier Trébord
 

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samedi, 26 juillet 2003

N°9 - Dossier : la République des illusions

Les délices et les poisons

On a longtemps mis en avant les vertus républicaines, et cette focalisation rhétorique contribue encore à nous distraire d’un examen attentif. Par exemple, l’équivalence entre la bonté et la citoyenneté pose problème. D’où vient par exemple, qu’un citoyen né il y a dix-huit ans ait à se sentir républicain plutôt qu’autre chose ? La démocratie libérale constituerait-elle donc la fin de l’histoire républicaine, après en avoir été les garde-fou ? Ensuite, en est-il tout à fait sérieux d’affirmer que la monarchie française n’ait en rien formé une espèce de la “république” ?

Le vieux régime encore inscrit au fronton de nos mairies n’est pas en crise du seul fait de la critique libérale : elle a contre elle certaines évolutions de la société et l’intégration communautaire. Face à ce démantèlement, d’aucuns réclament le grand retour de la République une et indivisible. Malheureusement, le maintien aussi bien que l’éclatement de ce régime témoignent des mêmes ambiguïtés vis-à-vis de la société française et du politique. À l’orée du XXIe siècle, il faudrait enfin se demander comment la France pourrait dépasser et modifier la forme de sa république pour s’assurer un destin.

Derrière une façade démocratique, ce régime s’est enveloppé grâce à des oligarchies, souvent concurrentes, mais d’autant moins capables de servir le bien public qu’elles n’avaient pour régulateurs et fins que l’argent et la puissance. La démocratie républicaine, en se fondant sur l’absence de toute extériorité à soi-même (c’est la théorie de la souveraineté du peuple), a rendu tout arbitrage impossible ; elle a atteint la justice à sa tête. Un second fait, inadmissible aux yeux de beaucoup, doit également inciter à la prudence à propos d’un régime qui commença en France sous des flots de sang : les systèmes totalitaires se sont tous plus ou moins dits républicains, et ils se sont souvent réclamés de la démocratie. Cela ne signifie évidemment pas que les Républiques modernes soient totalitaires dans les mêmes conditions que ces régimes*, mais on ne saurait trop s’intéresser aux sources de ces inquiétantes rivières.

* C’est là une facilité à laquelle échappe par exemple La République xénophobe de Pierre-Jean Deschodt et François Huguenin (Lattès 2001), tout en mettant en évidence les arrêtes de l’anthropologie républicaine sur une question controversée.

 

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N°9 - Entretien avec Basile de Koch

Jalons ou l’improbable épiphanie du rire

Entretien avec Basile de Koch

Basile, reconnais-tu des ancêtres à Jalons ?

Pas trop... Woody Allen et Saint Augustin ? J’aime bien dire que je suis Pasticheur du Roi depuis 1793. Pour être plus précis, la démarche Jalons est née d’un constat d’incompatibilité entre mon état d’esprit et l’esprit public : cette époque pas sérieuse m’empêchait de parler sérieusement, même à petite échelle. Petites amies et dîners en ville m’ont tôt convaincu qu’il valait mieux que je me taise ou qu’à défaut d’être Saint Augustin, autant me replier sur Woody. C’est donc une démarche plutôt personnelle, à un moment qui me paraît assez exceptionnel : le débat d’idées est englué dans le consensus et, pire, les référents culturels font défaut aux gens, qui ne comprennent plus ce qui est drôle. Non seulement on ne peut pas parler sérieusement, mais il n’y a plus grand monde pour rire intelligemment. Un exemple au hasard : le magazine Jalons n’a jamais dépassé les 8 000 exemplaires de vente ce qui paraît sûrement énorme aux Épées mais nous a fait perdre plus d’argent que nous n’en avons gagné. Ce qui marche comme le magazine aurait dû marcher, ce sont les parodies (Le Monstre, L’Aberration, Franche démence, etc.) qui atteignent régulièrement 75 000 exemplaires : là, au moins, l’homme de la rue distingue vaguement la référence.

Depuis ce constat, les choses ne se sont pas arrangées, donc ?

Pas vraiment : même les mots de “parodie”, de “pastiche”, ne sont plus compris : il faut dire “imitation”, “faux numéro”, “gloubi-boulga”. Les livres avec beaucoup d’idées, comme L’Histoire de France de Cro-Magnon à Jacques Chirac, se vendent peu. Le manifeste foutiste (60 idées garanties) ne s’est guère vendu. J’élève mon mari, le livre de Frigide Barjot, s’est très bien vendu, avec même une édition polonaise : mais il n’y a qu’une idée. Contrairement à Saint Siméon stylite, je descends continûment de ma colonne, la fusée Jalons, qui déconne sans jamais décoller : du sérieux au pas sérieux intelligent, avec le risque de sombrer dans la pignolade… Le règne de la quantité, comme dit Guénon, implique de baisser le niveau pour rencontrer le public. Cela dit, la fusée Jalons, même sans jamais décoller, et même en ses bas étages, reste très au dessus de la mêlée. Le plus terrible, c’est la force avec laquelle des gens qui n’ont rien à dire assènent leurs opinions : plus le niveau baisse, plus le ton monte. Les plus creux parlent avec une autorité incroyable, dont on se demande d’où ils la tiennent.

Pourquoi continuer ?

Héraclite et Parménide en débattaient déjà, avec leurs mots à eux. Pour ma part je tiens que panta rei : rien n’est jamais fixé, l’hiver de la pensée ne sera pas éternel.

Jalons joue beaucoup avec les références. À défaut d’ancêtres, y a-t-il une lignée Jalons ?

Ni Os-à-moëlle, ni Guy Debord. Alphonse Allais moins encore. Je me reconnais à la rigueur en Jarry, Chesterton, Simon Leys et Marcel Aymé, en Barbey d’Aurevilly plus qu’en Léon Bloy. Ce catholicisme m’est personnel. Ce qui est propre à Jalons, c’est quelque chose de plus large (je ne dirai pas œcuménique), un certain malaise vis-à-vis de la société, une distance qui se traduit par un « pessimisme actif . Pour répondre à ton “à quoi bon” de tout à l’heure, je te dirai qu’il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer. En tant que catholique, je ne crois pas au progrès moral ni politique. Je n’attends pas le matin de ce Grand Soir où la société mauvaise cessera de corrompre l’homme bon. être catholique, ce n’est pas être de droite au sens chiraquien du terme, mais savoir que bonheur, vérité et royaume ne sont pas de ce monde.

Après 20 ans d’existence, y a-t-il des repères dans l’histoire de Jalons, des signes forts, des lieux de mémoire bref des jalons ?

C’est la durée de Jalons qui est le signe le plus étonnant. Le temps défait ce que l’on fait sans lui, comme disait l’autre en décasyllabes. Dès le début de notre vie publique, la manifestation contre le froid au métro Glacière, au cri de « Verglas assassin, Mitterrand complice », nous avons dit ce que nous avions à dire. À l’époque, Le Monde ne s’y était pas trompé, avec son humour de myope qui refuse les lunettes, en écrivant – je cite de mémoire – « ces jeunes gens des beaux quartiers tournent en dérision les principes mêmes de la manifestation ». Notre nihilisme était inquiétant, n’est-ce pas ? Ce n’était pas un nihilisme de progrès, il n’était pas porteur d’espoir comme celui du XIXe qui voulait en finir avec des archiducs barbus.

Notre premier pastiche, Le Monstre, a suivi dans la foulée. Je rêvais depuis mes 14 ans de dénoncer ces fausses tables de la loi, ce monstre universellement révéré, organe unique du Parti Révolutionnaire Institutionnel au pouvoir depuis deux siècles.

Du coup, les rirologues nous ont considéré avec suspicion, comme Charlie Hebdo et Libération, qui nous trouvaient agréablement ovniesques quand nous étions “underground”. Ce baptême du feu qu’a été la manif contre la glace nous a valu la réprimande de ceux qui décident de ce dont on peut rire. On m’a rapporté qu’à Libération, Serge July a été mis en garde : « Méfie-toi, Serge, ces gens-là font semblant d’avoir de l’humour, mais en fait ils sont de droite . Comment peut-on faire semblant d’avoir de l’humour ?!

La droite aussi jugea Jalons subversif.

L’intelligentsia se rendait compte que ce n’était pas un humour “de progrès” et la forme subversive effrayait le bourgeois. Comme je suis têtu, j’ai continué et je suis content de voir que l’entreprise Jalons, au sens patapolitique, continue. L’objectif, c’est d’être et de durer. La ligne éditoriale de Jalons demeure, la flamme de la résistance ne s’est pas éteinte : ni répétition, ni gâtisme, ni baisse de niveau, ni hausse de ton.

Propos recueillis par Philippe Mesnard
 

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N°9 - Dossier : Le pamphlet

Peut-on faire rire de tout ? et tout le monde rira-t-il ? Jalons, groupe satirique et ironique, s'essaye depuis 20 ans de répondre à ces questions, avec des bonheurs divers.

Né dans les années 1980, le Groupement d’Intervention Culturelle Jalons est un objet politique étrange : se donnant pour but le vrai et le beau, n’hésitant pas à affirmer qu’être intelligent est possible, le mouvement “comique” animé par Basile de Koch défie les classifications et irrite les bien-pensants de tout poil et de toute plume. Les Épées ont interrogé le Président à vie de Jalons pour tenter, avec lui, de répondre à des questions simples : exister a-t-il un sens, pourquoi de l’être plutôt que rien, le combat est-il une fin en soi ?

 

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N°9 - Jacques Dufilho : le moine comédien

Par Laurent Dandrieu

Y a-t-il un autre comédien au monde qui aurait pu incarner le commandant Gardefort, le héros de Milady, la nouvelle de Paul Morand ? Porté à l’écran pour la télévision par François Leterrier, Milady fut diffusé le 21 juillet 1976, veille de la mort de Morand. Mais l’écrivain avait vu le téléfilm quelque temps auparavant lors d’une projection privée et, lui qui ne pensait pas que son récit pût être porté à l’écran sans dommage, s’en trouva ému jusqu’aux larmes, rapporte Dufilho. Celui-ci ne collait pas seulement au rôle par le fait que, seul peut-être des comédiens français, il avait lui-même pratiqué la haute école, comme Gardefort, cet écuyer du cadre noir de Saumur qui pousse l’amour pour son cheval Milady jusqu’à la mort.  Gardefort a lui aussi cette exigence, cette pudeur, ce mélange de certitude et d’humilité, ce goût des choses authentiques et du travail bien fait, cette politesse surannée aussi, qu’on retrouve chez Jacques Dufilho alors qu’il nous reçoit dans un hôtel parisien où il est venu parler de son récent livre de souvenirs, les Sirènes du bateau-loup. Jusqu’au titre du recueil de nouvelles dont est extrait Milady, les Extravagants, qui lui irait comme un gant.

La force de la liberté

De l’extravagance, il en a à revendre, Jacques Dufilho, qui pointe dans tous ses rôles, du chef-mécanicien du Crabe-tambour avec ses extraordinaires légendes du pays bigouden, au paysan de C’est quoi la vie ? (chef d’œuvre méconnu de François Dupeyron, sorti en 1998), en passant par le vengeur obstiné d’Une journée bien remplie, de Jean-Louis Trintignant. Sa voix étrange mâtinée d’accent gascon et qui dérape parfois dans les aigus, son regard traversé de désarmants éclairs de naïve malice, cette sorte de folie douce, curieux mélange de très ancienne sagesse et d’esprit d’enfance (je me souviens, lors d’un précédent entretien, de l’avoir vu s’interrompre soudain au beau milieu d’une phrase pour se mettre à japper furieusement comme un jeune chiot : c’était sa manière de souhaiter la bienvenue à l’un de ses partenaires, dont il avait entendu le pas approcher), qui semble en permanence le posséder, rendent chacune de ses apparitions inoubliables. Mais une extravagance qui n’a rien à voir avec la simple excentricité de qui ferait le malin pour se distinguer de ses semblables : l’extravagance de Jacques Dufilho, dénuée de tout histrionisme, est celle des êtres trop libres pour se conformer au regard des autres, parce qu’ils ont la force modeste et inébranlable de ceux qui sont habités par une vérité intérieure qui les dépasse et les transcende.

Si Dufilho devait résumer ses attachements profonds, il pourrait le faire à la manière d’un autre Jacques, Perret, lors d’une mémorable séquence d’Apostro-phes : le trône et l’autel. Monarchiste convaincu (« légi -timiste » ne manque-t-il jamais de préciser à des interlocuteurs qui, le plus souvent, n’ont pas la moindre idée de ce dont il parle), catholique traditionaliste (du temps qu’il était encore parisien, ses pas le conduisaient souvent, le dimanche matin, vers Saint-Nicolas-du-Chardonnet), Jacques Dufilho souffre intimement de l’éclipse du sacré et tente à sa manière d’en rallumer la flamme, dans sa vie privée comme dans son existence de saltimbanque.

Avant que d’embrasser la carrière de comédien, il se lança à corps perdu dans la paysannerie, sans un sou, empruntant de l’argent pour louer une paire de bœufs, se faisant embaucher comme apprenti bénévole dans un domaine où il mena une vie monacale dont on devine qu’elle convint comme un gant à celui qui, bien des années plus tard, confessera à Renaud Matignon son goût pour l’aspect réglé de la vie religieuse. Activité qui comblait sa nature contemplative : « La respiration des bêtes est un langage et la travail de la terre une prière, écrit-il. N’étions-nous d’ailleurs pas obligés de nous agenouiller souvent ? Et les plantes que nous avions semées ne se dressaient-elles pas dans la nuit comme autant de cierges allumés ? » S’il renonce à ce métier, ce n’est pas seulement à cause de l’appel du théâtre, mais aussi parce que la mécanisation qui s’annonce menaçait déjà « la spiritualité inhérente au travail de la terre ».

Bugatti et Cie

Dans le métier de comédien tel qu’il le pratique, il retrouve pourtant cette dimension spirituelle : « Quand on sème, dit-il, on ne sait jamais ce que ça va donner, il y a une part de Providence ; ça marche si Dieu le veut » ; comme au théâtre ou au cinéma, en somme. Quand il parle de son métier, c’est souvent au vocabulaire chrétien qu’il recourt, parlant volontiers de devoir d’état ou d’humilité. S’il n’y a rien de plus important pour lui que de ne pas se prendre au sérieux, il prend en revanche son métier très au sérieux, en parlant comme un artisan du temps jadis, en termes de responsabilité, de respect (du texte, des partenaires, du public), de discipline. Jacques Dufilho est comédien comme d’autres sont moines, mais un moine délicieusement bon vivant et rieur, qui n’a jamais eu peur d’engloutir ses revenus dans de dispendieuses manies, comme sa collection de Bugatti ou son château de Bouvées.

Non content d’avoir acheté au début des années soixante une exploitation agricole, Dufilho fit en effet dans les années quatre-vingt, toujours dans sa Gascogne natale, l’acquisition d’un petit château médiéval délabré, où il avait reconnu celui qu’il avait vu en songe quelques semaines plus tôt. Le fisc l’obligera à le revendre quelques années plus tard, mais si le comédien en parle sans amertume, c’est sans doute parce que lui ayant rendu entre-temps son lustre malgré son impécuniosité (se transformant lui-même en représentant de différentes corporations pour retaper la ruine, non sans installer dans toutes les pièces fleurs de lys et coquilles de saint Jacques), il garde la satisfaction inestimable d’avoir restauré un peu de la beauté du monde. Et la révolte lui est étrangère.

Son abandon à la Providence (« Il faut toujours avoir présent la certitude que Dieu va vous aider, dit-il. Ça ne m’a jamais abandonné »), on le retrouve dans le choix de ses rôles, qu’il ne sollicite jamais, attendant qu’on vienne le chercher : « Je ne suis au courant de rien, j’essaie de vivre dans l’esprit de pauvreté, “donnez-nous aujourd’hui notre pain de ce jour” », d’où l’aspect parfois désordonné d’une carrière qui, au cinéma du moins alterne chefs d’œuvre et invraisemblables panades : « En soixante ans de carrière, écrit-il, j’ai fréquenté souvent le ciné, parfois le cinéma et en de très rares occasions le cinématographe chanté par Apollinaire. Le goût n’a rien à voir dans l’affaire. » (Son parcours théâtral est plus cohérent, alignant des pièces d’Audiberti dont le Mal court, Colombe d’Anouilh, les Maxibules que Marcel Aymé a écrit en pensant à lui, ou le Gardien de Pinter). Cette carrière, précise-t-il, « je la considère comme une grande série de hasards. Mais Dieu crée le hasard, à travers votre désir d’autre chose : c’est le fruit de la confiance et de l’espérance. Peut-être qu’à partir du moment où l’on a toujours cette possibilité d’espérer, on a la possibilité de mériter encore une nouvelle aventure, chaque fois. » Pour lui, la prochaine sera le nouveau film de Pierre Schoendoerffer, Là-haut, à l’affiche à l’automne ; si on en lui souhaite encore beaucoup d’autres, on devine que pour lui il ne saurait en être de plus passionnante que le grand passage qu’il attend avec une souveraine confiance, et qui lui permettra de connaître intimement l’absolu de ce sacré dont il n’aura cessé de chercher à préserver le reflet ici-bas.
 
 
Laurent Dandrieu
 
- Les Sirènes du bateau-loup, de Jacques Dufilho, Fayard, 302 pages, 20 g.


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N°9 - L'impasse institutionnelle de l'universalisme moderne

Les réalités sociales n’ont cessé d’émouvoir et de contester le rationalisme utopique qui fonde la République.
Par Alain Raison

La République c’est la guerre ! À écouter les républicains, il y a toujours une menace à dénoncer, un conservatisme a émanciper, un clan factieux à indexer. Ce ressentiment envers la société est une constante de l’idéologie républicaine et on peut se demander si elle ne lui est pas consubstantielle. L’égalité, l’unité, le bien public, la citoyenneté, la loi semblent toujours menacés par les réminiscences sauvages de formes de sociétés traditionnelles que la modernité politique aurait dû dépasser : religion, communauté, oligarchie, aristocratie, corporatisme, féodaux et vassaux. L’ambition universaliste de la République est minée par la permanence des particularismes. Si le ressentiment est un idéalisme dégénéré par les démentis du réel, il nous faut penser les menaces dénoncées par les républicains non comme des causes de la crise de la République mais comme des symptômes. La faute vient d’un idéal inadapté à la réalité. Les dysfonctionnements continus manifestent les limites de la pensée qui a présidé à l’organisation de l’État, son impuissance à penser l’ordinaire des sociétés humaines. La cause réside dans la constitution rationnelle et abstraite de la République elle-même.

La France moderne est une idée

Elle est l’invention d’un démiurge imbu de foi en la seule Raison : le “rationaliste”. Selon Michael Oakeshott : « Les circonstances du monde moderne l’ont rendu batailleur : il est l’ennemi de l’autorité, du préjugé, de ce qui est simplement traditionnel, coutumier ou habituel. Au fond, il défend l’indépendance de l’esprit en toutes les occasions, la pensée libre de toute obligation envers quelque autorité que ce soit exceptée celle de la Raison ». Sceptique de tout, sauf de sa propre puissance, le rationaliste croit que sa Raison est commune à toute l’humanité et doute que l’on puisse penser différemment de lui. « S’il était plus critique envers lui-même, il pourrait même commencer à se demander comment l’espèce a bien pu réussir à survivre avant lui ».

Le rationaliste philosophe en ingénieur, fait de la politique en technicien : la société et sa complexe sédimentation historique le dégoûte. Après l’émergence aux XVIIe et XVIIIe siècles des théories du contrat social, la société est perçue comme une construction artificielle et aliénante érigée contre la Nature donc contre la spontanéité de ses membres. La volonté humaine dont les philosophes revendiquent l’autonomie, ne peut que s’insurger contre ce qui pourrait la contenir : Dieu, les autorités et les coutumes sociales. Du nœud complexe de destins que l’histoire a croisés, ils veulent faire un faisceau parfait de droites égales que noue une pure idée. La France monarchique n’est qu’un obscur brouillon que la Raison va ordonner à l’image d’un mécanisme parfait.

Régénérer l’histoire

C’est “l’adunation” de Sieyès, un mot nouveau pour fabriquer une France nouvelle : la Nation. En grand géomètre de cette cité parfaite, Sieyès cherche la voie d’une régénération de l’histoire par les catégories universelles de la raison abstraite. Les institutions politiques ne doivent plus être le fruit de l’expérience et du compromis historique entre les divers ordres sociaux, elles doivent au contraire en suggérer une image sublimée, dérivée de principes rationnels quasi-arithmétiques, constituer dans leur abstraction même l’anticipation performative d’une société d’individus égaux.

Sous l’Ancien Régime, l’articulation entre les intérêts locaux, sociaux ou professionnels et le bien commun se faisait organiquement par l’agencement des différents groupes de la société, qui constituent la communauté politique sous forme de personnes morales instituées. La déclaration des droits de l’Homme institue que « le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément ». La nuit du 4 août puis la loi Le Chapelier, abolissent les corps constitutifs de la société française. Toute coalition pour défendre de « prétendus intérêts communs » devient passible du tribunal révolutionnaire. Le Chapelier déclare qu’il n’existe désormais que « l’intérêt particulier de chaque individu et l’intérêt général du gouvernement . Les révolutionnaires « désincorporent » radicalement la société et ne laissent aux individus d’autre identité qu’une communion civique avec la totalité : la Nation ou le Peuple !

La tradition républicaine est cette persévérante volonté d’émanciper l’individu de ses appartenances provinciales, religieuses, sociales ou professionnelles pour en abstraire une volonté autonome et éclairée. N’oubliez pas que l’homme est bon mais que c’est la société qui le rend mauvais ! « La démocratie est le sacrifice complet de l’individu à la chose publique, c’est à dire celui de l’être sensible à l’être abstrait » note Sieyès. Il faut « fondre l’esprit local et particulier en un esprit national et public ». Le Citoyen sera le prototype expérimental de l’homme régénéré.

Les limites de l’utopie

Dans l’ordre des représentations, la France bascule d’une société de corps historiques vers une société contractuelle d’individus. Pour suppléer à l’articulation organique et coutumière entre la société et l’État, les révolutionnaires vont devoir orchestrer une mythologie politique créant un entre-soi nécessaire à la cohésion de la Nation. La centralisation étatique est corollaire à l’émancipation individuelle. L’école, l’armée, les fêtes, les élections, deviennent des instruments politiques de conformation idéologique des citoyens. Les moindres résistances sociales sont traquées. Mais très vite, sous couvert des modalités démocratiques de dévolution du pouvoir se reproduisent les structures sociales de l’Ancien Régime. Le suffrage universel est conservateur et les républicains doivent inventer l’isoloir pour suppléer à ce défaut d’émancipation, abstraire l’individu de sa contingence sociale vers le ciel serein de l’opinion pure. La République dévoile sa vraie nature, un projet perpétuel dont l’échec des réalisations est excusé par la sacralisation des fins ultimes qu’elle revendique.

Les sciences sociales, les romanciers et pamphlétaires ont vite fait de dévoiler ce qui se trame en coulisse de ce théâtre où les acteurs se parent de la transparence des principes universels. Carré de Malberg, le dit dans une formule laconique : « Dans le système parlementaire, le dogme de la souveraineté populaire est aussi abstrait, que celui de la souveraineté divine dans la monarchie traditionnelle. De fait le pouvoir est accaparé par le ou les représentants du peuple, de manière discrétionnaire ». Balzac, Tocqueville, Daniel Halévy, Karl Marx le montrent. La République est une forme moderne de légitimation du pouvoir. Elle masque la permanence des formes traditionnelles de fonctionnement, aussi anciennes que l’État lui-même. De fait, les systèmes démocratiques sont des oligarchies concurrentielles et compétitives. Des dynasties se fondent, les aristocraties du savoir remplacent celle du sang, les corps intermédiaires se reconstituent en formes de réseaux. La modernité politique est un vernis brillant qui masque l’épaisseur opaque du temps, la sédimentation ininterrompue des hommes que les nécessités, et non la loi, agrègent.

La corruption nécessaire

L’ensemble des “affaires” qui ébranlent l’ordre républicain dessinent le négatif de l’ambition prométhéenne des rationalistes. L’intérêt général est détourné par des intérêts particuliers, l’utilité publique masque opportunément certaines utilités privées, l’État unitaire est une ruche de groupes contradictoires et concurrentiels, enfin la Nation est menacée par le « communautarisme ». La République, parce qu’elle s’organise comme une utopie impérative, est corrompue par une réalité retorse et des citoyens relapses.

Le régime représentatif, en substituant aux corps intermédiaires une relation directe et indifférenciée entre des citoyens et l’Assemblée, laisse dans l’ombre les divers intérêts constitutifs de la société. Faute d’une reconnaissance institutionnelle, chaque groupe doit essayer de “peser” sur les circuits de décision institutionnel : commandes de sondages, calcul sourcilleux du nombre de manifestants, grève, lobbying, pots de vins, répondent à cette même nécessité. Cédera, cédera pas ? Les représentants de la Nation abstraite savent bien qu’il leur est nécessaire de « s’enraciner » pour être élus. Ils doivent reprendre tous les revendications sociales et s’identifier à certaines d’entre elles.

L’arrangement institué devient la condition de survie quand les règles sont inapplicables en raison de leur abstraite généralité. L’excès de chicanes administratives et de contrôles pour éviter le détournement privé de la chose publique aboutit à la nécessité d’une transgression ordinaire de la norme à la seule fin de l’efficacité de l’État.

Cette nécessité réordonne le lien civique abstrait à sa seule fonction possible. Mais l’effet pervers de l’articulation abstraite entre ordre privé et ordre public est que les deux sphères restent confondues invisiblement, de manière informelle, coutumière et tendent vers le clientélisme mafieux. Le rapport de forces entre intérêts divergents se joue à coups de finances et de moyens nécessairement occultes. Cela aboutit à un arbitrage sauvage des intérêts et à l’anarchie au sein de l’État. En pratique c’est donc la transgression qui est ordinaire par sa nécessité et l’ordre légal rationnel, une déviance en ce qu’il parasite le fonctionnement de la société. Chaque manifestation, chaque action de lobbying est un piratage légitime. La République ne laisse d’autre choix aux diverses communautés que le brigandage ordinaire.

La République contre la France

Le ressentiment des derniers républicains est dangereux. Frappés de cécité par leur bonne foi en l’indépassable raison moderne, les libres penseurs aliénés ne peuvent faire le deuil de leur idéal malgré son échec et préfèrent encore nier la réalité et tenter de la transformer. Leur obsession perdure dans le réflexe maniaque de sauvegarde d’une « sphère publique » indifférenciée contre les « tentations » particularistes. Les divers groupes sociaux, locaux, communautaires ou socioprofessionnels ont unanimement contourné cet obstacle, en allant s’installer à Bruxelles, auprès d’institutions européennes moins ingrates. La République, en se confondant avec la France, exaspère les corps de la société française et les tourne vers l’étranger. L’attachement à la France ne perdurera que si on sait ne pas l’opposer aux communautés les plus anciennes et les plus récentes qui constituent sa chair. La France n’est pas un “bloc” et l’État a longtemps été le fédérateur indispensable de la diversité française. Cette union n’aura de chance de perdurer que si les institutions reconnaissent et servent cette société au lieu de l’ignorer, de la considérer comme une menace et de tenter de la réduire.

Sans cela la prétention de la nation sur les personnes n’est plus celle d’une communauté constitutive et historique à l’égard de laquelle ils reconnaissent des attaches, mais la prétention d’une collectivité agglomérée dont ils subissent les empêtrements administratifs. Le lien social et les communautés sur lesquels reposait l’ordre politique ne médiatisent plus ces identifications communes et chaleureuses qui rendaient aimables la soumission à l’État. Par une inadéquation entre les structures politiques et la société humaine telle qu’elle existe spontanément en divers groupes sociaux, l’organisation républicaine de la France a miné les fondements de la société politique qu’elle voulait établir plus sûrement.

Comme l’écrit Michel Michel : « Il faudra bien pourtant que les républicains admettent s’ils veulent défendre la Nation, que la France est antérieure à 1789. C’est seulement dans l’observation de cette genèse historique qu’ils retrouveront les vertus fédératives de la France. Il faut renouer avec le capital symbolique et mythique fort de l’histoire de France, qui seul peut redonner le sens nécessaire à la communauté nationale pour survivre. C’est autour de l’attachement à un bien commun, que se tissent les liens communautaires qui permettent aux individus de se hisser à la hauteur d’un être collectif ».

La France sans les communautés s’épuise. Mais à cause de la République qui cherche à se confondre avec la Nation, les communautés semblent menacer la France alors qu’elles ne menacent que la République. Pour renouer avec les vertus fédératives de la France, la nécessité appelle le Roi des Républiques françaises.
 
 
Alain Raison

 À lire :
- Yves Mény, La corruption de la République, Fayard, 1992
- Michel Michel (dir), Les communautés : une question posée à la France, L’âge d’Homme, 2002
- Michael Oakeschott, “Le rationalisme en politique”, in Cités, n°14/2003, PUF.

 

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N°9 - Entretien avec Xavier Martin

Les dessous de Marianne, les racines anthropologiques de la première République
Entretien avec Xavier Martin

Xavier Martin est professeur à la Faculté de Droit d’Angers. Il est l’auteur de Nature humaine et Révolution française. Du Siècle des Lumières au Code Napoléon, Ed. DMM, Bouère, 2ème éd. 2002 [trad. anglaise par P. Corcoran, Berghahn Books, New York-Oxford, 2001] ; Sur les Droits de l’Homme et la Vendée, Ed. DMM, Bouère, 1994 ; L’Homme des Droits de l’Homme et sa compagne. Sur le quotient intellectuel et affectif du “bon sauvage”, Ed. DMM, Bouère, 2001.

Dans quelle mesure la fondation de la République, en 1792, vous paraît-elle tributaire de l’anthropologie des Lumières, qui concevaient l’homme comme abstrait, susceptible de raison et indéfiniment perfectible ?

Il est très délicat de répondre à cette question. Car l’anthropologie des Lumières est différente de ce qu’on croit spontanément. Étant d’inspiration nominaliste, elle incline à ne concevoir, à la surface du globe, que des êtres animés concrets, dont certains peuvent présenter suffisamment de ressemblances pour pouvoir être rangés sous l’étiquette  “hommes”. Mais cet étiquetage est arbitraire, approximatif, et il peut varier selon les auteurs, selon leur humeur. Les femmes, les peuplades exotiques, les paysans européens appartiennent-ils à l’humanité ? Le sens commun, dont les philosophes ne sauraient être démunis, les pousse souvent à s’exprimer, évidemment, comme si la chose allait de soi. Mais lorsqu’ils suivent leurs raisonnements, il peut se faire que la réponse soit négative, avec des nuances et des degrés, des hésitations et des repentirs, des contradictions… C’est une des sources du racisme, de l’anti-féminisme “scientifiques”, et par exemple du massacre vendéen : les exterminés ne sont pas des hommes, mais d’imprécis sous-hommes, qui refusent de laisser parachever leur hominisation par la République. « Le peuple est entre l’homme et la bête », pensait Voltaire.

Bref, entre l’ « humanité » et (le reste de) l’animalité, il n’y a pas de frontière, et le curseur du philosophe peut hésiter. « Tout animal est plus ou moins homme », écrit Diderot : mot génialement pervers, qui peut suggérer que tout homme est plus ou moins « non homme ». Du même : « L’homme et l’animal ne sont que des machines de chair ou sensibles ». Et en effet, tous les phénomènes d’intériorité des êtres animés sont une affaire, exclusivement, de sensations, dont le jeu intérieur, s’il devient plus complexe, peut en venir à spécifier l’humain. Mais la raison proprement dite n’est en rien naturelle à l’homme. Comme tout autre animal, celui-ci, dans le principe, est fait par la nature pour un jeu optimal impliquant simplement sensations et instincts, donc demeurant en deçà de la raison. En se faisant intelligent (selon un processus quelque peu mystérieux), l’homme a forcé sa nature organique, il a donc rompu l’ordre naturel, ce qui n’est pas bon. Et dans l’immense majorité des hommes, l’intelligence demeure bancale. Elle n’est satisfaisante que chez les philosophes (eux-mêmes le constatent, et ils s’en contentent, sans se l’expliquer), qui par là même se trouvent en charge de programmer la masse de leurs « semblables » (mot évidemment inapproprié) pour leur bonheur individuel et collectif. Tout cela ne peut que déboucher sur un hyper-élitisme manipulateur (trop méconnu, peut-il sembler). J’en ai beaucoup parlé dans mon Homme des Droits de l’Homme et sa compagne. Sur le quotient intellectuel et affectif du “bon sauvage” (éd. DMM, 2001). Auguste Comte est un bon héritier de cette manière de voir : il dit sans ambages que l’Humanité exclut certains hommes et peut inclure, tout au contraire, des animaux utiles. Et il tient pour absurde la définition de l’homme comme un « animal raisonnable », pour la raison que tous les animaux le sont.

Et la fondation de la République, dans tout cela ? Entre elle et ce dont nous parlons, je vois une relation bien caractérisée mais (quitte à faire erreur) aucun lien nécessaire. L’hyper-élitisme ainsi évoqué s’inscrit spontanément dans la logique et dans le cadre du despotisme éclairé. Mirabeau est sans doute, durant la Constituante, le plus exact représentant d’une telle logique (plus que Louis XVI…). Certaines circonstances (mais non, me semble-t-il, l’anthropologie venue des Lumières) amènent un glissement vers la République, où l’hyper-élitisme manipulateur trouve une belle occasion de briller de mille feux. D’une part, la République est voulue et fondée en France par une infinitésimale minorité. D’autre part, la tâche de remodelage de la pâte citoyenne est d’autant plus herculéenne que les Français s’avèrent gravement impréparés à l’aube nouvelle, ce que confirme abondamment leur entêtée récalcitrance aux disciplines de la cité totalitaire qui pourtant n’a d’objet que de les forcer d’être libres et heureux. Ce remodelage est programmé selon les postulats de la philosophie des sensations. Pour reprendre votre question, je vois donc un lien certain et même étroit entre l’anthropologie des Lumières et la République naissante, mais (sans en être sûr) aucune relation de cause à effet. Il faudrait bien, au demeurant, y réfléchir quelques années.   

À cette époque, le modèle antique (celui de la cité grecque et de la république romaine) vous semble-t-il déterminant dans la fondation de la République ?

Mon sentiment est qu’il n’est pas déterminant au sens strict, mais qu’en l’affaire il constitue un puissant moteur auxiliaire. L’idéologie de la République naissante est notoirement sursaturée de références antiquisantes. Le discours, l’élan républicains trouvent là des arguments, des références, un habillage, une source d’énergie mentale. En maintes occasions, les républicains d’alors se croient des héros antiques (« ils s’y croient », pourrait-on presque écrire). Sans cette profonde imprégnation, y aurait-il eu en 1792 la République en France ? Il me semble que oui, mais pour tout dire c’est une question qui excède la compétence de l’historien. Notons seulement que peu d’années avant la Révolution, dans son fameux Tableau de Paris, le philosophe Louis-Sébastien Mercier s’étonne avec beaucoup de verve qu’un régime monarchique, en la gavant de lettres latines, sature sa jeunesse d’esprit anti-royal et d’admiration pour l’épopée républicaine. « Il est sûr, ajoute-t-il, qu’on rapporte de l’étude de la langue latine un certain goût pour les républiques, et qu’on voudrait pouvoir ressusciter celle dont on lit la grande et vaste histoire ». Cette remarque d’un observateur souvent avisé, futur conventionnel (et républicain, du genre sincère et modéré), ne manque pas d’intérêt. C’est une pièce qui n’étaie guère ma propre réponse, mais qui peut nourrir la méditation, et  qu’avec plaisir je verse au dossier. J’ajoute que plus d’un siècle auparavant, un texte assurément emblématique en matière d’ordre politique hiérarchisé, le Léviathan de Hobbes, avait formulé une vigoureuse mise en garde, pour ce motif précis, quant à l’enseignement des lettres latines dans une monarchie.

Y a-t-il, de l’autre côté, une filiation véritable entre le discours républicain des origines (celui de la Révolution) et la pensée républicaine contemporaine ?

La filiation, à proprement parler, ne me paraît pas établie, mais je la présume, car je vois beaucoup de points communs entre les deux mentalités. Quels points communs ? Le caractère finalement vague des valeurs auxquelles on se réfère sans discrétion (les fameuses valeurs républicaines, expression qui bien sûr n’est que contemporaine), les prospérités matérielles cyniques de l’oligarchie drapée hypocritement dans ces valeurs énigmatiques, l’interdiction de tout débat (au moins public, répercuté par les médias) rigoureux, rationnel, sur les fondements du système et les perplexités qu’ils peuvent inspirer, la structure manichéenne du discours officiel, qui n’exerce sa fonction légitimante qu’à la condition d’exclure avec une extrême violence (physique ou verbale) des ennemis radicaux, réels ou supposés, que l’on désigne et diabolise par tous moyens. Dans la logique républicaine de la Révolution, il n’y a pas à proprement parler de citoyens, qui à l’occasion se distingueraient en bons et en mauvais, en zélés ou en tièdes, etc. ; il y a les bons citoyens, un point, c’est tout. Le reste, ipso facto, est rejeté dans les ténèbres extérieures, ex-termin-é au sens le plus techniquement neutre de l’étymologie, avant de l’être éventuellement au sens “normal” (si l’on peut dire) qu’a pris ce mot (c’est symbolique).

Tous ce système artificiel repose sur le mensonge et la manipulation, ce qui nécessite un immense labeur de bourrage de crâne. La première République, spécialement post-thermidorienne, nourrit une aspiration sans mesure (donc en cela très techniquement totalitaire) au contrôle des esprits, à leur remodelage, leur intégral conditionnement… Diverses raisons, dont notamment l’absence de procédés technologiques proportionnés à l’ambition, font que celle-ci sombre au total dans le dérisoire faute d’embrayer un tant soit peu sur le réel. Avec les procédés dont dispose aujourd’hui un pouvoir qui nourrit d’identiques intentions, c’est tout autre chose : l’efficacité se fait maximale. Mais c’est toutefois un maximum non absolu. L’ampleur même du mensonge nécessaire, et son instant besoin d’être ininterrompu, sont peut-être à considérer comme démontrant a contrario la force radieuse de la vérité même martyrisée.

Pourquoi, en 1792-1793, cette volonté affichée de changer la mesure et le décompte du temps ?

L’utopique aventure du calendrier précisément dit républicain est en prise directe avec divers traits fondamentaux de l’idéologie révolutionnaire. La pulsion fondatrice, d’abord, qui très puissante dès 1789 (Mirabeau : « Il nous est permis d’espérer que nous commençons l’histoire des hommes »), acquiert un second souffle et se radicalise en 1792 (« Tout commence sous le ciel », dira par exemple Saint-Just).

Ensuite, le scientisme rampant, qui sourdement propage l’idée (évidemment irrationnelle au plus haut point) que les lois génialement dégagées par Newton quant au monde physique, donc quant au mouvement astral, doivent être parachevées quant au socio-humain, afin qu’individus et société « tournent » dorénavant comme des mécaniques bien huilées, à l’instar du cosmos, sans fatigue pour le gouvernant-horloger. Gilbert Romme, concepteur-promoteur du calendrier neuf, a pris plaisir et attaché grande importance au fait que la république ait été fondée un jour d’équinoxe, y voulant voir une symbolique non seulement riche (qu’il se complut à détailler), mais surtout prometteuse d’un ordonnancement sociopolitique allant sans à-coups, indéfiniment. Cette vue de l’esprit est plus ancrée qu’on ne croirait durant les décennies qui englobent 1800, sous l’influence de ce scientisme des Lumières. Bonaparte, happant le pouvoir, nomme illico ministre de l’Intérieur, dans un pays à reconstruire à tous égards… un astronome, Laplace, qui a prolongé les recherches de Newton, et qui venant de produire un Traité de Mécanique céleste, est censé apte plus que d’autres, en conséquence, à instaurer la mécanique sociale française. Incompétent, Laplace perdra presque aussitôt ce portefeuille. Mais Bonaparte très bientôt fera affaire, pour cette fonction, avec … un chimiste, Chaptal, à une époque, observons-le, où le concept chimique d’affinité passe notoirement pour un aspect particulier de l’attraction universelle.

Ensuite encore, le calendrier neuf procède de la globale aspiration révolutionnaire, étroitement connexe au thème précédent, à la simplicité. Est en cause là, principalement, la décimalisation du décompte du temps, mais aussi la dénomination des mois, calquée sur des évidences naturelles d’ordre météorologique ou agricole. S’il pleut, par exemple, on se sait en pluviôse, et vice versa : c’est d’une commodité sans précédent (je n’exagère que partiellement). Les noms des mois, dont la musicalité est calculée avec grand soin, sont également, dans leur principe, d’inspiration « sensationniste » ; on croit qu’on va retravailler efficacement les intériorités, les rendre placides, les rendre dociles en les mettant sous perfusion de sensations rassérénantes. La fonction gouvernante – on y revient – en sera simplifiée. Que cet engouement inconsidéré pour un système “simple” ait suscité, très concrètement, la plus épineuse des complications (dont les usagers de la datation révolutionnaire pâtiront à jamais) est un paradoxe typique de l’utopisme en mal d’application. Identiquement, les mots de “prairial”, “fructidor”, “vendémiaire” etc., imaginés pour apaiser, ont vite suscité, pour les raisons que chacun sait, l’impression contraire.

