mercredi, 26 novembre 2003
N°10 - Un fabricant de porcelaine dans un magasin d’éléphants
Par Jules Hyppolite
Il existe un un site Internet consacré à René Fallet avec entre autres des devinettes pour les amateurs : d’où vient « On me doit le respect. Je suis la mer » ? et « Le caillot d’un sanglot lui obstruait la gorge. Elle étendit la main vers la bouteille. Cette malheureuse orchidée buvait autant qu’un terrassier français » ? ou encore « Sentimentalement, je suis un train de nuit qui regarde passer les vaches » ? Mine de rien ce pot-pourri nuance la caricature… On avait vu l’aiguille mais pas la botte de foin ! Car avant de jouer au 4.21, Fallet fut d’abord poète, l’a toujours été et le fit savoir dès ses dix-neuf ans à la parution de Banlieue Sud-Est, cynique, bruyant – et même « plein de scories » selon son auteur. Mais en 1947 on ne peut rien contre Prévert, Queneau ou Sartre si l’on veut électriser son style à peu de frais ; quel glaçon allait mouiller un whisky aussi pur ? Fallet choisit l’arnaque bon enfant du surréalisme et n’y perdit grosso modo que La Fleur et la Souris (déjà titubant) avant de remercier toute l’équipe. Le faux drôle Queneau, en manque de bras pour l’OULIPO, lui fera de l’œil en vain : lorsque « Dans son arrière boutique, la fleuriste cultivait les arrières-pensées » en 1951, on sut que Fallet n’eut plus besoin de personne sur son Triporteur ; quant à Sartre il se demandera encore longtemps où il a bien pu entendre ce nom-là… Quoique rien n’interdise à première vue de déceler dans ces buveurs misérables une petite concession à l’Existencialiste, tout comme son goût pour les romanciers américains au style « en iceberg », voire : le modernisme excentrique de ses premières œuvres peut faire l’affaire du Nouveau Roman et sa politique de plein emploi des auteurs. Et si le Glaude « s’engageait » ? Et si Captain Beaujol au lieu de jouer à la belote « coinçait la matière anonyme et objective » ? Et aïe donc. Fallet, qui s’excuse de n’écrire pas « couramment (…) le papouasien des Claude Simon et des Butor », et de ne pas « avoir d’inconscient, moi, là ! » restera, à tous les sens du terme, autodidacte.
Du goulot considéré comme une alliance
Le critique trépigne : tout de même, le bas peuple, la province, l’alcoolisme… L’auteur n’est pas réaliste ? Même pas un petit peu (par charité…) ? Hélas non. Jugez-en : Les Vieux de la Vieille est une épopée, Le Beaujolais nouveau est arrivé un persillage burlesque et résigné n’évoquant rien moins que Blondin(1), Ersatz de la science fiction – et il faut faire un petit effort pour comprendre qu’un tel funambulisme n’est pas donné à tout le monde, et encore moins cette désinvolture qui a la pudeur de le faire croire. Quant aux Pieds dans l’eau, c’est un chef-d’œuvre inclassable, un Air du Pays, ses Pensées de Pascal : pas le moindre souci anthropologique là-dedans. L’auteur aime trop les gens pour ça. Et si l’on se fâche, on trinque ensemble Bismarck dit à sa jeune et humble épouse, jalouse des nobles femmes qu’il côtoyait : « Je t’ai épousé pour t’aimer » : voilà en deux mots la Symbolique du Vin chez René Fallet. On prévient la défaillance du sentiment avec du sacré, ou, ici, de la Fleurie. Le Vin, lutte des classes, opium des peuples, sagesse douillette ou Révolution, pêle-mêle selon l’humeur du jour (cette liberté qui fait de Fallet un vrai romancier français). « Ça m’embête de le dire, mais le vin ça remplace même assez bien Dieu » selon lui… Puisque l’Église fait fuir ses pantins pleurnichards et dérisoires, entre Socrate et Kafka (« on n’est rien que le fretin, nous »), qu’ils aillent faire un détour chez Rabelais : ils en reviennent gonflés comme des outres de métaphysique profonde et élémentaire, communicative même puisque ses lecteurs sont tacitement invités à manger des pieds de porcs panés entre amis au sortir des Vieux de la Vieille au lieu par exemple de recommencer indéfiniment Au dessous du volcan ; comme le dit Jacques Perret à propos de Pantagruel : « le lire sur une île déserte serait intenable ». Boutang arrive à la rescousse : « lire avec une intensité telle que l’on retrouve les moyens d’agir ». À la bonne heure ! La littérature qui s’incarne, avec Fallet ça se fait tout seul ! Boutang avait prévu René Fallet, et on admire au passage à quel point est calée la philosophie de ce dernier (Après ça, Phil Delerm peut bien menacer de sortir un de ses catalogues de plans zens, on est au chaud pour l’hiver…).
