vendredi, 23 décembre 2005

N°18 - L'empire de la mélancolie

Par Philippe Mesnard
 
Puissance de la ruine, amer plaisir de la lucidité, renoncement fataliste à l’avenir, déjà pollué par les rêves inaboutis des totalitarismes triomphants, des utopies mortifères : la Mélancolie est-elle en soi une dénonciation du présent ? Ou peut-on se borner à la goûter comme un plaisir aigu et dangereux ? La mélancolie apparaît comme un goût, un sentiment, un symptôme, une inclination idéologique,  religion. Son empire menace.
 
Le Grand Palais a manqué accueillir une ville chinoise complète pour la Nuit blanche 2005. Tout était prêt, mais au dernier moment le ministère de la Culture et la Ville de Paris se sont fâchés. Adieu la lente déambulation dans les faubourgs reconstitués de Pékin, dans la vapeur et la fumée des étals des “marchands de bouche”. Depuis, le Palais a accueilli une soirée du Téléthon, avec des vedettes (un jongleur crachait puis rattrapait puis recrachait des balles de ping-pong, jusqu’à quatre à la fois. Il jongla aussi avec des assiettes, mais avec les mains) et une fête foraine complète, avec des manèges électriques et de la guimauve. Ce lieu revivait, quoi.
Juste à côté, en contrepoint, Mélancolie - génie et folie en Occident rencontrait un extraordinaire succès public et une faveur critique tout aussi extraordinaire dans l’abondance des articles, les éloges presque excessifs ou les condamnations sans appel. Jean Clair, qui dirige pourtant le musée Picasso, fut même assimilé aux nouveaux réactionnaires tant son projet parut (en partie en raison de son succès) crépusculaire, maussade, inquiet, lourd, enfin, de sous-entendus forcément malsains sur la modernité triomphante, le culte du progrès, le festivisme obligatoire (surtout à Paris). Il s’agissait en effet de parler intelligemment d’un thème plutôt que de célébrer sans frein un Artiste. L’intelligence est toujours suspecte en ces temps radieux de pensée unique. Mais ce n’est pas ce débat qui nous intéresse, et la matière est trop riche pour n’en avoir qu’une approche idéologique.
 
Un thème pour notre temps
 
Ce thème de la mélancolie traverse les âges, au moins dans notre culture occidentale, et c’est proprement cette universalité qui a suscité l’exposition, sous l’angle de l’histoire des “idées” : qu’un tel sentiment, accentué jusqu’à la dépression et exaspéré jusqu’à la folie, unisse les premiers Grecs et les derniers Européens (Ajax et Chirac, en gros), plus sûrement que le souci du Bien commun ou l’immortalité de l’âme, voilà qui est fascinant.
Que le xxe siècle nous ait donné quelques raisons d’être pessimistes quant à l’avenir, la chose est claire. Il nous aura sûrement donné le goût d’aller chercher plus loin dans le temps, au delà des messianiques xviiie siècles européens (l’exposition se veut internationale), des raisons de vivre et d’espérer - ou des raisons d’être dégoûtés. Nous sommes passés de Saturne à Uranus, notre tristesse ne peut plus être domptée, elle nous a fait verser dans la folie. Entraînés par des énergies qu’on n’a plus la force de dompter mais auxquelles au contraire on s’abandonne sans frein. L’âme mélancolique se contemple elle-même, et le monde tel que sa sombre fantaisie l’a transformé ; c’est sa mort qu’elle aperçoit partout, dans un monde qui va vivre et où elle n’a pas sa place. Immortalité insupportable ou mort trop assurée, tout n’est que douleur, contrainte, fuite impossible.
 
Malades ?
 
