vendredi, 23 décembre 2005

N°18 - Suite (et fin ?) du Non à la Constitution européenne

Par Jean-Baptiste Barthélémy
 
Plusieurs mois se sont écoulés depuis les Non français et néerlandais et les prévisions des européistes ne se sont pas réalisées.
 
D’un côté, les fédéralistes expliquaient sur un ton proprement apocalyptique, digne des plus catastrophiques prophéties d’un Paco Rabanne, qu’il n’y avait aucun « Plan B » et, par conséquent, qu’un refus de la Constitution signerait inévitablement la fin de la construction européenne. C’était, finalement, la « Constitution ou la mort ». À l’inverse, la majorité des partisans du Non soutenaient qu’une victoire du Non conduirait nécessairement à une renégociation du projet de traité et, à plus ou moins long terme, à l’élaboration d’un texte revu et corrigé en fonction des préoccupations manifestées à l’occasion des référendums.
S’il est exact que l’état de la construction européenne est bien peu reluisant, il est faux, et malhonnête, d’imputer la responsabilité de cette situation à la victoire des Non, les résultats des référendums apparaissant d’abord comme la conséquence d’une crise préexistante que comme la cause de la déshérence actuelle du projet européen. Et, en vérité, le Non à la Constitution européenne n’a en rien arrêté le processus mortifère dans lequel l’Europe s’enlise : le lancement officiel des négociations d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne n’a-t-il pas eu lieu, comme prévu, en octobre dernier, et ce alors même que cette perspective avait très largement nourri les Non français et néerlandais ?
Alors, que sont donc devenues les promesses des tenants du Non ? Qu’en est-il de la renégociation du projet de traité ?
 
Un vrai respect des règles
 
La proposition était logique mais d’une naïveté confondante. L’ouverture de cette renégociation supposait en effet que ceux-là même qui venaient de perdre la partie, les fédéralistes, respectent les règles du jeu démocratique. Or, bien que défaites dans les urnes, les élites européistes n’ont jamais sérieusement envisagé la moindre remise en cause du traité constitutionnel. À l’image d’un Jacques Chirac radicalement désavoué par le suffrage universel mais demeurant « droit dans ses bottes », les édiles de Bruxelles ont souverainement choisi d’ignorer la vox populi. D’où cette surprenante Déclaration des chefs d’État et de gouvernement sur la ratification du Traité établissant une Constitution pour l’Europe, texte publié à l’issue du Conseil européen des 16 et 17 juin 2005 : « Nous avons pris acte des résultats des référendums en France et aux Pays-Bas. Nous estimons que ces résultats ne remettent pas en cause l’attachement des citoyens à la construction européenne (…) Les développements récents ne remettent pas en cause la validité de la poursuite des processus de ratification. Nous sommes convenus que le calendrier de la ratification dans les différents États membres sera si nécessaire adapté à la lumière de ces développements et selon les circonstances dans ces États membres ».
À la date du 29 mai 2005, un seul mot figure donc sur l’agenda européen : « Rien ». Tout juste admet-on, comme Margot Wallstrom, Vice-présidente de la Commission européenne chargée de la stratégie de communication et des relations institutionnelles, que « le rejet de la Constitution pour l’Europe par les électeurs français et néerlandais a indéniablement causé un sérieux retard au processus d’intégration européenne » (1) mais, en tout état de cause, il est clairement établi que « les aspirations dont il (le traité) était porteur - une Union plus démocratique, plus transparente et plus efficace - demeureront un référence importante ». Un « retard dans le processus d’intégration », mais surtout pas un coup d’arrêt comme l’espéraient pourtant les millions de Français et de Néerlandais qui, à trois jours d’intervalle, ont dit non à la Constitution européenne…
 
Un dialogue constant
 
Et puisque la mécanique infernale ne doit absolument pas s’arrêter de fonctionner jusqu’à l’adoption définitive, sous une forme ou sous une autre, du projet de traité, les brillants esprits ont prévu d’occuper la galerie en prévoyant l’ouverture d’une période de réflexion. La Déclaration des chefs d’État et de Gouvernement précitée précise à ce sujet : « Les citoyens ont (toutefois) exprimé des préoccupations et des inquiétudes dont il faut tenir compte. Il est donc nécessaire d’entreprendre une réflexion commune à cet égard. Cette période de réflexion sera mise à profit pour permettre un large débat dans chacun de nos pays associant tant les citoyens, la société civile, les partenaires sociaux, les parlements nationaux, que les partis politiques. Ce débat mobilisateur, qui est déjà en cours dans bon nombre d’États membres, doit être intensifié et élargi. Les institutions européennes devront également y apporter leur contribution ; un rôle particulier revient dans ce contexte à la Commission ».
Comme si le débat démocratique intervenu en France à l’occasion de la campagne référendaire, débat qui se poursuit encore avec, en point de mire, l’élection présidentielle de 2007, n’était pas d’une qualité suffisante, l’Union européenne invite donc les États membres et les institutions communautaires à relancer le dialogue sur la construction européenne. Et, naturellement, c’est la Commission européenne qui, la première, s’est engouffrée dans la brèche ainsi ouverte…
Le 13 octobre dernier, le Collège bruxellois a présenté sa Contribution à la période de réflexion (2), son fameux « Plan D comme Démocratie, Dialogue et Débat » - ce n’est là qu’un début, et on attend avec impatience le prochain Livre blanc « sur la stratégie de communication et la démocratie » (l’intitulé est à lui seul tout un programme…). Pas de Plan B, pas de renégociation du projet de traité, mais un Plan D visant à favoriser « un vaste débat sur les relations entre les institutions démocratiques de l’Union européenne et ses citoyens ». Bien évidemment, ce Plan D n’est qu’une vulgaire arnaque derrière laquelle on voit réapparaître les grosses ficelles de la Gouvernance démocratique (3) si chère à l’eurocratie européenne.
 