Un rossignol aux yeux crevés
N’oublions pas qu’il n’y a pas de joie exubérante sans un malheur profond : l’ivresse, tout comme le bonheur d’écrire, demandent des comptes. Le poivrot de Fallet ne souffre pas de l’Absurde comme n’importe quel impuissant : les femmes se sont chargées à cœur joie de le laminer avant, au moins autant que l’“Expansion Economique”. « Mon seul souvenir d’enfance est Nénette, j’avais quatorze ans. Avant je ne me rappelle rien ». Voilà l’autre versant de Fallet, celui de Paris au mois d’août par exemple, avec cette jeune anglaise qui vous « retourne le cœur comme une peau de lapin » ; malgré son goût – à prendre au douzième degré ? – pour la musette, l’auteur triste et allègre demeure un vrai jazzman… Qui aurait, cela va sans dire, déserté sans regrets les caves et la gentille poésie lycéenne de Saint-Germain-des-Prés. Ses livres souvent déchirants (« musique de Bix Beiderbercke ») débutent par d’étourdissantes virtuosités narratives et ne dévoilent la ligne cristalline de l’intrigue qu’après quelques croche-pattes au lecteur, mais quelle pureté renversante, à la fin ! René Fallet, écrivain amoureux, sensuel et vulnérable, a le cœur qui bat trop vite et trop fort pour en rajouter sur « le fond des choses » : il n’y a que par distraction, parce que sa grâce timide et son caractère entier le lui interdisent. On a le droit de regretter qu’Yves Robert ou Claude Sautet n’eussent pas adapté ses livres au cinéma, lui qui aimait tant les femmes, ses amis et comme il le dit au questionnaire de Proust : « leur longévité »…
Il existe un un site Internet consacré à René Fallet avec entre autres des devinettes pour les amateurs : d’où vient « On me doit le respect. Je suis la mer » ? et « Le caillot d’un sanglot lui obstruait la gorge. Elle étendit la main vers la bouteille. Cette malheureuse orchidée buvait autant qu’un terrassier français » ? ou encore « Sentimentalement, je suis un train de nuit qui regarde passer les vaches » ? Mine de rien ce pot-pourri nuance la caricature… On avait vu l’aiguille mais pas la botte de foin ! Car avant de jouer au 4.21, Fallet fut d’abord poète, l’a toujours été et le fit savoir dès ses dix-neuf ans à la parution de Banlieue Sud-Est, cynique, bruyant – et même « plein de scories » selon son auteur. Mais en 1947 on ne peut rien contre Prévert, Queneau ou Sartre si l’on veut électriser son style à peu de frais ; quel glaçon allait mouiller un whisky aussi pur ? Fallet choisit l’arnaque bon enfant du surréalisme et n’y perdit grosso modo que La Fleur et la Souris (déjà titubant) avant de remercier toute l’équipe. Le faux drôle Queneau, en manque de bras pour l’OULIPO, lui fera de l’œil en vain : lorsque « Dans son arrière boutique, la fleuriste cultivait les arrières-pensées » en 1951, on sut que Fallet n’eut plus besoin de personne sur son Triporteur ; quant à Sartre il se demandera encore longtemps où il a bien pu entendre ce nom-là… Quoique rien n’interdise à première vue de déceler dans ces buveurs misérables une petite concession à l’Existencialiste, tout comme son goût pour les romanciers américains au style « en iceberg », voire : le modernisme excentrique de ses premières œuvres peut faire l’affaire du Nouveau Roman et sa politique de plein emploi des auteurs. Et si le Glaude « s’engageait » ? Et si Captain Beaujol au lieu de jouer à la belote « coinçait la matière anonyme et objective » ? Et aïe donc. Fallet, qui s’excuse de n’écrire pas « couramment (…) le papouasien des Claude Simon et des Butor », et de ne pas « avoir d’inconscient, moi, là ! » restera, à tous les sens du terme, autodidacte.
Du goulot considéré comme une alliance
Le critique trépigne : tout de même, le bas peuple, la province, l’alcoolisme… L’auteur n’est pas réaliste ? Même pas un petit peu (par charité…) ? Hélas non. Jugez-en : Les Vieux de la Vieille est une épopée, Le Beaujolais nouveau est arrivé un persillage burlesque et résigné n’évoquant rien moins que Blondin(1), Ersatz de la science fiction – et il faut faire un petit effort pour comprendre qu’un tel funambulisme n’est pas donné à tout le monde, et encore moins cette désinvolture qui a la pudeur de le faire croire. Quant aux Pieds dans l’eau, c’est un chef-d’œuvre inclassable, un Air du Pays, ses Pensées de Pascal : pas le moindre souci anthropologique là-dedans. L’auteur aime trop les gens pour ça. Et si l’on se fâche, on trinque ensemble Bismarck dit à sa jeune et humble épouse, jalouse des nobles femmes qu’il côtoyait : « Je t’ai épousé pour t’aimer » : voilà en deux mots la Symbolique du Vin chez René Fallet. On prévient la défaillance du sentiment avec du sacré, ou, ici, de la Fleurie. Le Vin, lutte des classes, opium des peuples, sagesse douillette ou Révolution, pêle-mêle selon l’humeur du jour (cette liberté qui fait de Fallet un vrai romancier français). « Ça m’embête de le dire, mais le vin ça remplace même assez bien Dieu » selon lui… Puisque l’Église fait fuir ses pantins pleurnichards et dérisoires, entre Socrate et Kafka (« on n’est rien que le fretin, nous »), qu’ils aillent faire un détour chez Rabelais : ils en reviennent gonflés comme des outres de métaphysique profonde et élémentaire, communicative même puisque ses lecteurs sont tacitement invités à manger des pieds de porcs panés entre amis au sortir des Vieux de la Vieille au lieu par exemple de recommencer indéfiniment Au dessous du volcan ; comme le dit Jacques Perret à propos de Pantagruel : « le lire sur une île déserte serait intenable ». Boutang arrive à la rescousse : « lire avec une intensité telle que l’on retrouve les moyens d’agir ». À la bonne heure ! La littérature qui s’incarne, avec Fallet ça se fait tout seul ! Boutang avait prévu René Fallet, et on admire au passage à quel point est calée la philosophie de ce dernier (Après ça, Phil Delerm peut bien menacer de sortir un de ses catalogues de plans zens, on est au chaud pour l’hiver…).
