mardi, 09 décembre 2008
N°28 - A dimanche...
Par Alain Raison
Toutes les semaines, on avait un jour de maquis collectif contre la servitude volontaire, une pleine journée d’oisiveté forcée. Et voilà qu’il faut travailler plus pour gagner plus. Non mais vraiment, on a la droite la plus bête du monde ?
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mardi, 10 juillet 2007
N°23 - Non au communautarisme catho (présentation)
Les motivations d’un article contre le communautarisme catho
Cet article n’est qu’une courte introduction au numéro des Epées sur le communautarisme catho. Une simple mise en bouche. L’essentiel est dans la revue.
référence chrétienne comme facteur de cohésion et de distinction pour définir de manière inclusive et exclusive ce qu’est leur groupe. Or, selon moi, il y a là une déviance terrible, car c’est la foi même, sa nature et son autonomie qui se trouve niée. Quand j’entends des « identitaires » qui ont la nostalgie du national, du local, du rural, du familial, du catholique, (etc.), je vois que la foi est mise sur le même plan que d’autres types d’appartenance dans la seule finalité politique et sociale d’exclure. Réaction qui se comprend très bien dans le contexte de la mondialisation. Sauf que la foi n’a rien à voir avec cela.La foi n’est pas héréditaire
Sans doute Dieu œuvre par les médiations humaines. Nous héritons d’une culture chrétienne, nos pères nous ont transmis la Révélation. Mais attention : dans l’Eglise, la succession apostolique n’est pas une succession héréditaire. C’est Dieu qui appelle ! De la même manière, la foi ne s’hérite pas, elle est un don de Dieu : c’est la conversion personnelle, une relation d’amour et de fidélité au Christ. La foi n’est pas la propriété d’un groupe social ou d’une culture. Elle est un dépôt à transmettre à toutes les nations. La foi ne peut être mobilisée contre les païens, les incroyants ou les gentils sans dénaturation profonde. La croix du Christ ne peut être un étendard d’un groupe de « parfaits » contre le reste du monde, car sur sa croix le Christ est mort pour tous les hommes.
Le communautarisme : nostalgie de la religion civile
Le communautarisme – qui n’a rien à voir avec l’existence de communautés spontanées ou organisées de chrétiens – vise sur le mode anglo-saxon à faire exister les catholiques comme un groupe social, avec une culture, contre d’autres groupes sociaux ou confessionnels. Le communautarisme est à la fois fruit du conflit et instrument dans le conflit. Il est une réponse au multiculturalisme croissant des sociétés occidentales. Il tente une coalescence des individus héritiers d’une même identité pour éviter leur dissolution dans la grande soupe de la « world culture ». Mais la foi n’est pas un instrument au service de la survie d’un groupe ou d’une culture. Il faut veiller à ce que les « catholiques et français toujours » ne tombent pas dans le contre témoignage en instrumentalisant la foi. Le spirituel ne doit pas être assujetti au temporel. Il y a dans le rapport des communautaristes au catholicisme une nostalgie inavouée de la religion civile. L’apologie d’une « Eglise de l’ordre » dont les seules vertus valables seraient sociales n‘est pas loin… Sous couvert d’une pseudo finalité apostolique, le communautarisme catho est surtout une sécularisation radicale du catholicisme, une dénaturation profonde de la Nouvelle Alliance, bref le retour du grand inquisiteur…
Alain Raison
Voici les lettres qui nous ont été adressées suite à l'article paru dans le n°23. Vous pouvez les télécharger au format PDF.
Réponse de Paul-Marie Couteaux
Réponse de l'Abbé Guillaume de Tanouarn
Réponse de Jacques de Guillebon
Réponse de Jean-Pierre Maugendre
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vendredi, 23 septembre 2005
N°17 - Mauvais genre
Par Alain Raison
Pour éviter que les féministes ne substituent un nouvel ordre sexuel au patriarcat qu’elles cherchent à abolir, Judith Butler propose d’abréger l’interrègne de la « femme libérée » au profit du Queer : l’émancipation du désir et de l’identité individuelle de toute norme sexuelle.
Trouble dans le genre, l’ouvrage clef de la “professeure” Judith Butler, sous-titré « pour un féminisme de la subversion », vient d’être traduit en français quinze ans après sa première édition. L’ouvrage est un classique des gender studies et a eu lors de sa sortie un impact révolutionnaire sur la pensée féministe. Depuis sa parution en France au mois d’avril, tous les mags à la mode s’entichent de la philosophe « Queer » et récitent leur petite leçon de relativisme sur sexe et genre, masculin/féminin, etc. C’est un serpent de mer qu’on avait déjà aperçu dans les brumes soulevées par La domination masculine de Pierre Bourdieu, mais cela à une petite différence près : Butler veut déconstruire le concept de « genre » pour faire avancer la révolution féministe sur une voie nouvelle. Illustration exemplaire du réflexe paranoïaque qui pousse toute entreprise de déconstruction à se déconstruire elle-même pour traquer les normes clandestines qu’elle pourrait véhiculer à son insu et qui risqueraient de la condamner à reproduire une forme de domination analogue à celle qu’elle souhaite détruire. (Reprenez une fois lentement puis passez au paragraphe suivant)
Les identités sexuelles sont des constructions sociales
Le concept de genre vient de l’anglais gender qui désigne une catégorie grammaticale pour classer les noms, pronoms, adjectifs et verbes en masculin, féminin ou neutre. Entendu comme « la signification culturelle que prend le sexe du corps », le genre est un concept forgé par les féministes dans les années soixante pour émanciper la femme de tous les rôles qui lui sont attribués au nom de la nature mais qui de fait masquent un asservissement à une phallocratie archaïque. Comme l’écrit Judith Butler, « La distinction entre genre et sexe visait d’abord à réfuter l’idée de l’anatomie comme destin. Le genre est culturellement construit indépendamment de l’irréductibilité biologique qui semble attachée au sexe : c’est pourquoi le genre n’est ni la conséquence directe du sexe ni aussi fixe que ce dernier ne le paraît ».
Male, femelle : deux sexes corporels, biologiques, qui ne nous déterminent que parce que nous croyons qu’ils nous assignent une identité d’homme ou de femme. La connaissance de l’histoire des cultures humaines devrait pourtant nous garder d’une telle naïveté ! Chez les Inuits, on considère qu’en tout individu revit une des personnes dont l’enfant reçoit le nom. Si une fillette reçoit le nom d’un homme, elle sera habillée et éduquée comme si elle était du sexe de la personne éponyme, c’est-à-dire comme un homme. La fillette ne « redevient » femme qu’à la puberté. Chez les Azandes du sud Soudan, la pénurie de femmes conséquente à la polygamie pouvait aboutir à ce qu’un guerrier prenne pour épouse un jeune garçon qui endossait les obligations ménagères et sexuelles d’une femme. Nos sociétés occidentales « modernes » nous fournissent aussi beaucoup d’exemples de la transgression du lien entre un sexe male et un style de vie masculin, un sexe femelle et un style de vie féminin : celle-ci est garçonne, celui là efféminé… De manière plus radicale, on trouve dans des couples homosexuels une altérité entre rôles masculin et féminin malgré l’homologie des sexes.
Les variations de l’identité féminine dans l’histoire permettent de dénoncer la croyance en son origine naturelle, en des qualités intrinsèques aux êtres femelles, comme un impensé dans lequel se logent les ressorts de la domination masculine et patriarcale. N’oublions pas la leçon de Durkheim : l’inconscient, c’est l’histoire. Dans une société donnée, les manières de vivre son sexe, les rôles sociaux assignés aux mâles et ceux assignés aux femelles, chasser ou élever les enfants, sont historiques et non pas naturels malgré la manière dont ils s’imposent comme des évidences indépassables et structurent notre inconscient. Bref, si, comme l’a écrit Simone de Beauvoir, « on ne naît pas femme : on le devient », pourquoi ne pas naître homme et devenir femme ? Le couple conceptuel genre/sexe répond à la volonté de penser ce hiatus gênant, intolérable, qui devrait être impossible, d’une femme qui a un corps d’homme et vice versa. Le concept de genre a ainsi procuré aux féministes une arme de choix pour dénoncer le caractère culturel et donc politique du rôle que leur naissance semblait leur imposer. Qu’une libertine soit une salope et un libertin un Don Juan les révoltait. Il était temps de prouver qu’un homme peut-être une mère comme une autre.
Neutraliser le genre
Dans les années soixante-dix, le mouvement féministe reposait sur l’idée qu’il fallait au féminisme une base universelle, un noyau présumé de ce qu’est une femme allant de pair avec l’idée d’une oppression commune par le patriarcat ou la domination masculine. Le but de Judith Butler est de contester cette ambition en dénonçant le risque qu’elle reproduise la domination normative à laquelle les féministes cherchent à échapper : « La construction de la catégorie « femme » comme un sujet cohérent et stable n’est-elle pas, à son insu une régulation et une réification des rapports de genre ? Or une telle réification n’est-elle pas contraire aux desseins féministes ? » Butler ne souhaite pas substituer la domination féminine à la domination masculine et cherche au contraire à penser les conditions d’une véritable égalité des genres, d’un pluralisme sexuel où aucune « orientation » ne serait dominée. À cette fin, elle s’oppose à la doxa féministe de l’époque et défend qu’il n’y a pas que deux genres. Selon elle, rester dans la dualité des genres féminin et masculin entretien la fiction d’une complémentarité sexuelle et aboutit à se soumettre à la domination de la norme hétérosexuelle, c’est-à-dire des rapports hiérarchiques entre dominants et dominés. En outre, la limitation des genres à deux catégories va produire la déviance et la domination de tous ceux qui ne s’y conforment pas.