Vers la participation de tous
 
Ainsi, lorsque la Commission dresse le constat d’une crise de confiance entre le public et l’Union européenne, évoque-t-elle les cinglants résultats des référendums organisés au printemps ? Non, elle préfère de loin étayer son propos en citant les résultats d’une enquête réalisée par l’une de ses officines, Eurobaromètre, enquête indiquant certes un léger recul de la confiance, mais soulignant aussi que « l’appartenance à l’Union reste largement majoritaire ». Conclusion de la Commission, conclusion qui par définition constitue l’un des présupposés de la démarche à l’origine du Plan D : « Les gens ont besoin de sentir que l’Europe apporte une valeur ajoutée (…) L’émergence d’une Europe plus à l’écoute de ses citoyens (traduisez en langage courant d’une Europe avec plus de pouvoir) afin de pouvoir répondre à leur attente apparaît donc nécessaire ».
Autre illustration du cynisme de la Commission : les publics ciblés par le Plan D. Si les interlocuteurs désignés sont nombreux, « les citoyens, la société civile, les partenaires sociaux, les parlements nationaux, les partis politiques », le document insiste aussi la nécessité de prendre en compte « des groupes cibles spécifiques qui n’ont pas été atteints durant les campagnes référendaires, comme les jeunes ou les minorités ». Plus loin, à propos de la participation aux élections européennes, la Commission revient à nouveau sur l’intérêt que présente le « vote des jeunes et des minorités ». Enfin, évoquant l’organisation de discussion de groupe dans le cadre de l’ouverture de son processus décisionnel, la Commission réitère son souhait « d’accorder une attention toute particulière aux opinions exprimées par les jeunes ». Au-delà du jeunisme qui semble contaminer la Commission, c’est bien une démarche de type communautariste que Bruxelles entend mettre en œuvre. Humiliées par le suffrage universel, les institutions communautaires misent désormais sur une autre forme de « participation citoyenne » qui consiste à segmenter le corps politique pour, ensuite, satisfaire, anonymement et discrètement, les intérêts particuliers de chaque groupe. Bien entendu, l’objectif recherché est clair : il s’agit, en procédant de la sorte, de démontrer aux « cibles » que leurs intérêts catégoriels transcendent leur appartenance politique, c’est-à-dire leur enracinement national. Qu’ils soient Français, Allemands ou Danois, les jeunes sont d’abord européens parce que leurs envies, leurs besoins et leur « culture » (très important la « culture » jeune…), sont identiques à Paris, Berlin ou Copenhague. De même un homosexuel, une lesbienne, un transsexuel vivant en Grande-Bretagne, en Espagne ou en Belgique, sont d’abord Européens puisque les discriminations dont ils ou elles sont victimes sont les mêmes à Londres, Madrid ou Bruxelles. Bien entendu, le raisonnement vaut également avec toutes les autres minorités qu’elles soient raciales, religieuses, etc.
Enfin, dernier point qui mérite d’être relevé : la revendication, par la Commission de son rôle de maître d’œuvre de la propagande européiste. « La Commission collaborera avec les gouvernements nationaux à l’organisation et au financement d’événements de nature à favoriser le débat. Ces opinions devraient couvrir tout le spectre des opinions politiques ». « La Commission, peut-on lire plus loin, s’emploiera à stimuler le débat au niveau européen (…) L’initiative de la Commission vise à faire connaître la valeur ajoutée offerte par l’Union européenne ». Et pour ce faire, Bruxelles envisage, parmi bien d’autres moyens, de solliciter « des personnalités nationales ou locales du monde de la culture, des affaires, des sports ou d’autres domaines intéressants certains public cibles. Ces “ambassadeurs de la bonne volonté européenne” pourraient prendre part, dans chaque État membre, à des manifestations telles que des meetings, des ateliers de travail, etc. ». Rien ne nous sera donc épargné, pas même le débauchage de « leaders d’opinion » chargés de dispenser la bonne parole fédéraliste. On imagine déjà Laurie chantant « l’européiste attitude » dans les collèges de nos banlieues en flammes, et les Village People, enveloppés dans le drapeau bleu étoilé, se déhanchant fébrilement sur les trottoirs du Marais…
Le Plan D dont on nous parle aujourd’hui, c’est évidemment un Plan D comme démagogie et duperie, un plan qui n’a qu’un seul objet : refermer la parenthèse démocratique ouverte en France le 29 mai. Le Plan D, c’est le cocktail Molotov lancé sur les peuples européens par ces casseurs de la Démocratie que sont les commissaires de Bruxelles. Imperturbable, parfaitement étrangère aux fracas du monde, la construction européenne reprend ainsi son mouvement naturel, celui de la technocratie souveraine et du primat donné à l’effacement du fait national. Comme toujours, toujours à Bruxelles, tout change parce que rien ne change…
 

Jean-Baptiste Barthélémy


 
1. Margot Wallstrom, “Redéfinir les termes du débat sur l’Europe”, Le Figaro du 18 octobre 2005.
2. Communication de la Commission au Conseil, au Parlement européen, au Comité économique et social européen et au Comité des régions, Contribution de la Commission à la période de réflexion et au-delà : Le Plan D comme Démocratie, Dialogue et Débat, COM(2005) 494 final, Bruxelles, le 13 octobre 2005.
3. Voir nos articles dans les numéros 5 et 6 de cette revue.
 
 

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mercredi, 08 juin 2005

N°16 - Au revoir

Par Jean-Baptiste Barthélémy
 
La scène est restée gravée dans toutes les mémoires : Valéry Giscard d’Estaing s’adresse aux Français qui, quelques jours auparavant, le 10 mai 1981, l’ont remercié. L’ancien président de la République achève son message par un solennel et pathétique « au revoir ». Puis, lentement, il se lève et quitte son bureau laissant, du moins le croit-il, un grand vide symbolisé par cette chaise sur laquelle se fixe la caméra.
Dimanche 29 mai 2005, le président de la Convention était absent des plateaux. Dommage, car l’on aurait bien aimé voir le visage de l’Immortel à l’annonce des résultats du référendum. Que restait-il de l’arrogance affichée au Bundesrat le vendredi précédant la consultation ? Lui qui, sûr de son fait, prétendait que le oui à « sa » Constitution l’emporterait avec 53% des suffrages, quelle tête faisait-il en apprenant que le peuple français venait une nouvelle fois de lui signifier son congé ?
À dire vrai, on n’osait pas vraiment y croire. Pas trop tôt du moins. Ne surtout pas précipiter les choses. Ne pas vendre la peau de la Constitution européenne avant de l’avoir tuée. Pourtant, on sentait bien que quelque chose se passait sur le terrain, que le non creusait son sillon, que cette fois-ci la victoire ne pouvait pas nous échapper. Mais toujours cette peur, ce temps qui n’en finit pas de s’écouler... Tels les spectateurs d’un match de football qui regardent fébrilement leur montre en espérant que l’avantage de leur équipe ne sera pas anéanti dans les toutes dernières minutes de la partie, nous avions tous les yeux fixés sur le 29 mai, à l’affût du dernier sondage indiquant un retournement de tendance, redoutant l’événement extérieur – le coup de poker d’un Pouvoir aux abois – de nature à influencer les indécis. Personne n’a oublié l’assaut lancé sur la grotte d’Ouvéa entre les deux tours de la présidentielle de 1988, l’intervention chirurgicale subie par François Mitterrand durant la campagne référendaire de Maastricht ou, plus récemment, l’arrestation d’Yvan Colonna quelques heures avant le référendum sur le statut de la Corse ? Mais Dieu merci, hormis l’indécente mise en scène autour de la « grosse fatigue » du chef de l’UMP, on nous épargna ces pratiques aussi minables que contre-productives. Et le Non l’emporta ! Et de quelle façon ! Une participation record (70% des électeurs inscrits !) pour un score sans appel : près de 55 % des suffrages exprimés en faveur du Non.
 