Un rossignol aux yeux crevés
N’oublions pas qu’il n’y a pas de joie exubérante sans un malheur profond : l’ivresse, tout comme le bonheur d’écrire, demandent des comptes. Le poivrot de Fallet ne souffre pas de l’Absurde comme n’importe quel impuissant : les femmes se sont chargées à cœur joie de le laminer avant, au moins autant que l’“Expansion Economique”. « Mon seul souvenir d’enfance est Nénette, j’avais quatorze ans. Avant je ne me rappelle rien ». Voilà l’autre versant de Fallet, celui de Paris au mois d’août par exemple, avec cette jeune anglaise qui vous « retourne le cœur comme une peau de lapin » ; malgré son goût – à prendre au douzième degré ? – pour la musette, l’auteur triste et allègre demeure un vrai jazzman… Qui aurait, cela va sans dire, déserté sans regrets les caves et la gentille poésie lycéenne de Saint-Germain-des-Prés. Ses livres souvent déchirants (« musique de Bix Beiderbercke ») débutent par d’étourdissantes virtuosités narratives et ne dévoilent la ligne cristalline de l’intrigue qu’après quelques croche-pattes au lecteur, mais quelle pureté renversante, à la fin ! René Fallet, écrivain amoureux, sensuel et vulnérable, a le cœur qui bat trop vite et trop fort pour en rajouter sur « le fond des choses » : il n’y a que par distraction, parce que sa grâce timide et son caractère entier le lui interdisent. On a le droit de regretter qu’Yves Robert ou Claude Sautet n’eussent pas adapté ses livres au cinéma, lui qui aimait tant les femmes, ses amis et comme il le dit au questionnaire de Proust : « leur longévité »…
Jules Hyppolite
1 : Ma vie entre les lignes, La Table Ronde, 1982 (contient d’ailleurs un très beau portrait de René Fallet). Beaucoup de romans de Fallet, dont L’Amour baroque, Bulle, L’Angevine, existent en Folio.
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mardi, 26 mars 2002
N°4 - Sans foie ni estomac
Par Jules-Marie de Saint-Hippolyte
Une remarque blessante, et l'on vous provoquait à l'épée ou au pistolet. La civilisation a décliné : de nos jours on vous convoque aux tribunaux. C'est pourquoi la critique juste est un bien rare : elle ne fait que passer en coup de vent. Qui rechigne, se tait. Haedens est mort, qui nous reste-t'il ? Murray, Angelo Rinaldi, Meyer, et aussi un universitaire capable de citer Blanchot et Gotlib dans une même phrase un peu plus adroitement que les autres, du nom de Pierre Jourde.
Après Julien Gracq
Les réflexions de Pierre Jourde s'inspirent d'un court essai de 1950, La littérature a l'estomac dans lequel Gracq déplorait la disparition de lecteurs curieux et sans complexe, au profit de nouveaux Bourgeois Gentilshommes attentifs à ce qui "se porte". Le dix-neuvième a suffisamment ignoré ses génies : il fallut dès lors honorer l'Écrivain et la culture en général, bruyamment, pour ne surtout pas « manquer le Messie » encore une fois. D'où une crise du jugement : le goût s'effaça devant l'opinion. Le Grand Écrivain naquit non plus d'une découverte, mais d'un appel d'air, d'un besoin de vedettes ; l'obscurité de sa pensée fut garante de qualité. Bref : plus le temps de digérer quoi que ce soit : l'on se référa aux spécialistes pour apprécier l'œuvre. Beauvoir et « son école sexuelle du soir » suscita comme le dit Maulnier à propos des surréalistes, soit une aversion gendarmée, soit le négatif de l'incompréhension. Il suffit de se rappeler l' "affaire Catherine M." pour encore mesurer l'importance de la polémique au détriment de la lecture impartiale (autre « éléctoralisation de la littérature », rayon Enfer des bibliothèques). Que s'est-il passé depuis un demi-siècle ? "
On ne sait plus lire que des nouvelles, et encore, en précipitant le lecteur in media res, au milieu d'une partouze ou d'un carnage.