Enfin, force est bien sûr de mentionner la puissante intention déchristianisatrice. Cette intention est-elle première ? Chez bien des partisans du nouvel almanach, c’est plus que vraisemblable, et même évident. Dans la logique même de sa conception, ce n’est pas certain. Première ou non, la dimension dont nous parlons est en tout cas sans équivoque : substitution spectaculaire de la naissance de la République française à celle du Christ comme pivot de l’Histoire, éviction du dimanche, et remplacement de la thématique liturgique quotidienne par une thématique agraire et utilitariste (consécration de chaque jour à un végétal, un animal, un minéral utiles à l’homme – un jour est même voué au fumier – ou à quelque instrument aratoire). « Les saints, annonce Barère, sont les derniers émigrés de la Révolution ». Cette agression religieuse et  culturelle sans précédent, envenimant l’extrême difficulté de s’accoutumer au nouveau système, a suscité une profonde répulsion dans la population. Objet d’ironie, le calendrier a traîné une pauvre existence. Le Concordat l’a cruellement dénaturé en réhabilitant, contre décade et décadi, la semaine et le dimanche. Napoléon, par réalisme, a mis fin à la plaisanterie le 10 nivôse an XIV.

Le modèle romain, où la sphère privée ne se distingue pas de la sphère publique, explique-t-il, comme le pensait B. Constant, la dérive quasi totalitaire de la première République ?


Là non plus je ne penche guère à croire que le modèle romain aurait à cet égard un rôle déterminant. Mais il aura joué – c’est déjà beaucoup – comme un adjuvant. L’individualisme philosophique de la perspective, en prétendant faire de la société un pur agrégat d’unités humaines (une « collection d’individus » : Sieyès, entre autres, y tient beaucoup), incline à déclasser, à dévaloriser la structure familiale. Celle-ci est tenue pour une concurrente de la société, accoutumant l’homme à un horizon assez étriqué (Danton, Robespierre, le disent explicitement). Le surcroît affectif du milieu familial lèse la cité, il affaiblit nécessairement l’intensité du lien civique avec tous les autres concitoyens. D’un conventionnel post-thermidorien évoquant la Terreur : « Les larmes versées sur la tombe d’un frère, ou d’un père, ou d’un ami, étaient un vol fait à la cité ; la douleur ne devait point ainsi se resserrer, se claquemurer dans ses foyers ; c’était un crime de s’attendrir en détail ».

Corrélativement, l’ambiance politique se dramatisant, la famille est suspecte de cacher les sentiments éventuellement anti-civiques, de même que le domicile peut cacher des écrits, des armes, des denrées prohibés, voire des personnes suspectes. La logique du gouvernement républicain est donc de transgresser l’écran de l’intimité familiale aussi bien que celui de l’intériorité humaine. La multiplication des visites domiciliaires, l’exorbitante velléité de soustraire les enfants aux familles pour une éducation collective sont à rattacher à cette même racine. Le totalitarisme est caractérisé. J’hésiterais donc à reprendre à mon compte l’expression « dérive quasi totalitaire de la première République », parce que d’une part le quasi me paraît superflu, et que d’autre part les effets normaux (même calamiteux) d’un penchant logique (même bien intentionné) ne sauraient proprement constituer une dérive.

Au demeurant, la propension républicaine à malmener la sphère privée peut correspondre a un mobile directement utilitaire. L’excès des affections peut constituer un frein à la disponibilité physique ou mentale des Français dont on a besoin en nombre croissant sous les drapeaux. C’est sous ce rapport, me semble-t-il, que le discours “antiquisant” très appuyé (romano-spartiate) vient seconder efficacement les ambitions républicaines. Ce n’est pas négligeable. Mais tout bien pesé, Benjamin Constant donne le sentiment de surestimer le poids d’influence du modèle antique dans la fibre totalitaire de la Révolution. Il semble n’avoir pas bien perçu, pour certaines raisons qui demeurent peut-être à élucider, mais que partiellement on peut supposer, la composante intrinsèquement totalitaire des Lumières mêmes.

Les républicains de l’époque révolutionnaire percevaient-ils une contradiction entre leur propre discours, très égalitaire, et le caractère virtuellement oligarchique du régime qu’ils venaient de fonder ?

Je crois qu’il faut, sur cette question, distinguer nettement l’avant- et l’après-Thermidor. De septembre 1792 à juillet 1794, temps du paroxysme révolutionnaire, l’idéologie installée est certes très égalitaire. Cet égalitarisme est à peu près sincère, ce qui ne veut pas dire qu’il soit de bon aloi. C’est le temps du suffrage universel (dans l’intention, pour ce qui est de l’avenir, et dans les textes), du maximum d’égalité successorale, du tutoiement etc. Mais cette période est plus que jamais celle où d’implacables minorités manipulantes mènent le jeu infernal dans les assemblées de sections ou de clubs, et dans la Convention elle-même ; où le suffrage universel dont nous parlions est soit une atroce caricature (la désignation des conventionnels), soit un élément clé d’une constitution mise entre parenthèses, donc inappliquée ; où les “citoyennes”, en toute hypothèse, sont expressément tenues à l’écart du champ politique ; où la logique d’exclusion tous azimuts s’emballe, chauffe et surchauffe jusqu’à l’incandescence ; où ceux qui mènent la danse macabre, en voulant sincèrement, de façon théorique, le bonheur populaire, creusent en fait un abîme entre le peuple et eux, se positionnant ontologiquement, par la force des choses, à une distance infinie au-dessus de lui (selon la logique hyper-élitiste évoquée plus haut). Lorsque Robespierre, le 18 floréal, dans le discours que l’on peut dire le plus “spiritualiste” de la Révolution, rêve de créer, chez le citoyen, « un instinct rapide qui, sans le secours tardif du raisonnement, le portât à faire le bien et à éviter le mal », il se situe ipso facto, par rapport au peuple, dans la stratosphère. Durant cette séquence, l’idéologie très égalitaire est donc porteuse en fait d’inégalitarismes violents et variés. Mais la contradiction ne gêne pas le discours officiel, pour diverses raisons : parce que ce discours est sincère dans la théorie ; parce que l’aveuglement idéologique empêche la perception des éventuelles contradictions ; parce que, si d’aventure il ne le fait pas, le caractère puissamment (re)fondateur de la phase en question fait ressentir la contradiction comme purement transitoire, voire comme condition provisoire de l’entreprise (re)fondatrice.

Durant la période post-thermidorienne, la problématique, sous ce rapport comme sous beaucoup d’autres, change du tout au tout. La classe politique est convaincue profondément de la nocivité sociale aiguë de l’égalitarisme. Elle ne peut faire l’économie de révérences à l’égalité, mais sauf s’il s’agit d’entretenir la rhétorique anti-aristocratique, elle ne révère l’égalité que de mauvaise grâce et du bout des lèvres, avec circonspection, prenant soin d’insister sur l’égalité civile, conçue comme très en deçà de l’égalité politique. C’est dire qu’il ne peut guère y avoir chez elle un sentiment de contradiction – tout juste un léger nuage de gêne – entre le discours officiel modérément égalitaire et l’inégalité concrètement triomphante : suffrage sévèrement censitaire, exaspération de moins en moins inexprimée à l’endroit de l’égalitarisme successoral jacobin (que toutefois l’on n’osera écorner sérieusement avant l’aurore du Consulat), pugnacité intégralement décomplexée dans la défense des propriétés, tendance à la hiérarchie par les âges, discours anti-féministe, etc.

Peut-être aura-t-on peine à le croire (et je n’en ai pas encore publié l’argumentation), mais la formule que cette classe politique exècre tout spécialement, sur le second versant de la Révolution, n’est autre que l’article fameux : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ». C’est particulièrement ce demeurent égaux en droits qui ne “passe” pas, comme tenu pour fauteur en puissance des pires convulsions sociopolitiques. Lorsque la Déclaration des droits (et devoirs) de l’an III est présentée la première fois au vote des conventionnels, un député s’étonne que la formule n’y figure pas, et nul n’osant expressément s’y opposer, elle est en fait, à l’improviste, votée sans discussion comme article premier. Mais quelques semaines plus tard, lorsqu’il s’agit du vote global sur la constitution (et son préambule, la déclaration), l’article a disparu, non sans désinvolture, et les rares députés qui se hasardent à l’expression d’un étonnement à ce sujet goûtent l’infortune de se faire vertement rabrouer. Il n’est pas excessif d’avancer que la première République a développé une phobie relativement aux déclarations des droits en général (« si vous n’êtes pas guéris de la manie des préambules », dit même alors un authentique républicain), et spécialement quant au souvenir de la première, dont l’article premier a l’honneur, désormais, d’un très coriace et très tenace ressentiment. On s’en doute peu.

Propos recueillis par Frédéric Rouvillois


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samedi, 26 avril 2003

N°8 - Dossier : Du nouveau chez les réacs

Le Côté Obscur contre-attaque. Sur la nation et l’individualisme politique, l’ingratitude moderne, la liberté et l’autorité, le rôle des institutions, les ambiguïtés de l’idéologie humanitaire, de dangereux rebelles se perdent depuis quelque temps dans le trou noir de la Réaction. Le saviez-vous ? Les ci-devant Debray, Taguieff, Muray, Lévy, loin de vouloir refonder la République française, serviraient en définitive les intérêts ou les mânes de Maurras, Thiers et Tamerlan…

Sur un point au moins, le libelle(1) qui a scandalisé durant une saison entière le microcosme parisien recevra notre approbation : vouloir ressusciter la République idéale constitue le dernier fantasme du jacobinisme, une nostalgie qui se recroqueville devant les changements de la société. – Que cette république-là soit figée, et que la monarchie ait donné l’exemple d’une adaptation maîtrisée sur plus de mille ans, à l’image de ses promesses, ce sera le propos du prochain numéro.

Pour l’heure, Les Epées entendent participer, avec un peu de distance, au débat qui a secoué l’intelligentsia bien pensante, écartelée entre les dénonciateurs et les dénoncés, les nouveaux réacs, ceux qui les accusaient d’en être, et ceux qui répliquaient que non, pas du tout, et que c’est celui qui dit qui y est. Avec une différence fondamentale : que loin d’être contraintes à de fastidieux démentis, Les Epées se proclament volontiers réactionnaires, qu’elles disent comment elles le sont, et pourquoi il faut l’être. À l’assaut !

 

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N°8 - La fatigue de l’individu moderne

Par Alain Raison

Ne soyez pas dupé par sa cravate flashy et sa démarche alerte de jeune loup ; il faut ouvrir la pharmacie de l’homme branché. Elle regorge de Prozac et autres anxiolytiques supplétifs à la baisse de l’élan vital… Plus généralement, la marchandisation des technologies de “bien être”, le recours au psy, le coaching, l’édition de guides para-médicaux, la demande massive de pilules miracles pour un « bonheur sur ordonnance », révèlent en négatif une « chimie du désespoir ». L’observateur des sociétés occidentales ne peut esquiver l’inquiétante omniprésence de ces symptômes dépressifs massifs. 

Sans-doute, la dépression désigne-t-elle avec un vocable scientifique une réalité plus ancienne. Job déjà succombe au désespoir en murmurant : « Pourquoi ne suis-je pas mort au sortir du sein, n’ai-je péri aussitôt enfanté ? » Le désespoir, la mélancolie, l’acédie, la dépression, recouvrent à des époques différentes ce même affaissement de la volonté, ce relâchement de la tension vitale en désir de mort. La conscience de la vanité du monde est une meule, qui selon leur trempe ronge l’âme du poète, du philosophe ou du moine jusqu’au suicide ou l’aiguise jusqu’à Dieu. Hommes qui ont en commun la rare lucidité d’être bien peu de chose, de la cendre, rien de plus. Comme le montre Alain Ehrenberg, la mélancolie des anciens n’est pas sans filiation avec la dépression des modernes, les deux naissent d’une conscience de soi extrême : « Si la mélancolie était le propre de l’homme exceptionnel, la dépression est la manifestation de la démocratisation de l’exception. (...) La dépression est ainsi la mélancolie plus l’égalité, la maladie par excellence de l’homme démocratique ». Elle est la contrepartie pathologique de la croyance moderne en la liberté de chacun de “devenir soi-même”, ce héros caché sous l’homme ordinaire.

Le culte de la performance

Star Academy, Loft Story, les Start-Up, la glorification de la réussite sociale, la médiatisation de l’entreprise, concourent à entretenir la mythologie d’un épanouissement individuel de masse. La compétition est une pédagogie qui incarne pour tous la possibilité et le devoir de devenir “quelqu’un”. Elle reproduit dans la vie sociale le paradigme sportif qui permet de résoudre la contradiction centrale dans les sociétés démocratiques entre égalité de principe et inégalités réelles.

Le sport mobilise la passion de l’égalité et le stade est le lieu où est le mieux mise en scène l’utopie moderne de l’harmonie entre la compétition et la justice. Les athlètes partent de la même ligne de départ au même signal. Chacun est responsable de sa victoire ou de sa défaite. Que le meilleur gagne ! La justice est le fruit de la compétition.

Mais le « sport est sorti du sport », il est devenu pour l’homme compétitif que nous devons tous devenir, un état d’esprit, un véritable « culte de la performance » ; c’est un mode de formation du lien social, du rapport à soi et à autrui qui se décline dans toutes les sphères d’activités de la vie sociale. Pour Jean-Pierre Le Goff, les nouvelles méthodes de management appliquent ce modèle sportif à l’entreprise : “Autonomie”, “évaluation”, “contrats d’objectifs” dessinent la nouvelle configuration de l’encadrement et des rapports de travail. Les normes de productivité sont désormais censées être le produit d’une libre adhésion et font l’objet de “contrats individuels”.

Chaque salarié doit affronter seul le paradoxe constitutif de sa “libération” : il est sommé d’être autonome et de “s’épanouir” en même temps qu’il doit se conformer à des normes strictes de performances. L’envers de l’héroïsation du cadre dynamique est son sursis permanent d’être “chômeur volontaire” par défaut d’objectif réalisé. Comme le dit un thérapeute d’entreprise : « Le sentiment le plus important est ce sentiment de pouvoir faire aussi bien que les autres. Les gens ne peuvent arrêter de bosser de peur que quelqu’un les dépasse ou même prenne leur place. » Chacun doit se singulariser, montrer ses dents blanches, son haleine pepermint ; il faut être à l’optimum de ses performances, qu’elles que soient ses conditions de travail et être vigilant : est-on jamais sûr de ses propres compétences, en comparaison avec les autres mais aussi avec son propre fantasme de “devenir” l’athlète du marché, le cadre branché en stéréo sur les cours du dollars et de l’euro ?

Comme l’écrit Alain Ehrenberg « le culte de la performance fait la synthèse de la compétition et de la consommation, en mariant un modèle ultra concurrentiel et un modèle de réalisation personnelle ». La comparaison permanente devient la norme qui sanctionne toutes les relations sociales, aboutissant à des logiques de singularisation des personnes qui doivent toujours plus rendre visible leur individualité. C’est le trait marquant de la sensibilité égalitaire moderne : « se différencier dans la similitude ».

Logique de l’addiction

L’impératif de réussite individuelle a pour nécessaire face d’ombre l’angoisse de l’échec, la peur de n’être pas à la hauteur de ce que suppose l’égalité de la compétition. Comme le dopage sportif, la prise de psychotropes répond à cette crainte. Si pour Baudelaire dans les Paradis artificiels les drogues sont un moyen d’évasion dans l’irréalité en décuplant sa personnalité jusqu’à devenir dieu ; les psychotropes proposent au contraire une aide pour affronter une réalité utopique qui exige d’être un dieu. Leur prise relève de la logique du dopage sportif, c’est une toxicomanie d’action, qui permet à l’individu de s’intégrer dans une réalité hostile. Les psychotropes « doivent dès lors être considérés comme l’exercice du rapport à autrui quand autrui n’est plus que la mesure de soi même » note Ehrenberg. Les psychotropes et autres antidépresseurs sont une prothèse chimique, c’est un lit de Procuste à l’envers qui doit permettre à chacun de devenir le héros qu’est l’individu “réalisé”. Pour Marcel Gauchet, « la dope est le moyen de combler la passion purement privée d’être soi dans l’impossibilité d’y arriver ».

L’individu fragilisé

Le recours aux drogues légales comme au soutient psychologique révèlent les fragilités de l’individu sommé de devenir “lui-même”. Le sacre du “choix individuel” comme norme ultime de la société s’est substitué aux grands récits communautaires qui donnaient sens à la vie de chacun et constituait un ensemble de valeurs référantes pour tous. L’idéal de l’accomplissement n’est plus associé à la quête d’un salut surnaturel ou à une aspiration collective à la transformation de la société, mais s’est subjectivé et sécularisé en “réalisation de soi”. Cette individualisation de l’utopie en idéal du moi est « le style de la certitude quand il n’y a plus de certitudes ». L’individu, doit lui-même produire le sens de sa vie et interpréter l’adversité de l’existence. Il erre entre tous les systèmes philosophiques ou religieux qu’offre le marché du sens sans pouvoir s’attacher ; puisque tous semblent se valoir, aucun ne peut lui donner un réconfort durable pour orienter son existence. Pourquoi vivre, aimer, travailler, procréer et mourir ? Faute d’un sens, l’homme moderne perd intérêt pour la réalité parce qu’il ne parvient pas à la rejoindre.

Derrière un masque au sourire chimique, le flou existentiel, la frivolité, l’ennui, la fatigue, l’angoisse et les tendances suicidaires manifestent la vulnérabilité d’un individu qui a perdu sa raison de vivre. Comme le décrit bien Tony Anatrella, l’individu moderne est incapable d’anticiper l’avenir, de faire des projets ; il laisse les circonstances décider à sa place. Sans repères dans l’existence, il ne parvient à inscrire sa vie dans la durée, à s’engager et reste dans la crainte d’une perte à venir et le deuil des possibilités passées. Pour s’orienter au gré des jours, en pleine crise de l’intériorité, divisé contre lui même par une raison désorientée, l’individu sans repères se réfugie dans l’injonction des sens qui seuls le guident et l’entraînent dans leur course aléatoire. À mesure que le permis des normes d’une société structurée recule, la volonté de l’individu “libéré” est annihilé dans le champ indéterminé du possible et devient la proie des désirs-stimulis de l’offre marchande.

La dépression est la sanction pathologique de cette errance. Dans un contexte où le choix est la norme et la précarité interne le prix, elle compose la face sombre de l’intimité contemporaine. « Telle est l’équation de l’individu souverain : libération psychique et initiative individuelle, insécurité identitaire et impuissance à agir » conclut Ehrenberg. Telle est la leçon de la dépression : « L’impossibilité de réduire totalement la distance de soi à soi est inhérente à une expérience anthropologique dans laquelle l’homme est propriétaire de lui même et source autonome de son action ». L’humain reste un système de signification qui le dépasse et le constitue simultanément. En ignorant le sens social et spirituel de la personne humaine, le développement du libéralisme au nom de l’autonomie, de l’égalité et de la concurrence répand la mort dans les âmes, érode le sens de l’avenir et le goût de l’engagement, conduit la société à sa fin.
 
 
Alain Raison
 
À lire
- Tony Anatrella : Non à la société dépressive, Champs Flammarion, 1995.
- Alain Ehrenberg, La fatigue d’être soi, Odile Jacob, 1999.
- Le culte de la performance, Hachette-Pluriel, 1996.
- Jean-Pierre Le Goff, La barbarie douce, La Découverte, 1999

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N°8 - Entretien avec Daniel Lindenberg

Quel était votre objectif en publiant ceRappel à l’ordrequi a tellement inquiété l’intelligentsia parisienne ?

C’était précisément de cartographier des idées de cette intelligentsia, ce qui n’avait pas été fait depuis longtemps. J’ai préféré à une pseudo sociologie, tenter de m’intéresser à ce que dit cette intelligentsia, aux idées, aux valeurs. Je pense qu’une douzaine d’années après la fin de l’hégémonie marxiste et la chute du monde communiste, il y avait de nouvelles choses à dire, dont j’ai essayé de dégager les lignes de force.

Aviez-vous des modèles à l’esprit en écrivant ce livre, des textes plus anciens suivant une démarche comparable ?

Sinon à des modèles, je pense à tout ce qui s’est écrit sur le parti intellectuel, dans la mouvance de Péguy, sans être forcément d’accord avec sa vision des choses. Et puisqu’on parle de la mouvance de Péguy, on peut évoquer l’ombre de Benda ; je l’ai d’ailleurs vu après que des gens ont dit que j’avais plus ou moins voulu refaire La Trahison des clercs. Mais je ne pense pas avoir eu de modèle à proprement parler. Je suis un historien des idées. Je suivais une méthode que j’avais moi-même utilisée dans Les années souterraines, qui consiste à repérer des réseaux, des ponts, des passerelles un peu cachés entre les différents courants de pensée. Surtout les courants de pensée dominés, mais cependant actifs, parfois secrètement très influents. J’ai voulu, à mes risques et périls bien entendu, poursuivre ça pour l’actualité.

Précisément, le fait de déceler des choses cachées, peu lisibles, est-ce que ce n’est pas de là que viennent la plupart des critiques qui vous ont été faites, du reproche de rattacher ensemble des choses qui n’avaient pas vocation à l’être ?

Si on cherche à déceler des réseaux, des lignes, des chemins qui ne sont pas visibles comme en géographie, lorsqu’on regarde les traces d’un paysage rural ancien avec des photos aériennes, etc. Chercher ce qui est caché passe souvent pour quelque chose de type policier, et en effet, il y a un point commun entre le travail de la police et l’histoire intellectuelle, il faut chercher, et parfois relier les choses entre elles. Mais ça n’a rien de déshonorant, et au fond, c’est tout à fait différent.

À ce propos, votre démarche se voulait-elle celle d’un homme de science ou celle d’un militant ?

Pas d’un militant en tout cas, pas dans ce livre. Oui, là aussi, sans me prendre pour qui je ne suis pas, la notion de spectateur engagé me convient. J’ai utilisé des lectures, des connaissances, etc. Ce qu’on peut presque appeler l’esquisse d’une méthode. Après à chacun d’en tirer les conclusions qu’il veut pour le militantisme.

Pensez-vous que votre ouvrage aidera à une recomposition du paysage intellectuel français ?

Il n’appartient pas à un livre d’analyses, même s’il retient l’attention publique, de recomposer le paysage. Il peut cependant accélérer les choses. Je suis maintenant certain que la polémique qui a eu lieu a eu pour conséquence, peut-être imprévue et non souhaitée des acteurs de cette petite comédie, de ce petit drame, de leur faire prendre conscience qu’ils formaient un groupe, une manière d’école de pensée. Pour prendre un exemple, l’argument massue était de dire que Houellebecq et Dantec étaient des hommes de lettres qui n’avaient rien à voir avec le politique, avec l’idéologie, etc. Or, il faut maintenant constater l’inverse, notamment dans le dernier livre de Dantec où il se reconnaît les amis que je lui ai assignés. De ce point de vue, sans savoir si j’ai favorisé cette recomposition, on doit reconnaître qu’elle est là.

Mais ces nouveaux réactionnaires ne sont-ils pas des réactionnaires tout court ? Je pense notamment à Houellebecq qui au fond n’a de nouveau que la qualificatif que vous voulez bien lui-donner si l’on considère que son premier ouvrage, sa biographie de Lovecraft était déjà franchement réactionnaire.

Ce que vous dites pose plusieurs problèmes : problème méthodologique et problème de fond, d’analyse politique des œuvres. Comme vous l’avez vu, l’une de mes hypothèses, c’est que la contre-culture peut se rattacher à la grande tradition réactionnaire américaine ; à cet imaginaire fantastique qui remonte à Edgar Poe et dont Lovecraft est un des avatars. Il est évident que Lovecraft est authentiquement un auteur réactionnaire, au sens fort du mot. Et Houellebecq l’a bien vu qui lui a consacré un ouvrage. Pourtant, si je ne pouvais pas ne pas constater que pendant toute une période de sa vie, Houellebecq s’est situé dans une mouvance d’extrême-gauche, anti-mondialisation, anti-libérale. Je sais bien que l’anti-libéralisme est quelque chose d’extrêmement polysémique politiquement. Mais il écrivait quand même dans L’Humanité. Cela pose d’ailleurs un problème que je n’ai pas vraiment abordé dans mon livre, le fait que les choses ne sont pas si logiques que ça dans le positionnement des intellectuels et, en particulier, des écrivains français de gauche. C’est comme Aragon qui a toujours été barrésien quelque part et qui n’en est pas moins le modèle de l’écrivain communiste.

Il y a pourtant une erreur dans mon livre, qui m’a été révélée par l’intéressé lui-même. C’est de dire que Renault Camus n’est pas un nouveau réactionnaire : or il m’a dit lui-même venir de la gauche socialiste des années 80, et revendique hautement (l’un des rares) l’étiquette de nouveau réactionnaire.

Cette cristallisation réactionnaire, vous apparaît-elle, sur le plan des idées, comme une menace ?

Non, pas du tout. C’est pourtant ce qu’on a voulu me faire dire. Quelqu’un comme Finkielkraut, qui occupe une place assez centrale dans mon livre, a mené l’attaque, en disant que je ne faisais rien d’autre que de présenter un nouvel anti-fascisme. Il voulait absolument me faire dénoncer, comme étaient censées le prouver mes allusions sournoises aux années trente, un nouveau fascisme en préparation derrière ce label apparemment innocent de nouveau réactionnaire. En fait, il n’en est absolument rien : le concept de fascisme n’a jamais été vraiment explicité, c’est un concept polémique. Je suis d’accord avec François Furet sur les ambiguïtés de ce fascisme dans lequel on fourre absolument tout, Hitler, Mussolini, Franco, Drieu et n’importe qui dès lors qu’on ne l’aime pas. Cela devient la figure du mal. Mais je ne me sers pas du tout de ce tocsin là. Je n’ai pas voulu dire qu’il y avait une menace, mais seulement qu’il y avait un changement. Les jours du grand optimisme progressiste, où l’on pensait que la démocratie, les droits de l’homme avaient triomphés, la fin de l’histoire, etc. sont terminés. On est dans autre chose où réapparaissent des éléments enfouis de la culture politique de droite. C’est Rosanvallon, qui, stupéfait après la découverte de Dantec chez Gallimard, m’avait lancé sur le sujet. En creusant, j’ai vu que l’hypothèse était valide, topique. On pouvait voir que partout, plus ou moins consciemment s’opérait un retour de la culture contre-révolutionnaire européenne notamment par la médiation de Carl Schmitt. C’est vraiment le “logiciel Carl Schmitt” qui a permis cette évolution.

Justement, puisqu’il y a évolution, quelle est la cause de cette convergence ?

Comme la nature, le monde intellectuel a horreur du vide. Or l’effondrement du marxisme, qui a été dominant pendant très longtemps, même si ce n’était qu’un marxisme imaginaire l’échec complet de cette révolution des droits de l’homme des années 80 de cette fin de l’histoire, le retour des guerres en Europe, la montée du terrorisme, le 11 septembre et, in fine, le dernier choc politique des élections ; tout ça a laissé une place vide. Il y a désormais quelque chose qui invite les intellectuels à changer complètement leur optimisme progressiste contre une autre posture. On assiste en ce moment à une redécouverte qui débouchera forcément, chez la plupart des gens dont je parle, à une reconnaissance de ce qu’ils sont. Ils seront alors dans une culture diamétralement opposée à ce qui a bercé leur jeunesse. Aujourd’hui, il suffit de prononcer le nom de Charles Maurras pour avoir une réaction pavlovienne de la part de gens qui, sans le connaître, savent que “c’est pas bien”, et ne veulent pas y être assimilés. Alors que parfois les mêmes reprennent littéralement des argumentaires que l’on peut trouver dans cette œuvre que vous connaissez bien… Un jour, ils oseront paraître ce qu’ils sont, pour paraphraser Bernstein sur la social-démocratie.

Propos recueillis par Frédéric Rouvillois et David Foubert
Photo Louis Monier
 

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N°8 - Réactionnaires : les nouveaux et les anciens

Par le Pr Ibn P. Assidim
Maître de conférences à l’Université de Mascate 

Le mot remonte à 1794, avec sa couleur péjorative. Aujourd’hui, pour les uns il sert à discréditer ; pour d’autres, il correspond à une catégorie politique pertinente : un chemin où l’on retrouve « les arbres, les demeures, les êtres » chers à Daniel Halévy.

Lorsqu’un critique gastronomique imaginatif s’est avisé, il y a quelques décennies, d’inventer la « Nouvelle Cuisine », personne ne s’amusa à lui demander des comptes : car chacun savait ce que c’est que la cuisine – et celle que l’on pourra, par contrecoup, qualifier de classique, de traditionnelle, de bourgeoise, etc. À l’inverse, l’un des défauts majeurs du petit livre de Daniel Lindenberg, Le rappel à l’ordre, Enquête sur les nouveaux réactionnaires, vient de ce que l’on ignore, a priori, ce que c’est que d’être réactionnaire, et que l’auteur de ce pamphlet ne répond pas, sinon de manière allusive, fragmentaire et contradictoire, à cette question qui devrait pourtant constituer son point de départ. Il évoque bien certains « thèmes aux saveurs un peu oubliées : l’ordre, l’autorité, la restauration des valeurs, le peuple réel (…) voire le culte des racines et des identités constituées ». Il parle d’une méfiance « marquée à l’égard de la démocratie, de l’État de droit et des fondements d’une société ouverte », dénonce un goût « pour la provocation, l’insulte, la dénonciation ad hominem et la transgression systématique de tous les tabous »  – à ce propos, on s’interrogera avec profit sur la compatibilité de cette transgression, et de l’amour de l’ordre évoqué plus haut – ; il vilipende enfin une hostilité caractérisée à l’égard de la version postmoderne de la démocratie et de ses corollaires, « l’acceptation du système des partis, (…) le souci de l’individu et de ses droits, et l’acquiescement à l’économie de marché ainsi qu’au pluralisme de l’information ». Mais il s’agit là d’une non-définition – qui ne délimite rien, et se contente pour l’essentiel, non sans un certain talent de plume parfois, d’empiler des clichés un peu flous, dont le principal intérêt est de fournir à Lindenberg une grille d’analyse indéfiniment extensible : il peut y faire rentrer à loisir tous ceux qu’il n’aime pas, ou qui le gênent. « Un réactionnaire, déclare-t-il à un journaliste de Libération, c’est quelqu’un qui pense que c’était mieux avant. Un nouveau réactionnaire, c’est quelqu’un qui, n’ayant pas montré jusque-là une telle attitude, commence brusquement ou subrepticement à penser ainsi »(1). Mais est-ce vraiment cela, être réactionnaire ? Sans épuiser la question, qui mériterait de plus amples développements, on est tout de même tenté de formuler quelques remarques.

Qui c’est celui-là ?

La première, à tous égards, consiste à savoir si l’on peut le définir : existe-t-il une définition pertinente du réactionnaire ? Disons d’abord qu’il y a nombre de définitions non pertinentes, parmi lesquelles(2), indéniablement, celle de Lindenberg : si le réactionnaire, c’est tout bonnement celui qui regarde en arrière, sans autres précisions, alors, tout le monde est réactionnaire – de même que tout le monde est conservateur si cela se résume à vouloir conserver certaines choses –, et personne ne l’est – puisque nul ne se contente de regarder en arrière, surtout pas Maurras, dont Lindenberg fait l’archétype du réactionnaire, qui ne cessa d’agir en vue du siècle à venir et de répéter que le passé oriente, mais qu’il ne se répète point. Le problème vient ici, à l’évidence, de cette idée d’un regard « en arrière », alors précisément que cet « arrière », étant variable à l’infini, ne signifie absolument rien. Un nostalgique de Brejnev ne regarde pas la même chose qu’un nostalgique de Nicolas II, et leur sentiment n’établit entre eux aucun lien, aucun rapport, aucune communauté. En fait, Lindenberg, défenseur fervent et même tonitruant du « projet des Lumières », se contente de plaquer, sur ceux qu’il appelle les réactionnaires, un schéma mental propre à la philosophie du Progrès : si le Progrès est nécessaire et perpétuel, alors l’avenir, quels que soient ses défauts superficiels ou apparents, est toujours objectivement préférable au passé, puisqu’il nous rapproche de l’âge d’or et de la perfection. Or, sur ce plan, Lindenberg fait fausse route : car le réactionnaire, pour pasticher le mot fameux de Joseph de Maistre, n’est pas un progressiste en sens contraire (pour qui, plus on remonterait dans le passé, et plus on se rapprocherait du Paradis perdu) : c’est le contraire d’un progressiste. Autrement dit, ce qui caractérise fondamentalement le réactionnaire, c’est qu’il pense que rien ne s’améliore de façon certaine et infinie à mesure que le temps s’écoule, et que par suite, l’homme d’aujourd’hui n’est pas forcément meilleur, ni pire du reste, que ses ancêtres ou que ses descendants. Ce que Lindenberg appelle, assez joliment, son « humeur chagrine face à la modernité » (idem) ne vient pas de ce qu’il préfère forcément le passé, mais de ce que la modernité se fonde entièrement, dans ses principes, ses réalisations et ses destructions, sur la certitude d’une amélioration globale de la condition humaine.

Vers la catharsis

Au fil de la réplique, on est d’ailleurs allé un peu vite en besogne. Sur quoi se fonder pour avancer une telle définition ? Faute de mieux, sur le mot lui-même, qui prend son sens contemporain peu après la chute de Robespierre – dont les partisans vont alors dénoncer « la réaction » qui, assurent-ils, s’est fait sentir « après chacune des crises qui ont eu lieu depuis la Révolution »(3). À cette époque, on forge donc le mot "réactionnaire" par analogie avec son antithèse, "révolutionnaire". Fréron parle ainsi des « crimes réactionnaires », c’est-à-dire, ceux de la contre-révolution. Le réactionnaire, comme l’indique son nom et le sens, à l’époque gravement péjoratif, qu’on lui donne, se détermine donc par opposition. Mais non au présent, ni même à l’avenir, simplement à la pensée (ou à la politique) qui entend projeter dans ce présent ou cet avenir les promesses du Progrès et les rêves de l’Utopie, la figure de l’Homme nouveau et la certitude du bonheur universel. Au fond, le réactionnaire est par excellence un pessimiste – ce qui peut le mener jusqu’à l’aveu désabusé, et quasi-houellebecquien, de Jacques Bainville, qui est le nec plus ultra de la réaction : « rien n’a jamais bien marché ». Au mieux, et ce n’est déjà pas si mal, les hommes peuvent espérer un moindre mal, parfois illuminé par des moments de grâce, par ce que l’on appelait jadis des "grands siècles", même si de tels chefs-d’œuvre sont toujours provisoires, menacés par la rechute dans la barbarie, comme la fragile Marina des Falaises de marbre. Fragilité des choses qui, du reste, n’invite pas nécessairement à se détourner de l’action : au contraire, même, déclarait Pierre Boutang : « Étrange comme ceux qui connaissent le mieux cette possibilité pour l’homme et pour les civilisations de se défaire, (…) sont aussi les plus attentifs à restaurer (…) le minimum de mesure dans une situation que la démesure a rendue en apparence désespérée. »(4)

Sur le plan de l’histoire des idées, la pensée réactionnaire peut donc se voir assigner une date de naissance assez précise : le moment où apparaissent, sur l’autre rive, la thématique du Progrès, l’Utopisme et la Modernité occidentale, dans le prolongement de la révolution scientifique du premier XVIIe siècle. À ce propos, il faut toujours garder en vue le rapport d’opposition existant entre ces deux grands courants, cette symétrie exacte qui fait que la pensée réactionnaire défend et valorise, presque systématiquement, ce que le progressisme prétend détruire ou dénigrer : la nature, les différences, la tradition, la coutume, l’appartenance. À l’inverse, le réactionnaire s’attaquera à tout ce qui manifeste ou suppose l’optimisme historique, anthropologique et technique de la Modernité : l’égalitarisme, la démocratie, ou encore, la rhétorique des Droits de l’Homme. Ce faisant, il se reconnaît à merveille dans le personnage de Plateforme qui, « quand les gens parlent de droits de l’Homme », a « toujours plus ou moins l’impression qu’ils le font du second degré »(5), avant de constater, avec un peu de commisération consternée, que ce n’est pas le cas.

Et ce lien d’opposition avec la Modernité permet aussi de dessiner, en creux, l’histoire complexe de ce courant, ses contours, anciens et actuels, comme de lui prédire une ample descendance. Il permet enfin – où l’on en revient à notre point de départ – de valider certaines hypothèses de Lindenberg (par exemple, le rôle central de Maurras), et d’en contester beaucoup d’autres. Contrairement à ce qu’il semble croire, un Moderne déçu n’est pas forcément un Ancien qui se découvre, ni a fortiori, un allié objectif ou un compagnon de route de la réaction. Pour reprendre ses propres mots, il est loin d’être sûr que les positions de ce Moderne déboussolé « prennent les formes d’authentiques régressions, (qui) visent dans son cœur, sans toujours l’avouer, le projet démocratique lui-même et son ambition égalitaire ». Peut-être y viendra-t-il : mais cela exigera une catharsis, une révolution intérieure, plus profonde que celle que suscitent la rancœur ou la désillusion, même nourries des lectures sulfureuses dénoncées par Lindenberg. Républicains, encore un effort, et vous serez réactionnaires…
 
 
Pr Ibn P. Assidim


1 : « Se battre pour la modernité demeure un point essentiel. Daniel Lindenberg s’explique », Libération, 30 novembre 2002.
2 : Dans le florilège de définitions aberrantes ou invalides suscitées par le livre de Lindenberg, on cueillera avec délices celle d’un maître de conférences de l’Université de Nanterre, Thomas Clerc, qui du haut de sa jeune science nous déclare doctement qu’ « être réactionnaire consiste à analyser le monde avec des outils inadaptés, qui ne rendent plus compte de sa complexité sémiologique » (“Qu’est-ce qu’être réactionnaire ?”, Libération, 3 décembre 2002, p. 5). ça, c’est envoyé !
3 : Moniteur, réimpression, t. XXI, p. 591, cité in F. Brunot, Histoire de la langue française, t. IX, 2e partie, Armand Colin, 1967, p. 844.
4 : P. Boutang, La politique considérée comme souci, Froissard, 1947, p. 178.
5 : M. Houellebecq, Plateforme, J’ai Lu, p. 80.


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N°8 - « Moi, l’homme le plus réactionnaire du monde »

Par Antoine Foncin 

Les “nouveaux réactionnaires”, de l’aveu même de leur inventeur et exégète Daniel Lindenberg(1), font un peu pâle figure face au lyrisme offensif et à la verve destructrice d’un Léon Bloy, « entrepreneur en démolition », ou d’un autre Léon, le Léon Daudet des Morticoles. Sans aucun doute, il a raison : les “anciens” réactionnaires – dont nous allons voir en quoi ils ne sont pas exactement (ou peut-être pas encore) les pères des nouveaux – ne se sont pas contentés d’assener des évidences à l’allure faussement iconoclastes comme « Jacques Prévert est un con »(2). Ces gracieusetés sont très pauvres il est vrai à côté de l’horreur concentrée, du rire vengeur et de l’implacable imagination qui sont comme l’allure naturelle, la guise du polémiste de l’Action française. L’alliance immémoriale du rire hyperbolique et de la réaction(3) est pleinement consacrée par le “polygélaste” Daudet dans ses souvenirs(3), où il se dépeint ainsi :

« Cet Américain avait bien raison qui demandait, en parlant de moi, à un huissier de la Chambre, de lui montrer le siège de “l’homme le plus réactionnaire du monde”… in the world. Je suis tellement réactionnaire que j’en perds quelquefois le souffle. » L’aveu est complété immédiatement par ce commentaire très significatif : « Toute la vilenie, toute la bêtise, des hommes et des choses se résument pour moi dans le terme de démocratie. »

Pour une part, bien sûr, Léon Daudet rejoint ce que D. Lindenberg appelle « l’éternelle contre-révolution », dont le mot réaction n’est qu’une traduction polémique, un néologisme selon Littré. La critique de la démocratie niveleuse, ne produisant que laideur et médiocrité, faisant de la guerre civile un principe de gouvernement, à la fois belliqueuse et incapable de protéger la Nation contre les appétits que suscite à l’extérieur le spectacle de sa faiblesse, Daudet la fait naturellement sienne et l’orchestre puissamment. Qu’elle fasse partie aussi du corpus maurrassien ne signifie par ailleurs nullement qu’elle constitue une dogmatique, mais une tradition vivante aux sources multiples dont Maistre, Bonald ou Maurras ne sont que des expressions privilégiées.

L’exemple de Daudet démontre bien que l’attitude réactionnaire ne procède pas d’une dogmatique, mais du refus de la dogmatique (politique, bien entendu). Quelles que soient les formes qu’elle peut prendre – nous les retrouverons un peu plus loin – son premier mouvement est toujours celui d’une révolte intérieure contre les deux postulations apparemment antagonistes, mais nécessairement liées, du système démocratique, qui en font un système d’enfermement.

Dialectique funeste

La première postulation est celle du libéralisme : révolutionnaires et libéraux-conservateurs s’accordent nécessairement, les premiers pour démembrer l’héritage national(4), les seconds pour en vendre les débris. Deux passions s’affrontent dans une dialectique sans fin dans laquelle périt le Bien Commun : la peur, celle des possédants, prêts à presque tout concéder à l’adversaire, sauf la possession des richesses, pourvu qu’ils puissent profiter des bouleversements qu’il opère, et l’envie, celle des révolutionnaires et socialistes de toute obédience, qui les pousse à la confiscation violente. Daudet s’étonne déjà de ce qu’un tel système n’ait pas encore eu raison de la France !