Cette exposition est d’abord et avant tout un art de la référence, un art intellectuel : rien ne peut s’apprécier sans la référence à Durer (ex. : Melancolia 1514-2003, de Claudio Parmiggiani), et chaque artiste entend très clairement se situer dans une lignée, comme chaque exégète ne veut voir qu’une continuité, faite de transformations, de modulations, certes, mais jamais de ruptures. A fortiori, les descriptions cliniques de la mélancolie sous ses différents noms ne s’apprécie que dans leur évolution.
Tout est réévalué en fonction de ce thème, et son domaine ne cesse de s’étendre au gré de l’analyse et du culte que lui rendent ses exégètes, ses esthètes, ses confidents, ceux qui la goûtent. Le thème contamine, envahit. Depuis le chagrin, la déploration, la fureur, l’accablement et la méditation grecs, en passant par la morosité, la morne contemplation, le portrait désabusé (comme signe de la sagesse ou de l’intelligence) de l’âge moderne ou classique, jusqu’aux visions cauchemardesques des xixe et xxe siècles, le chemin est long. Chemin aussi entre le malade et l’artiste, entre l’esprit perdu et l’âme troublée.
Mais personne ne confond Génie et Folie, on les y juxtapose, on essaye de trouver le point de contact. Le dialogue est fécond (et la confusion ne serait pas un travers contemporain). Humeur sombre dont se délecte l’homme sensible, prélude à sa création ou à son divertissement, aussi bien que maladie de l’âme, acédie anesthésiante du moine, psychose maniaco-dépressive du contemporain, la mélancolie est un “champ”.
Les deux contributions les plus justes me paraissent, à cet égard, celles d’Hersant (qui a fait paraître dans la collection Bouquins un recueil dédié à la mélancolie) et de Fumaroli, l’un pour le Moyen-Âge et la Renaissance, l’autre pour la France classique : l’équilibre entre folie, élan créatif, morbidité, etc., y est merveilleusement décrit, et tous les “moyens” de ces deux “extrêmes”, que sont Génie et Folie sont parcourus.
Cela dit, tout l’intérêt de l’exercice de l’exposition thématique vient bien sûr de la richesse des champs traversés, et l’apport clinique est indéniable. Il faudrait tout citer, tant la description médicale (qu’il s’agisse de la très fine psychologie médiévale ou de l’approche scientifique et descriptive du xixe) est éclairante : le délire des négations, « cette étrange hypocondrie qui conduit le sujet à nier son nom, ses parents, son âge, ses organes, jusqu’à nier son existence propre, et jusqu’au monde extérieur dans son ensemble » (Jean Clair parlant du délire de Cotard). Ainsi dépourvu de toute substance, le malade se croit immortel. Ce délire « d’immortalité mélancolique » est évidemment une profonde horreur, une douleur atroce.
Il est symptomatique que de l’artiste saturnien on dérive peu à peu jusqu’au malade ayant donné une expression artistique à son mal-être, que le territoire de la mélancolie cultivée, culturelle, s’augmente de toutes les monographies psychiatriques, et qu’on finisse, à l’orée du xxie siècle, par confondre dans une même fascination Dürer et Nebreda (terribles, terrifiants, fascinants autoportraits mutilés et sanglants) : notre monde tout entier s’écroule (dans la sensation exténuante d’une chute sans fin vers une “société” toujours plus amorale : « de l’enfer il ne sort / que l’éternelle soif d’une impossible mort »), et les élégants symptômes d’un sentiment qu’on cultive pour mieux le domestiquer, le brider, l’annuler, font place aux affirmations sans fards d’une déréliction, d’un abandon, d’une acédie irrémédiable (Yves Bonnefoy). Glissement déjà médiéval entre le péché et la maladie, entre l’acédie et la mélancolie, entre le morose et le triste, entre l’humeur noire et le corrompu.
Parcourir physiquement l’exposition a un sens que la lecture du catalogue ne peut qu’imparfaitement rendre, se confronter physiquement aux œuvres a une portée que leur reproduction ne peut qu’imparfaitement recréer. Il nous faut nous aussi traverser la mélancolie.
 
« Jusqu’au sombre plaisir d’un cœur mélancolique » (2)
 
Parcourir l’exposition et lire son catalogue sont deux expériences complémentaires. Au bout du compte, on en ressort bizarrement réconforté. D’abord par l’intelligence du projet, tout à la fois « enquête iconographique, exposition thématique, histoire des idées » (Jean Clair), qui restaure la culture dans sa dimension encyclopédique - et donc de partage, qui restaure l’intelligence dans sa dimension d’analyse - et donc de dialogue, et qui restaure le discours sur les mœurs comme exercice intellectuel, ce qui est quand même la meilleure façon de ne pas laisser chacun croire qu’il est seul au monde.
Ensuite parce qu’il doit en ressortir clairement, pour la plupart, que nous ne sommes pas fous, et que notre vague à l’âme a des précédents tout en restant heureusement contenu dans des expressions normales, et partagées. Des formules heureuses comme « perversion de la volonté qui veut l’objet mais non la voie qui y conduit, et qui tout à la fois désire et barre la route à son désir » (G. Agamben cité par Y. Hersant), ou encore « même dégoût, chez le mélancolique et l’acédieux, d’une vie que déjà la mort saisit ; même sentiment d’écroulement, d’écoulement et d’abandon, tandis que le moi se vide et (comme le dira la psychanalyse) s’identifie à un objet perdu ; même délirante prolixité, ou même réclusion dans le silence », abondent au fil des textes.
Enfin parce qu’il se dégage un plaisir ironique à se dire que ce vaste commentaire peut être interprété comme une logomachie folle, symptôme même de la mélancolie médiévale (« evagatio mentis, fuite de l’âme en avant, course inquiète de rêverie en rêverie qui se traduit par la verbositas, verbiage proliférant vainement sur lui-même, par la curiositas, soif insatiable de voir pour voir qui se perd en possibilités toujours renouvelées… » G. Agamben cité par Y. Hersant).
 