Pierre Jourde distingue trois modes d'écriture : le "rouge" de Christine Angot, Olivier Rolin (avec du style, en gros), le "blanc" de Redonnet, Bobin (de la "discrétion") et "l'écru" de Delern (de la naïveté). Tout cela forme l'air du temps ; « l'individualisme triomphe, médiocre, mesuré mais sincère » ; c'est ainsi que Jourde consacre quelques pages à ces auteurs, d’une verve qui ne faiblit jamais. Voilà Emmanuelle Berheim : « Avec en son milieu un anchois presque horizontal, sa pizza, telle une bonne grosse figure, paraissait lui sourire ». Et le commentaire : « Là, on regrette presque un manque d'ambition. Métaphysiquement, il y aurait encore beaucoup plus à tirer de la pizza, ce grand thème moderne également traité par Marie Darrieussecq. Il faudrait interroger la tomate, fouiller le lardon. » Ailleurs, au sujet d'un calembour solitaire de Delern : « il y va du calembour comme des flatulences : une seule, discrète en fin de conversation, cela manque de goût, c'est un peu honteux ; énormément et sur tous les tons, c'est de l'art ». Mais ils pullulent chez Beigbeder : Jourde nous en dresse un inventaire heureusement non exhaustif. Un bémol : Jourde examine le style à la loupe, ou commente l'intrigue de façon lapidaire.
Idealtypus Sollers
Inutile de vous dire que Sollers, pape de l'avant-arrière garde culturelle française est à l'honneur de La Littérature sans estomac (Un doute nous guette cependant : à lire sa prose, Sollers est-il français ?), de même que madame Savigneau sa compère, en bons symptômes de la gauche-caviar épanouie. Voilà encore un piège : Steiner dénonçait la littérature au second degré, ou critique de la critique. Jourde s'y adonne, avec Sollers d'abord, puis il reproche à "l'écriture blanche" selon Barthes d'avoir permis un style apprêté comme celui de Redonnet.
Si Jourde a beau vouloir sauver l'anonymat des auteurs qui lui tiennent à cœur comme Eric Chevillard (Le caoutchouc décidément) Valère Novarina ou Guégan, c'est, hélas, la revigorante partie pamphlétaire de son œuvre qui retient l’attention. Le reste du temps, Jourde délaisse sa panoplie de cancre brillant contre celle de professeur, et sachez qu'il a son vocabulaire technique bien en main… Regardez-le éreinter toute cette littérature de jeune fille (livres blancs immaculés : Folio, épais d'un demi centimètre, couverture en simili-Doisneau, écrit gros et espacé à l'intérieur, mauvais genre Houellebecq, boy-scout Delern ou anorexique Bobin, et pour le blanc crème, voir Actes Sud) : il est au grand Huit ! On y retrouve le sens de l'adjectif de Vialatte, le goût des petits commentaires entre parenthèses qui ponctuent la phrase originale (le style "poil au nez"), et aussi la politesse – relative – de Léon Daudet, qu'il fustige pourtant (c'est pour mieux enfoncer Sollers page 52). Mais Jourde a hérité de lui cette vivacité un peu excessive des sévérités et des bontés, que l'on retrouve chez Bernard Franck ou Haedens.
Pierre Jourde écrit de façon fraîche et irrésistible. On aurait envie de le féliciter. Hélas, cela le consternerait encore une fois. On lui répondra comme Du Bellay que « cent fois plus qu'à louer, je me plaist à médire / pour cequ'en médisant, on dict la vérité… »
Une remarque blessante, et l'on vous provoquait à l'épée ou au pistolet. La civilisation a décliné : de nos jours on vous convoque aux tribunaux. C'est pourquoi la critique juste est un bien rare : elle ne fait que passer en coup de vent. Qui rechigne, se tait. Haedens est mort, qui nous reste-t'il ? Murray, Angelo Rinaldi, Meyer, et aussi un universitaire capable de citer Blanchot et Gotlib dans une même phrase un peu plus adroitement que les autres, du nom de Pierre Jourde.
Après Julien Gracq
Les réflexions de Pierre Jourde s'inspirent d'un court essai de 1950, La littérature a l'estomac dans lequel Gracq déplorait la disparition de lecteurs curieux et sans complexe, au profit de nouveaux Bourgeois Gentilshommes attentifs à ce qui "se porte". Le dix-neuvième a suffisamment ignoré ses génies : il fallut dès lors honorer l'Écrivain et la culture en général, bruyamment, pour ne surtout pas « manquer le Messie » encore une fois. D'où une crise du jugement : le goût s'effaça devant l'opinion. Le Grand Écrivain naquit non plus d'une découverte, mais d'un appel d'air, d'un besoin de vedettes ; l'obscurité de sa pensée fut garante de qualité. Bref : plus le temps de digérer quoi que ce soit : l'on se référa aux spécialistes pour apprécier l'œuvre. Beauvoir et « son école sexuelle du soir » suscita comme le dit Maulnier à propos des surréalistes, soit une aversion gendarmée, soit le négatif de l'incompréhension. Il suffit de se rappeler l' "affaire Catherine M." pour encore mesurer l'importance de la polémique au détriment de la lecture impartiale (autre « éléctoralisation de la littérature », rayon Enfer des bibliothèques). Que s'est-il passé depuis un demi-siècle ? "
On ne sait plus lire que des nouvelles, et encore, en précipitant le lecteur in media res, au milieu d'une partouze ou d'un carnage.