La seconde postulation est la crispation totalitaire dont Daudet, né au cœur du système, a avant presque tous les autres dénoncé le péril et qui a alimenté sa première révolte, celle des Morticoles. La démocratie cette fois persuade les hommes du caractère nécessaire et “scientifique” de sa domination en s’appuyant (ce fut le cas dans la France des années 1880) sur l’histoire naturelle et sur une conception dogmatique de l’Evolution. Combinant dans une unité oppressive une morale néo-kantienne et le pessimisme de Schopenhauer, elle institutionnalisait un néo-lamarckisme  dont les conséquences sur l’hygiène sociale et raciale seront reprises, combinées cette fois avec la notion weissmannienne de  pureté du germen, par le socialisme allemand des années 1930 ! Une telle perspective a certes de quoi étonner Daniel Lindenberg, qui pose sans détour et sans preuve que les « fantasmes scientistes […] sont compatibles avec Maurras » et donc, probablement, avec la pensée de Daudet. Il est certain au contraire que loin d’être « antirépublicaine » comme il l’affirme, la sociobiologie(5) (mot par ailleurs inadapté à une époque où la biologie n’était pas née) a bien servi de transcendance de substitution aux formes les plus totales de la démocratie. L’affaire Lyssenko suffit à le montrer. 

Pour s’échapper hors de ces cercles infernaux, Daudet, réactionnaire conscient, a recours aux forêts de l’imaginaire. Exemplaire encore en cela, sa révolte prend spontanément deux formes. La première, la plus attendue, est destructrice. Elle emploie toutes les ressources de l’ironie et de la caricature pour dénoncer, précisément, les « fantasmes scientistes » et les terribles conséquences pour l’humanité des doctrines et des illusions de la démocratie. Jusqu’à « perdre le souffle ». Et, parallèlement, il construit une contre-théorie, non fondée sur des concepts qui opposeraient l’abstrait à l’abstrait, mais sur ce qui précisément  a permis la révolte, une « liberté substantielle et élémentaire », selon l’expression de Jünger, qui aurait pu s’inspirer de Léon Daudet pour définir son Waldgänger. être libre, c’est avant tout pour lui « se penser libre » et voir le monde selon la liberté. « La liberté est à l’origine de toutes ces nécessités qui nous terrifient »(6), écrit-il encore. Et il commence, toujours selon la liberté, l’exploration des lois du Monde des Images (1916), dont il tire de quoi achever sa critique de la démocratie comme doctrine inhumaine et de mort.

Quel ordre ?

C’est à vrai dire cette double attitude – destructive et constructive – qui fait de lui le redoutable polémiste que l’on connaît, qui caractérise aussi le réactionnaire dont il sait très tôt représenter surabondamment le type. Et non une nostalgie obsessionnelle d’un ordre et d’une autorité disparus (où D. Lindenberg voit curieusement le secret tropisme de l’anarchiste de droite). Il sait, avec Maurras, que l’ordre « n’est qu’un moyen, un point de départ »(7) et, avec Saint-Exupéry, que l’« ordre pour l’ordre est la caricature de la vie »(8). Pour lui, seule une vision du monde selon la liberté, c’est à dire dégagée des abstractions du nombre et de l’égalité universelle, permet de reconnaître puis de mettre en œuvre les hiérarchies naturelles, non à travers les stéréotypes et les analogies mal maîtrisées de l’organique, mais telles qu’elles existent dans l’imaginaire commun des peuples et des nations et telles, surtout, qu’elles se sont incarnées dans une histoire.

Comme Daudet, le réactionnaire – il lui importe peu, on le comprend désormais, que ce nom lui soit donné, puisqu’il consacre assez bien le mouvement, il échappe à la servitude de l’erreur et la combat en retour – est celui qui a reconnu une fois pour toutes le caractère sacré des liens immémoriaux qui unissent la cité à elle-même. Un amour inquiet le porte à les retisser sans cesse quand le mal et la mort cherchent à les dissoudre(9). Car il sait que les principes et les ordres qui ont fondé une Nation sont ceux qui continuent à la faire vivre. Ce qu’aucune constitution, aucun artifice politique ou législatif, quelle que puisse être leur utilité circonstancielle, ne peuvent obtenir de façon durable.

Il en est de même à vrai dire de tous les « rappels à l’ordre » (mais quel ordre ?) dont est jalonnée en vain l’histoire de la démocratie, si du moins ils ne se proposent que son aménagement dans un sens autoritaire, aristocratique ou simplement “droitier”. Elle a déjà démontré – Daudet en témoigne à propos de Clemenceau et de la Chambre Bleu-horizon qu’elle était capable de les digérer et de les rejeter, non seulement à cause de la médiocrité et de la bêtise de son personnel, mais surtout par la nocivité propre de ses principes et de ses institutions.

La réaction ne saurait donc être une nouvelle posture à l’intérieur du système. Elle requiert un déplacement(10) radical, une ferveur absolue, sans détour ni retour et pourtant, dans sa part constructive, entièrement “archique” et ordonnée. Léon Daudet a raison de penser qu’il représente à cet égard un exemple parmi les plus achevés.
 
 
Antoine Foncin


 

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dimanche, 26 janvier 2003

N°7 - Entretien avec Vladimir Volkoff

L’avenir du passé
Entretien avec Vladimir Volkoff

L'accusation de trahison a-t-elle encore un sens aujourd'hui, alors que la seule forme de fidélité encore revendiquée est la fidélité à soi-même ? D'ailleurs, peut-on être fidèle à soi-même ?

Pour moi, les notions de « fidélité à soi-même » ou d' « infidélité à soi-même » n'ont pas de véritable signification. La fidélité est l'adhésion d'un sujet à un objet et, plus encore, la constance dans cette adhésion. Si le sujet et l'objet sont la même personne, la notion de fidélité perd tout son sens. Un jour, Pierre Boutang disait à un prince du sang de France : « Monseigneur, vous au moins, vous ne pouvez pas être royaliste. – Pourquoi, monsieur Boutang ? – Parce que, aux courses, les chevaux ne parient pas ! » Dans la même perspective, un royaliste doit toujours être plus royaliste que le roi. La fidélité, pour moi, s'adresse par définition à autrui. Elle est une façon de sortir de soi

.En politique, est-ce trahir que de changer d'idées ?

Bénies soient les sociétés qui autorisent une fidélité monolithe ! Il y a eu des époques où l'on pouvait être fidèle à son Dieu, à son Église, à son roi, à ses chefs, à sa famille, à ses convictions et même à ses amours, sans qu'il y ait, le plus souvent, de contradictions majeures entre ces diverses fidélités. Mais il n'en a pas toujours été ainsi. La redoutable injonction faite par saint Rémi à Clovis, « Adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré », enjoint-elle la fidélité ou l'infidélité ? Saint Paul, qui, sous le nom de Saül, persécuta les chrétiens avant de rencontrer le Christ sur le chemin de Damas, est-il un modèle de fidélité ou d'infidélité ? Comme le fait remarquer Graham Greene dans sa préface aux mémoires de Kim Philby, un Anglais catholique qui trahissait Élisabeth, protestante, au profit du roi Philippe II, catholique, était-il un traître ? Et dans la même perspective, Kim Philby qui, toute sa vie, a trahi son pays au profit de son idéologie, sans jamais renoncer à une allégeance contactée dans sa jeunesse, est-il un traître ? Un rebelle algérien qui se ralliait à l'armée française était-il un traître ? Un soldat français qui se ralliait aux rebelles algériens était-il un traître ? Un porteur de valise est-il un traître ?Je ne dis pas que ces questions sont insolubles. Je dis qu'il faut se les poser, surtout à notre époque où les fidélités ne sont plus univoques et où les trahisons sont ambiguës. On peut dire que j'ai consacré à ce sujet une grande partie de mes ouvrages. Deux choses sont certaines en tout cas : il y a des fidélités qui se contredisent, et il y une hiérarchie des fidélités. La trahison, telle que la conçoit le code pénal, suppose l'appartenance à un groupement humain, la nation, qui ne relève pas d'abord d'une adhésion volontaire…

L'accusation de trahison n'est-elle pas le reliquat d'un sentiment jadis universellement partagé selon lequel nous sommes d'abord des débiteurs du groupe à qui l'on doit l'existence ?

Hélas, la notion de fidélité, même politique, est relative. Pour certains, le général De Gaulle, en abandonnant une partie du territoire national, l'Algérie, s'est comporté comme un traître. Pour d'autres, il a, par la même occasion sauvé la patrie.Il y a une différence entre être un traître et passer pour un traître. Généralement, ceux qui trahissent et gagnent la partie passent pour des héros. Ceux qui la perdent, passent pour des traîtres, même quand, entre l'obéissance et l'honneur, ils ont choisi l'honneur : je pense aux officiers restés fidèles à l'Algérie française et à la parole donnée, et devenus par là infidèles à la République incarnée par son chef.Les seuls traîtres "objectifs" sont ceux qui trahissent pour des intérêts personnels.Le code pénal sous lequel nous vivons se réfère à des valeurs – par exemple la nation – auxquelles l'État lui-même a renoncé dès qu'il a consenti à des abandons de souveraineté tels que les accords de Maastricht.

Quand on parle d'insoumission ou de désobéissance, on se réfère à la légalité. Parler de trahison, n'est-ce pas poser le problème de la légitimité ?

Il y a des lois écrites, celles de la légalité, et des lois non-écrites, celles de la légitimité, comme le montrait déjà Sophocle dans son Antigone. La légalité est contestable, mais du seul point de vue de la légitimité. La légitimité est d'un ordre supérieur, mais elle est quelquefois difficile à déterminer. Pendant le Deuxième Guerre mondiale, certains Français ne doutaient pas que la légitimité ne fût du côté du maréchal Pétain, d'autres du général De Gaulle.Sur quoi se fonde la légitimité ? Sur des traditions, des intuitions, des hérédités, des consensus ? Et ne peut-il y avoir des légitimités conflictuelles, comme entre la légitimité politique de Créon et la légitimité religieuse d'Antigone ?

Au fond, peut-on être fidèle à autre chose qu'à une personne ?

Je pense qu'on peut être fidèle à une « patrie historique et charnelle », pour reprendre l'expression chère à Boutang, à une certaine religion, à un sexe, à une caste, à un code de conduite, à une famille, à une idée, à un préjugé. On peut être fidèle à la vérité et au mensonge. On peut être fidèle par loyauté, par orgueil, par obstination, par bêtise. Toutes ces fidélités ne se valent pas. La fidélité la plus chère à mon cœur est celle qui s'adresse à une personne. Le Christ est une personne –, la fidélité religieuse, politique, amoureuse, du féal au prince, du vassal au suzerain, les mains jointes entre les mains et le baiser à l'épaule. Mais si la trahison du vassal est odieuse, celle du suzerain l'est encore plus.

À quoi peut-on être fidèle ? Ou à quoi êtes-vous fidèle, selon votre préférence…

Fondamentalement, il y a deux sortes de fidélités : celle qui s'adresse à ce qu'on n'a pas choisi, celle qui s'adresse à ce qu'on a choisi.Certains demeurent fidèles aux données reçues : leur religion, leur pays, leur milieu, leur famille, leur sexe, quelquefois la profession de leurs parents – sans se poser de questions. D'autres s'en posent et choisissent une autre religion, une autre allégeance politique, quelquefois une autre famille, une autre sexualité, auxquelles, passé la défection initiale, il leur arrive de rester rigoureusement fidèles. D'autres enfin ont la chance de choisir ce qui était proposé d'avance. C'est mon cas.Je suis né chrétien orthodoxe, j'ai passé cette foi au creuset du doute et de l'expertise et j'y adhère. Je suis né Russe en France, bénéficiant du redoutable privilège non pas d'avoir deux nationalités, mais de n'en avoir, au début, aucune : je crois avoir prouvé ma fidélité à la patrie qui a produit le sang que j'ai reçu et à celle qui a produit le pain que j'ai mangé. Je suis né monarchiste, j'ai passé mes convictions au crible de l'Histoire, et ma fidélité aux deux dynasties que j'ai eu la chance de servir – bien peu, il est vrai – ne s'est pas démentie.Évidemment, je suis né dans des circonstance particulières. Mais il me semble que les possibilités de fidélité sont présentes pour ceux qui voudraient s'y exercer : l'Église est encore là, pour ceux qui croient que les portes de l'Enfer ne prévaudront pas contre elles ; la terre qui nous entoure renferme toujours les corps des ancêtres à qui nous devons notre vie, notre foi, notre culture ; notre langue n'est pas encore complètement abîmée et nous pouvons nous employer à la sauvegarder ; nous ne ressemblerons ni aux Fils de personne de Montherlant ni aux Voyageurs sans bagages d'Anouilh ; nous avons un héritage à transmettre. À qui être fidèles ? Il me semble que nous devons être fidèles à l'avenir de notre passé.
 
Propos recueillis par Hélène Verdier
 

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N°7 - Mort de la trahison

Par E. Marsala

Dans l'ordre amoureux, la trahison apparaît comme le signe paradoxal de la réalité d'un lien entre deux personnes, le traître et le trahi. Deux vieux amants devenus indifférents l'un à l'autre ne se trahissent pas en se quittant : parce que, de fait, le rapport amoureux n'existait plus entre eux. C'est ainsi que la négation prouve, en creux, l'existence de ce qu'elle nie, la persistance du lien qu'elle récuse. Et c'est parce que celui-ci subsiste que sa transgression unilatérale, la trahison, est perçue comme fautive, sinon criminelle.Dans l'ordre politique, on retrouve une configuration analogue. Lorsqu'aucun lien n'existe, on ne saurait, de toute évidence, parler de trahison : pas plus qu'on ne peut trahir une inconnue en lui préférant quelqu'un d'autre, on ne peut trahir un pays étranger au profit du sien, pas plus qu'on ne trahit son geôlier ou son bourreau en tentant d'échapper à la prison ou au supplice. En revanche, aussi longtemps que le lien persiste, la possibilité d'une trahison demeure : c'est-à-dire, l'éventualité d'une rupture unilatérale et non consentie de ce lien, et du rapport de confiance réciproque qui le sous-tendait. Mais ce lien peut également s'affaiblir, jusqu'à disparaître, ou à peu près : dans ce cas, et par conséquent, la notion de trahison devient, elle aussi, inappropriée, incongrue et inopérante : cette transformation apparaissant, en définitive, comme l'un des symptômes les plus certains de l'affaiblissement du lien politique.C'est à ces deux derniers cas, et en se bornant à l'ordre politique, que l'on voudrait s'arrêter un instant.

La trahison et l'essence du politique

Si l'on définit la trahison comme la remise en cause unilatérale du lien politique, on devine à la fois son importance, son caractère insaisissable, et les conséquences de ces particularités.La gravité de la trahison est incontestable, en ce qu'elle remet en cause le fondement même du politique, ce rapport de loyauté, ou pour parler comme Barrès, d'amitié qui attache un homme à d'autres (ses concitoyens), à un lieu (sa patrie), à une histoire, et éventuellement, à la personne qui les incarne. Peu importe en l'occurrence que ce lien soit involontaire, car résultant de la naissance, ou qu'il procède d'une libre décision. En tout cas, il est fondamental, puisqu'il conditionne, outre l'obéissance à l'autorité publique, la possibilité même de vivre et d'agir ensemble, de former une société. Si, comme le montre Carl Schmitt, le rapport ami-ennemi constitue l'essence du politique, la trahison, qui consiste à intervertir les rôles et à transformer l'ennemi en ami, et vice-versa, conduit à remettre en cause cette essence même.En même temps, on ne peut se dissimuler le caractère souvent insaisissable de la trahison. Il y a évidemment des cas de trahison avérée, indiscutable, dans l'ordre politique tout comme dans l'ordre moral : le général qui se rallie à l'ennemi, le déserteur qui accepte de combattre les siens, l'homme d'État qui désorganise sciemment le gouvernement au profit d'une puissance étrangère, ou dans son propre intérêt, ne posent pas de problème de qualification. Mais il y a aussi des cas où celle-ci s'avère plus délicate, car plus complexe, dans la mesure où un individu peut relever d'une pluralité de “liens”, de fidélités, qui pourront parfois s'avérer contradictoires. C'est de ce cas de figure que relèvent par exemple les émigrés de Coblence, Stauffenberg et les comploteurs de Juillet 1944, ou encore les Harkis. Étaient-ils des traîtres, en ce qu'ils combattaient « leur pays », ceux qui le dirigeaient ou prétendaient le représenter (le Comité de Salut public, Hitler, le FLN) ? Ou bien ne l'étaient-ils pas, dans la mesure où ils se réclamaient d'une fidélité plus haute, d'un lien plus ancien ou qu'ils jugeaient plus essentiel : fidélité à la royauté traditionnelle dans le premier cas, fidélité à l'Allemagne, menacée dans sa survie même par le prolongement désastreux de la guerre, fidélité à la France, dont dépendaient la prospérité et la liberté des départements d'Algérie ?Dans ces différents cas, on pourrait se contenter d'une approche purement subjective : le traître est celui qui viole le lien que l'on estime le plus fort, le plus légitime. Mais on se condamne alors à des controverses interminables, et parfaitement oiseuses – chacun jugeant souverainement de la question en fonction de ses préférences du moment.Ce qu'il faut en retenir, c'est, d'abord, l'extrême incertitude de la notion ; et ensuite, le fait qu'on peut, en définitive, être simultanément traître, et fidèle. L'Émigré est à la fois l'un et l'autre, traître en ce qu'il combat la France révolutionnaire, mais traître par fidélité à une France qu'il juge indissociable du pouvoir royal et de sa structure immémoriale. En face, l'officier des armées de l'An II qui combat pour la République peut aussi, du coup, avoir trahi à son serment, la fidélité jurée au Roi et à la Couronne. Dans ces cas-là, on est traître parce que fidèle, et fidèle parce que traître. Ce qui ne veut pas dire, bien entendu, que toutes les trahisons se valent et, réciproquement, que toutes les fidélités doivent être mises sur le même plan : le jeune Pavlik Morosov, dénonçant aux autorités soviétiques son propre père comme réfractaire au mouvement de collectivisation lancé par Staline, et le condamnant ainsi à une mort certaine, est le type même du héros sacrilège, reniant la fidélité primordiale par fidélité à une utopie anti-humaine. C'est l'atrocité même de cette trahison qui fera de lui un martyr – il est assassiné à 14 ans, en 1932, par les amis du père qu'il a vendu –, puis le héros par excellence du socialisme, célébré par d'innombrables statues, portraits, livres ou films de propagande.Les conséquences de ces deux caractères, la gravité et l'incertitude, pourraient servir de fil d'Ariane à une histoire politique de l'humanité qui, pour reprendre le titre de Borgès, se ramène pour une large part à une variation sur les thèmes parallèles et conjoints du traître et du héros.La trahison, d'abord, est une notion délicate, insaisissable. Par conséquent, elle sera fréquemment instrumentalisée par les titulaires du pouvoir, notamment pour éliminer des concurrents. L'ostra-cisme athénien vise ainsi à exiler des personnages dont la valeur est si éminente qu'elle en fait des dictateurs en puissance : ici, le risque de trahison suffit à justifier qu'on les chasse de la Cité. Dans d'autres cas, l'accusation permettra de faire exécuter des adversaires gênants. Le procédé est particulièrement utilisé lorsque l'autorité politique se sent fragile, dans un contexte de crise ou une situation prérévolutionnaire. C'est ainsi qu'en Angleterre, dans les mois qui précèdent la révolution puritaine de 1644, on condamne pour haute trahison un prélat octogénaire, William Laud, archevêque de Canterbury, qu'on soupçonne d'être hostile aux prétentions hégémoniques du “Long Parlement”. En France, la Fronde, la Terreur, les premiers jours de la Restauration, les mois qui succèdent à la Révolution de juillet 1830, les débuts de la IIIe République, la Grande Guerre, l'Occupation et la Libération fournissent une multitude d'exemples similaires. La notion de trahison, ou de haute trahison, apparaît alors comme un moyen de gouvernement, un instrument commode au service de la raison d'État.Si elle peut être utilisée de cette manière, c'est bien sûr en raison de la gravité du crime : une gravité dont atteste la nature des châtiments infligés aux traîtres. À cet égard, on a parlé avec une juste horreur de l'exécution des conjurés de juillet 1944, pendus à des crocs de boucher. Mais la sanction doit être à la mesure, extrême, du crime commis. Or, la trahison politique, comme le crime de lèse-majesté, est assimilable au parricide, dont les coupables étaient, dans l'ancien droit, enfermés avec un coq, un chat et un serpent, trois animaux sataniques, dans un sac que l'on jetait à l'eau après l'avoir cousu et lesté. Dans l'Angleterre des Stuarts, en 1683, Algeon Sydney est condamné, pour sa participation à un complot largement imaginaire, à être pendu haut et court, mais non jusqu'à ce que mort s'ensuive, puis à avoir le sexe tranché, puis les membres et la tête, avant d'être écartelé. Il s'agit d'anéantir radicalement le corps du criminel dont l'acte avait pour but d'anéantir l'État, et par là-même, l'existence de la Cité. C'est parce que la trahison la touche au cœur, qu'elle est finalement au cœur du politique. Et c'est pourquoi l'on doit s'interroger, dans un second mouvement, sur sa mort contemporaine.

Mort de la trahison et fin du politique

Un système politique quelconque ne saurait renoncer à la notion de trahison : depuis qu'il y a du pouvoir, depuis qu'il y a des États, on envisage la possibilité de la trahison et les modalités de son châtiment. C'est ce que prouve encore son inscription dans la Constitution du 4 octobre 1958. Et pourtant, de nos jours, il semble de plus en plus inconcevable, sinon grotesque, de vouloir l'évoquer ou la mettre en œuvre.Le droit positif contemporain, on l'a noté, reste dans le droit fil de la tradition occidentale. La trahison, et plus précisément, la haute trahison, évoquée dans l'article 68 de la Constitution, subsiste. L'article 67 organise même une juridiction spécifique, pour le cas où le président de la République s'en rendrait coupable ; une juridiction d'ailleurs très caractéristique, puisqu'elle est, de par son recrutement, purement politique, étant exclusivement composée de parlementaires. Plus significatif encore, il s'agit de l'unique exemple d'une cour absolument souveraine, puisqu'une fois saisie, celle-ci est totalement libre de déterminer s'il y a bien eu trahison (le crime n'étant défini par aucun texte juridique), et libre de choisir la sanction, qui, elle non plus, n'est pas prévue par la loi. C'est qu'on ne peut dire à l'avance ce que pourrait être une haute trahison, qui paraît susceptible d'emprunter des voies innombrables, « par action et par omission ». Et c'est, d'autre part, qu'on ne saurait assigner une sanction fixe qui, au regard de la gravité du crime, pourrait s'avérer dérisoire, et ainsi, en un sens, ajouter encore à son horreur. La Haute Cour de Justice pourrait donc, le cas échéant, imaginer une peine inédite en droit pénal français, mais mieux adaptée à la faute sanctionnée. Le salut de la Cité justifie, en l'occurrence, des solutions extrêmes, et spectaculaires. C'est ainsi qu'au XIVe siècle, le doge de Venise, Marino Falier, convaincu de complot contre l'État, fut décapité, après un procès expéditif, en haut de l'escalier de son propre palais : et ses juges décrétèrent qu'on fêterait, chaque année, le jour de l'exécution de celui qui avait trahi.Mais à relire l'article 68 de la Constitution, on mesure avec un peu d'effroi le chemin parcouru : comme si nous étions, en 2002, aussi loin dans le temps de l'époque du général de Gaulle que de celle de Sydney ou du doge Falier. Dans les années 50 et 60, le mot de trahison veut encore dire quelque chose. À tort ou à raison, de façon explicite ou non, c'est parce qu'ils sont considérés comme des traîtres que certains hommes sont fusillés, alors que d'autres sont tués par les amis des premiers. Sur un mode moins tragique, c'est parce qu'il a, en 1962, publiquement accusé De Gaulle de forfaiture, que le président du Sénat Gaston Monnerville sera, définitivement, honni par l'Élysée. Mais on peut constater que, dans l'ordre de l'histoire des mentalités, Mai 68 et le départ du Général coïncident avec la disparition du recours à la notion de trahison : les idées meurent, et les règles deviennent caduques. Certes, l'article 68 n'a jamais été abrogé ; il est même en pleine réfection, par une commission de « spécialistes » chargés de donner un cadre juridique nouveau à la responsabilité pénale du président. Mais s'il en est ainsi, c'est parce que la haute trahison paraît désormais impropre : impropre à désigner, en l'espèce, les mesquins tripatouillages reprochés à l'actuel chef de l'État, mais aussi, plus généralement, impropre à sanctionner ce qui reste du politique. La trahison est devenue un dinosaure, un peu comme ces armoires normandes beaucoup trop vastes pour rentrer dans les petits appartements modernes. Qui, de nos jours, oserait encore en parler ? Non que la chose, cette rupture unilatérale et déloyale du lien politique, ait disparu. Yves-Marie Laulan a montré par exemple en quoi l'invraisemblable série d'erreurs et de fautes commises par Jacques Chirac depuis son arrivée à Matignon, en 1974, était objectivement justiciable de cette accusation. Objectivement, peut-être, mais pas subjectivement. Naguère encore, le traître était l'objet des fureurs terribles de la foule – quitte à ce qu'elle se ravise un instant plus tard, et qu'elle acclame en héros celui qu'elle aurait massacré avec délices. Aujourd'hui, la trahison ne fait plus recette, elle n'intéresse plus le peuple – et Chirac sera triomphalement réélu. Non que la masse soit tout d'un coup devenue adulte, et raisonnable : mais elle se passionne pour d'autres objets, qui dans certains cas provoqueront de sa part des comportements analogues. Pourquoi, en effet, s'enflammer encore contre un traître, alors que le lien qu'il rompt et la règle qu'il transgresse ne concernent plus personne, alors qu'ils n'existent plus, pour beaucoup, que sur le papier des feuilles d'impôt, des cartes d'identité et des bulletins de vote ?La mort de la trahison est à peu près contemporaine de l'essor de l'abstention, de l'hédonisme narcissique hérité de Mai 1968, et surtout, de l'auto-immolation du politique, délaissant ses compétences souveraines à de lointaines instances supranationales, et se résignant pour le reste à se soumettre à la loi du marché et aux exigences des sondages. À force de trahir le politique, on a fini par lui faire perdre toute substance, toute réalité : trop de trahison a tué la trahison…

 
E. Marsala
 

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N°7 - Dossier : mort de la trahison

À l’heure des bons sentiments, il peut paraître étrange de s’interroger sur la trahison. La définition de ce mot ne s’offre pas aisément, et elle a bien entendu évolué. Peut-on concevoir de nouvelles chasses aux traîtres, et par exemple, l’apparition d’une vaste polémique comme il y en eut au sujet de Dreyfus ? Rien n’est moins certain, comme on va le voir, et il n’est pas sûr que ce soit forcément pour de bonnes raisons. Une réponse courageuse et forte a été donnée par Boutang dans La Politique considérée comme un souci ; sans oublier ce maître-livre, et en nous y référant parfois, nous avons tenté d’apporter ici des réponses qui tiennent comptent des temps.

 

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N°7 - Entretien avec David Le Breton

Au corps à corps  - Ultimes barricades contre la fin de l’homme
Entretien avec David Le Breton

David Le Breton est anthropologue, Professeur à l'université de Strasbourg. Il est l'auteur de Passions ordinaires (1998), Anthropologie du corps et modernité (1990), Des visages (1992), Passions du risque (1991), La chair à vif (1993), Anthropologie de la douleur (1995), Du silence (1997), L'Adieu au corps (1999), Éloge de la marche (2000), Signes d'identité (2002).

Auteur de nombreux ouvrages et articles d'anthropologie du corps, le nœud de vos travaux semble être une observation empirique des conséquences de la modernité occidentale sur l'identité humaine. Quelles menaces discernez-vous dans la modernité ?

Donner une signification et une valeur à son existence est désormais laissé à l'initiative de l'individu. C'est un des traits significatifs des sociétés où l'individualisme règne ; la communauté du sens et des valeurs s'éparpille dans la trame sociale sans la souder réellement. Une carence de sens en résulte qui rend parfois la vie difficile. Du fait de l'absence de réponse culturelle pour le guider, l'homme est abandonné à sa propre initiative, à sa solitude, démuni devant l'adversité de la condition humaine. Il doit dans le doute, parfois dans l'angoisse, inventer ses solutions personnelles. Pour beaucoup, vivre est un poids, ils baignent non dans la profusion des possibles mais dans l'effondrement du sens, le vide.Le monde de la consommation s'impose alors à chacun comme la seule valeur, le seul horizon. L'individualisme qui brise les anciennes solidarités émancipe sans doute, mais isole aussi chacun, l'inscrit dans une hiérarchie de consommation qui provoque le ressentiment. Les individus sont rendus plus vulnérables aux mécanismes du marché. Le marché-monde n'est pas l'humanité-monde, il en est même l'antithèse. La mondialisation n'est pas la mise en lien des hommes sous l'égide de la curiosité, de la connaissance, de la rencontre, de l'égale dignité. La mondialisation est un beau mot pour nommer adroitement une réalité plus sordide de colonisation des esprits et des mondes, leur uniformisation sous l'égide de la communication, de la marchandise, c'est-à-dire la prise en otage du monde par l'argent, la rentabilité. Le souci des populations est remis au mieux à une prochaine étude de marketing.

Qu'est-ce qu'une démarche anthropologique apporte à la compréhension de la modernité ?

L'anthropologie est la science de la pluralité des mondes, de l'hétérogénéité sociale et culturelle, une science de l'homme dans ses relations au monde et aux autres. Elle est une entreprise de traduction des cultures afin d'aboutir à la science de l'homme par excellence. Elle rompt également les frontières disciplinaires surtout par son souci d'une approche totalisante des faits humains. Elle s'attache à penser l'altérité et l'identité, l'Autre en Soi et Soi en l'Autre. Elle est le détour qui mène à Soi, de même que soi est le détour qui mène à l'Autre. L'anthropologie oscille entre le particulier et l'universel, elle cherche à comprendre comment l'un et l'autre s'enchevêtrent. Elle cherche l'unité de l'homme dans la pluralité des mondes. L'anthropologie implique donc une démarche comparative entre des constructions sociales et culturelles variées. Par sa connaissance de la diversité humaine et sa lucidité sur les données fondatrices du lien social et de la constitution de soi comme sujet, elle alimente un humanisme concret. Dans la crise de sens et de valeurs qui traverse nos sociétés, la dislocation des anciennes manières sociales et culturelles de vivre ensemble, l'éparpillement des valeurs au rythme de l'individualisme contemporain et des fractures sociales, l'anthropologie rappelle les conditions fondatrices de l'existence commune et celles qui s'imposent pour que les acteurs éprouvent le goût de vivre en elles.

Comment pratiquez-vous cette discipline, n'est-elle pas avant tout une qualité de regard à porter sur le monde ?

J'essaie de pratiquer une anthropologie du plein vent, d'être ouvert au monde même si je suis aussi un grand lecteur. Le bureau est pour moi un lieu austère, même s'il est nécessaire pour disposer des livres, des dossiers, taper les textes, etc. J'écris dans les interstices, souvent en voyageant, dans les trains ou ailleurs. Quelques minutes me suffisent parfois pour noter une idée à reprendre plus tard. Je suis toujours aux aguets. J'aime énormément écrire dans les cafés en écoutant à demi les conversations autour de moi, en regardant les visages, les passants, en rêvant. J'essaie de mettre dans mon écriture ces pulsations du monde, ces frémissements d'existence, les rencontres que l'on fait lors d'une enquête, des entretiens. C'est pourquoi, au delà du corps, j'ai aussi écrit sur le visage (Des visages), le silence (Du silence) ou la marche (Éloge de la marche). Ces lieux les plus sensibles de notre humanité. La marche en est un autre exemple, un éloge à la beauté fragile du monde. Cependant l'axe fondamental de mon travail est éthique. Je travaille finalement sur des zones de fractures : les conduites à risque des jeunes générations (Passions du risque, Conduites à risque), les mutations de la techno-science avec ce qu'elles induisent dans le rapport au corps et donc à l'homme (L'Adieu au corps).

Dans L'Adieu au corps, vous dénoncez la tentation scientifique d'affranchir l'homme de son corps. N'est-ce pas la conséquence ultime d'une philosophie volontariste qui  comme le disait Marx, n'a pas pour ambition « d'interpréter le monde, mais de le transformer »? La haine du corps n'est-elle pas le fruit obscur d'un désir d'absolu sécularisé ?

Nos sociétés ne considèrent plus le corps comme un destin, une souche identitaire radicale mais plutôt comme une matière première, un accessoire de la présence, une forme à mettre en scène ou à reconfigurer de la meilleure manière possible. La fragilité du corps, sa vulnérabilité à la maladie, au vieillissement deviennent intolérables. Le corps a toujours été le grain de sable ironique qui rappelle à l'homme l'humilité de sa condition. La volonté de puissance de nos sociétés aujourd'hui, ne supporte plus ces limites dans lesquelles nous sommes enfermées. On retrouve aujourd'hui sous une forme laïcisé ce sentiment gnostique de l'imperfection du corps comme cause ou conséquence de l'imperfection du monde. D'où l'émergence de ce discours eschatologique qui s'exalte de ce que nous entrerions dans un monde “post-évolutionniste”, “postbiologique”, voire “post human”. Une frange radicale de la technoscience entend reconstruire le corps, afin de le rendre enfin performant et durable. On rêve de coupler l'informatique et la chair en attendant de se débarrasser de la chair. Certains scientifiques annoncent que les maladies vont être éradiquées, la mort elle-même supprimée, etc. Plus radicale, la cyberculture américaine nous dit que le corps est obsolète, qu'il convient de s'en débarrasser pour accéder au monde sans limite de l'information pure : exister seulement comme esprit. Comme le disait un internaute, engagé dans une série de communautés virtuelles pour lesquels il possède à chaque fois une identité différente : pourquoi accorder plus d'importance au Moi qui a un corps alors que les autres Moi sont bien plus intéressants. La question du pourquoi n'est bien entendu jamais posée. Chaque société a fantasmé sur les fontaines de jouvence, les nôtres n'y échappent pas, elles ont seulement moins d'humour et de rêve. On veut changer le corps pour changer la vie, mais c'est la vie qui nous change. La lutte contre le corps dévoile toujours plus le mobile qui la soutient : la peur de la mort.

À l'observation de la fin de l'homme, au constat de l'abîme qu'un usage nihiliste des biotechnologies ouvre sous nos pieds, comment réagissez-vous ? Quelles sont vos stratégies de rupture, comment pratiquez-vous la dissidence, pour renouer avec le réel, relever le défi d'être mortel, redevenir pleinement homme ?

Les valeurs qui nous régissent sont celles du marché : la communication (contre la parole), l'urgence (contre le pas de l'homme), l'efficacité (contre l'épanouissement de soi dans le travail), l'utilité (contre le don, la gratuité), l'argent (contre le temps), la compétition (contre la sociabilité). Ce ne sont pas là des valeurs d'épanouissement de l'homme ou du resserrement du lien social, mais une éprouvante course au néant. Le progrès de la science, on le sait tragiquement aujourd'hui, n'a rien à voir avec un progrès moral ; à mon sens il y a plutôt une relation inverse. La fuite dans la transformation du corps et du monde par la technique révèle notre incapacité à affronter la question du sens de la vie. Contre l'aliénation de la vie, du monde et de l'autre par les médiations technologiques, la question du goût de vivre me paraît la question essentielle. La saveur du monde vient des sens, du fait de voir, d'entendre, de toucher, de goûter, de sentir. Je pense comme Jankélévitch qu'il nous incombe de conjurer la mortalité qui est la notre par la ferveur d'exister.J'aime penser que le marcheur est un résistant, il est dans le refus de la vitesse, du rendement, de l'urgence, de l'efficacité, de la communication obligatoire. Il prend la clé des champs en toute indifférence aux impératifs marchands ou autre. Il est dans le superflu, marcher en effet comme les seules choses essentielles de la vie, ne sert à rien. Il est simplement dans la jubilation sensorielle d'exister, de s'immerger dans la tranquillité heureuse du monde. La flânerie est aujourd'hui une merveilleuse forme de résistance. Quand Ford et Taylor mettaient les ouvriers à la chaîne dans les usines dans leur obsession du rendement, Taylor disait explicitement « déclarer la guerre à la flânerie ». Marcher c'est aussi parcourir un temps de retrouvailles avec les autres. La marche libère la parole, et donc aussi le silence, car même si les échanges sont nombreux le silence n'est jamais une gêne, on se tait ensemble avec bonheur dans un cheminement tranquille. Marcher ensemble ce n'est plus participer au monde de la communication mais de la conversation, ce qui n'est pas du tout la même chose. La marche est un pied de nez à la modernité. Elle est à contretemps, à contre-pieds de nos sociétés. Marcher, si le geste est délibéré, choisi, c'est sortir du cercle des conditionnements ordinaires et s'ouvrir au monde.


Propos recueillis par Alain Raison

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N°7 - La fidélité interdite

Usages de la trahison en système communiste
Par Benoït Carey

«Si quelqu'un vient à moi sans haïr son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs, et jusqu'à sa propre vie, il ne peut être mon disciple ». Cette phrase tirée de l'Évangile de Saint Luc pourrait aussi caractériser la nature profonde du système communiste. Mais la préférence qui est ici demandée n'est pas la fidélité au Christ, fidélité primordiale qui vient embrasser, consacrer et accomplir nos fidélités humaines. Elle signifie au contraire la rupture de tout lien naturel, la trahison de toute fidélité : non le don d'une vie, mais la mise à disposition d'une existence. Dans le système communiste, amener les hommes à se trahir les uns les autres, à se trahir eux-mêmes, n'est pas un simple moyen pour asseoir un contrôle policier : c'est un objectif en lui-même. L'appareil communiste est une machine à provoquer la trahison. On connaît le cas du petit Pavel Morozov, ayant envoyé son père à la mort en le dénonçant à la police politique, solennellement adopté par Staline et proposé en modèle à toute la jeunesse soviétique. On connaît moins l'expérience du camp de Pistesti(1). Dans une petite ville située sur les premiers contreforts des Carpates méridionales, à 110 km au nord-ouest de Bucarest, une petite prison construite dans les années 30 fut le cadre, de 1949 à 1952, de la première expérience de rééducation des prisonniers politiques. Sous la houlette de l'un des chefs de la police politique, Alexandru Nikolski, un détenu, Eugen Turcanu, devient le chef de l'Organisation des Détenus aux Convictions Communistes, appelée à être le noyau d'un processus de rééducation. Celui-ci, comportant quatre phases, doit conduire le prisonnier à bafouer ce qu'il a de plus sacré : ses parents, son épouse, Dieu s'il est croyant. Dans la dernière phase, qui précède l'admission dans l'ODCC, il doit lui-même « rééduquer » son meilleur ami, en le torturant de ses propres mains. C'est dans le camp de Pitesti que se révèle la vérité du système communiste : amener l'homme à tout trahir, réduire à néant toute fidélité qui sauvegarderait une parcelle de liberté intérieure. Il s'agit là d'une expérience extrême, mais qui ne fait que radicaliser les principes à l'œuvre dans toute société soumise à la domination communiste. En RDA, 175 000 « auxiliaires de police », 90 000 officiers de sécurité, 170 000 « collaborateurs inofficiels » étaient chargés de la surveillance de leurs compatriotes(2). Dans une telle « société du rapport », l'objectif n'est pas seulement de tout savoir, comme dans le Panoptique de Bentham, mais de faire de chacun l'espion et le bourreau de l'autre, jusque dans chaque famille. Dans les Églises, les Mouvements des prêtres pour la paix organisés dans tous les pays d'Europe centrale représentaient l'équivalent de l'ODCC à Pitesti, en regroupant les prêtres qui, volontairement ou sous l'effet d'un chantage, se faisaient les auxiliaires de la politique religieuse du Parti, rédigeaient rapports et dénonciations sur leurs collègues et leurs paroissiens. Comme les étudiants croyants à Pitesti, les Églises et les communautés de foi sont restées les cibles privilégiées des appareils communistes, jusque dans la Chine actuelle, qui continue d'introduire quotidiennement des prostituées dans les cellules des prêtres catholiques emprisonnés.

Purge générale

Or, dans le même temps, le système communiste fait lui-même un usage immodéré de la figure du traître, au point que nul, aussi fidèle soit-il envers le parti, ne peut être assuré de n'en pas faire partie un jour. C'est qu'en régime communiste, la trahison ne résulte pas d'un acte libre, mais d'une décision du parti. La mise à disposition de soi-même culmine dans l'acceptation du verdict qui établit votre propre trahison. On connaît depuis longtemps les aveux des accusés des grands procès staliniens, prêtant la main à l'accusation et dressant eux-mêmes leur propre réquisitoire. On en trouve un témoignage stupéfiant dans la dernière lettre de Boukharine à Staline, publiée par Nicolas Werth(3). Ecrivant en novembre 1937, quelques mois avant l'ouverture de son procès et sa condamnation à mort qu'il sait certaine, il tient à assurer Staline de son innocence, tout en approuvant « la grande et audacieuse idée de la purge générale », et en promettant d'avouer pendant le procès les crimes dont il sera accusé. Ainsi, nulle fidélité, même la plus totale, ne protège contre la cruauté du régime. C'est que le système communiste ne veut pas être lié. Il ne travaille pas à substituer une fidélité à une autre, mais à détruire tout ce qui, en fondant un rapport entre un homme et autre, peut remettre en cause sa domination absolue sur l'homme.
 
