vendredi, 21 mars 2008

N°25 - L’alcool est-il de droite ?

Par Arnaud Olivier
658837343.jpgÀ quelles erreurs la bonne éducation ne conduit-elle pas ? Les conversations de bistrot ont mauvaise presse auprès des gens convenables. Il faut n’avoir jamais eu l’honneur de tenir son rôle dans une de ces disputes pour croire qu’elles sont invariablement grossières ou frivoles. De même que les disputes philosophiques les plus profondes portent sur la philosophie elle-même, il serait juste que les conversations de bistrot les plus étincelantes traitent en premier lieu de la science de bien boire. Cependant, l’étude de cette branche de l’activité humaine paraît fort délaissée. Il se trouve certainement des sociologues pleins de confiance dans leurs méthodes et des hygiénistes rigides pour étudier les conséquences de l’alcoolisme chez les femmes du monde ou les chômeurs du Pas-de-Calais. Mais tous ces travaux négligent l’essentiel : en se concentrant sur le phénomène matériel, ils masquent la fin ultime de l’ivrognerie, ils en travestissent la noblesse.

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vendredi, 23 décembre 2005

N°18 - Morand roman

Par Arnaud Olivier

Comme tous les grands événements, la parution en « Pléiade » des œuvres romanesques de Paul Morand soulève plus de problèmes qu’elle n’en résout. En l’espèce, la perplexité du lecteur est bien excusable : ce fort volume ressemble assez exactement à l’époque hétéroclite et agitée qui fut celle de Morand. Lorsque l’on trouve rassemblés côte à côte - et identiquement traités - L’homme pressé, Le flagellant de Séville, Lewis et Irène, on a le sentiment d’assister à l’un de ces somptueux bals vénitiens des années cinquante, auxquels des milliardaires mexicains se faisaient une règle d’inviter pêle-mêle des princes déchus, des ambassadeurs, des playboys et des surréalistes. À l’image de ces fêtes illustres, les œuvres romanesques de Morand donnent une impression de luxe cosmopolite et de désordre, que vient seule sauver une élégance un peu canaille qui mérite toutes les indulgences.

Séducteur et sincère

Dans ces romans comme dans la vraie vie, on rencontre en abondance des escrocs, des femmes du monde et de jeunes diplomates au charme fou. Toutefois, rien n’est fixé d’avance et le héros peut tout aussi bien être banquier, antiquaire ou inspecteur des Finances : il faut bien un peu de variété. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, cet étonnant mélange n’est pas imputable au snobisme de l’auteur, mais à son excès de sincérité : Morand a simplement décrit le monde qui était le sien. Car, pour compliquer les choses, cet homme semble avoir non seulement tout vu, mais voulu tout mettre dans ses livres. Le volume de la « Pléiade » nous le rappelle : diplomate, amateur d’art, ami de Marcel Proust, séducteur d’innombrables femmes, époux d’une princesse roumaine follement riche et antisémite, poète et prosateur, devenu après la guerre un moraliste amer et contempteur de son temps, Paul Morand a vécu assez pour alimenter en anecdotes piquantes et en situations romanesques plusieurs générations de nos auteurs dépressifs.
En découvrant ce recueil, le lecteur d’aujourd’hui, muré dans notre triste époque, ne pourra donc que se sentir insulté par tant d’élégance, de bonheur et de facilité. Il faut dire que la comparaison de ce temps lointain avec le nôtre paraît bien cruelle : n’oublions pas que notre Morand, c’est Jean d’Ormesson. Même goût des femmes et des mondanités, même facilité de plume, même honte un peu surjouée de se voir un peu trop favorisé par l’existence, et jusqu’au Figaro, dont Morand s’occupe à partir de 1933 : les deux hommes se ressemblent comme l’original et la copie. Cette similitude s’étend même à leur carrière académique, puisque Morand réussit finalement à entrer sous la Coupole en 1968. Le général de Gaulle, qui avait la rancune tenace et savait le prix de la littérature, avait pendant dix ans opposé son veto à la candidature de l’écrivain et, après son élection, dispensa de la traditionnelle visite à l’Élysée cet autre octogénaire revenu de tout.
Une vexation aussi mesquine aurait certainement accablé le Morand d’avant guerre, ignorant des rigueurs de la vie ; il est peu probable qu’elle ait affecté un homme qui se savait alors rejeté par tout le monde après avoir été fêté par l’Europe entière. Le sort des parias peut avoir du bon. Exilé en Suisse et près du Champ-de-Mars (cette autre Suisse au cœur de Paris), Morand eut enfin la possibilité de se consacrer entièrement à ce qu’il savait le mieux faire : écrire. C’est la raison pour laquelle la quasi totalité des romans réunis par la « Pléiade » datent de cette période : enfin débarrassé de ses contraintes mondaines et partiellement guéri de la soif aiguë de publicité qui l’animait dans sa jeunesse, cet homme que l’on croyait voué de manière exclusive au genre de la nouvelle, se révéla dans sa maturité un véritable auteur de romans. Il faut apparemment en conclure que les romanciers sont des gens qui ont des loisirs.