Pierre Jourde distingue trois modes d'écriture : le "rouge" de Christine Angot, Olivier Rolin (avec du style, en gros), le "blanc" de Redonnet, Bobin (de la "discrétion") et "l'écru" de Delern (de la naïveté). Tout cela forme l'air du temps ; « l'individualisme triomphe, médiocre, mesuré mais sincère » ; c'est ainsi que Jourde consacre quelques pages à ces auteurs, d’une verve qui ne faiblit jamais. Voilà Emmanuelle Berheim : « Avec en son milieu un anchois presque horizontal, sa pizza, telle une bonne grosse figure, paraissait lui sourire ». Et le commentaire : « Là, on regrette presque un manque d'ambition. Métaphysiquement, il y aurait encore beaucoup plus à tirer de la pizza, ce grand thème moderne également traité par Marie Darrieussecq. Il faudrait interroger la tomate, fouiller le lardon. » Ailleurs, au sujet d'un calembour solitaire de Delern : « il y va du calembour comme des flatulences : une seule, discrète en fin de conversation, cela manque de goût, c'est un peu honteux ; énormément et sur tous les tons, c'est de l'art ». Mais ils pullulent chez Beigbeder : Jourde nous en dresse un inventaire heureusement non exhaustif. Un bémol : Jourde examine le style à la loupe, ou commente l'intrigue de façon lapidaire.
Idealtypus Sollers
Inutile de vous dire que Sollers, pape de l'avant-arrière garde culturelle française est à l'honneur de La Littérature sans estomac (Un doute nous guette cependant : à lire sa prose, Sollers est-il français ?), de même que madame Savigneau sa compère, en bons symptômes de la gauche-caviar épanouie. Voilà encore un piège : Steiner dénonçait la littérature au second degré, ou critique de la critique. Jourde s'y adonne, avec Sollers d'abord, puis il reproche à "l'écriture blanche" selon Barthes d'avoir permis un style apprêté comme celui de Redonnet.
Si Jourde a beau vouloir sauver l'anonymat des auteurs qui lui tiennent à cœur comme Eric Chevillard (Le caoutchouc décidément) Valère Novarina ou Guégan, c'est, hélas, la revigorante partie pamphlétaire de son œuvre qui retient l’attention. Le reste du temps, Jourde délaisse sa panoplie de cancre brillant contre celle de professeur, et sachez qu'il a son vocabulaire technique bien en main… Regardez-le éreinter toute cette littérature de jeune fille (livres blancs immaculés : Folio, épais d'un demi centimètre, couverture en simili-Doisneau, écrit gros et espacé à l'intérieur, mauvais genre Houellebecq, boy-scout Delern ou anorexique Bobin, et pour le blanc crème, voir Actes Sud) : il est au grand Huit ! On y retrouve le sens de l'adjectif de Vialatte, le goût des petits commentaires entre parenthèses qui ponctuent la phrase originale (le style "poil au nez"), et aussi la politesse – relative – de Léon Daudet, qu'il fustige pourtant (c'est pour mieux enfoncer Sollers page 52). Mais Jourde a hérité de lui cette vivacité un peu excessive des sévérités et des bontés, que l'on retrouve chez Bernard Franck ou Haedens.
Pierre Jourde écrit de façon fraîche et irrésistible. On aurait envie de le féliciter. Hélas, cela le consternerait encore une fois. On lui répondra comme Du Bellay que « cent fois plus qu'à louer, je me plaist à médire / pour cequ'en médisant, on dict la vérité… »
Jules-Marie de Saint-Hippolyte
+ Pierre Jourde : La Littérature sans estomac, L’esprit des péninsules, 2001, 336 p., 20,5 euros.
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dimanche, 01 avril 2001
N°2 - Alexandre Vialatte, écrivain, magicien et jongleur
L’écrivain est mort il y a trente ans
Par quel miracle un vague humoriste auvergnat trouvera-t-il une place entre deux géants de la littérature française tels Paul Vialar et Boris Vian dans les bibliothèques? Les préfaces de Jacques Laurent, Jacques Perret et Jean Dutourd dans les fameuses Chroniques parues jadis chez Pochait n'y furent encore pour rien : il fallut attendre de récentes rééditions – par Gallimard puis Bouquins – où chaque livre, à la couverture d'un blanc éclatant, devient une véritable "idée-cadeau". Les magazines en couleur classèrent l'affaire en deux-trois lignes : on tenait ici un très bon remède contre la morosité, en gros. Voilà pour Alexandre Vialatte. La belle affaire. Moroses, dépressifs, apprenez qu'il s'agit ici du premier traducteur de Kafka. Fut-il toutefois humoriste ? Charles Dantzig nous assure que non, et le tient pour le romancier de la phénoménologie... Enfin, pour ceux que la petite histoire intéresse, Vialatte ne naquit pas en A uvergne mais à Magnac-Laval (Haute-Vienne). Tout ceci, on en conviendra, fait plutôt frémir.