 
Benoït Carey

1 : Cf. Stéphane Courtois et alii, Le Livre noir du communisme, Paris, Robert Laffont, 1997, p 587-589 ; Virgil Ierunca, Pitesti, laboratoire concentrationnaire, Paris, Michalon, 1996.2 : Cf. Erhardt Neubert, “Les crimes politiques en RDA”, in Stéphane Courtois, Du Passé faisons table rase !, Paris, Robert Laffont, p 467. 3 : Nicolas Werth, “Six lettres de Boukharine, 1936-1937”, Communisme, n°61, 2000, p 7-40.

 

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jeudi, 26 septembre 2002

N°6 - À l'Est, retour des Princes ou de la monarchie ?

Par Benoît Carey

Plus de dix ans après la dislocation du bloc communiste, les Princes sont aujourd'hui de retour en Europe du sud-est : Siméon II de Saxe-Cobourg-Gotha est revenu d'exil pour devenir Premier Ministre de la Bulgarie, après avoir remporté triomphalement les élections législatives de juin 2001 ; le prince héritier et prétendant au trône de Serbie, Alexandre Karadjorjevic, est rentré à Belgrade après la chute de Milosevic, et occupe depuis juillet 2001 les deux palais royaux qui furent les résidences officielles de Tito, puis de Milosevic ; en Roumanie, le roi Michel s'est vu restituer sa nationalité et ses propriétés, confisquées par le pouvoir communiste, et a effectué plusieurs visites marquantes dans le pays. Peut-on pour autant parler dans cette région d'un retour de l'idée monarchique, et cette forme de régime peut-elle avoir un rôle à jouer dans la recomposition politique d'une région qui peine à sortir des affres du communisme et de la guerre ethnique ? Le dernier numéro de la revue La Nouvelle alternative, consacré à ces "retours d'exil", donne des éléments utiles pour mener une réflexion sur ce thème souvent négligé dans les études consacrées à l'Europe post-communiste.

Recours au Prince

Alors que les pays d'Europe centrale (Pologne, Hongrie, République tchèque) ont réussi à reconstruire un système politique, à redonner une direction à leur histoire nationale, les nations de l'Europe du sud-est ont vécu une décennie tragique et désespérante, qui laisse ces peuples sans repères et sans perspectives, incertains sur leur passé comme sur leur avenir. Dans cette situation, les Princes apparaissent souvent comme des recours, et jouissent d'une popularité qui se nourrit à des sources multiples : héritier des dynasties nationales, le Prince est celui qui peut renouer le lien avec un passé parfois mythique, et souvent idéalisé ; installé en Occident après avoir été chassé de son pays, il symbolise une réussite que la nation veut réaliser à son tour, et apparaît comme celui qui peut faire cesser l'autre exil, celui de la nation elle-même, coupée de l'Occident. Pour peu qu'il soit doté de charisme, le Prince peut représenter simplement l'homme providentiel qu'attend toute nation qui préfère le rêve politique à une réalité trop amère. Bonnes ou mauvaises, toutes ces raisons ouvrent aux Princes des perspectives politiques réelles, en même temps qu'elles font peser sur leurs épaules une responsabilité historique devant leur peuple.

C'est la conscience de cette responsabilité qui guide aujourd'hui l'action de certains de ces Princes, figures marquantes, parfois étonnantes, de l'Europe d'aujourd'hui. Étonnantes, comme le prince Nikola Petrovic, architecte parisien, breton par sa mère, et héritier de la très ancienne dynastie du Monténégro par son père. Sans prétendre à une restauration, il a joué depuis 1989 un rôle d'autorité morale essentiel pendant cette période troublée, refusant de servir de caution aux communistes reconvertis en ultra-nationalistes, et n'hésitant pas à appeler ses concitoyens à la désertion lors du siège de la ville croate de Vukovar, en 1991. En Serbie, Alexandre II, qui s'est engagé personnellement pour aider à surmonter les divisions d'une opposition incapable de s'unir contre Slobodan Milosevic, aspire aujourd'hui à restaurer la monarchie abolie en novembre 1945, et à incarner l'unité d'une nation meurtrie : « mon devoir et mon obligation en tant que Prince héritier est d'assumer que la Couronne reste au-dessus des partis politiques et ne s'occupe que des intérêts de la nation ». Le modèle, pour Alexandre II, est celui d'une monarchie constitutionnelle dans laquelle « le gouvernement est élu par le peuple et gouverne, [tandis que] le monarque règne en assurant l'unité et la continuité ».

Mission politique

Assurément, l'institution monarchique serait à même, dans certains de ces pays, d'apporter des repères politiques indispensables au développement d'une nation. Située au-dessus des partis, elle pourrait incarner l'unité nationale, dans des pays qui souffrent de divisions politiques profondes : on peut penser à la Bulgarie, déchirée depuis dix ans entre les "rouges" (les anciens communistes) et les "bleus", partisans d'un ancrage du pays à l'Occident. On peut penser aussi à la Serbie, où le fossé grandissant entre le président Kostunica et le premier ministre Djindjic menace la stabilité du pays. Susceptible de conforter et de clarifier une identité nationale souvent perçue comme fragile et menacée, un monarque pourrait permettre de concilier affirmation nationale et ouverture à l'Occident, aussi indispensable l'une que l'autre à la santé politique de ces peuples et à celle de tout le continent. Encore faudrait-il que les Princes eux-mêmes apportent à leur peuple le meilleur, et non pas le pire : l'exemple de Leka Zog, prétendant à la couronne d'Albanie, soufflant sur le feu du nationalisme grand-albanais, montre que le rôle des hommes, dans ces périodes historiques décisives, est déterminant, et que l'institution monarchique n'est pas une garantie contre la manipulation des symboles nationaux, l'utilisation sélective de l'histoire, la démagogie mise au service d'ambitions personnelles. Ce que l'histoire agitée de ces Couronnes, entre les deux guerres mondiales, nous avait déjà appris.

Que penser, dès lors, du retour spectaculaire de Siméon II de Bulgarie, le Tsar premier ministre ? Il est sans doute trop tôt pour dresser le bilan d'une entreprise dont le but réel n'est pas encore très clair. Force est de constater que pour l'instant, le roi n'est pas à sa place, et qu'il gouverne au lieu de régner. Saura-t-il transformer son pouvoir, ou cette expérience de gouvernement, forcément décevante, surtout au regard de tant de promesses, ne sera-t-elle qu'une illusion de plus pour un peuple qui n'a plus confiance en ses gouvernants ? « Le droit du Prince naît du besoin du peuple » et de sa qualité à y répondre.
 
 
Benoît Carey
 
 
- Dossier "Retour d'exil, entrée en politique" de la revue La Nouvelle alternative, printemps-été 2002, 202 p., 18 g.
- À noter aussi, deux publications intéressantes sur la région : sous la direction de Dominique Colas, L'Europe post-communiste, Paris, PUF, 2002, 693 p., 29 g, synthèse utile (mais sans génie) des études politiques, sociologiques, démographiques et stratégiques sur la région ; et surtout, sous la direction de Chantal Delsol, Michel Maslowski et Joanna Nowicki, Mythes et symboles politiques en Europe centrale, Paris, PUF, 2002, qui prolonge la remarquable Histoire des idées politiques de l'Europe centrale parue en 1998 dans la même collection.

 

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N°6 - Le tombeau de Richard Durn

Par Alain Raison

De l’amour à la destruction totale

Non, il n'a pas hurlé, achevant sa besogne avec l'obstination méthodique de celui qui n'est déjà plus de ce monde. Hurler ? Peur de mourir ? L'expression d'un regret, non. Qu'importe ! Vivre, mourir, apparences changeantes, le même vide, le même ennui seulement : « Pourquoi continuer à vivre ? Je peux juste pendant quelques instants me sentir vivre en tuant. »

La nuit est tombée comme un rideau métallique, le ciel est blanc comme un écran vide, la lueur des néons a chassé les étoiles, déjà on aperçoit les gyrophares des ambulances. Richard Durn est calme, « Il faisait des gestes très nets, il tendait le bras, il tirait, il tendait le bras, il tirait. Il était très froid. » La résignation a creusé en lui une paix minérale. La frustration a usé tous les obstacles, il n'est plus vestige d'un espoir. « Il remettait des chargeurs, il a dû tirer 40 ou 50 cartouches. » Conjurant son impuissance, Durn a soumis le monde : 8 morts, 15 blessés graves. Capturé, l'accomplissement de son plan est différé de deux jours. La chute fut courte, du quatrième étage de la conciergerie, Richard Durn s'est suicidé. « J'ai capitulé, il y a bien longtemps. Je voulais aimer, apprendre à travailler, apprendre à me battre pour des gens et des choses que j'aime. Je voulais être libre. Mais j'ai une mentalité d'esclave et de faible. Je me sens si sale. Depuis des années, depuis toujours, je n'ai jamais vécu. Je me suis trop branlé, au sens propre comme au sens figuré. Je suis foutu. Mon corps se délabre car je ne me respecte pas, je ne m'aime pas. Je ne mérite pas de vivre. C'est pour cela que je dois tuer des gens. J'éprouverais le sentiment de puissance d'être quelqu'un. » écrivait-il.

L'utopie du libéralisme amoureux

Richard Durn a-t-il existé ? La perfection narrative de son destin, la qualité de son journal, nous porteraient à croire que c'est un personnage de roman. À moins que le réel ne soit devenu fiction et qu'il ait crevé l'écran de sa peau, pour sortir d'un jeu de miroir infernal où le vrai n'est plus qu'un moment du faux. Sans doute. En franchissant le seuil de la mort, en tuant, en se tuant, Durn a voulu sortir du tombeau d'une vie qui est privation de vivre, parce qu'elle est mensonge. Tel un héros de Dostoïevski, son destin nous invite dans le « souterrain », où toutes les contradictions de son âme reflètent l'état de notre société. Suivons-le : « Je ne veux pas crever sans avoir beaucoup baisé. Je ne veux pas crever sans avoir été amoureux et sans qu'une femme ait été amoureuse de moi, même si je suis faible, déglingué et immature et que j'ai déjà plus de trente ans. » Du désir d'amour à la haine de soi et au meurtre, Durn semble paradoxal, sauf si embusqué sous l'apparence de l'amour ne se cache un piège fatal.

Qui ne voudrait pas aimer ? Sans l'amour, l'homme se réduit à peu de chose et c'est chercher à accomplir notre humanité que de chercher à aimer. Véritable iconostase du monde moderne, le corps glorieux de la femme nue excite ce désir. À son buste, tel un arbre prodigue, les paires de seins semblent des fruits abondants qu'il suffit de cueillir en bon sauvage, libre de satisfaire son appétit. Gary Becker, prix Nobel d'économie, a théorisé ce rousseauisme publicitaire. L'amour n'est qu'un marché comme un autre livré à la concurrence pour les ressources rares et le couple n'est durable que s'il accroît la fonction d'utilité de chaque partenaire. Mais le ver est dans le fruit, la légitimité de la compétition postule l'égalité des concurrents. Là se loge la perversité du marché amoureux ; elle apparaît à l'observation de sa plus optimale concrétisation : la boîte de nuit.

Le prolétariat des frustrés

Prenons le Paramango Club, à la sortie de Loury. Comme toutes les fêtes, la boîte est l'institution d'un monde à l'envers. La foule, la musique, la déco, configurent les contours d'un autre monde en rupture avec l'ordinaire extérieur et sa structuration sociale. L'alcool et les danses en font un univers où la transgression est loi. Tous les moyens habituels de communication sont renversés. Le bruit ne permet pas la discussion, et l'échange de l'intimité nécessaire à l'accouplement, passe par le regard et le toucher, seuls sens qui survivent à cet environnement. Le soin des tenues manifeste cette contrainte, le corps est érotisé par l'instrumentalisation vestimentaire et gestuelle du désir. C'est la seule présentation de soi possible, c'est la règle du marché ; l'impératif de transparence réduit la personne à son corps pour que chacun puisse l'estimer du regard. Dès lors la piste de danse laisse libre jeu à la concurrence, d'autant plus que les danses ne nécessitent plus de "cavalier", chacun peut y prétendre dans un cercle de danseurs plus large. La piste a donc une structuration pluripolaire qui très vite se hiérarchise. Les plus sexuellement attractifs, disposent d'un espace plus large au centre, ce qui leur permet d'être vus et désirés par tous. Le marché produit la frustration en ignorant l'inégalité originelle. En périphérie, les individus corporellement peu convoitables sont masqués par la foule, ou développent des stratégies alternatives de séduction par la parole, autour d'une table. Pour ceux qui restent sur la piste, l'offre rencontre la demande, le choix se faisant selon la constatation réciproque de la performance. La rencontre est signifiée par une débauche de signes corporels intimes dans une dimension, cette fois exclusivement bipolaire. Les deux membres du couple miment le coït par un ajustement du mouvement des hanches et des flexions parallèles des deux corps. La contractualisation est manifestée par les premiers attouchements. Véritable industrie de la rencontre ; la productivité sensuelle optimisée par la concurrence, permet d'obtenir un bon rendement d'associés sexuels provisoires. Durex s'en félicite.

Ne restent aux marginalisés condam-nés à désirer sans être désirés à leur tour ? Que les marchés marginaux des petites annonces et des serveurs minitels. Houellebecq lucide, a dévoilé dans L'extension du domaine de la lutte, le mal être de ce prolétariat amoureux : « J'ai de quoi me payer une pute par semaine ; le samedi soir, ça serait bien. Je finirai peut-être par le faire. Mais je sais que certains hommes peuvent avoir la même chose gratuitement, et en plus avec de l'amour. Je préfère encore essayer. » Les sociétés traditionnelles avaient leurs tantes marieuses, les structures sociales permettaient à chacun de trouver une femme. Mais « tout comme le libéralisme économique sans frein, et pour des raisons analogues, le libéralisme sexuel produit des phénomènes de paupérisation absolue. (...) C'est ce qu'on appelle la "loi du marché". Dans un système économique où le licenciement est prohibé, chacun réussit plus ou moins à trouver sa place. Dans un système sexuel où l'adultère est prohibé, chacun réussit plus ou moins à trouver son compagnon de lit. En système économique parfaitement libéral, certains accumulent des fortunes considérables ; d'autres croupissent dans le chômage et la misère. En système sexuel libéral, certains ont une vie érotique variée et excitante ; d'autres sont réduits à la masturbation et à la solitude. »(1)

Ceux comme Richard Durn, qui n'ont plus pour se satisfaire que les images exhibées de corps idéals, sont condamnés au phantasme, à l'éjaculation triste devant le calendrier LVMH : « Je suis onaniste depuis au moins vingt ans. Je ne sais plus ce qu'est le corps d'une femme et je n'ai jamais vécu de véritable histoire d'amour. Je me branle par solitude, par habitude du dégoût de moi-même, par volonté d'oublier le vide de ma vie et sans doute par plaisir. Mais quelle sorte de plaisir ai-je véritablement ? »

Le nihilisme du bonheur

Le mendiant d'amour est victime de tous les marchands de bonheur, Barbara Cartland, Men's Health, Vingt Ans, qui tous les mois sortent leur mini guide pour « bien être en couple », « Le bonheur c'est facile », ou « le faire plus jouir ». Le bonheur ou l'amour sont toujours présentés comme un état sensible à acquérir. Cette promesse excite le désir. Tout le monde veut "son" histoire d'amour, être emporté par la passion aux confins du possible, aux frontières de la mort. Le droit au bonheur est brandit. Toutes les relations qui n'auront pas le sceau de l'enfin, "enfin elle", "enfin jouir", le bonheur conquis, la conscience anéantie dans les affects, paraîtront dérisoires et méprisables. Illusion fatale ! Denis de Rougemont l'a dénoncé : « Le bonheur est une Eurydice : on l'a perdu dès qu'on veut le saisir. Il ne peut vivre que dans l'acceptation, et meurt dans la revendication. C'est qu'il dépend de l'être et non de l'avoir (...). Tout bonheur que l'on veut sentir, que l'on veut tenir à sa merci ? Au lieu d'y être comme par grâce ? Se transforme instantanément en une absence insupportable ».

En sus, la quête sensuelle de bien-être, met les individus en parallèle sans espoir de rencontre authentique ; au mieux les corps se pénètrent, mais l'autre reste un écran, travesti par la logique égotique du désir qui y projette ses phantasmes. Le "je", du « je t'aime » est déjà piégé. « Moi je », « moi je », autant de barreaux à leurs geôles ! Chacun aimera son amour, jamais l'autre, le miroir est trop épais. L'homme est définitivement seul avec son désir, l'aliénation de la vie est complète, la raison s'épuise à déchiffrer une réalité que l'utopie lui rend inintelligible ; coupé du monde, séparé de lui-même, il est dans un tombeau.

La prison du désir égotique

Car le réel résiste aux promesses de la passion. Quid de la souffrance ou de l'échec, devenus la part maudite d'un monde affichant sa bedaine replète ; l'utopie de l'amour moderne creuse le sillon de la haine puisque, privé du bonheur des autres, ce miroir aux alouettes en suspens sur toutes les couvertures des magazines. Les "machines désirantes" qui s'épuisent à l'atteindre, ne tardent à se haïr par mépris de leur impuissance, à haïr autrui comme idéal introuvable, à haïr le monde créé comme carcan de limites humiliantes. Les mensonges des fictions amoureuses mènent à l'anorexie, à la dépression, au suicide ou au meurtre ! Durn en est le sanglant prophète, derrière lui, une armée entière de désespérés va ébranler le monde.

N'en doutons pas, la guerre va se poursuivre au corps à corps. Certains fuiront leur être, la chirurgie esthétique les calquera sur la star du moment, mais à l'inflation des seins gonflés de silicone, la bourgeoisie sexuelle répondra avec des moyens conséquents. Des divisions de chirurgiens et de généticiens garderont son pouvoir. Bientôt, ils pourront "tuner" leur corps et le "manager" comme une équipe sportive dont on peut, par la greffe, changer les membres pour gagner en zones érogènes. Ils parleront à leur sexe ; l'emmèneront chez le toiletteur comme un caniche. Sur internet, on trouvera des clitoris au marché noir, les dernières frigides se les arracheront. Bientôt, il sera possible d'en avoir plusieurs, et l'absolutisation du bien-être individuel fera sortir l'humanité de son orbite.
 
 
Alain Raison
 
1 : Michel Houellebecq, L'extension du domaine de la lutte, J'ai lu.
2 : Les citations du journal de Richard Durn, sont tirées des extraits publiés dans Le Monde du 10 avril 2002.

 

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N°6 - Entretien avec Gérard Leclerc

Dans les décombres du romantisme
Entretien avec Gérard Leclerc

Gérard Leclerc est éditorialiste à France Catholique. Écrivain, il a notamment publié : Jean Paul II, le résistant (1996), Portrait de M. Guitton (1998), L'amour en morceaux (2000) et Le bricolage religieux (2002).

Il semble que l'on n’ait jamais autant parlé de l'amour mais que son sens n'ait jamais été aussi équivoque. Quel regard portez-vous sur l'amour aujourd'hui ?

Je partirai d'un constat qui est de plus en plus dans les médias, c'est celui d'un amour cassé et plus grave, cassé dans la tête des enfants. Curieusement c'est le quotidien Libération qui a jeté un cri d'alarme en disant que de plus en plus d'enfants, dès dix ans, regardent des films pornographiques. On commence à se rendre compte que la pornographie n'est pas neutre, comme le disait Claudel, « on ne compose pas avec le mal parce que le mal décompose ». Il décompose en particulier les plus fragiles, car donner dès le départ une image bafouée, violée, de l'amour humain, c'est destructurer profondément des enfants qui vont se débattre jusqu'au bout de leur vie pour se construire eux-mêmes, c'est déstabiliser la société future. Le lien entre la libération sexuelle et les tournantes est indéniable. Qu'un journal comme Libération jette un cri d'alarme est un signe parce que, précisément, ce journal a exalté tous les thèmes de la révolution sexuelle.

Dans L'amour en morceaux, quelle a été votre démarche pour trouver les racines de l'actuelle crise de l'amour ?

L'amour humain était semble-t-il parasité par des illusions qui en dénaturaient le sens et qui établissaient un couple étrange entre l'amour et la mort. Cela me renvoyait à la question « qu'est-ce que c'est qu'aimer ? » Pour répondre, nous disposons d'un champ immense qu'est la littérature, qui sans l'amour humain serait réduite à peu de chose. Notamment dans l'univers du roman européen apparaissent précisément l'amour et ses pathologies. J'ai fait le choix de deux romans du XVIIIe pour essayer de comprendre la rupture moderne, La nouvelle Héloïse de Jean Jacques Rousseau et Les souffrances du jeune Werther de Goethe. Je me suis rendu compte qu'entre l'avènement de la modernité et les pathologies contemporaines de l'amour, il y a un lien extrêmement étroit. Ce n'est pas un hasard si ces romans de l'amour sont des romans de l'échec qui consacrent l'impossibilité de l'amour. Comme le dit Aragon « il n'y a pas d'amour heureux », c'est le constat des modernes. L'amour est impossible en ce monde, donc on le transpose dans un au-delà mythique : Werther se suicide, Julie, l'héroïne de La nouvelle Héloïse meurt noyée et sa mort est aussi significative d'un amour qui ne peut pas s'accomplir ici-bas. Tout le romantisme va s'inscrire dans la même logique d'un amour impossible parce qu'il est aux prises avec sa propre pathologie : la passion. La passion est destructrice et mène à la mort et cela s'explique parce que comme disait Maurras à propos de Musset et de Sand « Ont-ils aimé ? Ont-ils vraiment aimé ? ». Je ne crois pas, parce que leur amour était fondamentalement destructeur et ne permettait pas la construction d'un "nous" et le prolongement de ce “vivre ensemble” dans la fondation de la société. Pour examiner cette logique de mort, je reprends Rougemont et Girard, en montrant que la mimesis girardienne, avec ce caractère triangulaire du désir qui fait qu'on fixe son désir sur celui d'un rival, explique l'insatiabilité de la passion destructrice. Rougemont a fait le parallèle avec l'univers Cathare, parce qu'il y a un refus commun des limites humaines. L'amour ne peut s'épanouir que dans un monde mythique qui est au-delà de notre propre amour et cela aboutit à une condamnation même de l'amour dans sa finitude, par une diabolisation de l'amour dans la chair et sa fécondité. Alors que dans l'amour chrétien il y a une béatification de la chair qui est bienheureuse comme l'a montré Michel Henry, parce qu'elle reproduit la vie. Ce romantisme aboutit inévitablement au nihilisme ; l'absolutisation du désir individuel de bien-être, devenant une volonté de puissance destructrice qui fait perdre à l'homme la mesure du réel et le sens des choses. De cette haine d'une réalité bornée, on arrive logiquement à la haine de ce qui peut contraindre l'amour, et principalement sa condition fondamentale, la différence sexuelle d'où se déduit la complémentarité homme-femme.

 Que reste t-il ensuite de l'amour ?

On en revient à l'amour cassé. Les ouvrages de Michel Houellebecq constituent une grande parabole de cet écroulement d'un monde et de la responsabilité de la révolution sexuelle dans la dissolution sociale et le désamour. On en reste au constat que l'amour humain est détruit et, qu’à force d'obsession du sexe, on a tué le sexe, et on y a perdu notamment le sens de l'amour et de la relation qui précède tout rapport sexuel. Lacan disait d'ailleurs qu'il n'y a pas de rapport sexuel ; il avait parfaitement raison, il y a de l'amitié, de l'amour mais pas à proprement parler de rapport sexuel, c'est l'amour qui met les gens en rapport et la sexualité prend seulement sens dans cette relation profonde. Sans faire d'idéalisme, la sexualité est partie prenante de l'amour humain et de ce point de vue-là on pourrait prendre un philosophe comme Michel Henry pour restituer à la chair toute sa signification forte, mais le rapport sexuel déconnecté de la chair, c'est à dire de la totalité de l'être, de l'individu et de la personne, ça n'a plus de sens et tout disparaît. C'est la logique de l'individualisme qui tue l'individu, c'est la logique du plaisir qui tue le plaisir et, par delà, qui tue le sens même des choses de la vie en société. Cela on s'en aperçoit dans un processus cumulatif qui fait que l'on passe de la dévaluation de cette relation fondamentale structurante qu'est la différence sexuelle, à l'exaltation de différentes formes d'homosexualité où on met à égalité toutes les pratiques sexuelles sans comprendre précisément que les pratiques sexuelles ne signifient rien en dehors des relations fondamentales qui leur donnent sens. De là, on passe à l'exaltation du Queer, ce règne intermédiaire de l'étrange, à l'encontre de ce qui fait sens dans la conception judéo-chrétienne : la création comme séparation. Le Pape Jean Paul II, qui a réfléchi depuis toujours sur l'amour humain a justement été frappé par cette phrase de la Genèse (1,27) « Dieu créa l'homme à son image, à l'image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa ». La création à la ressemblance de Dieu est associée directement à la création de la différence sexuelle. L'image de Dieu s'imprime notamment dans la nature humaine au travers de la séparation des sexes qui donne sens à l'humanité. S'il peut y avoir un amour humain, c'est justement parce qu’au travers de cette différence sexuelle, Dieu a imprimé son image d'amour dans la réalité humaine. Nous avons affaire ici à une réalité d'une grandeur singulière mais que notre modernité s'acharne à détruire. Tout cela n'est pas une simple spéculation intellectuelle mais retentit dans la vie sociale, parce que l'amour en morceaux, c'est la dissolution des couples, c'est la souffrance des enfants, c'est la violence sociale des quartiers.

 Une conception fausse de l'amour ébranle donc jusqu'à l'ordre social ?

Le lien social repose sur cette différence fondatrice qui est le point de départ de toute l'histoire humaine comme l'a montré le Père Gaston Fessard. Le rapport social fondamental n'est pas la relation du maître à son esclave de Hegel ou de Marx, mais la relation amoureuse fondée sur la différence sexuelle à partir duquel toute l'arborescence de l'histoire va se constituer. À partir de la filiation, mais aussi de cette réalité importante qu'est la prohibition de l'inceste qui va produire un processus de fraternisation qui doit être déconnecté de l'amour génésique pour produire le lien social.

Vouloir effacer le principe de la différence sexuelle comme fondatrice du lien social est une erreur anthropologique fondamentale. Cela aboutit à effacer des notions aussi essentielles que paternité, maternité, filiation, qui sont les marques les plus structurantes du corps social et qui permettent comme le dit Pierre Legendre, le processus d'humanisation. Il y a une articulation naturelle entre l'amour qui est le point de départ de la génération humaine et ce qui crée le lien social, ce qui fait que l'amour nous renvoie à la loi. On ne peut séparer l'un et l'autre. Il y a dans l'amour humain quelque chose qui aspire à s'instituer, parce que la vie civilisée passe par l'institution de la vie précisément. Quand l'amour n'aboutit pas à l'institution de la vie, on tombe dans l'anomie et le processus d'humanisation ne peut plus se faire. L'amour chrétien institutionnalisé et fondé sur la liberté des consentements est devenu le pivot même de la vie sociale. Le mariage est forcément pris en compte par l'État comme noyau de la société. Auparavant l'Église était la garante de cette institutionnalisation de l'amour mais dans une société laïque c'est à l'État de reprendre ce rôle-là. C'est une fonction nécessaire, l'État doit être garant de cette institution de la vie, c'est la mission du politique, et s'il n'y a pas cette garance, l'humanité est mise au péril d'elle-même. À partir d'une réflexion sur l'amour s'offre une entrée royale dans la politique au plus noble sens du terme. Ce qui nous place devant la nécessité de ne pas se tromper en ce qui concerne l'amour, sinon les conséquences sont gravissimes, c'est la pérennité de l'humanité, toute la vie sociale, l'histoire même qui est en cause.

Que dire à la génération sacrifiée par cette libération sexuelle qui n'a été qu'une aliénation de l'homme ?

Il y a une difficulté fondamentale de l'amour moderne. C'est qu'il n'y a plus les formidables soutiens des sociétés holistes où les rôles étaient fixés par avance. Dans les sociétés modernes nous sommes abandonnés à notre propre fragilité et à la fragilité de l'autre. Tout le problème consiste en un pari : ces fragilités peuvent-elles être transcendées dans une promesse ? C'est tout le risque de la liberté et de l'amour. Gabriel Marcel et Paul Ricœur ont bien réfléchi à cette question. Il y a deux notions incluses dans la promesse, celle de parole donnée mais aussi la notion de projet commun qui fait que l'on a foi l'un en l'autre, mais que cette foi se traduit en un projet qui est toujours en devenir et va nous permettre de libérer notre propre liberté pour qu'elle ne soit plus adolescentrique, égotique, etc. L'amour, c'est construire ensemble une histoire. C'est sortir de soi-même et trouver la bonne distance par rapport à l'autre, c'est ce qui va permettre à l'autre d'exister tout en vous permettant d'exister, c'est ça le mystère de l'amour, formidable risque, et fragilité, mais formidable chance. C'est l'appel de l'amour engagement qui ne va pas sans l'alliance et la promesse biblique. Tandis que nos individualismes modernes sont des individualismes faibles dans la mesure où ce sont des fantômes qui se cherchent eux-mêmes et qui n'ont pas l'audace de l'alliance. L'amour humain est un risque à un prix très élevé mais n'en vaut-il pas la peine ?

Propos recueillis par Alain Raison.
 

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N°6 - Dossier : L'amour brisé

Pourquoi les relations humaines se distendent-elles ? Pourquoi tant de célibataires, de divorces, de manque de fécondité ? Pourquoi la publicité et l’avilissement sexuels ? Il y a dans ces questions, non pas une vue exhaustive de la réalité, mais un doute légitime face aux discours convenus, qu’ils soient sociologiques ou psychanaleux, mais aussi face à l’anthropologie dérivée des Lumières. Derrière elles, c’est en effet l’avenir même de notre pays et de toute civilisation, qui est en cause. C’est ce problème à la fois général et particulier que ce dossier a voulu ressaisir. Contre toute attente, nous voulons rappeler qu’à l’opposé des démesures du froid glacial de notre temps, nos Anciens considéraient également l’amour comme un acte politique…

 

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N°6 - Hulot contre les robots

Par Laurent Dandrieu

Un ouvrier s'approche d'un portier d'immeuble qui a la cigarette au bec et lui demande du feu ; au lieu de lui tendre immédiatement son briquet, celui-ci lui fait signe de le suivre quelques mètres plus loin : on s'aperçoit alors que les deux hommes étaient séparés par une paroi de verre. Un peu plus tard, dans le même immeuble, M. Hulot court vainement après le bureaucrate avec qui il a rendez-vous : de part et d'autre d'une cour vitrée, les deux hommes se font signe, mais dès lors qu'ils font mine de se rapprocher, ils s'éloignent inexplicablement l'un de l'autre : c'est que, sans le savoir, ils étaient tous les deux du même côté du miroir, et que chacun cherchait à rentrer en contact avec le reflet de l'autre. Quelques années avant ces scènes extraites de Playtime, le petit garçon de Mon Oncle, cherchant sa mère dans leur maison ultramoderne, entièrement domotisée, croit l'avoir trouvée lorsqu'il entend, à distance, le ronronnement de l'aspirateur ; l'enfant se précipite en criant « Maman », mais se trouve face à face avec le robot ménager qui fonctionne tout seul.

Un enfant qui ne fait plus la différence entre sa mère et un robot, des immeubles en verre censés établir la communication entre les hommes et ne suscitent que le désordre et l'incompréhension : quelques exemples qui suffisent à prouver que le burlesque de Jacques Tati, dont on célèbre cette année le vingtième anniversaire de la disparition, n'est pas un comique gratuit, mais est aussi l'occasion d'une mise en scène de l'état de l'homme et de la société.

Robotisation

Si la célèbre définition du rire donnée par Bergson (« Du mécanique plaqué sur du vivant ») a un sens, c'est bien à propos de Tati, tant l'essence même de son comique repose, justement, sur la confrontation du vivant et du mécanique, celui d'une société en voie de robotisation. Les Vacances de M. Hulot mises à part, simple juxtaposition d'un individu lunaire et maladroit avec une société bien huilée, tous les films de Tati, de Jour de fête à Trafic en passant par Mon oncle et Playtime, tournent autour du choc brutal entre un homme ordinaire, produit d'une société ancienne où la sociabilité n'était pas un vain mot, et la modernité la plus agressive. Modernité fantasmée encore dans Jour de fête (1949), où un facteur de village se met en tête de faire sa tournée postale "à l'américaine". Modernité bien réelle celle-ci, même si Tati a beaucoup d'avance sur son temps, dans Mon oncle (1958), où le débonnaire M. Hulot sème la panique dans la maison robotisée de son beau-frère Arfel, comme dans son usine de tuyaux en caoutchouc à la chaîne, ou dans Playtime (1967), où le même Hulot erre dans un Paris de cauchemar, américanisé et "gratte-cielisé", ou encore dans Trafic (1971), où il affronte cette fois les aléas de la société automobile.

À l'époque où tournait Tati, les jeux n'étaient pas encore faits : le village de Jour de fête était un vrai village, celui de Sainte-Sévère, dans le Berry, dont le cinéaste avait pris les vrais habitants pour acteurs. La France provinciale et anarchique où habitait Hulot, qu'il quittait pour aller rendre visite à son neveu dans la villa futuriste de Mon oncle, était encore bien vivante. Ladite villa, en revanche, fut bâtie de toute pièce pour les besoins du film, comme allait l'être le Paris monstrueux de Playtime, où les monuments les plus célèbres de Paris ne pouvaient plus être aperçus qu'en reflet sur les parois des buildings de style anonyme, dont on pouvait admirer les jumeaux exacts sur les affiches vantant un voyage à Moscou, New York ou Rio.

L’arme du comique

D'où l'optimisme de Tati : dans cette époque entre chien et loup, où la modernité balbutiante ressort encore bien souvent du futurisme, et le progressisme technologique de l'ère gaullo-pompidolienne n'est encore qu'une obsession volontariste, M. Hulot et ses semblables n'ont guère de peine à être les grains de sable humains qui vont bloquer la belle mécanique robotique, à l'image du chien dont le bout de la queue suffit à détraquer le garage automatique de la villa Arfel, et quelques personnalités résolument rétives à la normalisation suffiront à humaniser l'univers froid et technologique qui n'a pas encore eu le temps de les transformer en machines, comme le montre l'extraordinaire scène de Playtime où Hulot et quelques autres transforment un restaurant international en une gargote parisienne où il fait bon chanter Nini peau de chien.

À l'heure où l'américanisation et la mondialisation prophétisées par Playtime ne sont plus une simple potentialité, mais une réalité quotidienne ; à l'heure où le Loft a institutionnalisé ces appartements transparents où chacun peut vérifier que la vie du voisin est rigoureusement interchangeable avec la sienne ; à l'heure où, comme Diogène cherchant un homme, il faut promener sa lanterne de plus en plus loin pour dénicher un de ces Hulot qui semblaient encore proliférer aux yeux de Tati, et désormais remplacés par des clones formatés qui ne songent pas un instant qu'on puisse ne pas vivre avec son temps ; à l'heure où Internet semble avoir accompli cet idéal de transparence où tout communique, mais rien ne s'échange, il est permis d'être moins optimiste.

Du moins est-il désormais impossible de se tromper sur la nature de l'œuvre de Tati, qui est bien un appel à la sédition vis-à-vis d'une modernité agressive et déshumanisante. Que Tati soit lui-même un cinéaste on ne peut plus précurseur, inventant un comique à retardement tout à fait inédit, mettant au point un jeu avec le silence et la durée tellement novateur qu'ils reste à ce jour presque sans continuateur, effaçant les dialogues jusqu'à, dit-il, les faire rentrer « à l'intérieur du son », ne change rien au fait qu'il est, littéralement, un auteur réactionnaire : s'opposant à l'esprit niveleur de l'époque, prenant le parti, comme Perret ou Aymé ont pu le faire avec d'autres moyens, de l'individu ou, pour mieux dire, de la personne contre la philosophie matriculaire du temps, le cinéma de Tati est véritablement une œuvre de résistance – ce qui n'ôte rien, bien au contraire, à son extraordinaire puissance comique.
 
 
Laurent Dandrieu
 
À lire :
Tati, de Marc Dondey, Ramsay, 272 p., 30 g.
Tati, de Michel Chion, Cahiers du cinéma (1987), 128 p., 14,50 g.


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N°6 - Entretien avec Christian Authier

Du pédéraste à la gay pride, la déviance devenue norme sociale
Entretien avec Christian Authier
Christian Authier, est journaliste à L'opinion indépendante, auteur du Nouvel ordre sexuel, Bartillat 2002.

L'homosexualité est une pratique ancienne. Elle est devenue un problème social quand elle a eu prétention a être une identité fondatrice équivalente à l'hétérosexualité. Christian Authier revient sur un processus de normalisation, où la question du sens de la norme sociale amoureuse n'est jamais posée, les voix seules et l'argent sont comptés.

Comment une déviance telle que l'homosexualité devient-elle une norme sociale ? Comment s'institutionnalise-t-elle ?

Je dirais que l'"institutionnalisation" de l'homosexualité a été un phénomène lent depuis l'après-guerre et fulgurant ces 10 ou 15 dernières années. Elle a plusieurs explications : l'évolution des mœurs liée aux conquêtes et aux luttes du féminisme et des avant-gardes minoritaires militantes. Peu à peu, l'homosexualité s'est intégrée, en particulier par une imprégnation culturelle, au travers de l'art, de la musique populaire, la mode, etc.

L'épidémie du SIDA a t-elle accéléré ce processus ?

Effectivement, l'épidémie du SIDA, fut un tournant décisif au milieu des années 80, mettant l'homosexualité au cœur de débats sanitaires et publics. Il a résulté de cette tragédie une sensibilisation de l'opinion publique à la fois à l'épidémie et à la condition homosexuelle en général. Les représentations ont été également fortement modifiées sous l'effet d'œuvres littéraires comme celles d'Hervé Guibert ou cinématographiques telles, Les nuits fauves, qui aura été un des plus gros succès populaires du cinéma de la fin des années 80. Une aura à la fois noire, désespérée et romantique, qu'ont charriée ces œuvres, a amorcé toutes sortes de débats et amené un regard plus tolérant de la société française sur l'homosexualité.

La logique du marché a ensuite avalisée l'institution du groupe gays dans la société, par la production de biens culturels et identitaires ?

Plus près de nous, l'intégration de la culture gay, jusque-là minoritaire, dans le système marchand dominant a largement diffusé des codes et des produits dans le grand public via la publicité, la mode ou la musique. Rappelons pour l'anecdote que la chanson qui a fait danser la France lors de la victoire de la Coupe du monde 98, I will survive, était auparavant l'"hymne" des gays américains. Cette marchandisation est propre à tous les communautarismes. Les appartenances se débitent en tranches, en rondelles identitaires, puis se créent des produits, des programmes audiovisuels, des magazines, des tarifs préférentiels ou des contrats d'union spécifiques. En ce qui concerne les homosexuels, on a pu voir de nombreuses campagnes publicitaires ou la création de produits ciblés. Par exemple, des entreprises comme la Maïf ou Bouygues Télécoms ont investi ces parts de marché, Bouygues proposant notamment un "Pacs téléphonique".

Si on en croit les analystes économiques, les homos sont une cible de choix puisque, souvent célibataires et sans enfants à charge, ils ont des revenus supérieurs à la moyenne, tournés vers les loisirs et la consommation... Ce "type d'homosexuel", peut-être largement rêvé par les annonceurs, incarne le consommateur idéal, ce qui explique l'intérêt que le marché lui porte. Par ailleurs, dans l'ambiance générale favorable à l'homosexualité, quoi qu'en disent les campagnes de presse, il est toujours bon pour n'importe quelle entreprise d'avoir la touche gay friendly, sorte de brevet de citoyenneté et de tolérance. Est-ce que la condition homosexuelle avance avec ce genre de gadget cynique ? Chacun jugera. On peut relever deux attitudes relatives à cette intégration : l'une qui l'observe avec bienveillance et se félicite de la chute de nouveaux tabous ; l'autre plus circonspecte, plus critique sur ce que l'on peut considérer comme une récupération. Ainsi, Benoît Duteurtre, dans son roman Gaieté parisienne, pose un regard satirique et critique sur un milieu gay aussi conformiste et uniforme que le reste de la société. Désormais, certains homosexuels semblent plus enclins à courir après tous les stéréotypes de l'époque moderne (consumérisme frénétique, hédonisme béat…), et l'on peut se demander si la "gay attitude" n'est pas devenue le fer de lance de l'ordre social et moral du capitalisme contemporain. C'est, me semble-t-il, l'aspect le plus intéressant de cette intégration et de cette banalisation de l'homosexualité. On a oublié commodément l'analyse de Pasolini, qui afficha son homosexualité à une époque où elle n'était pas encore "branchée", se livrant dès le milieu des années 70 à une critique impitoyable du nouveau capitalisme qui dénaturait, à ses yeux, les anciennes exigences libérales et progressistes en une banale tolérance morale avide de biens de consommation.

On projette actuellement un film sur les déportés homosexuels. Il semble que l'homophobie ait été instrumentalisée en levier de reconnaissance sociale : les gays jouant du statut de victime persécuté par analogie au génocide juif, pour stimuler une solidarité à leur égard.