Exténués, lucides, désabusés ?
 
Peut-être ne faut-il pas, comme les Modernes, laisser le médical dévorer le psychologique et ne parler de notre mélancolique attitude, à l’heure où tout sombre, que comme d’une défaite ou d’un renoncement, de l’expression d’une sensibilité maladive, mais au contraire y voir « ce qui se passe de plus délicat dans la vie spirituelle » : après tout, il n’est pas si évident de vouloir à la fois appartenir au Royaume qui n’est pas de ce monde et faire renaître le Royaume d’ici-bas. Sommes-nous si paresseux ? (paresse, pigritia, autre attribut mélancolique) Ou sommes-nous pensifs devant le labeur à entreprendre et surtout sa légitimité à cette échelle ? Le besoin de l’infini sans les moyens pour y parvenir, peut-être même la nostalgie d’un infini entr’aperçu mais désormais inatteignable ou au prix d’un effort qu’une nature épuisée ne peut entreprendre, qu’elle conçoit comme définitivement étrangère à sa nature. Comment ne pas être mélancolique ? « Pour nous, elle n’est ni un péché, ni une maladie des hypocondres ; elle est un état d’esprit que nous a imposé le destin. » (A. Huxley).
Il y a une réponse classique. Celui qui médite sur les fins dernières en contemplant des vanités y voit sa propre mort, assurément, mais y tire la force de vivre pour autre chose que lui-même, la vanité « l’invitant à méditer tristement mais avec calme le côté nocturne et fugace de la chair et de la vie terrestre » (Marc Fumaroli). Mettre un peu de distance (ou une distance telle) entre soi et le malheur plutôt que de céder à la tentation de s’y abîmer.


Philippe Mesnard

 
 
+ Mélancolie. Génie et folie en Occident.
Galeries nationales du Grand Palais, 13 octobre - 16 janvier 2006.
Le catalogue, abondant, s’attache moins à montrer chaque œuvre exposé qu’à donner les éclairages les plus complets et les plus divers sur la Mélancolie à travers les âges. C’est une somme indispensable.
(1). Mon amour végétal croîtrait / Plus vaste et lent que les empires
A. Marvell, To his coy mistress. A sa maîtresse prude.
(2). J’aime le jeu, l’amour, les livres, la musique, / La ville et la campagne, enfin tout ; il n’est rien / Qui ne me soit souverain bien, / Jusqu’au sombre plaisir d’un cœur mélancolique. (La Fontaine).
 

 

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mardi, 07 décembre 2004

N°14 - Le peuple éliminé

Par Philippe Mesnard
 
En France, les syndicats n’ont plus de véritable assise populaire. Pourtant, l’État leur consent un pouvoir de négociation fort, et renforce même la domination de certains syndicats, alors que leur représentativité est de plus en plus fictive.
 
Le syndicaliste est représentatif. Par essence. Car sa représentativité est universelle, selon le syllogisme bien connu : « Les syndicats représentent les travailleurs, les travailleurs c’est le peuple, les syndicats représentent le peuple ». Partant, qui mieux qu’un syndicaliste saurait dire ce que ressent le peuple, même (et surtout) en dehors de la sphère du travail, où les syndiqués, en France, ne sont plus que 8,2% ?
 
Qu’il s’agisse de navettes corses, d’accords salariaux chez Renault ou d’eau ardéchoise, les syndicats sont omniprésents. Mieux, qu’il s’agisse de solidarité caniculaire, de propreté des rues ou du lancement d’un tramway, les syndicats sont omniprésents. Cette obsédante présence culmine avec le commentaire de faits divers : un policier se suicide, une voiture se renverse, un camembert empoisonne ? Les syndicalistes parlent, dénoncent, accusent ; pas le policier de la même brigade, pas l’automobiliste qui emprunte la même route, pas le camembert : le syndicaliste.
 