Ferny Besson, romancière et biographe d'Alexandre Vialatte (La Complainte d'un enfant frivole, Lattès) le définit comme « un être fou de baroque, de politesse et de paradoxes ». Contre une réputation faussée par les médias, contre la faculté de lettres préférant la "Nouveauté" au "Cocasse", peut-être devrons-nous, comme Jacques Laurent, souhaiter que Vialatte entre dans la postérité comme un auteur « notoirement méconnu ».
À 20 ans, Vialatte subjugue Henri Pourrat : il n'a rien écrit que des lettres, mais la correspondance des Bananes de Konigsberg présente chez ce jeune germaniste un style immuable, dès la première lettre : elle est une esquisse de ses futures Chroniques (une présentation télégraphique d'événements majeurs au début, puis quelque part, un adjectif judicieusement hyperbolique : « Ça paraît colossal »). Contre les tyrannies littéraires de son temps, Vialatte adopte une écriture drôle et constamment émerveillée ; ses chroniques ressemblent, aux premiers paragraphes, à une dissertation de quatrième (« le cheval remonte à la plus haute antiquité »). Le lecteur de l'Almanach Vernot, en élève consciencieux, relate des événements importants : il essaye donc d'y mettre le ton ; parfois il se dépêche de rapporter des choses "incroyables mais vraies", tellement ahurissantes qu'il en est encore tout essoufflé à la rédaction. Mais la plupart du temps, il invente sa propre métaphysique ("Où va l'homme?"), sa science – et surtout de prodigieux insectes – et enfin son Antiquité, dont Chyme l'Environnaire est un puissant acteur... À coté de cela, parfois, un croquis talentueux de potache, naïf comme ceux de Kafka...
L’incongru vialattien
On peut trouver chez Vialatte une allure proche de celle de Moraud, ce « conteur arabe » aux phrases syncopées qui aurait chaussé des bottes de sept lieues pour joindre le Bosphore et la mosquée bleue en trois mots : c'est que notre pseudo-humoriste franchit souvent la porte de bath-rabbim, présente dans le Cantique des Cantiques, et dans son style vertigineux alterne de bucoliques descriptions dignes d'Honoré d'Urfée ou de la comtesse de Noailles, avec des éléments prodigieusement bizarres. Ici naît l'espièglerie de l'homme au chapeau mou, le fameux incongru vialattien.
Mais la fantaisie choit souvent brutalement chez ce jongleur, et c'est à regret que le drame côtoie la comédie, comme Monsieur Panado (une tentative d'apprivoisement du mal par des collégiens rêveurs) qui vient empoisonner les Fruits du Congo. Vialatte traduisit des contes de Goethe, c'est ainsi que, fasciné par le romantisme allemand, il créa son propre "Werther", Battling le ténébreux, que clôt un suicide d'adolescent pour de futiles raisons...
Peut-être est-ce par politesse de la part de l'auteur que ses personnages ne sombrent jamais dans un ridicule outrancier. Vialatte ne fait pas montre de grossièreté ou du pessimisme si prisé des intellectuels. Dépressif discret, il s'affiche peu et cultive sa frivolité ; pudique, il se plaît à endosser le costume d'un professeur sévère de son enfance et adopte une autorité feinte et un humour délicat (à relire des phrases parfois sèches, on y trouve toujours un sourire bienveillant). Même sa demande d'augmentation (Chroniques de la Montagne, II) nous rappelle la "Requête à Monseigneur de Bourbon" de François Villon. Ce catholique humaniste rejette tout nihilisme et toute médiocrité, et manifeste même du respect pour le mauvais goût kitsch, pourvu qu'il invite au rêve...
Son amour des bons usages constitue un thème récurrent des : on y défend souvent la courtoisie et la grammaire : lecteurs, rappelez-vous que Natalie ne prend pas de h (on confond avec Athalie), et surtout, n'enlevez jamais vos chaussures en public comme Krouchtchev pour taper sur la table (« en chaussettes. Comme un lapin jouant du tambour plat »).
De même, on ne peut s'épanouir sainement sans les contes de fées (idée reprise, voire copiée par Bettelheim...) achetez donc le Trésor des contes de Pourrat. Vialatte ira même jusqu'à inventer ses propres proverbes et folklores, qu'il attribue aux bantous et aux Auvergnats, ces surhommes vialattiens. Amateur forcené des clichés et des "grands hommes", il ne supporte pas que l'un d'eux soit dépourvu de barbiche ou de monocle. S'il n'y en a pas, il en rajoute : que des amateurs de Roland Barthes étudient le champ lexical des Fruits du Congo s'ils ne me croient pas. Ils y trouveraient force barbiches.
Cette politesse fantaisiste, nous l'avons vu, demeure enfin un guide sûr vers l'amitié, comme en témoigne la poignante introduction de Battling adressée à Paul Pourrat, ou vers la férocité. Magnanime, Vialatte s'amuse de ses ennemis, (révolutionnaires en général...) d'une ironie légère et souriante. Peut-être a-t-il grimé Sartre en nègre avec un faux col, mais ses cibles sont anonymes, comme monsieur Verdure de l'irrésistible Chronique de la Montagne du 20 mars 62 (dans La dame de Job, "Verdure" est un mot d'adulte...).