Très vite, les milieux militants homosexuels américains ont usé d'analogies entre le sida et le génocide juif, représentations reprises en France par certaines associations comme Act-Up. Ce qui est frappant ces dernières années dans les débats autour de l'homosexualité, c'est la réduction de l'individu à sa sexualité, en l'occurrence à l'homosexualité, puis la réduction de l'homosexuel au statut de victime. L'homosexuel devenant ainsi le paria ultime subissant les pires discriminations, la victime des victimes. En France, l'universitaire et essayiste Didier Eribon, réduit ainsi dans une vision quasi-paranoïaque la condition d'homosexuel à celle d'un individu évoluant dans « un monde d'injures » (sic). De fait, il réclame des lois pour réprimer une homophobie supposée envahissante. Selon les termes d'Eribon, il s'agirait de se prémunir contre « l'injure réelle ou potentielle ». Ce concept d'« injure potentielle » est assez inquiétant et n'est pas sans évoquer les cauchemars orwelliens. Paradoxe : on n'a jamais autant parlé d'homophobie alors que jamais l'homosexualité, du moins en France et en Occident, n'a été autant intégrée dans les normes sociales. L'adoption du Pacs, le succès de la Gay Pride comme de films (Pédale douce, Le placard…) ou de livres prônant la tolérance ou l'élection à la mairie de Paris d'un homme politique ayant fait son coming-out, en sont autant de signes forts. La mode de la "pride" (la fierté en VF) et de la parade, pourrait-elle s'épanouir dans une société homophobe ? On pourrait aussi s'interroger sur cette nouvelle "fierté"… Doit-on être fier de sa sexualité ? S'il n'y a pas de honte à être homosexuel ou hétérosexuel, quel motif de fierté peut-on en tirer ? Raisonnablement aucun, à moins de considérer le narcissisme et le contentement de soi comme l'un des traits dominants de notre époque.

Peut-on dire en résumé qu'ils utilisent leur statut de victimes, pour partie réel et pour partie fantasmée, pour obtenir des droits ?

être homosexuel, en caricaturant à peine, cela peut être aussi un label, ou servir de caution par le biais justement du statut de victime. Comme le montre l'exemple de Philippe Meynard, conseiller municipal pendant dix d'une commune de Gironde de deux mille habitants, qui, du jour où il a fait son coming out et qu'il s'est plaint de réactions homophobes dans son village, est devenu une star des médias, a publié un livre et a été promu dans les instances de son parti politique. En faisant part de sa seule inclination sexuelle, il a acquis un statut médiatique et politique que dix ans de carrière ne lui avaient pas permis. C'est une promotion stupéfiante.

Lors du vote du PACS, on ne parlait que d'héritage, de colocation, de loyer... Il s'agissait essentiellement d'affaires de gros sous. Alors, le PACS, institution bourgeoise ?

C'est l'accusation qu'ont lancée notamment certains homosexuels attachés à ce qui faisait, à tort ou à raison, une certaine identité homosexuelle liée à la marginalité, au refus des règles établies et de l'ordre bourgeois. Il est vrai que l'on n'imagine guère Jean Genet en train de se pacser. Le plus intéressant fut de voir que ce sont les avantages fiscaux et de succession qui ont été souvent mis en avant par les médias traditionnels pour faire la promotion du PACS. Il faut dire aussi, au vu des chiffres (environ 35 000 PACS conclu après les dix-huit premiers mois d'entrée en vigueur de la loi), que le PACS ne concernait finalement que très peu de monde. Contrairement à ce que l'ampleur des débats politiques et médiatiques laissaient supposer, il ne s'agissait sans doute pas d'une mesure essentielle et primordiale pour les Français, homosexuels ou non. Plus profondément, le PACS me semble traduire l'émergence de contrats spécifiques, de lois précaires ou dépréciées, censées répondre aux attentes de communautés ou d'intérêts particuliers. Ce n'est plus le bien commun qui guide le législateur, mais le corporatisme ou le clientélisme.

Propos recueillis par S. de Kererro

 

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mercredi, 26 juin 2002

N°5 - Entretien avec le Pr Ibn P. Assidim

La politique contre le totalitarisme
Entretien avec le Pr Ibn P. Assidim
Philanthrope et gérant de la Société impériale du bitume du Maroc.

Pensez-vous que, dans l'histoire des idées, Maurras soit surtout repérable comme l'auteur d'une synthèse de la pensée réactionnaire ?


À une telle question, on doit sans doute répondre en plusieurs points. Le premier, c'est qu'il opère en effet, de son propre aveu, indéfiniment répété et décliné, une synthèse des principaux courants contre-révolutionnaires du XIXe siècle : d'une part, celui des "classiques", lié à l'émigration, et que Barbey d'Aurévilly appelait les "prophètes du passé" : Joseph de Maistre, Louis de Bonald, subsidiairement Barruel ; d'autre part, la littérature contre-révolutionnaire, incarnée par Balzac, Baudelaire et bien sûr Edgar Poe ; d'autre part enfin, les éléments contre-révolutionnaires plus ou moins épars dans les œuvres des grands penseurs de la seconde moitié du XIXe, Renan, Frédéric Le Play, Taine, et évidemment Auguste Comte. Le premier intérêt de Maurras est sans doute de cet ordre : d'avoir réuni en une synthèse cohérente ces apports relativement disparates.

Le second point sur lequel il faut insister, en contrepoint du premier, c'est que la plupart des grandes œuvres politiques sont au fond, elles aussi, des synthèses : il est facile de trouver des précurseurs au Prince de Machiavel, à la République de Bodin ou à L'Esprit des Lois de Montesquieu. Mais ceci n'enlève rien au génie de l'auteur, ni à son importance dans l'histoire de la civilisation et de la pensée humaine. Ce qui importe, c'est d'avoir su être l'accoucheur de ce qui, jusqu'au moment où on le met au jour, n'existe que de façon dispersée, diffuse ou confuse.

Enfin, dernier point, Maurras, comme les auteurs des grandes œuvres que l'on vient de citer, ne s'est évidemment pas contenté d'opérer une synthèse : il y ajoute quelque chose d'absolument neuf, qui tient notamment au regard qu'il porte sur le fonctionnement et l'évolution de la démocratie contemporaine, notamment par rapport à ce qu'on pourrait appeler "la culture" – il écrit alors L'Avenir de l'Intelligence –, par rapport à ce qu'on pourrait appeler la géopolitique – cela donne Kiel et Tanger –, ou encore, par rapport aux libertés et à la montée du despotisme démocratique – et il publie Libéralisme et libertés.

Cette synthèse est-elle encore opératoire de nos jours ?

Je suis en train de lire l'admirable texte de Ruskin, traduit par Marcel Proust, Sésame et les Lys, où l'auteur développe notamment l'idée suivant laquelle il existerait deux sortes d'ouvrages, les livres d'un temps, le prêt-à-lire, et donc à oublier, et les livres de tous les temps, dont l'intérêt ni la valeur ne disparaissent avec leur auteur. Dans l'œuvre de Maurras, il y a naturellement un peu des deux : pour la simple raison que Maurras est aussi un journaliste qui écrit au quotidien, jour après jour, en se laissant parfois piéger par les passions et les événements – avec pour conséquence que certains de ses ouvrages, qui ne sont que la publication en volume du résultat de cette activité, peuvent nous paraître vieillis, parfois dépassés et parfois même peu défendables. Mais il y a surtout le reste, je veux dire ce qui reste, ce qui est appeler à durer : la perspective et l'architecture générale de sa pensée, mais aussi une large part des conclusions auxquelles elle aboutit : la mesure de l'homme, la place de la nation, la nécessité de la monarchie.

Maurras ne sacrifie-t-il pas, comme d'aucuns l'ont affirmé, la liberté à l'autorité ?

C'est certainement ce que pensent tous ceux qui ne l'ont pas lu, et certains de ceux qui l'ont lu il y a trop longtemps pour bien s'en souvenir – et croyez-moi, cela fait du monde. Ce qui est un peu trompeur, c'est son offensive contre le courant qu'il qualifie de "libéralisme", en donnant à ce mot une signification un peu "ancienne", que l'on retrouve toutefois dans le monde anglo-saxon, où le libéralisme se situe très nettement "à gauche". Depuis Maurras, il me semble qu'on a précisé le sens de ce concept et de ce courant, en France, en montrant notamment qu'il peut parfaitement se combiner avec une perspective conservatrice et pessimiste (qu'on trouve ainsi chez Daniel Halévy ou Léo Strauss), et se dissocier radicalement de l'idéologie démocratique (ce qui conduit à nuancer Maurras, lorsqu'il fait de Jean-Jacques Rousseau le prophète du libéralisme, et du Contrat social, sa Bible). En fait, certains ont eu l'impression, fausse, que Maurras vidait le bébé avec l'eau du bain, les libertés avec le libéralisme. Alors que, de fait, c'est tout le contraire. Il suffit, déjà, de rappeler l'importance qu'a pour lui la décentralisation, la manière très profonde dont il l'envisage et le reproche qu'il fait à la démocratie, d'interdire toute évolution en ce sens.

On pourrait citer à ce propos d'innombrables passages de ses œuvres, comme celui où il évoque le règne, virtuellement despotique, de la majorité : celle-ci « exprimant ce que Rousseau appelle la volonté générale, exprimera ainsi en quelque sorte une liberté générale : la volonté de la majorité devient dès lors un décret de loi contre lequel personne ni rien ne saurait avoir de recours, si utile et si raisonnable, ou si précieuse et si sacrée que puisse être cette chose ou cette personne. La liberté-principe établit une règle qui ignore méthodiquement les forces et les libertés particulières ; elle se vante de créer toute seule la liberté de chacun ; mais en pratique, l'histoire le montre bien, cet individualisme affaiblit les individus. C'est son premier effet. Le second est de tyranniser, sans sortir du "droit" tous les individus n'appartenant pas au parti de la majorité, et ainsi de détruire les derniers refuges des libertés réelles. »(1) Ce que Maurras décrit-là, c'est l'effet inéluctable de la démocratie majoritaire. Et il le fait de telle sorte qu'il n'y a plus à s'interroger sur l'actualité, brûlante, de son analyse.

Alors, Maurras anti-totalitaire ?

D'un strict point de vue historique, il faut constater que Maurras n'utilise pas ce concept, qui n'a été véritablement formulé et théorisé qu'après sa mort. Mais au fond, et même si le mot n'est pas prononcé, tel est sans aucun doute l'un des sens décisifs de son combat : contre un État qui s'arroge arbitrairement le droit de tout faire, contre un pouvoir qui prétend réformer l'homme et la nature, contre des nations qui s'érigent en absolus et qu'il accuse de "nationalitarisme", contre l'Argent roi qui prétend devenir le critère absolu du bien et du mal et se soumettre l'Intelligence, Maurras est et se proclame sans relâche du côté d'Antigone, vierge-mère de l'Ordre.

La crise du Politique, le relatif effacement des nations, le processus européen ne rendent-ils pas obsolète la question de la restauration monarchique pensée par Maurras ?

À cet égard, il me semble que nous nous trouvons, toutes choses étant inégales par ailleurs, dans la même situation que Maurras et l'Action française durant la Première Guerre Mondiale. En 1914-1918, comme aujourd'hui, l'impératif premier, notamment chronologique, c'était bien sûr la sauvegarde de la nation. En un sens, celle-ci est trop directement menacée pour que l'on puisse, par exemple, faire l'économie d'alliances avec tous ceux qui la défendent : le souverainisme n'est qu'une nouvelle mouture de l'Union sacrée. À l'époque, l'A.F. et Maurras avaient effectivement mis entre parenthèses, en suspens, la question royale. Mais cette parenthèse n'était pas destinée à durer, pas plus qu'elle ne saurait l'être à l'heure actuelle. Et ceci, pour une raison très simple : seul un changement de régime permettrait de limiter les risques, de tirer hors de l'eau l'essentiel national, de préserver ce que certains de nos amis appellent encore la “Répu-blique” : tout ce qu'en revanche, le système démocratique affaiblit de façon inéluctable. En bref, même si sa réalisation peut parfois nous sembler désespérément lointaine, la restauration n'est en rien obsolète. En politique, il n'y a pas d'archaïsme.

Propos recueillis par A. Clapas
1 : Charles Maurras, Libéralisme et Libertés, démocratie et peuple. Ligue d'Action française, 1917, p. 8-9.

 

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N°5 - Entretien Michel Mohrt

Gustave Thibon considérait que la poésie de Maurras possédait « cinq ou six cents vers immortels ». Pour aborder cet aspect trop méconnu, nous avons rencontré Michel Mohrt, membre de l'Académie française. À son bureau, aux éditions Gallimard, le romancier nous récite avec enthousiasme des dizaines de vers de Maurras, tirés de La Musique Intérieure, Au-devant de la nuit, ou de La Balance Intérieure.

Membre de l'Académie française, Michel Mohrt est l'auteur d'une dizaine de romans (Mon royaume pour un cheval, La campagne d'Italie, La prison maritime, La guerre civile). Attaché à l'Université de Yale, Michel Mohrt fut ensuite responsable du domaine anglo-saxon aux éditions Gallimard : c'est ainsi qu'il publia Faulkner, Kerouac, Robert Penn Warren. Dernier ouvrage paru : Jessica ou l’amour affranchi, Gallimard, 2002. À signaler aussi : Le paradoxe de l’ordre, essai sur l’œuvre de Michel Mohrt, de Marie Ferranti, Gallimartd, 2002.


Comment avez-vous découvert la poésie de Maurras ?

Je l'ai découverte très tôt parce que mon père faisait partie de l'Action française et avait dans sa bibliothèque de nombreux livres de Charles Maurras. Entre autres un recueil (La Musique Intérieure) où se trouve une poésie que je trouve très belle :

L'olive est au pressoir, la grappe dans la tonne,
Une rieuse enfant nous verse le muscat,
Le vent vif a cueilli la verveine et la menthe
Pour nous envelopper des charités du Sort.
AMI, nous raisonnons de l'humaine tourmente
Comme deux matelots qui reviennent au port.

C'est parmi les plus beaux poèmes que je connaisse. Maurras l'a dédié à son ami Eugène Marsan. Ces vers sont restés dans ma mémoire. Étudiant en droit à Rennes, alors que mon père avait quitté l'AF quand elle a été condamnée par l'Église (il était avant tout catholique pratiquant), j'ai fréquenté le bureau de l'AF à Rennes, dont le président de la section était le docteur La Panetier de Roisset. Il y avait dans ce bureau, non loin de la Faculté, des personnages savoureux : une vieille comtesse, un paysan. C'était peut-être déjà celui, en moi, qui était un romancier qui s'intéressait aux personnes présentes. J'ai même vendu l'AF, un dimanche matin, avec un ami (G. Darteney) dans plusieurs petits villages des environs de Rennes. Ceci dit, je n'ai jamais fait partie du mouvement. Non seulement le nom de Charles Maurras est l'un des premiers noms d'écrivains que j'ai connus, mais aussi l'un des premiers noms de poète. C'est, au fond, comme poète que je l'ai abordé. Et je pense d'ailleurs qu'il était d'abord poète. Puis j'ai lu plusieurs de ses livres : l'Enquête sur la monarchie, à laquelle je dois plusieurs de mes idées politiques, qui sont extrêmement justifiées aujourd'hui. Je suis déçu de voir qu'aucun commentaire des élections ne met en compte la démocratie et le suffrage universel. Or, l'élection qui vient de se produire me paraît typique des erreurs que le Suffrage universel peut commettre, une condamnation évidente de la démocratie telle qu'elle se pratique en France aujourd'hui.

Au moment où Maurras écrit Le Mystère d'Ulysse, les poètes contemporains s'appellent Breton, Valéry, T.S. Eliot en Angleterre. Comment interprétez-vous la distance de Maurras avec ce que l'on a appelé la modernité poétique ?

Les Surréalistes venaient en partie de Mallarmé, sur qui Maurras est sévère, peut-être trop. Il se rattacherait plutôt à certains poètes du XVIIe siècle, comme Du Bellay et Ronsard, c'est-à-dire à la tradition de la Renaissance. Certains de ses poèmes comme "Le Mystère d'Ulysse" prolongent cette tradition. Il laisse de côté ceux que Verlaine a révélés avec les "poètes maudits", comme Tristan Corbière. Il n'est pas de la famille de Maurras. Mais il y a plusieurs demeures dans la maison du père.

En poésie, au fond, je me suis arrêté à Apollinaire, ou à Cocteau. Je pense que la poésie doit être amie de la mémoire, doit garder des rimes, des rythmes, peut-être même se couler dans des formes très précises ou contraignantes comme la ballade ou le sonnet, et c'est pourquoi, pour moi, le plus grand poète français est probablement Baudelaire. Maurras conteste violemment Mallarmé (dans La Balance Intérieure), il critique cette poésie qui pour faire de la poésie pure a complètement détruit la poésie. D'après moi, la Poésie devrait être entièrement dans la mémoire, on ne devrait pas avoir besoin de livres. Maurras a appartenu à l'École Romane, et il doit beaucoup à Moréas. C'est donc une poésie classique. Par certains de ses thèmes (il n'hésite pas à mettre dans ses vers des idées politiques et philosophiques), il me rappelle quelquefois Vigny. Cela dit, les poésies de lui que j'aime le mieux sont des vers légers comme ceux-ci :

De Saint-Louis en l'Ile
Le clocher à jour,
Offre à la grand'ville
Les roses du jour.

Jean Prévost écrit dans la NRF en 1925 (à propos de La Musique Intérieure) qu'il ressent « de la sympathie pour l'homme en même temps que pour la poésie ». êtes-vous surpris par ce jugement ? Et quelle est en effet la part autobiographique de la poésie de Maurras ?

Je suis d'accord avec ce jugement, et je le trouve très juste. Il y a des poèmes qui touchent probablement à la vie privée de Maurras, absolument inconnue. Maurras est un homme qui a dû connaître des amours, connaître des femmes :

Une liqueur à l'écorce d'orange,
Du cœur, des yeux, des fraises, du satin,
Les vis-à-vis du démon et de l'ange
Auront tenu jusqu'au premier matin.
L'aube traînant (alors que rien ne change !)
Furent scellés les chevaux du Destin :
Purs de reproches et surtout de louange.
On a ravi convives et festin.

Voilà une poésie de lui qui me parle beaucoup car je devine une effusion personnelle chez un homme qui apparaissait, par sa surdité, en dehors du monde, ne pensant qu'à la politique, etc., mais qui a dû avoir une vie privée comme le suggère ce poème.

Avez-vous rencontré Maurras ?

Je l'ai seulement vu lorsqu'il était de passage à Hyères pour une séance de signature, en 1938. Je l'ai vu de près mais n'ai jamais pu lui parler, ce que je regrette. Je pense que c'est un grand écrivain, et que son œuvre restera. Il a influencé toute une génération, notamment tous les Hussards. Son influence, chez moi, était une tradition familiale. En 1943, j'ai publié Les intellectuels devant la défaite de 1870. J'avais consacré un chapitre à Gobineau, qui avait eu un réflexe intéressant face à la défaite de 1870. J'étais venu à Vichy, où j'avais rencontré Henri Massis, qui dirigeait La Revue Universelle. Il m'a proposé d'y publier le chapitre sur Gobineau. Et je me disais : qu'est-ce que Maurras (qui n'aime pas Gobineau, et qui l'appelle un « Rousseau gentillâtre »), va penser de ce texte qui constate le déclin français ? J'ai été supris et touché de lire dans L'Action française un article où Maurras reprenait ce texte en disant à peu près : Michel Mohrt qui nous connaît bien, et qui sait que j'ai traité Gobineau de « Rousseau gentillâtre », etc. J'en fus très heureux.

Pensez-vous comme Maurras que « les poètes sacrés [sont] pères de tous les sages » ("Le Mystère d'Ulysse”) ?

Je pense que oui. Mais je me réserve le droit d'aimer des poètes plus "modernes", jusqu'à Apollinaire. Cela dit, on trouve chez Maurras des poèmes qui annoncent des poèmes plus récents. Et il y en a un que je trouve admirable, où il évoque les amants de Venise. Il met curieusement Musset assez haut dans la poésie. Dieu sait pourtant si Maurras a attaqué le romantisme. Mais je crois qu'il y a des poésies qui vous touchent dans la vie, selon l'âge. Musset est un poète pour la jeunesse. « Venise la rouge », je trouvais extraordinaire cette poésie quand j'avais dix-sept ans ! Il y a chez Hugo des vers qui me touchent plus qu'aucun autre. En même temps, je vois bien la critique que l'on peut en faire. Il y a enfin quelque chose qui m'a ému aux larmes, chez Maurras, c'est la "Prière de la fin" ; il l'a écrite alors qu'il était en prison et qu'il allait mourir :

Seigneur, endormez-moi dans votre paix certaine
Entre les bras de l'Espérance et de l'Amour.
Ce vieux cœur de soldat n'a point connu la haine
Et pour vos seuls vrais biens a battu sans retour.

Poème qui annonce ses dernières paroles : « Pour la première fois, j'entend quelqu'un venir ».
Propos recueillis par Antoine Clapas et Pierre Lafarge
 

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N°5 - La métaphysique sans système

Par Antoine Foncin

Étrange manière de ne pas en faire, qui réclame quelques éclaircissements. Avant cela, à défaut de pouvoir prétendre à décrire ici la courbe et l'évolution de ce que fut cette métaphysique dans sa part avouée et consciente, en la distinguant de celle au bord de laquelle il s'est arrêté. Même si toute cette métaphysique, et surtout l'ontologie qui la soutient, semble née tout entière du « besoin de comprendre pour croire »(1), ce serait une erreur, en confondant les ordres, de la superposer avec la question de la Foi dont elle n'aurait été qu'un préambule dramatique.

Dans une démarche exactement inverse de celle de la fides quaerens intellectum, Maurras refuse de « se donner », même par hypothèse (à la façon d'un mythe) comme résolu le problème pour lui obsédant de la causalité. C'est ici que se définit le trait le plus constant de Maurras métaphysicien : une recherche passionnée de la vérité – pour lui plus âpre mais plus désirable que la beauté – sans concession à aucune idole abstraite, à aucune des facilités de pensée que procurent les systèmes déductifs. Le fameux rationalisme qui lui fut reproché en 1926 est plus qu'un malentendu. Maurras affirme effectivement que la raison est la faculté qui définit l'homme en tant qu'homme(2). Il célèbre dans Anthinéa (1901) « le pouvoir unificateur de la claire raison de l'homme couronné du plus tendre des sourires de la fortune », ce qui est bien refuser de la confondre avec un esprit absolu : sans cette tuch et la grâce qu'elle ajoute à l'acte, elle demeure incapable de connaître par elle-même les mystères de la vie et de la mort et les rythmes secrets qui gouvernent leur réciproque attraction. De façon caractéristique, malgré son admiration pour Leibniz, il ne considèrera pas la magnifique entreprise de la Théodicée comme satisfaisante.

C'est sans doute la rencontre providentielle de la raison et de la beauté qui est l'expérience métaphysique la plus déterminante pour Maurras. Esthétisme ? Néoclassicisme ? Ces deux vers de La Balance intérieure indiquent plus et autre chose :

Beauté, claire raison de l'ordre universel

Qui fait l'âme revivre et renaître les corps…

Le privilège de la beauté est chez lui pleinement d'ordre ontologique, comme le souligne Pierre Boutang(3), parce que lié, de façon parfaitement grecque, à la notion d'ordre, c'est à dire de cosmos(4), à l'idée selon laquelle la chose belle est une merveille, un « mystère de conciliation »(5), un équilibre prêt à se rompre où s'offre à la contemplation la forme, non pure et abstraite mais dans le miracle de sa composition avec la matière. Sa lecture de Platon(6)  le conduit à ne pas séparer, mais à admirer dans le mixte ainsi formé la tension et la résistance propre de l'étoffe dont « l'être des choses est tissé ». Attitude où se révèle aussi un profond "réïsme", qui le conduit à poser, sur un mode cette fois aristotélicien, une « nécessité de l'arrêt », dans une défiance vis-à-vis de l'abstraction qui est chez lui un fait de méthode.

Chez Maurras en effet, l'impossibilité tôt reconnue de parvenir par les moyens de la seule raison à résoudre la question de la causalité absolue que les systèmes théocentriques et leurs conséquences religieuses (nullement refusées par lui, pourvu qu'en soient acceptés les fondements) résolvent parfaitement, et l'échec des approches kantiennes et néothomistes(7), le conduisent à poser pour son propre usage une métaphysique provisoire qui, sans écarter a priori tout nihilisme, rende du moins possible une connaissance. C'est à ce titre que la beauté, qui n'est pour lui ni universalité "sans concept" ni élevée au rang des causes et divinisée par un "ontologisme" indiscret est pour lui la grande médiatrice du savoir. De même l'amour, si du moins est écartée la dangereuse et funeste mystique des amants de Venise célébrant l'amour de l'Amour, alors que Platon n'a voulu faire de ce dernier qu'un démon. Maurras, lui, le considère comme un « pilote » qui conduit vers le mystère de l'être. L'influence, consciente et acceptée, du Banquet est ici déterminante et la figure de Diotime donne à sa pensée un aspect moins rationaliste qu'initiatique.

Il restera en effet impossible pour lui, jusqu'au terme, d'évacuer la mort et le mal et d'éliminer l'hypothèse « du triomphe du pire des pires »(8) et l'idée que la matière puisse, à la fin, engloutir la forme dans un néant sans limite ; car la présence universelle de la mort, non pas menace extérieure mais située au cœur des êtres, même et surtout parvenus à leur point de perfection, manifeste que l'indéfini de la matière n'est que provisoirement soumise à la juridiction de la forme définissante et interdit de conclure absolument et rationnellement à la permanence des « substances sacrées »(9). Mais l'espoir qu'elles échappent à la perte est un vœu contre la raison éloigné de tout scepticisme, qu'une raison autre et supérieure sera chargée de justifier. D'où son admiration paradoxale pour le dogme chrétien de la résurrection des corps et le Colloque des morts qu'il aura toujours entretenu(10). Du point de vue de la connaissance, si « la vie est pour lui celle qui se tient au sein de la mort même », selon l'expression de Pierre Boutang, c'est selon cette double postulation que les conditions de possibilité des êtres et leurs rapports mutuels seront analysés.

Une expérience poétique et sensible fournit un fondement à cette métaphysique du concret qui refuse, en suivant Leibniz(11), de faire abstraction du temps dans lequel naissent, meurent et se succèdent les êtres. Le beau jeu des reviviscences, œuvre presque ultime (1952) explique une dernière fois le sens de cette expérience, celle des retours, non dans la mémoire individuelle mais dans une "métamémoire" collective (la première n'étant qu'une image du fonctionnement de la seconde) des êtres et des circonstances dont l'oubli et la distraction nous empêchent de reconnaître l'immortalité. Ce "jeu" ne peut être éclairé ou plutôt signifié que par l'analogie qu'il présente avec le rythme poétique : « Les règles de cadence qui assignent à toutes choses des rimes, des retours et qui réveillent les apparences passées au long des minutes présentes […] établissent comme une ombre de fixité dans l'écoulement éternel » écrivait-il déjà dans Le chemin de Paradis en 1894. L'enjeu de cette métaphysique y est clairement indiqué, et l'espoir que les sacrifices soient compensés par ces retours à la vie non pas de l'identique mais de l'analogue. Dans la reviviscence se manifesteront à travers le temps et malgré lui des essences communes(12) qui seront fondées dans l'expérience de leur répétition.

On ne peut guère qu'esquisser ici ce que suppose la logique des reviviscences et surtout ce « cœur du monde » où doit s'effectuer le recel des essences qui tour à tour se dévoilent et s'absentent(13). Toutefois il est déjà manifeste que la poésie joue ici le rôle déterminant d'une clé pour une vision du monde selon l'individuel et le concret, dans laquelle la saisie des essences s'effectuera par le moyen de la généralisation(14). Ce que cherche ainsi Maurras dans le « jeu des reviviscences », c'est à reconnaître dans les apparences ce qui ne meurt pas grâce à la puissance de discernement d'un esprit qu'il sait ne pas être que le sien et qui le relie aux autres hommes. C'est à ce point précis que se laisse apercevoir une des secrètes jointures entre sa métaphysique et sa politique : le destin des hommes vivant en cités et en nations ne peut être déchiffré ni, surtout, tourné vers un bien que parce qu'il dessine des formes, des combinaisons et des agrégats dont la permanence à travers le temps et de successives incarnations permet la reconnaissance, non parfois sans une « divine surprise(15) ».

L'immense travail quotidien d'analyse et de synthèse effectué par Maurras dans le domaine politique doit sans aucun doute être rattaché à cette quête de l'immortalité, même s'il n'a jamais considéré que la survie des nations puisse en être autre chose qu'une image. Il n'a jamais considéré non plus que l'histoire était le lieu où se lisait le plus clairement une métaphysique. L'empirisme organisateur, formule dans laquelle il a voulu condenser sa méthode, a une valeur pleinement métaphysique, non seulement parce qu'il privilégie une critique fondée sur l'expérience mais parce qu'il pose que la seule puissance de l'esprit est capable de faire apparaître les types dans la complexité du réel. Autre point proche, qui confirme que toute la politique de Maurras fut dans la dépendance de sa métaphysique : sa confiance quasi absolue dans les pouvoirs du langage, d'un logoV tout puissant dès lors que grâce à une ascèse il se sera rendu capable de fixer avec exactitude dans leur lumière propre les types unifiés et purifiés par l'intelligence.

Il est clair enfin qu'à aucun moment de l’élaboration de sa réflexion politique Maurras n'a pu ni sans doute souhaité se passer d'un recours à la transcendance du Vrai, du Beau et du Bien, en doctrine et surtout en méthode. La métaphysique fut pour lui le fondement opératoire d'une dialectique qui, pour convaincre, cherche dans l'histoire, dans la complexité des types qui la traversent, la multiplicité des combinaisons que rendent possibles ou probables les circonstances, la transcendance, non pas absolue mais inscrite dans son ordre.

Maurras a sans doute raison de dire qu'il ne fait pas de métaphysique dans le sens qu'il ne construit pas de système. Il fait bien plus : il fonde sur des choix métaphysiques toute son existence et le salut d'une Nation que plus qu'aucun autre il aura portée en lui.
 
 
Antoine Foncin
 


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N°5 - Les Tontons-lyncheurs

Par Antoine Clapas

 Les Lumières se sont-elles éteintes ? Mais n'étaient-elles pas frappées de mort (de mort spirituelle) dès leur naissance ? Ce sont les questions que suscite l'essai d'Elizabeth Lévy. Les maîtres-censeurs, également nommés tontons lyncheurs, ce sont les journalistes du Monde, de Libération ou du Nouvel Observateur, des faiseurs d'opinion qui ont oublié toutes les lois du dialogue, et même ceux du combat politique. « Juger, décréter, parfois lyncher deviennent des substituts tant à la pensée qu'à l'action. » Des exemples ? Elizabeth Lévy décortique avec une rare patience les articles de presse à propos du Kosovo et de la guerre de Yougoslavie en général ; elle décrit les procès intentés au sociologue Paul Yonnet, à Pierre-André Taguieff ou Régis Debray, la création de la fausse affaire Renaud Camus, les manipulations de l'antiracisme, la dictature de l'académisme d'avant-garde en art. Toute une domination moralisatrice et dépourvue de discernement moral, perdant en même temps les exigences de la raison et ignorant la spécificité du politique. À propos du dogme européiste, et des projets politiques en général, notre essayiste résume l'attitude qui prévaut à gauche : « Méfiance envers le suffrage universel – le peuple est un obstacle à la nouvelle adaptation ». Il n'est plus question que de jouir du monde et de le dominer tout à fait, en « exhibant un sujet fondé à revendiquer une autonomie illimitée », débouchant naturellement sur un nihilisme mou.

On voit bien, à propos de l'Algérie, la position de l'establishment de la rive gauche. On décrète que l'islamisme algérien est a priori dangereux et terroriste, et l'on se réjouit qu'un président algérien interdise au peuple de s'exprimer aux élections. « Une guerre entre "affreux et pourris" ne procurerait pas aux observateurs la satisfaction de lutter contre le Mal. Il faut donc le transformer en croisade pour la liberté », interroger des femmes laïcardes minoritaires, en appelant Bab el Oued un quartier musulman d'Alger.

Sainte vigilance

Dans les grands médias, les maîtres-censeurs exercent un pouvoir sans commune mesure avec leurs contradicteurs, ni, sans doute, avec leur compétence. Ils agitent les mythes d'une France indigne, coupable et sale pour se complaire au royaume de la Vertu, tout en tenant un langage victimaire. Ils s'inventent des démons et des ennemis, voient Pétain, Héliogabal et Hitler à chaque coin de rue, chez tout passant suspecté de manquer à la sainte « vigilance ». Dès qu'une contradiction est avancée dans le "débat", ils exploitent la reductio ad petainum, comme le dit Finkielkraut, et cherchent à limiter la France aux droits de l'homme. Même dans la recherche universitaire, « la dénonciation publique des liaisons dangereuses » est « le sel de la vie vigilante », antifascisme usant de tous les droits du fascisme le plus obtus.

Les Maîtres-censeurs fournissent ainsi une suite remarquable au Terrorisme intellectuel de Jean Sévillia. Cet essai, essentiel pour comprendre les mœurs journalistiques et politiques actuelles, montre aussi l'esprit de guerre civile que l'Opinion sait animer. Il montre aussi l'une facettes les plus navrantes du système oligarchique. Quoi qu'il en soit des conclusions politiques que nous pouvons en tirer, on ne peut éprouver, par ailleurs, que tristesse et inquiétude : l'esprit délateur, la manipulation, le jeu des soupçons reflètent toute une oppression du journalisme vis-à-vis de la pensée et de ce que Maurras appelait « l'Intelligence ». Que des essayistes situés à gauche comme Taguieff et Finkielkraut puissent être inquiétés par des apprentis-penseurs révèle toute une inversion démocratique, qui place l'opinion au-dessus de la vérité, et fait dépendre le livre du journalisme. L'essai d'Elizabeth Lévy parle très peu des essayistes, des écrivains et des journalistes attachés à des traditions plus ancien-nes que la République dont elle se réclame. On y voit trop souvent une certaine gauche y donner de sages leçons à une autre gauche. Or, il nous semble que l'esprit critique doit admettre la possibilité que des personnes fondent leur conception de la politique sur le droit naturel, l'esprit de tradition, l'espoir d'une unité monarchique de la France, d'un changement d'ordre institutionnel et populaire à la fois. Cette possibilité là n'est pas prise en compte, ou de très loin. Mais n'hésitons pas à remercier Elizabeth Lévy du grand coup d'air libre qu'elle vient d'offrir courageusement.
 
 
Antoine Clapas

* Elisabeth Lévy : Les maîtres-censeurs, Lattès, 2002.

 

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N°5 - Centenaire d’Alexandre Dumas

Que sont les mousquetaires devenus ?
Par Vladimir Volkoff

Vladimir Volkoff est écrivain mousquetaire. Dernier ouvrage paru : Pourquoi je-suis modérément démocrate ?, Le Rocher.

Il y a de grands écrivains, il y en a de moins grands, mais certains écrivains, en dehors de leur qualité, ont la capacité de créer des mythes. Je ne sais plus le nom de l'auteur d'Arsène Lupin, ni de celui de Fantômas, mais Fantômas et Arsène Lupin sont des mythes. Alexandre Dumas aussi, qu'il soit très grand ou moyen, a créé un mythe : l'esprit mousquetaire.

Qu'est-ce que l'esprit mousquetaire ?

C'est, me disait-on récemment, « un esprit de service et d'insolence ». La définition me semble bonne, au-delà de ce que le vocable même de mousquetaire, qui vient de mousquet mais a des affinités avec moustache, peut avoir de sonore et de provocant. Service, oui : les mousquetaires d'Alexandre Dumas sont au service du roi et, très précisément, de la reine, et, pour ce service, ils sont prêts à donner leur vie non seulement sans hésiter mais gaiement. Insolence, aussi, bien sûr : le cardinal est là pour qu'il y ait quelqu'un à défier, mais on ne le défie pas gratuitement, on le défie pour servir d'autant mieux celui qui doit être servi. Dans la trinité reine-roi-cardinal, la reine sert à être servi et le cardinal à être desservi, tandis que le roi assure la stabilité de l'ensemble.

Dans cette perspective, qu'est-ce qui compte pour un mousquetaire ? La vie ? Sûrement pas. La morale ? Encore moins. L'amour ? Peu… Mais l'amitié, oui. Le courage physique bien sûr. L'honneur (ou plutôt une certaine idée de l'honneur), plus que tout. Et dans ces conditions, est-ce que l'esprit mousquetaire peut signifier quelque chose aujourd'hui ou est-il à ranger définitivement au placard paléontologique ?

Lorsque j'écrivais – il y a quarante ans environ – un roman intitulé Les mousquetaires de la République, je voulais monter que les sociétés ont les mousquetaires qu'elles méritent, et que, si la royauté était favorable à l'éclosion de cet "esprit de service et d'insolence", la république avec sa préférence délibérément accordée à la quantité plutôt qu'à la qualité, son civisme égalitaire débilitant, la mollesse invétérée de ces mœurs urbaines, ne pouvait produire que des mousquetaires idéalistes mais inefficaces, rebelles éphémères bientôt domptés. Je pensais alors, je le pense toujours, que ni la gauche, pour qui le gouvernement des hommes est un paternalisme, ni la droite, pour qui c'est une gestion, ne sont équipées pour dispenser une denrée sociale pourtant élémentaire : j'entends l'inspiration. Oh ! Il fut un temps, au tout début, où la Première République sut brièvement le faire : les volontaires de l'an II qui allaient se faire tuer en chantant la Marseillaise étaient sûrement inspirés – mal, mais ils l'étaient. Cela n'a pas duré. Rapidement, la République a retrouvé sa vocation qui est fondamentalement bourgeoise, et on ne sache pas que la bourgeoisie ait jamais été riche d'inspiration.

À notre époque, toute sorte de circonstances empêchent la renaissance de l'esprit mousquetaire, et avant tout le petit nombre d'hommes et de cause qui méritent d'êtres servis ; pour l'insolence, au contraire, les cibles foisonnent, mais quel intérêt y a-t-il à cracher au nez de qui ne fera que s'essuyer avec un kleenex, à provoquer un quidam qui, tout au plus, vous enverra un papier bleu ?

Ces mots qui engagent…

La disparition du duel, qui permettait à tout moment de « mettre sa peau au bout de ses idées » (selon une métaphore anatomiquement audacieuse), est en soi une catastrophe, autant pour l'esprit mousquetaire que pour la virilité, le respect des usages, l'honnêteté, le savoir-vivre et ce que les Romains appelaient la dignitas : ne plus avoir l'occasion et l'obligation d'engager sa vie derrière chacune de ses paroles permet de dire et de faire n'importe quoi à n'importe qui, et comment réagir là-contre si on est un mousquetaire qui se respecte ? La gifle ou le coup de pied, même bien placé, n'ont pas les vertus curatives de l'épée choquée contre une autre épée.

Mais, il n'y a pas que le duel. Il y a à notre époque, toute une Weltanschauung-guimauve, qui fait du mousquetaire un personnage odieux pour les uns, ridicule pour les autres. Le mousquetaire, par définition, n'est pas "politiquement correct" ; quant aux « Droits de l'homme », pardonnez-moi, mais il s'en tamponne le coquillard. Il n'y a pas d'homme pour lui qui ne sache tenir une épée, et aux droits il préfère insolemment les passedroits. Imaginez-vous un mousquetaire ne mettant pas flamberge au vent devant un défilé de grévistes ou une parade de Gay pride ?

Et pourtant…

Et pourtant il ne se peut pas que ce mélange de panache et d'inconscience, de respect et de mépris, de dérision et de vénération, ait complètement disparu de l'âme humaine – de l'âme française pour être plus précis. Qui sont les mousquetaires d'aujourd'hui ? Oh ! Il y a toujours les hommes courageux, depuis les médecins sans frontières jusqu'aux chuteurs opérationnels ou aux nageurs de combat, mais ont-ils la légèreté de leurs ancêtres, leur élégance méprisante, leur dédain de toutes les conventions, y compris la mort ? Ont-ils cette qualité suprême que Hemingway appelait – expression à peu près intraduisible – grace under stress ? Il n'est pas interdit d'en douter.

Non, si l'esprit mousquetaire peut encore servir de notre temps, c'est sans doute de façon plus intériorisée. Il consisterait essentiellement, me semble-t-il, à conserver son indépendance d'esprit dans l'univers de la pensée unique. À choisir les causes que l'on sert sans accorder de considération à leur popularité. À dire ce que l'on pense sans égard pour les idées reçues et les opinions à la mode. À faire un usage judicieux – et au besoin excessif – de l'esprit de contradiction. À ne céder à aucune forme de vénalité. À savoir se montrer guelfe parmi les gibelins et gibelin parmi les guelfes. À appeler un chat un chat et un fripon, si haut placé qu'il soit, un fripon. À ne se laisser impressionner par rien ni personne. À avoir sa propre hiérarchie des valeurs sans se soucier de celle des autres. À répartir le service et l'insolence selon le mérite des uns et des autres. À savoir se choisir une reine qui soit assez noble et belle et un cardinal qui soit assez ignoble et puant.

Les ferrets de diamant sont à ce prix là.
 