Goût du cuir et subversion Queer
Ici, le manifeste de Butler s’articule étroitement avec sa pensée de la construction des genres. Toute société véhicule de manière plus ou moins consciente des normes sur ce qu’est une femme, ce qu’est un homme. Ces normes conditionnent les comportements entre personnes comme des prédictions « performatives », c’est-à-dire qui créent ce qu’elles énoncent : on éduque une petite fille (poupée, dînette, robe) conformément à la nature qu’on pense qu’elle a comme « femme » et ce faisant elle devient telle ; éduquée à jouer à la maman et à la ménagère, elle vivra avec ce modèle inconscient comme horizon indépassable de son devenir et tâchera de s’y conformer toute sa vie en adoptant les rôles sociaux correspondants. Ainsi chaque genre est incorporé par la personne comme une seconde peau au cours de sa socialisation primaire mais aussi tout au long de sa vie, par une conformation répétée et inconsciente à la norme prégnante de ce qu’est un homme ou une femme. Or certaines personnes, pour diverses raisons, n’intériorisent pas la norme sexuelle et deviennent autre chose qu’une femme ou un homme « comme les autres ». Leur sentiment d’identité ne coïncide pas avec leur sexe corporel, ils sont attirés par des personnes de même sexe, aiment les combinaisons de cuir, n’ont pas d’identité stable, sont Raoul le jour et deviennent Lola la nuit et de ce fait souffrent de discrimination sociale (« T’as vu la tarlouze ! »). En outre, les législations ne leur permettent pas de vivre leurs aspirations comme les autres, puisque l’hétérosexualité est la condition du mariage, de l’adoption, etc. Bref, ils sont marginalisés injustement car souvent, ils ont moins choisis l’homosexualité que l’homosexualité ne les a choisis. Ils sont, ou ont envie d’être, « comme ça » et ne voient pas pourquoi ils souffriraient en se conformant à une norme hétérosexuelle qui ne répond pas à leur genre.
Par conséquent, Butler pense que la cause féministe n’avancerait à rien si elle substituait aux identités sexuelles dites « naturelles » deux genres définis. Même détachés de la sexuation corporelle, ils aboutiraient nécessairement à exclure ceux qui ne s’y conforment pas. Butler de proposer alors un autre projet pour le féminisme : « Si une notion stable du genre n’est plus de fait la prémisse fondatrice de la politique féministe, il est peut-être souhaitable que cette politique renouvelle sa forme pour contester les réifications même du genre et de l’identité, une forme qui ferait de la variabilité dans la construction de l’identité une exigence tant méthodologique que normative, pour ne pas dire un but politique ». Autrement dit, le meilleur moyen de rompre la domination de la norme hétérosexuelle est d’effacer les frontières des genres, d’ouvrir l’espace des possibles à tout ce qu’il y a d’étrange et d’inquiétant dans l’indétermination de sexualités et de styles de vie totalement subversifs parce que totalement Queer, qui ne répondent à aucuns canons des genres masculins et féminins mais les transgressent tous deux en conjuguant leurs antagonismes dans autant de combinaisons possibles. Les féministes doivent ouvrir le concept de genre au Queer pour le vider de tout contenu normatif, in fine ériger le particulier en universel et empêcher la recomposition d’un nouvel ordre sexuel.
Libertarisme sexuel
Les lecteurs fidèles doivent reconnaître ici un raisonnement qu’ils ont déjà lu dans notre précédent article sur Maurice Godelier : toutes les manières de vivre sont mise à égalité par relativisme et l’exigence de tous les lobbys à voir reconnaître leur droit au même titre qu’un autre est légitimée. Plus fondamentalement, le manifeste Queer de Butler tend à rendre applicable dans le domaine des identités sexuelles le deutéronome de la modernité : on ne choisit plus une chose parce qu’elle est bonne ; elle devient bonne parce qu’on l’a choisi. Il n’est plus de norme supérieure au désir de chaque individu, c’est-à-dire qu’il n’y a plus de norme du tout. Pour supprimer la déviance, il faut effacer la norme. Le programme Queer est à finalité radicalement libertaire. Il tend à faire de l’État un lieu vide de sens, sans finalité ni valeur et de faire du principe de non discrimination corrélé à la défense des droits de la personne l’horizon indépassable de la politique. L’égal respect des singularités individuelles substitue au bien commun ? nécessaire à la communauté politique ? une justice strictement procédurale qui veille à l’absence d’interférence entre les libertés particulières. L’émancipation des mœurs fait ici le jeu de l’extension du libéralisme à toutes les sphères de la société. À ce titre, les articles sur l’idéologie du genre dans le lexique du Conseil pontifical pour la famille apportent des développements édifiants. L’entreprise de déconstruction des identités sexuelles au profit d’orientations libres et indéterminés doit passer par une destruction de toute les institutions humaines qui transmettent la culture hétérosexuelle. La famille est la première à abattre, vient ensuite la religion. L’éducation serait repensée pour que les enfants n’aient plus comme modèle le servage de la maternité. Il faut vider la société de toute norme sexuelle pour que chacun puisse s’inventer librement le genre de son choix en suivant la spontanéité de ses désirs. Comme le prévoit la féministe Alison Jagger « La suppression de la famille biologique fera aussi disparaître l’obligation de procéder à la répression sexuelle. L’homosexualité masculine, le lesbianisme et les relations sexuelles extra-matrimoniales ne seront plus considérés de manière libérale comme des options alternatives, hors de portée du règlement de l’État […]. Au lieu de cela, même les catégories d’homosexualité et d’hétérosexualité seront abandonnées : l’institution même des « relations sexuelles », où l’homme et la femme exercent un rôle bien déterminé, disparaîtra. L’Humanité pourra enfin revenir à sa sexualité naturelle perverse polymorphe ».
Renouer avec le sens de l’être
Oui, l’homme n’est pas prédéterminé biologiquement, oui des hommes peuvent vivre de manière antagonistes et éprouver une égale satisfaction, non toutes les manières de vivre ne sont pas également vraies, justes et bonnes. Contrairement à la caricature matérialiste, la nature est dans l’ordre des finalités. Feu le Pape Jean-Paul II a condamné explicitement dans sa « lettre aux femmes » (29 juin 1995), la notion de déterminisme biologique selon laquelle tous les rôles et rapports entre les deux sexes sont fixés dans les gènes de manière statique. Il exhorte les hommes à participer au « grand processus de libération de la femme ». Oui, il y a bien des genres masculin ou féminin qui dépendent des cultures où ils sont nés. Mais cela ne veut pas dire que toutes les fonctions qui y sont attachées relèvent d’un arbitraire culturel et que les identités masculines et féminines sont malléables à volonté. Les corps masculins et féminins ont un sens qui dépasse toutes les cultures. L’être n’existe pas indépendamment du corps et la corporéité est nécessairement sexuée, c’est-à-dire male ou femelle. être un homme exclut automatiquement d’être une femme. C’est cette limite – l’impossibilité d’être l’autre – qui permet l’accomplissement de l’être humain. C’est dire que la sexualité est nécessaire à l’être humain parce que ni l’homme ni la femme ne peuvent être féconds sans l’autre. L’indissoluble enchevêtrement qui noue différence sexuelle, sexualité et fécondité manifeste une dimension essentielle de la nature humaine : tout être est référé à un autre et il n’accomplit pleinement sa nature que dans l’unité duelle du don réciproque entre l’homme et la femme. Parce que toutes les sexualités ne permettent pas cet accomplissement, elles ne sont pas toutes égales. Le genre peut légitimement varier d’une culture à l’autre dans la mesure où il reste conforme à l’ordre naturel donné dans le corps. Croire se libérer de la domination hétérosexuelle n’est souvent qu’une soumission au pathologique. La négation de la différence fondamentale entre homme et femme est une négation de l’humanité. On ne s’étonne pas de tous les fantasmes qu’alimente la possibilité ouverte par le progrès scientifique de transformer toujours plus profondément son corps. L’homme moderne veut en finir avec le dernier vestige d’un sens qui échappe et résiste à son désir, la dernière icône du Dieu qu’il a tué.
+ Judith Butler, Trouble dans le genre : pour un féminisme de la subversion, La Découverte, 2004, 284p., 23 n.
+ Conseil Pontifical pour la Famille, Lexique des termes ambigus et controversés sur la famille, la vie et les questions éthiques, Téqui, 2004, 1001 p., 60 n. Nous reviendrons prochainement sur toutes les qualités de cet utile ouvrage de combat.
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vendredi, 20 août 2004
N°13 - La modernité hypostasiée
La Modernité n’est qu’une utopie sans prise durable sur le réel, l’illusion de son emprise ne perdure que tant qu’elle échoue.
Dresser la chronologie des époques, inventorier leurs mœurs pour en saisir l’esprit, les qualifier “ante”, “post”, “hyper”, il n’y a ensuite qu’un pas à franchir pour que le constat devienne un manifeste, surtout quand la période à évaluer est l’actualité la plus immédiate. Les œuvres du philosophe Gilles Lipovetsky et du sociologue Michel Maffesoli viennent nous en donner un nouvel exemple. Souvenez-vous, la Modernité était caractérisée par une ambition progressiste d’émancipation de l’individu et de transformation des sociétés… et bien c’est fini, les deux auteurs sont d’accord, la Modernité c’est du passé. Déjà Lipovetsky voit dans mai 68, la première « révolte sans visée d’avenir », et les années de libération des mœurs qui suivent « substituent la fête à l’engagement, les machines désirantes à l’histoire héroïque, tout se passant comme si le présent avait réussi à canaliser toutes les passions et les rêves ». S’ouvre alors la « post-modernité » dont il peint les caractères dans L’ère du vide (1983) et L’empire de l’éphémère (1987).
L’ère du vide
Période marquée par l’hédonisme : les virevoltes de la mode et les spirales de la fantaisie, la culture narcissique de la singularité, sont les signe efficaces de l’achèvement de l’émancipation individuelle. Par conséquent, comme l’écrit Sébastien Charles, un épigone de Lipovetsky : « la postmodernité a permis la réalisation des idéaux des Lumières que la modernité n’avait fait qu’annoncer en termes juridiques sans leur donner de portée réelle ». La thèse de Maffesoli est radicalement contraire. Pour le sociologue, la postmodernité est la subversion de la Modernité par des logiques archaïques. Tout d’abord, à l’individualisme moderne se substituent des solidarités « tribales » marquées par un fort enracinement territorial et une quête de communauté de sens. Le principe d’autonomie de la volonté ? Ma loi c’est moi ? Caractéristique de la modernité, prévaut de moins en moins sur l’hétéronomie ? Ma loi c’est l’autre ? Qui règne dans les nouvelles « tribus ». De même, les visions eschatologiques de l’histoire et les formes d’idéalisme historique sont accueillis avec toujours plus de méfiance, l’homme postmoderne cherchant le sens dans son action même et non plus dans un but idéal.