Le Plan B de Bruxelles
 
Le traité établissant une Constitution pour l’Europe a donc rejoint celui instituant une Communauté Européenne de Défense, texte rejeté en 1954 par l’Assemblée nationale à une époque où l’on trouvait encore des parlementaires animés de convictions politiques, dans les poussiéreuses archives de l’Union européenne. À Bruxelles, on tente cependant de faire comme si rien ne s’était produit. Inébranlable, la technostructure fédéraliste veut poursuivre le processus de ratification de la Constitution européenne afin (c’est l’objectif recherché) d’isoler la France pour malgré tout lui imposer, dans quelque temps, ce traité. C’est le plan B des européistes : contourner l’expression de la volonté populaire en marginalisant notre pays puis, in fine, en le plaçant « devant ses responsabilités » à l’occasion, par exemple, d’un nouveau vote, comme le suggérait Valéry Giscard d’Estaing à la veille du 29 mai. C’est « la stratégie de la fuite en avant qui vise à dédramatiser les non en les noyant dans la masse (…) », afin, « en bout de course », de « stigmatiser les bons et les mauvais élèves de l’Europe, ce qui risque de laisser la France au fond de la classe ».
On le voit, le combat n’est évidemment pas fini : non seulement les nationaux vont être appelés à se rassembler et à se battre pour déjouer les manœuvres de la Commission, pour faire en sorte que le Non l’emporte partout ailleurs où des consultations populaires seront organisées, mais la France va devoir immédiatement exiger que sa parole soit entendue et respectée par tous. Et de ce point de vue, notre pays aurait bien besoin d’un chef qui, d’une part, rappelle clairement que, quoi qu’il arrive maintenant, le traité ne pourra pas entrer en vigueur tel quel et, d’autre part, qu’il ne saurait être question d’accepter des aménagements techniques qui, en réalité, consisteraient à mettre discrètement en œuvre les dispositions les plus litigieuses du défunt traité.
La Constitution européenne est-elle la seule victime du référendum ? Pas tout à fait. Celui-ci a aussi causé de très sérieux dégâts au cœur de nos propres institutions. Ce n’est bien sûr pas le Non qui en est la cause ; celui-ci résonne au contraire comme un signe d’espoir, il montre que notre encéphalogramme institutionnel n’est pas totalement plat et que, si le rythme cardiaque de la Ve République est dramatiquement faible, l’espérance n’a pas totalement disparu. Pronostic vital réservé, pourrait-on dire pour résumer la situation. Très réservé même, tant il est vrai que la violence des coups portés par les partisans du Oui aux principes fondamentaux de la Ve République a provoqué de terribles lésions, aux conséquences sans doute irréversibles.
 
Le référendum contesté
 
Ainsi nous avons sans doute vécu dimanche 29 mai notre dernier référendum « européen ». En public, chacun salue volontiers l’ampleur et la rigueur du débat démocratique autour de la Constitution européenne (débat qui n’aurait évidemment jamais vu le jour sans consultation populaire) mais, en coulisse, l’enthousiasme des élites est vite apparu bien plus mesuré.
Combien de fois a-t-on entendu nos brillants représentants s’exclamer – en off, bien sûr – « quelle connerie ce référendum » ! « Chirac serait passé par le Parlement, l’affaire aurait était pliée en deux jours » ! D’autres, qui ne font pas profession de solliciter le suffrage des électeurs, ont d’ailleurs éprouvé moins de complexes pour dire tout le mal qu’ils pensaient du choix de la ratification par la voie référendaire. Chez les « politiques », c’est le cas, notamment, de Simone Veil qui, en campagne pour le Oui (bien que membre du Conseil constitutionnel ?), affirmera à plusieurs reprises « regretter le choix du référendum sur un sujet aussi compliqué ». Et que dire de la « boutade » de Valéry Giscard d’Estaing pour qui « c’est une bonne idée d’avoir choisi le référendum, à condition que la réponse soit oui » ?
C’est toutefois chez les observateurs que la remise en cause de la démocratie directe a été la plus franche. Pour Jérôme Jaffré, « l’argument béton en faveur du choix du référendum est qu’en démocratie on ne saurait reprocher au premier responsable politique de faire appel à la décision du peuple. On pourrait cependant, sur un tel dossier, discuter des mérites comparés de la démocratie directe et de la démocratie représentative ». La suggestion est assez claire : la Constitution européenne était un sujet évidemment trop complexe pour la soumettre au peuple. Un sondage sinon rien, pour Jérôme Jaffré…
Dehors les gueux et les ignares ! À bas les Bidochons ! Voilà, en substance, ce qu’écrira pour sa part Jean-Marie Colombani dans l’un de ses consternants éditoriaux dont il partage manifestement le secret avec notre ami Alain Duhamel. Après son « Nous sommes tous des Américains » lancé au lendemain du 11 septembre 2001, et alors que le Oui s’effondrait aussi rapidement que les Tours jumelles, le directeur du Monde se fendait d’un « Tous Européens », article qui débutait ainsi : « En France, l’élémentaire prudence parlementaire, née de la méfiance que tout républicain devrait nourrir à l’endroit du référendum (...), a été écartée au profit du risque maximum : celui de la simplification, alors qu’il s’agit de se prononcer sur un édifice complexe et qui, par nature, résulte d’un compromis ».
Texte trop technique. Français trop stupides. Un troisième et dernier argument a aussi été avancé : l’efficacité. Jean-Dominique Guiliani, Président de la Fondation Robert Schuman, l’énoncera magistralement : « toutes les formations politiques ont appelé  à soumettre à référendum le projet de traité constitutionnel. Elles ont exercé un vrai chantage sur le président de la République. On aurait pu faire preuve de plus de discernement (...) jusqu’à preuve du contraire, le Parlement aurait très bien pu examiner la Constitution européenne. Il l’aurait vraisemblablement ratifiée à plus de 80 % ». On reconnaît le tropisme du technocrate bruxellois. Pourquoi, diable, consulter le peuple lorsque l’on peut obtenir à coup sûr le résultat escompté en évitant les urnes ? Et de grâce, épargnez-nous, s’il vous plaît, les foutaises sur l’esprit de la Ve ou la réduction du déficit démocratique entre l’Europe et le peuple ! L’important c’était la ratification de ce traité, et rien d’autre.
Observons néanmoins que si la montée du Non a le plus souvent révélé un profond dégoût pour la démocratie directe, elle a parfois réveillé les appétits de certains. Après François Bayrou et le Président du Conseil de l’Union en exercice, Jean-Claude Junker, c’est, par exemple, VGE qui se prononcera pour l’organisation d’un nouveau référendum – sur un texte parfaitement identique – dans l’hypothèse… d’un rejet du traité le 29 mai ! Au détour de cette prise de position stupéfiante, ce n’est plus uniquement le référendum que les Européistes ont tenté d’enterrer vivant, c’est aussi le principe même du libre exercice du suffrage !
 