Des racines historiques et légales

Cette représentativité obligatoire, institutionnelle, cette confiscation de la parole publique, est tout à la fois historique et légale : historique parce que les syndicats ont effectivement représenté les travailleurs, et les ont représentés, le plus souvent, au nom d’un combat politique qui transcendait le simple monde du travail ; légale parce que la législation française organise la mainmise des syndicats sur la vie sociale, à plusieurs niveaux, en empêchant les autres partenaires sociaux de s’exprimer (sauf à les choisir unilatéralement), alors même que la représentativité des cinq syndicats historiques(1) s’effondre en même temps que le taux de syndicalisation : 5,2% des salariés du privé sont syndiqués, et 15,1% des salariés de l’État, collectivités locales comprises.
C’est un arrêté de 1966 qui a décrété que ces cinq confédérations syndicales seraient représentatives au niveau national, à l’exclusion des autres. J.-H. Stahl, commissaire du gouvernement chargé d’éclairer le Conseil d’État sur la question, déclare que le système en vigueur « reflète encore les héritages politiques de la Libération et de la guerre froide »(2), et que « les diverses règles régissant la représentativité syndicale tendent davantage à conforter ces héritages, voire à figer le paysage, plutôt qu’à favoriser son renouvellement. » Effectivement, l’UNSA et le Groupe des dix Solidaires(3) se sont faits retoquer le 8 novembre par le Conseil
d’État, qui a considéré que la première était trop jeune et pas assez implantée pour devenir la sixième organisation représentative (alors que ses chiffres valent ceux de la CFTC : l’UNSA représente 12,1% des fonctionnaires, la CFTC, 3,3%), et la seconde pas assez représentative des fonctionnaires, alors que ses scores sont supérieurs à ceux de la CGC et de la CFTC dans la fonction publique. CGT et consorts peuvent donc continuer à désigner des représentants syndiqués dans les entreprises de plus de 50 salariés sans avoir à fournir la preuve de leur représentativité, là où l’UNSA, pour s’implanter dans une entreprise, doit justifier de son nombre d’adhérents dans cette entreprise, de son audience auprès des salariés, de son indépendance : on imagine les ravages si les Cinq devaient aujourd’hui en passer par là(4)…
 
Le monopole du dialogue

L’enjeu de cette représentativité nationale n’est pas mince : seules les cinq confédérations historiques bénéficient du meilleur financement public et sont habilitées à discuter avec le gouvernement. Véritable monopole organisé depuis presque 40 ans, et que seule la loi pourrait remettre en cause, là où le peuple devrait pouvoir s’exprimer. Elles seules peuvent intervenir dans des négociations collectives et des accords de branche ; elles seules sont présentes au premier tour des élections de représentants du personnel. Les autres syndicats ne sont pas admis à la table des négociations, quel que soit leur poids, qu’ils peuvent prouver, alors que les Cinq n’ont plus rien à prouver - ce qui tombe à merveille puisque leur représentativité recule chaque année. À l’évidence, le système a longtemps découragé la création d’autres syndicats - et encourage les dérives : la CGT peut s’obstiner chez Perrier, à Vergèze, en dépit des souhaits exprimés par la majorité des salariés. Et elle peut dénoncer en s’étranglant de juste indignation les revendications ethniques des navigateurs corses (réclamant et obtenant des quotas de travailleurs corses résidant en Corse dans les compagnies de ferries), là où le véritable enjeu est sa manifeste perte d’influence dans cette profession.
En descendant au niveau de l’entreprise, la préférence donnée au représentant syndical par rapport au délégué du personnel hors liste est tout aussi manifeste : s’il y a un représentant syndical, c’est lui qui signera les accords d’entreprise ou pourra les dénoncer quand bien même la majorité des salariés les aurait votés ; il est reçu par la direction avant les autres représentants du personnel ; s’il quitte l’entreprise, un accord qu’il a signé peut devenir caduque et être renégocié ; on lui doit plus d’informations qu’à un simple représentant, pourtant tout aussi bien - voire mieux - élu que lui. Etc.
 
Un enjeu de pouvoir

Au bout du compte, l’encadrement légal du syndicalisme aboutit à éliminer le peuple du jeu social : la préférence est donnée a priori au syndicaliste, les organisations “représentatives” n’ont pas à prouver qu’elles le sont, aucune des Cinq n’a intérêt à élargir la représentativité nationale, et le gouvernement n’a rien fait pour aménager les règles du dialogue social, déjà bien assez compliquées à son goût. En empêchant d’entrée de jeu les nouveaux acteurs sociaux de pouvoir négocier au-delà d’un certain niveau, la loi elle-même a découragé le dialogue.
Mieux, le statu quo est si évidemment perçu, vécu et pensé comme une situation d’équilibre des forces politiques, hors de toute représentativité populaire, que le même Stahl, qui paraissait avoir une bonne analyse des faits, a lui-même recommandé au Conseil d’État de ne pas provoquer « une recomposition du paysage syndical » car « de telles prises de position, éminemment politiques en ce qu’elles affectent des éléments structurants de la vie du pays, relèvent avant tout de l’autorité politique » : admirable ! Et surtout admirable de sincérité démocratique : c’est le pouvoir politique qui décide de qui est représentatif, qui confère cette représentativité comme on octroie un privilège. Ce n’est pas au peuple français d’en décider directement en s’exprimant par le vote. Une fois encore, la représentativité du pouvoir légal et de ceux qu’il appelle légalement à être ses interlocuteurs n’est qu’un moyen d’éliminer le peuple réel du jeu politique.
Il est intéressant de noter ici la confluence d’intérêt des syndicats en perte de vitesse et d’un gouvernement qui n’a de démocratique que le nom : les acteurs institutionnels confisquent une légitimité qu’ils n’ont pas, qu’ils n’ont plus, au nom d’une Révolution française mythique à laquelle répond la mythologie syndicaliste de la rébellion ouvrière (ouvriers qui sont les moins syndiqués, en France), bien éloignée des enjeux que définissent aujourd’hui les confédérations syndicales.
 