Le retour de Dionysos
C’est pour Maffesoli le retour d’une conception tragique de l’existence, le présent étant accepté pour ce qu’il est sans recours à un quelconque idéal pour l’évaluer. La rationalité même est battue en brèche par le développement des comportements dionysiaques, la désindividuation fusionnelle avec les masses festives des stades, les états de transe des rave parties. La prétention homogénéisante de la pensée moderne sature, n’a plus prise sur le réel. Le polythéisme des valeurs, la tribalisation, le réenchantement du monde par l’onirisme des images, manifestent le retour de tout ce que la modernité avait dénié dans l’homme. La modernité étant définie comme un idéalisme d’origine essentiellement chrétienne, on reconnaîtra aisément dans la pensée de Maffesoli l’influence de Nietzsche, le thème récurrent de Dionysos en est emblématique. La postmodernité est alors le dépassement du nihilisme moderne, l’affirmation du multiple contre le fantasme de l’Un. Peut-être Maffesoli cherche-t-il a attirer l’attention sur les signes annonciateurs d’une « transmutation » : l’affirmation joyeuse du multiple et du devenir que prophétisait Nietzsche.
La sociologie de l’ordinaire de Maffesoli vient donc servir une pensée nietzschéenne, comme les observations de Lipovetsky viennent servir une pensée pseudo-critique qui reste essentiellement moderne. Sans doute Michel Maffesoli jouerait de l’ambiguïté de sa démarche en disant qu’il est un « sociologue de la postmodernité » et non pas « un sociologue postmoderne », mais de fait sa désignation de la Modernité en « postmédiévalité » n’est pas neutre et révèle l’origine qu’il cherche à dénoncer : le monothéisme chrétien. Nietzsche est bien là. Les penseurs de la sécularisation ont aussi démontré la filiation entre le christianisme et les pensées modernes. Il ne faut pas cependant tomber dans une illusion rétrospective en confondant le principe et son développement : ne pas avoir d’égard pour ce qui est aléatoire et non nécessaire dans le développement historique du christianisme. La sécularisation permet de bien distinguer ce qui est spécifiquement moderne, du monde médiéval chrétien. Il est donc plus opportun d’en rester à la définition de la Modernité comme projet des Lumières et sécularisation du christianisme. Reste que l’intuition de Maffesoli d’une subversion de la modernité par des comportements non modernes paraît très juste, mais on peut douter que ce soit nouveau. Sur le même point, Lipovetsky pense au contraire que tous les éléments non modernes résiduels (religion, famille, traditions) sont subvertis par les logiques consuméristes modernes.
La Modernité est une idée
N’hypostasient-ils pas tous deux la Modernité ? La philosophie moderne a certes lourdement influencé ces deux derniers siècles comme le rappellent les expériences communistes ou libérales, mais on surestime son emprise réelle. La semblance de rationalisation moderne des sociétés ne tient que par la force ou parce qu’elle est elle-même subvertie par des nécessités humaines qu’elle prétendait dénier. À vouloir organiser les sociétés sur les catégories de la raison abstraite, les projets modernes se sont condamnés au volontarisme mortifère ou a la corruption rapide. Prenons l’exemple des démocraties : Les Épées l’ont déjà démontré, elles ne sont plus qu’une rhétorique « moderne » de légitimation de formes de pouvoir beaucoup plus « classiques » (oligarchies, népotisme etc.). Les projets Modernes n’ont pu s’affranchir des nécessités humaines sur lesquels l’ordre ancien reposait. Les progrès de la mentalité libérale corollaires au déclin de la pratique citoyenne rappellent aussi que le fonctionnement de la République fait appel à des vertus : la responsabilité, le dévouement, le service, étroitement dépendantes de la matrice chrétienne. L’existence de la République est conditionnée par l’inaccomplissement du projet d’émancipation démocratique, au fait qu’elle repose sur la rémanence de la France historique. L’acceptabilité du capitalisme repose aussi sur la limitation de son emprise sur l’ensemble des mœurs par des valeurs méta-sociales qui échappent à sa rationalité. Le ressentiment des modernes prend les formes de la rhétorique de la flexibilité libérale et de la rhétorique de l’émancipation républicaine. Ces idéologies restent sans prise durable sur le réel mais leur prescription politique affaiblit le socle historique qui conditionne leur existence même. La Modernité est forte dans les esprits, mais ce n’est qu’une croyance sans prise durable sur le réel, elle ne perdure que tant qu’elle échoue.
+ Michel Maffesoli, Notes sur la postmodernité, Le Félin, 2004, 10,50 g.
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mercredi, 26 mai 2004
N°12 - Démocratie représentative : l'avenir d'une illusion
Dans les régimes contemporains, la démocratie n’est plus que la rhétorique de légitimation d’une oligarchie d’autant plus redoutable qu’elle gouverne et se reproduit au motif du choix populaire.
En démocratie, la pratique du vote masque un certain nombre d’illusions. La plus prégnante parce la plus fondamentale est la nécessité du vote pour la démocratie elle-même. Les manuels de régression civique vous diront que l’extension du suffrage rythme les étapes de l’épopée républicaine, que la Révolution s’apaise par le dépôt des armes au pieds de l’urne que gardent trois vierges représentant la liberté, l’égalité la fraternité. Laissez ces fables… Comme l’écrivait Marx, l’histoire se répète toujours deux fois : la première est une tragédie et la seconde une farce sinistre. Les révolutionnaires drapés de toges antiques, « peuple numismatique en rupture de médaille[1] » comme les épingle Léon Bloy, rendent hommage à une démocratie antique qu’ils caricaturent. Les démocraties contemporaines quant à elles, se caractérisent par la dévolution élective des charges du pouvoir, aucune n’a attribué le sort de la moindre parcelle de pouvoir par tirage au sort. Sous l’Antiquité cette pratique fut pourtant la caractéristique nécessaire de la démocratie au contraire du vote, d’essence oligarchique.
Contre la représentation
A Athènes, la démocratie se caractérise à la fois par le rôle institutionnel accordé au peuple assemblé (Ekklèsia), pouvoir partagé avec des stratèges élus mais surtout avec des magistrats sélectionnés par tirage au sort. Une pratique ordinaire de dévolution du pouvoir dont dépendait un grand nombre de charges. Socrate s’en gaussait au motif qu’on ne sélectionne pas ainsi un pilote, un architecte ou un joueur de flûte[2]. Protagoras lui répondra que Zeus a réparti également entre les hommes la justice ce qui donne a chacun une égale capacité à agir politiquement. Plus fondamentalement, Socrate néglige le principe même de la démocratie : les magistrats ne sont pas sensés être des pilotes, car s’ils sont bien des organes exécutifs, leur seule légitimité tient à leur soumission aux décisions de l’assemblée. Le souverain (le peuple) est titulaire de son pouvoir et ne le délègue pas. Cette vision de la démocratie est donc incompatible avec la représentation. S’il y a bien une médiation entre le souverain qui décide et l’exécution des lois, c’est celle du coursier qui porte un message d’une personne à une autre et non la médiation du banquier qui gère le compte de ses clients à sa guise pourvu que le rendement soit régulier.
Une identité nécessaire entre gouvernants et gouvernés
Conséquemment les mandats tirés au sort étaient assujettis à un mandat impératif très strict. Pour corriger le sort, Solon régla qu’on ne pourrait tirer au sort que dans le nombre de ceux qui se présenteraient : que celui qui aurait été élu serait examiné par des juges, et que chacun pourrait l’accuser d’en être indigne : cela tenait en même temps du sort et du choix. Quand on avait fini le temps de sa magistrature, il fallait essuyer un autre jugement sur la manière dont on s’était comporté. Les gens sans capacité devaient avoir bien de la répugnance a donner leur nom pour être tirés au sort. Enfin, la rotation accélérée des magistrats et la collégialité des fonctions affaiblissent le pouvoir exécutif. L’élection n’est utilisée que pour les mandats des généraux ou des stratèges. Ces aménagements institutionnels ont pour but d’empêcher le détournement du pouvoir par une oligarchie d’élus. Garanties nécessaires du principe démocratique d’identité entre gouvernants et gouvernés. Comme l’explique Bernard Manin, le tirage au sort consacre l’égalité absolue entre les citoyens et une conception de la démocratie perçue comme une communauté politique dont le principe demeure l’égale possibilité, au moins théorique, pour chaque citoyen de participer directement à la direction des affaires de la Cité.
La subversion libérale de la tradition démocratique
Loin d’être cantonné à Athènes, le tirage au sort s’est prolongé dans bien des républiques italiennes jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Ni Montesquieu ni Rousseau ne l’ont oublié, mais quelques décades plus tard, la désignation par le sort s’est évanouie de l’esprit des constituants américains et français. L’élection fut adoptée unanimement. La démocratie représentative inventée. Cette révolution des modalités de dévolution du pouvoir s’explique par la subversion libérale de la pensée démocratique. La déclaration d’indépendance américaine s’ouvre par ces mots « Nous tenons pour évidentes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux, ils sont dotés par leur créateur de certains droits inaliénables au nombre desquels figurent la liberté, la vie et la poursuite du bonheur ; les gouvernements sont institués parmi les hommes pour garantir ces droits et ils tirent leurs justes pouvoirs du consentement des gouvernés ». Cette dernière assertion est une révolution de la pensée du rapport entre gouvernés et gouvernants : le consentement devient la source de l’autorité légitime et fonde l’obligation des membres de la société à l’égard du pouvoir. Elle correspond a une définition libérale de la démocratie commune à bien des théoriciens de l’Ecole du droit naturel. Principe que l’on trouve exprimé chez Locke : « Ce qui est à l’origine d’une société politique et la constitue véritablement, c’est uniquement le consentement d’un certain nombre d’hommes libres, capables de former une majorité pour s’unir et s’incorporer à une telle société. C’est là et là seulement, ce qui a donné naissance ou ce qui peut donner naissance à un gouvernement légitimé sur terre[3] ». D’une égale possibilité de participer au pouvoir, la démocratie devient l’égale capacité à consentir au gouvernement des seuls représentants. Le vote est moins une modalité de participation que de légitimation du pouvoir. D’actif, le citoyen devient passif.