La démocratie manipulée
 
En termes de manipulation du vote, rien, absolument rien, ne nous aura été épargné. Dissimulation des vrais enjeux avec la mise à l’écart provisoire de la proposition de directive Bolkenstein ou le débat interdit sur l’adhésion de la Turquie, achat massif des votes par le Gouvernement de Jean-Pierre Raffarin (au total la facture du Oui s’élève à plus de 400 millions d’euros !), appel à l’abstention lancé par le Premier ministre (!) aux partisans du non (« un non qui s’abstient c’est un bon non »), intimidation et chantage constamment exercés sur les électeurs par ce même Premier ministre qui promit une crise économique si le non devait l’emporter, humiliation et culpabilisation orchestrées par le chef de l’Etat, pour lequel « on ne peut pas dire je suis européen et je vote non ; ce n’est pas possible, ce n’est pas convenable », et enfin, naturellement, la diabolisation du vote Non. Et sur ce registre, force est de reconnaître que l’on a encore franchi un nouveau palier dans l’abjection…
Max Gallo avait prévenu : « le non à cette Immaculée Conception, à cette Constitution, ce sera le chaos, le néant, la fin de l’espérance. Non pas un échec pour les élites aveugles, mais la mort de l’Europe (...) D’un côté le Bien, de l’autre le Mal. Le oui c’est l’intelligence, le non c’est la bêtise, non pas l’expression du désir d’une autre Europe mais la nostalgie du chauvinisme, du totalitarisme et toujours la rancœur d’une ambition rancie et déçue ». La stratégie était simple : elle consistait à « présenter le oui à la Constitution européenne non comme une option, tout en expliquant que c’était la plus sage, mais comme la réponse obligée, officielle, la seule correcte, des gens bien, convenables, normalisés, et que seuls les barbares et les imbéciles pouvaient s’en exonérer ».
Tous les coups ont donc été permis, notamment les plus pervers. Parmi ceux-ci, on retiendra l’« appel » crapuleux de 11 intellectuels allemands venus tancer les électeurs français, texte publié dans les colonnes du Pariser Zeitung : « c’est avec inquiétude que nous observons le renforcement du non populiste à la Constitution européenne. La majorité des Français veut-elle se terrer dans le bunker commun aux nationalistes de droite et aux nationalistes de gauche ? Ce serait la capitulation de la raison, que les Français eux-mêmes ne pourraient pas se pardonner. C’est pour cela que nous vous demandons de vous opposer avec passion à ce que la France, la patrie classique des Lumières, trahisse le progrès (...) Nous le devons aux millions et millions de victimes de nos guerres insensées et de nos dictatures criminelles ».
 
La démagogie n’est pas seulement française.
 
Le ton ainsi donné, la Terreur ne reculera plus devant rien. Surtout pas devant le « péril fasciste » qu’incarne encore et toujours un Front national décidément bien utile au Système : si la formation de Jean-Marie Le Pen s’est (très modestement) engagée pour le Non, c’est bien la « preuve » irréfragable que ce dernier était foncièrement mauvais et que sa victoire pouvait déclencher un cataclysme sans précédent. Autrement dit, Le Pen à la rescousse du Oui ! « Pour sauver le oui, nous expliquerons qu’une victoire du non serait un nouveau 21 avril », résumait clairement François Hollande. Et Michel Noblecourt d’ajouter qu’un « seul parti sera à l’abri de la crise engendrée par un non auquel il aura fortement contribué : le Front national ».
On accordera cependant la palme de l’ignominie au directeur de ce grand quotidien du soir qui, il faut l’avouer, s’est particulièrement singularisé dès lors qu’il s’est agi de dénigrer les adversaires du traité. Lisons, rien que pour le plaisir, un extrait du dernier édito du sieur Colombani quelques jours avant le vote : la gauche du Non « a gagné la bataille médiatique en accréditant l’idée que le non est de gauche, quand toute l’Europe progressiste et syndicale vote oui. Qu’on le veuille ou non, elle légitime ainsi un populisme de gauche : elle s’est en effet ralliée à l’idée droitière et xénophobe selon laquelle l’abolition des frontières entraîne des conséquences sociales indésirables que l’on pourrait éviter par un repli sur l’État-nation (…) l’idéologie qui porte le non (…) est bien davantage souverainiste que de gauche. Au reste, pour le chef de file du non à gauche, Laurent Fabius, cette évolution n’est guère surprenante : il était logique et cohérent qu’un jour ou l’autre l’homme qui s’était distingué en assurant que Le Pen posait « les bonnes questions » finisse par donner sur un sujet décisif la même réponse que Le Pen ».
Qui aurait imaginé un seul instant que le recours au référendum et son corollaire, la libre expression des choix politiques, conduiraient un jour à de tels excès ? À l’évidence, la culture démocratique régresse à mesure que les institutions de la Ve République poursuivent leur délitement…
 
La République décapitée
 
Le statut du chef de l’État portera aussi longtemps les séquelles du 29 mai. On le savait depuis 1997 mais nous en avons ici une nouvelle confirmation, « le principe gaulliste de la responsabilité politique après un appel au peuple perdu » est définitivement abandonné. Cette situation va-t-elle dans le sens d’une démocratie apaisée – c’est-à-dire ayant rompu avec les fameuses « dérives plébiscitaires » des débuts de la République gaullienne ? Assurément non.
Une seule condition pouvait légitimer le maintien de Jacques Chirac à l’Élysée, et ce quelle que soit l’issue au soir du 29 mai : sa neutralité dans la campagne. Le chef de l’État pouvait légitimement se cantonner à sa mission constitutionnelle d’arbitre, soumettre la loi autorisant la ratification du traité à la procédure référendaire, puis demeurer au-dessus du débat. Dans ce cas, et uniquement dans ce cas, il n’aurait jamais été personnellement concerné par le résultat. Mais ce ne fut pas le choix de Jacques Chirac qui, à l’inverse, occupera constamment le devant de la scène du oui, tout en refusant d’en assurer les conséquences ! Le président reste attaché à son idée d’une démocratie moderne si brillamment exposée lors du précédent référendum sur le quinquennat : « nous posons une question aux Français, ils y répondent. Ils répondent oui, c’est bien. Ils répondent non : c’est très bien ».
Cette situation d’irresponsabilité permanente est d’autant plus choquante qu’elle s’accompagne maintenant d’une stupéfiante démission de Jacques Chirac sur la scène internationale. Au lieu de ménager l’avenir afin d’être en position de force au lendemain du référendum, et ce quel qu’en soit le résultat, le président de la République, garant de l’intérêt national et du rang de la France dans le monde, s’est mystérieusement acharné à répéter que, si le non l’emportait, la France n’aurait plus les moyens politiques d’occuper la place éminente qui a toujours été la sienne dans la construction européenne. Bref, ne tenant aucun compte de la nécessité de se ménager certaines marges de manœuvre, le chef de l’État, au diapason de son ministre des Affaires étrangères, n’a cessé de savonner la planche sur laquelle il risquait fort de se retrouver le 30 mai au matin. C’est tout simplement ahurissant. Comme l’écrivait Marie-France Garaud dans un rappel à l’ordre sans concession : « si le non l’emporte, puisque rien ne peut se faire sans la France, nous garderons la main. Sauf évidemment si nos responsables politiques continuent d’étaler leur impuissance dans un chantage à la peur qui les déconsidère. Renoncer à défendre la volonté de son peuple à la seule évocation d’un futur combat, quel aveu d’échec. En fait ce sont eux qui ont peur. Eh bien, s’ils jugent trop lourdes pour leurs épaules les charges que le peuple leur a confiées, qu’ils les quittent ».
Même s’il n’est pas sûr que ce soit toujours pour les bonnes raisons (ainsi, on ne peut que déplorer l’absence totale du débat sur le fédéralisme), les Français ont finalement liquidé le projet de Constitution européenne. Nul ne s’en plaindra. Reste maintenant à organiser l’avenir. Chacun le sent : le courant national a plus que jamais besoin d’une grande force politique pour contrer les tentatives des fédéralistes visant à ressusciter le traité et restaurer, après la prochaine élection présidentielle, les principes fondateurs de la Ve République, principes dont seul le respect scrupuleux est à même de garantir la souveraineté de la France.
 