 
Vladimir Volkoff
 

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mardi, 26 mars 2002

N°4 - La disparition du vote : restaurer le politique ou préparer la guerre civile.

Par Christophe Boutin
Christophe Boutin est Professeur agrégé des Facultés de droit à Caen.

Même si Ambose Bierce, auquel il faut toujours revenir un jour, rappelle que le droit de vote, « qui consiste, en règle générale, à pouvoir voter pour un homme choisi par un autre, est grandement prisé », parler du vote en France aujourd'hui revient en fait à s'interroger sur son absence. Les élections prochaines donneront d'ailleurs certainement une consistance nouvelle à ce problème récurrent qu'est l'abstentionnisme politique, mais qu'en penser ?

Typologie

Une première école ne relève cette progression de l'abstentionnisme que pour s'en féliciter, car celle-ci traduirait surtout la béate satisfaction de nos concitoyens. Selon ces analystes en effet, les tensions sociales, uniquement issues de revendications matérielles, vont en se résorbant dans notre "démocratie apaisée". Convaincus de la bonne gestion des politiques, et uniquement soucieux de profiter, grâce aux 35 heures, de la célèbre douceur de vivre française, les citoyens se mobiliseraient peu pour des combats d'un autre âge. C'est notre fin de l'histoire à nous que ce délicieux assoupissement d'individu indéfiniment maintenu, Tocqueville nous l'avait bien promis, dans l'hébétude première de l'enfant repu. Pour faire simple, disons que cette hypothèse suppose de vivre à ce point coupé des réalités de notre quotidien, qu'elle n'a plus cours que dans certains cercles d'intellectuels proches du pouvoir.

Une seconde école avance comme cause de l'abstentionnisme la fréquence des consultations. Il est vrai que l'électeur français de ce tournant de siècle vote de plus en plus. D'abord parce que de nouvelles élections sont apparues, régionales ou européennes ; ensuite parce que d'autres échéances sont maintenant plus fréquentes : tel est par exemple le cas de l'élection présidentielle avec le passage du septennat au quinquennat. Par ailleurs, en dehors de ces consultations électives, il se peut que l'électeur soit appelé aux urnes pour une consultation référendaire, référendum national, bien sûr, mais aussi depuis quelques années référendum local.

Nombre de commentateurs tentent donc de lier déclin de la participation et fréquence des consultations : trop d'élections tuerait l'élection, et plus on nous demanderait notre avis moins nous aurions envie de le donner. On notera, curieusement, que ce sont souvent les mêmes qui, expliquant doctement que la distance est trop longue qui va du domicile de l'électeur au bureau de vote, et la file d'attente de ce dernier bien lassante, nous promettent grâce à l'Internet-connection les consultations quasi-quotidiennes de la démocratie permanente. Cela s'explique car ils veulent remplacer l'élection, avec la légitimité qu'elle confère, par le sondage, toujours plus facilement manipulable et modifiable.

Quelle cité ?

Quoi qu'il en soit de ce futur forcément branché, si la multiplication des consultations a un certain impact, ce qu'on constate en examinant les taux d'abstention des consultations placées dans des périodes particulièrement riches, cela ne peut expliquer l'ampleur du désintérêt actuel.

Il serait sans doute plus judicieux de se poser la question de l'impact des disparitions conjointes de la Nation et du politique. « Voter est un droit, c'est aussi un devoir civique ». Mais pour que le civisme existe, encore faut-il que subsiste une Cité dans laquelle le citoyen se reconnaît et dont il estime que la nécessaire survie rend obligatoire sa participation politique. Or l'indifférenciation des programmes et l'absence de véritables débats d'une part, le remplacement de la lutte politique par la revendication communautaire d'autre part, induisent nécessairement un désintérêt pour l'acte du vote.

Bonnet blanc et...

Lassitude du citoyen, d'abord, devant le peu d’intérêt des consultations référendaires. Non pas d'ailleurs que les problèmes qui lui sont soumis ne le concernent pas directement, mais aucune campagne, politique ou médiatique, ne tente de lui expliquer en quoi la réponse qu'il va donner aura un impact réel sur l'avenir des institutions, sur la place de son pays sur la scène internationale, et donc sur sa vie quotidienne. Quant à l'effet des sujets choisis, tant qu'il n'y aura pas de possibilité d'initiative populaire du référendum – en gardant à l'esprit que cela ne saurait résoudre tous les problèmes de l'abstentionnisme politique, et les exemples de nos voisins le montrent bien –, il ne faut pas espérer voir remonter significativement les taux de participation à ces consultations. Encore faudrait-il que l'on évite de présenter à l'électeur certaines évolutions institutionnelles ou de société comme inéluctables, et qu'on lui redonne confiance dans le politique. Ce qui implique d'élire des responsables affirmant de vrais choix.

Dans le cadre de la compétition électorale cette fois, voter doit en effet permettre d'affirmer un choix politique précis. Que celui-ci puisse être véritablement exprimé suppose deux contraintes : d'une part, que la formation politique, parti ou groupement qui l'incarne, ait la possibilité d'exister et de s'exprimer – ce qui ne va pas de soi malgré les garde-fous mis en place pour éviter la dictature de la majorité ; d'autre part, que le système électoral lui-même ne vienne pas obérer la transcription de ce choix, en interdisant finalement, par le seul jeu du mode de scrutin, toute représentation institutionnelle de ces idées. Pour un certain nombre de nos concitoyens cependant, le choix politique ne peut plus s'exprimer par le vote, Droite et Gauche se confondant dans un même discours-programme. Le refus manifesté par tous les gouvernements successifs depuis quelques années de traiter, et même souvent de seulement prendre compte, les problèmes les plus évidents de la société française traduit bien cette offre politique édulcorée. La seule excuse de nos politiques est de se présenter comme les victimes de facteurs extérieurs (Europe, mondialisation…) qui les dépasseraient et qu'ils ne feignent même plus de vouloir organiser, discréditant ainsi la notion même d'action politique nationale. La cohabitation, triste spécificité française, a simplement ajouté ses confusions perverses à cette soporifique monotonie. Ajoutons ici que la fameuse "onction démocratique", qui conférerait à nos dirigeants une légitimité plus forte encore que celle du Saint Chrême, est bien limitée lorsque la majorité de votants, compte tenu des progressions parallèles du vote blanc et de l'abstention, ne représente – au mieux ! – qu'un petit tiers des citoyens…

Un pouvoir qui se refuse à poser les vraies questions à la nation, qui se refuse à assumer ses responsabilités et à faire de la politique, un pouvoir dont la légitimité est plus ténue chaque jour, voilà qui ne peut guère renforcer la participation des citoyens. Mais voter c'est aussi choisir de participer à la vie d'une nation particulière, différente de ses voisines, et se reconnaître impliqué dans cette communauté de destin. Or, le moins que l'on puisse écrire est qu'un certain nombre de personnes résidant sur notre territoire national ne se sentent pas véritablement concernées par sa survie. Et ce ne sont pas les cours d'instruction civique nouvelle manière, pesant énoncé de droits en "novlangue" politiquement correcte, sans que jamais aucun devoir ne soit évoqué, qui changeront quoi que ce soit. Pour cette partie toujours plus importante de ceux qu'il nous faut continuer à appeler, même si le terme ne veut plus rien dire pour eux, nos « concitoyens » la nation n'est qu'un ensemble d'aides, de subventions et de profits qu'ils espèrent voir perdurer. Or maintenir ces fameux "acquis" peut se faire sans participation politique aucune.

Exprimer un choix électoral permettait en effet d'espérer voir satisfaites une partie au moins de ses revendications politiques – entendues ici au sens le plus limité des seules revendications matérielles. Qui ne voit que ces revendications ont choisi aujourd'hui d'autres lieux que le bureau de vote pour s'exprimer ? La rue est devenue le siège de toutes les manifestations corporatistes – au plus mauvais sens du terme bien sûr –, et la prise en otage du reste de la société est quotidiennement instrumentalisée par telle ou telle minorité agissante. Or nul ne peut nier, au vu des abandons permanents de nos dirigeants, que ce sont là des moyens autrement plus efficaces pour voir comblés ses désirs qu'un malheureux bulletin de vote, trahi sans répit depuis 1974.

Ainsi, devant les abandons de certains de nos politiques et les usurpations d'autres pouvoirs, infra ou supra-nationaux, la démocratie élective disparaît peu à peu, avec ce qu'elle supposait de cohésion nationale, au profit d'une communautarisation que notre État s'avère incapable de maîtriser. La fin du vote signifie la disparition du dialogue politique. Or, le vote représente peut-être l'institutionnalisation, la ritualisation de la guerre civile, mais, en l'absence de la Figure de l'arbitre royal, sa disparition marque seulement l'entrée en scène de la guerre civile elle-même…
 
 
Christophe Boutin
 
1 : Ambose Bierce, Le dictionnaire du diable, Paris, Nouvel office d'adition, 1964.
2 : Cf. sur ce point coll. Sd. F. Rouvillois et C. Boutin, L'abstentionnisme politique, Paris, F.-X. de Guibert, à paraître.
3 : On peut se reporter à Coll., s. d., F. Rouvillois, La cohabitation, fin de la République ?, Paris, F.-X. de Guibert, 2001 et à J.-M. Denquin, La monarchie aléatoire, Paris, PUF, 2001.
4 : J. Macé-Scaron, La tentation communautaire, Paris, 2001.


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N°4 - Entretien avec Gérard Leclerc

Fanatisme et religion
Entretien avec Gérard Leclerc

Gérard Leclerc est éditorialiste à La France catholique. Écrivain, il a notamment publié : Pourquoi veut-on tuer l’Église (1996), Jean-Paul II, le résistant (1996) et Portrait de M. Guitton (1998). Dernière parution : Le bricolage religieux, Collection "Colère", Éd. du Rocher, 8 euros.

Le drame du 11 septembre a-t-il contribué à instruire un nouveau procès des religions ?

Gérard Leclerc : Si l'on se place du point de vue américain, il faut répondre non à une telle question. Car les États-Unis d'Amérique ont répondu à l'agression, selon leur habitude, en invoquant le nom de Dieu, en plaçant leur pays sous la protection divine. Les discours du président Bush étaient très caractéristiques à ce sujet. La religion demeure ce que Tocqueville estimait, c'est-à-dire la principale institution américaine, avec ses caractéristiques propres. Cependant, il est vrai que chez nous le phénomène islamiste a ranimé de vieux instincts rationalistes. On a même vu l'hebdomadaire Marianne mettre Dieu en accusation sur sa couverture. Pour beaucoup qui se réclament de la Libre Pensée, l'occasion était trop bonne pour faire le procès du religieux, défini comme un stade précritique ou pré-scientifique de la pensée.

Le courant positiviste, fidèle à la loi des trois états d'Auguste Comte, va dans un sens identique, en frappant d'interdit ou d'illégitimité ce qui relève de la théologie. Dans mon petit livre, je m'insurge contre de tels préjugés qui confortent la presse contemporaine. La réflexion théologique, loin de nous soumettre à l'irrationnel et à des archaïsmes barbares, nous ouvre à une intelligibilité beaucoup plus fine de la réalité et du domaine anthropologique.

Vous écrivez que « l'ultra-laïcisme fait le lit de l'islamisme ». De quelle façon ?

Ce n'est pas sans quelque fureur que j'ai entendu un de nos plus brillants publicistes déclarer qu'il fallait répandre l'apostasie en terre d'Islam, pour émanciper toutes les populations musulmanes. Celui qui prônera l'athéisme en Algérie, en Egypte, en Iran ou en Arabie Saoudite n'est pas encore né. Mais surtout, les islamistes ont tout intérêt à répandre l'idée que les Occidentaux sont antireligieux par essence et que le devoir du bon musulman est de déclarer la guerre à de tels impies. Il ne faut pas oublier que la plupart de ceux qui se sont engagés dans les organisations terroristes peuvent être définis comme des déçus de la modernité, et qu'ils sont revenus à l'Islam, dans une acception très particulière, pour retourner leur colère contre une civilisation qu'ils considèrent comme décadente, matérialiste et athée.

Pourquoi la situation actuelle vous amène-t-elle à réfuter des auteurs comme l'Allemand Eugen Drewermann et l'Iranien Dargush Shayegan ?

Je considère que l'affaiblissement du christianisme en France, en Europe, comme en Amérique du Nord produit des phénomènes de repaganisation ou encore de retour aux divers gnosticismes. De tels phénomènes ne sont nullement anodins. Ils déterminent une modification fondamentale de la perception du monde, ils induisent une mentalité fataliste alors même qu'ils prétendent donner des moyens d'agir sur l'au-delà. Surtout, ils signifient l'abandon de la Révélation biblique et chrétienne, avec la théologie de l'Alliance et le face à face de Dieu et de l'homme. Drewermann, ancien prêtre catholique, a, en quelque sorte, traversé la Mer Rouge à l'envers, abandonnant la théologie chrétienne pour revenir aux mythes païens ainsi qu'à un naturalisme anti-humaniste. Quant à Shazyegan, intellectuel brillant, il conforte le refus de la tradition métaphysique et du monothéisme judéo-chrétien au profit d'une religion universelle où toutes les traditions communiquent, sauf comme par hasard, celle qui nous vient de la Bible. Cela se comprend mieux si on voit que les interdits bibliques contre la manifestation du divin garantissent la transcendance de Dieu et son caractère personnel. J'ajouterai que Drewermann tout comme Shayegan sont de chauds partisans du bouddhisme, du moins d'une certaine conception du bouddhisme, dans la mesure où ils y trouvent une déconstruction de la métaphysique occidentale et du monothéïsme judéo-chrétien. Les ravages de tels courants sont patents : multiplication des pratiques ésotériques et magiques dans des milieux sociaux très divers, et haine de la tradition monothéiste chez les intellectuels.

Quels moyens l'Église détient-elle pour surmonter les tensions entre pays riches et pays pauvres, entre le Nord et le Sud ?

La caractéristique de l'Église catholique en ce début du XXIe siècle, est d'être devenue une Église-monde, dont le centre de gravité doit se trouver aujourd'hui quelque part du côté des Caraïbes. Par ailleurs, son influence en Afrique est massive, et si ce continent sort de ses difficultés énormes et de ses crises, il le devra très probablement pour une bonne part, au dynamisme et à la sagesse des chrétiens africains. Il ne faut pas sous-estimer non plus la vivacité des chrétientés asiatiques, pas seulement aux Philipinnes. En Corée du Sud, au Viet-Nam, le christianisme ne cesse de progresser. Que deviendra la Chine lorsque la chape de plomb du communisme cédera ? On se fait une idée fausse, chez nous, des mouvements religieux. Le bouddhisme est en crise dans une de ses terres d'élection comme la Thaïlande. L'Église-monde détient quelques-unes des clefs de l'équilibre géo-politique de la planète au siècle qui commence.

 

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N°4 - Langage et société communicationnelle

Par Jean-Louis Harouel
Jean-Louis Harouel est professeur à l'Université Panthéon-Assas (Paris II) et écrivain, auteur notamment de Culture et contre-cultures (PUF).

La démocratie technicienne à haut niveau de vie et à forte égalité sociale du dernier tiers du XXe et du début du XXIe siècle est une démocratie médiatique, fondée sur l'idéologie exacerbée de la "communication". Les médias techniciens, et tout particulièrement la télévision, ont exercé une profonde influence sur le langage, impérieusement invité à s'aligner sur celui de la masse, et plus précisément sur celui de la masse des jeunes. Les classes dirigeantes elles-mêmes s'y plient peu ou prou, d'autant que la nécessité politique de plaire au plus grand nombre crée de manière permanente la tentation de la démagogie, afin de ne point risquer d'être taxé d'élitisme.

D'où le triomphe d'une vulgarité qui exprime, ou prétend exprimer, ce que l'on appelle abusivement la "culture de masse". La télévision a imposé à travers Coluche le langage du quart monde, des routards, des zonards. On le retrouve du bas en haut de la société, n'épargnant ni la presse sérieuse, ni la classe politique, ni les intellectuels. En 1992, mis en contact avec des écrivains à l'occasion d'une "Fureur de lire", des élèves d'un lycée de banlieue manifestaient leur étonnement ravi : « Ils sont cools. Ils parlent comme nous. »

Tocqueville avait souligné que, dans les sociétés démocratiques, caractérisées par le dogme de l'« infaillibilité de la masse », existait une « pression immense de l'esprit de tous sur l'intelligence de chacun ». D'où un despotisme de l'opinion, qui dans la société "communicationnelle" qu'est la démocratie médiatique, s'exerce au moyen des mass media. La télévision, en particulier, réalise entièrement la crainte tocquevillienne d'une mise à la norme des individus.

Vive la télé

La masse s'autoplébiscite dans les mass media. Ceux-ci, télévision en tête, sont le miroir des sociétés démocratiques "communicationnelles". Et c'est un miroir qui abaisse ceux qui ne sont pas encore à la norme. Le plus grand nombre s'adore lui-même à travers ses idoles médiatiques, lesquelles sont dans l'ensemble de fausses élites, du moins sur le plan de la culture et de la pensée. Comme l'observe Michel Henry, avec les célébrités médiatiques, c'est trop souvent « la vulgarité, le direct, la pensée réduite à des clichés et le langage à des onomatopées ». Les médias techniciens, et tout particulièrement la télévision, ont permis aux sociétés démocratiques actuelles de se débarasser des modèles supérieurs qui leur portaient ombrage, et de retrouver de manière rassurante le reflet de leur propre médiocrité à travers de pseudo-élites.

D'ailleurs, la société "communicationnelle" recherche de plus en plus comme objet de spectacle l'individu ordinaire, c'est-à-dire elle-même. La masse du public se distrait sur le mode de la médiocrité satisfaite en s'offrant le spectacle d'elle-même. C'est la raison du succès de "Loft story". C'est ce qui a fait parler à la France entière le langage rudimentaire et souvent trivial des jeunes du loft.

Culture

Cependant, la société "communicationnelle" a soin de se masquer sa médiocrité et sa vulgarité. L'emploi à tort et à travers du terme valorisant de "culture" l'y aide beaucoup, engendrant une véritable langue de bois. Le mot culture est littéralement mis à toutes les sauces. Tout est culture, la culture inclut tous les aspects, y compris les plus prosaïques ou même triviaux, de la vie quotidienne.

Telle est la conséquence de la mise en circulation par la sociologie américaine des années 1950 du terme de mass culture. En 1961, un essai d'Edgar Morin vulgarise de ce côté-ci de l'Atlantique le terme de "culture de masse", avec toute la confusion sémantique et les potentialités anti-culturelles qu'il recèle. De fait, en 1981, dans un article du Monde, Jean-Marie Domenach donnait pour exemples de la culture de masse les blue jeans et la pop music, ce qui en fait de culture est tout de même un peu mince. Grand "communicateur" s'il en fut, Lang a trahi cyniquement la culture en imposant à partir de 1981 comme un dogme officiel l'idéologie du « tout est culture ».

Ainsi, d'abord réservé à une poignée de spécialistes, le sens anthropologique indéfiniment dilaté du mot culture s'est répandu dans la société au cours des dernières décennies. Journellement employé par les médias, il appartient désormais au langage courant. Dans nos sociétés postmodernes, et tout particulièrement dans les médias, l'emploi du mot culture n'a généralement plus rien à voir avec la véritable culture.

Aujourd'hui, les médias parlent à l'envie de la culture d'entreprise, de la culture de gestion, de la culture d'opposition, de la culture des banlieues, de la culture du revolver, de la culture des gangs, etc. La langue de bois engendrée par la totale dissolution du sens du mot culture règne en maîtresse dans la société actuelle. Culture peut désigner aussi bien, accidentellement, la véritable culture, que les mentalités, les mœurs, le système de croyances, les modes de comportement, les formes de loisirs, voire la totalité sociale. Très souvent, "culture" habille d'un mot valorisant et vague ce qui est tout simplement l'identité d'un groupe humain donné.

Bref, c'est un mot passe-partout, tarte à la crème et paresseux, qui fait de l'effet à peu de frais et dispense de penser avec précision. Cela doit être mis en rapport avec l'observation de Tocqueville, que les peuples démocratiques « aiment mieux l'obscurité que le travail » et affectionnent les mots flous, qui « rendent l'expression plus rapide et l'idée moins nette ». L'emploi actuel du mot culture est une illustration de cette remarque tocquevillienne sur la tendance à la facilité et à l'imprécision conceptuelle des sociétés démocratiques.

Ayant un fort effet relativiste, l'emploi du mot culture dans un sens ethnologique dilaté a pour conséquence de tout mettre au même niveau. Loisirs et distractions sont placés sur un pied d'égalité avec la culture authentique. L'emploi relativiste du mot culture vise à camoufler le fait que la société "communicationnelle" vit très largement en dehors de la culture. Elle le vit d'ailleurs très bien, mais préfère manifestement qu'on ne le lui dise pas trop.
 
 
Jean-Louis Harouel

 

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N°4 - L’avilissement démocratique du langage

Par Antoine Clapas

L'Etat culturel voudrait faire accroire que la démocratie pourrait bonnement cultiver le « saint langage, honneur des hommes » (Valéry). Cependant, une avalanche d'indices soulève la question d'un avilissement proprement démocratique du langage, condition du moins de voir dans la démocratie un système métaphysique et un ensemble de valeurs, et pas seulement une forme juridique. C'est lui que met courageusement en cause Jean-Louis Harouel dans Culture et contre-cultures au XXe siècle. Le signe le plus spectaculaire réside sans aucun doute dans l'épuisement, au moins momentané, de la famille des grands écrivains français. Une telle extinction ne traduit-elle pas une crise profonde du langage et de la langue ?

Sous l'effet conjugué de la technique et des médias, on assiste en effet à une standardisation du langage commun. Appauvrissement de la syntaxe et du lexique, technicisme de l'expression, introduction excessive de vocables et de tournures anglo-saxonnes, méfiance à l'égard de ce à quoi le langage oblige ; en philosophie, nouvel essor du sophisme (Deleuze, Derrida) ; ces constats sont bien connus. On cherche des causes dans la dictature des marchés, l'embrigadement du consommateur dans un monde qui se veut toujours plus soumis à l'économie.

Mais à cela, il faut ajouter que s'est créée dans le monde une illusion très rousseauiste, l'hypothèse d'une transparence du signe : la parfaite clarté du langage, son immédiateté, son universalité, son efficacité directe sont des rêves à la fois des utopies classiques et de l'économie de marché moderne. Descartes et le Père Mersenne n'ont-ils pas, au XVIIe siècle, jeté les bases d'un programme de langue artificielle ? Leur désir était de créer une langue conforme à la raison, organisée, épurée des sédimentations historiques, de la coutume et de l'étymologie. De même, on voit ce que l'appauvrissement du langage peut apporter à la préparation du consommateur, en créant des réflexes et en réduisant l'esprit critique. L'écono-misme contemporain prétend sans cesse établir la société ou le monde de demain ; les techniques publicitaires et commerciales de grande dimension travaillent à la production d'un monde utopique, sachant se contenter d'une Novlangue. Celle-ci est destinée, d'après Orwell, « non à étendre, mais à diminuer le domaine de la pensée et la réduction au minimum du choix des mots [aide] indirectement à atteindre ce but. » L'administration des choses peut alors remplacer le gouvernement des hommes et, à l'instar du Financier qui trompe le Savetier, les empêcher de chanter.

Démocratie et Marché

L'idéal utopique de la démocratie et le monde technico-commercial se rejoignent donc sur la question du langage. C'est en effet dans la mesure où elle est utopique (volontariste) que la démocratie moderne tend à réinventer, à réduire, à avilir le langage, pour en faire un instrument de sa révolution. D'autres critères sont pourtant à considérer. L'égalité démocratique malmène le style – la qualité, la profondeur, la beauté de l'expression. « Le style, c'est l'homme » écrit Buffon. L'homme démocratique voit dans le style une cause d'inégalité et de dissemblance, et il cherche à s'en passer, voire à le combattre ; c'est ainsi qu'au XIXe siècle, la déchéance du style est prophétisée par Tocqueville dans La Démocratie en Amérique, et perdue par Baudelaire et les Symbolistes (Villiers, Mallarmé, Maeter-linck). Le monde commun en démocratie voudrait créer son style médiocre, son langage standard et ses codes particuliers, où beauté et propriété de l'expression ne semblent plus que des archaïsmes prétentieux ou des freins à la communication immédiate.

Il n'est donc pas étonnant que le principal lieu de la démocratie moderne, la télévision, soit alimenté par la haine du sublime et par la méfiance envers la complexité. L'utilitarisme industriel et l'égalitarisme marchent ensemble pour créer un Homme muet ou bavard. L'enseignement des langues anciennes peut bien être supprimé sans aucun dommage pour l'idéal démocratique du langage qui prévaut. De même, un inspecteur peut bien recommander aux professeurs de français de ne plus enseigner le passé simple ; les professeurs des écoles, écrire comme des cochons, et appeler « production des élèves » leurs exercices écrits. On peut aussi rechercher la suppression des filières élitaires, comme l'École normale. Que les éditeurs sortent chaque année en France 44 000 livres (de tous ordres) ne peut réjouir que les sots ; ce chiffre ne fait qu'attester le règne de la quantité, une consommation qui éteint la puissance du verbe. Combien sont les lecteurs à vouloir, à l'instar de Péguy, une « lecture bien faite » ? À la place de cela, nous vivons les ravages de l'industrie littéraire, prophétisés cette fois par Maurras dans L'Avenir de l'Intelligence ; la création de faux événements littéraires, la domination des bavards, la banalisation du parler sale ou vulgaire à la radio ou à la télévision, pour aguicher le bon peuple et dresser les enfants à la démocrassie.

La démocratie contre le style

Comme l'a bien vu Pierre Boutang, « la démocratie » est bien « contre le style » en désordonnant la subjectivité, en faisant le procès systématique des paternités philologiques et théologiques du langage, et en faisant perdre aux hommes le goût du monde et des dieux. Le nihilisme a fait son entrée dans le langage depuis bien longtemps, à mesure que la démocratie est entrée en scène : cette coïncidence chronologique devrait éveiller davantage l'attention… « La même révolte, le même effort de dissociation ont ruiné la primauté de l'Église catholique, la société monarchique et le style français », écrit Boutang. L'état du langage dans une société donnée renvoit en effet au rapport à l'être. Si cet être déchoit, qu'il s'éparpille, se vexe de son caractère fini, ou encore s'il vit avec l'instinct du néant, le langage perd alors sa fonction vivante. La cité elle-même se délite et se ruine. « La communauté du langage, écrit Maurras, est un bien suprême, suprême élément de concorde et d'unité à l'intérieur du plus divisé des États. Ne fût-on plus d'accord sur la nécessité de conserver l'indépendance de la Patrie, on resterait uni sur le sens des mots qui servent à constater cette division. » À partir de là, on comprend pourquoi, pour Maurras, l'ordre du langage détermine le sens même de la Politique : ce constat a également précisé l'une des tâches philosophiques les plus exaltantes de Boutang (des Abeilles de Delphes à son La Fontaine politique).

Pour se battre, il faut songer d'abord aux générations qui se renouvellent, et aux richesses littéraires passées, dont la force assure l'immortalité. Le langage s'y présente souvent de manière sublime, reflète le trésor d'une tradition vivante que l'on goûte dans le monde entier ; il rappelle le sens de l'être et de Dieu. Mais une séparation s'établit cependant entre les lecteurs qui font effort pour échapper au commun avilissement, et le reste de la population, formé pour en être la victime et connaître une forme de mort à travers la crise du langage. La démocratie traite son peuple en troupeau. La démocratie ? Qui ? Quelle volonté ? Celle du "on" anonyme, du simulacre de souveraineté individuelle et du réel mythe du progrès en marche.

Pour en savoir plus : George Steiner : Réelles Présences, Langage et Silence. Dialogues de G. Steiner et P. Boutang, Lattès. Juan Asencio : Essai sur l'œuvre de George Steiner, L'Harmattan. A. Clapas : "Chemins et déroute du langage", Certitudes, n°2. Le tome II des Abeilles de Delphes de P. Boutang, à paraître en novembre aux Éditions du Rocher, traite du langage en son premier chapitre.
 
 
Antoine Clapas
 

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N°4 - Dossier : le langage

On sait que les totalitarismes ont endommagé les langues allemande et russe : est-on certain que la démocratie et l’activisme des marchés n’atteignent pas d’une manière aussi fondamentale l’ordre du langage ? Le règne des codes concurrence les injonctions au non-style communicationnel. C’est la fameuse « chute dans la banalité du dire » constatée par Boutang, et préparée par les Lumières, qui n’en finissent pas d’éteindre la civilisation : voyez l’enquête...

 

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N°4 - Jacques le grand

Par Hélène Verdier

Parisien, de la vieille Lutèce ou peu s'en faut, Jacques Perret assume tous les caractères de l'histoire de France depuis la Gaule chevelue jusqu'aux confins du Grand Ouest en une écriture luxuriante. « Aventurier en bretelles », baroudeur casanier, Jacques Perret, écrivain et personnage, pourrait incarner le paradoxe du héros malgré lui, ne serait-ce l'élégante désinvolture, le sens de la mise en scène et la distance amusée de celui à qui l'on en a déjà conté. Entre le héros perretien et Perret lui-même, la frontière est ténue. Mais, dira-t-on, quel auteur ne s'est pas rêvé et raconté à travers ses personnages ? Perret, lui, a dû être chacun de ses héros : écrivain, journaliste, un peu dramaturge, certes… professeur, illustrateur… forestier au Danemark, prospecteur d'or en Guyane, mercenaire manqué au Mexique, pêcheur au Honduras, moissonneur au Canada.

Il en va de même pour les choses sérieuses comme la guerre : peu après son engagement dans les corps-francs en 1939 – à presque quarante ans – il se verra attribuer la médaille militaire et la croix de guerre avec palme, après avoir fait au combat « l'admiration de tous par son audace réfléchie, son calme imperturbable dans les pires circonstances et ses hautes vertus morales qui en ont fait le premier soldat de son bataillon. » En juin 1940, il est fait prisonnier ; il séjournera d'abord en stalag, puis en camp disciplinaire avant de s'évader avec succès en mars 1942, après trois tentatives manquées. Des souvenirs de sa captivité naîtra Le Caporal épinglé, frayant avec l'étrange société des prisonniers de guerre, entrecoupé de rêveries poétiques, de méta-politique fantaisiste où se dessinent ses principaux traits de style et sa conception de l'héroïsme : une volonté désinvolte qui ne se départit pas d'un humour à toute épreuve ; ce n'est pas un hasard si les épreuves les plus pénibles sont souvent, dans le roman, les plus cocasses.

Il s'engage en 1944 dans les maquis de l'ORA, par patriotisme d'abord, mais aussi par goût de l'aventure, cherchant à retrouver une atmosphère mêlée de chouannerie et de colonie de vacances qu'il traduira dans Bande à part, (prix Interallié en 1951).

Tout en écrivant pour Le Figaro, L'Étoile du soir, Aspects de la France et Itinéraires, il publiera deux romans au fort parfum d'iode, de rhum et de calfat : Le Vent dans les voiles et Mutinerie à bord ; quatre recueils de nouvelles, quelques recueils de chroniques ainsi qu'une pièce de théâtre.

À partir de 1961, les trahisons d'un pouvoir censé incarner la France, ont raison de la joie roborative et proverbiale de Perret à mesure que se précise un engagement politique qui prend la forme du désenchantement. En 1962, lui, le « clodovicien patriotard » est condamné pour « offense à la Légion d'Honneur », et doit témoigner pour son fils, impliqué dans un règlement de comptes organisé par l'OAS. En octobre il est aussi condamné pour offense au chef de l'État qu'il accuse de « fourberie, trahison et parjure ». Il continuera de publier jusqu'en 1984, plusieurs articles, quelques récits et chroniques. Il meurt le 10 décembre 1992, à l'âge de 91 ans.

Ce qu'on aime à retenir d'une œuvre aussi prolixe qu'éclectique, c'est d'abord un style fait de bric et de broc, trafiquant avec la jubilation d'un chineur les trouvailles clinquantes et rutilantes dénichées aux quatre coins du vocabulaire : vieux français ou argot, termes vaguement ésotériques de marine ou de sciences naturelles, anglais francisé, créole... Un style qui cultive à la fois l'épique, le merveilleux et le sacré, mais d'une manière débonnaire et familière, avec la tranquille discrétion des choses dont on ne doute pas. Aujourd'hui Perret, passe pour un "joyeux réactionnaire", autant dire, pour nous, contre-révolutionnaire, qui allie à la force de l'engagement une solide joie d'être, d'être de France.

 
Hélène Verdier
 

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N°4 - La poésie est la langue des dieux

Par Antoine Foncin
Antoine Foncin est l’auteur d’une thèse sur “La pensée de Léon Daudet” sous la direction de Pierre Boutang.

« Qu'est-ce que la poésie ? » est vraiment la question que chacun craint le plus qu'on lui pose. Non pas que manquent les réponses, mais au contraire parce qu'elles se pressent en grand nombre. On entre alors dans l'énumération des modes, des genres et des figures poétiques, définissant au passage ce qu'est l'acte poétique dans ses rapports avec l'existence, c'est-à-dire en quoi ce "faire" particulier échappe au cycle indéfini du désir où s'enferme l'existence pratique, ou encore assignant une origine épique commune à toute forme de poésie, comme le fait Pierre Boutang(1). Le mystère persistant, qu'on ne peut non plus aborder sans quelque appréhension, est celui de la langue poétique, ce en quoi elle se rapproche de toute parole dite dans le monde des hommes, et ce par quoi surtout elle s'en détache pour devenir « langue des dieux ».

Disons-le tout de suite : pour définir l'essence de la langue poétique dans ses conditions de possibilité et non à travers ses modes d'être, les poètes ne nous seront pas d'un grand secours. Pour eux, cette essence commune ne se montre que dans l'acte même de la création poétique accomplie, sous la forme désormais acquise du poème qu'exprime le suffixe grec -ma, transformant le verbe pour en faire le nom de ce qui est accompli par l'action qu'il désigne (ici le poiein de la création seconde opposé au prattein de l'action ordinaire). Ne sont-ils pas réduits, et nous avec eux, à chercher dans l'imitation, c'est-à-dire dans la reproduction de l'acte lui-même, la seule réponse possible à cette demande impossible à satisfaire. Ainsi Adéodat, sommé par son père Augustin de définir le verbe "marcher", ne peut tant soit peu approcher d'une définition qu'en marchant devant lui(2).

Tout de même, lorsqu'il s'agit de poésie, nous pensons, avec les notions quantitatives de rythme, de mesure, de prosodie, en savoir un peu plus sur la poésie qu'Adéodat n'en sait sur la marche. Au-delà s'annoncent en effet des terres hospitalières où règnent de fortes et commodes distinctions, comme par exemple celle qui sépare la prose de la poésie. La prose, étymologiquement prorsa, va droit devant elle sans se soucier ni du sublime – elle est un parler bas – ni de la mesure. En suivant son chemin, elle s'interdit de regarder les autres chemins et demeure prudemment, prosaïquement, dans le sillon bien tracé de l'univoque. Il suffit maintenant d'inverser les termes de cette définition pour voir apparaître, en creux, la figure du langage poétique par une opposition terme à terme.

Le point d’origine

En fait, ces distinctions, utiles dans un projet descriptif limité, conduisent rapidement à de très tenaces contradictions. Citons d'abord le biais méthodique qui consiste, en croyant expliquer le complexe (la poésie et ses équivoques) par la "simplicité" de la prose, à finir par poser cette dernière comme origine et disserter sur le  "degré zéro", l'écart poétique ainsi que l'ont fait nombre de modernes. Outre le fait, que nous envisageons plus loin, que la prose n'est sans doute pas aussi simple que nous voudrions qu'elle le soit, il est infiniment plus plausible, même si moins commode, de placer la langue poétique comme archétype et point d'origine de toute langue. Le démontrent les Grecs, qui non seulement voyaient en Homère « l'éducateur de la Grèce », mais dans la langue homérique leur langue commune dans laquelle se fondait l'hellénisme face à la barbarie. Quant à la prose, constamment retrempée dans une langue poétique prolongeant celle d'Homère que la tragédie mettait au cœur de la Cité, elle était considérée comme une dépendance, une retombée de la poésie, prête à retrouver son origine : si Esope écrit ses fables en prose, Socrate, sur l'ordre du dieu, en attendant le bateau qui revenant de Délos lui apporte la mort, les met en vers en s'accompagnant de la lyre.

Non moins fondateurs de toute prose (et de toute poésie) à venir dans leur langue et dans bien d'autres sont Virgile et Dante, liés entre eux aussi par cela. Certes le latin et l'italien existaient avant eux, mais eux seuls, par des moyens poétiques, ont pu les constituer en fournissant un modèle, mais plus encore en révélant leur essence propre, et sans doute ce en quoi elles se rattachent à une essence commune. Ce qu'aucune prose n'aurait su ni pu faire. À propos de Dante particulièrement, le récit de Primo Lévi Si c'est un homme indique de façon démonstrative la position première de la langue poétique par rapport à toute autre forme de langage, qu'il nous faut encore appeler de façon indistincte "prose". Le narrateur, déporté à Auschwitz, profite d'une accalmie dans la tempête de souffrance qui est constitutive de la "vie" au camp pour apprendre à un codétenu français quelques rudiments d'italien. Il commence par les mots de la prose la plus usuelle : suppa, la soupe, acqua, l'eau… Mais bientôt, comme poussé par une force inconnue, et pressé de transmettre le plus intime de la langue, il se met à réciter des fragments de La Divine Comédie échappés à l'oubli, et dont le souvenir le rend, provisoirement, à l'humanité.

Les muses en effet sont « filles de Mémoire », comme le rappelle cet autre homéride qu'est La Fontaine. Pour aider la mémoire, le rythme fournit une forme, souvent préexistante à toute poésie, dont le caractère quantitatif et mesurable (alternance du poser et du lever, quantité des syllabes…) semble conduire vers une science où se définirait assez bien le langage poétique. Mais les poètes protestent, non pas contre la « gêne salutaire » que leur impose la prosodie, mais contre la part excessive accordée au nombre. Verlaine qui dénonce « les torts de la rime » est parmi eux. Il n'abandonne pas pour autant toute métrique, mais cherche au contraire à la renouveler. Pourquoi ? Léon Daudet(3) nous donne une solution : approfondissant la notion de rythme hors et dans l'homme, il affirme bien que « le rythme de la poésie française est quantitatif », mais précise immédiatement : « Il n'est nullement artificiel, comme quelques-uns l'ont prétendu bien à tort… ». Il est pour lui l'« extériorisation », c'est-à-dire la métaphore d'un certain nombre de rythmes plus complexes et plus vastes qu'il appelle « qualitatifs » pour les distinguer des premiers, et qui sont ceux de la mémoire et de l'imagination.

Ce qui est au centre de la conception de Daudet est la notion de retour : la parole poétique est traversée de réminiscences, de cadences émotives venues du fond des âges. Recours facile à une notion indéfinie d'inconscient collectif(4) ? Nullement, puisque l'étude des rythmes poétiques, qu'il s'agisse de prose ou de vers, est appuyée sur une logique de l'image très complète et très précise, elle-même centrée autour de la figure-clé de l'analogie, que met en œuvre et déploie dans le temps la parole poétique.

Nous comprenons mieux dès lors pourquoi cette parole est plus proprement humaine et essentielle : à travers l'unité qu'elle désigne sans l'atteindre, elle est la seule image d'une langue perdue, celle des origines.
 
 
Antoine Foncin

1 : Pierre Boutang, Commentaire sur Quarante-neuf dizains de la Délie, Paris, Gallimard, 1953.
2 : Saint Augustin, De Magistro .
3 : Léon Daudet : La Ronde de Nuit, in "Le courrier des Pays-Bas", Paris, Grasset, 1928
4 : Jung fut pourtant lecteur attentif de Léon Daudet.


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N°4 - Sans foie ni estomac

Par Jules-Marie de Saint-Hippolyte

  Une remarque blessante, et l'on vous provoquait à l'épée ou au pistolet. La civilisation a décliné : de nos jours on vous convoque aux tribunaux. C'est pourquoi la critique juste est un bien rare : elle ne fait que passer en coup de vent. Qui rechigne, se tait. Haedens est mort, qui nous reste-t'il ? Murray, Angelo Rinaldi, Meyer, et aussi un universitaire capable de citer Blanchot et Gotlib dans une même phrase un peu plus adroitement que les autres, du nom de Pierre Jourde.

Après Julien Gracq

Les réflexions de Pierre Jourde s'inspirent d'un court essai de 1950, La littérature a l'estomac dans lequel Gracq déplorait la disparition de lecteurs curieux et sans complexe, au profit de nouveaux Bourgeois Gentilshommes attentifs à ce qui "se porte". Le dix-neuvième a suffisamment ignoré ses génies : il fallut dès lors honorer l'Écrivain et la culture en général, bruyamment, pour ne surtout pas « manquer le Messie » encore une fois. D'où une crise du jugement : le goût s'effaça devant l'opinion. Le Grand Écrivain naquit non plus d'une découverte, mais d'un appel d'air, d'un besoin de vedettes ; l'obscurité de sa pensée fut garante de qualité. Bref : plus le temps de digérer quoi que ce soit : l'on se référa aux spécialistes pour apprécier l'œuvre. Beauvoir et « son école sexuelle du soir » suscita comme le dit Maulnier à propos des surréalistes, soit une aversion gendarmée, soit le négatif de l'incompréhension. Il suffit de se rappeler l' "affaire Catherine M." pour encore mesurer l'importance de la polémique au détriment de la lecture impartiale (autre « éléctoralisation de la littérature », rayon Enfer des bibliothèques). Que s'est-il passé depuis un demi-siècle ? "

On ne sait plus lire que des nouvelles, et encore, en précipitant le lecteur in media res, au milieu d'une partouze ou d'un carnage.