Mystère Morand

À la fin de la Guerre, Morand avait cinquante-sept ans et l’habitude de ne jamais renoncer à ses fantaisies. Son attrait nouveau pour le roman n’eut donc rien d’une conversion : ce fut bien plutôt un approfondissement de son talent. Sans rien perdre du fa presto qui avait fait sa gloire, il prit le temps de donner à ses nouvelles l’ampleur qui leur faisait auparavant défaut. C’est pourquoi la distinction - certes utile - entre nouvelles et romans opérée par les éditeurs paraît quelque peu artificielle. On peut ainsi se demander pourquoi Lewis et Irène, ravissant tableautin daté de 1924, obtient de figurer parmi les romans de l’auteur, tandis que Hécate et ses chiens se trouve rangé dans le volume de nouvelles déjà publié par la « Pléiade ». Il semble bien qu’il soit aussi difficile pour les érudits d’imposer à l’œuvre de Morand les classifications en usage que, pour les profanes, de porter sur lui un jugement rationnel. Car il faut bien l’avouer : pour nous qui apprécions, sans arrière pensée, l’élégance du style et le pittoresque dans l’intrigue, il est difficile de lire Morand sans l’aimer, mais il est presque impossible de comprendre pourquoi nous l’aimons.
D’abord, Paul Morand est-il un véritable romancier ? Marcel Proust en personne pourrait nous donner un commencement de réponse. Dans la préface qu’il a écrite pour Tendres stocks, Proust fait voir que Morand était trop plein de lui-même, trop pressé de vivre et d’étaler son talent pour le devenir. Pour y parvenir, il faut, au contraire, renoncer à se faire voir, à exister pour soi ; il faut que « l’intelligence se soit incorporée à la matière ». Avec la brutalité qui caractérise les grands hommes à l’approche de la mort (c’était en 1921), Proust reproche donc au jeune Morand d’avoir quelquefois « des images autres que des images inévitables », c’est-à-dire de parler des choses plutôt que de les laisser parler. Se faire l’interprète du monde, ce serait tout l’art du roman. C’est pourquoi, Stendhal, malgré ses descriptions squelettiques (de la Sanseverina, on sait seulement qu’elle est une « femme charmante » ou « admirable »), parvient malgré tout à faire vivre le monde qu’il décrit : il n’y prend pas trop de place. C’est aussi pourquoi Morand ne devint romancier que sur le tard : il lui fallut d’abord apprendre à considérer ses personnages plus que soi.
Même à cette époque, cependant, l’habitude du bonheur était prise : Morand ne fut jamais Stendhal, ce raté de génie qui ne savait se désennuyer que dans ses propres livres. Il eut donc recours à des subterfuges : il puisa dans son expérience. C’est en transcrivant ses souvenirs que Morand atteint son plus haut degré d’intensité romanesque. Incapable, par égoïsme, d’élaborer la matière littéraire de ses voyages, de ses lectures, de ses amitiés, il eut le génie de la jeter presque sans changement sur le papier. Ces romans, déjà tout faits, sont les meilleurs qu’il ait produits : à bien des égards, sa vie de Fouquet, Le Soleil offusqué, reste son chef-d’œuvre. Bizarrement, cette analyse vaut aussi pour L’homme pressé, écrit en 1941 et que l’on cite en général comme exemple d’une construction romanesque particulièrement aboutie. Or, il se trouve que le héros de ce livre, Pierre Niox, un marchand d’art impatient de vivre et de mourir, est le portrait d’un personnage bien réel, le grand antiquaire Nicolas Landau, qui légua au Louvre une magnifique collection d’instruments scientifiques et dont, aujourd’hui encore à Drouot, on répète pieusement les aphorismes.
On ne saurait toutefois reprocher à Morand de ne pas être un véritable romancier, s’il se révélait un grand écrivain. Mais l’est-il vraiment ? À première vue, il semblerait impossible voire criminel de prétendre le contraire : rarement un prosateur français aura eu de tels bonheurs d’expression. Pourtant, il se trouve des critiques pour faire observer que tous ces mots sublimes, ces descriptions délicieusement imprévisibles ont mal vieilli. On aimerait croire que ce ne sont là que témoignages de jalousie ou d’inculture. Il faut néanmoins prêter l’oreille, car c’est Julien Gracq, lui-même embaumé tout vivant dans la « Pléiade », qui parle ainsi. Évoquant ses lectures de jeunesse dans les Carnets du grand chemin, il juge Morand avec sévérité : celui-ci aurait abusé de l’air du temps, de ces notations faites comme en passant et qui signalent au lecteur la supériorité, l’élégance et la richesse de l’écrivain qui s’abaisse à leur parler. En 1924, cette coquetterie consistait à faire lire Freud au héros de Lewis et Irène pendant un voyage en avion ou encore à parler du « parfum à deux temps » des fleurs de jasmin. Innocentes faiblesses en regard des merveilles de poésie que l’on trouve chez Morand, jugent ses admirateurs ; et l’on se demande quel obscur grief peut susciter une telle haine chez Julien Gracq, toujours si froid et si guindé. C’est que l’auteur du Rivage des Syrtes, avant de se vouer avec un désintéressement presque mystique à la littérature, s’était laissé prendre aux charmes de la vie élégante et facile que décrit Morand. L’aveu qu’il fait à ce propos atteste le pouvoir de séduction que de tels livres peuvent exercer : découvrant à quinze ans Lewis et Irène, Gracq avait décidé de faire HEC. Il paraît inutile de se demander après cela si Morand fut ou non un grand écrivain : on ne peut refuser son admiration à un homme qui a presque convaincu Julien Gracq de devenir banquier.