 
Jean-Baptiste Barthélémy
 

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mardi, 07 décembre 2004

N°14 - Les Sept mensonges

Par Jean-Baptiste Barthélémy
 
Et sept excellentes raisons de voter NON lors du référendum sur la Constitution européenne.
 
Manifestement le temps presse. À l’heure où nous écrivons ces lignes, une rumeur prête au chef de l’État l’intention d’avancer la date du référendum autorisant la ratification du traité instituant une Constitution pour l’Europe. Initialement annoncée par Jacques Chirac pour le second semestre 2005, la consultation pourrait finalement avoir lieu bien plus tôt, en mai 2005, le 8 très exactement (la symbolique de la chose n’aura évidemment échappé à personne...).
Mais pourquoi bouleverser subitement le calendrier ? Le bruit court, dans les milieux autorisés, que les chances de victoire du Oui s’amenuiseraient au fil des mois ; le Oui s’éroderait dangereusement. Aussi, afin d’éviter une mauvaise, selon le camp dans lequel on se situe...) surprise à la rentrée 2005, on envisagerait de régler l’affaire avant la trêve estivale(1).
« Chat échaudé craint l’eau froide », enseigne le dicton populaire : en l’espèce, les fédéralistes redoutent par-dessus tout la réédition d’un scénario à la Maastricht, c’est-à-dire une irrésistible progression du Non durant les mois de juillet et août, progression rendue possible, en 1992, par la remarquable mobilisation des partisans du Non durant ces deux mois. Cette fois-ci, donc, pas question pour les tenants du Oui qu’une vraie campagne puisse s’organiser ; on ne laissera pas le « temps au temps ». Qu’on se le dise : le Oui ne connaîtra pas, en 2005, un été meurtrier ; on fera tout pour épargner à cette bonne vieille Constitution européenne les tourments d’une possible canicule électorale qui, à n’en point douter, lui serait fatale.
Cette petite mesquinerie, à ranger en bonne place parmi les manipulations du vote(2), ne saurait, à elle seule, exercer une influence décisive sur le résultat final de la votation. C’est un coup bas parmi d’autres certainement à venir comme, par exemple, la répartition du temps de parole durant la campagne officielle (où ce qui en tiendra lieu) entre le Oui et le Non, répartition qui, en se basant sur la représentation des partis politiques au Parlement, devrait outrageusement profiter aux partisans du Oui.
Cependant, ces points apparaissent presque anecdotiques au regard des ressources stratégiques officieuses dont ces derniers bénéficieront dans quelques mois, à commencer par le soutien unanime des « faiseurs d’opinion ». Le débat n’est pas encore lancé - il faudra pour cela attendre le résultat de la consultation des adhérents du Parti socialiste -, mais l’on constate d’ores et déjà, en observant notamment le traitement réservé à Laurent Fabius, véritable apostat du fédéralisme européen, que les différentes officines de l’idéologie européiste sont à l’œuvre. Souverainement distillée par Bruxelles, doctement relayée par tous les « partis de gouvernement », docilement reprise par les médias, complaisamment commentée par les quelques grandes plumes de la presse écrite et audiovisuelle (on se réjouit déjà d’entendre notre ami Alain Duhamel), la propagande en faveur du Oui commence à se répandre dans nos foyers.
En l’occurrence, si l’on examine les lignes de force du discours officiel (encore en gestation) en juxtaposant les propos sur la Constitution européenne et le contenu réel du texte, l’on peut relever au moins sept “erreurs” d’interprétation, en quelque sorte les sept mensonges capitaux des fédéralistes. 
 
1 « La Constitution européenne introduit davantage de démocratie dans l’organisation et le fonctionnement de l’Union européenne ». Cet énoncé est faux, et ce pour au moins deux raisons.
D’une part, ainsi que nous l’avons déjà écrit dans ces colonnes, la première version du projet de Constitution européenne (version adoptée, à quelques nuances près, par le Conseil européen à Bruxelles le 18 juin dernier) fut élaborée dans la plus grande opacité par une Convention dont les membres n’ont jamais reçu le moindre mandat des peuples européens ! Contrairement au principe démocratique exigeant qu’un projet de Constitution soit le fruit des travaux d’une assemblée spécialement élue au suffrage universel direct pour l’occasion (une assemblée constituante), les conventionnels ont usurpé le pouvoir constituant. Dès lors, cette soi-disant Constitution apparaît, au regard des valeurs démocratiques, comme un acte de forfaiture.
D’autre part, sur le fond cette fois-ci, les évolutions institutionnelles contenues dans le projet de Constitution européenne vont toutes dans le sens d’un approfondissement du modèle fédéral. Extension du vote à la majorité qualifiée au Conseil, nouvelle pondération des voix (la France ne représentera plus que 12 % des votes), généralisation de la procédure de codécision, communautarisation des certaines politiques touchant au noyau dur de la souveraineté nationale des États membres (la politique étrangère, par exemple) : tout indique que l’on s’oriente vers davantage de supranationalité, davantage de technocratie européenne, c’est-à-dire toujours moins d’indépendance pour les nations - lesquelles, en tout état de cause, demeurent pourtant le seul cadre d’exercice de la démocratie - et toujours moins de liberté pour les peuples. En fait, si le Oui l’emportait, la France perdrait définitivement son statut d’État souverain et deviendrait immédiatement une composante d’un super État fédéral européen.
 