Une aristocratie élective de légitimité démocratique
Comme l’écrit Madison, un des principaux architectes de la Constitution américaine de 1787 : la représentation permet « d’épurer et d’élargir l’esprit public en le faisant passer par l’intermédiaire d’un corps choisi de citoyens dont la sagesse est le mieux à même de discerner le véritable intérêt du pays et dont le patriotisme et l’amour de la justice seront les moins susceptibles de sacrifier cet intérêt à des considérations éphémères et partiales. (…) Dans un tel système, il peut fort bien se produire que la volonté publique formulée par les représentants du peuple s’accorde mieux avec le bien public que si elle était formulée par le peuple lui-même, rassemblé à cet effet. [4]» En France, la souveraineté nationale de Sieyès et le rejet du mandat impératif suivent de fait la même logique. La première aristocratie élective de légitimité démocratique est inventée : la démocratie représentative est née. Hybridation ambiguë que trame la tension entre représentation et démocratie, deux termes qui comme l’a bien montré Carl Schmitt renvoient à deux principes opposés, et même incompatibles. D’un côté, la démocratie repose sur l’identité entre les gouvernants et les gouvernés : c’est une poignée d’hommes d’égale valeur qui se rassemblent sur la place publique pour délibérer en commun. De l’autre, l’idéologie libérale en matière de gouvernement repose sur la représentation, qui est une procédure de désignation de magistrats[5]. En sélectionnant par l’élection les citoyens les plus compétents pour exercer les charges publiques, on passe du principe de l’identité politique à celui de la différenciation, qui relève du principe aristocratique. Par conséquent, en « démocratie représentative » la démocratie n’est plus que la rhétorique de légitimation d’une oligarchie d’autant plus redoutable qu’elle gouverne et se reproduit au motif du choix populaire.
Illusion électorale
Les oligarchies n’en dépendent pas moins du consentement et donc de la participation des électeurs au vote. C’est la ressource de leur affrontement pour la prise du pouvoir. D’où leur nécessité de la croyance au caractère démocratique du vote. Illusion entretenue par une mythologie diffuse qui ne résiste pourtant pas à l’examen. Les pratiques électorales contemporaines permettent de voir dans le vote un formidable outil de légitimation du pouvoir en place parce que son sens n’appartient jamais à ceux qui l’émettent mais à ceux qui en dépendent.
Le résultat des élections n’est pas le miroir des opinions des français, non plus une photo. La combinaison du mode de scrutin et des candidats en lice, convertit la pluralité informe, contradictoires et inagrégeable des opinons particuliers en courant politique distinct et organisé. Car l’élection est en réalité une opération où on demande à l’électeur de faire un choix, en sacrifiant un certain nombre de ses opinions et en regardant ce qui pour lui est essentiel. Mais cet arbitrage comment est-il fait et pourquoi ? A la belle gueule, pour un monde plus solidaire, comme papa, contre le TGV qu’est bruyant ? Sans doute tout à la fois. L’opportunité du choix dépend aussi de l’anticipation du résultat final. C’est bien là que les sondages ont une paradoxale efficacité. Peu importe leur fidélité aux opinions réels ou supposés, mais il est indéniable qu’ils ont des effets sur le vote comme le pronostic sur le pari. L’assurance du résultat libère de la logique éliminatoire du « vote utile » pour un choix plus personnel : « Si Jospin est sûr de passer, autant voter Arlette pour tirer le PS vers sa gauche[6]». Vain calcul : si chacun à un motif de vote, l’opération électorale n’en reflète rien car l’agrégation des bulletins identiques annule toutes les motivations personnelles.
L’opinion publique ne veut rien, d’ailleurs elle n’existe pas
Les résultats n’ont de sens que comparativement entre les différents candidats, et encore s’ils expriment peut-être un rapport de force, ce n’est que le résidu quasi aléatoire d’anticipations contradictoires. Dire que les résultats des élections peuvent exprimer un quelconque état de l’opinion, avoir un sens, ou pire être qualifiés de « message » est une imposture construite sur une illusion rétrospective. C’est une interprétation qui présuppose que le résultat final est la somme de volontés convergentes et unanimes, autant dire que tous les embouteillages sont volontaires, car voter ou partir en vacances en écoutant Bison Futé[7], sont deux actes analogues. Si, si… Ceux qui partent aux heures des embouteillages annoncés sont parfois surpris par la fluidité de la circulation et vice versa. Les réactions aux pronostics sont contradictoires, le résultat aléatoire. En conséquence, « l’opinion publique » ne veut rien, les français non plus, et toute métaphore anthropomorphique pour décrire le résultat d’élections est un mensonge grotesque. Les électeurs choisissent leur candidat pour des combinaisons de motifs multiples et contradictoires, qui font de tout résultat une simple agrégation d’éléments réduit à leur moindre dénominateur commun, dans tous les cas une somme de sens nulle qui laisse un blanc seing total aux divers politistes et doxologues accrédités pour dire n’importe quoi... Opportunément !
Le vote ne délivre aucun message
Prenons n’importe quel plateau TV, un dimanche soir à la clôture du bureau de vote, deux rangées de concurrents se font faces. Tout à coup l’animateur se trémousse et une belle carte bleue et rouge apparaît sur l’écran derrière lui. Commence alors une seconde joute cruciale, moins une interprétation qu’une imposition du sens du vote. Ecoutons les aux dernières régionales, le couple Hollande applaudit « la sanction », Raffarin pirouette : « les Français ont dit leur volonté de justice. Ils ont dit leur exigence d'efficacité. Ils ont manifesté – nous les avons entendues – et les inquiétudes et les impatiences. Mais ils n'ont pas choisi le renoncement. Ils n'ont pas choisi le repli. Ils n'ont pas choisi l'inaction. Tous savent, en effet, que dans les grands mouvements du monde, l'immobilisme serait l'allié le plus sûr du déclin économique et du recul social »[8]. Exhortation finale qui manifeste bien par son caractère prescriptif, qu’elle est moins une interprétation qu’une imposition du sens du vote opportune à légitimer Raffarin III. Ne parlons pas du « message » des français que le Président Chirac a « entendu »… Cela relancerait vainement la polémique sur son sonotone[9]. Mais il est évident qu’il répondait au seul « message » de l’opposition. Le vote n’est qu’une ressource qui alimente un rapport de force politique au sein de la sphère politique mais qu’aucun élément extérieur ne peut vraiment perturber. Qu’importe le pluralisme d’une sphère politico médiatique close sur elle-même ! Qu’importe la liberté de penser ! Tant que les électeurs croient aux vertus démocratiques du vote, la rue ne leur apparaît pas un recours nécessaire.
Une contradiction fatale
Sans doute, la taille de l’Etat rend le gouvernement direct du peuple impossible. On peut aussi penser que l’extrême improbabilité d’être tiré au sort dans un pays de plusieurs millions d’habitants épuiserait le sens civique de la pratique. Si la démocratie athénienne est bien passée, reste que le compromis des démocraties représentatives n’est pas durable et sera dépassé. La tension entre démocratie et représentation se fragilise à mesure que l’illusion démocratique s’estompe avec la spécialisation du travail politique : la représentation creuse socialement la distinction entre des représentants qui tendent à se constituer en classe dominante et des représentés voués à l’impuissance et à la soumission. Le vote contestataire comme l’abstention manifestent l’exaspération d’une population qui doute de plus en plus du sens de la relation électorale aux gouvernants. Symétriquement, il se peut qu’une classe qui cumule les ressources sociales, professionnelles et politiques se lasse de dépendre d’un électorat toujours plus versatile. A la tentation populiste répondra la tentation technocratique. Au désir d’un contrôle direct du pouvoir répondra le désir d’un contrôle total des masses. Par une transposition de la démocratie représentative à une échelle plus grande, la construction européenne ne fait que rendre plus évidentes et insoutenables les contradictions du régime. La dialectique entre démocratie et représentation doit être dépassée.
[1] Léon Bloy, La chevalière de la mort, Mercure de France, 1891, p.48.
[2] Xénophon, Mémorables, I, 2, 9.
[3] Cité Par Bernard Manin, p.115.
[4] Madison, « Federalist 57 », in A. Hamilton, J. Madison, J. Jay, The Federalist Papers, [1787-1788], ed. C. Rossiter, New-York, 1961, p. 351.
[5] Carl Schmitt, Théorie de la Constitution, PUF, 1993, p. 396.
[6] Nicolas Mc.N., une Stella pression au poing, à l’Instant Présent, rue du Cherche-midi, 15h30, le 21 avril 2002.
[7] Autoroute FM – 107.7.
[8] Discours de politique générale, prononcé le 5 avril à l'Assemblée nationale.
[9] La plupart des sonotones amplifient sans distinction les sons, d'où des gênes fréquentes pour les malentendants quand ils sont dans des environnements bruyants, voire des effets Larsen insupportables. La société danoise Glapor a développé une prothèse qui traite le son numériquement en amplifiant les fréquences de la voix (240 Hz) et ses harmoniques (les multiples de 240), comme le fait le cerveau humain. Une révolution dont on attend les conséquences politiques.
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jeudi, 26 février 2004
N°11 - Un bonheur insoutenable
Par Alain Raison
La nef est comble pour la messe de Pentecôte. Le curé vient d’achever le sermon mais avant d’entonner le credo, il se tourne vers les professants et demande « leur motivation personnelle », le « pourquoi ils sont là ». C’est Albert qui commence : « le caté ça m’apporte la sagesse et la générosité ». Jacques poursuit : « J’aime la foi parce qu’elle m’apporte de la connaissance ». « Ca m’apporte », le mot reste en suspens, évoque un autre lieu, un autre visage : Anne fumant sur une terrasse ensoleillé : « Avec Paul on vit ensemble, on se mariera dans deux ans quand il aura son CDI, tu sais les parents veulent un mariage religieux surtout la grand-mère de Paul. Moi je m’en fiche, j’ai arrêté tu sais d’aller à la messe, ça ne m’apportait plus rien, j’en ai plus besoin ». « ça m’apporte » formule qui en appelle d’autres : « réalisation de soi », « équilibre », « épanouissement », « bonheur ». Déclinaisons ordinaires du référent ultime de la modernité occidentale : « soi-même ». Absolu narcissique qui justifie également la vocation et la tiédeur, l’entrée en religion comme la sortie du religieux. Longtemps opposé à la modernité, il semble que Dieu ait été apprivoisé par l’individualisme comme un accessoire de « bien être ».