Pierre Jourde distingue trois modes d'écriture : le "rouge" de Christine Angot, Olivier Rolin (avec du style, en gros), le "blanc" de Redonnet, Bobin (de la "discrétion") et "l'écru" de Delern (de la naïveté). Tout cela forme l'air du temps ; « l'individualisme triomphe, médiocre, mesuré mais sincère » ; c'est ainsi que Jourde consacre quelques pages à ces auteurs, d’une verve qui ne faiblit jamais. Voilà Emmanuelle Berheim : « Avec en son milieu un anchois presque horizontal, sa pizza, telle une bonne grosse figure, paraissait lui sourire ». Et le commentaire : « Là, on regrette presque un manque d'ambition. Métaphysiquement, il y aurait encore beaucoup plus à tirer de la pizza, ce grand thème moderne également traité par Marie Darrieussecq. Il faudrait interroger la tomate, fouiller le lardon. » Ailleurs, au sujet d'un calembour solitaire de Delern : « il y va du calembour comme des flatulences : une seule, discrète en fin de conversation, cela manque de goût, c'est un peu honteux ; énormément et sur tous les tons, c'est de l'art ». Mais ils pullulent chez Beigbeder : Jourde nous en dresse un inventaire heureusement non exhaustif. Un bémol : Jourde examine le style à la loupe, ou commente l'intrigue de façon lapidaire.

Idealtypus Sollers

Inutile de vous dire que Sollers, pape de l'avant-arrière garde culturelle française est à l'honneur de La Littérature sans estomac (Un doute nous guette cependant : à lire sa prose, Sollers est-il français ?), de même que madame Savigneau sa compère, en bons symptômes de la gauche-caviar épanouie. Voilà encore un piège : Steiner dénonçait la littérature au second degré, ou critique de la critique. Jourde s'y adonne, avec Sollers d'abord, puis il reproche à "l'écriture blanche" selon Barthes d'avoir permis un style apprêté comme celui de Redonnet.

Si Jourde a beau vouloir sauver l'anonymat des auteurs qui lui tiennent à cœur comme Eric Chevillard (Le caoutchouc décidément) Valère Novarina ou Guégan, c'est, hélas, la revigorante partie pamphlétaire de son œuvre qui retient l’attention. Le reste du temps, Jourde délaisse sa panoplie de cancre brillant contre celle de professeur, et sachez qu'il a son vocabulaire technique bien en main… Regardez-le éreinter toute cette littérature de jeune fille (livres blancs immaculés : Folio, épais d'un demi centimètre, couverture en simili-Doisneau, écrit gros et espacé à l'intérieur, mauvais genre Houellebecq, boy-scout Delern ou anorexique Bobin, et pour le blanc crème, voir Actes Sud) : il est au grand Huit ! On y retrouve le sens de l'adjectif de Vialatte, le goût des petits commentaires entre parenthèses qui ponctuent la phrase originale (le style "poil au nez"), et aussi la politesse – relative – de Léon Daudet, qu'il fustige pourtant (c'est pour mieux enfoncer Sollers page 52). Mais Jourde a hérité de lui cette vivacité un peu excessive des sévérités et des bontés, que l'on retrouve chez Bernard Franck ou Haedens.

Pierre Jourde écrit de façon fraîche et irrésistible. On aurait envie de le féliciter. Hélas, cela le consternerait encore une fois. On lui répondra comme Du Bellay que « cent fois plus qu'à louer, je me plaist à médire / pour cequ'en médisant, on dict la vérité… »
 
 
Jules-Marie de Saint-Hippolyte

  + Pierre Jourde : La Littérature sans estomac, L’esprit des péninsules, 2001, 336 p., 20,5 euros.

 

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N°4 - Le caporal des troufions de la reine

Par Jean-Baptiste Chaumeil

Lors de sa jeunesse estudiantine, entrecoupée par la guerre du Maroc, Jacques Perret n'était pas un habitué de l'Action française et de la rue Saint-André des Arts. Mais il fut de ces journalistes, qui "couvraient” pour la presse nationale la sortie de prison de la Santé de Charles Maurras en 1937. Il garda de ce moment une admiration particulière pour le vieux maître qu'il nomma plus tard « le têtu magnifique ». Ses chemins d'avant-guerre croisèrent tout de même quelques camelots dans un rôle de « supplétifs occasionnels dans les chahuts de Sociétés Savantes, [où il] comptait quelques amis dans la faction. » Mais c'est au lendemain de la Libération que Jacques Perret devint le chroniqueur régulier du petit fait vrai de l'actualité pour Aspects de la France. Il y tint aussi un temps la rubrique théâtrale.

Ainsi de son premier papier en 1948 intitulé "Le canular au vin" à 1970, date à laquelle il se fit plus rare, il commit là quelque cinq cent soixante quatre billets. De ses chroniques au style enlevé sur les sujets les plus grandioses comme le ticket de métro, Vincent Auriol, la crécelle, Paul Claudel, les hauts de forme, Mauriac, la Sécurité Sociale ou le tire-bouchon, Jacques Perret tire une leçon d'usage mondial ou personnel, au choix. Au besoin, il convoque dans cet exercice Chilpéric, Jeanne d'Arc ou Vercingétorix… Servi par une exceptionnelle richesse de vocabulaire, voire d'invention lexicale, le style de Jacques Perret bouillonne en catimini, mitonne sous la cape pour exploser en conclusions luxuriantes de verbes inattendus, mots cocasses et adjectifs en bataille. La puissance d'invention de son verbe est toujours au service d'une syntaxe sans faille et son propos ironique et tordant sert un regard attendri sur ses frères humains. On aurait du mal à trouver chez lui une quelconque trace de méchanceté. Et pourtant…

De ses articles d'Aspects de la France il ne récolta pas moins de trois condamnations pour « offense au chef de l'État » et une pour « offense à la Légion d'honneur ». Il participa durant ces années à de nombreux banquets d'AF (et même de médecins d'AF). Il vint souvent au Camp Maxime Réal Del Sarte partager le méchoui de clôture avec les étudiants et les pieds-noirs réfugiés sans compter les défilés de Jeanne d'Arc où, sans esprit de carrière, il n'hésitait pas à se montrer aux côtés du Comité directeur avec Louis-François Auphan et Pierre Chaumeil.

En 1965, l'ancêtre des Épées s'appelait AFU (Action Française Universitaire), elle était mensuelle. Jacques Perret était convié à mettre son "grain de sel" à l'occasion du dixième anniversaire du journal et il convoquait Saint-Michel à la rescousse : « Ce n'est pas le moment de lâcher Saint-Michel. C'est un personnage considérable. Il est chef de milice et caution des saintes violences. Il a beaucoup fait pour Jeanne d'Arc. Il est casqué de sagesse et cuirassé de vérités. C'est un chevalier volant qui fait beaucoup plus dans notre ciel. S'il a baptisé de son nom le grand déambulatoire du quartier latin, c'est pour y veiller, croyons-le, jour et nuit sur vos patrouilles, s'assurer de la relève et se réjouir d'une petite troupe aussi servante et gaie, sûr de son cap, et taillant sa route à travers les courants, les remous et les vasières d'une jeunesse plutôt mélangée. »(1) (AFU, mars 1965)

Muni d'un tel viatique, nul doute que Les Épées frémiront longtemps encore dans leur royal étui. En attendant la prochaine occase…
 
 
Jean-Baptiste Chaumeil

 

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samedi, 01 décembre 2001

N°3 - Les euro-régions au service de la politique allemande

Par Pierre Hillard
Pierre Hillard est l’auteur d’un ouvrage remarquable sur cette question : Minorités et régionalismes, Enquête sur le plan allemand qui va bouleverser l'Europe, préface de Paul-Marie Coûteaux, postface d'Edouard Husson, Éd. François-Xavier de Guibert, 2001.

De nombreux articles de presse évoquent la disparition des frontières d'État dans le cadre de la construction européenne. Ce phénomène, présenté comme un événement heureux par tous les chroniqueurs officiels, recèle en vérité des arrière-pensées. En effet, la vie des hommes et des sociétés obéit à des critères qui reposent sur des intérêts, sur l'esprit de lucre, sur la loi du plus fort, le tout masqué sous les apparences de la "dignité humaine", du "respect des différences" et du "si tous les hommes de bonne volonté se donnaient la main, il n'y aurait plus de guerre" etc. Dès lors, les frontières représentent selon la terminologie officielle, d'affreuses barrières qui empêchent l'Homme d'exprimer vers l'autre ses envies de paix et de fraternité. Cela est encore plus vrai quand un seul et même groupe ethnique comme les Basques ou les Catalans est coupé en deux par une frontière d'État. Cette situation, au sein de l'Union européenne, s'estompe de plus en plus en raison du rôle prégnant de l'Allemagne.

Des frontières ?
En effet, un institut clef joue un rôle décisif dans la dissolution des frontières d'État, l'ARFE (l'Associa-tion des Régions Frontalières Européennes, en allemand AGEG, pour Arbeitsgemeinschaft Europäi-schen Grenzregionen, située à Gronau). Cet institut n'a d'européen que le nom. Fondé en 1971 et dirigé exclusivement par des Allemands (un de ses Présidents s'appelait Wolfgang Schäuble, ex-dauphin d'Helmut Kohl), cet organisme s'emploie à diffuser dans tout le corps européen un principe allemand : la reconnaissance de la frontière ethnique à la place de la frontière politique ou, en d'autres termes, du Limes. Afin d'arriver à ses fins, l'ARFE favorise l'émergence des euro-régions. Ces entités territoriales de quelques milliers de kilomètres carrés se situent de part et d'autre de la frontière de deux États. C'est le cas entre la Pologne et l'Allemagne (Pomerania, Spree-Neisse-Bober, Elbe-Labe...), ou encore entre la France et l'Espagne (Généralité de Catalogne, Navarre, Pays basque...). Ces euro-régions (au nombre de 56 pour l'année 1996) permettent officiellement une meilleure mobilité des hommes et des marchandises. Cependant, ces affirmations sont l'arbre qui cache la forêt. Comme le stipule avec netteté un paragraphe de la Charte de l'ARFE rédigée uniquement par des Allemands et appliquée à toute l'Europe : « L'objectif de l'action menée au sein des régions frontalières et le but poursuivi au travers de la coopération transfrontalière sont la suppression des obstacles et des facteurs de distorsion existant entre ces régions, ainsi que le dépassement de la frontière, tout au moins la réduction de son importance à une simple frontière administrative ». Il faut ajouter que le paragraphe suivant de cette Charte affirme en titre et avec une franchise sans égale les propos suivants : « Les régions frontalières et transfrontalières comme passerelle menant chez le voisin ».
Ces objectifs hautement proclamés revêtent une importance inouïe. Jusqu'à ces dernières années, les frontières d'État figeaient d'une certaine manière le corps européen, mais leurs mutations en frontières administratives vont autoriser des ajustements territoriaux conformes aux intérêts d'un groupe ethnique.

Le Rubixcube
C'est, si l'on peut dire, la politique du "Rubixcube". Ce jeu qui repose sur un cube composé de petits carrés de diverses couleurs, a pour objectif d'ajuster en une seule et même couleur chacune de ses faces grâce à des possibilités de torsions, et cela dans tous les sens. L'Europe est cet immense Rubixcub qui autorise toutes « les torsions territoriales ».
Mais ce pétrissage ne s'arrête pas là, car il s'associe à d'autres textes européens (en réalité tous allemands) : la Charte des langues régionales (résolution 192 (1988) du rapporteur allemand Herbet Kohn, la Convention-cadre pour la protection des minorités (sous l'égide du haut fonctionnaire au ministère de l'Intérieur de la République Fédérale d'Allemagne, Rolf Gossmann) et les Chartes de l'autonomie locale et de l'autonomie régionale (respectivement sous la férule de A. Galette pour son rapport Les institutions régionales en Europe et de Peter Rabe pour sa Recommandation 34 – 1997).

Ethnies contre nations
Les deux premiers documents accordent la reconnaissance complète des langues minoritaires (administration, éducation, justice, services financiers...) et la préservation de l'identité ethnique d'un groupe donné (voir par exemple l'article 5 de la Convention-cadre pour la protection des minorités...). Par ailleurs, la Charte des langues régionales dans son article 7 et la Convention-cadre pour la protection des minorités dans son article 17 stipulent que les frontières d'État ne doivent pas poser de problème si un groupe ethnique cherche à améliorer les échanges avec ses coreligionnaires vivant de l'autre côté du Limes.
Il va de soi que la situation sera considérablement facilitée si entre-temps la frontière a perdu de sa valeur au profit d'une simple frontière administrative grâce au principe des euro-régions. Les frontières seront rendues encore plus floues par l'application de la Charte de l'autonomie régionale. Non contente d'accorder une indépendance complète des régions par rapport à l'autorité centrale, cette Charte autorise dans son article 16 des modifications de frontières... toutes les possibilités sont permises avec des frontières devenues administratives... Les deux entités territoriales basques – française et espagnole – pourront par exemple s'unifier et ce principe sera également valable ailleurs en Europe (Catalans de France et d'Espagne, etc.). Désormais, la "politique européenne du Rubixcub" prend les couleurs du made in Germany.

Pierre Hillard

 
 
Dossier : la géopolitique
 
Les événements du 11 septembre ont rappelé au monde entier que nous n’entrons pas dans une ère de paix et de prospérité garantie par la bonne fois du sourire d’un démocrate-chrétien. Un vent de panique a soufflé sur les pays d’Occident. La question de notre sécurité est encore posée. Ce dossier, axé sur les relations France-États-Unis-Afghanistan, aborde la question du point de vue géopolitique. Quand les polices sont débordées, quand l’État a déserté...
 
 

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N°3 - Restaurer la France

Par Aymeric Chauprade
Aymeric Chauprade est docteur en science politique, chercheur à l'Université Paris V René Descartes et professeur au Collège Interarmées de Défense. Il a déjà publié un Dictionnaire de géopolitique (co-écrit avec François Thual) et Introduction à l'analyse géopolitique.

La restauration de la France passe par la restauration de sa politique étrangère et de son indépendance stratégique
S'il est une constante de la géopolitique depuis l'Antiquité, c'est celle de l'affrontement entre la terre et la mer, entre la puissance continentale et la puissance maritime. L'une comme l'autre cherchent à étendre leur influence sur les rivages terrestres. C'était hier l'Angleterre qui, ayant constitué un empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais, repoussait les percées russes vers les mers chaudes ; ce sont aujourd'hui les États-Unis qui, s'inscrivant sur les contours du continent eurasiatique, transforment leur hégémonie maritime en une hégémonie mondiale.
Comme les empires maritimes, les empires continentaux, la Russie, l'Allema-gne, s'efforcent de se désenclaver vers les rivages du continent eurasiatique.

Une politique d’équilibre
C'est à cette tentative double d'enracinement sur les rivages européens que la France s'est heurtée durant toute son histoire. Plaque tournante du continent, entre l'Espagne et l'Allemagne, entre l'Italie et l'Angleterre, mais aussi plaque tournante océanique entre Méditerranée, mer du Nord et océan Atlantique, la France a en effet traditionnellement refoulé la double hégémonie maritime et terrestre, anglo-saxonne et allemande. Comme l'écrit Jacques Bainville dans son Histoire de France, « près de mille ans d'une histoire qui n'est pas finie seront partagés entre la mer et la terre, entre l'Angleterre et l'Allemagne ». Avec le traité de Westphalie de 1648 qui libère les Français de la pression germanique, et le traité des Pyrénées de 1659 lequel abaisse la menace espagnole, la France triomphe de la maison des Habsbourg, et efface du même coup les visées de l'alliance germano-atlantique du moment. Désormais puissante sur les mers et sur le continent, grâce à une politique fondée sur l'équilibre entre la terre et la mer – équilibre magnifiquement illustré par l'égale longueur de ses rivages maritimes et de ses frontières terrestres –, la France devient la première puissance mondiale durant la seconde moitié du XVIIe siècle et au XVIIIe siècle. Mais la Révolution, puis l'épanchement continental issu des guerres napoléoniennes, brisent l'équilibre géopolitique français. Le XIXe siècle est le siècle de l'hégémonie maritime anglaise prolongée, à l'issue des terribles guerres mondiales du XXe siècle, par la superpuissance américaine. De l'effondrement de la bipolarité après la chute du communisme soviétique puis du Mur de Berlin, naissent de nouveaux rapports de force mondiaux caractérisés d'une part par l'affaiblissement de l'Empire russe, d'autre part par l'alliance entre la puissance continentale allemande et la puissance bi-océanique américaine. Le monde revient alors à la situation du XVIe siècle caractérisée par la prépondérance d'une superpuissance à la fois continentale et atlantique – la maison des Habsbourg : alliance de l'Autriche et de l'Espagne. La collusion des intérêts mondialistes a conduit à rapprocher les objectifs de la superpuissance maritime américaine et de la superpuissance continentale allemande. Les rôles sont répartis : à Washington un rôle mondial appuyé par l'assentiment systématique de Berlin. À Berlin, un rôle continental et une mission d'ancrage atlantique de l'Europe fédérale en formation. Un ennemi commun : la Russie et ses tentations de contrôle des immenses ressources d'Asie centrale. Un empêcheur de tourner en rond commun : le rivage français avec ses traditionnelles prétentions mondiales.

Depuis 1991 toutes les évolutions sur le continent européen ont contribué à renforcer la position de l'axe germano-américain : indépendance des pays Baltes, de la Croatie et de la Slovénie offrant à Berlin des rivages baltiques et adriatiques, émergence bosniaque prolongeant le rivage turc sur lequel s'appuie Washington, réunification de l'Allemagne, destruction de la Serbie, cœur de la résistance anti-germanique, montée en puissance de la logique ethnique albanaise au Kosovo et en Macédoine. La coalition d'intérêts germano-américaine – résumée par l'expression du président Georges Bush : « partnership for leadership » –, de Tallin jusqu'à Tirana contrôle désormais le rivage européen et enserre la Russie à l'intérieur du continent eurasiatique. Que les dirigeants français emboîtassent le pas au Kosovo à une coalition d'intérêts germano-américains ne fut donc pas seulement une faute, ce fut un crime contre la France.

Le monstre germano-américain
Dans ce contexte et si elle continue de mener la même politique, la France est vouée à devenir un rivage germano-américain. Durant des siècles, la constance de la monarchie française à endiguer les empires fit de la France une très grande puissance. Bien que son idéologie messianique l'inclinât tout naturellement vers des aventures extérieures qui l'épuisèrent – poussées napoléoniennes, conquêtes coloniales –, et qu'elle fût handicapée de l'intérieur par un régime de nature à encourager la division – et l'on sait que les divisions intérieures d'un régime se taisent souvent dans les guerres extérieures –, la République s'efforça longtemps de maintenir le cap donné par les Rois de France : indépendance nationale et endiguement des empires. Mais, aujourd'hui, dévorée par les dogmes utopiques qu'elle enfanta, épuisée par les intérêts particuliers qui ont fini par éclipser le Bien commun et éteindre l'idée d'union sacrée face à l'adversité économique et politique, la République a cessé d'avoir une politique étrangère. Fatiguée d'avoir lutté deux siècles contre ses propres faiblesses, elle s'abandonne à ses "Alliés".

En 1997, dans un essai d'une intelligence fulgurante, Paul-Marie Coûteaux avait montré que si les Français abandonnaient leur politique étrangère, ils étaient voués à sortir de l'histoire, tant il est vrai que la France est une politique étrangère. Idée que nous défendons dans notre dernier ouvrage en éclairant le lien entre la géopolitique intérieure française et sa géopolitique extérieure. Ainsi l'effacement de la France dans ses possessions d'outre-mer signifie-t-il un abaissement de son influence mondiale ; ainsi l'adoption de la logique européenne implique-t-elle l'acceptation de la logique ethno-régionale qui détruira l'unité géopolitique intérieure. Faut-il rappeler que la France intérieure s'est souvent libérée par la France extérieure et que les ennemis de la France, comme nous le rappelle l'épopée de Jeanne d'Arc, furent toujours autant en nous qu'autour de nous.

Géopolitique française
Le gouvernement de la France doit, sans plus attendre, restaurer notre politique étrangère. La synergie de deux visions, l'une géopolitique, l'autre stratégique, doit commander la réaction. Le préalable est une reprise en main de notre géopolitique intérieure : solidification du lien politique entre la métropole et toutes ses périphéries géographiques, les plus proches comme la Corse, les plus lointaines comme la Nouvelle-Calédonie. La France ne peut pas prétendre compter demain dans l'une des zones régionales les plus prometteuses, l'Asie-Pacifique, si elle continue à se laisser passivement évincer du Pacifique et si elle ne prête pas attention à ses positions dans l'océan Indien – Mayotte, Anjouan. De même devons-nous être attentifs à la progression d'une logique européenne dans les Caraïbes qui pousse les Français caribéens à se détourner de la puissance de tutelle au profit d'une identité euro-caribéenne. Si j'ai pu constater, lors d'un voyage récent dans les Antilles françaises, que l'indépendantisme politique jouait comme un levier de revendications et de chantage économique sur la métropole plutôt qu'il ne cherchait réellement le détachement, j'ai en revanche constaté avec inquiétude la montée en force de la logique euro-caribéenne, forme locale d'un euro-régionalisme qui gangrène progressivement les nations européennes.

La France doit aussi raffermir sa présence dans ses ex-colonies d'Afrique noire. Pour ce faire, elle doit éloigner la menace que fait peser, sur sa politique africaine, la poussée américaine exercée à partir de l'Ouganda en direction des Grands Lacs et de l'ex-Zaïre et qui s'est appuyée sur la diagonale tutsie. L'entrée en force du F.M.I. et de la démocratisation a été la cause de l'effondrement de plusieurs États africains dans les guerres ethniques : la démocratie réveilla les logiques communautaires – un parti = une ethnie – et leurs appétits économiques sur lesquels jouent les intérêts américains. Comme l'Europe politique soulève les ethnies, l'Amérique dresse en Afrique les ethnies contre les États. Dès lors deux solutions s'offrent à la France : maintenir les États-clients actuels, mais il faut alors travailler à construire de véritables identités nationales au sein desquelles la langue française est seule capable de transcender les divisions ethno-linguistiques ; ou bien accepter le principe "un État-une ethnie" ce qui impliquerait une recomposition territoriale de l'Afrique, présenterait le risque d'engendrer des souffrances humaines immenses, et ne donnerait aucune garantie à la France de disposer d'alliés solides parmi les nouveaux États ethniques. Pour l'heure, la France n'invente rien en Afrique ; elle subit tout en se privant des deux instruments essentiels qui lui ont permis de réussir jusqu'alors : la Francophonie et la zone franc. J'avais, il y a cinq ans, annoncé, dans un essai consacré à la francophonie économique et géopolitique, que l'Europe était en train de condamner la politique africaine de la France .

Amitiés magrhébines
Paris est aussi menacé dans ses positions au Maghreb. Enfermée dans sa rhétorique anti-française, l'Algérie refuse de prendre acte du naufrage du régime F.L.N. et glisse inexorablement, à défaut d'identité sans la France, vers l'identitarisme par l'islamisme. Il est temps que nous affichions notre rejet d'un régime hostile et que nous encouragions une prise de pouvoir par les amis de la France, et ce avant que l'intérêt de Washington pour les ressources pétrolières et gazières algériennes ne nous devance. L'Algérie, à la différence du Maroc ou de la Tunisie, n'existe pas en tant que nation. Cependant, l'éclatement de l'Algérie pourrait signifier, à côté d'une Kabylie indépendante et pro-française – est-ce bien certain ? – un émirat islamiste soutenu par les Américains, et des convulsions provoquant une nouvelle tension migratoire sur la France. Notre intérêt me paraît donc être le maintien de l'Algérie contemporaine dans ses frontières autant que la liquidation du régime en place. La France et le Maroc, allié solide, peuvent ensemble imaginer une solution de remplacement favorable au développement des Algériens et capable de fermer une bonne fois pour toutes l'épineuse question du Sahara occidental.

Au Moyen-Orient, comme l'a brillamment démontré mon vieil ami Charles Saint-Prot, la France doit réaffirmer sa politique arabe, en encourageant la formation d'un axe unitaire allant de la Palestine à l'Irak et traversant le Liban et la Syrie. Un tel axe aurait pour fonction de faire barrage à la prépondérance américaine appuyée par Ryad d'une part et par l'axe Istanbul-Tel-Aviv d'autre part ; il serait aussi le moyen de faire échec au projet nourri par l'islamisme sunnite. Au moment même où les États-Unis encouragent la balkanisation du Moyen-Orient – et la libanisation des Balkans –, c'est-à-dire l'éclatement des États en place au profit de micro-États communautaires satellisés – conformément à l'approche communautariste des Anglo-Saxons en politique intérieure comme dans les relations internationales –, la politique française doit œuvrer pour l'émergence d'un État palestinien allié, pour l'unité des Arabes, de la Méditerranée au golfe Arabo-persique et pour un développement de ces régions fondé sur la manne pétrolière. Paris doit empêcher une mainmise totale de Washington sur le pétrole qui ne pourrait conduire qu'à un diktat américain en matière de politique énergétique. À cet égard, le retour à une ambitieuse politique d'énergie nucléaire – nucléaire classique et Superphénix – rendrait non seulement aux Français une grande marge de manœuvre géopolitique, mais il confèrerait aussi à notre pays un avantage dont l'avenir nous ferait prendre conscience un jour, lorsque, se décidant enfin à écouter la voix des plus grands physiciens, le monde accepterait l'idée que le nucléaire est la seule énergie d'avenir non polluante.

Un rôle mondial
Renouer avec une politique mondiale de la France, et rompre avec la myopie continentale qui est la nôtre aujourd'hui, c'est aussi revenir en Amérique latine, aux côtés cette fois-ci de Madrid et du Vatican, pour y faire obstacle à la doctrine Monroe. La lutte menée par Washington durant la Guerre froide contre la théologie de la Libération, laquelle avait "marxisé" le catholicisme latino-américain, a été, pour la C.I.A, le prétexte à encourager un vaste effort d'évangélisation protestante au profit des intérêts américains – souvenons-nous de l'affaire des Contras et du colonel North... La France a ici un rôle à jouer, aux côtés du Vatican pour peser sur le cours des choses ; comme elle doit le faire en Amérique du Nord en encourageant la création d'un Canada français qui rassemblerait toutes les provinces francophones, tout en se méfiant d'un éclatement de l'État fédéral canadien susceptible de déboucher sur un agrandisse-ment des États-Unis d'Amérique.

L'Indochine continue d'appeler le destin de la France, parce qu'entre les impérialismes japonais et chinois, il y a place sur les rivages de la baie d'Halong, pour notre vieille politique d'équilibre. La France pourrait offrir aux pays d'Indochine un partenariat politique et stratégique face au bloc d'intérêts américano-nippon autant que face à l'impérialisme régional de la Chine. Mais là encore, les Asiatiques ne seront convaincus que par un volontarisme politique réel. Le sommet de la Francophonie organisé à Hanoï en 1995 ne peut que rester lettre morte si la France n'affiche pas dans ses actes sa foi en une politique francophone.
Une nouvelle politique vis-à-vis du monde orthodoxe est également nécessaire. Nos élites devraient se montrer davantage capables d'écouter les messages en provenance de ce monde, de mesurer sa capacité à refuser le nivellement imposé par le mondialisme américain. L'angoisse russo-slave du rétrécissement face à l'agressivité allemande et américaine, pourrait offrir à Paris des alliés.

Ce retour à une politique étrangère fondée sur l'analyse géopolitique des relations internationales et de ses rapports de force ne peut être efficace que s'il s'appuie sur une volonté claire dans le domaine stratégique et militaire. Or quels sont les défis stratégiques qui nous sont posés ? Les États-Unis sont en train de développer un bouclier anti-missiles pour leur territoire – National Missile Defense ou N.M.D. ; ils disposeront donc demain de l'épée nucléaire et du bouclier les protégeant des missiles balistiques ou non-balistiques, à têtes nucléaires ou à charges conventionnelles ; les Américains vont par ailleurs doter leurs alliés d'un bouclier anti-missiles – Theater Missile Defense : Israël, puissance qui aura alors gagné une indépendance stratégique totale – les Israéliens disposent déjà de l'arme atomique et n'ont signé aucun traité anti-proliférant – ; le Japon, Taïwan, la Corée du Sud et peut-être même un jour la Corée réunifiée compte tenu des rapprochements entre le Sud et le Nord et de l'ambiguïté favorable de la politique américaine vis-à-vis de Pyongyang.

Dans ce contexte, quelle sera la situation des pays européens ? Certains se seront placés de bon gré sous le parapluie anti-missiles des États-Unis – Allemagne et Grande-Bretagne –, d'autres comme la France, s'y seront rendu faute d'avoir su imaginer une réplique au défi stratégique américain. L'indépendance stratégique de la France aura alors complètement disparu. La France aura accepté de lier la survie de son peuple à des intérêts stratégiques étrangers et de perdre son indépendance informationnelle – donc de pouvoir être désinformée en permanence par l'allié américain, ce qui s'est déjà passé durant la Guerre du Golfe en 1991, en 1998 lors d'une nouvelle attaque anglo-américaine contre l'Irak, en 1999 au moment de l'opération Force alliée contre la Yougoslavie.
Parce que toute nation qui se place en arrière du progrès technologique est destinée à perdre sa liberté, et que notre liberté ne peut être assurée que par notre indépendance stratégique, je défends l'idée que la France doit à son tour, comme les États-Unis, faire le choix d'entrer dans le nouvel âge post-"équilibre nucléaire", en développant un bouclier anti-missiles  national.

Volonté politique
La France doit cesser de dissimuler son incapacité à se donner un avenir politique derrière de fausses justifications budgétaires, car nous avons en réalité la capacité financière et technologique de mener les plus grands projets spatiaux et militaires. Du point de vue technologique, la France est la seule puissance du monde à être au niveau des États-Unis d'Amérique. Quant au financement, il ne peut découler que d'une redéfinition en profondeur des priorités budgétaires. Les Français acceptent que leurs impôts soient gaspillés dans l'incurie sociale et étatique ; ils ne réagissent pas au fait que leur pays puisse s'appauvrir à cause de l'idéologie du non-travail – baisse du temps de travail, prime à la paresse, etc. –, du laxisme en matière d'enseignement, d'insécurité et d'immigration ; ils laissent l'État financer le déclin démographique et la culture de mort – pilule et avortement –, la "sous-culture" cosmopolite et la crétinisation télévisuelle, les guerres étrangères à nos intérêts qui ont coûté très cher et ont joué contre nos propres intérêts. Or l'ensemble de ces gâchis stupides coûte plus que le bouclier anti-missiles, le second porte-avions et bien d'autres éléments encore qui nous manquent cruellement !
Les raisons géopolitiques qui justifient la nécessité d'un bouclier pour la France sont nombreuses et il serait trop long de les développer ici. Une des raisons premières est la suivante : ligotée au sein de ses alliances U-E, O.T.A.N. par les deux axes Washington-Berlin et Washington-Londres – renforcés d'ailleurs par l'axe Washington-Rome –, la France n'a guère de marge de manœuvre géopolitique. Le bouclier anti-missiles, en modifiant fortement la donne stratégique, lui redonnerait la marge de manœuvre qui lui fait aujourd'hui défaut.
Ne croyons pas que les attentats récents portés contre les États-Unis modifient ces impératifs. L'Amérique va tenter de profiter de la menace commune d'un islamisme transnational pour coaguler les États européens derrière elle. Elle va encourager plus encore la formation d'un bloc “civilisationnel” euro-israélo-américain. L'impératif de coopération en matière de lutte anti-terroriste ne doit pourtant pas signifier un alignement en matière de politique étrangère derrière Washington. La Guerre du Golfe a permis aux États-Unis de prendre pied durablement et en force au Moyen-Orient. La guerre contre l'islamisme ne doit pas être prétexte à un renforcement de l'implantation dans les Balkans et à un enracinement en Asie centrale.         
 
 
Aymeric Chauprade
 
 

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N°3 - La poudrière afhgane

Entretien avec Christophe de Ponfilly
Christophe de Ponfilly est auteur-réalisateur et écrivain. De nombreux prix ont récompensé son œuvre multiple, en particulier les deux films cités ci-dessus.

Comment réagissez-vous aux frappes américaines sur l’Afghanistan ?  

Il y a plusieurs reflexions sur les frappes américaines. D’abord, je trouve ces frappes très disproportionnées par rapport à l’objectif. À partir du moment où les Taliban ne sont plus soutenus par l’armée pakistanaise – ce que demandait Massoud quand il était venu à Paris pour reprendre le dessus sur les Taliban – il ne reste plus en Afganhistan que quelques milices arabes et qui sont allées se cacher après l’attentat du 11 septembre. Les Américains frappent sur des cibles d’une faible efficacité. La thèse reprise à la télévision d’une sécurité aérienne désormais garantie par les Américains n’est pas sérieuse : lorsque Massoud a perdu la ville de Taluqan en 1999, c’était l’aviation pakistanaise qui avait bombardé : l’aviation des Taliban ne comptait que 4 ou 5 vieux migs. Leurs missiles sont de vieux lots de Stinger donnés aux fondamentalistes par la CIA ou des missiles soviétiques. Le seul danger des Taliban, c’est l’infanterie. Les frappes ont été réalisées pour rassurer l’opinion publique américaine.

D’après vous quelles conséquences ces frappes vont-elles avoir ?

Je ne sais pas. Les gens de l’Alliance du Nord attendent que soit enclenché un processus politique : le choix d’un gouvernement avant d’aller à Kaboul. Il y a des villes qui poseront des problèmes pour être libérées. Mazar-e-Charif est une ville où il y a beaucoup de Taliban. Encore il y a quinze jours, il y avait beaucoup d’hommes armés dans Mazar. Cela dit, certains Taliban rallient l’Alliance du nord en masse...

Au sujet de l’Alliance du Nord, l’unité a-t-elle été préservée après Massoud ?

L’Alliance du Nord est complexe. C’est un ensemble composite dans lequel se trouve à la fois les gens du Panjhsir : la succession de Massoud(1) y est assurée par trois personnes : le docteur Abdullah(2), M. Canoni et le général Faïm qui sont, chacun dans son domaine, des personnes compétentes. Ensuite quand on sort du Panjhsir et de la zone Tadjik, on se trouve avec le général Dostom qui est un Ouzbek. Il peut réserver de mauvaises surprises : c’était le chef de la milice communiste ouzbek à la solde des gouvernements communistes installés à Kaboul, surtout pendant toute la période soviétique : c’est un personnage fragile qui a déjà trahi.
Ensuite il y a les Hazaras chiites qui vont revendiquer de toute façon une place dans le gouvernement et puis il y a ceux qui organise la guérilla urbaine à Herat. Toutes ces personnes composent l’Alliance du Nord. Il y a aussi des groupes Pachtouns qui avaient déjà pris contact avec Massoud depuis longtemps

Et le roi dans tout çà ?

Le roi était déjà un processus enclenché par Massoud. Il pensait que c’était une personne qui conservait une autorité. Les Afghans sont d’ailleurs très respectueux des personnes âgées. Dès lors, le roi peut venir comme une sorte de personne respectable et surtout non compromise dans la guerre puisqu’il en a été éloigné depuis 1973. Il aurait vraiment la lattitude de pouvoir apaiser.

Quelle est la position des Américains sur cette solution ?

Ils jouent cette carte. Après les intérêts économiques dont le fameux gazoduc (entre le Turkmenistan et le Pakistan et en passant par l’Afghanistan) qui a fait couler tant d’encre au moment ou Delta avait donné de l’argent aux Taliban en 1995 pour le construire

Pour la France plus particulièrement, vous dénoncez dans un autre entretien que les députés se servent de la cause afghane comme d’un faire-valoir. Qu’en est-il aussi de l’intelligentsia française ?

Je pense qu’en France on a un pays très particulier par rapport à l’Afghanistan, très en pointe. C’est nié par les Américains qui nient aussi l’existence de Massoud : leurs médias parlent très peu de Massoud comme ils ont très peu parlé de l’attentat contre Massoud, même si, pour moi, il vaudrait mieux parler des attentats des 9 et 11 septembre : c’est la même technique de l’avion kamikaze. Mais Massoud a été ignoré trop longtemps pour au moins lui rendre grâce au moment de sa mort. Après je pense que certains intellectuels français ont été extrêmement présents dans le soutien à l’Afghanistan dès le début des années quatre-vingt ; il y a eu plus d’un millier de Français qui sont allés en Afghanistan(3) : ils ont investi des tas de domaines réservés : certains ont faits de l’espionnage, d’autres ont fait du journalisme, entraîné les Afghans, de la médecine de guerre : il y a eu un mouvement francophone très fort et une vraie complicité entre Afghans et Français : c’est une réalité.
Après, nos politiques n’ont pratiquement rien fait pour aider Massoud, bien que la DGSE fasse courir le bruit qu’elle aide Massoud depuis le début. Il y a eu certes une petite aide, mais rien d’exagéré. Lorsque Massoud est venu à Paris, il n’a pratiquement pas été reçu : à part le général Morillon qui a tout fait pour que Massoud soit reçu au Parlement européen par Nicole Fontaine. Sinon ni Jospin, ni Chirac ne l’ont reçu. Seulement une visite non officielle chez Védrine. J’ai trouvé que c’était mal traiter un homme qui avait pris une dimension extraordinaire.

Pensez-vous que l’attentat contre  Massoud ait eu le résultat escompté par les terroristes ?

Je ne sais pas exactement. Je pense que ça va amener une plus grande opacité sur l’Afghanistan. Massoud va manquer cruellement aujourd’hui. Il y a le jeu très dangereux des Pakistanais qui ont toujours joué un double jeu.

Est-ce qu’il y a un véritable décalage entre la population et le gouvernement ?

Ce n’est pas seulement la population, ce sont aussi les services secrets d’armée : le conflit territorial entre l’Afghanistan et le Pakistan est toujours oublié. Il s’agit de la restitution de la zone Tribale (la ligne Mortimer-Durand créée par les Anglais) mise sous le contrôle du Pakistan pendant cent ans et qui devait être restituée dans les années quatre-vingt-dix.
Et il y a cet autre problème que les militaires pakistanais doivent garantir leur profondeur stratégique par rapport aux tensions qu’ils ont avec l’Inde : ils veulent toujours contrôler la situation en Afghanistan.


Propos recueillis le 20 octobre 2001 par Michel Collin


1 : Sur le Massoud, voir le film réalisé par Christophe de Ponfilly : Massoud l’Afghan (édition du Félin/Arte – 1998).
2 : Assassiné le 26 octobre.
3 : Vies clandestines : nos vies afghanes
 
 

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N°3 - Retour sur une instrumentalisation

Entretien avec Jean Sévillia
Jean Sévillia est chroniqueur au Figaro-Magazine. Il est l’auteur de deux ouvrages très remarqués : Zita, impératrice (1997) et Le terrorisme intellectuel (2000).

Que pensez-vous de la prise en direct des événements du 11 septembre dernier ?

Il est certain que ce fut une première mondiale. Les téléspectateurs ont assisté à l'incendie, au choc de l'avion contre la seconde des tours, à la vision d'horreur des malheureux qui sautaient dans le vide, à l'effondrement des "twins", etc. : la mort en direct, observée depuis les coins les plus reculés de la terre. Un événement mondialisé, provoquant en Occident une émotion immédiate, considérable. Une émotion qui submergeait toute tentative de recul ou d'analyse à froid. C'est le triomphe de la société médiatique, où les frontières sont effacées, où tout se passe en temps réel. C'est aussi l'apogée de la "société du spectacle" : la guerre devient elle-même un spectacle. Avec ces scènes de violence et de souffrance qui repassaient en boucle, le téléspectateur se faisait voyeur.
Il semble que l'attentat ait donné lieu à une mise en place de l'émotion obligatoire, avec notamment la minute de silence.

Comment interprétez-vous ce phénomène ?

Les suites immédiates de l'attentat de New York ont procédé d'un principe "globalitaire". L'émotion était réelle, et légitime. Mais elle était tellement forte qu'elle devenait obligatoire : on ne pouvait qu'être indigné. Cette logique du sentiment éteignait toute capacité de raisonnement. Car l'émotion n'est pas un outil d'analyse politique ou stratégique. La minute de silence ? Un signe de l'époque. La minute de silence est la version laïcisée de la prière, un substitut laïc inventé pour solenniser un moment de recueillement dans une société qui n'a plus de foi commune. Il est vrai que dans les jours qui ont suivi, de nombreux offices religieux ont été célébrés à la mémoire des défunts. Mais en même temps, notre époque a peur de la mort et cherche à la cacher : les Américains ont donné des ordres pour qu'il n'y ait pas d'images de cadavres. L'émotion certes ; mais canalisée et orientée. L'émotion devient ici une arme psychologique.

Une émotion instrumentalisée ?

Oui, mais je ne pense pas que cette instrumentalisation soit consciente ou procède, sinon à la marge, de la volonté d'un groupe quelconque. C'est plutôt le système médiatique qui est devenu une énorme machine, machine qui s'emballe quand survient un événement qui heurte la sensibilité des contemporains. Le conformisme du milieu médiatique – conformisme social et culturel – joue à plein dans ce genre de situation.