2 « La question de l’adoption de la Constitution européenne et le problème de l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne sont fondamentalement distincts ». Compte tenu du peu d’enthousiasme que soulève la perspective de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, on comprend la nécessité pour les européistes de séparer les deux sujets. Les faits sont néanmoins têtus : Constitution européenne et entrée de la Turquie dans l’Union européenne sont les deux faces d’une même médaille.
La Constitution européenne a justement été élaborée pour préparer les élargissements de l’Union européenne (tous les élargissements) en réformant les institutions de l’Union sur le modèle intégrationniste. En d’autres termes, il a toujours été admis que l’objectif premier de cette réforme institutionnelle opérée par la Constitution était de concilier l’approfondissement du fédéralisme et l’augmentation du nombre des États membres. Parmi ceux-ci, outre les 10 États ayant déjà adhéré en mai 2004, on peut citer la Bulgarie, la Roumanie, la Croatie (l’entrée de ces trois États est fixée pour 2007) et, bien sûr, la Turquie - dont le principe de l’adhésion a d’ailleurs été confirmé le 6 octobre par la Commission.
S’agissant de la Turquie, un seul élément suffit à démontrer clairement que cette Constitution a bien été pensée pour autoriser son entrée dans l’Union européenne : le refus permanent d’inscrire la moindre référence aux valeurs chrétiennes de l’Europe dans le texte de la Constitution européenne. En effet, si l’on avait introduit la reconnaissance des racines chrétiennes de l’Europe dans le texte de la Constitution européenne - fait qui, en lui-même, ne relève que d’un constat historique - la porte de l’Union européenne aurait été définitivement fermée à la Turquie, ainsi qu’aux autres États musulmans qui prétendent un jour adhérer à l’Union européenne (l’Albanie, la Bosnie-Herzégovine). Mais tel n’a pas été le choix des partisans de la Constitution européenne, à commencer par Jacques Chirac, véritable ambassadeur de la Turquie en Europe, Jacques Chirac qui considère que les racines de l’Europe « sont autant chrétiennes que musulmanes ».
 
3 « Grâce à la Constitution européenne, l’Europe pourra faire entendre sa voix sur la scène internationale et mettre un frein à l’unilatéralisme américain ». Le propos serait drôle s’il n’était pas à ce point consternant de naïveté.
La communautarisation progressive des politiques étrangères des États membres et la création d’un ministre des Affaires étrangères de l’Union européenne ébranleront-elles l’hégémonie américaine sur l’échiquier mondial ? Il faut s’appeler Michel Barnier pour le croire ! La réalité est naturellement aux antipodes de cet « espoir ».
Avec l’élargissement de l’Union européenne et l’arrivée des anciens pays de l’Est politiquement très proches de Washington (ceux que le secrétaire d’État à la Défense, Donald Rumsfeld, appelait récemment les pays de la Jeune Europe), l’inféodation à l’hyperpuissance américaine risque fort de se renforcer.
N’oublions pas, en outre, qu’avec la Constitution européenne et une Europe à 25 telle que nous la connaissons aujourd’hui, la France n’aurait jamais été en mesure d’adopter la position qui fut la sienne au début de l’année 2003 à la veille de l’agression américaine contre l’Irak. La France, très minoritaire en Europe sur le sujet, se serait même retrouvé embarquée, contre sa volonté, dans la coalition guerrière de Georges W. Bush en Irak !
Enfin, pour quelle raison les États-Unis, par ailleurs favorables à l’entrée de la Turquie (l’une des principales bases militaires de l’OTAN...) dans l’Union européenne, espèrent-ils que la Constitution européenne sera adoptée prochainement ? Tout simplement parce qu’ils considèrent, à raison, qu’en affaiblissant les grands États européens encore dotés d’une vraie politique étrangère, au premier rang desquels se trouve évidemment la France - encore membre permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies, mais pour combien de temps ? - cette Constitution éliminera les dernières résistances à l’hégémonie US. 
 
4 « Avec la Constitution européenne, l’Europe, acteur de la mondialisation, se donne enfin les moyens de défendre son modèle social ». C’est sympathique, mais parfaitement inexact. Nul dispositif ne permet d’envisager sérieusement ne serait-ce qu’un ralentissement des délocalisations et de la désindustrialisation de l’Europe.
La Constitution européenne consacre solennellement le droit ultra-libéral de la concurrence - cette concurrence au nom de laquelle les États procèdent à la privatisation et au démantèlement des services publics - et les grandes libertés économiques (libre circulation des biens, des personnes, des services et des capitaux). En revanche, à l’exception de quelques déclarations de circonstance sur les services d’intérêt général, elle ne contient aucune avancée sociale.
Plus grave encore, en refusant de restaurer les principes qui firent jadis le succès de certaines politiques européennes (comme la Pac), notamment le principe de la préférence communautaire et la fixation de barrières douanières, la Constitution européenne livre les entreprises européennes - victimes du fiscalisme dans leurs États d’origine et prisonnières d’une technocratie bruxelloise dépourvue de toute ambition industrielle à l’échelle de notre continent - à la concurrence sauvage de l’Organisation Mondiale du Commerce.
 
5 « Le résultat du référendum n’aura pas de conséquence politique majeure en France ». L’impopularité de l’exécutif français est telle que les fédéralistes craignent de voir les électeurs français utiliser le référendum pour manifester, une fois de plus, leur rejet de l’équipe au pouvoir. Aussi, en assurant que, quel que soit le résultat, rien ne changera au plan interne, ils espèrent ainsi prévenir les risques d’un vote sanction dirigé contre le chef de l’État, vote sanction dont les dommages collatéraux frapperaient la Constitution européenne.
Pourtant, si le Président de la République respectait la lettre, et plus encore l’esprit, de la Constitution de 1958, il devrait tirer les conséquences d’un éventuel échec du Oui en démissionnant immédiatement.
Le principe de la responsabilité politique du Président, principe auquel le général de Gaulle accordait une si grande valeur, impose qu’un chef de l’État désavoué par le peuple se retire sans tergiverser - ce fut précisément l’attitude qu’adopta le général de Gaulle en avril 1969, à la suite de l’échec du référendum sur la décentralisation.
De fait, en cas de victoire du Non, le  Président de la République, qui a négocié, adopté et signé le projet de Constitution le 29 octobre, qui a choisi de le soumettre au peuple français et qui, par ailleurs, a répété à plusieurs reprises qu’il souhaitait son approbation, devrait assumer ses responsabilités.
 
6 « Si Le Non l’emportait, la France se retrouverait isolée et discréditée en Europe ». C’est l’argument crapuleux par excellence. Exercé avec succès lors de la campagne sur le traité de Maastricht en 1992, ce chantage vise à effrayer les Français hésitants, celles et ceux qui, peu convaincus par le Oui, pourraient être tentés au dernier moment de dire Non. La France seule sera punie par ses partenaires européens, et vous avec !
Face à ce terrorisme intellectuel, il faut rappeler avec force cette évidence que, si la France disait Non à la Constitution, ce texte n’entrerait pas en vigueur. Point final. La Constitution disparaîtrait purement et simplement - à moins que, comme c’est le cas lorsqu’un petit État refuse un traité européen, Jacques Chirac et les technocrates de Bruxelles s’acharnent à vouloir imposer le Oui en organisant une nouvelle consultation.  
De surcroît, au regard de l’état de l’opinion dans les États qui n’auront pas l’occasion de se prononcer par la voie du référendum, il est même probable qu’un Non français à la Constitution européenne serait accueilli avec enthousiasme par de nombreux peuples européens. Les Français diraient tout au haut, ce que bien des Européens pensent tout bas !
Située à l’avant-garde de la construction européenne, comme elle le fut au milieu des années 1960 lorsque le général de Gaulle refusa de se soumettre aux diktats de la Commission européenne et inaugura la politique dite « de la chaise vide », la France du Non pourrait même prendre alors une grande initiative diplomatique destinée à refonder la construction européenne.
 