Adieu aux cons

La rancune tenace que le vieil auteur conserva envers le corrupteur de sa jeunesse s’explique aussi par des raisons politiques : c’est la contrepartie d’une fascination, fort commune chez les marxistes de la grande époque, pour le capitaliste heureux, pour le riche sans mauvaise conscience, en un mot : pour l’ennemi de classe n°1. Morand sut en effet incarner à la perfection ce personnage. Pour autant, est-il de droite ? C’est en tout cas la réputation qu’on lui fait aujourd’hui. Elle repose néanmoins sur des bases fragiles : c’est avant tout l’opinion des gens de gauche qui permit à Morand d’entrer au Panthéon des réactionnaires. Son principal titre semble bien mince : il s’agit avant tout de l’antisémitisme qui s’exprime dans France la doulce. Ce roman, ouvrage de circonstance d’ailleurs raté, vaut aujourd’hui à son auteur une réputation assez effroyable pour lui assurer, en tout état de cause, de passer à la postérité.
Dans les romans écrits après la Guerre, Morand prit par contre un malin plaisir à la mériter. Les revers de l’Histoire avaient alors jeté dans l’exil intérieur une partie non négligeable de ses lecteurs habituels ; Morand sut en tirer admirablement parti pour écrire Le flagellant de Séville, qui met en scène le destin d’un jeune espagnol venant en aide, par enthousiasme révolutionnaire, aux armées napoléoniennes. Cette ingénieuse mise en scène de la Collaboration en costume d’époque acheva de le faire haïr de ses contemporains qui, déjà, ne le comprenaient plus. La réputation de légèreté qui collait au personnage empêcha en effet l’opinion du temps, toute barbouillée d’existentialisme, de comprendre qu’avec ce roman, Morand commençait vraiment à faire de la politique. Le flagellant de Séville lui valut néanmoins un redoublement d’estime de la part des jeunes Hussards. Voyant déjà en lui un parangon de style et d’élégance, ils voulurent s’en faire un maître. Mais, contrairement à Chardonne qui entretint une correspondance nourrie avec Nimier, il ne semble pas que Morand se soit attaché des disciples parmi les Hussards : c’est en se désintéressant d’eux qu’il se montra véritablement leur modèle. De même, c’est en conservant son mystère qu’il s’offre aujourd’hui à nous.


Arnaud Olivier



+ Paul Morand, Romans, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, vol. n°514, 2005, 62,50 n.
Le volume contient : Lewis et Irène, Bouddha vivant, Champions du monde, France-la-doulce, L’Homme pressé, Montociel, Rajah aux grandes Indes, Le Flagellant de Séville, Tais-toi.
À lire aussi : Paul Morand, Entretiens, La Table ronde, Petite Vermillon, 2001.


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mardi, 07 décembre 2004

N°14 - Plaisir de lire, joie de comprendre

Par Arnaud Olivier

Qu’il semble loin le temps où le fracas des batailles d’idées déclenchées à Paris résonnait jusqu’aux confins du monde connu ! En France, de nos jours, l’on pense à petit bruit. Notre vie intellectuelle ressemble même de plus en plus à une succession de province : c’est ainsi que l’on voit, dans les revues qui font nos délices, les grands esprits du temps se disputer les dernières théories disponibles avec l’âpreté mesquine d’ayants droits venus se partager les couverts en argent du de cujus. Comme on sait, une famille unie est une famille qui n’a pas connu l’héritage ; et la grande famille de l’esprit n’échappe pas à cette règle. Les intellectuels se distinguent néanmoins par un trait caractéristique : ils se disputent en général le bien d’autrui.

Haïssant Schmitt, il écrit dans Le Débat

La dernière livraison de la revue Le débat illustre à merveille ce singulier parasitisme de l’intelligence. On y découvre en effet un ensemble d’articles censés répondre à une question de la plus haute importance : « Y a-t-il un bon usage de Carl Schmitt ? ». L’honnête homme, toujours encombré de sa propre culture, ne pourra que se réjouir de trouver ici de quoi satisfaire sa curiosité : les rencontres sportives, les embouteillages, les réunions de famille, les discussions entre collègues et les trajets en métro ne lui offrent-ils pas déjà mille occasions de pratiquer la distinction ami/ennemi ? À première vue, l’apport de Schmitt à la vie quotidienne semble déterminant. Mais l’honnête homme sera déçu : loin de se trouver renseigné sur l’utilité d’un penseur aussi important, il lui faudra même renoncer à trouver dans Le débat des arguments propres à se forger une opinion sur la violente controverse dont l’œuvre de Schmitt est aujourd’hui l’objet en France (ce débat ayant déjà eu lieu il y a plus de vingt ans en Allemagne et en Italie). En effet, la question à laquelle répondent les articles rassemblés dans Le débat est infiniment plus simple. Il s’agit tout bonnement de savoir s’il est licite pour un esprit éclairé d’oser lire Schmitt ; et c’est Philippe Raynaud qui, dans un texte admirable d’honnêteté, de courage et de platitude, nous livre la clef de ce grand problème : il faut s’intéresser à Carl Schmitt car « son œuvre est intéressante ». On n’en attendait pas moins.
Le fait que nos intellectuels puissent très sincèrement se demander s’ils sont autorisés à penser est, en soi, digne d’être noté. On ne saurait trop se réjouir de ces petits ridicules. Ce genre de pudeur nous ramène néanmoins à un vrai problème : les revues où nous allons puiser de quoi briller dans le monde n’offrent en réalité qu’une trompeuse apparence de réflexion. La vérité est ailleurs, comme on dit ; et Le débat en fournit une inquiétante démonstration. Il n’est pas inutile en effet de rappeler que les articles que l’on vient d’évoquer sont en réalité le triste reliquat d’un grandiose projet conçu par le directeur de la revue Cités, Yves-Charles Zarka. En un mot, nous venons, sans le savoir, de visiter le Salon des Refusés du politiquement correct. Une explication s’impose : soucieux de ne pas abandonner aux suppôts du nazisme, si nombreux et si actifs de nos jours, la tâche d’expliquer la pensée schmittienne, M. Zarka, également auteur d’un Contre Carl Schmitt à paraître aux PUF, avait entrepris de démontrer dans sa revue combien toxiques pouvaient s’avérer les œuvres du grand juriste pour des esprits non encore prémunis contre les prestiges de l’intelligence. (On conviendra volontiers qu’un Allemand qui réfléchit nous ramène vite aux heures les plus sombres de notre histoire.) Confrontée à l’audace insupportable des contributions que nous venons d’évoquer, voyant que leurs auteurs, préférant l’analyse à l’autodafé, étaient sur le point de reconnaître quelque mérite aux ouvrages qu’elle avait condamnés d’avance, la direction de Cités avait donc choisi de ne pas les publier, abandonnant ces tristes rossignols à la revue Le débat. On voit par là que M. Zarka se plaît à transposer dans la pensée les règles de l’élection démocratique et veille à ne jamais se démarquer de l’opinion majoritaire. Hélas, avec son ingratitude coutumière, la majorité s’obstine à ne pas lire sa revue. En bons démocrates (une fois n’est pas coutume), nous ferons de même.