Des sociétés rassasiées
La satiété des sociétés occidentales achève d’éroder l’expérience de l’incomplétude nécessaire au développement d’une espérance surnaturelle. L’oubli de la fragilité humaine a renforcé l’individualisme aux dépens des collectivités, ce qui n’est pas sans influence sur le déclin des grandes religions collectives, sacrées ou politiques. L’événement spirituel le plus marquant de notre époque pourrait bien être la fin du communisme. Avec son déclin, c’est la foi révolutionnaire dans le salut terrestre qui disparaît. Pour le philosophe Marcel Gauchet « Les années soixante-dix ont entièrement défait les religions politiques fondées sur la transformation sociale et dont l’ambition était de résoudre l’énigme de l’histoire et de la condition humaine ». D. Hervieu-Léger confirme : « de moins en moins associé à l’avènement du Royaume, et même à la transformation graduelle de la société, l’idéal de l’accomplissement est de plus en plus reporté sur l’individu lui même, dans un mouvement non de disparition, mais de “subjectivisation” de l’utopie, entendue comme alternative radicale à l’expérience du présent ». Les derniers slogans des mobilisations collectives s’effacent derrière la possibilité d’être raisonnablement heureux dans une société où chacun a la liberté relative de vivre comme il en a envie. Le paroxysme occidental de la quête du bonheur est conséquente de cette dissociation entre la culture de soi et une vision eschatologique de l’accomplissement. À la promesse d’une Rédemption après la mort pour le croyant se substitue une promesse de bonheur pour l’homme qui se réalise en suivant son « désir profond ».Travail, amour, loisirs : la recherche de l’épanouissement devient la finalité exclusive de l’engagement. Ce qui compte aujourd’hui pour un fidèle, ce n’est pas d’être conforme au dogme, mais d’être authentique dans sa démarche personnelle. Là où l’absolu du croyant exigeait qu’il rompe avec le “monde”, l’absolutisation du désir individuel exige du “moderne” qu’il brise tout ce qui n’est pas conforme avec lui-même. Qu’importent les liens familiaux ou le mariage s’ils s’opposent à l’accomplissement de soi ! La vie religieuse recherchée est celle qui « fait du bien », apporte « un plus » à la « réalisation des potentialités personnelles de chacun » et assure la « paix intérieure »… La quête de la santé est le substitut moderne de la recherche du Vrai car la sensation corporelle est la seule mesure de la satisfaction du désir. La peur de la “souffrance” est la spiritualité du moderne. L’infinie déclinaison médicale des thèmes religieux répond à cette demande de “guérison”, mais néglige la quête de sens que la détresse peut susciter. À ce titre le bouddhisme est idéal. Pour le chercheur Frédéric Lenoir : « C’est la religion moderne par excellence : individualiste, non dogmatique, éthique, reliant le corps et l’esprit. Le bouddhisme a toutes les chances de se développer en Occident car il ne propose pas un salut provenant d’un dieu extérieur, mais une méthode pragmatique pour se libérer de la souffrance et atteindre le bonheur en ce monde ».
L’éclatement des croyances.
L’institution religieuse souffre moins d’une disparition de la croyance que d’un éclatement du croyable. Les progrès de la science placent l’homme à un niveau d’incertitude sans égal dans l’histoire. L’ordre de la nature, dont les différents systèmes religieux assuraient la mise en forme symbolique, est aujourd’hui de plus en plus perçu comme un ensemble de dispositifs manipulables que les sciences et la technique ont pour tâche “d’arraisonner”. La disparition de cette référence ultime à la nature comme ordre, qui constituait le refuge ultime d’une pensée de l’absolu trouvant son origine dans la volonté divine, remet en cause la possibilité même d’un sens du réel. L’indétermination du possible ouvre à la croyance un champ illimité. Parallèlement, le « sens ultime de la vie » échappe au monopole culturel de l’Église catholique. La croyance prolifère loin des dogmes : science, paranormal, sagesses, psychologie, religion, s’hybrident en autant de bricolages que d’individus qui veulent interpréter l’adversité.Trop souvent accusée d’être à l’origine de la désaffection des croyants par son « rigorisme moral », l’Église catholique romaine libéraliserait vainement son magistère car la crise qu’elle traverse ne touche pas exclusivement les institutions religieuses mais les institutions en général : « Nos contemporains refusent les dogmes. Et ce rejet est manifeste dans toutes les sociétés de type européen. Dès qu’un pays entre dans la modernité, il y a distanciation de sa population à l’égard des vérités énoncées », explique le sociologue Jacques Maître. L’individu moderne a pour norme ultime son choix ; il ne saurait s’abandonner à une norme qui le dépasse : « Autrement dit, le phénomène auquel on assiste à présent n’est pas seulement une crise de la religion, mais une crise concernant tous les systèmes d’orthodoxie et leur crédibilité ».
La subversion libérale
Longtemps représenté par l’image d’Épinal des « deux France », l’affrontement du catholicisme à la République est dépassé par le développement de l’émancipation libérale de l’individu. Comme institution, la République souffre en politique de maux symétriques à ceux de l’Église en religion. L’abstention, les votes flottants, la fin des militants ont la même matrice que le déclin des vocations et le relativisme spirituel. Le désintéressement de la politique, s’il est justifié d’un “tous pourris” reste surtout la conséquence du déplacement massif de l’horizon de l’accomplissement de la société vers l’individu lui-même. La construction républicaine de l’individu par l’affirmation de la citoyenneté politique, est progressivement absorbée dans une conception libérale, qui selon Benjamin Constant, place par dessus tout l’affirmation du « droit de chacun à la liberté dans sa vie privée ». Revendication au cœur de la subversion de l’État : l’égal respect des singularités individuelles substitue au bien commun, nécessaire à la communauté politique, une justice strictement procédurale qui veille à l’absence d’interférence entre les libertés particulières. Mais comment faire tenir une société que plus rien ne transcende et qui transcende chacun de ses membres ? Le lien social sur lequel repose l’ordre politique médiatise de moins en moins ces identifications communes qui rendaient aimables la soumission à l’État. Comme l’avait anticipé Tocqueville, les individus désertent la sphère publique pour se préoccuper exclusivement de leurs affaires privées. La République s’évide, signe paradoxal de sa dépendance vitale des structures traditionnelles de la société : famille et corps intermédiaires. Avec l’érosion du catholicisme disparaît l’ultime réserve de valeurs méta-sociales qui ancrait la société et conditionnait la stabilité de l’État.
La civilisation en sursis
Si comme le pense Pierre Legendre, les institutions sont un moyen indispensable au processus historique de civilisation, leur déclin ouvre une sombre perspective. Loin du cliché “bureaucratique”, les institutions sont avant tout des organes sociaux durables qui trament par leur action la continuité d’un monde humain en sursis permanent de chaos. Elles construisent un univers commun aux différentes générations qui se succèdent, par la transmission d’un langage et d’un savoir partagés codifiant les nécessités de la perpétuation de l’ordre. Les institutions religieuses ou politiques écrivent, par la mise en forme de l’accumulation du savoir, une Histoire assurant la coalescence des destins particuliers en un passé et un devenir commun. Elles tracent la frontière entre la civilisation et la barbarie, le langage et le cri, le sens et la pulsion… Circonscription des sociétés mais aussi du for intérieur de chaque homme : en dissociant la conscience de la force brute, l’homme se civilise en faisant l’expérience de sa liberté. Il accède à la reconnaissance de son prochain. Sans institutions, les sociétés se dissolvent : le relativisme atomise le monde en ego isolés .
Un défi aux chrétiens
L’émancipation moderne des individus, en rejetant l’autorité au nom du choix, la Vérité au nom du désir, la transcendance au nom du sujet, la société au nom de la nature, altère le sens de la liberté et fait oublier à l’homme le chemin de sa dignité. Le développement historique de la modernité occidentale dévoile les apories d’un humanisme niant l’altérité entre l’homme et Dieu. Humanisme dont les conditions même d’existence sont remises en cause par l’indifférence qui résulte de la consécration du désir individuel comme seule source légitime de la norme. L’imminence de la barbarie adresse aux ultimes chrétiens un défi. Celui d’assumer la croix d’une contradiction à porter au monde parce qu’ils assument le combat intérieur contre tous les désirs modernes de “bonheur” qui masquent un nihilisme serein mais mortifère.
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samedi, 26 juillet 2003
N°9 - L'impasse institutionnelle de l'universalisme moderne
Par Alain Raison
La République c’est la guerre ! À écouter les républicains, il y a toujours une menace à dénoncer, un conservatisme a émanciper, un clan factieux à indexer. Ce ressentiment envers la société est une constante de l’idéologie républicaine et on peut se demander si elle ne lui est pas consubstantielle. L’égalité, l’unité, le bien public, la citoyenneté, la loi semblent toujours menacés par les réminiscences sauvages de formes de sociétés traditionnelles que la modernité politique aurait dû dépasser : religion, communauté, oligarchie, aristocratie, corporatisme, féodaux et vassaux. L’ambition universaliste de la République est minée par la permanence des particularismes. Si le ressentiment est un idéalisme dégénéré par les démentis du réel, il nous faut penser les menaces dénoncées par les républicains non comme des causes de la crise de la République mais comme des symptômes. La faute vient d’un idéal inadapté à la réalité. Les dysfonctionnements continus manifestent les limites de la pensée qui a présidé à l’organisation de l’État, son impuissance à penser l’ordinaire des sociétés humaines. La cause réside dans la constitution rationnelle et abstraite de la République elle-même.
La France moderne est une idée
Elle est l’invention d’un démiurge imbu de foi en la seule Raison : le “rationaliste”. Selon Michael Oakeshott : « Les circonstances du monde moderne l’ont rendu batailleur : il est l’ennemi de l’autorité, du préjugé, de ce qui est simplement traditionnel, coutumier ou habituel. Au fond, il défend l’indépendance de l’esprit en toutes les occasions, la pensée libre de toute obligation envers quelque autorité que ce soit exceptée celle de la Raison ». Sceptique de tout, sauf de sa propre puissance, le rationaliste croit que sa Raison est commune à toute l’humanité et doute que l’on puisse penser différemment de lui. « S’il était plus critique envers lui-même, il pourrait même commencer à se demander comment l’espèce a bien pu réussir à survivre avant lui ».