7 « Si le Non l’emportait en France, ce serait la fin de la construction européenne ». On a même entendu dire, en 1992, qu’un refus du traité de Maastricht pourrait déboucher sur un retour de la guerre en Europe ! Ces propos catastrophistes participent de la logique d’intimidation et de culpabilisation de l’électorat évoquée à l’instant. Et comme les précédents, ils sont naturellement mensongers.
Que se passerait-il si la France disait Non à la Constitution ? L’Union européenne connaîtrait sans aucun doute une crise politique - une de plus -, mais elle continuerait évidemment de fonctionner conformément aux dispositions du traité de Nice actuellement en vigueur. Certes, cette situation ne pourrait être que provisoire et, à moyenne échéance, il conviendrait que la France saisisse l’occasion historique de relancer la construction européenne sur des bases plus saines, c’est-à-dire écartant définitivement le modèle fédéral, supranational et bureaucratique.
 
 
On ne saurait conclure ici sans ajouter un huitième point, peut-être le plus déterminant. La plus belle ruse des fédéralistes, c’est finalement de suggérer que le rejet de la Constitution européenne est raisonnablement inenvisageable. Plus que les différents points présentés à l’instant, c’est surtout la croyance diffuse, presque subliminale, que l’on ne doit (moralement), ni ne peut (politiquement) dire Non qui apparaît primordiale. Le Oui s’impose nécessairement. Le Oui est la seule option admissible. La construction européenne est un jeu politique à la fin duquel les fédéralistes gagneraient toujours... Le prochain référendum se jouera donc avant tout sur la capacité des nationaux à démystifier le Oui, à se convaincre que, contrairement à ce que soutiennent les fédéralistes, toute résistance n’est pas inéluctablement vouée à l’échec.

 

Jean-Baptiste Barthélémy

 
 
1 : Interrogé le 28 octobre sur RTL à ce sujet, Jean-Pierre Raffarin a semblé très réticent à l’idée de précipiter les choses. Il n’en demeure pas moins que le chef de l’État apparaît, lui, sur cette ligne. Ainsi, comme pour signifier sa volonté d’aller vite, le chef de l’État a-t-il saisi le Conseil constitutionnel du texte du traité instituant une Constitution européenne dès sa signature le 29 octobre 2004. Le juge constitutionnel aura un mois pour examiner la conformité de ce texte à Constitution française.
2 : Voir le dossier consacré à ce sujet dans le numéro 12 des Épées.
 

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vendredi, 20 août 2004

N°13 - Une consultation peut en cacher une autre

Par Jean-Baptiste Barthélémy

Alain Duhamel est un peu le chef Chaudard – le personnage délicieusement ridicule joué par Pierre Mondy dans la trilogie de la 7e compagnie – du journalisme politique en France. Jugez plutôt.

Le 26 mai dernier, dans l’une de ses tribunes publiées par Libération, le « chroniqueur numéro un de la vie politique française » écrivait à propos de l’élection européenne à venir : « Alors que, pendant des décennies, l’Europe a progressé en catimini, emmenée par une minorité agissante d’esprits décidés, la grande nouveauté, le progrès substantiel actuel est que l’on constate l’apparition, en France, d’une conscience européenne majoritaire chez les citoyens. Loin de se détourner de ce que l’on appelle prosaïquement la construction européenne, les Français adhèrent au contraire de plus en plus clairement et délibérément au projet européen »(1).

À partir de quels éléments ce brillant expert se fondait-il pour tirer une conclusion aussi hardie ?

Tout d’abord, sur un sondage « effectué par TNS Sofres », sondage commandé par la Fondation Robert Schuman (et opportunément publié quelques jours avant le scrutin européen. Il faut effectivement admettre que les résultats dudit sondage apparaissaient pour le moins « encourageants ». Assurément, il eût été dommage de s’en priver.) Si l’on en croyait l’interprétation des données effectuée par Alain Duhamel, les Français étaient « favorables à une Constitution européenne », ils souhaitaient « l’apparition d’une Europe de la défense et de la diplomatie », ils voulaient que « l’Europe soit plus active en matière de protection sociale, plus présente en matière de protection sociale (...) ». Et Duhamel d’ajouter que, l’Europe n’ayant pas pour le moment les moyens de ses ambitions, le cadre national demeurait encore, « à défaut, le lieu naturel de la politique opérationnelle (dans les domaines intergouvernementaux) », mais plus pour longtemps. Pour les Français (surtout les jeunes, bien informés), concluait Alain Duhamel, la nation restait « un cadre de solidarité instinctif », l’Europe devenait « leur projet d’avenir ». C’était beau comme une crèche !

Ce sondage, nous précisait l’incorrigible Alain Duhamel, était du reste confirmé (ô surprise !) par l’examen des enquêtes d’opinion réalisées dans la perspective des élections européennes. « Cet éveil de la conscience européenne des citoyens français se retrouve d’ailleurs dans les intentions de vote aux élections européennes. Jusqu’à présent, les souverainistes font grise mine et ne parviennent pas à décoller. » Alain Duhamel trouvait donc la « démonstration » a contrario de sa thèse, et ne se sentait plus de joie : « la nécessité d’une ambition européenne s’est imposée à l’impasse des nationalismes et à la myopie des souverainismes ».

Négliger les faits

Quinze jours plus tard, nouvelle salve. Alain Duhamel remettait ça(2). Reprenant comme un fait acquis les “révélations” du sondage Sofres, il concentrait le tir sur les abominables souverainistes. Passant en revue l’état des diverses composantes de cette famille politique, Duhamel annonçait, ni plus ni moins, la fin du souverainisme. « Cette fois-ci, écrivait l’observateur avisé, tous les sondages, sans aucune exception, enregistrent un net recul global des souverainistes », lesquels « sont en train de perdre une grande bataille ». Et pourquoi les souverainistes devaient-ils échouer le 13 juin ? Tout simplement parce que « les peuples européens se mêlent enfin au débat ». Duhamel retombait sur ses pieds, c’est-à-dire sur ce fameux sondage commandité par la Fondation Robert Schuman indiquant une inexorable montée en puissance du sentiment d’appartenance à l’Europe des Pères fondateurs. La cause était entendue, les jeux définitivement faits.

L’attitude de ce valet de la bien-pensance n’est qu’une illustration, parmi d’autres, de la morgue fédéraliste.