Vialatte l’incompris
La politesse perçue comme un masque par les pourfendeurs de l'hypocrisie bourgeoise, reste comme une vertu, et Vialatte fut son artiste. Tel est l'un des nombreux paradoxes de cet auteur, poète de la désuétude, autant inspiré de Paul-Jean Toulet que du catalogue de la manufacture d'armes de Saint-Etienne... Ces sources sont le premier secret de l'incongru, de l'adjectif paradoxalement (encore) exact. L'autre secret réside dans la traduction, qui « élargit considérablement le vocabulaire et le sens de la nuance ». Ainsi, Vialatte importa littéralement Kafka en France, qu'il présenta à la lumière de Courteline... On oublia Courteline, et Vialatte se désola, alors, que l'on fit de Kafka un « prince des ténèbres agrégé des lettres »...
Vialatte fut comme Kafka victime de l'incompréhension du public. Il fit peu de bruit, d'ailleurs. Sa rigoureuse ponctuation qui par exemple force le lecteur à s'arrêter sur un point (ce qui est rare, lorsqu'il ne s'agit en général que d'invitations à peine plus valides que des virgules) rend son propos impossible pour une lecture à haute voix. Les points de Vialatte sont autoritaires : si une phrase de trois mots aboutit à un point, arrêtons-nous un instant. Malgré une éventuelle platitude, un sens y est caché. Mieux : cherchons le fameux incongru vialattien si tangible au paragraphe d'avant ; il apparaîtra forcément, même s'il n'existe pas, comme un petit lapin blanc fictif émerge d'un chapeau, après que l'on eut regardé longtemps le dessin d'un lapin noir.
Fêtez Vialatte, ce magicien et jongleur de la langue française : le 22 mai a eu lieu le centenaire de sa naissance. Mais honorez-le sans bruit : lisez-le.
Par quel miracle un vague humoriste auvergnat trouvera-t-il une place entre deux géants de la littérature française tels Paul Vialar et Boris Vian dans les bibliothèques? Les préfaces de Jacques Laurent, Jacques Perret et Jean Dutourd dans les fameuses Chroniques parues jadis chez Pochait n'y furent encore pour rien : il fallut attendre de récentes rééditions – par Gallimard puis Bouquins – où chaque livre, à la couverture d'un blanc éclatant, devient une véritable "idée-cadeau". Les magazines en couleur classèrent l'affaire en deux-trois lignes : on tenait ici un très bon remède contre la morosité, en gros. Voilà pour Alexandre Vialatte. La belle affaire. Moroses, dépressifs, apprenez qu'il s'agit ici du premier traducteur de Kafka. Fut-il toutefois humoriste ? Charles Dantzig nous assure que non, et le tient pour le romancier de la phénoménologie... Enfin, pour ceux que la petite histoire intéresse, Vialatte ne naquit pas en A uvergne mais à Magnac-Laval (Haute-Vienne). Tout ceci, on en conviendra, fait plutôt frémir.
Ferny Besson, romancière et biographe d'Alexandre Vialatte (La Complainte d'un enfant frivole, Lattès) le définit comme « un être fou de baroque, de politesse et de paradoxes ». Contre une réputation faussée par les médias, contre la faculté de lettres préférant la "Nouveauté" au "Cocasse", peut-être devrons-nous, comme Jacques Laurent, souhaiter que Vialatte entre dans la postérité comme un auteur « notoirement méconnu ».
À 20 ans, Vialatte subjugue Henri Pourrat : il n'a rien écrit que des lettres, mais la correspondance des Bananes de Konigsberg présente chez ce jeune germaniste un style immuable, dès la première lettre : elle est une esquisse de ses futures Chroniques (une présentation télégraphique d'événements majeurs au début, puis quelque part, un adjectif judicieusement hyperbolique : « Ça paraît colossal »). Contre les tyrannies littéraires de son temps, Vialatte adopte une écriture drôle et constamment émerveillée ; ses chroniques ressemblent, aux premiers paragraphes, à une dissertation de quatrième (« le cheval remonte à la plus haute antiquité »). Le lecteur de l'Almanach Vernot, en élève consciencieux, relate des événements importants : il essaye donc d'y mettre le ton ; parfois il se dépêche de rapporter des choses "incroyables mais vraies", tellement ahurissantes qu'il en est encore tout essoufflé à la rédaction. Mais la plupart du temps, il invente sa propre métaphysique ("Où va l'homme?"), sa science – et surtout de prodigieux insectes – et enfin son Antiquité, dont Chyme l'Environnaire est un puissant acteur... À coté de cela, parfois, un croquis talentueux de potache, naïf comme ceux de Kafka...