Le rationaliste philosophe en ingénieur, fait de la politique en technicien : la société et sa complexe sédimentation historique le dégoûte. Après l’émergence aux XVIIe et XVIIIe siècles des théories du contrat social, la société est perçue comme une construction artificielle et aliénante érigée contre la Nature donc contre la spontanéité de ses membres. La volonté humaine dont les philosophes revendiquent l’autonomie, ne peut que s’insurger contre ce qui pourrait la contenir : Dieu, les autorités et les coutumes sociales. Du nœud complexe de destins que l’histoire a croisés, ils veulent faire un faisceau parfait de droites égales que noue une pure idée. La France monarchique n’est qu’un obscur brouillon que la Raison va ordonner à l’image d’un mécanisme parfait.
Régénérer l’histoire
C’est “l’adunation” de Sieyès, un mot nouveau pour fabriquer une France nouvelle : la Nation. En grand géomètre de cette cité parfaite, Sieyès cherche la voie d’une régénération de l’histoire par les catégories universelles de la raison abstraite. Les institutions politiques ne doivent plus être le fruit de l’expérience et du compromis historique entre les divers ordres sociaux, elles doivent au contraire en suggérer une image sublimée, dérivée de principes rationnels quasi-arithmétiques, constituer dans leur abstraction même l’anticipation performative d’une société d’individus égaux.
Sous l’Ancien Régime, l’articulation entre les intérêts locaux, sociaux ou professionnels et le bien commun se faisait organiquement par l’agencement des différents groupes de la société, qui constituent la communauté politique sous forme de personnes morales instituées. La déclaration des droits de l’Homme institue que « le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément ». La nuit du 4 août puis la loi Le Chapelier, abolissent les corps constitutifs de la société française. Toute coalition pour défendre de « prétendus intérêts communs » devient passible du tribunal révolutionnaire. Le Chapelier déclare qu’il n’existe désormais que « l’intérêt particulier de chaque individu et l’intérêt général du gouvernement . Les révolutionnaires « désincorporent » radicalement la société et ne laissent aux individus d’autre identité qu’une communion civique avec la totalité : la Nation ou le Peuple !
La tradition républicaine est cette persévérante volonté d’émanciper l’individu de ses appartenances provinciales, religieuses, sociales ou professionnelles pour en abstraire une volonté autonome et éclairée. N’oubliez pas que l’homme est bon mais que c’est la société qui le rend mauvais ! « La démocratie est le sacrifice complet de l’individu à la chose publique, c’est à dire celui de l’être sensible à l’être abstrait » note Sieyès. Il faut « fondre l’esprit local et particulier en un esprit national et public ». Le Citoyen sera le prototype expérimental de l’homme régénéré.
Les limites de l’utopie
Dans l’ordre des représentations, la France bascule d’une société de corps historiques vers une société contractuelle d’individus. Pour suppléer à l’articulation organique et coutumière entre la société et l’État, les révolutionnaires vont devoir orchestrer une mythologie politique créant un entre-soi nécessaire à la cohésion de la Nation. La centralisation étatique est corollaire à l’émancipation individuelle. L’école, l’armée, les fêtes, les élections, deviennent des instruments politiques de conformation idéologique des citoyens. Les moindres résistances sociales sont traquées. Mais très vite, sous couvert des modalités démocratiques de dévolution du pouvoir se reproduisent les structures sociales de l’Ancien Régime. Le suffrage universel est conservateur et les républicains doivent inventer l’isoloir pour suppléer à ce défaut d’émancipation, abstraire l’individu de sa contingence sociale vers le ciel serein de l’opinion pure. La République dévoile sa vraie nature, un projet perpétuel dont l’échec des réalisations est excusé par la sacralisation des fins ultimes qu’elle revendique.
Les sciences sociales, les romanciers et pamphlétaires ont vite fait de dévoiler ce qui se trame en coulisse de ce théâtre où les acteurs se parent de la transparence des principes universels. Carré de Malberg, le dit dans une formule laconique : « Dans le système parlementaire, le dogme de la souveraineté populaire est aussi abstrait, que celui de la souveraineté divine dans la monarchie traditionnelle. De fait le pouvoir est accaparé par le ou les représentants du peuple, de manière discrétionnaire ». Balzac, Tocqueville, Daniel Halévy, Karl Marx le montrent. La République est une forme moderne de légitimation du pouvoir. Elle masque la permanence des formes traditionnelles de fonctionnement, aussi anciennes que l’État lui-même. De fait, les systèmes démocratiques sont des oligarchies concurrentielles et compétitives. Des dynasties se fondent, les aristocraties du savoir remplacent celle du sang, les corps intermédiaires se reconstituent en formes de réseaux. La modernité politique est un vernis brillant qui masque l’épaisseur opaque du temps, la sédimentation ininterrompue des hommes que les nécessités, et non la loi, agrègent.
La corruption nécessaire
L’ensemble des “affaires” qui ébranlent l’ordre républicain dessinent le négatif de l’ambition prométhéenne des rationalistes. L’intérêt général est détourné par des intérêts particuliers, l’utilité publique masque opportunément certaines utilités privées, l’État unitaire est une ruche de groupes contradictoires et concurrentiels, enfin la Nation est menacée par le « communautarisme ». La République, parce qu’elle s’organise comme une utopie impérative, est corrompue par une réalité retorse et des citoyens relapses.
Le régime représentatif, en substituant aux corps intermédiaires une relation directe et indifférenciée entre des citoyens et l’Assemblée, laisse dans l’ombre les divers intérêts constitutifs de la société. Faute d’une reconnaissance institutionnelle, chaque groupe doit essayer de “peser” sur les circuits de décision institutionnel : commandes de sondages, calcul sourcilleux du nombre de manifestants, grève, lobbying, pots de vins, répondent à cette même nécessité. Cédera, cédera pas ? Les représentants de la Nation abstraite savent bien qu’il leur est nécessaire de « s’enraciner » pour être élus. Ils doivent reprendre tous les revendications sociales et s’identifier à certaines d’entre elles.
L’arrangement institué devient la condition de survie quand les règles sont inapplicables en raison de leur abstraite généralité. L’excès de chicanes administratives et de contrôles pour éviter le détournement privé de la chose publique aboutit à la nécessité d’une transgression ordinaire de la norme à la seule fin de l’efficacité de l’État.
Cette nécessité réordonne le lien civique abstrait à sa seule fonction possible. Mais l’effet pervers de l’articulation abstraite entre ordre privé et ordre public est que les deux sphères restent confondues invisiblement, de manière informelle, coutumière et tendent vers le clientélisme mafieux. Le rapport de forces entre intérêts divergents se joue à coups de finances et de moyens nécessairement occultes. Cela aboutit à un arbitrage sauvage des intérêts et à l’anarchie au sein de l’État. En pratique c’est donc la transgression qui est ordinaire par sa nécessité et l’ordre légal rationnel, une déviance en ce qu’il parasite le fonctionnement de la société. Chaque manifestation, chaque action de lobbying est un piratage légitime. La République ne laisse d’autre choix aux diverses communautés que le brigandage ordinaire.
La République contre la France
Le ressentiment des derniers républicains est dangereux. Frappés de cécité par leur bonne foi en l’indépassable raison moderne, les libres penseurs aliénés ne peuvent faire le deuil de leur idéal malgré son échec et préfèrent encore nier la réalité et tenter de la transformer. Leur obsession perdure dans le réflexe maniaque de sauvegarde d’une « sphère publique » indifférenciée contre les « tentations » particularistes. Les divers groupes sociaux, locaux, communautaires ou socioprofessionnels ont unanimement contourné cet obstacle, en allant s’installer à Bruxelles, auprès d’institutions européennes moins ingrates. La République, en se confondant avec la France, exaspère les corps de la société française et les tourne vers l’étranger. L’attachement à la France ne perdurera que si on sait ne pas l’opposer aux communautés les plus anciennes et les plus récentes qui constituent sa chair. La France n’est pas un “bloc” et l’État a longtemps été le fédérateur indispensable de la diversité française. Cette union n’aura de chance de perdurer que si les institutions reconnaissent et servent cette société au lieu de l’ignorer, de la considérer comme une menace et de tenter de la réduire.
Sans cela la prétention de la nation sur les personnes n’est plus celle d’une communauté constitutive et historique à l’égard de laquelle ils reconnaissent des attaches, mais la prétention d’une collectivité agglomérée dont ils subissent les empêtrements administratifs. Le lien social et les communautés sur lesquels reposait l’ordre politique ne médiatisent plus ces identifications communes et chaleureuses qui rendaient aimables la soumission à l’État. Par une inadéquation entre les structures politiques et la société humaine telle qu’elle existe spontanément en divers groupes sociaux, l’organisation républicaine de la France a miné les fondements de la société politique qu’elle voulait établir plus sûrement.
Comme l’écrit Michel Michel : « Il faudra bien pourtant que les républicains admettent s’ils veulent défendre la Nation, que la France est antérieure à 1789. C’est seulement dans l’observation de cette genèse historique qu’ils retrouveront les vertus fédératives de la France. Il faut renouer avec le capital symbolique et mythique fort de l’histoire de France, qui seul peut redonner le sens nécessaire à la communauté nationale pour survivre. C’est autour de l’attachement à un bien commun, que se tissent les liens communautaires qui permettent aux individus de se hisser à la hauteur d’un être collectif ».
La France sans les communautés s’épuise. Mais à cause de la République qui cherche à se confondre avec la Nation, les communautés semblent menacer la France alors qu’elles ne menacent que la République. Pour renouer avec les vertus fédératives de la France, la nécessité appelle le Roi des Républiques françaises.
À lire :
- Yves Mény, La corruption de la République, Fayard, 1992
- Michel Michel (dir), Les communautés : une question posée à la France, L’âge d’Homme, 2002
- Michael Oakeschott, “Le rationalisme en politique”, in Cités, n°14/2003, PUF.