Encore une fois, le mépris avec lequel on traite l’adversaire – le vote national est nécessairement un vote passéiste, la manifestation d’une totale incompré-hension du mouvement de l’Histoire, un repli frileux sur soi-même, un rejet irrationnel du progrès, etc. – n’a d’égal que la vacuité des arguments avancés pour persuader l’interlocuteur du bien fondé du projet fédéraliste. C’est là une constante du discours européiste.

Une autre attitude récurrente est cette idée, toujours exprimée avec suffisance, selon laquelle les peuples feront (enfin) ce que l’on attend d’eux. Le citoyen est systématiquement convoqué pour ratifier des choix déjà opérés. Certes, Alain Duhamel innove quelque peu dans sa prose : au lieu de diaboliser l’électeur (« tous ceux qui n’adhèrent pas au projet européen sont des fachos »), il le flatte. Les Français sont des gens vraiment très bien puisque, en vérité, ce sont des fédéralistes qui s’ignorent : tel était, en substance, le message de Duhamel dans ces deux papiers.

Enfin, autre invariant de la propagande fédéraliste, comme toujours les prédictions les plus sûres sont sévèrement contrariées par les faits.

On aurait aimé voir notre Nostradamus au soir du 13 juin. Quelle tête faisait-il en constatant que seulement 47 % des électeurs européens avaient participé au scrutin, lui qui écrivait quatre jours plus tôt que les peuples prenaient part au débat européen ? Quelle fut sa réaction face à la colossale abstention des électeurs français, plus de 57 % des inscrits ne se sont même pas donnés la peine de se déplacer, ces mêmes électeurs qui, toujours selon Alain Duhamel, étaient censés adhérer de plus en plus « clairement et délibérément à un projet européen ? ».

Alain Duhamel et, au-delà de lui, les apparatchiks du fédéralisme, ont à nouveau été sévèrement sanctionnés par les peuples : c’est incontestablement l’une des grandes leçons de ces élections européennes. L’abstention apparaît à l’évidence comme le révélateur d’une « fracture entre les peuples européens et leurs élites »(3). Certains observeront peut-être que, s’agissant du recul du souverainisme, Duhamel avait vu juste ? En fait, si le souverainisme officiel enregistre effectivement un résultat assez décevant – le souverainisme anti-système incarné par le Front national, lui, fait bien mieux qu’en 1999 – c’est d’abord l’effet conjugué des querelles internes à cette famille (la stupide discorde entre Philippe de Villiers et Charles Pasqua) et de la réforme du mode de scrutin précisément mis en œuvre pour évincer toute forme d’opposition au conglomérat UMP-PS, c’est-à-dire au fédéralisme(4). Rien à voir, donc, avec on ne sait quel « esprit européen » qui, subitement habiterait les Français.

Au niveau européen, Dominique Reynié à son tour se rassure. Examinant dans le détail les scores obtenus par les formations eurosceptiques(5), le politologue en vogue dans les grandes rédactions parisiennes relève que « le vote eurocritique apparaît contenu, voire en régression (...) les partis de gouvernement, de droite ou de gauche, arrivent en tête dans la plupart des pays. Or, comme partis de gouvernement, ils entretiennent nécessairement un rapport plutôt favorable à l’Union européenne (...) ». Ouf, nous voilà sauvés ! Néanmoins, les comptes d’apothicaire de Dominique Reynié passent un peu rapidement par pertes et profits des éléments qui pourraient nuancer son jugement, voire l’invalider. On pense, notamment, au fait que l’opposition à l’intégration communautaire dépasse désormais de loin les partis protestataires. Ainsi, sous la pression des eurosceptiques, de nombreux partis de gouvernement ont été contraints de réduire la voile fédéraliste. L’UMP, qui reculera brutalement sur la question de l’intégration de la Turquie, ou le Parti socialiste, incapable de définir une position cohérente sur la Constitution européenne, en sont deux exemples criants. Plus généralement, la forte poussée du vote eurosceptique dans les nouveaux États membres en dit long, également, sur l’enthousiasme que suscite le modèle intégrationniste.

Compromis national

Que le souverainisme soft soit en crise, nul n’en disconviendra. Cependant, il est parfaitement abusif d’interpréter cette dépression comme le symptôme d’une adhésion massive à l’idéologie fédéraliste. L’abstention en progression partout interdit un tel amalgame. De notre point de vue, c’est même l’analyse inverse qui prévaut : l’abstention est sans doute devenue l’expression d’un euroscepticisme latent.

En définitive, ces élections européennes se seront soldées par un match nul. Fédéralistes et souverainistes se séparent sur un score vierge qui, en lui-même, résonne comme une défaite pour les premiers. Qui plus est, ce résultat final ne reflète pas exactement la physionomie d’une confrontation dans laquelle les souverainistes se sont montrés bien plus offensifs que leurs adversaires, lesquels, comme toujours, ont multiplié les actes d’anti-jeux.

Quoi qu’il en soit, on attend avec impatience la prochaine rencontre prévue fin 2005, année du référendum annoncé par un Jacques Chirac qui, pour une fois, a décidé de respecter la lettre et l’esprit de la Constitution en soumettant la loi autorisant la ratification du traité constitutionnel au vote des Français. Quand bien même cette option serait-elle moins dictée par des considérations juridiques que par des visées politiciennes (profiter du désordre du PS sur le sujet pour se refaire une santé électorale à peu de prix...), l’échéance sera déterminante.

Si référendum il y a, c’est bien parce que, animés par le sentiment que l’essentiel est déjà acquis, les fédéralistes croient dur comme fer à la victoire écrasante du Oui ; cette conviction, n’en doutons pas, ne les empêchera toutefois pas d’avancer les arguments les plus scélérats qui soient (le Non conduirait à un séisme dont l’Europe ne se relèverait pas, la France s’exclurait elle-même du concert des nations, etc.) durant la campagne.

Or, on le sait, l’adhésion des Français au projet d’une Europe supranationale n’est qu’une illusion d’optique. En vérité, la clef du référendum résidera donc dans la capacité des souverainistes, de tous les souverainistes sans exclusive, à s’entendre pour faire prévaloir l’intérêt national et l’indépendance de la France. Que la discorde l’emporte, et les fédéralistes auront gagné. Que le compromis nationaliste se réalise, que les abstentionnistes cette fois-ci se mobilisent, et la Constitution européenne aura vécu. La balle est dans le camp des nationaux.
 
 
Jean-Baptiste Barthélémy
 

1 : Alain Duhamel, “L’Europe clandestine des citoyens”, Libération du 26 mai 2004.

2 : Alain Duhamel, “Souverainistes sur la voie du déclin”, Libération du 9 juin 2004.

3 : Dominique Wolton, “L’Europe en rupture de communication avec les peuples”, Le Figaro du 4 août 2004.

4 : Voir sur ce point notre article dans le précédent numéro des Épées.

5 : Dominique Reynié, “Les souverainistes sans le peuple”, Libération du 25 juin 2004.

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