Légitimité mythologique et légitimité pratique

Cela dit, le peuple rend une légitimité pratique à ces acteurs : maintenant que les syndicats sont institutionnalisés - et donc maintenant que se syndiquer est inutile -, les Français se déclarent contents des syndicats, ou en tout cas de l’action syndicale : comme la Justice ou la Police, le Syndicat est en effet un corps mis à la disposition des citoyens par l’État. Au même titre qu’eux, il distribue un service public parfois déficient, parfois incohérent, mais au bout du compte au service des travailleurs - et donc du peuple puisque l’immense majorité des Français a été, est ou sera travailleur (“actif” !), et que cet état détermine les conditions de vie pré- et post- travail.
Si les Français considèrent que le Syndicat est un grand corps étatique, un Intercesseur de droit (une institution charitable, en deux mots, comme pouvait l’être l’Église sous l’ancien régime(5)), et non pas l’expression de la démocratie du travail, c’est là aussi grâce à la loi : en France, quand un syndicat négocie, il le fait pour tous les salariés et non pas seulement pour ses adhérents. La France conjugue ainsi l’une des plus faibles représentativités syndicales des pays industrialisés et le taux de couverture conventionnelle le plus élevé : 90% des salariés sont couverts par une convention collective. En Suède, où les syndicats ne négocient que pour leurs adhérents, plus de 80% des salariés sont syndiqués ; en Belgique, les salariés sont passés à la moulinette du système « de Gand » : le versement des allocations chômage est soumis à une adhésion syndicale préalable… À ce compte, on finirait par préférer le système français et ses “spécificités” : une fois débarrassés des oripeaux de la représentativité, le système ne marche pas trop mal. Pourvu qu’on ne se paye pas de mots, les soi-disant représentants sont efficaces.
Il va sans dire que cette légitimité “fonctionnelle” fait horreur aux syndicats, qui détestent être instrumentalisés et sont parfois allés chercher dans le débat de société une “vraie” légitimité populaire, au risque de se perdre totalement : après des années de lente décrépitude, la CFTC se laïcise prudemment et se rapproche de la CGC et de la CFDT. Quant à la CFDT, elle s’est enfin recentrée sur le monde du travail, la contestation pure et dure du gouvernement et la détestation des ennemis héréditaires (le patronat et la CGT), après avoir été tentée par le « syndicalisme de transformation sociale ». Il faut dire que les anciens adhérents partaient plus vite que les nouveaux n’entraient. Il est ironique de constater qu’au moment même où la CFDT recule et renonce à défendre un idéal élargi, Stahl recommande d’évaluer la représentativité d’un syndicat en mesurant son audience, certes, mais aussi « la contribution intellectuelle, morale et politique qu’[il] apporte au débat national, par l’expression d’un courant de pensée ou d’une tendance originale »(6).
Non, le projet de société ne fait pas recette : on n’imagine pas la police intervenir dans les débats sur la fracture numérique du territoire, ou la Justice s’emparer des problèmes de la surpopulation pénale : le peuple s’en moque, les professionnels laissent ça aux députés. Le peuple veut des syndicalistes féroces et ingrats face à des patrons ingrats et rapaces. Le peuple éliminé accepte son élimination comme il subit la démocratie, en reconnaissant dans les syndicats des instruments du pouvoir en place, les instruments en place du pouvoir : tant qu’il croit en percevoir un bénéfice, il en accepte le joug.
 