Le concept de "société du spectacle" n'est-il pas à moduler ? On a vu que, sur ces événements, la presse écrite française a été assez prudente (du Parisien parlant du « cow-boy Bush », jusqu'à Libé en passant par Télérama), alors que la télévision s'est complu dans une avalanche d'images ?

Évidemment, la presse écrite est moins soumise aux impératifs d'immédiateté que l'audiovisuel, et conserve par là une capacité de recul, d'analyse distanciée. Mais c'est souvent pour tomber dans un autre travers, celui d'une lecture de l'actualité effectuée en fonction d'une grille idéologique.

Comment expliquer (du point de vue médiatique) la différence de traitement entre les événements du 11 septembre aux États-Unis et la guerre de Serbie ou le blocus contre l'Irak ?

Remarquez qu'il y a déjà une différence de traitement médiatique entre les victimes de New York et celles de Washington, et qui ne tient pas seulement au nombre de morts. Les tués du Pentagone étaient des militaires ou des personnels assimilés : ils émeuvent moins que les victimes civiles du World Trade Center, chargées de toute la symbolique liée à Manhattan, au capitalisme, au melting pot américain. Quant aux morts de Belgrade ou de Bagdad, les télévisions serbes ou irakiennes ne sont pas reliées à des réseaux internationaux qui dominent le monde. Les victimes civiles serbes n'ont pas bénéficié de la même puissance médiatique que les victimes civiles américaines. La loi du plus fort existe aussi sur le plan médiatique, la loi du puissant et la loi du plus riche ! Il faut encore tenir compte du médiatiquement correct, pour lequel les États-Unis appartiennent au camp du bien. La gauche d'aujourd'hui partage cette vision, notamment la gauche intellectuelle, version Nouvel Obs. C'est un schéma binaire, bien commode pour les intéressés : n'oublions pas la phrase de Bush annonçant une guerre du bien contre le mal. Dans cette optique, toute distance à l'égard des Américains risque de vous placer dans le camp du mal.

Le pas a été franchi par Le Monde, affirmant que « Nous sommes tous des Américains » ?

Nous Français, nous peuples d'Europe, sommes également menacés par le terrorisme islamique. De ce point de vue, il y a une solidarité objective entre les Américains et nous, et nous avons tout intérêt à une coopération (policière, militaire, diplomatique, etc.) pour lutter contre ce terrorisme. Cependant, il faut éviter de tomber dans le piège qui consisterait à nous solidariser de tout ce que font et ce que sont les États-Unis, lesquels ne sont pas innocents en l'affaire, car ils ont été des apprentis sorciers : en Afghanistan naguère, au Kosovo il y a peu, les Américains ont joué la carte islamiste ! L'arrogance américaine, c'est le moins qu'on puisse dire, n'est pas justifiée : le manque de sens historique des Américains, l'absence de finesse et de subtilité de leur politique étrangère peut provoquer des catastrophes. Refusant le pro-américanisme systématique comme l'anti-américanisme primaire, il faut concevoir une politique d'alliance, c'est-à-dire de solidarités justifiées et délimitées. La solidarité face à un adversaire commun n'annule pas les frontières ni les intérêts nationaux respectifs. La France, de par ses liens historiques avec le Maghreb, l'Afrique noire ou le Proche-Orient, a une voix particulière à faire entendre. La thèse de Samuel Huntington sur le choc des civilisations est dangereuse, dans la mesure où elle lie de manière irrévocable les nations européennes au modèle américain. Que le renouveau de l'islam soit un défi pour la civilisation chrétienne, ce n'est pas douteux sur le plan religieux. Mais sur le plan politique, les pays musulmans ne sont pas tous à mettre sur le même plan, en raison des divergences internes à l'islam et en raison des différences d'intérêts géopolitiques entre tous ces pays : rappelons-nous, il y a vingt ans, le sanglant conflit Iran-Irak. Et aujourd'hui, qu'est-ce qui rapproche le Maroc de l'Indonésie ? Donc l'enjeu n'est pas une guerre de l'Islam contre l'Occident, mais une guerre contre les réseaux terroristes islamiques. Il existe de nombreux pays musulmans qui ne sont pas anti-occidentaux, et vis-à-vis de nos amis, notre politique à nous, Français, ne peut pas nécessairement être celle des Américains.

Propos recueillis par Antoine Clapas et David Sellos


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dimanche, 01 avril 2001

N°2 - Alexandre Vialatte, écrivain, magicien et jongleur

L’écrivain est mort il y a trente ans

Par quel miracle un vague humoriste auvergnat trouvera-t-il une place entre deux géants de la littérature française tels Paul Vialar et Boris Vian dans les bibliothèques? Les préfaces de Jacques Laurent, Jacques Perret et Jean Dutourd dans les fameuses Chroniques parues jadis chez Pochait n'y furent encore pour rien : il fallut attendre de récentes rééditions – par Gallimard puis Bouquins – où chaque livre, à la couverture d'un blanc éclatant, devient une véritable "idée-cadeau". Les magazines en couleur classèrent l'affaire en deux-trois lignes : on tenait ici un très bon remède contre la morosité, en gros. Voilà pour Alexandre Vialatte. La belle affaire. Moroses, dépressifs, apprenez qu'il s'agit ici du premier traducteur de Kafka. Fut-il toutefois humoriste ? Charles Dantzig nous assure que non, et le tient pour le romancier de la phénoménologie... Enfin, pour ceux que la petite histoire intéresse, Vialatte ne naquit pas en A uvergne mais à Magnac-Laval (Haute-Vienne). Tout ceci, on en conviendra, fait plutôt frémir.
Ferny Besson, romancière et biographe d'Alexandre Vialatte (La Complainte d'un enfant frivole, Lattès) le définit comme « un être fou de baroque, de politesse et de paradoxes ». Contre une réputation faussée par les médias, contre la faculté de lettres préférant la "Nouveauté" au "Cocasse", peut-être devrons-nous, comme Jacques Laurent, souhaiter que Vialatte entre dans la postérité comme un auteur « notoirement méconnu ».
À 20 ans, Vialatte subjugue Henri Pourrat : il n'a rien écrit que des lettres, mais la correspondance des Bananes de Konigsberg présente chez ce jeune germaniste un style immuable, dès la première lettre : elle est une esquisse de ses futures Chroniques (une présentation télégraphique d'événements majeurs au début, puis quelque part, un adjectif judicieusement hyperbolique : « Ça paraît colossal »). Contre les tyrannies littéraires de son temps, Vialatte adopte une écriture drôle et constamment émerveillée ; ses chroniques ressemblent, aux premiers paragraphes, à une dissertation de quatrième (« le cheval remonte à la plus haute antiquité »). Le lecteur de l'Almanach Vernot, en élève consciencieux, relate des événements importants : il essaye donc d'y mettre le ton ; parfois il se dépêche de rapporter des choses "incroyables mais vraies", tellement ahurissantes qu'il en est encore tout essoufflé à la rédaction. Mais la plupart du temps, il invente sa propre métaphysique ("Où va l'homme?"), sa science – et surtout de prodigieux insectes – et enfin son Antiquité, dont Chyme l'Environnaire est un puissant acteur... À coté de cela, parfois, un croquis talentueux de potache, naïf comme ceux de Kafka...

L’incongru vialattien

On peut trouver chez Vialatte une allure proche de celle de Moraud, ce « conteur arabe » aux phrases syncopées qui aurait chaussé des bottes de sept lieues pour joindre le Bosphore et la mosquée bleue en trois mots : c'est que notre pseudo-humoriste franchit souvent la porte de bath-rabbim, présente dans le Cantique des Cantiques, et dans son style vertigineux alterne de bucoliques descriptions dignes d'Honoré d'Urfée ou de la comtesse de Noailles, avec des éléments prodigieusement bizarres. Ici naît l'espièglerie de l'homme au chapeau mou, le fameux incongru vialattien.
Mais la fantaisie choit souvent brutalement chez ce jongleur, et c'est à regret que le drame côtoie la comédie, comme Monsieur Panado (une tentative d'apprivoisement du mal par des collégiens rêveurs) qui vient empoisonner les Fruits du Congo. Vialatte traduisit des contes de Goethe, c'est ainsi que, fasciné par le romantisme allemand, il créa son propre "Werther", Battling le ténébreux, que clôt un suicide d'adolescent pour de futiles raisons...
Peut-être est-ce par politesse de la part de l'auteur que ses personnages ne sombrent jamais dans un ridicule outrancier. Vialatte ne fait pas montre de grossièreté ou du pessimisme si prisé des intellectuels. Dépressif discret, il s'affiche peu et cultive sa frivolité ; pudique, il se plaît à endosser le costume d'un professeur sévère de son enfance et adopte une autorité feinte et un humour délicat (à relire des phrases parfois sèches, on y trouve toujours un sourire bienveillant). Même sa demande d'augmentation (Chroniques de la Montagne, II) nous rappelle la "Requête à Monseigneur de Bourbon" de François Villon. Ce catholique humaniste rejette tout nihilisme et toute médiocrité, et manifeste même du respect pour le mauvais goût kitsch, pourvu qu'il invite au rêve...
Son amour des bons usages constitue un thème récurrent des : on y défend souvent la courtoisie et la grammaire : lecteurs, rappelez-vous que Natalie ne prend pas de h (on confond avec Athalie), et surtout, n'enlevez jamais vos chaussures en public comme Krouchtchev pour taper sur la table (« en chaussettes. Comme un lapin jouant du tambour plat »).
De même, on ne peut s'épanouir sainement sans les contes de fées (idée reprise, voire copiée par Bettelheim...) achetez donc le Trésor des contes de Pourrat. Vialatte ira même jusqu'à inventer ses propres proverbes et folklores, qu'il attribue aux bantous et aux Auvergnats, ces surhommes vialattiens. Amateur forcené des clichés et des "grands hommes", il ne supporte pas que l'un d'eux soit dépourvu de barbiche ou de monocle. S'il n'y en a pas, il en rajoute : que des amateurs de Roland Barthes étudient le champ lexical des Fruits du Congo s'ils ne me croient pas. Ils y trouveraient force barbiches.
Cette politesse fantaisiste, nous l'avons vu, demeure enfin un guide sûr vers l'amitié, comme en témoigne la poignante introduction de Battling adressée à Paul Pourrat, ou vers la férocité. Magnanime, Vialatte s'amuse de ses ennemis, (révolutionnaires en général...) d'une ironie légère et souriante. Peut-être a-t-il grimé Sartre en nègre avec un faux col, mais ses cibles sont anonymes, comme monsieur Verdure de l'irrésistible Chronique de la Montagne du 20 mars 62 (dans La dame de Job, "Verdure" est un mot d'adulte...).

Vialatte l’incompris

La politesse perçue comme un masque par les pourfendeurs de l'hypocrisie bourgeoise, reste comme une vertu, et Vialatte fut son artiste. Tel est l'un des nombreux paradoxes de cet auteur, poète de la désuétude, autant inspiré de Paul-Jean Toulet que du catalogue de la manufacture d'armes de Saint-Etienne... Ces sources sont le premier secret de l'incongru, de l'adjectif paradoxalement (encore) exact. L'autre secret réside dans la traduction, qui « élargit considérablement le vocabulaire et le sens de la nuance ». Ainsi, Vialatte importa littéralement Kafka en France, qu'il présenta à la lumière de Courteline... On oublia Courteline, et Vialatte se désola, alors, que l'on fit de Kafka un « prince des ténèbres agrégé des lettres »...
Vialatte fut comme Kafka victime de l'incompréhension du public. Il fit peu de bruit, d'ailleurs. Sa rigoureuse ponctuation qui par exemple force le lecteur à s'arrêter sur un point (ce qui est rare, lorsqu'il ne s'agit en général que d'invitations à peine plus valides que des virgules) rend son propos impossible pour une lecture à haute voix. Les points de Vialatte sont autoritaires : si une phrase de trois mots aboutit à un point, arrêtons-nous un instant. Malgré une éventuelle platitude, un sens y est caché. Mieux : cherchons le fameux incongru vialattien si tangible au paragraphe d'avant ; il apparaîtra forcément, même s'il n'existe pas, comme un petit lapin blanc fictif émerge d'un chapeau, après que l'on eut regardé longtemps le dessin d'un lapin noir.
Fêtez Vialatte, ce magicien et jongleur de la langue française : le 22 mai a eu lieu le centenaire de sa naissance. Mais honorez-le sans bruit : lisez-le.
 
 
Jules Hyppolite
 
 

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N°2 - Entretien avec Jean-François Mattéi

Jean-François Mattéi est membre de l’Institut universitaire de France, professeur à l’Université de Nice-Sophia Antipolis. Il est l’auteur de : L’ordre du monde (Platon, Nietzsche, Heidegger) ; L’Étranger et le simulacre (1983) ; La Barbarie intérieure (1999), tous publiés aux PUF. Cet ancien élève de Pierre Boutang a dirigé les tomes III et IV de l’Encyclopédie universelle de philosophie.


Souvent, on entend des réflexions du type : l’indifférence est préférable à la cruauté et à l’injustice. Qu’en pensez-vous ?


Notre temps a choisi de vivre sous le signe de la différence. On le constate à lire les réflexions des théoriciens en philosophie et en anthropologie (Deleuze, Derrida, Lévi-Strauss ou Balandier) comme les propos des praticiens de la politique et des médias : tous font l'éloge de la différence sous ses multiples formes, raciale, sexuelle, sociale, idéologique ou culturelle. Cet appel généreux à l'altérité qui, paradoxalement, renforce les identités des communautés concernées, doit permettre d'abolir les formes de violence que le XXe siècle a multipliées sur les groupes humains. Reconnaître les différences ferait reculer le racisme, l'exclusion ou l'injustice, et toutes les formes de cruauté à l'égard de l'homme.
Mais, derrière ce discours convenu, on connaît la réalité – cruelle – des comportements sociaux, en France comme en d'autres pays démocratiques. Elle était déjà décelée par Tocqueville : une indifférence généralisée dans la vie quotidienne vis-à-vis des personnes que nous côtoyons, seraient-elles souffrantes et malheureuses. La centration de l'individu moderne sur lui-même ne l'incite guère à intervenir dans l'existence d'autrui, ce que celui-ci n'admettrait d'ailleurs pas. À l'expression américaine « It's not my problem ! » répond la réplique bien française : « Mêlez-vous de vos affaires ! ». Et si l'on met en cause le repli égoïste de celui qui est indifférent aux autres tant que ces derniers ne dérangent pas son petit monde, on s'entendra répondre que l'indifférence, parce qu'elle protège la vie privée, exonère de l'injustice.
C'est évidemment, au mieux, une illusion, au pire, une lâcheté : l'indifférence ne témoigne jamais du respect de l'autre, mais de son abandon dans le dénuement. En politique, comme en amour, elle est la marque certaine du manque de courage. Il suffit de relire la pièce de Cocteau : le bel indifférent, en abandonnant l'autre à sa solitude et à son désespoir, qui ne sont pas toujours sans complaisance, fait preuve de la plus ambiguë des cruautés.


Vous écrivez que l’homme moderne « est la dupe d’une illusion métaphysique à goût de néant qui prendra un goût de mort dès qu’elle sera transposée en illusion politique ». Est-ce l’illusion politique qui vous semble l’effet de la barbarie intérieure ou bien l’indifférence ?


J'ai effectivement écrit, dans mon chapitre sur la barbarie politique, que le sujet moderne, sous la forme sociale du "bourgeois" au sens de Flaubert ou de Marx, avait intériorisé une image de lui-même qu'il rejette avec force. Il se veut détaché de tout lien avec le passé et ceux qui l'ont formé, récusant « le lien de paternité » qui, selon le mot de Sartre, est « pourri ». François Furet, après bien d'autres, a insisté dans Le passé d'une illusion sur la haine du bourgeois pour sa propre image qui le retourne sans cesse contre soi. Dans la représentation que l'homme d'aujourd'hui se fait de lui-même, un sujet autonome coupé de Dieu, du monde et de l'histoire, et préoccupé de son seul plaisir, on ne trouve qu'une facticité indifférente vouée au néant. Pour mieux y échapper, le sujet se dote orgueilleusement d'une liberté métaphysique infinie qu'il tente de transposer dans l'ordre politique : il ne voudra pas seulement changer la société, mais changer la vie, serait-ce par la violence, comme on l'a vu en URSS. Comme il sent confusément que ce projet prométhéen est impossible, et que nul ne peut se poser comme absolu du seul fait qu'il est cerné par la mort, cette lisière de l'âme, il hésite entre la volonté programmée de destruction, du nazisme au stalinisme, et la soumission tranquille de l'indifférence.
Il y aura ainsi deux formes d'illusion politique, l'une totalitaire, l'autre démocratique, et deux formes d'indifférence, l'une brutale, l'autre douce, mais qui toutes deux se refusent à considérer l'homme tel qu'il est. On peut dire aussi deux formes de barbarie, comme l'avaient remarqué les Romains et, plus tardivement, Vico ou Tocqueville, une barbarie brutale, ferocitas, qui tend à détruire par la violence brute, sans délai, et une barbarie sournoise, vanitas, qui tourmente les hommes sans les tuer, mais en les vidant peu à peu de leur humanité. C'est cette barbarie de l'indifférence qui me paraît le plus à craindre aujourd'hui, d'autant qu'elle s'insinue partout sous couvert de liberté. L'émission Loft Story en est un nouvel avatar : on regarde des esclaves volontaires tourner dans leur huis-clos comme des lions en cage pour distraire des spectateurs qui, après avoir changé de chaîne, seront parfaitement indifférents à leur sort. Les amateurs du cirque, à Rome, vibraient aussi au rythme des massacres des gladiateurs, auxquels parfois ils accordaient la grâce, pour les oublier dès qu'ils rentraient chez eux.


Votre livre conclue sur une méditation sur le Désert des Barbares, en paraphrasant le roman de Buzzati. On y voit que les Tartares, que le personnage principal attend indéfiniment, ce sont les officiers et les soldats eux-mêmes. Ce retournement semble s’appliquer à notre modernité, et pourtant, celle-ci entretient un culte pour les valeurs humanitaires et croit que le mal est un accident.


Dans le roman de Buzzati, Les Tartares, invisibles au-delà du Fort, sont les fantasmes des soldats et des officiers italiens dont la vie n'a de sens qu'à attendre leur venue. Lorsque le rêve se réalisera, le personnage principal, Drogo, en sera exclu ; il franchira « l'immense portail noir » de la mort sans avoir compris, pas plus que ses camarades, la barbarie qu'il portait en lui. C'est là sans doute un apologue de notre humanité présente. Nous entretenons un culte pour les valeurs humanitaires, du moins en intentions et en discours, nous excluons même ceux qui mettent en cause la vérité de ce culte et la sincérité des officiants, mais nous les mettons rarement en pratique. La civilisation occidentale a toujours rejeté la barbarie à ses confins, comme si elle était seule dépositaire de toute l'humanité, s'interdisant ainsi de regarder en elle. Si le sable figure l'image de la stérilité humaine, alors la civilisation risque à tout moment de s'ensabler dans ses propres déserts, comme le notait Nietzsche – « Que doit-il advenir du monde civilisé ? Sable et fange ! » – et de réduire la société en poudre.
En dépit du retour des communautarismes, nous vivons dans un monde éclaté, fragmenté, privé d'orientation, où le sujet se retrouve seul face à lui-même, réduit à son narcissisme. C'est une société d'indifférence parce que les valeurs humanitaires sont émiettées à l'échelle de chaque individu, alors que le mal est rejeté à l'extérieur, dans l'abstraction de "la société" ou de "l'histoire", comme une donnée contingente et résiduelle. On ne comprend pas alors comment le mal est possible, et on ne sait pas, dans l'éducation et dans la politique, comment l'éviter. La culture ne renforce pas les défenses de l'individu en essayant de l'intégrer dans un monde commun parce que l'individu est devenu sa propre fin. Il en résulte que, à l'image du désert, l'indifférence croît puisque chacun se réfugie dans le confort de sa particularité en repoussant, par compensation, l'universel dans le discours public. Pour le dire d'un mot, l'abus des propos humanitaires, comme le recours incessant à l'"éthique", révèle que l'homme est aussi bien en mal d'humanité qu'en mal d'éthique.


Un penseur qui se couperait de l’action ne participerait-il pas à l’indifférence ?


Selon Hannah Arendt, la pensée a commencé à se couper de l'action avec Platon qui a soumis l'action politique à l'exigence éthique, comme on le constate au livre VII de la République où l'idée de Bien surplombe la cité. Un penseur qui s'arracherait délibérément à l'action (praxis) pour se réfugier dans la contemplation (théoria) serait effectivement complice d'indifférence à l'égard des maux dont souffrent les hommes, puisqu'il ne serait plus en mesure d'agir. C'est le reproche que Karl Popper avait adressé au même Platon à la suite de la critique de Nietzsche qui reconnaissait dans le philosophe, depuis l'invention de la métaphysique, « celui qui conspire contre la patrie ». Il me semble que les choses sont plus complexes, tant pour Platon et les philosophes anciens que pour les penseurs modernes. Si l'on veut véritablement donner un sens à l'action humaine dans le champ politique, il faut parvenir à la penser dans son ordre propre et, pour ce faire, se détourner un temps de l'action immédiate. Telle est d'ailleurs la signification de l'exil du philosophe hors du monde souterrain, un exil qui prépare, Heidegger l'a bien noté dans son commentaire de l'allégorie de la caverne (De l'essence de la vérité, Gallimard, 2001), son retour parmi ses compagnons.
Le danger idéaliste que dénonce Hannah Arendt, au nom de l'urgence de l'action politique, n'affecte que les intellectuels retirés dans leur pensoir, c'est-à-dire les penseurs de profession ; il ne concerne pas les véritables philosophes dont la réflexion politique, de Locke à Rousseau et de Marx à Maurras, pour prendre des exemples très différents, n'a eu de cesse de transformer la réalité au lieu de simplement l'interpréter. C'est encore le sens de la réflexion d'Hannah Arendt sur la disparition de l'"espace public" dans le monde moderne au profit de l'espace économique et de l'espace médiatique qui réduisent le citoyen au rôle de consommateur. L'indifférence règne là où la liberté de l'homme est suspendue. C'est bien pourquoi Descartes voyait dans la liberté d'indifférence le plus bas degré de la liberté.


Le champ politique (qu’il s’agisse de l’action ou de la pensée) vous semble-t-il apte à lutter contre l’indifférence ?


Le champ politique est, par nature, le lieu où les différences se creusent parce qu'elles composent les reliefs de l'action humaine dans le temps. Une société totalement indifférente à Dieu, au monde et à l'histoire, c'est-à-dire à tout ce qui peut donner un sens à son cours, donc finalement à elle-même, serait une société de consommation qui détruirait ses biens à mesure qu'elle les produit. Elle serait réduite au cycle indéfini des processus vitaux qui sont naturellement indifférents aux hommes et à la signification de leur vie commune. Camus écrivait dans ses Carnets, en mars 1940, que la grande ville était désormais « le seul désert praticable » où l'âme, privée du rythme du corps comme de la pulsation du monde, se retrouvait face à elle-même, dans « la solitude silencieuse ». Il est à craindre, L'étranger ou La chute en témoignent, que cette solitude soit celle de l'indifférence généralisée où nul ne fait plus attention aux autres, tout occupé de son vide intérieur.
L'indifférence n'est pas le remède à la vie sociale, en occultant des plaies ouvertes, mais le pire virus qui affecte ses défenses en laissant le sujet à nu. Aristote a le premier établi que la polis n'était pas une communauté parmi d'autres, mais le milieu premier et fondateur dans lequel le citoyen donne un sens à sa liberté en contribuant à la recherche du bien commun. Un homme autrefois exclu de sa cité, et aujourd'hui exclu dans sa cité, est privé de ce qui fait son humanité, comme un pion isolé au jeu de tric-trac est abandonné à l'indifférence générale. Or la vie est action, entendons action commune des hommes, et non simplement production d'objets destinés à meubler l'indifférence de la société. Aussi le champ politique n'est pas seulement apte à lutter contre l'indifférence du monde moderne ; il constitue à lui seul, telle est la signification de ce qu'Arendt nommait l'"espace public", l'instauration des différences qui, par la parole et l'action partagées, donnent à l'existence humaine son sens.
 
 Propos recueillis par Antoine Clapas

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N°2 - DE L'INDIFFÉRENTIATION À L'IN-DIFFÉRENCE

« Un jour l'ennui de l'uniforme ôté » affirmait paradoxalement Montherlant. Il ne s'agit pas ici de l'uniformité des sociétés égalitaires comme visait à l'être la Chine de la révolution culturelle où chacun ne pouvait se vêtir que de l'uniforme "Mao". Non, il s'agit des signes distinctifs qui dans une société corporée permet de reconnaître le pompier du curé, la Bretonne de Paimpol de celle de Morlaix, le bourgeois du gentilhomme… Quand l'individu s'est "libéré" des "contraintes" de la tradition qui marquaient sa position au sein du corps social, quand chacun a voulu s'habiller et se comporter non selon la coutume mais selon sa "volonté", alors le monde est devenu grisaille… La "bloudjinisation" ne permet plus de distinguer les jeunes des vieux adolescents. Naguère on repérait encore les "cols bleus", les "cols blancs" et les paysans. À présent une apparence de classe moyenne semble s'étendre à presque tous les métiers. L'indifférence est la rançon de l'égalitarisme.


Le rôle de l’égalitarisme
Nous voilà libre de choisir nos élus, notre métier, notre "orientation sexuelle", notre tube de l'été, notre marque de cola ou notre hambourguere. Pauvre liberté de l'homme réduit à l'état d'individu, libéré des traditions des ancêtres et des dieux !
Aussi libre que la boule de flipper ballottée à droite et à gauche par les conditionnement de la mode, de la propagande, de la publicité, des relations publiques ou des relations humaines…
« La liberté n'est pas à la racine, mais à la fleur » remarquait Maurras ; la volonté est seconde et si elle n'est d'abord "informée" par des critères de vérité qui la fondent, elle n'est qu'une pauvre velléité dont il est si facile de contrôler statistiquement les résultats.
L'égalité proclamée n'est que la mise en compétition généralisée de tous avec tous. En boxe, on n'imaginerait pas de faire combattre un poids lourd avec un poids coq ; le bourgeois entrait en lice avec le bourgeois, l'homme de cours avec l'homme de cours. Lorsque le bourgeois voulait entrer en compétition avec le gentilhomme, Molière en dénonçait le ridicule. La différence peut créer du lien de complémentarité, l'égalité ne peut susciter que de l'indifférence ou de la rivalité mimétique. C'est une des raisons pour lesquelles les couples ne tiennent plus…
Surcouf, prisonnier sur un navire anglais était l'invité des officiers britanniques. Ceux-ci se vantaient : « Vous autres corsaires français vous vous battez pour de l'argent, nous autres nous nous battons pour l'honneur » ; à quoi Surcouf répondit : « Messieurs, chacun se bat pour ce qui lui manque ». On ne désire que ce qui nous manque. Une société qui nie les différences, qui vise à abolir les qualifications, refuse le désir, c'est-à-dire l'intérêt que nous pouvons éprouver pour les autres.
Nuit du 4 août, loi Le Chapelier, société sans classes, et autres utopies de Kmers rouges, autant de tentatives pour réduire le lien social réel, fondé sur les complémentarités.
Et l'indifférence de saint Ignace de Loyola ? Ne pas préférer la santé à la maladie, le succès aux revers, accepter perinde ac cadaver (comme un cadavre) tout état dès lors qu'il permet de glorifier Dieu et par ce moyen sauver son âme… L'indifférence est alors un moyen de marquer la transcendance devant laquelle toutes les qualifications de ce monde s'effacent. Dans cette perspective, et dans cette perspective seulement, un homme, un pêcheur en vaut un autre. Sinon comment peut-on dire que tous les hommes partagent la même dignité alors qu'il est évident que certains sont admirables et d'autres des salopards… Appliquer les conclusions du dépassement chrétien hors de son contexte théologique est une maladie de la pensée. L'humanisme sans théocentrisme est une triste plaisanterie.


Le rapport aux choses
De même, si les objets ont du sens, c'est que ce ne sont pas seulement des choses que seule leur valeur d'usage, ou leur coût qualifieraient. Le dessin que m'apporte mon enfant, le cadeau de l'amoureux ne peuvent être réduits à leur valeur marchande. La médaille de mon baptême n'est pas seulement son poids d'or, et le drapeau n'est pas seulement un morceau d'étoffe. Si on ne comprend pas cela, on ne comprend pas grand chose aux comportements humains.
Dans les sociétés dites "archaïques", les objets sont chargés, au sens magique du terme, par la spécificité de leur producteur, de l'intention avec laquelle ils ont été réalisés, voire des qualités du lieu ou du temps ou du matériau qui les constituent.
Mais c'est précisément cette logique hétérogénéïsante (rien n'équivaut à rien), qui freine le développement économique des sociétés traditionnelles : la rationalité du libre marché implique la neutralisation des biens, leur réduction possible à une unique et abstraite échelle de valeurs (la monnaie) ; c'est à cette condition qu'ils peuvent ainsi s'échanger universellement.
La production de masse, la division du travail, l'allongement de la chaîne des intermédiaires entre le producteur initial et le consommateur final, contribuent à ce que Max Weber appelait le « désenchantement du monde ». Un objet standardisé en matière plastique, fabriqué en Belgique à partir de pétrole du Koweït, par une entreprise à capitaux anglais n'aura pas la même "charge" symbolique que la hache offerte et fabriquée par l'oncle maternel au jeune aborigène après les rites de passages de la puberté.
Seule une rigoureuse éducation post-cartésienne nous a artificiellement appris à réduire le monde à des choses, un « stock à arraisonner » disait Heiddeger. Ce qu'on appelle "rationalité", ou "objectivité scientifique", (l'exclusive reconnaissance du principe de causalité), est à bien des égards une mise entre parenthèses du sens.
Mais en réalité, l'homme moderne ne vit pas comme il a appris à penser, ou partiellement. Pendant deux ou trois siècles, le Progrès, « les lendemains qui chantent », « l'avenir radieux » a servi de substitut à ce Fond pour relier tout chose (religarer, étymologie probable du mot religion) et assurer la cohésion de l'âge classique.
Sans doute, la chute récente du mythe du Progrès, contribue à atomiser le champ des représentations de notre société et nous rapproche du nihilisme – mais sans jamais l'atteindre. Car la négation absolue du sens peut être défendue intellectuellement, mais se révèle invivable.
Un minimum de réflexion anthropologique doit permettre de saisir l'importance de l'enjeu du sens pour chaque homme. Il n'y a de sens que dans la tension vers un au-delà, une transcendance que je me garderai ici de vouloir qualifier théologiquement, car je constate qu'une quasi transcendance d'ordre idéologique ou phénoménologique est capable de produire du sens. Sans « qualité » pas de sens et par là pas de désir. L'indifférence est le corrélat de l'homogénéïté.
Depuis le XVIlle siècle, l'idéologie occidentale a voulu réduire l'homme à un être de besoin que la Rationalité, le Progrès, la Technique ou la Révolution pourraient pleinement satisfaire. De là, le formidable optimisme qui s'est emparé de l'Occident : « le bonheur est une idée neuve en Europe » proclamait Saint-Just. De là aussi le caractère de guerre sainte (« c'est la lutte finale »), la légitimité absolue de l'action du Parti dit Progrès, excusant toutes les souffrances occasionnées par ce mouvement (on ne fait pas d'omelette sans casser des œufs). Au terme du processus, l'homme pouvait, devait être parfaitement heureux.
Mais si, comme on l'a redécouvert, l'homme est – aussi – un être de désir (désir de sens ou désir de reconnaissance, les deux sont liés), alors, son incomplétude insondable rend inévitable sa condition tragique.
Le signe, le symbole ne peut jamais être identifié avec ce qu'il désigne. Et c'est par cette inadéquation même qu'il est une juste réponse au désir. Le désir ne peut atteindre son objet, il ne peut qu'évoquer son objet ; comme substitut, représentation d'une présence/absence.
« Si l'homme pouvait être satisfait, il serait privé de quelque chose de plus important que le plaisir et qui est la contrepartie de l'insatisfaction, la symbolisation. Le désir donne à parler en tant que demande insatiable. La sémantique du désir est solidaire de ce report de la satisfaction, de cette médiatisation sans fin du plaisir. » (Paul Ricoeur, De l'interprétation)


Communauté
On entend encore des responsables affirmer à leur subordonné : « quand vous entrez dans le service, vous laissez votre vie privée au vestiaire ». De tels messages vont s'opposer au mouvement naturel d'identification du personnel à son unité de travail. Il ne s'agit pas de transiger sur les exigences du travail, mais de ne pas s'appuyer sur des propos qui ne peuvent que durcir l'opposition public/privé qui ne peut qu'aboutir à une désappropriation de l'espace et du temps de travail.
Je me souviens d'une intervention de formation dans un hôpital où le responsable me confiait la clé des toilettes dont je devais contrôler l'usage car sinon, on volait les cuvettes des W.-C.... C'était là un symptôme que le sociologue ne saurait évacuer par quelques considérations désenchantées sur la malhonnêteté des gens. Personne ne se vole soi-même. On vole par absence de lien communautaire, parce que l'on ne se reconnaît pas dans l'institution, l'établissement, le service ou l'unité de travail dans lequel on passe la plus grande partie de son temps.
La structure privé/public (il ne s'agit pas ici du concept économique), est profondément ancrée dans la mentalité française, elle débouche trop souvent à l'absence de soin pour la chose publique (l'état du patrimoine public en témoigne), ce qui est à tous est à personne. Comme ce qui est perdu en mer est abandonné à tous les naufrageurs, le bien public est res nullius plutôt que bien commun.
C'est en rendant perméable la frontière entre la vie privée et le travail, que les vertus d'initiatives et de dévouement dont font preuve la majorité des personnes dans leur vie privée (qui ne renoncera pas à quelques heures de loisir pour aider un parent ou un ami en difficulté ?) risquera de se transposer dans la vie de travail. Encore faudrait-il qu'une législation jacobine ne s'oppose pas à ces initiatives communautaires. Il y a quelques années, les laboratoires Boiron avaient passé une convention stipulant que la priorité à l'embauche serait donnée aux enfants des membres du personnel. Cette convention a été bloquée par l'Inspection du Travail au nom des principes égalitaires. Chaque fonction, service, chaque strate, étage, unité de travail, est susceptible de se donner un bien commun propre.
Il est facile de regretter l'esprit de clocher, d'ironiser sur les tribus gauloises, ou de dénoncer le corporatisme. Pourtant, sauf pour les amateurs d'abstractions, technocrates et autres idéologues, des valeurs qui ne s'incarnent pas dans un corps social, un sens qui ne se décline pas à l'horizon d'un clocher restent des fantômes pâlots qui ne peuvent entraîner l'adhésion. Les attachements parcellaires ne facilitent pas la mobilité ou les réorganisations, mais sans eux, les organisations fonctionneraient-elles ? Aucun être humain ne peut vivre sans niche, sans groupe d'appartenance où chacun se reconnaît, et sans groupe de référence qui sert de modèle, et dont on adopte les valeurs.
Quoiqu'il en soit, la manifestation d'un attachement à un "bien commun", même parcellaire, m'apparaît comme la preuve de la conscience de communautés.
À partir de décisions fonctionnelles contingentes, des liens communautaires se tissent, qui permettent aux individus de se hisser à la hauteur d'un être collectif autonome. On y tient d'autant plus qu'il peut donner en retour une identité, et fonder une mémoire, une conscience et une volonté communes, c'est-à-dire répondre aux trois questions fondamentales : d'où venons-nous ? Qui sommes-nous ? Où allons-nous ?
Je me risquerai à mettre en garde contre l'utopie d'une société ouverte sans identité. Depuis Babel, le langage est fait pour communiquer avec certains, et pour ne pas communiquer avec d'autres. On peut rêver d'une communauté indistincte et universelle, mais sans langue de la tribu, il n'y a plus de tribu. L'universalisme peut être un dépassement de l'attachement particulier à une communauté, mais pas sa négation. Le refus de reconnaître la logique des communautés concrètes, ne crée pas la communauté universelle, mais son contraire, l'atomisation individualiste et anomique.
La société indienne est composée de très nombreuses castes ; mais elles se regroupent autour de quatre grandes catégories, les varnas (ou couleurs) :
- les brahmanes, regroupant ceux qui sont consacrés à la contemplation de la vérité, au culte, et à dire le droit ;
- les kshatryas, exerçant les fonctions guerrières, politiques et pour certains la souveraineté temporelle ;
- les vaiçyas, hommes libres s'adonnant à la production, éleveurs, artisans ou commerçants ;
- les çudras ou serviteurs...
Je ne sais quelle est la pertinence de cette typologie dans la société indienne, mais j'en vois tout l'intérêt pour classer les personnes que je rencontre... Le désenchantement du monde est probablement l'évolution qui tend, sous le nom de Progrès ou de Libération de l'Homme (l'individu) à nous réduire à l'état de çudra. Quoiqu'il en soit, cette histoire illustre tout à fait que l'indifférence au bien commun peut se concevoir à différents niveaux, en fonction des différents niveaux de conscience où les acteurs peuvent accéder.

 

Michel Michel

sociologue, maître de conférences à Grenoble II 

 

 

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N°2 - Fabuleuse Amélie

Le dernier film de Jean-Pierre Jeunet, privé de Festival de Cannes, a déjà passionné plus de cinq millions de spectateurs. Pourquoi un tel succès ?


Il me semble que j'avance une première explication en disant qu'Amélie c'est l'inverse de Loft Story, mais l'inverse dans un même registre, c'est un reality-show, la vie quotidienne, la salle de bain d'Amélie où, autour d'une petite boîte en fer, se noue son destin de bonne fée, le voyeurisme d'Amélie dont le regard tour à tour moqueur et complice, a vite fait de dénuder son prochain : elle sera elle-même victime de ce jeu du regard, porté sur l'autre, qui est avant tout un refus de la réalité. Amélie nous représente tous parce qu'elle vit dans un monde virtuel ; elle a la passion de l'image, tout en ayant beaucoup de mal à se dévoiler elle-même. Elle regarde Nino Quincampois qui cherche désespérément… à la voir ; elle regarde Mado qui pleure ou Lucien qui se fait insulter par son patron ; elle mange la vie des yeux, tout en restant tranquillement célibataire. Son voisin, le peintre aux os de verre, dont la vie a été en quelque sorte absorbée par la peinture, représente à la fois son double monstrueux et en même temps son ange gardien. C'est lui, à la fin du film, qui lui intimera l'ordre de vivre, de se risquer, de s'engager… et il le fera bien sûr… sur vidéo-cassette.


À ce détail de la vidéo, on saisit que ce film n'est pas une banale critique de la civilisation de l'image et du virtuel, ou une réédition de l'iconoclasme, cette hérésie des temps barbares, mais plutôt une invitation à se laisser prendre à la magie des belles images. Incontestablement, c'est un jugement moral qui est porté sur le culte moderne des images. Ce n'est pas seulement pour faire décomplexé, que Nino travaille comme vendeur dans un sex-shop : il vient d'un monde où l'image est banalisée, transformée en marchandise et, justement, où personne n'y croit plus. Et s'il poursuit Amélie, après avoir collectionné les images déchirées à la sortie des photomatons, après avoir reconstitué les visages de ces inconnus qu'il ne rencontrera jamais, c'est justement parce que dans un monde cru, ils lui apportent le rêve, c'est-à-dire une vraie source de réalité. Le spectateur sait (même si Nino ne le sait pas) que ce qu'il cherche, c'est un visage, un regard, ce regard d'Amélie qui fait le film en définitive. J'évoquais un jugement moral ; je crois qu'il est là et que c'est cela qui fait crier les gauchistes indécrottables au fascisme d'Amélie : une image n'a de réalité que lorsqu'on a saisi, au-delà des formes, le regard. C'est le regard qui fait la beauté et la bonté de l'image (comme l'a compris le vieux peintre), parce que le regard seul dit cet indicible – qui n'est d'ailleurs pas nommé dans ce film – mais qui en est le vrai sujet : cette chose qui n'est pas une chose et que l'on appelle l'âme.


La bonté, la fraîcheur d'Amélie qui a endossé le personnage de la bonne fée avec un naturel qui déconcerte nos esprits calculateurs, nous rappellent que nous avons une âme, non pas un cœur de pierre mais un cœur de chair comme l'écrivait le prophète Ézéchiel.


Ce rappel sonne comme une outrecuidance sans nom pour ceux qui se veulent désormais les chiens de garde du consumérisme à outrance et qui n'acceptent pas les images de Jeunet, cette volée de séminaristes ensoutanés à la gare du Nord, ces cierges qui brûlent à Notre-Dame et cette altière âme de pierre, savamment filmée, qui fait de Paris une sorte de tabernacle de lumière.


Laissons aux Inrocks les fantasmes qui les font vivre – ils sont tellement déçus de ne pas les avoir retrouvés chez Amélie – et courons voir les images de Jeunet, fabuliste certes plus que conteur, dont le film ressemble à une suite de clips, plutôt qu'à une histoire vécue, mais qui retrouve à travers l'élégance impeccable des prises de vue, les visages de l'âme, ultimes tabous d'un monde résolument désenchanté.
Dans un siècle où l'on doit tout montrer, certains osent dire qu'il n'avait pas le droit de montrer… cela. Tant que c'est encore permis, laissons-nous fasciner…

Georges Bourcier