Obsédé par autrui, il se hait lui-même

Face à ce déferlement de vanité satisfaite et de malveillance confraternelle, il est préférable de nous retirer discrètement ; allons voir ailleurs s’il se trouve encore quelqu’un pour réfléchir honnêtement à des questions intéressantes. Inutile d’aller bien loin : le dernier numéro de la Revue des deux mondes est presque intégralement consacré à « la notion d’Occident ». Peut-on espérer plus appétissant problème ? N’est-on pas assuré d’échapper ainsi aux petites querelles putrides dont Le débat nous offre un échantillon ? Rien n’est moins sûr. Tout d’abord, le directeur de cette vénérable publication, Michel Crépu, pique-assiette disert, savamment aimable et qui doit envelopper ses petits fours dans des pages arrachées aux classiques, fait joliment valoir dans son éditorial que la Revue des deux mondes a plutôt pour vocation de pratiquer « l’exercice d’autrui ». L’expression est bien trouvée, mais, déjà, le bât blesse : s’interroger sur la notion d’Occident suppose un exercice d’introspection historique et culturelle peu compatible avec la haine de soi et l’obsession de l’autre qui caractérisent aujourd’hui notre pensée. Cela dit, il ne faut pas être trop exigeant ; avec un tel sujet, nous devrions pour le moins échapper aux médiocres haines familiales dont nous contemplions tout à l’heure le triste déchaînement.

Une fois encore, il n’en est rien ; une fois encore, le lecteur, victime de sa propre innocence, découvre, horrifié, la réalité des vanités individuelles sous le masque trompeur des idées générales. On observera en effet que chacun des éminents contributeurs à ce numéro s’est contenté de refourguer à la Revue des deux mondes, sous un titre évoquant poliment les complexités de la civilisation occidentale, un abrégé de ses manies ou un compte rendu exact de ses dernières œuvres. Comme dans une vraie famille, on trouve de tout : le pire y côtoie le meilleur. Le meilleur, comme on pouvait s’y attendre, nous est offert par Michel Zink, professeur de littérature médiévale au Collège de France, et par François Jullien, éminent connaisseur de la pensée chinoise. Au titre du pire, on ne se fera pas faute d’évoquer l’article de Stéphane Zagdanski, « L’Oxydant ». Il faut reconnaître à ce calembour inepte l’avantage d’une certaine clarté : le fond de l’article est en parfait accord avec la forme. On croit d’abord à une inoffensive fantaisie de graphomane, variation plus ou moins érudite sur un thème imposé : les premiers paragraphes offrent d’ailleurs un déroutant catalogue des acceptions du mot « occident », baladant le lecteur de Spengler à Châteaubriand, sans oublier un groupuscule homonyme bien connu des services de police. Ce début est trompeur ; c’est au bout de trois pages que nous est enfin révélé le fin mot de l’histoire : le monde occidental est victime du platonisme. Un observateur impartial aura peut-être quelque mal à en distinguer les ravages dans la société contemporaine. Qu’importe, le remède proposé par M. Zagdanski devrait convaincre les plus sceptiques : notre dernier espoir de salut résiderait dans la pratique de la Cabale. S’il se trouve encore des gens pour croire que notre monde a besoin d’hommes énergiques, actifs et courageux plutôt que de cabalistes, songez donc à les détromper.

Fidèle à Diogène, il hait Platon

Une idée aussi loufoque, exposée dans une revue aussi sérieuse, aurait dû normalement discréditer son auteur. On comprend néanmoins que les censeurs aient pu se montrer enclins à l’indulgence : M. Zagdanski est loin d’être le seul illuminé dans cette histoire. À ce titre et puisqu’on ne doit jamais négliger une occasion de rire, mentionnons l’article de Réza Barahéni, « Comment l’Occident a été saisi par ma fiction ». Outre ce titre (un chef-d’œuvre à lui seul), la brève et hilarante notice biographique qui est consacrée à l’auteur nous apprend en effet que, maintenu en résidence surveillée par le régime des mollahs, « il organise des cours de théorie littéraire dans le sous-sol de sa maison » ; et que, romancier vivant au Canada depuis 1997, il y a publié Schéhérazade ou l’Auschwitz privé du docteur Charifi, tout en se faisant élire président du Pen Club. Si ce personnage fantastique existe vraiment, on conviendra qu’il s’agit selon toute vraisemblance d’un membre particulièrement facétieux du groupe Jalons.