 
Philippe Mesnard
 
 
On consultera avec profit l’étude de la DARES, “Mythes et réalités de la syndicalisation en France”, octobre 2004, éditée par le Ministère de l’emploi, du travail et de la cohésion sociale (tout un programme). www.travail.gouv.fr, rubrique Études et Statistiques.
Par ailleurs, on trouvera le texte des conclusions de J.-H. Stahl sur le site de l’UNSA (unsa.fr/evenements/RapportConsEtat.html).
1 : CGT, CFDT, CGT-FO, CFTC, CFE-CGC. Les cinq confédérations syndicales ont d’ailleurs fini par absorber le mot syndicat lui-même, dans l’usage courant. Pour les autres syndicats, on parle de “syndicats professionnels”, de syndicats paysans, on précise, on nuance. Mais les Cinq sont seules parées du titre de Syndicats, orgueilleux dans sa simplicité. Cet article se concentrera sur ces syndicats nationaux, même si le problème de la représentativité syndicale sectorielle est tout aussi intéressant.
2 : E. Maire déclare, lui, dans Les Echos du 8 novembre 2004, que la CFDT a été créée en 1964 pour « rendre complètement claire notre indépendance syndicale et réduire l’influence stalinienne qui dominait totalement la CGT à l’époque ».
3 : UNSA : Union nationale des syndicats autonomes, créée en février 1993.
Union syndicale G10 Solidaires, regroupant surtout tous les syndicats SUD, créée en janvier 1998. Cet anarcho-syndicalisme tardif entend contrebalancer le pouvoir des Cinq.
4 : Comme le remarque Stahl : « Eu égard aux conséquences lourdes qui s’attachent à une reconnaissance de représentativité au plan national et interprofessionnel et - ne le cachons pas, l’histoire nous l’enseigne - au fait qu’une telle reconnaissance serait ensuite très difficilement réversible […] » : bel aveu d’impuissance.
5 : Ce qui explique en partie - outre la paresse des journalistes et l’impunité du syndicaliste moyen, surtout fonctionnaire - que ce peuple prétendument avide de s’exprimer, jusqu’à la hardiesse, accepte si aisément que le syndicaliste se substitue à lui en toute occasion. De même, les bons curés servaient à rédiger des cahiers de doléance qui n’avaient rien de traité de théologie morale.
6 : « À l’audience et à l’influence du syndicat, s’ajoute aussi, à notre avis, pour une organisation parmi les plus représentatives au plan national, la prise en considération de la place qu’elle occupe dans la vie sociale du pays, de la contribution intellectuelle, morale et politique qu’elle apporte au débat national, par l’expression d’un courant de pensée ou d’une tendance originale, ainsi que de la diversité et de la richesse qui en résulte pour le pluralisme syndical français. Ce sont sans doute des considérations de cet ordre que vous avez eues à l’esprit lorsque vous avez jugé, « compte tenu de l’ensemble des éléments caractéristiques des organisations les plus représentatives », que la CFTC demeurait en 1966, après la scission ayant conduit à la naissance de la CFDT, une des organisations syndicales les plus représentatives au plan national. » Bien sûr.
 
 

 