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samedi, 26 avril 2003
N°8 - La fatigue de l’individu moderne
Ne soyez pas dupé par sa cravate flashy et sa démarche alerte de jeune loup ; il faut ouvrir la pharmacie de l’homme branché. Elle regorge de Prozac et autres anxiolytiques supplétifs à la baisse de l’élan vital… Plus généralement, la marchandisation des technologies de “bien être”, le recours au psy, le coaching, l’édition de guides para-médicaux, la demande massive de pilules miracles pour un « bonheur sur ordonnance », révèlent en négatif une « chimie du désespoir ». L’observateur des sociétés occidentales ne peut esquiver l’inquiétante omniprésence de ces symptômes dépressifs massifs.
Sans-doute, la dépression désigne-t-elle avec un vocable scientifique une réalité plus ancienne. Job déjà succombe au désespoir en murmurant : « Pourquoi ne suis-je pas mort au sortir du sein, n’ai-je péri aussitôt enfanté ? » Le désespoir, la mélancolie, l’acédie, la dépression, recouvrent à des époques différentes ce même affaissement de la volonté, ce relâchement de la tension vitale en désir de mort. La conscience de la vanité du monde est une meule, qui selon leur trempe ronge l’âme du poète, du philosophe ou du moine jusqu’au suicide ou l’aiguise jusqu’à Dieu. Hommes qui ont en commun la rare lucidité d’être bien peu de chose, de la cendre, rien de plus. Comme le montre Alain Ehrenberg, la mélancolie des anciens n’est pas sans filiation avec la dépression des modernes, les deux naissent d’une conscience de soi extrême : « Si la mélancolie était le propre de l’homme exceptionnel, la dépression est la manifestation de la démocratisation de l’exception. (...) La dépression est ainsi la mélancolie plus l’égalité, la maladie par excellence de l’homme démocratique ». Elle est la contrepartie pathologique de la croyance moderne en la liberté de chacun de “devenir soi-même”, ce héros caché sous l’homme ordinaire.
Le culte de la performance
Star Academy, Loft Story, les Start-Up, la glorification de la réussite sociale, la médiatisation de l’entreprise, concourent à entretenir la mythologie d’un épanouissement individuel de masse. La compétition est une pédagogie qui incarne pour tous la possibilité et le devoir de devenir “quelqu’un”. Elle reproduit dans la vie sociale le paradigme sportif qui permet de résoudre la contradiction centrale dans les sociétés démocratiques entre égalité de principe et inégalités réelles.
Le sport mobilise la passion de l’égalité et le stade est le lieu où est le mieux mise en scène l’utopie moderne de l’harmonie entre la compétition et la justice. Les athlètes partent de la même ligne de départ au même signal. Chacun est responsable de sa victoire ou de sa défaite. Que le meilleur gagne ! La justice est le fruit de la compétition.
Mais le « sport est sorti du sport », il est devenu pour l’homme compétitif que nous devons tous devenir, un état d’esprit, un véritable « culte de la performance » ; c’est un mode de formation du lien social, du rapport à soi et à autrui qui se décline dans toutes les sphères d’activités de la vie sociale. Pour Jean-Pierre Le Goff, les nouvelles méthodes de management appliquent ce modèle sportif à l’entreprise : “Autonomie”, “évaluation”, “contrats d’objectifs” dessinent la nouvelle configuration de l’encadrement et des rapports de travail. Les normes de productivité sont désormais censées être le produit d’une libre adhésion et font l’objet de “contrats individuels”.
Chaque salarié doit affronter seul le paradoxe constitutif de sa “libération” : il est sommé d’être autonome et de “s’épanouir” en même temps qu’il doit se conformer à des normes strictes de performances. L’envers de l’héroïsation du cadre dynamique est son sursis permanent d’être “chômeur volontaire” par défaut d’objectif réalisé. Comme le dit un thérapeute d’entreprise : « Le sentiment le plus important est ce sentiment de pouvoir faire aussi bien que les autres. Les gens ne peuvent arrêter de bosser de peur que quelqu’un les dépasse ou même prenne leur place. » Chacun doit se singulariser, montrer ses dents blanches, son haleine pepermint ; il faut être à l’optimum de ses performances, qu’elles que soient ses conditions de travail et être vigilant : est-on jamais sûr de ses propres compétences, en comparaison avec les autres mais aussi avec son propre fantasme de “devenir” l’athlète du marché, le cadre branché en stéréo sur les cours du dollars et de l’euro ?
Comme l’écrit Alain Ehrenberg « le culte de la performance fait la synthèse de la compétition et de la consommation, en mariant un modèle ultra concurrentiel et un modèle de réalisation personnelle ». La comparaison permanente devient la norme qui sanctionne toutes les relations sociales, aboutissant à des logiques de singularisation des personnes qui doivent toujours plus rendre visible leur individualité. C’est le trait marquant de la sensibilité égalitaire moderne : « se différencier dans la similitude ».
Logique de l’addiction
L’impératif de réussite individuelle a pour nécessaire face d’ombre l’angoisse de l’échec, la peur de n’être pas à la hauteur de ce que suppose l’égalité de la compétition. Comme le dopage sportif, la prise de psychotropes répond à cette crainte. Si pour Baudelaire dans les Paradis artificiels les drogues sont un moyen d’évasion dans l’irréalité en décuplant sa personnalité jusqu’à devenir dieu ; les psychotropes proposent au contraire une aide pour affronter une réalité utopique qui exige d’être un dieu. Leur prise relève de la logique du dopage sportif, c’est une toxicomanie d’action, qui permet à l’individu de s’intégrer dans une réalité hostile. Les psychotropes « doivent dès lors être considérés comme l’exercice du rapport à autrui quand autrui n’est plus que la mesure de soi même » note Ehrenberg. Les psychotropes et autres antidépresseurs sont une prothèse chimique, c’est un lit de Procuste à l’envers qui doit permettre à chacun de devenir le héros qu’est l’individu “réalisé”. Pour Marcel Gauchet, « la dope est le moyen de combler la passion purement privée d’être soi dans l’impossibilité d’y arriver ».
L’individu fragilisé
Le recours aux drogues légales comme au soutient psychologique révèlent les fragilités de l’individu sommé de devenir “lui-même”. Le sacre du “choix individuel” comme norme ultime de la société s’est substitué aux grands récits communautaires qui donnaient sens à la vie de chacun et constituait un ensemble de valeurs référantes pour tous. L’idéal de l’accomplissement n’est plus associé à la quête d’un salut surnaturel ou à une aspiration collective à la transformation de la société, mais s’est subjectivé et sécularisé en “réalisation de soi”. Cette individualisation de l’utopie en idéal du moi est « le style de la certitude quand il n’y a plus de certitudes ». L’individu, doit lui-même produire le sens de sa vie et interpréter l’adversité de l’existence. Il erre entre tous les systèmes philosophiques ou religieux qu’offre le marché du sens sans pouvoir s’attacher ; puisque tous semblent se valoir, aucun ne peut lui donner un réconfort durable pour orienter son existence. Pourquoi vivre, aimer, travailler, procréer et mourir ? Faute d’un sens, l’homme moderne perd intérêt pour la réalité parce qu’il ne parvient pas à la rejoindre.
Derrière un masque au sourire chimique, le flou existentiel, la frivolité, l’ennui, la fatigue, l’angoisse et les tendances suicidaires manifestent la vulnérabilité d’un individu qui a perdu sa raison de vivre. Comme le décrit bien Tony Anatrella, l’individu moderne est incapable d’anticiper l’avenir, de faire des projets ; il laisse les circonstances décider à sa place. Sans repères dans l’existence, il ne parvient à inscrire sa vie dans la durée, à s’engager et reste dans la crainte d’une perte à venir et le deuil des possibilités passées. Pour s’orienter au gré des jours, en pleine crise de l’intériorité, divisé contre lui même par une raison désorientée, l’individu sans repères se réfugie dans l’injonction des sens qui seuls le guident et l’entraînent dans leur course aléatoire. À mesure que le permis des normes d’une société structurée recule, la volonté de l’individu “libéré” est annihilé dans le champ indéterminé du possible et devient la proie des désirs-stimulis de l’offre marchande.
La dépression est la sanction pathologique de cette errance. Dans un contexte où le choix est la norme et la précarité interne le prix, elle compose la face sombre de l’intimité contemporaine. « Telle est l’équation de l’individu souverain : libération psychique et initiative individuelle, insécurité identitaire et impuissance à agir » conclut Ehrenberg. Telle est la leçon de la dépression : « L’impossibilité de réduire totalement la distance de soi à soi est inhérente à une expérience anthropologique dans laquelle l’homme est propriétaire de lui même et source autonome de son action ». L’humain reste un système de signification qui le dépasse et le constitue simultanément. En ignorant le sens social et spirituel de la personne humaine, le développement du libéralisme au nom de l’autonomie, de l’égalité et de la concurrence répand la mort dans les âmes, érode le sens de l’avenir et le goût de l’engagement, conduit la société à sa fin.
- Tony Anatrella : Non à la société dépressive, Champs Flammarion, 1995.
- Alain Ehrenberg, La fatigue d’être soi, Odile Jacob, 1999.
- Le culte de la performance, Hachette-Pluriel, 1996.
- Jean-Pierre Le Goff, La barbarie douce, La Découverte, 1999
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jeudi, 26 septembre 2002
N°6 - Le tombeau de Richard Durn
De l’amour à la destruction totale
Non, il n'a pas hurlé, achevant sa besogne avec l'obstination méthodique de celui qui n'est déjà plus de ce monde. Hurler ? Peur de mourir ? L'expression d'un regret, non. Qu'importe ! Vivre, mourir, apparences changeantes, le même vide, le même ennui seulement : « Pourquoi continuer à vivre ? Je peux juste pendant quelques instants me sentir vivre en tuant. »
La nuit est tombée comme un rideau métallique, le ciel est blanc comme un écran vide, la lueur des néons a chassé les étoiles, déjà on aperçoit les gyrophares des ambulances. Richard Durn est calme, « Il faisait des gestes très nets, il tendait le bras, il tirait, il tendait le bras, il tirait. Il était très froid. » La résignation a creusé en lui une paix minérale. La frustration a usé tous les obstacles, il n'est plus vestige d'un espoir. « Il remettait des chargeurs, il a dû tirer 40 ou 50 cartouches. » Conjurant son impuissance, Durn a soumis le monde : 8 morts, 15 blessés graves. Capturé, l'accomplissement de son plan est différé de deux jours. La chute fut courte, du quatrième étage de la conciergerie, Richard Durn s'est suicidé. « J'ai capitulé, il y a bien longtemps. Je voulais aimer, apprendre à travailler, apprendre à me battre pour des gens et des choses que j'aime. Je voulais être libre. Mais j'ai une mentalité d'esclave et de faible. Je me sens si sale. Depuis des années, depuis toujours, je n'ai jamais vécu. Je me suis trop branlé, au sens propre comme au sens figuré. Je suis foutu. Mon corps se délabre car je ne me respecte pas, je ne m'aime pas. Je ne mérite pas de vivre. C'est pour cela que je dois tuer des gens. J'éprouverais le sentiment de puissance d'être quelqu'un. » écrivait-il.