Trêve de mauvais esprit. Après les envieux, les vaniteux, les arrivistes, les mystiques et les fous, ce panorama de la grande famille de l’esprit serait incomplet si l’on n’accordait pas une place aux tourments de l’adolescence : il est frappant de constater que chaque époque dans le développement de l’âme humaine trouve un intellectuel prompt à s’en faire l’interprète et une publication disposée à lui ouvrir ses pages. La rébellion post-pubère n’échappe pas à la règle et c’est Le magazine littéraire qui, ce mois-ci, lui prête sa voix en consacrant un dossier à la « pensée libertaire ». Héraut de cette pensée, Michel Onfray consacre à cette occasion une longue hagiographie à l’un des pères de l’anarchisme, Diogène le cynique. Celui-ci offrirait en effet à l’homme moderne une philosophie de l’épanouissement personnel enfin adaptée à notre temps et susceptible de mettre un terme à la domination honnie du platonisme. Décidément, il ne fait pas bon être platonicien par les temps qui courent. Si vous avez ce malheur, rassurez-vous néanmoins : vous êtes en bonne compagnie. Du côté des méchants, qualifiés de « fournisseurs de concepts » comme on parle de marchands de soupe, le Guy Lux du matérialisme range en effet Cicéron, saint Augustin, Machiavel, Montaigne, Leibniz, Descartes, Hegel, Kojève, Carl Schmitt et Simone de Beauvoir (qu’est-ce que Simone peut bien faire dans cette galère ?) : on constate ainsi que M. Onfray se montre fidèle en tout point à l’enseignement de Diogène, ce philosophe qui préférait une séance de bronzage à une conversation avec Alexandre. Une telle énumération laisse sans voix. Que répondre à cela ? sinon en recourant à l’illustre Ibn Assidim, l’antique glossateur andalou, qui, dans un passage de son fameux Bréviaire du lecteur fatigué, nous donne le fin mot de l’histoire : « Quand il y a Diogène, comment voulez-vous qu’il y ait du plaisir ? »

Arnaud Olivier 


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vendredi, 20 août 2004

N°13 - Entretien avec Paul-Loup Sulitzer

Comment êtes-vous venu à l'écriture ?

À bien des égards, je me considère comme un précurseur. C’étaient les années 80 et tout le monde parlait de finance, ou plutôt d’argent. Dans les livres, les milliardaires apparaissaient comme des personnages fabuleux ; pour satisfaire la curiosité des gens, j’ai voulu montrer la réalité des choses. Comme vous le savez, j’étais à l’époque un expert financier très reconnu : dans mes livres, j’ai donc démonté les mécanismes de la finance internationale. Je voulais avant tout être un témoin de mon époque et raconter de A à Z les vraies aventures contemporaines. Pour réaliser ce projet, le seul outil approprié, c’était le roman : c’est ainsi qu’est née l’idée du western financier. J’étais vraiment venu à mon heure. D’ailleurs, la reconnaissance dont j’ai bénéficié ne s’est pas limitée à la France : Tom Wolfe a très largement repris les procédés que j’avais mis en œuvre. Le succès m’a surpris : tout au long des années 80, les ventes ont été extraordinaires.

Vous n’aviez donc pas le projet de devenir auteur de best-sellers ?

Pas le moins du monde. J’ai vraiment été le premier surpris de ce succès mondial. L’écriture, c’était pour moi, un à-côté de ma carrière de financier. J’écrivais ce qui me plaisait, ce que j’avais moi-même envie de lire. Assez vite, mes livres m’ont donné une dimension internationale. J’ai été traduit en arabe, en russe, en bulgare : 42 langues en tout. Pourtant, j’ai continué à faire ce que j’aimais : simplement, comme pour Spielberg, ce que j’aime c’est être vendu dans le monde entier. C’est seulement à partir du Roi vert, mon quatrième livre, que j’ai envisagé la littérature comme mon activité principale et que je me suis vraiment efforcé de transformer l’édition. J’ai voulu vendre des livres comme j’ai voulu les écrire : de la façon la plus moderne.

Comment vous définiriez-vous comme écrivain ?

Dans mes premiers livres, j’ai voulu raconter l’histoire d’un homme parti de rien et qui arrive au sommet. Ce genre d’histoire a quelque chose d’universel : un Français, un Chinois ou un Lapon peuvent se reconnaître dans ce genre de personnage. J’ai toujours voulu parler de courage, d’ambition, de vengeance, un peu d’amour aussi… Ce sont exactement les ingrédients (ou les ressorts) que mettaient en œuvre les feuilletonnistes du XIXe siècle : Dumas, Daudet, qui avaient construit un vrai “système de travail”. À mon sens, mes livres s’inscrivent vraiment dans la lignée d’un Dumas. D’ailleurs, comme moi, on les a accusés en leur temps d’être des plagiaires. Dumas, en particulier, a dû supporter pas mal d’avanies : je ne sais pas si je suis parvenu à l’imiter dans ce qu’il a fait de mieux, mais, au j’ai la chance d’avoir vécu une expérience assez proche de la sienne.