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jeudi, 26 février 2004

N°11 - Kill Bill : Le goût du sang

Par Philippe Mesnard

La scène centrale de Kill Bill est hallucinante : Uma Thurman, l'Aphrodite languide des Aventures de Munchausen, la rebelle discrète de Gattaca, expédie à grands coups de sabre une petite centaine de Japonais fous (et masqués). Au milieu des hurlements assourdis, alors que l’image est passée de la couleur (flatteuse pour les jets de sang) au noir et blanc légèrement granuleux (idéal pour les gros plans expressifs), elle virevolte en équilibre sur une rambarde.Tarantino, cinéaste rare, nous interpelle à nouveau : qu’est-ce que le divertissement, au cinéma ? Est-il légitime de prendre un quelconque plaisir au spectacle de mutilations acrobatiques ? Où est le talent ? Si on peut prétendre ne voir en Kill Bill qu’un hommage aux “films de genre”(1), c’est-à-dire aux films divertissants sans prétentions intellectuelles, il est bien plus que cela. Le Faucon maltais est censé être un chef d’œuvre depuis que Huston, Hammett et Bogart sont devenus des icônes (sans parler de Peter Lorre, devenu “culte”), Shining n’est PAS un film d’horreur au seul motif que Kubrick en a assuré la réalisation, pourquoi Kill Bill ne se réduirait-il à « un spectacle de violence gratuite » ?Sobriété de l’excèsDans une mise en scène somme toute assez sobre si on la compare aux délires chinois de Tsui Hark (aux films de Hong-Kong, en fait), dont elle s’inspire, et surtout à l’utilisation massive qu’Hollywood en a fait (les délires emphatiques de Matrix 2 et 3, ou la vulgarité de Blade 2), Tarantino nous raconte une histoire classique : déchéance - mort - résurrection - transformation, le passage d’une vie à une autre, grand classique du cinéma hollywoodien. L’histoire est palpitante : notre héroïne réussira-t-elle à supprimer tous les méchants très méchants qui lui ont fait du mal ? Oui, il est jubilatoire de la voir trancher avec naturel tant de poignets et de chevilles pendant que cent sbires l’attaquent en hurlant et que la propriétaire du restaurant essaye de gagner la sortie sans déraper dans le sang.Des flots de sangEt oui… il y a du sang. Des flots de sang. Et du coup l’accusation de violence gratuite, spectacle obscène, etc. Le cinéma serait-il soluble dans le sang ? Est-il interdit de se divertir en voyant les autres mourir ? Et pourtant, « suave mari magno… »(2). Il est divertissant de voir quelqu’un mourir quand c’est le méchant, de voir le traître humilié, il y a une part de sadisme assumé dans le cinéma, dès sa naissance, des films de Walt Disney à ceux de Godard, des westerns de John Ford à ceux de Peckinpah. Pourquoi le sang chez Fritz Lang serait-il moral et culturel, et le sang chez Tarantino immoral et vulgaire ? Une fois admise l’idée choquante qu’on peut représenter dans une œuvre d’art la mort, la vie, la honte (autrement dit une fois redécouvert les principes qui guident toute représentation depuis quelques millénaires), les mérites de cette œuvre ne sont pas à chercher dans une prétendue utilité sociale qui lui serait extérieure et préalable, mais dans sa cohérence interne, d’une part, et son insertion dans un ensemble d’œuvres plus vaste, d’autre part.Ce qui fait la force de Kill Bill, c’est le talent de Tarantino, sa direction d’acteur impeccable (Uma Thurman est magistrale, aussi crédible en mariée morte qu’en touriste bécasse ou en reine du sabre), son scénario intelligent (rien d’inutile, chaque scène construit et le personnage et la narration), le style est fluide, la narration limpide, le rythme nerveux (réussissant ainsi à réunir et transcender les qualités éparses dans ses films précédents), l’hommage réussi mais point appuyé, les combats virtuoses, l’humour discret. On pourrait consacrer un paragraphe entier à la bande son, très intelligente, quasi-tatienne. Ce qui fait l’évidence de Kill Bill, c’est précisément qu’il se passe de justifications morales et qu’il n’entend qu’être un film dans un univers de film, pas un discours social qui ne s’avoue pas et jouerait sur les ressorts douteux du sentiment et des images. Et si le spectateur se découvre avec horreur réjoui d’avoir été écœuré, comme il a pu être honteux d’être excité par un film “érotique”, il faut qu’il l’admette. Car, fondamentalement, c’est tout spectacle qui est obscène. La parodie de la vie, la mise à nu de ce qui est intime : se voir soi-même exister, prendre conscience que vivre est une expérience redoutable.     
 
 
Philippe Mesnard

1 : Catégorie critique mystérieuse qui signifie, au choix : film-qu’un-critique-ne-reconnaîtra-jamais-avoir-apprécié, ou film-étranger-bizarre-qu’il-n’est-pas-encore-de-bon-ton-d’apprécier, ou enfin
film-d’un-auteur-pas-encore-porté-aux-nues,
2 : Lucrèce.


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mercredi, 26 novembre 2003

N°10 - Eloge du pamphlet

Par Philippe Mesnard

Qui n'a pas son insulte favorite, celle dans laquelle il ramasse tout à la fois sa vision du monde et sa haine de l'Autre ? Et qui ne garde dans sa bibliothèque, pourvu qu'il aime lire, tel opuscule contre la peine de mort, tel article sur le Président ou tel éloge de la chasse à courre ? Le pamphlet est à la littérature ce que l'ecstasy est au laxatif : un produit dangereux, interdit, hautement désirable, jouissif, et non pas l'expression languissante d'une pensée molle, d'aventures sans fin, du conformisme bon teint.

Pamphlet, pamphlétaire : on n'en entend plus beaucoup parler, aujourd’hui. Il faut dire que les deux mots dégagent un parfum de désuétude. Le PH y est pour beaucoup, certes. Il a un côté précieux, lettré, premier de la classe fort en thème, du genre à aller s’acheter des classiques en édition bilingue plutôt que d’économiser pour aller se saouler au bougnat avec les copains. De la graine de fasciste, quoi. S’en faudrait de peu que cette désuétude ne soit de surcroît réactionnaire.

Panflé sonnerait mieux, parlerait plus : on y décèlerait plus facilement patate, enflure, enflé, enc – bref, le côté insultant, violent, de la chose. Car au fond, c’est de cela qu’il s’agit : le pamphlet attaque avec violence, avec rage, avec emportement, avec foi. Pff… Qui se soucie aujourd’hui d’écrire tout un livre, même petit, avec de vrais arguments, un style vibrant, une mauvaise foi bien dosée au service de convictions véritables, des insultes choisies qui révèlent d’abord la connaissance intime – et donc l’estime – que l’on a de ce que l’on vilipende ? Un article de journal suffit à défaire une réputation, des milliers de morts contaminés ou caniculés ne suffisent plus à faire tomber un ministère.