L’incongru vialattien
On peut trouver chez Vialatte une allure proche de celle de Moraud, ce « conteur arabe » aux phrases syncopées qui aurait chaussé des bottes de sept lieues pour joindre le Bosphore et la mosquée bleue en trois mots : c'est que notre pseudo-humoriste franchit souvent la porte de bath-rabbim, présente dans le Cantique des Cantiques, et dans son style vertigineux alterne de bucoliques descriptions dignes d'Honoré d'Urfée ou de la comtesse de Noailles, avec des éléments prodigieusement bizarres. Ici naît l'espièglerie de l'homme au chapeau mou, le fameux incongru vialattien.
Mais la fantaisie choit souvent brutalement chez ce jongleur, et c'est à regret que le drame côtoie la comédie, comme Monsieur Panado (une tentative d'apprivoisement du mal par des collégiens rêveurs) qui vient empoisonner les Fruits du Congo. Vialatte traduisit des contes de Goethe, c'est ainsi que, fasciné par le romantisme allemand, il créa son propre "Werther", Battling le ténébreux, que clôt un suicide d'adolescent pour de futiles raisons...
Peut-être est-ce par politesse de la part de l'auteur que ses personnages ne sombrent jamais dans un ridicule outrancier. Vialatte ne fait pas montre de grossièreté ou du pessimisme si prisé des intellectuels. Dépressif discret, il s'affiche peu et cultive sa frivolité ; pudique, il se plaît à endosser le costume d'un professeur sévère de son enfance et adopte une autorité feinte et un humour délicat (à relire des phrases parfois sèches, on y trouve toujours un sourire bienveillant). Même sa demande d'augmentation (Chroniques de la Montagne, II) nous rappelle la "Requête à Monseigneur de Bourbon" de François Villon. Ce catholique humaniste rejette tout nihilisme et toute médiocrité, et manifeste même du respect pour le mauvais goût kitsch, pourvu qu'il invite au rêve...
Son amour des bons usages constitue un thème récurrent des : on y défend souvent la courtoisie et la grammaire : lecteurs, rappelez-vous que Natalie ne prend pas de h (on confond avec Athalie), et surtout, n'enlevez jamais vos chaussures en public comme Krouchtchev pour taper sur la table (« en chaussettes. Comme un lapin jouant du tambour plat »).
De même, on ne peut s'épanouir sainement sans les contes de fées (idée reprise, voire copiée par Bettelheim...) achetez donc le Trésor des contes de Pourrat. Vialatte ira même jusqu'à inventer ses propres proverbes et folklores, qu'il attribue aux bantous et aux Auvergnats, ces surhommes vialattiens. Amateur forcené des clichés et des "grands hommes", il ne supporte pas que l'un d'eux soit dépourvu de barbiche ou de monocle. S'il n'y en a pas, il en rajoute : que des amateurs de Roland Barthes étudient le champ lexical des Fruits du Congo s'ils ne me croient pas. Ils y trouveraient force barbiches.
Cette politesse fantaisiste, nous l'avons vu, demeure enfin un guide sûr vers l'amitié, comme en témoigne la poignante introduction de Battling adressée à Paul Pourrat, ou vers la férocité. Magnanime, Vialatte s'amuse de ses ennemis, (révolutionnaires en général...) d'une ironie légère et souriante. Peut-être a-t-il grimé Sartre en nègre avec un faux col, mais ses cibles sont anonymes, comme monsieur Verdure de l'irrésistible Chronique de la Montagne du 20 mars 62 (dans La dame de Job, "Verdure" est un mot d'adulte...).
Vialatte l’incompris
La politesse perçue comme un masque par les pourfendeurs de l'hypocrisie bourgeoise, reste comme une vertu, et Vialatte fut son artiste. Tel est l'un des nombreux paradoxes de cet auteur, poète de la désuétude, autant inspiré de Paul-Jean Toulet que du catalogue de la manufacture d'armes de Saint-Etienne... Ces sources sont le premier secret de l'incongru, de l'adjectif paradoxalement (encore) exact. L'autre secret réside dans la traduction, qui « élargit considérablement le vocabulaire et le sens de la nuance ». Ainsi, Vialatte importa littéralement Kafka en France, qu'il présenta à la lumière de Courteline... On oublia Courteline, et Vialatte se désola, alors, que l'on fit de Kafka un « prince des ténèbres agrégé des lettres »...
Vialatte fut comme Kafka victime de l'incompréhension du public. Il fit peu de bruit, d'ailleurs. Sa rigoureuse ponctuation qui par exemple force le lecteur à s'arrêter sur un point (ce qui est rare, lorsqu'il ne s'agit en général que d'invitations à peine plus valides que des virgules) rend son propos impossible pour une lecture à haute voix. Les points de Vialatte sont autoritaires : si une phrase de trois mots aboutit à un point, arrêtons-nous un instant. Malgré une éventuelle platitude, un sens y est caché. Mieux : cherchons le fameux incongru vialattien si tangible au paragraphe d'avant ; il apparaîtra forcément, même s'il n'existe pas, comme un petit lapin blanc fictif émerge d'un chapeau, après que l'on eut regardé longtemps le dessin d'un lapin noir.
Fêtez Vialatte, ce magicien et jongleur de la langue française : le 22 mai a eu lieu le centenaire de sa naissance. Mais honorez-le sans bruit : lisez-le.
Jules Hyppolite
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