On a dit que vos livres étaient autobiographiques. Est-ce vrai ?

Il se trouve que j’ai vécu une vie assez romanesque et que j’ai pu, sans trop de mal et en puisant un peu dans mes souvenirs, mettre en scène l’existence de héros qui, partis de rien, animés d’un irrésistible désir de vengeance, ou de reconquête si vous préférez, arrivent au sommet grâce à quelques coups de génie. Des coups financiers, évidemment ! Ce sont des éléments universels et, racontées simplement, ces histoires peuvent toucher tout le monde. Autant que l’amour, l’argent est un ressort universel. Money, Cash, Fortune : les titres parlent d’eux-mêmes. Mais n’exagérons rien : un roman comme Hannah n’a évidemment rien d’autobiographique. L’idée du livre m’est venue, dans un avion pour Las Vegas, en lisant un article sur Helena Rubinstein. Le monde économique est flamboyant, non pas ennuyeux comme le rêvent les technocrates. Je ne suis pas un technocrate : je rêve.

De quelle manière avez-vous organisé le travail de vos « collaborateurs » ?

J’ai toujours été extrêmement clair sur ce point. À partir de mon quatrième livre, Le roi vert, (peut-être celui de tous auquel je suis le plus attaché et qui d’ailleurs est aujourd’hui un livre culte en Russie), j’ai décidé de m’entourer d’une équipe chargée de préparer mon travail, tout particulièrement pour la documentation. De ce point de vue, Le roi vert a marqué un tournant dans ma carrière : je suis devenu un écrivain professionnel, en quelque sorte. Auparavant, en effet, je me contentais d’être le témoin de mon époque, de décrire un monde qui m’était familier. À partir de ce moment, j’ai voulu donner une vraie dimension romanesque à mes livres, développer l’intrigue sur une longue période et y inclure des éléments historiques. Je paie des gens pour me fournir les éléments qui me manquent, mais l’essentiel, l’intrigue, la force du livre viennent de mon propre fonds.

Comment travaillez-vous ?

Je travaille vite : j’ai eu besoin de collaborateurs pour rassembler, à partir du scénario que j’avais imaginé, la documentation nécessaire et mettre en place le récit. En général, il s’agit de professeurs, spécialistes d’une époque : la seconde guerre mondiale pour Le roi vert ou le début du siècle pour Hannah. Pour concevoir un scénario, rassembler la documentation et rédiger le livre, il me faut environ un an. Mais je tiens à la préciser : j’ai toujours rédigé moi-même mes livres. Mes collaborateurs se contentent de bâtir le contexte historique. Là-dessus, les critiques ont été extrêmement injustes avec moi, mais je n’ai jamais été très sensible à l’opinion de ce genre d’individus : disons que ça me faisait plutôt rigoler.

Quelles étaient vos relations avec les éditeurs ?

Excellentes. Et je tiens à préciser qu’elles le sont toujours : les éditeurs sont toujours contents quand vous leur faites gagner beaucoup d’argent. Ceci dit, je n’ai jamais fait de la littérature industrielle : comme je vous l’ai dit, il me faut un an pour faire un livre. Simplement, j’ai été le premier à introduire les techniques du marketing dans l’édition. Le livre est peut-être un produit différent, exceptionnel même, mais c’est malgré tout un produit. Avant mon époque, on vendait bien Camus dans les supermarchés mais on le vendait, on le « marketait », comme si tous les lecteurs habitaient le seizième arrondissement. Résultat : les gens n’achetaient pas. D’une certaine façon, si les écrivains ne meurent pas tous de faim aujourd’hui, c’est à moi qu’ils le doivent.

Quels instruments avez-vous utilisés pour mettre en œuvre cette stratégie de marketing ?

C’est simple : moi. J’ai notamment conçu et fait réaliser un film de 35 minutes qui me mettait en scène et permettait au public de découvrir mes livres, mon travail et mon univers. La vie d’un écrivain est une part de son œuvre. De fait, mon succès avait fait de moi un homme public. J’ai décidé d’utiliser tous les moyens qui s’offraient à moi : pour mes livres, la radio en particulier et, à travers les articles qu’on publiait sur moi, les médias m’ont permis de devenir familier de tous. À bien des égards, mon nom est une véritable marque, mais je n’en ai pas honte : est-ce qu’on ne dit pas parfois que Shakespeare est un nom collectif ?

Des innovations de ce genre n’ont pas dû faciliter vos relations avec le monde littéraire.

Le milieu littéraire parisien a un goût bizarre pour les théories stériles et les romans nombrilistes. En ce qui me concerne, j’ai toujours été ouvert sur le monde et peu intéressé par les querelles d’école. En confidence, je vous avouerais que je ne suis pas certain d’avoir bien lu tous ces romans un peu dépressifs… Pour ce qui est des autres écrivains, c’est à peine plus compliqué : je les fréquente peu. Je n’ai pas de père spirituel, pas de disciples. Disons que j’entretiens des relations avec des hommes, pas avec des personnages ou des théories. Certains individus sont sympathiques ; d’autres, moins. Je réserve mon opinion sur les autres écrivains pour moi seul. Ne vous faites pas d’illusion : je ne cafterai pas. C’est avec les critiques que j’ai eu les rapports les plus difficiles. La question n’est pas qu’ils soient indulgents pour mes livres : un jour, François Nourrissier a publié sur moi un article très sévère mais très fin et très intelligent. Je ne l’ai pas oublié. Je lui en suis encore reconnaissant. Mais, la plupart du temps, les critiques ont été simplement ignobles avec moi. Dans ce cas, je me contente de ne pas les lire. Je trouve ça un peu dégueulasse.
Vous êtes un rebelle en quelque sorte ?