Tombeau du pamphlet ?

Donc, le genre est tombé en désuétude. La vraie raison de la déchéance du pamphlet, cela dit, ce n’est pas qu’on n’est plus capable d’être enragé, violent, insultant : c’est qu’il en faut désormais très peu pour l’être. Dire merde déclenche un scandale. Exprimer une réserve est grossier. Émettre un doute est insultant. Ne pas être servile, c’est être rebelle. Quand les épidermes étaient rudes, les idées profondes, les mots percutants, il fallait y aller avant de blesser des intelligences sûres d’elles-mêmes et prêtes à discuter d’abord. Aujourd’hui que les (faibles) mots d’esprit de Raffarin valent une levée de boucliers et de quasi-excuses publiques, il est bien normal que le pamphlet soit mort, étouffé entre les petits mots traités comme de grands discours et la peur de se faire traîner en justice pour des queues de cerise. Le Centre Mou a étouffé les extrêmes (car le pamphlet n’est ni de droite ni de gauche : plutôt d’en bas). Où est le temps où Daudet traitait familièrement « d’excrément à pattes » ses adversaires, qui ne le poursuivaient pas pour autant ?

Cela dit, le débat politique consensuel, l’apathie généralisée, le politiquement correct, bref le marais du discours public nous valent quelques joies : à l’époque où chacun invectivait, la masse des pamphlets tuait peut-être plus sûrement le genre que n’essaye de le faire la police de la pensée unique. Nous savons mieux goûter la mince veine pamphlétaire des ouvrages hier anodins, nous traquons avec passion le moindre dérapage, et ce qui d’un côté est sévèrement réprimé (et pourtant hier ignoré) est aujourd’hui savouré avec plus de bonheur, de joie secrète, de volonté de défi.

Renouveau du pamphlet?

Un critique s’en prend au Monde, se voit menacer d’excommunication littéraire et de poursuites judiciaires : cela nous donne Petit Déjeuner chez Tyrannie*, excellent ouvrage, mais un peu mince. Le simple récit des tribulations d’Eric Naulleau a valeur de pamphlet car en racontant la pure vérité on va loin, et presque violemment, dans la simple dénonciation de la coterie qui dirige les lettres à Paris. La brièveté de l’ouvrage et son ton patelin, en font un pamphlet – au moins un pamphlétaire –, peu attaquant pourtant, là où Pierre Péan et sa volumineuse Face cachée du Monde sont menacés de procès, deviennent faits de société, bref sont un peu ch…

Le pamphlet accomplit sa métamorphose : à la limite des poursuites judiciaires, un pied de l’autre côté de la frontière du politiquement correct, il s’attaque toujours aux vaines gloires du moment avec moins de fougue, de brutalité, d’insultes mais avec plus de violence ressentie : quand Michel Deligne publie une petite étude sur les troublantes ressemblances entre Hergé et Jules Vernes (dont Hergé a toujours minimisé voire renié l’influence), la fondation Hergé s’émeut ; quand Etienne de Montéty recopie un roman de Marguerite Duras puis l’envoie comme un manuscrit inédit, qui se fait refuser dans tout Paris, les beaux esprits s’offusquent de la pochade et Renaud Matignon en parle (avec jubilation) dans le Figaro. Bref, on peut être plus violent en étant encore plus rapide, presque muet. Fast pamphlet.

Ancrage du pamphlet

Maintenant que la moindre griffure, le plus petit égratignement, la tape la plus légère, la pointe la plus émoussée sont ressenties comme autant d’atteintes au Grand Confort Intellectuel Individuel et Portatif, on voit ce que la droite, enfin, la Réaction, peut faire du pamphlet : le sain exercice de son droit à la parole, dans une tranquille liberté d’esprit, puisque nous ne sommes pas des gens moraux et que nous éprouvons un plaisir certain à gratter à contre-poil l’épiderme du Grand Mou.

Nous sommes loin des saintes colères, des éructations inspirées, des hurlements à grande gueule et grand souffle. C’est sans doute qu’au point où nous en sommes, nous préférons en rire et réserver à notre indignation permanente d’autres soupapes : en plein naufrage national, au milieu des enterrements divers, dans la tourmente européenne, nous gardons le droit de rire parce que nous l’avons bien gagné.

 
Philippe Mesnard


  * Petit Déjeuner chez Tyrannie, par Eric Naulleau, suivi de Le Crétinisme alpin, par Pierre Jourde. Ed. La Fosse aux Ours, 185 pages, 16 euros.

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