L'utopie du libéralisme amoureux
Richard Durn a-t-il existé ? La perfection narrative de son destin, la qualité de son journal, nous porteraient à croire que c'est un personnage de roman. À moins que le réel ne soit devenu fiction et qu'il ait crevé l'écran de sa peau, pour sortir d'un jeu de miroir infernal où le vrai n'est plus qu'un moment du faux. Sans doute. En franchissant le seuil de la mort, en tuant, en se tuant, Durn a voulu sortir du tombeau d'une vie qui est privation de vivre, parce qu'elle est mensonge. Tel un héros de Dostoïevski, son destin nous invite dans le « souterrain », où toutes les contradictions de son âme reflètent l'état de notre société. Suivons-le : « Je ne veux pas crever sans avoir beaucoup baisé. Je ne veux pas crever sans avoir été amoureux et sans qu'une femme ait été amoureuse de moi, même si je suis faible, déglingué et immature et que j'ai déjà plus de trente ans. » Du désir d'amour à la haine de soi et au meurtre, Durn semble paradoxal, sauf si embusqué sous l'apparence de l'amour ne se cache un piège fatal.
Qui ne voudrait pas aimer ? Sans l'amour, l'homme se réduit à peu de chose et c'est chercher à accomplir notre humanité que de chercher à aimer. Véritable iconostase du monde moderne, le corps glorieux de la femme nue excite ce désir. À son buste, tel un arbre prodigue, les paires de seins semblent des fruits abondants qu'il suffit de cueillir en bon sauvage, libre de satisfaire son appétit. Gary Becker, prix Nobel d'économie, a théorisé ce rousseauisme publicitaire. L'amour n'est qu'un marché comme un autre livré à la concurrence pour les ressources rares et le couple n'est durable que s'il accroît la fonction d'utilité de chaque partenaire. Mais le ver est dans le fruit, la légitimité de la compétition postule l'égalité des concurrents. Là se loge la perversité du marché amoureux ; elle apparaît à l'observation de sa plus optimale concrétisation : la boîte de nuit.
Le prolétariat des frustrés
Prenons le Paramango Club, à la sortie de Loury. Comme toutes les fêtes, la boîte est l'institution d'un monde à l'envers. La foule, la musique, la déco, configurent les contours d'un autre monde en rupture avec l'ordinaire extérieur et sa structuration sociale. L'alcool et les danses en font un univers où la transgression est loi. Tous les moyens habituels de communication sont renversés. Le bruit ne permet pas la discussion, et l'échange de l'intimité nécessaire à l'accouplement, passe par le regard et le toucher, seuls sens qui survivent à cet environnement. Le soin des tenues manifeste cette contrainte, le corps est érotisé par l'instrumentalisation vestimentaire et gestuelle du désir. C'est la seule présentation de soi possible, c'est la règle du marché ; l'impératif de transparence réduit la personne à son corps pour que chacun puisse l'estimer du regard. Dès lors la piste de danse laisse libre jeu à la concurrence, d'autant plus que les danses ne nécessitent plus de "cavalier", chacun peut y prétendre dans un cercle de danseurs plus large. La piste a donc une structuration pluripolaire qui très vite se hiérarchise. Les plus sexuellement attractifs, disposent d'un espace plus large au centre, ce qui leur permet d'être vus et désirés par tous. Le marché produit la frustration en ignorant l'inégalité originelle. En périphérie, les individus corporellement peu convoitables sont masqués par la foule, ou développent des stratégies alternatives de séduction par la parole, autour d'une table. Pour ceux qui restent sur la piste, l'offre rencontre la demande, le choix se faisant selon la constatation réciproque de la performance. La rencontre est signifiée par une débauche de signes corporels intimes dans une dimension, cette fois exclusivement bipolaire. Les deux membres du couple miment le coït par un ajustement du mouvement des hanches et des flexions parallèles des deux corps. La contractualisation est manifestée par les premiers attouchements. Véritable industrie de la rencontre ; la productivité sensuelle optimisée par la concurrence, permet d'obtenir un bon rendement d'associés sexuels provisoires. Durex s'en félicite.
Ne restent aux marginalisés condam-nés à désirer sans être désirés à leur tour ? Que les marchés marginaux des petites annonces et des serveurs minitels. Houellebecq lucide, a dévoilé dans L'extension du domaine de la lutte, le mal être de ce prolétariat amoureux : « J'ai de quoi me payer une pute par semaine ; le samedi soir, ça serait bien. Je finirai peut-être par le faire. Mais je sais que certains hommes peuvent avoir la même chose gratuitement, et en plus avec de l'amour. Je préfère encore essayer. » Les sociétés traditionnelles avaient leurs tantes marieuses, les structures sociales permettaient à chacun de trouver une femme. Mais « tout comme le libéralisme économique sans frein, et pour des raisons analogues, le libéralisme sexuel produit des phénomènes de paupérisation absolue. (...) C'est ce qu'on appelle la "loi du marché". Dans un système économique où le licenciement est prohibé, chacun réussit plus ou moins à trouver sa place. Dans un système sexuel où l'adultère est prohibé, chacun réussit plus ou moins à trouver son compagnon de lit. En système économique parfaitement libéral, certains accumulent des fortunes considérables ; d'autres croupissent dans le chômage et la misère. En système sexuel libéral, certains ont une vie érotique variée et excitante ; d'autres sont réduits à la masturbation et à la solitude. »(1)
Ceux comme Richard Durn, qui n'ont plus pour se satisfaire que les images exhibées de corps idéals, sont condamnés au phantasme, à l'éjaculation triste devant le calendrier LVMH : « Je suis onaniste depuis au moins vingt ans. Je ne sais plus ce qu'est le corps d'une femme et je n'ai jamais vécu de véritable histoire d'amour. Je me branle par solitude, par habitude du dégoût de moi-même, par volonté d'oublier le vide de ma vie et sans doute par plaisir. Mais quelle sorte de plaisir ai-je véritablement ? »
Le nihilisme du bonheur
Le mendiant d'amour est victime de tous les marchands de bonheur, Barbara Cartland, Men's Health, Vingt Ans, qui tous les mois sortent leur mini guide pour « bien être en couple », « Le bonheur c'est facile », ou « le faire plus jouir ». Le bonheur ou l'amour sont toujours présentés comme un état sensible à acquérir. Cette promesse excite le désir. Tout le monde veut "son" histoire d'amour, être emporté par la passion aux confins du possible, aux frontières de la mort. Le droit au bonheur est brandit. Toutes les relations qui n'auront pas le sceau de l'enfin, "enfin elle", "enfin jouir", le bonheur conquis, la conscience anéantie dans les affects, paraîtront dérisoires et méprisables. Illusion fatale ! Denis de Rougemont l'a dénoncé : « Le bonheur est une Eurydice : on l'a perdu dès qu'on veut le saisir. Il ne peut vivre que dans l'acceptation, et meurt dans la revendication. C'est qu'il dépend de l'être et non de l'avoir (...). Tout bonheur que l'on veut sentir, que l'on veut tenir à sa merci ? Au lieu d'y être comme par grâce ? Se transforme instantanément en une absence insupportable ».
En sus, la quête sensuelle de bien-être, met les individus en parallèle sans espoir de rencontre authentique ; au mieux les corps se pénètrent, mais l'autre reste un écran, travesti par la logique égotique du désir qui y projette ses phantasmes. Le "je", du « je t'aime » est déjà piégé. « Moi je », « moi je », autant de barreaux à leurs geôles ! Chacun aimera son amour, jamais l'autre, le miroir est trop épais. L'homme est définitivement seul avec son désir, l'aliénation de la vie est complète, la raison s'épuise à déchiffrer une réalité que l'utopie lui rend inintelligible ; coupé du monde, séparé de lui-même, il est dans un tombeau.
La prison du désir égotique
Car le réel résiste aux promesses de la passion. Quid de la souffrance ou de l'échec, devenus la part maudite d'un monde affichant sa bedaine replète ; l'utopie de l'amour moderne creuse le sillon de la haine puisque, privé du bonheur des autres, ce miroir aux alouettes en suspens sur toutes les couvertures des magazines. Les "machines désirantes" qui s'épuisent à l'atteindre, ne tardent à se haïr par mépris de leur impuissance, à haïr autrui comme idéal introuvable, à haïr le monde créé comme carcan de limites humiliantes. Les mensonges des fictions amoureuses mènent à l'anorexie, à la dépression, au suicide ou au meurtre ! Durn en est le sanglant prophète, derrière lui, une armée entière de désespérés va ébranler le monde.
N'en doutons pas, la guerre va se poursuivre au corps à corps. Certains fuiront leur être, la chirurgie esthétique les calquera sur la star du moment, mais à l'inflation des seins gonflés de silicone, la bourgeoisie sexuelle répondra avec des moyens conséquents. Des divisions de chirurgiens et de généticiens garderont son pouvoir. Bientôt, ils pourront "tuner" leur corps et le "manager" comme une équipe sportive dont on peut, par la greffe, changer les membres pour gagner en zones érogènes. Ils parleront à leur sexe ; l'emmèneront chez le toiletteur comme un caniche. Sur internet, on trouvera des clitoris au marché noir, les dernières frigides se les arracheront. Bientôt, il sera possible d'en avoir plusieurs, et l'absolutisation du bien-être individuel fera sortir l'humanité de son orbite.
2 : Les citations du journal de Richard Durn, sont tirées des extraits publiés dans Le Monde du 10 avril 2002.
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