Disons plutôt un homme libre, en dehors de toutes les chapelles.
Et le grand public ?


C’est pour lui que j’écris. Le goût des lecteurs est mon unique critère de jugement. Vous savez, le succès ne vient pas par hasard. Les gens désirent avant tout s’évader : il faut les faire rêver mais sans jamais oublier leurs préoccupations, leurs soucis personnels. Il faut faire des livres intimistes à grand spectacle. De ce point de vue, Autant en emporte le vent est un modèle remarquable. On y trouve absolument tout. Plus généralement, j’ai l’impression que c’est dans le cinéma qu’on trouve encore des gens capables de comprendre les attentes du public. Pour la façon de travailler, Spielberg m’a toujours beaucoup inspiré, mais je n’ai pas eu beaucoup de chance avec le cinéma. Je suis l’auteur qui a le plus vendu en France et aussi celui qui a eu les plus gros contrats avec le cinéma. Malheureusement, mes livres n’ont pas donné des films extraordinaires. Money, par exemple, n’a vraiment pas été bien adapté. Pourtant, le cinéma conserve à mes yeux une importance essentielle : c’est le moyen le plus efficace de toucher les gens tout en les faisant réfléchir, ce qui a toujours été mon but.

Vos livres appartiennent donc à la catégorie de la « littérature intermédiaire » dont parle T.S Eliot ?

Je suis un romancier populaire : mon univers ne s’arrête pas à la Closerie des lilas. Au-delà du divertissement, même un auteur de best-seller peut avoir des ambitions. Je pense que ma mission est de fournir un témoignage sur mon époque, de rendre accessibles des faits complexes. C’est en tout cas ce que j’ai fait avec la finance. De toute façon, je n’aime pas trop les classifications, les étiquettes. Elles sont trompeuses. Voyez : les séries B deviennent des classiques, les feuilletonistes du XIXe, à commencer par Dumas, sont considérés comme des auteurs de premier plan, alors qu’ils étaient méprisés par la critique. Je me désintéresse déjà complètement de l’opinion de notre soi-disant élite de critiques, de mondains et de romanciers nombrilistes ; alors la place que la postérité me donnera, honnêtement, je m’en moque.

Avez-vous des modèles en littérature ?

J’ai des goûts, des préférences, mais pas de modèle. Je suis avant tout un entrepreneur : j’ai eu une idée neuve et je me suis lancé, seul, dans sa réalisation. Disons qu’il y a des auteurs dans lesquels je me reconnais. Je parlais de Dumas : peut-on imaginer une plus belle histoire de vengeance que Le comte de Monte Cristo ? Avec le temps, Dumas est devenu le romancier auquel je m’identifie le plus facilement. En dehors de lui, j’aime tous ceux qui ont réussi à faire de grands livres, accessibles à tous et sur des sujets universels : Jack London, Stevenson… J’adore L’île au trésor. D’ailleurs, j’adore les trésors.

Que pensez-vous des autres auteurs de best-sellers ?

Je croyais vous l’avoir dit : je ne cafterai pas. S’agissant des hommes, j’ai peu de relations avec eux. Ceci dit, il est facile de reconnaître les bons auteurs : ce sont ceux qui ont su mettre leur talent au service du public. Aux États-Unis, on peut sans hésiter mentionner quelques maîtres du best seller : John Grisham, Stephen King. En France, Max Gallo, par exemple, me semble être un homme intelligent et un bon faiseur. Un succès peut être le fruit du hasard ; un succès durable ne peut être que le fruit du talent et du travail. Ceux qui ont eu seulement un coup de chance ne m’intéressent pas beaucoup.

Le Western financier explorait un domaine nouveau : qu’est-ce qui, selon vous, pourrait jouer aujourd’hui dans le roman le rôle qui a été celui de la finance ?


Beaucoup de choses restent à explorer. Mais ne rêvez pas : je ne vais quand même pas tout vous dire. Il faut bien que je garde quelques petits secrets. Sachez toutefois qu’en elle-même, la veine du Western financier ne me paraît pas épuisée. Je dirais, en toute modestie, que s’il n’y a pas eu d’autre auteur de western financier que moi, c’est peut-être tout simplement par manque de talent des autres. Aujourd’hui les lecteurs ont changé, mais des histoires de portée universelle auront toujours du succès. Les gens sont plus informés, on voit apparaître de nouveaux centres d’intérêt, d’ailleurs à l’échelle de la planète : l’écologie, la maîtrise des ressources énergétiques et des matière premières…Tout cela est beaucoup plus politique qu’avant. Par exemple, le succès de Fahrenheit 9/11, le film de M. Moore m’a beaucoup frappé. C’est un peu ce que j’ai tenté de faire dans mon dernier livre, L’ange de Bagdad, qui parle de la guerre et des problèmes du pétrole et qui, soit dit en passant, a été un succès malgré le silence de la presse. J’évolue mais je reste fidèle à moi-même : j’ai voulu faire de la géopolitique, mais avec de l’émotion. Aujourd’hui, j’ai déjà commencé à travailler sur un nouveau projet. Je ne vous en dirai rien sinon que l’inspiration est complètement différente de celle de l’Ange de Bagdad.

Que pouvez-vous encore apporter aujourd’hui ?

Je pourrais vous parler de ma grande expérience. Celle que j’ai accumulée est considérable, c’est vrai. J’ai eu assez de malheurs, connu assez de succès, vécu assez d’accidents et de drames pour connaître un peu la vie, mais, honnêtement, l’expérience sans intelligence, c’est juste de la connerie avec quelques années en plus. Ce qui compte avant tout, c’est le talent et l’honnêteté de l’écrivain. Par rapport à l’époque où j’ai commencé à publier, beaucoup de choses ont changé. Le temps de la lecture n’est plus le même ; avec l’afflux des informations, le développement d’Internet et des médias, il a considérablement diminué. Mais le goût du public pour les histoires fortes ne changera pas. Pour faire un best seller, c’est simple : il suffit de ne pas emmerder le public.

Propos recueillis par Arnaud Olivier et Antoine Clapas


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mercredi, 26 mai 2004

N°12 - Revue des revues

Par Arnaud Olivier

Qu’est-ce qu’une revue ? Une revue est un prétexte commode que prennent des gens impropres à devenir sportifs ou chanteurs de variétés pour donner leur avis sur tout sans rendre de comptes à qui que ce soit. Qu’est-ce donc qu’une revue des revues ? C’est, avant toute chose, un moyen sournois de rappeler aux rédacteurs des publications susdites qu’il n’est pas envisageable, malgré qu’ils en aient, d’échapper au lecteur. On pourrait bien dire qu’il s’agit là d’un acte de malveillance absolue, mais aussi d’un acte salutaire : à l’abri de toute surveillance, certains profitent de ce qu’ils ne sont pas lus pour devenir peu à peu illisibles. On fait injure au public sous prétexte de l’éclairer : il nous revient d’en tirer vengeance.

Pour cela, on ne saurait mieux faire que de commencer par la dernière livraison d’Esprit : on y traite en effet de « la ville à trois vitesses : gentrification, relégation, périurbanisation ». Confiants dans leur solide réputation de dignité et d’ennui, les rédacteurs d’Esprit s’offrent, comme on le voit, le luxe d’un titre ridicule et d’un sous-titre inintelligible. On ne peut leur nier le mérite d’une certaine cohérence : le reste est à l’avenant. Les mille ressources de la macro-urbanistique, de l’ethnopsychologie sociale et de la sociographie holiste sont épuisées pour nous amener à la conclusion que les villes sont en général très peuplées et que leurs habitants ont en général beaucoup de problèmes. Un sort particulier est d’ailleurs fait au petit bourgeois de banlieue (ou plutôt aux « catégories intermédiaires de la périurbanisation »). Sur ce point, Jacques Donzelot, grand spécialiste de la question urbaine et inspirateur de ce numéro d’Esprit, conclut doctement : « Il n’est pas de moyen que la ville puisse à nouveau faire société qui ne nécessite d’apporter une solution aux classes moyennes, celles qui s’estiment, à juste titre, les oubliées de la nouvelle configuration pour la pure et simple raison qu’elles se trouvent en position de la subir. » On ne saurait être plus clair ; traduisons cependant : le petit blanc va continuer à se faire marcher sur les pieds. C’est, tout à la fois, trop long et un peu court : bref, la ville est un de ces lieux où Esprit a tendance à s’essouffler. On se prend à regretter que M. Donzelot ne pousse pas le raisonnement à son terme. Déjà caractérisé par ses « trois vitesses », le fonctionnement de la société urbaine, avec son alternance de vie diurne et de vie nocturne, ne rappelle-t-il pas également celui du moteur deux temps ? Ainsi se trouverait enfin établie l’identité, trop longtemps méconnue, entre les mégalopoles modernes et les mobylettes.

Ne soyons pas trop sévères néanmoins : on ne peut dénier le mérite d’une certaine originalité à une revue qui sacrifie un numéro entier au problème de la ville ; et l’on ne peut en dire autant des autres, comme le Débat ou Commentaire. Ces deux honorables publications ont en effet prudemment choisi de se cantonner à l’étude des relations entre l’Europe et les Etats-Unis. Une telle audace a de quoi laisser le critique sans voix, du moins sans autre ressource que de rappeler cette vérité simple : sous des habillages divers, les revues sérieuses, et en particulier Commentaire avec sa collection d’ambassadeurs cacochymes, ne traitent au fond jamais d’autre chose que des relations franco-américaines. Ainsi, Le débat donne ce mois-ci le sentiment très net de solder ses invendus : n’y découvre-t-on pas le texte d’une conférence consacrée à cette question et prononcée par Lionel Jospin devant les étudiants du MIT en décembre 2003 ? Ceux des lecteurs qui n’auraient pas eu le bonheur d’y assister (ce qui prouve qu’on peut lire le Débat sans avoir étudié au MIT), se voient affranchis de quelques vérités essentielles. Morceaux choisis : « Les peuples du Proche-Orient ont besoin de connaître un mouvement de réforme englobant le mode de développement, la démocratie, le rapport de la religion à l’Etat, le statut des femmes. » On se prend à regretter les échecs électoraux de Lionel Jospin : pour peu qu’il se fût maintenu au pouvoir, l’insipidité de sa pensée aurait pu passer pour une forme hautement raffinée de prudence diplomatique.
Arnaud Olivier



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